‹ Vie et amours de Marion de LormeChapitre 22 sur 26 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Quand Ninon , après avoir consulté mon médecin , crut qu'elle pouvait m'instruire de l'exil de mon mari , sans craindre que cette triste nouvelle ne fut dangereuse pour moi , elle dit que Villarceau était de retour, qu'il avait vu Cinq-Marcs qui se portait bien , et était exilé à la terre de M.'"' d'Effiat ; qu'il lui avait donné une lettre pour moi , qu'il m'en avait écrit plusieurs autres , qui , selon toute apparence , avaient été interceptées j et elle me la remit. Je la lus avec empressement , mais je ne trouvai pa§ ce que je vou-

(75) lais. C'était bien la lettre d'un liomme d'honneur qui tenait à ses engagcmens , tant qu'il lui serait possible de les remplir, mais, ce n'était point celle d'un époux aimant passionnément celle qu'il a associée à son sort, et dont rien ne peut le séparer. Il m'assurait qu'il ferait tout son possible pour me défendre des ennemis que . notre union m'avait faits. 11 avait appris, je ne sais par quelle voie , que j'avais cessé d'être mère; il s'aifligeait avec moi de la ])erte de notre enfant , mais il était aisé de juger, par le peu de clialcur de ses expressions, que M.'"* d'Effiat avait, par son ascendant, fait voir à CiuqiNIarcs que le ciel s'était déclaré contre ce mariage clandestin , en ayant retiré à lui l'enfant (julen était le fruit. Quand ou est profondément afiligé, et que celui sur Iccjucl on com[)tait pour adoucir votre douleur, en la partageant, semble au contraire la sentir beaucoup

( 76) moins vivement , c'est un surcroît de chagrin qui devient insuporlable. 11 fut tel que je tombai dans une situation de santé fort critique , et INinon se reprochait d'avoir satisfait trop tôt mon inquiète curiosité. Cependant , comme si j'avais été destinée à prouver à mes contemporains et à leurs descendans, que rien n'est plus incertain quela fortune , par J'extréme vicissitude de la mienne, je revins à la vie ; mais je n'avais pas une santé aussi florissante qu'avant ma maladie.

L'exil de Cinq - Marcs ne finissait point. Villarceau m'assura qu'il paraissait décidé à ne point céder. Cependant , aucune de ses lettres ne me parvenait, ou peut-être ne m'en écrivait-il pas. Je restais dans une grande anxiété quand je reçus un mandat d'amener du lieutenant criminel. Quelle était celle de mes actions qui pouvait me conduire devant ce tribunal redoutable ,

nuinc lorsque Ton est innocent ? Quel crlnjc m'imputait-on? Comment jjouvait-on m'accuser d'une manière aussi grave? Etait-ce pour avoir épousé un homme libre, lorsque je Pétais moimême? Il m'éUiil impossible de découvrir la raison pour laquelle on me traitait avec cette rigueur.

INinon me conseilla de mellrc, comme on le disait alors ^ mon innocence au grand air. Elle me fit offrir, par Yillarceau, de me prêter une terre qu'il avait dans les Vosges, où je serais en sûreté, [)arce qu'elle était dans la souveraineté du duc de Lon aine. J'acceptai ce service, et je convins avec mes amis de ne pas perdre un instant pour quitter le royaunie.

Je sortis de chez moi , à pied, déguisée en marmotte, avec ma fidèle Dort)théeet son mari, qui étaient vétuscomme lesJiabitans delà Savoie. Une heure après que j'avais quitté ma maison ,

( 78 ) îes sbires vinrent m'y chercher ; mais* ils ne m'y trouvèrent pkis , ni rien qui pût tenter leur avarice , car , grâce à INiiion , mes plus précieux effets étaient chez elle en sûreté , et elle devait m'envoyer mes bijoux , mes diamanset ma vaisselle d'argent par ma voiture j qui allait m'attendre à la Villette^ mes robes et mon linge viendraient par les messageries à Remiremont , ville auprès de laquelle était le château du marquis , que l'on nommait Valsery. Nous passâmes la barrière sans difficulté , et , comme je l'ai dit , je trouvai 5 à la Chapelle , ma voiture et les chevaux de Yillarceau j qui me conduisirent jusqu'à Dammartin. J'avais , ainsi que mes domestiques , changé de costume dans la maison d'un tisseran , à qui nous laissâmes les habits que nous avions pris pour échapper à mes ennemis. Je trouvai mes chevaux à Claie , et je fis avec eux une très-forte

(79) journée , de manière (jiie nous étions , le soir , à Chateau-Tliicrry , où je pris la poste , laissant mes chevaux . que mon cocher était charge d'amener à liar-lc-Duc. Comme rien n'annonçait dans ma manière quelqu'un qui fuyait, et que j'étais à plus ele vbigt lieues de Paris • je n'éprouvai aucune difllculté, pour me procurer des chevaux , non seulement à cette poste , mais à toutes celles de la route 3 je payai généreusement les guides , et courus nuit et jour jusqu'à ce (pic j'eusse gagné les frontières de la Lorraine , où j'entrai le seconj jour après mon départ j alors je me reposai , et attendis , à Bar-le- Duc , que mes chevaux m'eussent rejoints, parce que j'aimais mieux arriver avec eux à \ alscry. Je dovitis y porter le nom et le titre de coFutesse de Rieuville , venant en Lorniine , pour prendre, riU>si(ot (jiie la saison le |)ermettrait , les eaux de Plombières.

J'étais si maigre et si pâle , que l'on devait trouver tout simple que je vinsse dans cette province , pour rétablir ma santé , qui , au fait , était encore délabrée. La fatigue du voyage , l'inquiétude d'être arrêtée avant d'être sur les terres du duc , me rendirent réellement malade , et j'avais une assez grosse fièvre 5 quand j'arrivai à Yalsery. Yillarceau m'avait donné une lettre pour son concierge , et m'annonçait à lui comme une parente du marquis ^ pour qui il avait la plus grande considération.

Cet homme s'empressa de me préparer le plus bel appartement. J'annonçai que mes malles arriveraient à Remiremont par les messageries.

ÎSinon avait fait fait placer assez de choses dans ma voitnre . pour attendre le reste commodément. J'étais encore si faible et si abattue , que je ne pensai qu'à me rétablir ; je n'avais pas la force

C8i ) de m'inqiiictor tic mon sort : il me semblait trailloiirs que la mort de mou cufnnt a\alt ant'auti pour moi toute espérance.

iNinon in'écriNait Irès-exaclcment ; ses letlres cliarmaiout ma profonde solitude. Dans une, elle mo marquait que Cinq-Marcs é(ait de retour à l\iris et à la cour, on il a\ait été revu du maître avec plaisir , que M.'"*' d'Elliat suivait contre moi ses mauvais desseins , et qu'elle était désolée que je me fusse dérobée à sa veuf^cance. Le mandat d'an}ener . m'écrivait INinon dans une autre lettre, a été changé en un mandat d'arrêt : Comme mes ennemis ne sa>aient où j'étais , il ne pouvait être mis à exécution- et ainsi je devai»

ttrc parfaitement tranquille !

Le repos et un certain oubli do moi , me rendirent la santé , et avec elle encore assez de beauté pour que quelques personnes qui habitaient Rcmircniont,

( 8^ ) m'ayant rencontré dans la campagne , où je promenais mes ennuis , dissent chez l'abbesse du chapitre* de Remiremont (i) que j'étais charmante. L'abbesse demanda qui j'étais ; on me nomma du nom que je portais depuis que j'étais à Yalsery. Le nom de Rieu- \ille ne lui était pas inconnu , mais il y avait différentes maison qui le portaient. LesE-ieuville de Sceaux, les Rieu- \ille de Lormiac , les Rieuville , que sais-je ! 11 n'y avait que les Rieuville de Sceauxquifussentbons rquelqu'un m'assura que j'étais de ceux-là, car il avait envie que l'abbesse m'engageât a venirau chapitre.Heureusement quel'on me rendit cette conversation j je dirai bientôt de quelle manière et comme vous pensez bien, je fus veuve du comte de Sceaux Rieuville, ou de Rieuville Sceaux, comme vous voudrez : mais je savais trop

(i) Chapitre noble de chanoincsses.

( 83 ) combien cela était important dans un cliapitrc noble, pour ne pas donner à mon soit disant mari , la plus liante naissance possible.

<( Vous vous rappelez le petit séminariste, Fabbé dont je ne savais pas le nom.' — Et dont vous nous avez assuré , dans votre première partie, que nous n'entendrions plus parler. )) C'est vrai, il entrait alors dans ma fantaisie de ne rien rapporter de mon séjour en Lorraine: elle a changé depuis. Ce petit séminariste , que je ne croyais jamais

1^ revoir, eh bien ! il était grand-vicaire ! de Toul , et venait souvent , à Remiremoot , faire sa cour à madame l'abbesse : c'était un de ceux que j'avais rencontrés dans mes promenades solitaires , et voici comment.

11 chassait dans un bois , où il ne m'eut pas plus tût aperçu , qu'il me reconnut. Il vint à moi , et me dit : « Serait-ce vous ^ njudamc , avec qui

( 84) j'ai eu le bonheur de faire la route depuis Besançon jusqu'à Châlons , il y a quelques années? — Cela est possible, M. l'abbé j mais je ne pourrais vous l'assurer. ^— Quoi! vous ne vous souvenez pas de cette nuée d'abbés qui étaient avec moi , ni de M. de Florange? >) J'avais d'abord eu la volonté de ne pas convenir que c'était bien moi qu'il avait vue ; mais , je ne sais, je me rappelai avec plaisir ces preaiières émotions de ma jeunesse , et je pensai que je ne serais que ce que je voudrais; ainsi je répondis : « Oui , je me le rappelle. Permettez-moi , M. l'abbé y de vous dire que, puisque vous avez continué à marcher dans la carrière que vous avez embrassée, vous devez parfaitement connaître les lois de votre état, qui vous oljlig'^nt à la plus grande discrétion. J'ai des secrets impoitans à vous communiquer , si vous voulez, venir avec moi au château de Yalsery

(85 ) que j'iiabite. Je vous l'acontorai là les divers cvèncniens qui m'ont amenée dans cette soliliulo ■ — que vous embellissez ! » et il accepta avec gmnd ]>laisir la proposition que je lui fis. INous suivimes une route qui conduisait à une petite poile du parc. Cette terre , dit-il , est à M. de Yillarceau ^ il en a dernicieraent liéiilé de son père.» — Cela est vrai. • — L'auriez -vous épousé? — Non, j'ai fait un bien plus. l)eau mariage. — Plus beau î — - Oui , beaucoup plus considérable; je vous l'apprendrai. Entrons dauscette tourelle-là, on ne nous eiitendra pas. J'ouvris la porte, et nous nous trouvâmes dims \\\\ charmant oratoire. Pouvait-on être mieux pour recevoir un grand vicaire?

A peine étions-nous assis, que je lui dis , je ne suis [>olnt veuve du comte de Rieuville, mais je suis la femme de M. de Cinq-Marcs. — Le grand écuycr? — Lul-mèiuc. • — Le favori

du roi? — 11 n'y en a pas d'autre. Je ne suis néanmoins connue que sous le nom de la comtesse de Rieuville, et je lui expliquai tout ce mystère. 11 trouva que M. de Cinq -Marcs avait très-bien fait en épousant une femme belle , charmante, ayant un peu de coquetterie, je m'en souviens, mais cela réveille l'amour.» — Tous le prenez,mon cher abbé ^ sur un ton si aimable , que je veux vous faire grand aumônier, si je gagne mon procès. L'un serait moins étonnant que l'autre. ))

L'abbé, qui se nommait Stain ville , me trouvait , disait-il , une femme charmante. Il m'engagea à paraître dans le monde, ce II faut venir à Rémiremont* nos chanoinesses sont aimables; les vieilles sont un peu entichées de leurs trente-deux quartiers -, mais les jeunes sont très-gaies. On danse, on fait de la musique. J'ai une nièce parmi elles, la pauvre Blanche, qui,

faute de pouvoir se marier, fera ses vœux. C'est dommaj^e, car clic est charmante. — J'aurai, lui (lis-jcj grand plaisir à la voir , et ce serait une raison qui me dctcrniincrait à aller chez votre abbesse. w Je lui demandai ce qu'était devenu M. de Florange. — Je crois qu'il a été tué devant la Rochelle^ et je pensai que peut-être l'infortuné avait péri à l'instant où je venais chercher Buckingliam: ce que c'est que la destinée; mais je gardai cette réflexion pour moi, car je voulais n'être pour Tabbé que l'épouse de Cinq-Marcs, persécutée par sa bolle-mère. Avoir la considération qui tient à la vertu, est un désir dont les femmes se défont difficilement.

J'engageai faiibéà dîner, il l'accepta.

Le repas fut aussi délicat qu'il était possible, sans avoir été prévenu. J'avais fait venir mon cuisinier, et c'était un des meilleurs de Paris.

-Après le dîner, nous fîmes un trictrac j et, comme il était tard, je fis mettre les chevaux pour le reconduire à Remiremont, où il devait passer quelques jours. On pense bien que j'avais les six plus beaux chevaux de l'écurie du roi, et quoique mon cocher et mon postillon fussent sans livrée, mon équipage n'en avait pas moins le plus gi^nd air. L'abbé fut donc parfaitement persuadé, que j'étais bien réellement comme je l'étais en effet, femme du favori du roi , et il se flattait bien que mon crédit le mènerait au moins à l'évêché.

11 revint donc tout enchanté de sa bonne rencontre, et se promit bien de profiter du voisinage. Ce fut lui qui dit à Fabbesse, que j'étais des bons Rieuville, et avec cela beaucoup de bien de moi, disant qu'il m'avait connue avant mon mariage, et Fabbesse demanda qui j'étais et mon nom.

(89) Et se rappelant celui Je Grupin ( il ne me connaissait point sous celui de Lormc) il pensa que, sans grand inconvénient, il pouvait rallonger d'un i^ pour me donner une origine italienne, elle est, dil-il, mademoiselle de Grapini.' — C'est apparemment d'une Maison d'Italie.' — Je le pense; mais on avait vu ma voiture, mon bel attelage dans les rues de Remiremonl. J'étais sûrement une veuve fort riche; et on pensa à m'atlircr à la ville. Il devait y avoir un bal pour la fétc de l'abbessc," qui se nommait Adélaïilc. La nièce (i) de madame l'engagea à m'invitcr. Celle-ci consulta Tablée, qui asbura qu'on ne pouvait avoir un maintien plus noble et en même temps pbis modeste.

« Elle vit,'ajouta-t-.il , dans la retraite k plus profonde, et la plus grande difll-

(i) On appelait ainsi uuc jeune clianoinessr, qu'uoc plus àgoe adoptait.

culte sera qu'elle veuille accepter. )) L'abbesse consentit à ce que sa nièce et ses jeunes consorts désiraient. Le billet fut porté par un homme à cheval^ mais l'abbé avait promis de se trouver chez moi quand il viendrait.

Il partit donc de fort bonne heure , et vint me demander à dîner comme de coutume. Nous sortions à peine de table, que l'on vint me dire qu'un laquais de madame l'abbesse de Ptemiremont demandait à me remettre une lettre de sa maîtresse. Je dis que l'on fît entrer, je pris la lettre et la lus. J'avoue que cette invitation m'embarrassait. Je trouvais bien quelque plaisir à voir cette fête , à m'y trouver personnellement invitée; mais que diraient ces nobles et fières personnes, si elles apprenaient jamais qu'elles ont dansé avec Marion de Lorme. Mais ne suis je pas madame de Cinq-Marcs, et, à ce titre, qui peut trouver mauvais que

(91 ) ra])bessc criin cbapitre me reçoive chez elle? 11 v avait bien quelque cliosc de plus à dire ; mais qui le saurait dans les Vosges. Je ne lis donc quelques difllcultés que pour la forme. L'abbé insista. Toutes ces dames le désirent, disait-il, j'ai promis pour vous, et il fallut bien que je prisse la plume pour répondre. Je le fis avec la plus extrême politesse , et l'abbé parut enchanté.

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