‹ Vie et amours de Marion de LormeChapitre 3 sur 26 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Il arriva une lettre à mon adresse , elle était de M."^^ de St.-Evremont, ce qui étonna la famille; car on ne m'écrivait qu'au mois de janvier, et nous étions en juin. Mon père me dit de l'ouvrir. Elle contenait une lettre de change sur Besançon, de six cents livres, pour les frais de mon voyage 3 car ma marraine m'appelait auprès d'elle de la manière la plus aimable^ et, par ime délicatesse, dont je sentis tout le prix , elle ne parlait pas de ma lettre. Ma mère, qui protégeait Charles

le Rond, me dit : et ton amoureux?

— Je ne l'aime point* il plaît à ma sœur , et si ^ous voulez bien me le permettre, je lui donnerai l'argent que vous m'avez, non-seulement garde, mais même accru. Puis-jc en faire un meilleur usage que d'assurer à ma sœur un état qui lui convient, tandis que je secs que je serai bien plus heureuse à Paris. — Oui , ma fille , reprit ma mère , mais on dit que c'est une ville bien dangereuse pour une jeune fdlc. -^ Quel danger puis- je courir, étant avec ma marraine? — Elle a un fils qui vous en contera, et il ne vous épousera pas. La mère Sainte - Aldegonde , qui qui m'a élevée, et qui l'avait été à Paris, disait que pour rien au monde elle ne voudrait y voir une jeune personne qui l'intéresserait. — La mère Sainte- Aldegonde, ma chère femme, vous ne parlez que d'elle. Il semble que tout l'esprit de l'univers fût dans sa iùtQ,

( i5 ) Si Paris a été dangereux pour cette religieuse, ça n'a pas de rapport avec notre enfant. Les béguines ont toujours des histoires lamentables d'un monde dont elles veulent dégoûter les autres, Marianne est sage, elle va auprès d'une dame très-respectable , elle se conservera pure et sans tache, elle fera un bon mariage, et sera utile à ses petits frères. J'accepte pour Suzette ce qu'elle veut bien faire pour elle , et je m'en vais chez le père le Rond , arranger tout cela ; et puis j'irai à Besançon, je recevrai l'argent de la lettre de change , je retiendrai ta place au coche

pour mardi. — Mais un — Point

de mais ; je veux que cela soit comme cela.

Quand Jacques Grapin avait dit une chose, il n'y avait pas d'observations à f^ire. Eléonore se tut; mais quand il fut parti, elle se mit à pleurer. Tu nous quittes bien gaîment; me di-

(17) sait-elle, moi, qui t'aime tant, qui tai nourrie, soignée comme un poulet; lu nous quilles. — Vous voyez que mon père le veut. — Oui, il le veut, parce ([u'il voit que cela le débarrasse d'un coup de ses deux fdlcs; mais moi, qu'est-ce que je ferai avec mes chiens de petits garçons , qui ne sont bons dans un ménage, que pour tout culbutkr. — Vous prendrez une scr^ vante. — Qui la paiera ? — IMa marraine ; elle ne me demande pas [K)ur me laisser sans argent; je vous enverrai ce qu'elle me donnera. — Je ne doute point de ton bon cœur, tu en donnes une grande preuve, en laissant à ta sœur tout ce (jue tu as; mais Paris , dit-on , non-seulement vous donne des défauts que vous n'avez pas, mais même vous otc vos vertus , vous devenez insensible, léger, égoïste, comme le disait la mère Sainte-Aldegonde. — Pas tout le monde, ma mère, voyez

M.""^ de Salnt-Evremont, M. de Villarceau, ils sont à Paris- peut-on être meilleur, plus sensible. - — • Je sais bien qu'il y a des exceptions. — Eh bien, ma mère, j'en serai une. Je caressai ma mère: je lui dis tout ce que je pus pour la consoler , et elle finit par croire que ce voyage meserait très-avantageux et à ma flunille.

Mon père revint avec Charles , qui me témoigna tous, ses regrets; mais il était aisé de voir que la dote le consolait. On fit venir ma sœur , qui ne savait encore rien : elle fut enchantée, et le laissa voir avec la franchise de son caractère. Elle eût voulu toutefois que je fusse restée pour sa noce; mais mon père dit que je ne devais pas faire attendre ma marraine, que je partirais mardi, comme je l'avais dit. Je répondis à madame de Saint-Evremont ; je lui marquai toute ma reconnaissance , et l'assurai que je ne perdrais

pas un Instant pour me rendre auprès d'elle. Mon père partît pour licsanron, louclia mon argent, et retint ma place. Nous étions au jeudi : il n'y avait pas trop de temps pour mettre mon trousseau en ordre. Enfin , le limdi matin , j'embrassai , pour la dernière fois , mon excellente mère , mes bambins de frères , ma sœur et même mon futur beau -frère ; et mon père , ayant monté sa grande jument baie , il me prit en croupe , où j'étais assise sur la valise qui contenait mes elTets, J'avais versé quelques larmes : mais elles fu»

reut bientôt sécliées , en pensant au beau voyage que j'allais faire , et qui me paraissait un acheminement à l'horoscope de Jac<]uclinc. J'allai plus loin : j'en voyais l'accomplissement dans cette première démarche, je médisais: «Je vais donc être à la cour , je verrai le roi et la reine deTrance, que l'on dit si belle » 3 et je me faisais une imago

délicieuse de l'avenir qui s'ouvrait devant moi. Mon père me parlait de mes frères. « Tàclic, me disait-il , de faire obtenir une bourse dans un séminaire à Pierre. 11 a une figure de prêtre, il réussira 5 je suis sûr, dans cette carrière. Si tu trouves chez ta marraine un colonel qui veuille de Philippe dans son régiment, tu me l'écriras ; je l'enverrai. Tu feras en sorte de faire entrer Jérôme dans la finance. Pendant ce temps , les petits s'élèveront 5 mais tâche de nous débarrasser des trois aînés. )5 Je lui répondis : (c Je ne demande pas mieux , je ferai tout ce qui me sera possible. — Tu es jolie , . cela suffit à Paris 5 tout ce que demande une jolie femme , elle l'obtient, a Je me voyais déjà accablée par les demandes continuelles de ma famille , et je cherchais dans ma tête comment m'y soustraire. « Je leur enverrai de l'argent , me disais-je , tant que cela

me sera possible. Je le dois : ils m'ont élevée , mais passer ma vie à demander pour Pierre, Philippe , Jérôme , etc. , le bon Dieu les bénisse , je n'en ferai rien , ils peuvent en être siirs. r, Cett(i conversation et mes différentes ré^ flexions abrégèrent la route. Nous arrivâmes à Besaneon , et nous allâmes coucher à l'auberge d'où partait le coche. Ceux qui liront cc3 mémoires n'ont pas même l'idée de cette ennuyeuse voiture qui faisait huit lieues par jour, en dix-huit heures.

Imaginez-vous une voiture Imigue de douze à quinze pieds , large de quatre, entièrement revêtue, en dehors et en dedans , d'im cnlr sur lequel il se trouvait un pouce de crasse. Cette voiture contenait s( ize personnes , assises , quatre à quatre , sur des banquettes , ayant toutes le visage du coté du cocher. On y pra'ii(|uait de petites ouvertures , deux do chaque cùté ,

pour donner de l'air , et qui se ferniaient avec des stores , aussi de cuir, de sorte que , lorsque le froid ou la pluie obligeaient de les tenir baissés , il faisait profondément nuit dans ce triste char.

On vint nous éveiller avant trois heures du matin , et on m'apporta du lait chaud aux œufs et au sucre. Mon père 5 qui ne partait pas , prit un seul petit verre d'eau-de-vie. J'eus bientôt fait ma toilette , et nous descendîmes dans la cour , où je fus effrayée du nombre d'hommes qui partaient avec moi. Je les comptai et je trouvai deux moines de Citeaux , trois officiers d'artillerie 5 sept séminaristes et leur supérieur 5 une nourrice et une bourgeoise d'environ soixante ans. De compte fait, il y avait treize hommes, nombre aussi fatal , comme je m'en convainquis , en voiture qu'à table.

L'essaim noir et son conducteur ,

sans prendre garde s'il y avait des femmes ou des gens plus Tigés '.[u'cux , s'emparèrent de toutes les places du fond , et par la polilesse des moines et desofticiers qui me firent passer , je me trouvai sur la bantjuette du milieu, qui 5 comme on sait , est celle qui éprouve le [)lus la violence des cahots, étant posée directement sur l'essieu ; mais je n'en connaissais pas l'inconvénient , et je m'y assis , après avoir embrassé mon père , qui , je crois , à cet instant , versa une larme , et me souhaita toutes sortes de bonheur. L'un des officiers , qui était capitaine , se mit auprès de madame La Caille (c'était le nom de la bourgeoise qu'il connaissait )j un sous-licutenant se plaça à mes cotés- sur la dernière banquette, étaient un officier , deux moines et la nourrice. J'aurais voulu que l'on laissât toutes les portières ouvertes , niais madame La Caille dit qu'elle avait une

fluxion , et le supérieur un rhumatisme: ce fut, par grâce, qu'on laissa lever le slor le plus près de ma banquette. L'aurore paraissait, et je pouvais distinguer les différentes physionomies des voyageurs -, car , au moment où nous étions montés en voiture, il faisait profondément nuit. Voici quel fut le résultat de mes observations. Je jetai d'abord les yeux sur les séminaristes , tous jeunes gens à peu près de mon âge, que mon grand œil noir, en se portant sur eux, fit rougir jusqu'à la racine des cheveux. Tous les sept baissèrent leurs paupières au même instant, comme si un fil les eût soumis au même mouvement , et , à un signe de leur supérieur , ils se mirent tous à remuer les lèvres, et à faire passer , dans leurs doigts , les grains d'un rosaire. Ils priaient , et nulle expression ne se peignait dans leurs ti'aits , qui portaient encore cependant

l'image de la santé et de Pinnoccnce , à roxception d'an seul , qui avait environ vin«^t ans, et paraissait très-évcillé. 11 n'en était pas de même du supérieur : son excessive niaij^reur et la teinte jaune de son teint faisaient apercevoir qu'il avait livré au dénion de rudes combats 5 et qu'il s'assurait le repos éternel, en se fatiguant sans cesse , dans le temps , par les austérités de tout genre. M. l'arclicvéque (i) , instruit de ses hautes vertus , l'avait nommé supérieur du séminaire de Saint -Sulpice , à Paris , place éminente qui pouvait fort bien conduire l'abbé à l'évéché , et je vis , dans toutes ses manières , qu'il ne négligeait rien pour y parvenir. Je n'ai jamais rencontré d'homme dont les mouvemens fussent plus étudiés. Les yeux baissés , les prunelles avaient une telle mobilité , qu'aucun

(i y M. de Goudy , oncle du cardinal de Wcli.

objet n'écliappait à ses regards. Il m'avait bien vue portant les yeux fort innocemment sur ses disciples ; il les avait vu rougir ; donc il y avait un commencement de trouble dans leurs âmes. Il avait pris , contre cet artifice du démon 5 le seul remède qu'il pouvait employer, et les pauvres jeunes gens n'en furent que pour réciter , deux heures de suite , de saintes prières.

Comme leur salut m'intéressait , dès qu'ils avaient fini , je recommençais le même regard. Même rougeur, même signal , mêmes pieux exercices. Je puis bien dire que, pendant les douze jours que nous fûmes en route , ils dirent au moins quarante a cinquante rosaires , sans compter tout le bréviaire, qu'ils récitaient à demi-voix , ce qui faisait un murmure, dont les officiers et madame La Caille se plaignaient, sans pouvoir obtenir qu'ils se contentassent de psalmodier intérieurement, et,

comme le capitaine en priait le supcricur , il lui répondit : ce II n'est rien , monsiom-, (pic je itc lisse ponr vous faire plaisir ; mais , charj^é du salut de ces jeunes i^ens , cpù me sont confiés , il faut que je sois certain cpi'ils remplissent exactement les exercices qui leur sont imposés par leur état, ^'ous prononcerons le plus Las qu'il nous sera possible , pour ne vous interrompre que le moins que nous^ pourrons. » L'extrême politesse et la douceur du directeur ne purent donner prise à une rixe qui eut diverti les officiers. Quant aux moines , ils attendaient qu'ils fussent arrivés à Tauberge , pour dire leur office : ils causaient , d'une manière gaie et décente , avec les officiers , madame la Caille et la nourrice. Moi , je gardais le silence , excepté avec mon jeune souslieutenant. Il était d'une ligure charmante : il me disait des choses si ai-

niables , qu'il était impossible de ne pas répondre. Le capitaine et madame La Caille causaient bas , si bien que je n'entendais pas ce qu'ils disaient : d'ailleurs que m'importait ? Le chevallier de Flo range m'occupait assez , pour m'embarrasser peu des autres. Je sus qu'il entrait dans la garde du roi , et que par conséquent il serait à Paris toutes les fois que Sa Majesté y serait. 11 avait entendu parler de madame la comtesse de St.-Evremont ; il se ferait présenter chez elle , et aurait le bonheur de me faire sa cour. Je trouvai ses manières si agréables y son ton si doux , si poli, que je me faisais déjà les plus douces illusions. « Je le verrai , me disais-je , madame de Saint -Evremont le trouvera , comme moi , un jeune homme charmant , et elle nous mariera : cela vaudra mieux que Charles le Rond. La jolie chose que de s'appeler madame de Florauge ! Comme

cela sonne Lien à rorcillc ! Quelle différence avec madame le Rond ! Oh !

que J'ai bien fait d'écrire à ma mar-

raine î

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