CHAPITRE XX
On me transporta , en arrivant, sur mon Ut où je fus encore long-temps sans connaissance. Dorothée avait fait avertir Ninon et mon médecin. La première apprit avec une grande douleur, le sujet de chagrin que j'avais éprouvé. Le médecin ordonna une saignée, beaucoup de repos, et dit en sortant à Dorothée qu'il craignait une fausse couche. Les soins touchans et les douces caresses de Ninon me rappelèrent à la vie. Mon premier mot en la voyant, fut de lui dire : « Vous avez voulu que j'époussasse Cinq-Marcs, voyez ce qui en arrive; il est sûrement exilé. Le cardinal aura saisi cette occasion pour l'éloigner bien plus du roi que de moi.
(67) — * Il est impossible (]u'il vous ait trompée : il faut envoTcr au Louvre, savoir si M. de Cinq^Marcs est à Paris , lui dire que vous le priez de venir.
ÎNiuon m'engagea à me tranquilliser :
m'assura que dans mon état, les émotions trop vives étaient très -dangereuses , elle resta près do moi. On revint de chez mon mari , il était réellement parti pour la terre de sa mère qui y était depuis deux jours.- — Parti, sans m'écrire , il n'y avait pas cpiatre à cinq heures qu'il m'avait quittce ; il ne m'a point prévenue de ce voyage , et est-il parti seul?— Oui madame, à ce que m'a dit Philif)pc. Seul avec son valet de chambre. — Et il ne m'a point écrit ? ' — On ne m'a point rerais de lettre. • — Suis-je assez malheureuse, et sait-on où est cette terre? — Prés de Dijon. • — Mais je n'ose lui écrire. — Vous auriez tort. )j Je lui racontai ma conversation avec le Ministre , elle loua
( 68 ) ma fermeté, mais trouva que j'aurais dû le ménager davantage. « Souffrir qu'il m'outrage , non je ne le souffrirai pas. ))
INinon fit dire chez elle quelle était à la campagne, pour ne me pas quitter. Elle fit tendre un lit de veille dans ma chambre • sa société adoucissait l'amertume de ma douleur. Une scène dont on ne put me dérober la connaissance vint renouveler mes violentes émotions. J'entendis beaucoup de bruit dans la maison voisine , des cris de femmes , des enfans qui pleuraient. Je me persuadai que Cinq-Marcs avait été assassiné et qu'on le rapportait dans cette maison , qui , comme on sait, était à lui. Je suppliai INinon de s'informer du sujet qui causait tant d'allarmes* Elle me quitta , et fut dire h Laurent de savoir ce qui se passait chez le Baron de Sastenacre , car le secrétaire de Cinq -Marcs continuait à se faire a|>-
(69) peler ainsi. Laurent sort dans la cour , (ju'un mur assez bas séparait de l'autre maison , et il entend que Ton signifiait à Sastenacreun ordre du lieutenant de police, rpii l'envoyait à Blcètre, pour avoir pris un titre qui ne lui appartenait pas, et on mettait à la porte la femme et les enfans, sans leur laisser rien emporter de ce qui leur appartenait.
On vint me le dire, j'en fus désolée c'étaient les meilleures gens du monde. Je dis à Laurent de mettre un surtout gris , de suivre celte famille désolée , de remettre à la mère cent louis , pour qu'ils puissent trouver un autre logement, et vivre pendant la déten*^ tion de son mari. Laurent les rejoignit promptement. La pauvre mère fut bien touchée de ma générosité , qui , selon moi, était justice, puis(pi'ils n'avaient rien fait que par ordre de M. de Cin(p Marcs. On lit fermer la eommunicallon entre les doux ujuibons , on njit
(70) les scellés sur les effets qui étaient dans celle de Cinq-Marcs , et on y établit un gardien. Toutes ces mesures furent prises au nom de la maréchale d'Efîiat, comme tutrice de son fils.
La frayeur qu'elles m'avaient causée fut dangereuse pour mon enfant dont les mouvemens à peine sensibles , me faisaient craindre pour ses jours, on réitéra la saignée : mais elle ne put détruire le mal que tant de chagrin et d'effroi avaient causé î Je ne quittai pas mon lit depuis la terrible visite au palais Cardinal : mais ce qui ajoutait à la cruauté de ma position , c'était de n'avoir aucune nouvelle de mon époux.
JNinon avait beau me dire que ses lettres étaient interceptées , je ne pouvais concevoir qu'il ne put trouver quelque moyen de m'instruire de son sort. Ninon qui était l'amie la plus tendre et la plus occupée de servir ses amis me dit, qu'elle allait écrire à Yiliarceau qui
(71 ) était connu de la maréchale, qu'il irait chez celle-ci, connue pour lui faire sa cour. Qu'il verrait le grand écuyer, et qu'il trouverait bien le moyen d'en rapporter une lettre.
Je fus iïichce que mon amie n'eût pas eu cette idée plus tùt. J'écrivis à Ciuq-Marcs , pendant que INinon écrivait à Yillarceau, qui se rendit aux ordres de sa souveraine. On le lit entrer, je lui dis que j'étais bien malade ; et il prit une part sincère à ma situation, et me promit de ne pas perdre do temps, pour m'apporter des nouvelles satisfaisantes.ee Je n'en attends plus, lui dis-je, mais je veux savoir ce que de- \ient Cinq-Marcs, et je crains bien que le seul espoir (|ui me reste ne me soit bientôt eidcvéj je souffre beaucoup, ne le dites pas à Cinq-Marcs. » Yillarceau, en nous quittant , [>ril la posteet se rendit en Bour^oj^'uc. Quand il fut parti je dis à ÎNinon , (|ue mes douleurs
( 72 ) îoin de se calmer , augmentaient. Elle jugea que la nuit ne se passerait pas sans que j'accouchasse.
Elle envoya chercher tous ceux qui pouvaient me soulager. Malgré leur habileté je fus au plus mal, et je disais a JNinon, qui ne me quitta pas un instant : c< Ah î mon Dieu ! tant souffrir , pour perdre ce qui devait faire le bonheur de ma vie : est-il rien de pk^s malheureux : s'il fallait éprouver des douleurs bien plus vives encore , pour assurer son existence , avec quelle constance je m'y soumettrais : mais, quand je pense que cette pauvre petite créature, formée de mon sang , n'est peutêtre plus , que je mettrai au monde un être privée de la vie avant d'avoir vu le jour , cette pensée me désespère : je l'aurais tant aimé 5 être mère est si doux, mais je ne le serai pas, et son père m'abandonnera. • — Eloignez donc ces douloureuses pensées , ma chère
( 73) Marlon, elles vous tuent. — Et qu'ai-je besoin (le la vie quand je n'ai pn la donner à mon fils, quand mon époux m'abandonne : les douleurs devinrent si vives , les aecidons si graves , que je n'eus plusla force d'cxpnuîcr mes cruelles rétlexions.Ellesseconcentraicnt dans mon cœur, et le déchiraient. Après être restée dans ce triste étal pendant plus de quinze heures. Je cessai do souffrir, mais mon fds n'était plus- on ne put me le dissinmler, car je voulais le voir; oa ne le voulut point, et je compris alors que toute espcrance était détruite : je fus plus de vingt-cinq jours entre la vie et la mort, ^'inon me rendit des soins que j'aurais envain attendus de ma sœur. J'a\ais été si mal, que toutes mes idées s'étaient l)rouiIlées. Je ue me sou\enais plus du depart de Villa rceau , qui était de retour depuis quinze jours. Enlîti je me le rappelai; mais ÎNinon (jui craignait que