‹ Vie et amours de Marion de LormeChapitre 17 sur 26 · CHAPITRE XYI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYI

Je ne saurais exprimer le plaisir que j'eus à me relrouvor chez moi , à pouvoir faire fermer ma porle, cl l'ouvrir à qui je voulais. Le faste de Thotel de Guébriaut ne valait pas , à mon gré, l élégante simplicité de ma maison. Le voisinage do INinon la rendait encore plus agréable. Tan<lls (|ue j'étais sous les lois du maréclial , j'osais à ])eiDe

(2) ]a voir. Elle sut Pinstant que j'étais revenue chez moi , et elle y accourut. c( Où ëtiez-vous clonc,me dit-elle ^depuis un mois? Le maréchal avait assez bien pris votre absence , parce qu'il vous croyait aux eaux; mais un officier qui était dans le fort Saint-Martin , vous ayant reconnu, a voulu faire sa cour au maréchal , en lui disant que vous étiez venu voirThoiras et que vous aviez été sur la flotte de Buckingham. M. de Guébriant a été furieux : il est venu chez moi comme un lion. Je me suis moqué de lui ^ et je lui ai demandé s'il ne vous était pas aussi libre de voyager, qu'à lui de rendre des soins à Chimène. Peu à peu je l'ai calmé , et il est convenu qu'il romprait avec vous sans éclat. Je crois qu'il vous regrettera plus que vous ne serez affligée de sa perte ; car je ne crois pas que sa nouvelle maîtresse ait pour lui la même condescendance que vous aviez.- — Et

dont j'étais si fatiguée , que je ne saurais vous dire , ma chère Ninon , à quel point je me trouve heureuse d'avoir recouvre ma hbeité. » Elle m'engagea à en jouir avec modération , et surtout à ne me mettre dans aucun parti , heu-

reuse si j'avais suivi ses conseils. Us furent ma règle pendant plusieurs années, qui auraient été les plus heureuses de ma vie , si la mort de Buckingham , assassiné à 1 instant où il allait s'embarquer, pour amener devant la Rochelle la superbe escadre que Charles I/'" y envoyait , ne m'eut causé le plus vif chagrin. Sa perte me fat très -douloureuse , <:t d'autant plus qu'elle fut cause que le cardinal s'empara de la Rochelle , et revint comblé (le gloire et plus puissant que jamais. Par les conseils de ISinon , je mis dans mes actions et dans mes paroles tant de jn*udence , que , malgré les troubles et les divisions qui partageaient la IVan-

ce , je ne me trouvai compromise en aucnne manière , quoique ma maison fut ouverte aux differens chefs de partis ; mais j'avais exigé d'eux qu'on ne parlât jamais de politique à mes soupers , qui furent , pendant bien des années , cités comme les plus agréables de ce temps.

Je continuai , pendant plusieurs années, à mener la vie la plus agréable, et je recevais de temps en temps des gratifications , qu'en vérité je ne méritais guères , qui me donnaient le moyen de vivre de la manière la plus splendide. Desbarreaux , que j'avais revu avec grand plajsir , lorsque je rompis avec le maréchal , continuait à me rendre des soins. Il avait repris son premier ascendant sur moi , et il tranquillisait tellement ma conscience ^ que je lui devais la paix apparente dont je jouissais ; car , étant parvenue à me persuader que tout finissait avec nous ,

que le présent était seul réel , je me livrais à tons les plaisirs cp'une jeunesse aveugle nie présentait , et je ne remplissais qu'un seul devoir : e'était d'envoyer tous les ans trois mille francs à ma mère , sans qu'elle sut d'oii ils venaient , et sans cfaW lui fût possible de me les renvoyer. J'avais appris ([ue mon père était mort. Mes frères axaient pris difîcrens états; mais tous avaient évité de venir à Paris dans la erainte de me rencontrer.

La pensée que ma famille me méprisait portait dans mon ame un sentiment tiès-douloureux;mais je n'avais plus le eoura^^e de reconquérir cette estime par mon repentir. J'en aurais eoncii le projet , que je n'eusse pu l'exécuter au milieu dos séductions (jui m'environnaient. Comment se croire eonpable , (piand iNinon , Yillarceau , Saint-Gelin , Dcsharreaux , tous ceux enfin (pii se faisaient gloire

(6) d'être leurs disciples , se riaient de ce qu'ils appelaient mes momens de faiblesse 3 cependant je crus que je rentrerais dans le sentier de la vertu , et , ce qui était plus extraordinaire , qu'il nie conduirait à la plus brillante fortune que l'on pûtf* imaginer , d'après Fétat ou le ciel m'avait fait naître j mais pour apprécier le rang où je crus un moment pouvoir atteindre, il faut connaître celai qu'une passion aveugle avait conduit à ce comble d'extravagance.

Le cardinal , toujours avide de pouvoir, craignant de perdre le terrible ascendant qu'il avait pris sur son maître, ne voyait qu'avec effroi celui que prenaient sur le prince les femmes de sa cour, qu'il honorait de son vertueux amour. Il avait long-temps contrebalancé mademoiselle de la Fayette par madame d'Hautefort , mais celle-ci , depuis la retraite définitive de sa rivale,

(7 ) paraissait devoir s'emparer entièrement de l'esprit du roi. Le cardinal imagina do donner au nionarrpic un favori. On sait les maux qu'ils avaient faits sous les Valois et avant celte époque, du t('ni[)S de Charles VU • mais que lui importait ? 11 savait bien qu'il leur ferait perdre , quand il voudrait , la faveur quil leur avait obtenue.

Il approcha donc delà courTaimalile Cinq-Marcs, (i) Ses qualités brillantes plurent bientôt au monarque • son cœur était naturellement porté vers l'amitié, car c'était :« ce sentiment qu'il réduisait l'amour platonique qu'il avait pour ses maîtresses, et il s'attacha tendrement au beau Ci ne [-Marcs ; il lui donna la char«^c de grand écuyer, qui li'avait été possédée jusqucs-là que par

(l) Tilb du maix'cîjal J'Lil'at.

(8) de très-grands seigneurs. On fut surpris d'une telle grâce, et elle fit des ennemis a M. de Cinq-Marcs qui, bien plus adonné au plaisir , qu'aux intrigues de cour, ne se servait des sommes immenses que le roi lui donnait , que pour enricliir celles qu'il honorait d'un coup d'œil.

11 entendit parler de moi à Saint- Evremont et lui demanda de le présenter chez moi. J'ai oublié de dire que Yillarceau avait amené à mes soupers le jeune St.-Evremont, mais sans lui dire qui j'étais, il ne me reconnut pas, il y avait quinzeansqn'ilne m'avait vue, il me trouvait belle, et sachant que j'étais sensible , il se flattait que je le serais pour lui. Je ne sais quel sentiment de pudeur ne me permit pas de réj)Ondre à ses vœux , quoique je le trouvasse plus aimable que beaucoup d'autres : mais , je n'avais point ou- 'blié que sa mère avait daigné m'en

servir- il me semblait que je ne pouvais avoir pour lui qu'un sentiment fraternel. Bailleurs, je ne voulais pas , si des circonstances imprévues me rapprocliaiont de cette respectable protectrice de ma jeunesse qu'elle eut à me reprocher qu'après m'ctre perdue, j'avais égaré son fils plus jeune que moi de sept ans. Je le laissai donc inutilement soupirer : l'amour-propre lui lit penser que puisque je pouvais résister à son amour , j'étais sûrement insensible à celui de tout ce qui m'environnait. Il me crut donc aussi vertueuse que belle, et ce fut ainsi quil parla de moi à M. de Ginq-Marcs , qui sachant que non-seulement les hommes de la cour se réunissaient dans ma maison, mais plus encore les hommes de lettres les plus intéressans de cette époque , désirait s'y reposer de la faveur importune dont il jouissait à la cour. Il n'était jamais plus heureux (^ue lorsque près de

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moi 5 il me voyait entourée de ces hommes, qui préparèrent la gloire de ceux qui les suivirent, et dont quelques-uns ne furent point surpassés ; mais si tous ne s'élevèrent pas au dernier degré de réputation littéraire, tous étaient des hommes extrêmement aimables, tels qu'Ablancour dont les traductions élégantes enrichissaient notre langue des beautés des anciens; Benserade jeune encore, mais plein d'esprit; Calprenéde qui venait de publier son premier roman; M. de Chambre, qui m'avait reconnue aui Tuileries, pour m'avoir vu chez ma marraine ; Corneille, tout brillant de gloire du Cid; le bel abbé de Goudi (i), à qui on avait fait grand tort de couper les

per

cheveux ; Sarasin qui était de mon âge et me faisait la première juger de ses

(i) Depuis cardinal de Retz.

( li )

ouvrages pleins de grâce et de facilité; Scaroii qui n'était pas diCTorme alors, et dont la gaité me charmait; Scudéri qui avait même engagé sa sœur à être de nos jolis soupers , et qui me disait que si ses héroïnes me ressemblaient, elles feraient tourner la tête de tous les princes de l'Europe. Celte société était, je puis le dire, surtout quand INinon venait en faire partie , la plus aiujablc que l'on put imaginer. Ma beauté, quoi» que j'eusse alors bien plus do trente ans, conservait encoie toute sa fraîcheur. Rien n'était plus élégant que ma maison : aussi lorsque M. de Cinq-* Marcs me fut présenté par Saint-Evrcniont, il se crut un instant dans un palais de fées. Je le reçus avec les ténioignages de considération (juc ma beauté lui rendit précieux , il m'a dit depuis qu'il ii'avait jamais été aussi ^lvem(:hl frapf)é qu'il l'avyit éUÎ j)ar mes grands yeux noirs , qui lui parurent ijs phi*

beaux qu'il eut encore vus ; le premier prestige passé , il se rappela que si Saint- EvremoDt me regardait comme un modèle de vertu, Yillarceau, Desmaretz, le Comte de la Ferté, et surtout Desbarreaux n'en mettaient pas leurs mains au feu. Il résolut donc de m'adresser des hommages un peu moins respectueux 5 mais j'y répondis avec une telle fierté , qu'il crut s'être mépris, et quil était entré par m^arde chez quelque grande dame. 11 voulut prendre en plaisanterie mon grand air, mais je lui répondis : a Je sais , monsieur , que vous êtes un grand seigneur , ayant une des grandes charges de la couronne , et jouissant de la plus grande faveur \ mais toutes ces grandeurs-là , ne peuvent me faire vouloir ce que je ne veux pas j vous seriez roi ou pape, ou le cardinal de Richelieu, s'il ne meplaisaitpas, que vous prissiez un ton léger avec moi, je ne le souffrirais pas j je suis Blarion

( i5 ) dcLormc, de laquelle vous supposes qu'il ne doit pas clro difficile de se faire aimer : cela est possible, cela a pu être jusqu'à ce jour ; eh bien! aujourd'hui cela n'est plus : demandez à Saint- Evremont,. ({ui m'aime avec toute la candeur de son Age , eh bien î il n'a rien obtenu, et ni lui, ni d'autres n'obtiendront rien , c'est un parti pris. ï) Cinq-Marcs ouvrait de grands veux et croyait rêver. Quoi c'était Marion de Lorme qui lui parlait d'une manière si décidée ! il dit en lui-mcmc, c'est quelque conseil qu'on lui aiira donné, mais elle en reviendra, il s'éloigna de moi et fut se mettre à une Uible de Biribi (i), où on jouait fort bon marché : car je n'aurais pu supporter le spectacle de la ruine de ceux qui auraient perdu leur fortune chez moi.

(l ) Jeu de IiAbai d fuit À U luodc.

On servit le souper le plus délicat , oii l'esprit pétillait. Ninon fut charmante et ne chercha point à m'enlever une conquête aussi importante que celle de M. de Cinq-Marcs. Elle était loin d'imaginer jusqu'à quel point je me flattais de pouvoir la porter. Je n'en fis confidence à personne , et on verra par quel degré j'amenai le grand écuyer presqu'à mes fins.

Le lendemain matin , M. de Cinq- Marcs se présenta chez moi; mais il n'était pas sur la liste des amis. Mon portier ne le laissa pas monter. Il se rendit chez Saint-Evremont , qui l'assura qu'il n'avait jamais tenté d'oÎ3tenir la faveur d'être reçu à ma toilette , et qu'il fallait me la demander. Le favori , qui se rappelait avec quelle hauteur je l'avais traité , ne se souciait pas de s'exposer à un refus. II crut prendre un chemin plus court :

il m'envoya un coUier de diamans

( i5) de cinquante mille francs , et supposa que je le prierais de venir chercher la réponse ; mais quelle fut sa surprise , lorsque son valet de clianibre lui remit l'écrin et son billet ?

ce Que veut- elle , donc dit -il ? Au moins pouvait-elle se donner la peine de regarder ces diamans , dont le choix, fait sous mes yeux , est le plus parfait qu'on puisse imaginer ? A-t-on plus loin porté l'arrogance ? Je m'en vengerai. Dussé-je employer la moitié de ma fortune pour séduire tout ce qui l'entoure.

Je m'y attendais , et je me mis sur mes gardes ; je ne sortais presque point 5 que pour aller chez Ninon , et toujours si bien accompc'jgnée , que je ne craignais pas d'élre enlevée , et , tant que je restais chez moi , il ne pouvait pas porter Taudacc au dernier degré. Dorothée , qui s'était mariée à mon valet de chambre depuis

( i6 ) quelques années , couchait , ainsi que son mari , tout près de moi. Je fis placer dans mon antichambre un Ht de veille , où un de mes laquais passait la nuit ) l'autre couchait dans le vestibule. Mon portier était veuf , et avait un fils de vingt ans qui logeait avec son père j mon cuisinier et son aide habitaient aussi le rez-de-chaus* sée. 11 était impossible que Cinq - Marcs pénétrât chez moi. Il tenta la voie si facile de la séduction. Des offres brillantes furent faites ; mais j'avais alors des valets fidèles , et qui étaient si heureux chez moi , que je n'avais pas l'inquiétude qu'ils s'exposassent à être renvoyés.

M. de Cinq-Marcs, désolé dene pouvoir me voir qu'au milieu d'un cercle qui ne lui permettait point de s'expliquer, vint conter ses douleurs à INinon qui se doutait bien où je voulais en venir. Et quoiqu'elle trouvât le parti

( 17 ) infiniment hardi, elle ne voulut point le conliarior en paraissant disposée à servir lo grand écuyer auprès de moi.

Elle qui croyait que j'étais le mieux du monde, avec le cardinal, voulut le faire entendre à Cinij-iMarcs et lui faire sentir le danger qu'il y aurait de se ti ouver rival de ce haineux personnage. 11 l'assura qu'elle se trompait.

Elle eut beau lui conter l'anecdote du travestissement, il me rendit justice , en assurant qu'il était impossible qu'une aussi l)ellc personne pût s'oublier au point d ého la maitresse du cardinal, bien plus âgé qu'elle ; infirme, et dont les transports ne pouvaient qu'insf)ire?- do 1 cllioi. ce Mais, disait Ninon, il est presipie roi, trèsmagnilique. ' — Et moi je suis jeune, assez bien de taille et de (igure, favori du maitre suprême : je dispose de ses trésors et je les nu:ttrai aux pieds do Ma riou, »— Jo coiivions de tout cela.

(^8 ) mais vous ne savez pas mon cher Cinq- Marcs, ce que c'est que le caprice de notre sexe , savez-vous celui qu'elle aime et a toujours aimé? — Qui? — Desbarreaux , c'est lui qui l'a formée; elle dit qu'il a aggrandi ses idées. Je ne sais trop si on peut donner cet éloge à la triste opinion qui nous resserre dans la sphère bornée des temps, et nous réduit a la condition de la brute. Mais enfin, c'est ainsi que ces messieurs, se persuadent et persuadent à leurs disciples , qu'ils les ont affranchis de tout joug, et par conséquent les pauvres gens se croient de grands personnages. Je souris de la petitesse de leur orgueil , mais enfin , ils ont troublé la raison de MJ^^ de Lorme, et je crois que vous aurez quelque peine à lui faire quitter celui qu'elle appelle son cher et illustre maître. • — En vérité tout ce que vous me dites me surprend à l'excès : mais n'importe : je

(19) ne puis vivre sans elle; sa beauté a subjiigé tous mes sens il faut qu'elle soit à moi , ou que je meure. »— -Vous prenez la chose bien au grave , mon cher Cinq-Marcs; au surplus c'est trop heureux clans votre situation. Quel bonheur de trouver des obstacles : un favori, un beau et jeune chevalier, plein de courage et de grâce , en vérité vous êtes mille fois trop heureux d'avoir rencontré Marion , il n'y a qu'elle dans ce monde qui puisse vous refuser. *— Je me passerais bien de ce triste bonheur, et malgré ce que vous pouvez dire, ma chère Ninon , je vous conjure d'employer toutle crédit que vouspouvcza>oir sur Marion, pour l'engager au moins à m'entendre. • — J'y ferai ce qui me sera possible , mais je crains bien de n'y pas i éussir. »

Dès que Cin(|-Marcs fut parti , INinon accourut chez moi : c( Etes-vous folle, me dit-elle en entrant j rendre le

favori malheureux , lui faire comprendre qu'il peut être atteint par le chagrin , qu^ila une partie faible comme Achille , réellement c'est mal.- — Qui m'a chargé de la fortune du beau Cinq- Marcs ? Il m'aime , j'en suis fort aise ; moi ; je ne l'aime pas , et , si mon indifférence l'afflige , il me paraît qu'il vaut mieux que ce soit lui qu'un autre. Il a assez de moyens de se distraire , et je crois au contraire rendre un service réel à la société en abaissant ce superbe courage. Il est bon qu'il sache qu'il n'est qu\m simple mortel , et, en apprenant à souffrir, il sera plus compatissant. • — En vérité , Marion , je ne puis vous comprendre , c'est un homme charmant.» — Qui ne me charme pas. • — Voulez-vous que je vous le dise?

Je vous soupçonne d'avoir une arrièrepensée • il est impossible que Cinq- Marcs vous déplaise. < — Aucune. • — Que voulez-vous que je lui dise?' —

Rien. — C'est peu de chose. ):> Dcsbarreaiix entra , et changea la conversation; carlNnion avait trop de tact, pour ne pas sentir qu'il ctaltinulile de parler du courtisan devant le philosophe fi).

Je suis enclianté de vous trouver réunies pour vous raconter un événement assez bizarre, qui \iont de m'arriver.

Je n'ai jamais mis beaucoup d'intérêt à mon état , et juger les paies humains m'a toujours paru fort au-dessus do moi. La liberté est mon idole , tout ce qui l'entrave m'est odieux, et le far niente des Italiens m'a toujours paru le bonheur suprême ; aussi je conviens que je m'occupais peu des affaires dont j'étais rapporteur: comme cela n'a pas empêché que je ne les aie pres(jue toujours gagnées , je ne me re[>rochals pas

(l) Quel ahiib tlu ui-)l j)hili)S"phie ? Ainour de la sagesse , sciait - ce doue vous qui cu»eigncric9 VaiUëiâme ?

C22 ) ma paresse ; mais tout ne tourne pas toujours aussi avantageusement, et vous allez en juger.

Un père de famille vient chez moi , et me dit que, sachant que je suis npmmé rapporteur dans une afiPaire d'où dépend la sort de sa famille , il \ient pour m'instruire de sa cause. Je dis en moi-même : tant pis pour lui que je sois son rapporteur j car il ne pouvait être en plus mauvaises mains ; cependant j'entendis ou je feignis d'entendre tout ce qu'il me raconta du procès qu'on lui intentait injustement , et dont la- perte ne lui coûterait pas moins de soixante-dix à quatre-vingt mille francs. Je me promis pourtant, vu l'importance delà somme, et l'état cruel où cette faaiille était réduite si elle perdait , d'employer tous mes soins pour la défendre. Je fis venir, en la présence de ce malheureux père de faaiille, mon secrétaire^ je lui remis les

( .5 ) [nèccs , lui recommandant de faire un précis de la cause, et de me le rciiietlrc le plus tut possible. Le plaideur me lit les plus j^rands remerciomens,et j'avais réellement , à cet instant , la ferme résolution de ne rien né^lij>er pour qu'on lui rendit justice ; mais , deux jours après , je n'y pensais plus. Inutilement je trouvais le nom de ce pauvre homme écrit à ma porte^ je n'y faisais pas attention. Mon secrétaire me disait : ce Monsieur , voici le rapport. — Tant mieux , il sera tout prét.« — Mais, monsieur, il y a différentes manières d'en\isager... • — Et vous , mon cher, vous n'en avez qu'une d'ennuyer , et vous n'en laissez pas échapper l'occasion. Laissez-moi Irancjuille avec votre rapport , fàites-le comme vous rcntendrcz • je ne vous donne pas cent louis d'appointement , pour me casser la tète avec les causes qui me tombent en partage. Faites le rapport , dis-jc • (piand il sera fait ,

vous me le donnerez tout écrit : je le lirai à l'audience. >5 Mon pauvre secrétaire n'osa pas répliquer ) c'est un fort bon enfant: il a fait de bonnes études et a une fort belle main , mais il n'a nulle idée du droit , de sorte qu'il a pris l'affaire du père de famille à contre-sens. Je m'en suis bien aperçu en lisant son rapport • mais il n'était plus temps. J'ai espéré que mes confrères se tromperaient à leur tour , et que la manière dont la cause était présentée , et qui devait la faire perdre, la ferait gagner ; mais , par malheur , mes cliers confrères ont suivi mes conclusions 5 ou plutôt celles de mon secrétaire j et le malheureux a perdu son procès. 11 était à l'audience : j'ai vu le désespoir le plus terrible se peindre dans ses traits. Je vais à lui , et je lui dis : c< Montez dans ma voiture , et venez chez moi ; le mal n'est pas sans remède.' — Eh ! monsieur, comment

(25) pourrai- je faire casser l'arrêt? il est en deriiier ressort.- — Venez et vous verrez nue ce n'est pas aussi mauvais que vous rimagincz. » 11 ne savait ce que je voulais lui dire ; cependant il consent à monter dans mon carrosse , et je le ramène chez moi. >5

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