CHAPITRE XïlI
Je n'aimais ni plus ni moins le maréchal: mais je me repentais de plus en plus de l'avoir rendu maître de mes actions , et je ne cherchais qu'une occasion d'échapper à son joug , d'ailleurs je craignais le cardinal , qui le détestait. Ninon m'avertit que j'avais lorl de me laisser oublier de Son Emi-
( 175 ) ncncc , et je résolus de rcvcillcr Tintérél qu'il me témoignait , et de me rendre utile. Je venais de rrcevoir une lettre de BuckinL;liam ; je pensai qu'eu la portant à M. de Piiclîelie\i , je me rcndiais nécessaire •, je n'imaginais pas que la puissance du premier ministre put s'étendre au-delà de la Manclic ; je me faisais un plaisir malin de lui faire lire les injures que Buckingliani lui dis.iit; et puis , je ne le cache point , il y entrait un peu de jalousie contre la grande dame , que je ne pardonnais pas au duc de me préférer. Mon injai^ination m'a toujours entraînée , et , dans celte occasion , elle m'a préparé un chagrin que le temps a afl'aibli , et n'a pas détruit. Je voulais donc rendre au miniî^tre la lettre que Buckingham m'écrivait. Elle n'avait pu par- \enir à la connaissance du cardinal; car elle m'avait été apportée directetcment p^r un aide decamp du général
anglais. Elle disait beaucoup de choses , comme on en peut juger j car je la transcris ici toute entière.
« Ma jolie Marion , l'amour maudit » la gloire et l'ambition. Je suis bien )) puni de ma haine implacable et de y) ma mortelle jalousie contre ton )) damné de cardinal. Sans les secours » que j'ai engagé mon maître à donner » aux Rochellais , je serais à tes pieds , )) et tu serais dans mes bras. Mais :>5 comment laisser cet insolent mi- » nistre acquérir une gloire qui ajou- » terait à sa puissance? Aussi j'ai dé- » terminé le roi, mon maître, à sey) courir les protestans , lui qui est rj catholique dans le cœur. Je lui ai » persuadé , ainsi qu'à la reine , qu'il » fallait perdre l'ennemi de la reine y) de France , et que le seul moyen » était d'empêcher Richelieu de s'em- 33 parer de la Rochelle , et Charles 33 m'a remis tous ses pouvoirs 3 Par-
(175) » niemeiit est très-conskk'rablc. J'cs- )) père bien que la levée du siège ne » sera pasTafTaire de quinze jours; nous » sommes attendu* dans la ville comme » des libérateurs ; enfin je compte , )) avant peu de temps , que nous se- )) rons réunis, dût madame de Che- » vreuse en enrager. Je n'en dis pas de » même d'une dame d'un bien plus » haut rang ; je ne voudrais pas qu'elle » sût combien je t'aime. Je ne le caclie » pas que je tiens infiniment à elle , » peut-être parce qu'elle ne rn'a cn- )) core accorde que quelques regards , )) où se peignait une bienveillance » marquée-, mais enfm c est à elle seule » que je veux dérober nos amours j » ils n'en seront pas moins empressés.
» Je meurs d'impatience de retourner » dans les lieux que (u habites, res[)i- )) rer sur ta bouche disiiic , loprinci[)c >:> de ma vie qui s'aflaibllt tuu> les jours » eu ton absence. Depuis <|ue je suis
( J76 ) » privé de ta vue enchanteresse , tout » dépérit dans mon existence , je ne V, suis plus l'heureux mortel , si heu- )) reux de t'avoir plu , et que tout » réjouissait près de toi. Tout m'af- )) flige niiiin tenant , tout m'importune; » de noiis pressentimens m'agitent et » circulent avec mon sang , mes idées » roulent sans cesse sur les évènemens » de ma vie , que je regrette tant , et » ne s'arrêtent phis que sur les avant- » ooureurs de ma destruction. Oh î » Ma ri on , Ma ri on si chère , serait -il )^ donc écrit que je ne te reverrai » jamais. Si ce cruel arrêt est porte » contre moi , je ne désire plus de » conserver la N^e : elle me serait in- » supportable, ou Marion ou la mort.
yi Adieu , maîtresse adorée de l'amant :>■) le plus tendre ; si le sort dispose de » moi avant que je puisse te revoir, >:> souviens - toi quelquefois de mes X) transports brûlans et du torrent de
( 177 ) » délices que tu faisais couler dans )) mes veines ; rappelle -loi avec at- )) tendrissenicnt les preuves de mou )) amour et celles de ma tendresse ; )) enfiD que tes beaux yeux , organes )) de Ion cœur , versent quelquefois » des larmes au triste souvenir du )) malheureux duc de Buckinj^am. »
J écris is au ministre qu'ayant à lui conmiuniquer une lettre d'Ani;leterre très-imjiortantc , je le sup]iliais de m'accorder un moment d'audience particulière , et que je le priais de permettre que ce fut sous les habits do mon sexe ; que mademoiselle de Lorme n'était plus pour lui la jolie petite Marital . et n'aNait plus l'air assez inj;énu,pour qu'on la confondit avec les élèves de Vincent de Paul ; qu'onfjn , à mon âge, je pouvais bien obtenir la faveur ([uc je sollicitais , sans éveiller la calomnie.
Le cardinal me lit diro cpTil ni'al-
(178) tendait à son palais vers minuit. Nouvel embarras. Le maréclial de Guéhriant venait rarement , depuis quelque temps j passer les nuits avec moi, mais je lai en avais accordé le droit. Il pouvait en avoir la fantaisie précisément cette nuit-là , et , s'il ne me trouvait pas , comment lui dire que j'étais chez le cardinal qu'il déteste?
J'eus recours à Ninon : elle était toujours mon unique amie , la dépositaire de mes plus secrètes pensées j c'était elle qui m'avait conseillé de ne pas me laisser oublier du cardinal; mais elle fut aussi déconcertée que moi de l'heure du rendez-vous, ce Que veut-il donc, cet homme qui existe à peine? Comment ne donne -t -fil pas la nuit au sommeil.- — Qu'il dorme ou qu'il veille, répondis-je , cela m'estbien indifférent ^ j'ai trop haute opinion d'un prince de l'Eglise 5 pour penser »
Mais ce n'est pas ce qui m'inquiète ,
ce que je crains , c'est que le marccbal, ne fut ce (|ue pour dormir , vienne celte nuit. Que lui dire? Il faut , mu chyre INinou , (juc vous vous vu empariez , et cpie vous trouviez le moyeu de Toeeupcr si bien , qu'il ne pense pas à moi.' — Cela ne sera pas difficile , car c'est un homme bien sin^^ulier.
D'après tout ce qu'il a fait pour vous, pouvait-on croire qu'il vous serait infidèle ? Il Ta bien été , pour moi, aux mânes de sa chère Léontine-, cependant il est certain qu'il a , depuis quelques semaines , une fantaisie pour Cliimène (i) , et il n'a pas jm obtenir un moment d'entretien , parce qu'elle tremble que le prince de Condé , qui en est fou , ne le sache. Je lui dirai qu'elle peut venir en toute sûreté souper chez moi , (pie le prince n'y vient
(i) C"«.st-à-<lire poui l.n.liict 4MI jouait ce lôlc djàoa le CiJ.
( i8o ) jamais. Quand elle y aura consenti, j'écrirai au maréchal , j'aurai Villarceau 5 et la conversation entre nous quatre sera assez animée , pour qu'il n'ait pas envie d'aller vous trouver.
Tâchez toutefois d'être chez vous , au plus tard , à quatre heures du matin ; car il serait possible qu'en vertu des droits que vous lui avez accordés , il vînt sommeiller auprès de vous le reste de la nuit. Ne vous ofFensez pas de ce que je vous dis : c'est du maréchal que je parle. Quel autre pourrait dormir auprès de Marion , toujours si belle , si fraîche. » Je l'assurai qu'elle ne m'offensait nullement ; car je rendais bien au maréchal indifférence pour indifférence , et je la quittai , bien sûre qu'elle veillerait plus à mes intérêts que moimême.
Je ne m'occupai plus que de me rendre aux ordres de l'Eminence, et comme la beautéest toujours utile^quel-
( i8i ) que rapport que l'on suppose entre un Iiumriic vt une femme, je mis mes soins à paraître avec Ions mes a>antu^cs chez le premier ministre ; une parure aussi riche qu'élé«;ante, ajoute toujours aux dons de la nature surtout quand on a atteint 1 Viiie do la perfection des char-
pcricc
mes. Hébéc est sans ceinture : clic a quinze ans* Vénus ne quitte point cet ornement, pour apprendre f[ue (quoique l'on soit encore belle , on ne doit rien négliger pour assurer son empire.
D'ailleurs je pensais qu'il ne ni'aNail vu depuis bien des années, qu'avec le vêtement lugubre qu'il m'avait fliit adopter pour nos rendez-vous, que ne lui paraîtrais-jc pas, mise avec tant de magnificence ^ Je savais aussi , sans avoir mauvaise opinion de monseigneur , je Sitvais par expérience, qu'une parure très-recherchée sert de défense, et si le malin se glisse dans l'ame de celui que l'on veut séduire j mais non rendre
( i8^ ) lieureiix : il rencontre partout des obstacles, ce sont les épines de la rose j mais , je le répète ^ elles n'étaient nullement nécessaires avec la pauvre Eminence, qui sûrement, n'était pas un héros en amour.
Cependant je ne puis dissimuler qu'il parut frappé de l'éclat qui m'environnait, a Eh î ma chère Marion , vous avez donc fait un pacte avec les amours pour être toujours plus belle -, en vérité, si je n'étais pas pénétré du néant de la vie , vous seriez très-dangereuse pour moi. » Je ne répondis que d'une manière fort légère, et comme quelqu'un qui se soucie peu de s'engager îsérieusement. Soit qu'il fut plus pressé de voir la lettre que je lui annonçais que de me parler de ses scntimens, soit qu'il eût juré ma perte , et qu'il ne voulût pas se laisser attendrir par l'attrait qu'il éprouvait à cet instant , il changea tout-à-coup de convex'satiou
et, prenant un visage sévère^ il me fit repentir de lui avoir demandé un rcn^ dez-vous.
Où est-elle, me dit-il , cette lettre que vous dites si importante pour moi?
Quel est l'audacieux qui peut , malgré toutes les précautions dont je m'entoure , faire pénétrer en France un écrit dangereux? — Je ne sais, monseigneur, si vous le trouverez tel, mais j'ai cru de mon devoir de vous le dénoncer, et, tirant en tremblant de mon sein la lettre du favori du Roi d Angleterre , je la donnai au cardinal , il la prit, la lut en entier , et , comme j'avançais la main pour la reprendre ,non pas, dit il, vous ne l'aurez point j en disant cela ses yeux étincelaient de fureur, ses lèvres étaient pales et tremblantes , je crus voir la vengeance armée de ses plus terribles attributs. Il n'avait encore rien dit et je me voyais perdue.
Enfin il éclata. Qu'il tremble ce téméraire î non! 1 ne rentrera pas en France, je le jm-e par le respect que je dois au Roi. L'infâme! oser écrire pareilles choses ! vous êtes bien heureuse Marion , de m'avoir remis cette lettre ; si des raisons sur lesquelles je ne m'explique point, avaient nécessité que l'on fit chez vous une recherche dans vos papiers, et que cette lettre s'y fut trouvée, rien ne vous eût soustrait à la justice, et votre mort eut été certaine, malgré le crédit d'un autre audacieux sur lequel vous ne devez pas vous appuyer : car il faut qu'il s'unisse à mon parti ou qu'il périsse. Je vous en avertis , et vous permets de le lui dire. — Moi? monseigneur, je ne me charge point d'une pareille commission.
Ce que j'avais à dire à Votre Erainence , n'a^ait aucuns rapports avec M. le maréclml de Guébriant. Je ne me repens pas d'avoir fait connaître au
C i85 ) |)icn)ior ministre, cet écrit qui pouvait rôchiircr ; mais j'avoue (|ue je ne m'attendais pas à trouver votre Eminence irritée contre un «général , recommandable par ses scnkes.- — Vous ne vous y attendiez pas, il me scm])le pouitant qu'assez de raisons pouvaient vous faire croire , que j'avois à me plaindre de lui : (juant îi Buckini^liam , je saurai punir son audace, mais il n'est pas encore temps : il faut répondre à sa lettre, prenez cette plume et écrivez ce que je vais vous dicter.- — • Monseii^neur, je crains...- — Que craij^'nez vous? qui y a-t il de plus à craindre pour vous que de me déplaire? — Si Volro Eminence m'a n ait laissé achever ma phrase, elle aurait su ce qui faisait le sujet de ma crainte. — Eh bien! dites.
• — Je crains (pi'une lettre dictée par le j)lus beau génie du siècle ne soit d un stile si différent du mien, qu'il serait impossible (jnc le Duc ne s'aperçût
( i86 ) pas, que la lettre n'est pas de moi^— Vous avez raison , eh bien ! écrivez et et je verrai si c'est là ce que je veux qu'il sache et rien de plus. Je me misa écrire de la manière la plus simple , conseillant cependant au Duc de ne pas lutter contre M. le cardinal de Richelieu dont la puissance s'étendait au loin.
Le ministre raya la fin de cette phrase et me dit , est-ce que vous croyez que je l'attaquerais en Angleterre , vous vous trompez fort : qu'il ne tente pas de revenir en France: je ne lui veux point de mal. 11 prononça ces mots avec un accept qui me parut l'arrêt de cet infortuné. Oh ! que je me suis reproché d'avoir fait voir cette lettre au cardinal! 11 ne faut pas se jouer avec l'homme puissant et profondément méchant ; s'éloif^ner de lui , sera toujours le parti le plus sage. Que ne l'ai-je suivi dans tout le cours de ma vie , elle n'eût pas été aussi malheureuse !