‹ Vie et amours de Marion de LormeChapitre 13 sur 26 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Après le dépa^rt de Biickingliarri , je n'avais honoré aueiin de ses rivaux d'||fi regard de bienveillance. Je trouvais si peu de comparaison entre lui et cette foule d'adorateurs qui obsédaient mes pas, qu'en vérité , j'avais envie de me retirer dans un écrivent, ou bien dans une campagne isolée. Desbarreaux même 5 dans cet instant , ne me plaisait pas, et sa philosophie n'avait plus le pouvoir de me faire croire que toute la félicité de l'homme consiste dans les plaisirs des sens; enfin un ennui insuportable me poursuivait.

Un soir^que j'étais chez Ninon , et qu'elle me plaisantait sur ce qu'elle ap^ pelait la tristesse de mon veuvage , on

|>arla du marcclial de Gncb-iarit sd laissanl consumer de chagrin depuis la mort de la maréchale , i)clle et vertueuse Tcmnie,- et encore plus aimaljlc j il l'avait épousée d'amonr , et leur union qui ne dura (juiî trois ans fut comme \m jour sans nuaj^e. l'ne maladie cruelle et fort prompte l'enleva , (pi'elle avait à peine atteint vini^^t ans. Le maréchal fut trois jours dans un délire si \ioler>t, que personne n'osait rapprocher. Enfin ayant passe ce temps sans dormir ni prendre aucune nonr^riture , il tomba d. JUS un anncantissoment qui donna la possibilité de lui rendre des soins. On le mit dans un lit, et on lui fit avaler une cuillerée de vin de Malaxa, et peu à peu il revint à la vie et à la conuaissaucc de son malheur. 11 défendit qu'aucune femme parût devant liii- il lui semblait (jue c'était une injustice du ciel d'avoir conserve la vie '^ des créatures de son sexe,

( i6o ) tandis que sa chère Léontine n'existait plus y il partit pour une terre qu'il avait près de Piambouillet. Le château, d'une construction gothique , était placé au milieu de la forêt j il s'y renferma avec ses aides-de-camp , son secrétaire , ses valets de pied et ses cuisiniers. On entrait par un pont-levis • il donna l'ordre que l'on ne le baissât jamais, que pour faire entrer les choses de première nécessité.

Il y avait un an qu'il vivait ainsi , pleurant sa chère Léontine. On n'avait pu le déterminer à sortir de ces tristes murailles , la crainte de voir une femme l'y retenait , et quand on lui représentait qu'il se devait à sa patrie , et qu'après ses hauts faits d'armes il ne lui était pas permis de rester dans une si coupable inaction, il disait : «J'ai payé ma dette à l'Etat 5 je l'ai servi trenteansavee gloire : j'avais cru que le ciel pour m'en récompenser avait fait naître Léontine,

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je l'ai perdue je n'ai plus qu'à mourir. )î On racontait cette touchante hij|toirc, comme je Tai dit , chez ^linon , qui assurait que si luic femme a\ait la charité d'cntrcprcndie sa ^uerison , il n'y a aucun doute (ju'clle serait bientôt complète: «Voilà, me dit-elle en riant, une cure dij^ne de vous, et qui vous ferait un honneur infini, • — Je no m'en charge pas ; pensez donc que le maréchal a cinquante ans. • — Cela ne fait rien c'est un bel homme, il est fait à peindre • il a un beau nom , une «grande fortune , c'est un meurtre do le laisser s'enterrer tout vif.- — Comment voulez vous (pi'on le tire de cet état , puisqu'il ne veut voir aucune femme?

• — 11 faut bien qu'il en aperçoive quelquefois.» Enfin je me défendis de me charger de guérir fhumeur noire de M. de Guébriant. Cette idée cependant me parut sortir de la route ordiniiire et capable de m'arracher ù mon

( i62 ) apathie. Je revins chez moi, et jéT don-» nai ordre à Laurent de partir pour Rambouillet , de s'informer s'il n'y avait pas quelque maison dans le voisinage du château qu'habitait le maréchal 5 où l'on pût loger commodément. Je lui recommandai de s'informer de ce que faisait et disait cet incomparable mari.

Il revint trois jours après , et me dit qu'il y avait une tour qui dépendait du château de Quincy (c'était le nom de la terre de M. de Guébriant ), que cette tour était un rendez-vous de chasse , qu'elle était très-logea])le et fort bien meublée, que le garde-général de la terre habitait avec sa femme le rez-tJe-chaussée , et louerait volontiers les étages supérieurs j qu'au surplus les gens du maréchal disaient que leur maître mettait à' présent dans sa conduite plus d'entêtement et d'orgueil que de vraie douleur , qu'il oommen-

( '('3 ) fait à se mettre à la fenttrc du cote de la foret , et qu'il ne se relirait pas, lorsqu'il passait une femme, quand on ne le voyait pas : ce fut assez pour me déterminer à partir. Je fis faire un habillement de veuve qui me seyait fort bien ; je fis habiller Dorothée en grand deuil, ainsi que Laurent, ek^ sans autre suite , j'arrivai à Quincy , où je restai , pendant quelques jours , enfermée comme une femme (jui veut être toute à sa douleur. J'avais donné ordre à Laurent de dire au garde que j'étais la baronne de Knieword , veuve d'un capitaine de Lans(|uenels , au service de Franco. La Ramée et sa femme me plaignirent d'avoir perdu si jeune un é[)uux , que l'on disait fjue j'adorais. Quand mon existence fut connue (l;iiis le canton , je sortis pour preiulie fair dans la forêt m'appuvant sur h; bras de Doroihée , et suivii.* do liaurent • peu à peu je lis mes promenades plus Ion-

gués 5 je vins jusque sur les bords des

fossés de Quincy. Je \is le maréchal

à la fenêtre , et je crus apercevoir qu'il

fit un mouvement de surprise en me

voyant; je tournai brusquement d'un

autre côté, comme quelqu'un que ses

méditations ont amené par mégarde

dans un chemin qu'il était fâché d'avoir

pris 5 et , pendant huit jours , je ne

m'approchai pas autant de Quincy 5

mais assez pour être vue du maréchal ,

qui restait à la fenêtre tout le temps

qu'il pouvait me suivre des yeux.

Un jour que j'étais venue m'asseoir sur une grande pelouse, presqu'en face du château , mais pas assez près pour que je parusse avoir le dessein d'être remarquée, je fis toutes les mines d'une femme qui s'évanouit. Dorothée , qui était dans ma confidence, me soutenait dans ses bras , et , comme si elle n'eût pu me faire revenir, elle dit a Laurent, qui était aussi du complot , d'aller au

( i65) cliateau chercbcr du secours , que sa maîtresse se mourait, et Laurent courut avec toute l'apparence du zèle le plus pur. Le maréchal n'avait pas quitté la fenêtre depuis que j'étais là : il avait vu aussi que je me trouvais mal , et , ne pouvant résister à l'intérêt que ma ressemblance avec feue la maréchale lui inspirait, il avait donné ordre qu'on allât savoir si on ne pouvait pas m'ètre utile. Laurent arriva au moment où le valet de chambre de M. de Guébriant sortait. 11 lui dit : « Ah ! monsieur, aidez-moi à transporter ma maîtresse jusque chez elle : elle est mourante. — INon , non , dit le maréchal , qui était descendu pour donner Tordre de m'apportcr au château ; il vaut mieux la conduire ici >) , et, emporté par un mouvement dont il n*était pas le maître , il sortit avec son premier aide-de-canip, (jui se nommait Sainte- Croix , et ils aiilNcrent jusqu'à UT^i.

( i66) Mes yeux étaient fermés , ma respiration haute et oppressée j de légers mouvemens convulsifs agitaient les muscles de mon visage et mes membres; mais, du reste, je n'entendais rien, je ne répondais à rien. Dorothée se désolait. « Ma pauvre maîtresse !

triste effet d'une douleur qui la tue , être veuve à vingt-quatre ans.' — Hélas ! c'était l'âge de Léontine , reprit le maréchal , d'une épouse adorée.' — Eh !

monsieur, voyez conmie elle est pâle. »

Le maréchal voyait que j'étais belle , et il ne voulait pas manquer l'occasion de m'avoir dans son château. 11 craignait qu'en revenant à moi, je ne m'y opposasse , et il se hâta de dire à mes gens et aux siens de me prendre doucement, et de le suivre. 11 marchait devant, donnant le bras à Sainte-Croix, et il disait : « Convenez que la ressemblance avec Léontine est extraordinaire * ' — J'en conviens, disait Sainte-Croix. »

Quand on fut entré dans le cliateau, il nie fit placer sur un lit dans un appartement qui était eclui de la maréclialo, (juand elle venait chasser avec son mari, on n'avait pas eu l'instant de choisir : alors, tous les soins me furent prodij^ués, toute la pharmacie du château fut apportée dans ma chambrej'ouvris un œil mourant cjue je refermai soudain comme s'il était Lle$sé par la lumière. Enûn je rcNins tout-à-fait à moi. ce Mi^ où suis- je ? dans une mai^ son étranf^ère ? » ■ — Non , madame , nous ne pouvons pas être étranf^crsTun à l'autre, le malheur nous unit. Je le remerciai de ses touchantes paroles, mais je veux, dis- je, retourner (hms ma bolitude, être tout à ma douleur.* — Rien ne vous en distraira ici.

J'avais choisi exprès la fin du jour puur celte scène, et il ne faisait presque plus clair. — Ah! je lUi iouffriiai [)as ^ madame, 'que vous vous exposiez, à fair

de la nuit , vous la passerez ici : le pont est levé et il ne sera pas baissé. Je marquai beaucoup d'humeur, de chagrin, je crois même que je pleurai ; mais le maréchal n'en tint compte; il me quitta pour laisser le temps à Dorothée de me déshabiller et de me coucher, puis il demanda la permission que l'on servît le souper dans ma chambre , je n'avais pas trop le droit de m'y opposer. Le maréchal eut pour moi les attentions les plus délicates : il se retira à minuit, je dormis parfaitement , je me levai de bonne heure et je me disposais à quitter le château, quand M. de Guébriant me dit que le déjeûner était prêt, que je partirais de suite puisque je le voulais. Après le déjeûner , je l'assurai d'un ton très-ferme que je voulais retourner chez moi : le maréchal donna ordre que l'on mît les chevaux , et il me demanda la permission de m'accompagner; je ne pouvais la refuser.

Pendant la roule il ne me parla que de sa Léontine , je ne lui répondais qu'en peignant mon Alfred comme un véritable héros de roman. Arrivé à la tour , il voulut absolument monter, il trouva que j'étais affreusement logée , qu'il fallait absolument qtie j'acceptasse un appartement chez li j je le refusai avec dignité : il me ({uitta, mais dès le lendemain il revint ; enfin que vous dirai-je? au bout d'un mois j'étais chez lui, occupant l'appartement de la maréchale, et son époux , trompé par la ressemblance m'avait transporté tout l'amour qu'il avait pour la défunte , vous me demanderez peut-être, dis-je, si je le partageais ; je vous assure que non : mais je m'étais persuadée qu'il m'épouserait ; il me l'avait même promis. Il fallait laisser passer quelque temps encore pour ne pas [laraître avoir si tôt oublié l'idole de son ccrnr. Ce qu'il y avait d'assez cunuvenx dans 1. ' 8

( lyo ) notre position , c'est qu'il s'en souvenait à merveille , que c'était à elle qu'il offrait ses hommages , et , quand il se souvenait que ce n'était pas elle , il se mettait en fureur contre luimême , s'accusait d'infidélité et de parjure 5 me demandait de n'avoir avec moi d'autres liens que ceux de l'amitié. Il savait (car il avait fallu le lui dire, dans la crainte qu'il ne l'apprît d'un autre) qui j'étais ; mais je l'assurai que je l'aimais avant son mariage , pour l'avoir vu chez madame de Saint-Evremont 5 et que , le sachant libre et malheureux 5 j'avais tout tenté pour le rendre à la société dont il faisait l'ornement par ses qualités brillantes. Il était néanmoins convenu que je serais toujours chez lui la baronne de Rnie- ■\vord. Cette manière d'être m'enimyait assez : nous ne voyions personne , pas même le curé ', les aides-de-camp se tenaient à une respectueuse distance

^e moi; enfin le niarcclial s'aperrutquo je m'ennuyais : il ino proposa de revenir à Paris, et de continuer, comme je faisais depuis que j'étais au Quincy, à tenir sa maison. Je lui dis que j'en avais une que j'aimais beaucou[). " Je suis persuadé qu'elle est jolie , que n'embelliriczvous pas? mais l'Iiùtel de GucLriant est sûrement plus agréable encore. »

Je consentis à ce qu'il désirait.

A peine arrivée à Paris , j'allai voir Ninon. Je lui contai mon aventure ; elle ne savait ce que j'étais devenue.

c( Pour toute autre que vous, ma chère enfant , ce serait une fortune assurée : il n'y aurait aucun doute que le maréchal vous épouserait ; mais il faudrait pour cela une prudence , une adresse et surtout une patience dont, je suis sur, vous n'êtes pas capable. » Elle avait Ijien raison.

Nous passâmes fjuclques mois de la même manière. Ceux (jui reconnais-

( 172 ) saient Marion de Lorme dans la baronne de Rnieword en gardaient le secret ; mais j'avais chaque jour des querelles avec le maréchal , qui me trouvait trop vive , trop gaie , comme moi, je le trouvais bien trop grave et trop triste ; ainsi il y avait tout lieu de croire que nous ne serions pas longtemps unis.

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