‹ Vie et amours de Marion de LormeChapitre 20 sur 26 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Je me flattais toujours que mon mariage serait reconnu ; quoique Cinq- Marcs parût moins épcrduement amoureux qu'il l'avait été, il me conservait toujours un bien tondre attachement. Depuis quelques semaines,) étais

certaine de devenir mère ! J'avais la parole d'honneur de Cinq-Marcs, qu'alors il déclarerait mon mariage, et ferait baptiser mon fils sous son nom:

je craignais d'abord qu'à trente-cinq ans 5 n'ayant pas eu d'enfans * les soupçons sur mon état ne fussent pas certains. Enfin , je ne doutai pas que j'aurais cet insigne bonheur et je ne lardai pas à en instruire mon époux, ce Ma chère Marianne, me dit-il , si ce que vous soupçonnez se réalise , il faudra nous retirer en Angleterre.

J'achèterai une terre à quarante milles de Londres , et nous y vivrons heureux et tranquilles. Là nous ne craindrons ni ma mère, ni le cardinal , et je serai affranchi de la fatigante faveur du roi. — Et vous ne regretterez lien? — 'Rien, je vous assure. J'emporterai beaucoup d'or , et , avec ce métal , dans un pays civilisé , on se procure ce que l'on veut : quand je

serai mnîlro de iiios adiojis nous reviendrons en France y où nous élèverons Tcnfant que vous portez dans votre sein, et il n'en parviendra pas moins aux plus hautes charges de la couronne. Ces chimères dont il aimait à s'entretenir , le ramenaient souvent chez moi. Il n'avait plus d'amour , comme je lai dit , M]:ii5 un allachenient fort tendre.

M. de Cinq-Marcs, commençait à s'occuper sérieusement du projet de passer avec moi en Angleterre. Déjà il avait fait un très gros emprunt sur ses terres , malgré qu'il fût mineur , mais on avait confiance en son crédit auprès du roi , et si j'avais insisté , nous serions partis presque de suite. Ce fut moi, comme sij(.' devais être l'artisan de mon malheur, ([ui prétendis qu'il fallait attendre quatre mois et demi pour qu'alors il n'y eut aucune incertitude. Le grand écuycr , me laissa en-

( 54 ) tièrement lil)re de fixer le temps de notre départ. 11 est impossible de se conduire avec plus de délicatesse. Ninon me voyait partir avec regret ; mais 5 certaine que je serais heureuse , elle ne cherchait point à me détourner de ce parti.

Enfin , j'acquis la certitude de l'exis* tence de mon enfant. Ah! sentiment délicieux , ne vous ai-je donc connu que pour mieux sentir le vide aEPreux que votre perte a laissé dans mon cœur! Saint -Marcs, partagea mes émotions avec une tendresse qui me présageait les plus douces jouissances, il avait fait écrire à Londres de nous acheter un bien rural à vingt lieues de la capitale. 11 fit passer les fonds nécessaires pour notre établissement :

mais, par la' plus cruelle destinée, le cardinal en fut instruit. 11 ne pouvait concevoir quel était le projet de Cinq- Marcs. 11 se rappelle alors le rapport

{ 55 ) dont nous avons parle. U se le fait remettre, il y voit clairement tout co qui annonce un mariage secret, et il ne doute point que ces fonds envoyés en An*^leterre , ne soient pour se retirer avec moi dans ce pays. H envoie chercher madame la maréchale d'Effiat , et lui demande si elle est instruite du mariage de son fds : elle lui }ure que non, et l'interroge, à son tour, pour savoir qui Cinq-Marcs a épousé.

Quand elle sut que c'était moi, sa colère n'eût point de borne. Le cardinal l'engagea à se calmer et à dissimuler avec son fds, qu'il se chargeait de rompre cette union. «Mille ou douze cents louis feront donner à celte femme toute renonciation. «levais la faire venir , et je lui ferai une telle frayeur , qu'elle se trouvera encore trop heureuse de n'être pas mise en jugement et d'avoir de for. — On dit , monseigneur 5 que c'est un Citractèrc bien al-

der. — • 11 faudra bien qu'elle me cède ; qui oserait me résister? Gardez surtout le plus profond secret : partez pour votre terre auprès de Dijon, Cinq- Marcs y sera avant trois jours j mais il ne faut pas que l'on sache que ce soit par ordre du gouvernement : cela est essentiel. La maréchale d'Effiat se conduisit d'après les avis du cardinal aucjuel elle était entièrement dévouée.

Je n'avais aucune idée de ce qui se tramait contre moi. Jamais Cinq-Marcs n'avait été si tendre ; et il était aisé de voir qu'il quittait sans regret la cour 5 non qu'il ne fut dévoré d'ambition 5 mais parce qu'il était certain qu'il ne pourrait mettre à bien nul projet , tant que le cardinal vivrait.

Il n'était pas fâché de se soustraire, pendant quelque temps , à sa puissance : il espérait peut-être lui porter des coups plus certains en habitant un

(57) pays étranger, qu'en restant en France.

Il ne me quitta (ju'j deux heures du matin , (ixaut noire départ li trois jours.

Il devait faire disposer des relais de l'écurie du roi , de Paris à Calais , de sorte que nous fussions rendus en quinze lieurcs , et on aurait retenu, dans le port, un bâtiment, pour passer la Manche , et ainsi nous serions à Londres avant que l'on ait pu imai^iner que nous fussions partis. Je n'emmenais avec moi que Dorotbée et Laurent , qui, comme on le sait, étaient mariés, et don tl'attachement et la discrétion étaient connus. Quand mon époux m'eut quittée , je me couchai , et je recommandai à Dorothée de m'éveillcr de Ijonne heure. Je ne fus donc point surprise; quand je l'entendis entrer dans ma chambre , qu'il faisait à peine j(jur.

ce Madame , me dil-clle , voici une lettre. — Une lettre de qui ? — De M. le

( S8) cardinal . 55 Son nom seul me fit frémir Dorothée alluma une bougie : je rompis le cachet en tremblant , et je lus ces mois:

(( Mademoiselle Marion de Lorme se rendra , aussitôt la présente reçue , chez S. Em. Mgr. le cardinal de Richelieu. »

Paris , le 5 septembre i64o.

Que me veut-il ? Ah ! Dorothée ^ je suis perdue! — Est-ce donc la première fois, madame, que le ministre TOUS a fait demander ? — Depuis mon mariage , j'ai rompu toute liaison avec lui , et je suis sûre que notre projet de voyage est découvert.' — Que faut-il que je réponde? • — Que je vais me rendre aux ordres de M. le cardinal.

Dites en même temps que l'on mette mes chevauï » , et je m'occupai de ma toilette 5 mais , cette fois-ci, je n'avais nul dessein de le séduire. Je me sentais

frappée d'effroi ; je ne savais ce iju'il me voulait, mais je ne pouvais croire fjue ce fut du bien : je savais qu'il n'existait en lui nul sentiment de bienveillance. J'aurais voulu voir Cinq- Marcs. Je passai de mon appartement dans le sien ; il n'y était plus , il ne

I occupait pas ordinairement. Les de- \oirs de sa charge le retenaient souvent au Louvre. J'aurais donné tout au monde , pour lui piuler un instant.

II semblait que je pressentais tout ce (jue la méchanceté avait tramé contre nous. Entin je me décidai à monter en voiture. Dorothée voulut m'accompagner,tant elle me trouva chanf^ée.

J'y consentis ; car je nie sentais près de m'évanouir. Quand ma voiture s'arrêta 5 et que je fus à l'instant de voir le cardinal , il me prit un tremblement (jui me laissait à peine la force de me soutenir. Je dis à Dorothée d'attendre dans ma voiture , que

je la ferais avertir, si je mck/trouvais plus mal 5 et , ayant respiré mon flacon y je cherchai à me rassurer, en me disant: ce Qu'ai je fait? » Je n'avais rien à me reprocher : mon mariage ne Élisait aucun tort à personne^ Je me rappelai mon voyagea la Rochelle; mais il y avait plus de deux ans : d'ailleurs le pauvre duc était mort. Je ne pus en dire davantage , la porte du cabinet du ministre s'ouvrit , et on me fit entrer.

Son Eminence écrivait , et ne se donna pas la peine de se retourner , lorsque je parus. Comme il m'avait toujours fait asseoir quand il me recevait , je pensai que , si Marion de Lorme ne lui parlait pas debout , à plus forte raison , madame de Cinq-Marcs devait s'asseoir • d'ailleurs il m'était impossible de me soutenir plus longtemps.

Je me sentais défaillir. Le ministre continua à travailler, enfin il se tourna vers moi; et , me lançant des yeux où

( 6i ) se peignaient tout à ♦la fois la colère €t le dédain , il me dit: (( Il vous con- \ient, Marlon do Lormc, d'oser épouser M. de Ciiiq-Marcb , lils d'un niaicchal de France, i^rand ccuyer du roi, et son favori. Comment avez-vous pu penser que je souffrirais un pareil outrage à la haute noblesse et aux bonnes mœurs? » L'insolence de cette apostrophe me rendit mon courage, et je lui répondis : « L'état d'une femme n'est autre (pie celui de son mari.

Si j'avais épousé M. de Cinq-Marcs, je ne serais plus Marion dcLorme, mais madame de Cinq- Marcs, et ce serait vous, monseigneur, qui outrageriez la haute noblesse de France en traitant ainsi la femme du grand écuyer, la ]\ru d'un maréchal de France. Quant aux mœurs, je suis étonnée qu'un jirince de l'église trouve cpio ce soit les outrager, que de se marier lorsque Ton s'aime. )) J'avais pro-

( 62 ) nonce ces parolqg avec tant de vivacité, que M. de Richelieu n'avait pa m'interrompre ; mais il en avait été si irrité , que se levant , il s'avança jusqu'à moi avec un tel emportement que je ne sais jusqu'où il aurait porté l'outrage , s'il ne s'était souvenu que, ministre de Dieu et du roi, il avait assez de moyens de se venger sans se compromettre. 11 s'arrêta donc , et me regardant avec un tel mépris, qu'il me pénétra d'horreur : « Oubliezvous , dit-il, ce que vous étiez avant votre mariage , ce que vous êtes peutêtre encore, et ce que vous serez, sans aucun doute, quand il sera rompu. — Rompre un mariage fait en présence de mon propre prêtre , avec des témoins irrécusables, quelle puissance le pourrait? — La mienne 3 mais je veux bien encore, en faveur des services que vous avez rendus à l'Etat, vous tirer d'une très-dangereuse situa-

tion; signez cet écrit et il ne sera plus question de rien, et M.™' d'EfBat vous donnera quarante mille francs. Je pris cet écrit, et je vis (|uc l'on voulait que je consentisse à rompre mon mariage, et que je reconnusse que c'était par rapt et séduction qu'il avait été contracté. — Je sais, monseigneur 5 le sort que vous destinez à ceux, qui s'opposent à votre tyrannie, mais c'est inutilement que vous espérez me faire signer ma ruine et mon déshonneur :

j'aime mon époux et j'en suis aimée.

• — Il ne le prouve pas , il est parti avec sa mère , ce matin , ayant tout avoué à la maréchale qui lui a pardonné, à condition (pi'il ne s'opposerait pas à la dissolution de son mariage avec vous. • — Vous avez pu l'exiler, et je vous en crois Lion capable ; mais Gnq-Marcs ne j^cut l'être de m'abandonner , lorsqu'il sait que les liens sacres de la nature vont

(64) resserrer les nœuds qui nous unissent. — Qu'il le sache au non , il est parti. — Permettez-moi, monseigneur, d'en douter. Je connais Cinq-Marcs, il ne m'aurait pas condamnée volontairement à ce malheur. ■ — Il a trèsbien fait d'obéir, ou il eût connu tout le poids de mon ressentiment, de celui de sa mère. • — Je le plains s'il a cédé par la crainte j je ne suis qu'une femme : il apprendra de moi comme on résiste à l'oppression. • — Tous oubliez , Marion de Lorme y l'immense distance qui existe entre Yous. • — Oui , elle est extrêuie , j'en conviens , mais ma cause est celle de la nature j je ne puis la perdre qu'en ajoutant à l'animadversion du peuple contre vous. ' — Je ne la crains point^ mais vous, crai^^nez de me forcer à sévir d'une manière terrible contre vous. Un mariage clandestin est un Gfime dans la société, parce qu'il ©st

un scandale. — C'est ce que je ne crois pas: mais au surplus^ monseigneur, les lois seules peuvent décider de mon sort; et je vous crois trop juste pour ne pas sentir que je ne puis céder qu'à leur empire. J'attendrai donc ce que la justice prononcera contre moi. Je me levai, le saluai sans aflcclalion, je sortis de son cabinet, sans (juil eût la volonté ou la présence d'esprit de me retenir, et je traversai ses vastes appartemens sans apercevoir ceux qui y attendaient un coup dVeil du ministre du roi, tant j'étais troublée; car la force que Findij^nation m'avait donnée, m'abandonna, et dès que je fus montée en voiture , je tombai évanouie dans les bras de Dorothée.

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