CHAPITRE Xy
L'homme sait rarement ce qu'il veut.
J'avais acquis de la fortune , une grande liberté et je n'avais nul besoin de me soumettre à l'humeur sombre du maréchal, et cependant on a vu la peine que j'avais prise pour me mettre dans ses chaînes et je n'en étais pas plus heureuse; d'ailleurs, ayant ap[)ris qu'il osait, malgré ses scrupules , taire une double
( 194 ) infidélité à sa Léonline, dont il m'ennuyait sans cesse. Je trouvai que j'étais bien sotte de me gêner pour lui : je me rappelais les tendres expressions de la lettre de Buckingliam , ses tristes pressentimens- le désir de le voir, quelque chose qui pût en arriver , devint si vif, que je résolus de le satisfaire 3 d'ailleurs je voulais le prémunir contre les mauvais desseins du cardinal , sans cependant convenir que j'avais donné sa lettre àSonEminence ,sans en sentir les conséquences. Je meplaignis de ma santé, je me fis ordonner par mon médecin les eauxdeBarège avec l'intention de ne pas les prendre. Je me rends à Poitiers, là je laisse mes chevaux, ma voiture, ma femme de chambre qui était toujours la discrète Dorothée , et, ayant changé leshabitsde mon sexe contre un pourpoint de velours nakara , et mes coiffes contre un chapeau à la Henri lY, je montai sur un fort joli cheval, et , suivie
( 195) par mon valet dcclianibre,qiii était sur un autre, j'entrepris la route de Poitiers à la Rochelle. Je n'avais rien écrit à Buckingham , je me faisais un plaisir de le surprendre : je lis la route en trois jours et, étant arrivée auxportes de la ville, où je ne voulais pas entrer, je longeai la cote et apercevant une chaumière j'y dirigeai mon cheval. Je trouvai à la porte une vieille femme qui me dit :
ce Mon gentil seigneur, qui vous amène dans une si chétive habitation , oii cependant vous êtes bien le maître de vous reposer, si cela vous plait? — Oui sûrement , lui répondis-je , car je s\iis bien fatigué , venant de Poitiers. — Je ne sais pas où cela est ; mais on m'a dit (pie c'était bien loin. » Laurent vint prendre la bride de mon cheval, et je descendis. La bonne vieille me fit entrer dans une grande chambre fort propre , où il y avait doux lits. « Si vous voulez ,mon beau seigneur,
( 196) prendre mon lit , votre serviteur prendra celui de ma fille , qui est allé au camp 5 pour porter à son frère quelque meilleure nourriture que celle qu'ils ont. • — Je ne prendrai point votre lit 5 ma bonne mère , mais j'accepte celui de votre fille jusqu'à ce qu'elle soit de retour. — 11 est vrai , dit-elle , qu'à mon âge , je puis coucher dans la chambre d'un beau jeune homme , sans qu'on en jase , et ce garçon , en parlant de Laurent , ira coucher au grenier : il est plein de foin , il n'aura pas froid 3 mais l'embarras est de vous donner à souper. — Ne vous en inquiétez pas : c'est moi qui vous prie de partager le mien.
J'avais eu soin , à la dernière ville , de faire faire une bonne cantine , que Laurent avait placée sur la croupe de son cheval, et deux bouteilles de vin dans ses sacoches. Lr; mère Mazard ( c'était le nom de la vieille ) mit le
/ 19- ) couvert. Du lin«^e bien blanc , des plats et des assiettes d'étain , aussi claires que de l'argent, iii\ltaient à se mettre à table. On ouvre la cantine , c)a y trouve une poularde , deux perdreaux rùtis , une fi icassée de poulet dans un pain. Avec cela, dis- je, nous ne mourrons pas de faim. J'eus un plaisir sinj^ulier à voir la nièMC Mazard trouver ce repas délectable. (Jiinnd je remarquai (ju'elle ne man^^oait que la moitié de ce que je lui servais , je lui demandai si c'était qu'elle n'eut pas faim, a Pardonnez-moi , dit-elle , mais Louise , quand elle reviendra , aura faim aussi. — Oli î que cela ne vous enq)éclic pas de mander ^ il s'en trouvera d'autres pour elle , et alors elle mangea ce qui était sur son assiette.
Après le souper, elle mit desdra[)S blancs dans le lit , et je me coucbai. Laurent resta dans l'écurie avec mes chevaux. La bonne femme m'avait
conté que sa fille aimait un bon et hrave garçon , qui était dans Ja Rochelle 5 et qu'elle attendait que le siège fût fini pour l'épouser, que son fils , au contraire , servait sous les ordres de M. de Thoiras, et que tout ce qu'elles craignaient , c'est qu'ils ne fussent obligés de combaltrel'un contre l'autre. « Mon Dieu ! disait-elle , si l'un tuait FautrCj ma pauvre fillette ne pourrait voir celui qui resterait ', car elle aime l'un autant que l'autre. — Il faut espérer , lui dis je , qu'ils reviendront en bonne santé tous deux, et qu'enfin Japaix sera rendue à la France. • — Ab ! monsieur, ce serait bien à désirer. Concoit-on que des hommes raisonnables se battent pour des opinions religieuses ? 11 fallait laisser nos prêtres se disputer- mais verser tant de sang pour des choses que l'on n'entend pas , c'est vraiment une bien triste folie.
Mais , vous , monseigneur , cjui vous
( ^90 ) amène ici ? — L'amour. < — Oli î 1 amour! et votre maîtresse est jolie?* — Faut-il iv demander? cliarmante.— -Et est-elle dans la \llle? — INon , au Ibrt Saint- Martin.' — Elle a hier) pensé être prisonnière ; si Buckin^liam eût attaque en débarquant , il eût emporté le fort. Mais, monsci«^neur , aous êtes donc catholique. — Sûrement, à la vie et à la mort. Connue je vis que la \iedle n'en finissait pas de questions , je cessai do lui répondre , et je fjignis de dormir. Elle se lut. J'avais recommandé à Laurent de faire dire au dwc ipie j'étais sur la côte , dans la chaumière d'une paysanne , qu'il m'envoyât une chaloupe , que je m'emhan]uerais pour \o joindre.
Dès (|u"il ht j(uu' , mon valet do chanihre i^agna le rivage , et , voyant un pécheur, il lui demanda s'il pourrait s'approchrr de l'rscadre ani;laise, pom- r«Mnrlt:n mii^ Kttre au «^énérah
— Oui 5 j'y allons tous les jours porter du poisson, ce Un poisson est plus gros qu'une lettre. )) Eh bien I dit Laurent au pêcheur, voici la lettre , je l'aVais écrite la veille , et un louis pour le port : je vous en promets deux, si vous rapportez la réponse. Le pêcheur le lai promit, et fut très-content d'une si bonne journée. Laurent le vit aussitôt ramer avec ses compagnons, pour s'approcher de l'amiral, qui était dans la rade , dont il fermait l'entrée avec son escadre. Comme il s'éleva une brume , il ne put voir si la barque s'était approchée assez pour faire entendre le sujet qui l'amenait.
Il craignait que je ne m'impatientasse de ne le point voir revenir : il hâta son retour. J'étais levée , habillée , et la vieille me faisait du chocolat , que j'avais apporté avec moi. « Eh bien !
lui dis-je, ma lettre?' — Elle est portée, et vous en aurez des nouvelles avant
( ^oi ) pcn. Je retournerai à la cote, et je vous rapporterai dès que je l'aurai. )> Je voulus cpi'il déjeunât avant de se rendre sur le Ijord de la racr. La vieille continuait ses cpicstions : je ne répondais (prà celles (pii me convenaient ; du reste j'aimais à lui entendre parler de ses enfans , de leur respect pour elle , dont , me disait-elle , ils ne se sont jamais écartés. Son amour pour eux me rappelait ces liens de famille, qui m'avaient rendue heureuse dans ma grande jeunesse , que j'avais brisés , et qui laissaient dans mon cœur un vide, que rien ne pouvait remplir.
O vertu! toi seule pares plus la cabane de l'Iionnéte mère de famille , que le luxe insolent du vice n'embellit le palais de l'être vicieux. Ah ! si Desmaretz ne
m'avait pas trompée! Ma mère
ne rougiiait [las de moi : elle n'aurait pas exigé de mes frères , de ma sœur , de n'avoir aucune relation avec moi j
j'aurais vécu dans la société de madame de Saint-Evremoiit ; elle ne me fuirait pas , elle qui m'avait traitée avec tant de bonté. — Tous êtes bien pensif 5 mon bon seigneur. Est-ce que votre maîtresse ne vent pas vous voir ? • — Au contraire mon valet de chambre lur a rem.is ma lettre : dans quelques heures, je serai près d'elle.* — Eh bien ! qui vous attriste 1 » — La santé de ma mère 5 qui est très-mauvaise. )) Elle me félicita sur mon bon cœur , me parla encore de ses enfans , et commençait à s'inquiéter de ce que Louise ne revenait pas. Elle m'avait assuré qu'elle serait ici de bonne heure. J'ai peur que mon fils n'ait été blessé » , et elle se mit à pleurer. (( L'être vertueux , me dis-je , a donc aussi ses douleurs w Laurent m'apportait une lettre de Buckingham, « Eloignez-vous , tristes méditations, mon amant m'appelle j volons auprès de lui. »
Jo donnai cIouk lonis à la l)onne vieille : je l'assurai c[ne je m'informerais (\o- sa fille , et qnc , si son fils clait prisonnier ou Mcssé , je trouverais bien le moyen de lui être utile. Elle me bénit du plus profond de son anie, et je fus en effet assez heureuse ytouv la servir. Je me rendis au bord <le la mer . un bâtiment entier , sous pavillon neutre , m'attendait au riva<^^c ; je me balai d'y monter, et, en fort peu de temps, je me trouNai à bord du Léopard j fpie Buckinj^bam commandait ainsi cjue tout(> la flotte. Je ne pourrais peindre la joie qu'il eut de me ^oir. 11 m'eût fait rendre les plus grands honneurs , si j'avais été sous mes habits ; mais ou ne ^it on moi quun jeune étourdi , qui quittait le camp du roi , pour passer siu' la (lotte ennemie. Que m'importait ce que Ton pensait de cette démarche. J'étais sure du plaisir extrême que je faisais à Bue-
( 2a4 ) kingliam. Celui-ci me le marqua avec un délire qui me paya de la peine que j'avais prise pour le venir trouver de si loin. 11 ne concevait pas comment j'avais pu avoir cette heureuse idée.
Je passai quinze jours à bord 5 mais l'ordre du roi d'Angleterre était venu de ramener l'escadre dans le port. Il fallait bien nous séparer : je ne sais quel pressentiment nous occupait l'un et l'autre j mais nos adieux étaient extrêmement tristes. Il semblait que nous ne dussions jamais nous revoir.
Quelques expressions de la lettre , que j'avais encore présentes , me revenaient , et je lui en demandais l'explication , sans me vanter de l'avoir fait voir au cardinal. Je lui dis que je ne concevais pas comment il pouvait avoir des idées aussi lugubres, ce Je veux bien, dit'il^vousinformer decequia jeté dans mon âme cette teinte si opposée à mon
caractère ; mais n'en parlez à personne : on me croirait un esprit faible.
Peu de jours avant l'embarquement, un vieil ollieier do marine vint me trouver j et me dit qu'il avait quelque chose à me conununicjuer , qui demandait le plus grand secret. Je connaissais particulièrement ce brave homme : il était frère d'armes de mon père , qui l'aimait sincèrement ^ ainsi je ne pouvais craindre qu'il eut de mauvais desseins contre moi. Je lui donnai rendez-vous pour le lendemain matin ; je m'en étais si peu occupé , que j'avais oublié de donner l'ordre de le laisser entrer. Il se présenta , et on l'assura qu'il ne pouvait me voir. Il insista , et dit à im de mes aides-de-camp qu'il le priait de me dire qu'il s'était rendu à mes ordres, et il se nomma. Je me rappelai aussitôt le >ieil ami de mon père, et je me hâtai de le faire entrer. Je l'engageai à s'asseoir près de moi^
mais il ne le voulut pas. Je me levai, car il ne me paraissait pas convenable qu'il me parlât debout , et de rester assis; alors il prit le siège que je lui avais offert , et . après quelques instans d'hésitation , il me dit : ce Tous n'avez point oublié , milord , les bontés particulières dont feu le duc de Buckingham , votre père , m'honorait. • — Je m'en souviens parfliitement , et ^ à ce titre 5 vous pouvez , monsieur ,m'employer auprès du roi pour quelque chose que vous puissiez désirer : je ferai tous mes efforts pour vous le faire obtenir.-— Hélas , milord, je n'ai rien à demander. Arrivé avec honneur au terme de ma carrière , j'ai obtenu une retraite suffisante , et je n'aspire qu'à me réunir avec ma famille. Ce n'est point pour moi que je viens vous interrompre. — Si c'est pour un de vos parens ou un de vos amis , c'est la même chose. — Oh! c'est pour un être qui
m'est infininient cher, ponr qui je verserais les dernières gouttes du sang que mes nombreuses blessures ont laissé dans mes veines , pour celui à cjui vous devez prendre le ])liis grand intérêt, pour vous, milord. — Pour moi , mon cher capitaine , cjuo voulez-vous dire?' — 11 y a plus de six mois, milord, que je devais vous faire part d'un secret d'où dépend peut-être le sort de votre yie ; mais j'ai craint que vous ne m'accusassiez de faiblesse et de superstition , que vous ne traitassiez de fables ce que j'ai à vous ra|)porter ; mais enfin . pressé par votre illustre père à vous le révéler , et à l'instant on vous allez vous embarquer, j'ai pensé qu'il ne m'était plus possible de différer. y> Je regardai le capitaine, et , croyant , comme je le crois encore , que son timbre était dérangé , je lui répondis avec douceur : ce Vous n'ignorez pas <|u'il y a dix ans que j'ai eu le malheur
de perdre mon père. Comment , dans ce moment, vous presserait-il de me révéler ce qu'il vous a chargé de me dire? *— Je sais qu'il y a déjà bien des années que la tombe a englouti les rares qualités de milord Buckingham , et qu'il ne nous reste que son souvenir; aussi je ne voulais pas croire qu'il y eût la moindre vérité dans l'apparition. • — Mon père vous a apparu : il aurait bien du me donner la préférence. • — Ah<?^je ne vois que trop , milord , que vous me traitez de visionnaire : je devais m'y attendre ^ mais pouvais-je me taire , quand , chaque nuit , cette ombre respectable se présente à moi , et me dit : ce Cher ami de ma jeunesse , toi que je regardais comaie un autre moimême , va trouver mon fils \ dis-lui qu'il abuse (pardonnez , milord, ce sont les propres paroles de votre père), qu'il abuse du crédit que le roi lui accorde , que le peuple murmure j que les grands
( 209 ) le haïssent , et que , s'il ne change pas, il sera la viclime de son orgueil et de la perfidie de ses ennemis » Je remerciai le capitaine de ses avis, et l'assurai que, tant qu'ils ne me viendraient que par des voies aussi extraordinaires , ils m'inquiéteraient peu j que je ne faisais que ce que tout aulrc ferait à ma^. place , profiter des bontés du roi; que , si mon père trouvait à reprendre à ma eonduite , il pouvait bien me le dire à moi-même ; que, jusque là, il trouvera bon que je change rien à ma manière d'être. « Milord, milord , me dit ce pauvre homme , les larmes aux yeux , vous ne voulez pas écouter la voix, du ciel , craignez (ju'il ne vous punisse de votre endurcissement. — Monsieur, lui dis-jo , j'ai écouté avec assez de p'atience les fables que vous débitez depuis une heure. C'est assez ; mon temps appartient à TEtat , et je ne puis le perdre pour écouter des
contes de vieilles. • — Vous oubliez , mîlord , que je suis gentilhomme. . .' — Non -je m'en souviendrais si vous étiez de mon âge ; mais je ne suis pas un assassin. J'ai eu tort . je vous en demande pardon ; je suis sûre que vous êtes persuadé de ce que vous dites • mais je ne puis le croire, restons-en là , et qu'il n'en soit plus question. • — Je me tais ; mais un jour vous saurez peut être qu'il n'était que trop vrai !.... w 11 me quitta. Eh bien ! croiriez -vous que , depuis ce moment, ce qu'il m'a^dit se présente presque toujours à mon esprit et à ma pensée, et trouble mon imagination.
Plus surprise peut-être que Buckingham, de ce récit, je m'elTorçai néanmoinsdedisssipersessombresidées.
Mais ma fatale démarche auprès du cardinal me faisait trembler. Je me disais , s'il s'unissait aux ennemis du duc , s'il était victime d'un comj)lot-, jamais je ne m'en consolerais^ et éloignant toii-
tes idées superflucuses, j'eni^agcai seulement Buckinohani à prendre des précautions pour se nietlro à l'abri des conspirations cjuc le cardinal pouvait fomenter contre lui. Depuis cette conversation, je ne pouvais me résoudre à le quitter. Il me semblait que j'éloignerais de lui les pièges que l'on pourrait lui tendre: mais d'un autre coté connnent abandonner tout ce que je possédais en France , et qui devenait chaque jour j)lus considérable? Je me déterminai donc, non sans peine, à me séparer du duc. Il me fit remettre à terre par une chaloupe canonnière , qui , ayant été vue du fort St. -Martin, rectit la décharge d'une des batteries, ce qui me fit une peur horrible. Heureusement (pi'aucun boulet n'atteigni le petit bâtiment, qui me remit à terre un peu avant la marée nu>ntante. Je gagnai pronq^tement la maison de la bonne Nicille, où Laurent m'attendait- je trou\ai celte pauvre
femme dans la pins grande douleur.
Sa fille et son fils avaient été enlevés par un parti protestant , et faits prisonniers j et dans le même temps , son futur gendre , dans une sortie , avait été blessé , et était resté au pouvoir des royalistes.
On se rappelle que j'avais promis à la mère Mazard de lui faire rendre ses enfans , s'il leur arrivait d'être faits prisonniers. Je l'assurai que je tiendrais ma p^arole, et, après m'être reposée quelques heures, je montai à cheval jet, suivie de Laurent, je vins sous le canon de la ville. Je rencontrai une sentinelle à qui je dis que je venais de la part de M. de Piohan , pour faire part aux princesses (i) , d'une chose dont elle seules pouvaient être instruites. On me dit d'attendre, et on
(i) Mesdames de Roban défendaient la ville contre le cardia al.
alla rendre compte de ma demande.
Peu d'instans après un ofBcicr sortit de la place et me dit que j'entrerais seule et ayant les yeux bandés. Je me soumis à tout ce (jue l'on voulait* on me conduisit au palais de la princesse de Rolian, on me débanda Icâ yeux :
je tirai de mon sein le portrait de Buekingliam , que je savais être fort connu de M,"^" de Rolian. >— - Madame , lui dis-je, voilà mon passe-port; pardonnez la ruse que j'ai employée pour parvenir jusqu'à vous. Ami du due do Buckinj^ham je le quitte il y a peu d'heures. 11 m'a chargé de remettre à Paris ce portrait à une dame de haut parage, ce qui vous prouve sa confiance en moi. Je suis chargé en outre par lui de vous dire que vous soyez parfaitement tranquille , et que, si vous entendiez dire que l'escadre anglaise se relire , vous n'en éprouviez aucun découragement , parce qu'un fait les [)lus grands [)répa'
ratlfs en Angleterre, pour un armement infiniment plus considérable que celuici; et qu'il reviendra pour classer enfin les troupes du cardinal.
Madame de Rohan était tout étonnée que le duc eût confié ce secret à un si jeune homme, dont les traits ne lui étaient pas inconnus; mais elle n'en était pas moins reconnaissante de la peine que j'avais prise de venir le lui apprendre. Elle me demanda mon nom, permettez-moi, lui dis-je, madame, que je vous le taise, croyez néanmoins que je vous suis dévoué : mais, si vous imaginez me devoir quelque reconnaissance, pour le faible danger que jecours en venant dans vos murs, accordezmoi la liberté d'un frère et d'une sœur nommés Mazard qui sont parmi vos prisonniers; ce sont les enfans d'une pauvre veuve , . qui n'a qu'eux pour appui. La princesse me les accorda aussitôt , et dit qu'on les laissât sortir
( 215) avec mol, àla condition que le jeune homme ne servirait pas , tout le temps du siège.
Je remerciai madame de Rohan de ses bontés et comme je la quittais, elle me dit à l'oreille , vous n'avez pas voulu me dire qui vous êtes, mais sachez que je vous ai reconnue dès que je vous ai vue , vous avez demeure trois ans chez madame de Saint - Evremont , et je vous ai vu avec elle chez la comtesse de la Ferté. — Que cela soit ou tion, madame , je vous supplie de n'en point parler. — Vous pouvez en être certaine j le cardinal no vous le pardonnerait pas : je pris sa main que je baisai avec respect, et je la quittai non sans quelqu'inquiétude d'être reconnue par d'autres. On me banda les yeux , on en fit autant au (ils et à la lille Ma* zard qui ne concevaient pas par quel miracle on leur rendait la liberté.
(Juand nous fûmes h oi-s des glacis, et
que l'on nous eut eu débandé les j^eux , Louise et son frère furent bien surpris en me voyant : mes amis, leur dis-je, je vais vous rendre à votre mère. — La belle enfant vous allez venir en croupe avec moi , et Mazard montera avec Laurent le même cheval, Louise ne savait trop si elle pouvait se confier à un jeune seigneur. Soyez sans crainte, la belle enfant vous êtes , avec moi , aussi en sûreté qu'avec votre mère. Elle monta légèrement derrière moi, et, passant son bras autour de ma taille, elle se tint ferme, je mis mon cheval au galop, et en fort peu d'heures nous fûmes à la chaumière.
Qui peindra la joie de cette bonne mère en voyant ses enfans; elle ne savait auquel courir , ils se précipitèrent tous deux dans ses bras , et après leur avoir rendu leurs caresses, elle les repoussa doucement et vint se jeter à mes pieds. Que faites-vous, lui dis-je
(^17 ) en la relevant et la senant contre mon sein , car j'étais émue de cette scène touchante? — Ali î comment vous mar- (juer ma reconnaissance? — En jouissant du bonheur de revoir vos enfans :
mais tout le monde n'est pas encore content -, Louise n'a pu voir son ami, qui avait été fait piisonuicr le mtmc jour qu'on l'avait amené dans la ville , il faut bien aussi que je l'aie demain , je vais au fort Saint-Martin, et il faudra qu'on me le rende. »
Ces bonnes gens ne savaient comment m'expiimer leur satisfaction; mais surtout Louise était touchée jusqu'aux larmes de la bonté que j'avais d'aller chercher son prétendu. «Mais , disait la mère, c'est fort bien , avec tout cela je ne sais si Mathurin Loyau se décidera à céder son moulin à son iiIsjCar l'amour, c'est fort bien, mais cela ne fait pas vivre; au lieu que si vous aviez le moulin, vous prendriez 1. lO
votre frère pour garde-mouliD, et vous feriez de bonnes affaires. — Cela est vrai 5 disait Louise, mais comment le père Lojau vivrait-il ? S'il pouvait donner trois mille francs à son frère Jacques," il aurait la ferme de défunt Henri Loyau ; alors Mathurin ferait valoir la ferme , et l'autre mettrait cet argent là à acheter des moutons. • — H n'est donc question, pour que tout le monde soit content que de trois mille livres. — O mon Dieu! oui, cela arrangerait toutes choses , mais on ne trouve pas aisément une si grosse somme, surtout dans ce moment-ci, ou la guerre empêche le commerce, — Quand je me serai fait rendre Loyau^ après cela nous verrons à avoir les mille écus » et ces braves gens ouvraient de grands yeux , et me croyaient à moitié sorcière.
J'avais dit en arrivant à Laurent , de nous faire à souper, il s'y entendait assez bien , et le repas était fort bon.
( 219 ) 5e ne voulus pas que Ton fit deux tables. Mazard monta au grenier où il couchait ordinairement ; Laurent à l'ccurie :* la mère et la fille couchèrent dans le même lit , et moi dans le mien. Pour ne pas cflàrouchcr la pudeur de la ^*eune fdle , j'enveloppai le lit dans les r. leaux , et la bonne mère Mazard les attacha avec des épingles ( i ). Je dormis avec le calme qu'une bonne action répand dans Famé, et dès qu'il fut jour, j'engageai la mère et la fdle, pour préparer le déjeûner, à se lever: (ce qu'elles ne faisaient pas, dans la crainte de me réveiller) je sortis aussi de dessous les rideaux tout habillée, et j'entendais la mère qui disait à la fdle : ce 11 est impossible d'être plus honnête que ce jeune seigneur, il est sage comme une fdle. » Le déjeûner servi, j'y fis honneur,
(i) Cela n'était pas aussi m'ccssairc que ceux, du lit Je Sterne , dan« soa voyage scmimeiUaJ.
lO.
et Laurent ayant sellé les chevaux, nous partîmes pour le fort Saint-Martin. Je connaissais M. de Toiras , je l'avais vu chez INinon , dont il était un des adorateurs. Avant de monter à cheval, j'avais écrit un billet conçu en ces termes :
« La meilleure amie de Ninon, sous » les habits d'un jeune sous-lieutenant, » voudrait bien voir un instant M.
» de ïoiras. »
Je remis ce billet à un conducteur de vivres qui entrait à ce moment dans le fort 5 il le donna au commandant du poste , qui gardait la porte par laquelle il entrait. Cet homme,voyant une lettre à l'adresse du général, ne perdit pas un moment pour la lui remettre. M. de Toiras ne l'eut pas plu tôt ouverte, qu'il se mita rire comme un fourccallez vite, dit~il , ouvrir à cet extravagant , diteslui qu'il sera bien reçu. » On vint eu
efîel n/ouvrir la porte ; j'entrai suÎvk; de Laui-cnt , sans la moindre difTiculté. On me conduisit chez le général , qui nie dit: « Ma foi je m m'uttendais pas à une si at;réablc visite, ma chère Marion; je lui mis la main sur la bouche, il la baisa avec transport. — Kt pourquoi ne faut-il pas vous nommer? — Que dirait le maréchal ? il me croit aux eaux. — Et que diable venez-vous faire ici , je vous crovais avec lui ? — Pas du tout ; si vous voulez être discret. • — Je le serai comme ces murailles, » et il m'emmena dans une petite tourelle , et il ne savait quelle caresse me faire. Il y avait trois mois qu'il était enfermé dans ce fort, sans avoir \u une figure humaine en fait de femme. Je profitid de la vivacité do ses transports, pour lui demander la liberté de Loyau, <pi'il m'accorda sur le champ. 11 donna ordre qu'on allât à l'hôpital, savoir s'il était guéri : on re>int dire que le prétendu
de Louise, était en parfaite convalescence. Je voulais qu'on me le donnât sur-le-champ pour retourner avant la fin du jour à la chaumière. M. de Toiras prétendit qu'il était trop tard, et que c'était m'ex poser à être enlevée par quelque parti de la ville. Il fallut bien rester : un souper délicat fut servi , pour moi et le général. .. 11 fut trèsaimable. Et, pour occuper une nuit où la décence ne permettait pas que je me couchasse, jelui racontai toutes les particularités de ce singulier voyage qui le réjouirent beaucoup. Il me parla de INinon en amant passionné, et me chargea pour elle d'une lettre brûlant d'amour : était-il aussi fidèle que tendre? je laisse au lecteur à en juger.
Dès qu'il fit jour , je voulais le quitter. Il s'y opposa , et fit encore servir à déjeûner pour lui et pour moi; maïs ce fut à condition qu'il m'escompterait , sur Bordeaux , une lettre
de change de trois mille francs. 11 nie demanda ce que j'en voulais faire.
« Marier Louise Mazard avec Charles Loyau. — Je vous reconnais là , me dit-il • bonne autant que belle. » Je ne lui dis pas (juc cet aii;enl faisait partie de celui du montant de deux années d'avance des cinq cents t^uinécs que me faisait le duc de Buckinj^liam : il eut alors trouvé que j'avais moins de mérite, en faisant ce léger sacrifice: enfin, après m'avoir fait promettre de le recevoir à Pans , dès qu il y viendrait , en dépit de tous les ducs , maréchaux , princes, etc. , etc. , je lui dis que le plaisir qu'il me procurait , en me mettarjt à même de lliire un couple heureux , l'assurait de mon éternelle reconnaissance.
INous nous séparâmes. Je trouvai , à la poit(i par où nous devions sortir, Charles Lovau , fjui , malgré qu'il fût pâle et maigre • me parut un assez joli
garçon. Laurent le fit monter en croupe, et nous arrivâmes vers midi à la chaumière. Louise était inquiète • elle n'avait pas dormi de la nuit. Sa joie fut grande en voyant Charles ) mais cependant elle le trouva bien changé. Il était faible, et le voyage l'avait fatigué 3 mais le bonheur de voir Louise l'aura ; disaitil 5 bientôt guérie.
ce A présent que vous avez le mari , il faut chercher la dot », et , tirant une bourse de ma poche, je dis: «Voici les trois raille livres que vous donnerez en mariage à Charles : il les remettra à son père - pour qu'il lui cède le moulin. » Je ne pourrais pas exprimer oe qui se passa dans l'àme de ces bonnes gens, la surprise , la joie , la reconnaissance. Ils embrassaient mes genoux , mes mains ; ils les mouillaient de larmes de tendresse ; enfin je n'ai jamais eu un plus beau moment dans ma vie.
Je voulus qu'on allât sur-le-champ
chercber Malliurln Loyau j qui eut une grande satisfaction en rcvovaiit son (ils , et giièrcs moins de la dot de sa future bellc-lillc. 11 céda surle-champ le moulin à son fils , et nous in\ila tous à y ycnir souper et coucher ,que nous serions mieux cjue chez la mère Mazard, à (pii sa lille demanda en grâce de venir vivre avec elle. Elle y consentit j mais elle dit qu'elle voulait (juc sa (ille restât à la chaumière jusqu'à son mariage. Je l'assurai que je ne (juilterais pas non plus la cabane hospitalièie , et , comme je vis que Charles paraissait éprouver un moment de jalousie , je priai que tout le monde sortit, excepté la mère Mazard. ce 11 est temps , lui dis-je , que vous sachiez que le prétendu jeune honmie n*est autre qu'une femme, et, ouvrant ma valise , j'en tliai une fort belle robe , que la bonne mère m'aida à mettre.
Quand je fus habillée , je dis que l'on
pouvait rentrer : ce fut alors qu'ils me crurent une véritable fée • mais leur mère les assura qu'il n'y avait nul prestige, et que j'étais en effet une belle et aimable femme.
Charles ne me cacha pas qu'il était fort aise de la métamorphose , qu'il n'aimait pas que sa future eût couche plusieurs nuits dans la même chambre qu'un jeune homme. Je restai donc à la chaumière avec la mère et la fille. Les jeunes gens allèrent au mouHn que le père céda à son fils , comme il en était convenu. Jacques Loyau donna sa ferme à son frère , et sa fille à son neveu. Les deux mariages se firent huit jours après. Je ne voulus point partir que ces bonnes gens ne fussent unis ; je restai même deux jours après leurs noces, dont je fis une grande partie des frais ; enfm , après avoir fait le bonheur de toute cette famille, je repris le chemin de Poitiers , ou je re-
trouvai ma voilure et mes gens. Dorothée était tr( s-incjuiétc de moi. Je lui (lls(jue,lors(jue nous serions en route, je lui raconterais tout ce que j'avais fait, ce qui lui parut bien extraordinaire et très-dangereux , et elle me dit :
« Tout c.^la va au mieux ; mais le maréchal le saura , et que dira-t-il ? • — Tout ce qu'il voudra , cela m'est bien égal. )5
Je continuai ma route fort gaîraent répandant le long des chemins dans les mains des pauvres une partie de l'argent du duc , qiic je ne croyais pas qui dut être le derriier que je recevrais de sa munificence. Car j'espérais bien qu'il ferait lever le siège , que le cardinal serait exilé, et (|ue Buckingham reviendrait à Paris, et partagerait son temps
tre celte Nillcctljondrcs, comme sou (tur Tétait entre moi et Jcnny Epson.
Vains projets qui ne devaient point avoir leur exécution , et qui me faisaient
(Il
(228) regarder comme une fort petite perte celle du maréchal , que je n'avais jamais aimé, et dont les manières graves et compassées ne pouvaient s'accorder avec mon extrême vivacité. Je voyageais à petites journées avec mes chevaux ; parce que je ne sais quel pressentiment, ne m'avait pas permis de les laisser à l'hôtel de Guébriarit , ainsi que ma voiture.
Arrivés à Paris, mon cocher, sans que j'eusse besoin de lui en donner l'ordre, prend les rues qui menaient à celle où était situé l'hôtel du maréchal. Il se range comme pour entrer.
Un de mes gens frappe à la porte, et demande qu'on l'ouvre, ce Attendez un instant , dit le suisse , M. le maréchal a dit : quand M.™° Marion arriverait de faire appeler l'aide-decamp. )i> Mon laquais assez surpris , vint me rendre cette réponse. Je me mis à rire, et Dorothée me dit vous
l'avez bien mérite. Et, au même moment , Ste. -Croix ( c'était l'aicle-dccamp) se présente à la portière; je dis qu'on l'ouvre, il monte et me remet ce billet de la main du maréchal:
c( Yous aimez trop les voyages , ma- » demoiselle , pour que la vie que je )) mène à présent puisse vous convc- )5 nir. J'ai donné ordre que l'on re- )) portât rue des Tournelles tout co )) qui vous appartenait. Je désire que )) vous soyez heureuse sans moi ; je w tâcherai de l'être sans vous que je ne » reverrai jamais. ))
«Voilà qui est d'une grande dignité ; dites, mon cher Ste. -Croix, à votre maréchal , qu'il m'oblige sensiblement , en m'évitant le désagrément de lui dire que mon intention était aussi de revenir dans ma jolie retraite , où régnent la liberté et le plaisir. Si vous ne boudez pas conmie votre général , j'aurai j^rand plaisir do vous y recevoir. » Il
m'assura qu'il profiterait avec transport de la permission que je lui donnais, et que le respect qu'il devait à^ Jj M. de Guébriant l'avait seul empêché de m'offrir ses hommages. Je ne ré^ pondis que par un sourire , qu'il interprêta en sa faveur , et il fut depuis un des hommes de ma société que je vis avec plus de plaisir.
11 me quitta, et je dis a mon cocher : chez moi rue des Tournelles. Dorothée était désolée; je riais, et plus elle me disait que j'avais eu grand tort , plus je trouvais, au contraire, que j'avais trèsbien fait, et que je ne pouvais pas acheter trop cher la liberté et le repos.
Fin du premier volume.
( VIE
j MARION DE LORME.
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