‹ Vie et amours de Marion de LormeChapitre 19 sur 26 · CHAPITRE XYllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYllI

Lej)lus délicieux déjeuner était servi dans une salle à manger , qui était de l'autre colé de la g.doric. Le curé ne voulut point y rester. M. de Cinq- Marcs lui remit mille louis pour ses

pauvres , et je lui promis mille francs tous les mois. 11 se retira plein de reconnaissance pour le bien que nous faisions à la portion de son troupeau ^ qu'il chérissait le plus , parce qu'elle avait un plus grand besoin de ses soins. Après le repas , Cinq-Marcs me fit passer par cette même ouverture, qui , suivant moi , m'avait perdue. Je trouvai que, pendant la cérémonie et lé déjeûner , on y avait posé une porte , entre mon appartement et celui que mon époux garda dans cette maison , pour faciliter nos réunions sous l'ombre du mystère , et qui demeurerait masquée de mon côté par une magnifique tentvu e des Gobelins , si artistement disposée , que l'on ne s'apercevait pas qu'elle dût s'ouvrir.

Tout l'ameublement de ma chambre répondait à la beauté de la tenture , qui représentait la toilette de Vénus d'après des dessins du Corège. Dans un

(47 ) llroircruu bnrcau(i)en lac et bronze dore 5 était une somme de cinquante mille francs en or, et, sur la cassette cjui la renfermait , étaient écrits : c< six premiers mois d'avance de la pension de madame de Cinq-Marcs pour son entretien.» Je ne vis cela que le lendemain , et la pensée que j'allais être extrêmement riche, et par consé(juen(:

pouvoir donner beaucoup, me fit j^and plaisir. Je n'étais pas d'ailleurs assez dissimulée pour ne pas convenir que M. de Cinq-Marcs n'avait pas besoin de ces moyens extérieurs pour se faire aimer , et , malgré l'usage assez ordinaire 5 les feux de famour s'allumèrent pour moi au flambeau de l'hymen. Rien ne changea e:ilérieurement dans mon existence , si ce n'e^T qu'elle était devenue si brillante , (juc l'on ne me

(i) A celle t'{jo(jue , ou ne connainaii pas 1,-t T^créiHirca.

(48) désignait que sous le titre de maîtresse' déclarée du favori , et , pour cette raison , j'étais sans cesse importunée de demandes pour cent personnes,dont peut-être quatre-vingt-dix ne méritaient pas d'être placées. Cela me fatiguait quelquefois \ mais mon amour-propre jouissait de me voir une cour nombreuse , qui m'accablait de respects; et je riais avec INinon de la bassesse de ce nombre d'hommes qui flattaient en moi l'ami du monarque.

Je ne crus pas devoir , étant madame de Cinq-Marcs , rester stipendiaire du cardinal; je lui fis donc dire par Desmaretz, qui venait encore assez souvent chez moij je crois , par ordre de Son Eminence qui voulait savoir, au juste, (|uels étaient mes liens avec le favori , qu'étant fort riche , je me faisais un scrupule de recevoir une pension qui pouvait être employée au soulagement d'êtres malheureux 3 que Son Eminence

n'en devait pas être moins assurée que je mettrais toujours la même exactitude à l'instruire de ce qui pourrait l'intoresscr ou l'Etat. Je ne m'eni^agcais pas beaucou[) • car jamais pension n'avait été si mal gagnée. Ma délicatesse eut des suites funestes : le cardinal ne vit dans cette démarche que la volonté do le braver, et de lui dire qu'avec les bonnes grâces du favori , je [)ouvais rac passer des siennes , et il résolut de sa\olr ce qui me rendait si ccitaine de mon crédit sur Cinq-Marcs , que je croyais pouvoir me passer de tout autre.

On lui avait dit : ^< que l'on avait vu entrer et sortira la j)olnlc du jour de la maison du baron de Sasteuacre, le curé de Saint-Paul; (juo l'on s'était informé s'il y avait des malades et que l'on était certain cpie tout le monde se portait à mcr\cillo (juc Li nuit dont ou parlait, il y aNait eu beaucoup de mou-

(5o) vement dans la maison du baron ; que l'on avait vu, huit jours avant, apporter, ajoutait-on, des meubles,des coffres -que les cuisines avaient été éclairées,échauffées toute cette même nuit. Que , vers une heure du matin, cinq individuSjavec de larges manteaux , qui avaient soupe chez Marion ,et unefemme enveloppée dans une cape , en étaient sortis à minuit et étaient entrés avec mystère chez le baron de Sastenacre , et qu'il n'en était sorti que quelque-uns au grand jour : qu'ils ont monté dans une voiture grise et des gens sans livrée , la femme n'est point sortie, du moins on ne l'a point vue : comme on n'était pas prévenu que les individus dont on espérait suivre les traces sortiraient en voiture , on n'avait pas d'hommes à cheval , et il a été impossible de suivre à pied cet équipage qui brûlait le pavé.

Le rapport, ainsi conçu , fut remis

(5i ) au cardinal , comme il était fort long et que Sou Eminence avait à cet instant des affaires beaucoup plus importantes, il ne pouvait pas perdre de temps pour lire les pièces ayant trait à une aussi pauvre intt i*^ue. Il fut donc très lont^-temps sans se donner la peine de voir ce (juc contenait le rapport. Ce qui nous procura un si grand repos, que nous crovous n'avoir rien à craindre.

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