‹ Vie et amours de Marion de LormeChapitre 15 sur 26 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Quand j'eus récrit ma lettre , le cardinal en jeta lui-même le brouillon au feu, puis il me dit : «Je me charge de la faire passer de manière qu'il ne se doutera pas par quelle voie elle lui arrive; n'en écrivez pas d'autre, car ce serait dans mes mains qu'elle arriveraitjCt vous seriez perdue.» 11 me reste, ajouta -t-il, un devoir à remplir c'est celui de la reconnaissance, parce qu'il faut en convenir, cette lettre me sera utile , mais , ma clièreMarion, vous êtes si riche maintenant que Ton ne sait que vous ofTrii'. — La L;ràce d'un braconnier pris sur \os terres en Touraine, et condamné aux galères, pour avoir résisté à vos «^^1^des , dont un a été lé-

( i88 ) gèrement blessé ; il a une femme et huit en fans , dont l'aîné n'a pas douza ans. Voilà la requête qu'iljm'a envoyée^ je l'avais prise pour la mettre aux pieds de Votre Eminence qui ne peut rien me donner qui me fasse plus de plaisir, que de répondre favorablement à ce malheureux. 11 prit la requête et écrivit accordé, et me dit de faire expédier les lettres de grâce, il loua ma charité envers cette malheureuse famille, et ce fut le seul bien que je recueillis d'une démarche que j'avais eu grand tort de faire : enfin il me laissa sortir de son cabinet.

Je montai aussitôt dans ma voiture et j'arrivai à l'hôtel de Guébriant, non sans la plus vive inquiétude de trouver que le maréchal m'eût devancée.

Quand je sus qu'il n'était pas encore rentre , j'éprouvai quelqu'adoucissement au chagrin que celte entrevue m'avait causé j je me couchai tout de

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suite. Les chevaux étaient à peine à Fccuric et mes gens endormis , que le marcchal vint en elVet (inir sa nuit près cle moi.

Quant à moi je dormis mal et Jetais l)ien {i;\chce que le cardinal eût gardé ma lettre et comment ne l'avais-jc pas prévu? Enfin M. de Guébriant me laissa libre de me livrer à mes conjectures qui ne se réalisèrent (jue trop. Cette lettre avait blessé le cardinal dans ce que l'amour-propre avait de plus puissant , et il brûlait de s'en venger. Lorsqu'il en parla à M. de Bois-Robert à qui il confiait ce qu'il ne disait pas au père Joseph. Tout ce qui demandait de la délicatesse des mcnagemens, était opposé au caractère âj)re et \iolent du capucin, qui sûrement n'avait jamais lu ces paroles de son divin niaîtrc: ce Apec |)renez de moi , que je suis doux et « humble de cceur. x Et s'il avait des qualités éminenlcS; s'il rendait do grands

services àl'Etat, il n'en était pas moins sans cesse en opposition avec celui qu'il avait embrassé.

PourM. de Bois Robert, homme insinuant et rusé, on le trouve dans les petites tracasseries de cour ; peu lui importait ce que l'on disait et pensait de lui. Il savait se rendre nécessaire au premier ministre, qui lui parla de la lettre de Buckingham et du danger , si les Anglais ravitailiaientla Rochelle, de ne pas voir finir ce siège déjà si long. Bois-Robert persuada au cardinal de faire écrire une très-grande dame à Buckingham , pour lui demander de ne point attaquer la Rochelle avant trois jours, parce que ce serait un moyen de donner au roi le temps de voir combien les troupes étaient mécontentes, mal payées; enfin toutes choses que l'on exagérera et qui feront renvoyer le ministre. Le cardinal ne put s'empêcher de rire , lui qui ne riait guère, de

( 191 ) voir (]ucl soin il fallait se donner pour

faire écrire à celle dame du mal de lui. ((Voilà (juiesl le mieux du monde,reprit rEminencc , la lellrc est bien • mais qui la fera écrire ; ■ — Eli ! n'avez vous pas madame de Choisi , ne vous est-elle pas dévouée ? Elle en parlera à Monsieur, qui vous verra cidhuté par celte ruse et ne demandera pas mieux de seconder ce projet : on connaît son crédit sur l'esprit delà grande dame , cette lettre seraécrite^ellelasij^nera, elle parviendra : Buckiuii^ham accordera les trois jours, pendant ce temps la jonction de l'armée que le roi amène devant la Rochelle avec celle que connnande M. deTlioiras s'efiectucra, et alors lèsecours conduit par Buckingham deviendra nul. Les troupes débar(juées seront taillées en pièces, et le peu qui en restera se retirera sur ses vaisseaux dans le j.dus affreux désordre , ({n'augmenteront les batteries que l'on élèvera sur la cote ,

( ^9^ ) et elles foudroieront l'escadre auglaise qui sera forcée de se retirer. ♦ — Le ton d'assurance de Bois-R.obert en donna à son patron, qui le laissa maître de suivre cette intrigue , qui réussit audelà de toute espérance.

Tout se passa comme Bois-Piobert l'avait dit , à l'exception de la défaite de l'armée anglaise 3 mais elle fut forcée 5 pendant plusieurs mois , de s'en tenir au blocus du port de la Rochelle , et Buckingbam ne se douta pas que tout ces contre-temps venaient de la lettre qu'il m'avait éciite en quittant l'Angleterre ;-évènement qui prouve combien les hommes chargés des grands intérêts des empires doivent mettre de circonspection dans leur correspondance familière , parce que , si celles à qui ils écrivent ne sont pas capables de s'eu servir pour ruiner leurs desseins , leur indiscrétion livre quelquefois ces écrits à des gens in-

( ^9^ ) trigans qui s'en servent liabilcment , et ainsi une lettre cramour fait le destin des empires.

T.c cardinal ayant réduit l'escadre anglaise, comme je Tai dit , à ne former qu'un hlocus, ne s'occupa plus que de repousser le siège avec la deinicre >igneur , et il fit construire cotte fameuse digue qui ferma le port aux Anglais.

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