CHAPITRE XL
J'avais promis à Ninon que je lui rendrais compte de ce qui s'était passé entre moi et le cardinal , je le lui dis , mais elle prétendit que j'étais Ijien discrète; que je ne persuadrais à personne que son Eminence en était restée là avec moi. Je l'assurai que cependant rien n'était plus vrai , et comme nous soutenions assez vivement notre opipion j la porte s'ouvre , on annonce îe jeune marquis de Yillarceau , le fils j de mon parrain , qui m'avait vue quelquefois chez la comtesse, il me reconnutaussitôt; ' — ce Quoi! c'est vqus la belle Marianne, que madame de Saint-
Evrcmont cherche tant. • — Vous vous trompez, M. le marquis, je suis Marion deLorme.— Quel conte me £iitcs-vous, croyez vous que Ton puisse vous avoir vue une fois, et ne pas conserver une idée bien précise de votre charmante physionomie? mais soyez tranquillcjsi Taimable Marion de Lormc veut reconnaître en moi le fils de son parrain, me permettre de lui faire ma cour , je lui jure , foi de chevalier, que je soutiendraià qui me le disputera qu'elle n'a jamais été Marianne Grapin. — A cette condition, lui dis-jc , je ne demande pas mieux. » II prit ma main et la haisa avec une ardeur, qui me lit presque repentir de lui avoir donné la pcrraissioii do venir cliez moi: mais je ne pouvais la lui refuser. Il voulut en profiter aussitôt, et m'offrit son bras pour me reconduire chez moi. PSinon faccusa d'infidélité.
— Non, dit-il, je suis constant à la beauté. Depuis ce jour il fut mou ami, mon
défenseur, et je conserve de lui un souvenir agréable,
11 n'en est pas de même du duc de Buckingliam , dont la fin tragique m'afflige encore. Quoiqu'un nombre infini d'années se soient écoulées depuis ce fatal événement.
Qui n'a pas entendu parler du superbe Buckingbam , dont la faveur commença sous le règne de Jacques I.", roi d'Angleterre , qu'il gouverna jusqu'à sa mort , comme Richelieu gouverna Louis XIIL On assure qu'a^^ant vu le portrait de la reine de France , et admirant sa beauté , madame de Suffolk lui demanda s'il trouvait cette princesse aussi belle que Jenny d'Epson , qui était alors la maîtresse du duc : il dit qu'il n'en savait rien , puisqu'un portrait pouvait être flatté, mais ce qu'il savait, c'est qu'il lui serait aussi facile de posséder l'une que l'autre. • — La duchesse indignée lui tourna le dos.
en (Usant qu'elle ne concevait pas Comment on poiuait porter aussi loin l'extravagance. Le propos avait été entendu et rapporté au cardinal , qui n'apprit qu'avec le |)lus «^rand ctonnement, que ce fut cet audacieux que le roi d'Angleterre envoyait comme ambassadeur à la cour do France , pour chercher madame Henriette (i) qui devait épouser le piince de Galles. Le cardinal avertit le roi coml)icn cet ambassadeur était dangereux, et conseilla à sa majesté de faire partir la reine pour Fontainebleau. Mais madame do Chevreuse 5 la pkis intrigante des femmes, qui avait fait un voyage en Angleterre, et qui avait pour amant lord Holland, forma l'odieux projet d'en donner un à la reine dans la personne de Buckingham ; elle vanta donc à cette princesse toutes les qualités du favori
(i) raiedcIIcmilV.
( i5o ) de Jacques I/"" , et , en effet, il était difficile de réunir plus de moyens de plaire, beauté, esprit, courage, magnificence, mais elle ne put réussir à pervertir cette princesse pénétrée de ce qu'elle devait à son époux et à ellemême. Elle regretta peu de voir l'ambassadeur repasser avec sa belle-sœur l'e détroit j elle ne s'écarta jamais , comme l'ont assuré quelques auteurs , des loisdel'honneur et de la religion qu'elle suivit constamment jusqu'à la mort ; personne ne peut le dire avec autant de vérité que moi: car je fus confidente des regrets du duc , de ne pouvoir réussir à se faire écouter de cette belle et malheureuse princesse.
Lord Holland qui était venu chez moi avec le comte de la Ferté,dont il avait épousé une des parentes, y amena à son tour le héros d'Albion; Depuis long -temps Desmaretz, s'étant convaincu que Desbarreaux et moi nous
îc tron)pions , avait cnlicrcmcnt sc[)arc SCS intérêts des miens, et ne conservait plus avec moi que dos icla lions politi- (|ucs. C'était toujours Ini (juc je chargeais de mes rapports à l'Eminencc, et «jui m'étaient payés hien au - delà de leur \alcnr. J'avais, comme je l'ai dit, acheté la maison de la rue des Tournelles, et j'y étais entièrement maîtresse de mes actions. Dosbarreaux avait une morale trop commode j)Our mo gêner dans mes fantaisies ■ il ne faut donc pas s'étonner si je ne cherchai pas à résister aux avances rpie me fît li; beau, Taimable, Taudacioux Buckinj^liam, je ne comprenais pas comment la reine asait [)U résister à l'amour d'un î'i (hainiant amant. Il en était encoi e plus surpris, lui <jui n'avait jamais rencontié de cruelles , et dont l'audace vu amo\U' égalait celle rpi'il étalait à la cour de Jaecpies l.'*" Il Ta- >ail porté , (lil-on , au ii(/mt de faire rc-
devoir au cercle de la famille royale cette Jenny Epson qui se mêlait de prédire et ëtaitj selon toute apparence, un instrument dont se servait Buckingbani pour parvenir à ses fins ; il n'y a aucun doute qu'il trouvait la reine infiniment plus aimable, que tout ce qui avait jusque là captivé ses sens ; mais comment échapper à la surveillance jalouse du cardinal , qui n'avait pas voulu laisser le moindre ascendant à Anne sur son époux , pour le conserver entièrement^ et qui ne voulait pas plus que la reine, en s'attachantun personnage important , trouvât en lui un appui dangereux qui aurait pu se joindre au redoutable parti qui voulait perdre le cardinal. 11 la tenait éloignée de la cour, sous le prétexte que sa santé ne lui permettait pas de paraître en public; et, non content de lui avoir enlevé l'affection de son époux, il faisait écouler ses jours dans une triste solitude, qui
( i55) n'était animée que par la présence de la duchesse de Chevrcusc, femme infiniment dangereuse, et qui compromettait sans cesse son auguste maîtresse parles conjurations où elle avait l'art de l'associer , sans (jue cette princesse en eût connaissance. C'est ainsi que périt le jeune prince de Clialais , qui fut accuse d'avoir voulu faire assassiner le roi, et marier la reine au duc d'Orléans son beau-frère : conjuration inventée par la haine , et à laquelle les imprudences de la duchesse donnèrent quelqu'apparence de réalité.
Cette dame, comme nous l'avons dit, avait pour amant le lord Holland qui l'adorait et était ami, comme nous l'avons dit aussi, du duc de Buckingham , ils imaginèrent de persuader à la duchesse qu il fallaitse servir de la puissance delà cour d'Angleterre au moment oii le prince de Galles allait devenir heaufrcrc d'Anne , pour que ce prince la pro-
tëgeâî contre la tyrannie de son époux, €t pour cela il fallait, disaient-ils, que ie lord Buckingliam eût avec la reine un entretien particulier, auquel cette princesse consentit dans la seule vue de perdre le cardinal. Buckingham était chez moi, dont le cercle devenait chaque jour plus brillant , quand on lui apporta le billet de madame de Chevreuse,qui contenait l'ordre d'être le en demainàFontainebleau. Jamais je ne vis un homme plus joyeux; il ne doutait pas que ce rendez-vous ne le rendît l'iieureu x rival du roi. Il me quitta en ni'ass urant que , quehju'amoureux qu'il fut de la reine , s'il n'y allait pas de l'intérêt de l'Angleterre, de renverser la puissance colossale de Richelieu il me préférerait à Anne , quoiqu'elle fut cliarniante je le remerciai de cette galanterie, mais je savais à quoi m'en tenir.
Cependantj'avoue que j'éprouvai un
nïaKiT plaisir , loi-sqnc Rappris que fo cardinal avait eu Fadrcssc de rouiprc ce reudez-vous en envoyant un courrier à rarnbassadcur au moment où il ani- \ai( n FonL'tini'bloau, pour le j)rior de revenir aussitôt, ayant les clioscs les pins importantes à lui communiquer.
Il fallut bien qu'il partît et allât directement au Palais Cardinal. Le premier ministre ne lui laiss-a point ignorer qu'il claift instruit de toute sou intrigue avec la duchesse; qu'il lui conseillait en ami de n'y pas donner de suite, parce que elle pourrait lui cire funeste. Il alla jusqu'à lui rapporter les termes de son pari, Buckinghain le nia; maïs il n'osa pas retournera Fontainebleau, (îtks fctes du mariage furent tellement rapprochées , que cinq joi;rs après il fut obligr d<3 I artir avec la princesse. Je le regrettai, il rt'[)andail anlcuir de lui un grand éclat; il était si nobL^ , si ma^ gnilicpie (pic Ton pou\alt dire (jii'il tt -
( i56 ) naît beaucoup de place partout où il était.
Un auteur du temps de la régence , dit qu'il avait à sa disposition toutes les finances du roi d'Angleterre , et pour se parer, tous lesdiamans de la couronne. Avec cela il est difficile de ne pas tout subjuguer. Il m'écrivit en arrivant à Londres; je lui avais recommandé une grande circonspection dans ses lettres , car il n'y avait aucun doute qu'elles seraient portées dans les bureaux du cardinal , avant de me parvenir. 11 sollicitait la grâce de revenir en France ; était-ce pour la reine , ou pour une autre ? J'ai trop de modestie pour croire qu'il y eût aucune comparaison de cette grande princesse à moi ^ pais il en faut convenir, c'est une chose triste pour les plus grandes dames: elles se touvent souvent en rivalité avec celles, dont à peine elles voudraient pour leur rendre les plus humbles services.
(i57) Le roi Jacques I." mourut peu de temps après le mariage de madame HenriettejCjui monta sur le Irùne d'Angleterre avec son mari. Fille d'un héros, sœur d'un monarque puissant , épouse d'un roi beau , jeune , qui l'aimait tendrement, et dont elle était siire do (jjjnscrverla tendresse, étant belle, jeune , vertueuse , et fort aimable , elle fut néanmoins la plus infortunée des femmes , et si elle bi illa pendant quelques années d'un grand éclat, les malheurs dont sa maison fut accablée l'associèrentàla triste destinée de la maison dcsStuards, qui effraya l'Europe pendant près de trois siècles, par les catastro[)hes sanglantes dont ses [)riMCCS furent les victimes.