CHAPITRE PREMIER
Je naquis le i G mars 1606, en Franche-Comté, à Balheram près de Giez, dans un pays pauvre, et où, une partic de l'année, les liabitans manquent de froment , et sont forcés d'avoir recours à des farines grossières pour se nourrir. Mon père, Jacques Grapin, était ce que l'on nomme un bourgeois de campagne, fils d'un greffier de la
justice de la ville voisine, et il aurait succëdéàson père dans cette importante charge, s'il avait mieux profité^ des leçons que son oncle, le curé de Ba- Iheram, Jui avait données j mais il n'avait pas de dispositions pour l'écriture, encore moins d'aptitude pour l'orthographe j de sorte qu'un greffier, étant de sa nature une machine écrivante, si l'on n'écrit pas à peu-près couramment, on ne peut posséder ce bel emploi. 11 fallut donc que M. Grapin, malgré ce nom qui était si bien d'ac cord avec la chicane, vendit la charge de mon grand-père, et se retirât, comme je l'ai dit, à Bcilheram, où il fit connaissance de la fille d'un cultivateur, qui se nommait Eléonore Jacquet. Elle avait été élevée aux Visitandines de Besançon , savait lire, écrire , compter; ses manières étaient polies et gracieuses: de plus, belle et trois mille francs çn mariage. Mon père lui fit la cour.
( 5 ) 11 clait fort joli lioiiinio , avait une belle voix; c'était lui que M. le cure priait de chanter le credo en musique , le jour (.lu patron. 11 dansait mieux que tous les jeunes gens du village, parce qu'il avait été si\ mois à Dol, où il avait pris des leçons d'un servent d'artillerie, qui y était en semestre. Enfin Jacques Grapin et Léonore Jacquet étaient, de l'avis de tous ceux qui les voyaient , le plus beau couple à dix lieues à la ronde. Mon père était maître de ses actions, celui de Léonore no s'opposa pas à celles de sa fdlc, qui était très-disposée en faveur de M. Grapin, et le mariage fut conclu.
M. Grapin mit une partie du prix de la vente de la charge de Mathieu Grapin, mon ayeul , en bijoux d'or, dentelles et habits de damas pour sa future. La noce dura trois jours, et il y eut pendant tout ce temps la nappe mise et des tonneaux en perce, ce qui
(6) dissipa le reste de l'argent comptant.
Mon pèr^ ne voulait pas payer la taille, et, pour s'en dispenser, il vécut noblement, c'est-à-dire qu'il ne fit rien, et ma mère encore moins, si ce n'est des enfans j mais on vivait à si bon marché dans cette province qui a})partenait encore à l'Espagne , qui n'y levait presque pas d'impôts , que le petit revenu des terres que Grapin et sa femme donnaient à ferme, leur suffisait ; mais ils n'avaient pas calculé que , jeunes et fort amoureux l'un de l'autre, n'ayant rien de mieux à faire que de se le prou\er du malin au soir , et peutêtre du soir au madn, ils auraient pour le moins un enfant tous les ans, quelquefois deux, et cela ne manqua pas. M. et M."^*" Grapin firent une fourmillière de petits Grapinaux , et je fus du nombre. Précisément quand M.™** de Saint-Evremont, mère de l'auteur de ce nom , passa par Balheram pour aller
(7 ) 011 .-^iiishC, la roiic de sa voiture cassa; il ne se trouva point d'an!)crgc où clic pût loger. Mon père, alois galant , ayant su (ju'une belle dame était dans l'embarras, vint aussitôt lui oPùir do descendre chez lui. Elle l'accepta, et il la conduisit dans sa maison qui était la [)lus l)elle du village et la mieux meublée. Il pria cependant la comtesse d'excuser s'il no la recevait pas aussi bien qu'il aurait voulu ; mais que M.""' Grapin ressentait des douleurs pouc accoucher. Madame de St.-Evremont , qui était avec le marquis de Villarceau, père de celui que j'ai vu tant de fois chez Ninon, lui dit, eh bien ! marquis, vous serez mon conq)ère; nous tiendrons Tenfant dont M.™*" Grapin accouchera. TjC marquis accepta ; et mon père fit à l'un et à l'autre beaucoup de remercîtnens.
A quoi tient la destinée' Si la comtesse? de St. -Ev remont n'avait pas voyagé
avec M. le marquis de A^illarceau^ si son voyage ne l'eût pas conduite à Ba- Iberam; si une pierre mise là par le diable, n'eût pas fait casser la roue de sa voiture, elle n'eût pas été ma marraine et M. de Yillarceaumon parrain. Alors jamais Marianne Grapiu n'eût été à Paris, et Dieu sait que de choses que je raconterai ici qui n'y seraient pas. Peutêtre, moralement parlant, cela vaudrait mieux 5 mais cela serait moins gai.
Mes parrain et marraine crurent sur a parole de la mère Jaqneline , sagefemme du iieu , qui se mêlait de prédire l'avenir, que je serais une des plus belles filles de France; et, prenant un ton inspiré : elle ajouta que j'irais à la cour; que je serais mariée avec un grand officier de la couronne; que je serais dans la confidence intime d'un g rand ministre ; que je quitterais la F rance et que j'épouserais un grand seigneur étranger, mais que là finirait ma
(9) foi'tunc, et que néanmoins je vivrais si vieille j qnc mon existence deviendrait un problème historique. Où cette bonne femme prenait-elle ces grands mots? Enfin, ce qu'il y a de certain, c'est que tout ce qu'elle avait dit, s'est trouve vrai. M.""" de St.-Evrcmont en rit beaucoup, et était surtout curieuse de savoir comment , du village de Ballieram , j'arriverais au Louvre.
Elle quitta la Franche-Comté, et fut long-temps sans penser à moi, et son ami encore moins 5 mais elle avait mis dans mon berceau cinquante louis, et elle avait écrit sur le rouleau , pour les menus plaisirs de mademoiselle Grapin, quand elle aura quinze ans. On les trouva après le départ de la comtesse. Mon père les prit , les plaça et joignit toujours 1 intérêt à ce fond, de sorte qu'à quinze ans, (pii était l'âge où ils devaient lu'ètre donnés , la somme avait presque doublé. Malgré que
le nombre des enfans fut considérable et les revenus très-faibles , on ne se permettait pas d'y toucher , et on la conservait religieusement pom- ma dot.
Un jeune homme ^ fils d'un fermier des environs, fut le premier à s'apercevoir que j'étais la plus belle fille du \illage. Sa figure aurait pu me plaire ; mais ses manières rustiques ne pouvaient aller avec les miennes j car , ma mère, qui avait reçu, comme je l'ai dit , une fort bonne éducation , soignait la mienne et celle de ma sœur , qui promettait aussi de m'égaler par les charmes de la figure, mais non par l'esprit. Elle n'en avait justement que ce qu'il lui en fallait pour être heureuse dans la position où le ciel l'avait placée. Pour moi, je me souvenais toujours de l'horoscope de la mère Jaqueline.
Ma mère m'avait dit aussi que mon parrain et ma marraine étaient des gens de la cour de France; qu'ils étaient
très-ricîlos, et c[iic le don qu'ils m'avaient fait, en était la j)rciivc. Des ((uc je pus tenir une plume, je leur écrivis chaque année. Ils me répondaient ; et dans la dernière lettre de la comtesse , elle m'engageait à venir à Paris, qu'elle me recevrait dans sa maison - me marierait; que M. de Yillarceau a\ait su que j'éL'iis belle et geti tille et quil se ferait un plaisir de voir sa filleule.
Ces propositions me charmaient. La maison paternelle commençait à me déplaiic. Le nombre de marmots f car j'avais au moins sept k huit frères, dont le plus jeune, n'ayant que deux ans, pouvait faire craindre qu'il n'en vînt un autre), m'était insupportable.
Mo marier, était un mo5^en de m'en délivrer, mais j'aurais aussi des cnfans, ce serait bien pis; les porter^ les mettre au monde, les nourrir comme faisait ma mère , me paraissait la chose îa plus fâcheuse. Aller à Paris faire la
demoiselle, voir des hommes poîîs, gracieux, semblables aux héros des romans espa^î^ols que la uièce du curé m'avait prêtes, me semblait plus agréable. Charles le Rond cependant me pressait de répondre à ses vœux. Je lui demandai un mois pour lui rendre une réponse définitive, et j'écrivis à M.™* de Saint-Evremont, à -peu -près en ces termes ;
Ma très'honorée marraine.
Vous me dites , dans votre dernière lettre, que vous voudriez me voir près de vous. Si c'est vraiment votre intention 5 me voilà à vos ordres. J'ai dans ce village un amoureux qui est assez beau garçon; mais sans éducation , je serai malheureuse avec lui.
Mon père m'a gardé l'argent que vous et mon parrain m'avez donné ; il l'a fait valoir, et cela fait près de cent louis. Si vous voulez vous charger de
Ci3)
mol, je donnerai cet argent pour la dot de ma sœur cadette, elle épousera ce fermier. Ils seront heureux , cnr ils se con\ioiinent; mais moi je le serai bien plus qu'eux si vous voulez de mol. Je suis avec respect,
Ma très-lionorëe marraine ,
Votre trcs-liumble et très-obcissante servante et filleule.
Marianne Grapin.
Je mis cette lettre à la poste, en allant au marche à Giez, et je n'en dis rien à mes parens, qui n'auraient peutêtre pas voidu que je la fisse partir. Charles le Rond continuait toujours à me faire sa cour, et je lui disais, vous saurez ma réponse au temps que je vous ai marqué , et il ne «^nj^nait rien sur mon cœur*, car ses manières me déplaisaient iiiliuimciit. Ma sœur, au
Ci4) contraire , le trouvait très-bien , et elle nie disait : « Si c'était moi que Charles aimât je ne Je repousserais pas Gomme vous faites. »