‹ Vie et amours de Marion de LormeChapitre 23 sur 26 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Depuis que j'avais perdu avec mon enfant l'espoir de voir reconnaître mon mariage, j'avais été si profondément affligée , que je ne m'étais [»as occupée un seul jour de ma tuihîtte. H fallait bien y penser pour paraître à ce bal , où toute la noblesse des environs se

(92) trouvera. Je cherchai, avec Dorothée ce qui me siérait le mieux parmi mes nombreuses parures. Je me décidai à une jupe de satin blanc brodée en perles fines et or, et au corset de velours bleu céleste, avec une broderie pareille au jupon , un collet de point d'Angleterre,' que le pauvre Buckingham m'avait priée, quand je quittai la Rochelle, d'accepter, comnje souvenir , et qui était d'une rare beauté. J'avais tous les diatuan-s de mon -écrin , qui valait au moins cinquante mille ëcus. J'avais fait venir d'Italie , avant mes malheurs, une caisse de fleurs artificielles (i). Comme je cherchais celles dont je me parerais^ je vis au milieu des roses, du jasmin, une guirlande de bluets, si parfaitement imitée ^ que

(i) A. cette époque , et longlciiips après, on ne faisait de belles fleurs qu'en Italie et à Lyon ; mais celles-ci étaient bien inférieures aux autres.

(95) l'on eiit dit que l'on venait de les cueillir. Je la pris de prcTcTcncc à toute autre. Dorolliée n'en pouvait deviner la raison , et je ne la lui dis pas. Elle ne servit néanmoins , dans ma coiffure, que pour relever, par sa simplicité , l'é'» clat des dianians dont j'étais couverte. Je me trouvai si brillante et si belle que je crus pouvoir faire au nioinâ autant d'effet dans le bal que si j'eusse eu soixante-quatre quartiers.

Cependant, je ne pouvais m'cnipéclier, dans le chemin de Valscry à Remiremont, de penser , que se serais peut-être embarrassée, ne connaissant personne , pour entrer chez l'abbesse : mais le charitable abbé se trouva comme par hasard dans le salon qui précédait la galerie où Ton dansait. 11 >int à moi avec le plus respectueux empressement , et j'avoue que je fus fort aise quand je le vis. Lorsfju'il apper- <;ut la guirlande de blucls , il me dit :

(9^) a Ah ! dangereuse Syrène , ne peut-on échapper à votre séduction , que par la fuite des bluets î — Ce sont ceux que vous m'avez donné. — Us sont devenus immortels , symboles de l'amitié 5 qui ne redoute pas le temps : j de quelque sentimens qu'ils soient \ l'emblème, il est impossible d'être plus touché que je ne le suis d'un si aimable souvenir, auquel je ne m'attendais pas. Heureux qui peut en profiter , mais ... . il s'arrêta. Puis il me dit : j'ai pensé qu'il vous ferait plaisir , que quelqu'un vous présentât à l'abbesse. Ma nièce , comme vous savez , est ici. Je l'ai prévenue. Nous la trouverons dans un cabinet qui est entre ce salon et la galerie , elle nous attend.)) Il ouvrit une porte , et je vis une jeune personne charmante, qui vint au-devant de moi, et me fit mille amitiés. Elle était fraîche et simple comme la fleur des champs, elle ve-

naît d'avoir dix-huit ans , et j'aurais Lien troqué, contre sa naïve beauté, celte candeur virginale , qui parerait même la laideur, le faste de ma parure. J'avais presqu'envie d'oter ma couronne do l)|ucts pour la mettre sur sa tète • mais non , <piand je m'en suis parée pour la première fois , j'étais déjà coquette , cette aimable jeune personne ne le sera jamais , et la rose blanche qui est posée sur ses beaux cheveux blonds , est le seul sym])ule qui lui convienne.

L'abbé nous quitta. H ne pouvait paraître convenablement dans une assemblée si nombreuse, oii Blanche de Slain ville m'eui^agca à entrer. On eut pu dire en nous voyant: beauté ancienne et beauté nouvelle. Je n'étais rien que par l'éclat de la parure et les grâces majestueuses que j'avais prises avec les années. Blanche était le vrai bouton de rose. Elle me pré-

(96) senla en rougissant (i) , à l'abbesse, qui, éblouie par ma magnificence, me reçut comme elle aurait fait à une princesse du Saint-Empire.

La nièce de l'abbesse ouvrit le bal , avec un homme ayant au moins trente ans 5 dont la figure ne me paraissait pas inconnue , et comme elle était remarquable par la régularité et l'expression 5 choses qui se trouvent rarement réunies , je demandai à Blanche qui était resiée assise à côté de moi 5 comment on le nommait. C'est M. de Senneterre , dit Blanche avec une émotion , qui ne m'échappa pas :

elle ne perdit aucun de ses mouvemens , et elle me disait de temps en temps , convenez que l'on ne peut mieux danser , et j'en convenais. Mais ce que je ne pouvais concevoir , c'est que je connaissais la physionomie de

(i) Il y avait de quoi. {Note de l'éditeur).

(97 ) cet homme , et cependant son nom ne me rappelait aucuns de ceux dont j'avais entendu parler. Je le dis à Blanche , en lui demandant si elle ne se trompait pas. «:Mon Dieu ! non , repritelle , avec un soupir , c'est bien son nom Senneterre. Je le connais beaucoup, beaucoup trop pour mon malheur. — Quoi ! aurait il eu des torts avec vous? 11 a cependant Tair doux et sensible. — On ne peut Totre plus que lui , et il n'en est pas moins vrai que je voudrais ne l'avoir jamais connu.»

M. deSenueterre , d'après les ordres de l'abbesse , vint m'oflVir sa main pour danser une courante. Je crus apercevoir un si^ne qui semblait dire à Blanche , j'aimerais bien mieux que ce fût avec vous. En vérité, je lui aurais cédé volontiers mon danseur • mais c'était im|)Ossil)le. Je pensai toutefois à briller {)ar la supériorité de ma 11. 5

( 98 ) danse. J'avais passé dix ans pour la première danseuse de Paris , et je n'avais à craindre qu'un peu de faiblesse dans les jambes et le défaut d'exercice : néanmoins, forte de ma parure, et de l'éclat qu'elle communiquait à toute ma personne , je saluai sans embarras cette imposante réunion , et , m'élançai avec la légèreté et la précision qui font le mérite de cette danse , bientôt, habilement secondée par mon danseur , qui était excellent , nous entraînâmes tous les suffrages et nous fûmes couverts d'applaudissemens.

Quand la danse fut finie , l'abbesse fit signe à M. de Senneterre , de m'amener près d'elle. Elle était assise sons un dai 5 et je m'y trouvai aussi- car elle fit placer un fauteuil tout près du sien. Eh bien ! gens orgueilleux , vous voyez qu'il vous arrive quelquefois de terribles mécomptes. Tous les.

yeux étaient tournés sur moi. Scnuoterre , quoi<jii'assis à mes jùcds , ne voyait (jiic Blanche. Blanche n'apercevait queSennctcrre. Cependant il y avait une assez grande dislance d'âge entre eux. Senneterre avait au moins seize ans plus que sa maîtresse. Néanmoins leurs amours m'intéressaient, il me paraissait qu'il pourrait y avoir moyen de les unir. Je résolus d'en parler à l'abbé : mais avant je voulais savoir de la jeune personne quelle était la raison qui ne lui permettait pas d'épouser celui qu elle aimait , et la forçait à prononcer des vœux. Le bal ne me parut pas convenable pour cette confidence : et je ne cherchai point à reprendre la conversation , ou plutôt il ne m'aurait pas été possible, car labl)esse me gardait auprès d'elle 3 j'avoue que j'aurais autant alnic (pie cela ne fut pas , et cet honneur me gênait beaucoup. Elle m'accablait de <jucs-

( ïoo ) lions toutes assez enibarassantes pour moi. Je me trouvais heureuse quand la danse me faisait quitter le dais de l'abbesse , et cela arrivait assez souvent, parce que tous les bons danseurs voulaient figurer avec moi.

Enfin, on servit le Medianoche , et je fus encore à côté de M.™^ de ***, mais comme elle avait un très-grand appétit et qu'il fallait qu'elle fit les honneurs de son magnifique repas , il ne lui restait pas beaucoup de temps pour me faire des questions. Après le souper on reprit le bal. Ayant deux lieues à faire pour retourner chez moi , je priai M.™^ de ***" de vouloir bien m'excuser , si je me retirais un peu plus tôt ; elle voulait que je restasse, et disait que je ne m'en irais que le lendemain. Je l'assurai que cela m'était impossible , et comme j'avais donné l'ordre que mes chevaux fussent mis à deux heures du matin , on

( loi ) vint m'avcilir qu'ils étaient prêts.

Je pris coD^é (le l'abbcssc et de sa iilècc , mais suitout je témoignai une véritable aflection à Blanche ; et lui fis promettre de prendre jour avec son oncle pour venir à \alsery. Je con\lns (pi'elle m'écrirait, que je lui enverrais ma voilure , et (juM lallait qu'elle demandât à l'abbessc un congé de huit jours , que nous enq»k>icrions peut-être d'une manière (]ui lui serait agréable. — Elle le sera toujours , reprit Blanche , quand ce sera près de vous.

Deux jours après Tabbé m'écrivit , que , sensible à l honneur que. j'avais fait à sa nièce , il acce|)lait j)our elle et pour lui, l'aimable invitation que je leur avait faite, pour le jour d'a[)rès celui où il m'écrivait. Je donnai suile-champ l'ordre au concierge, défaire j)réparcr deux logemcns, un pour l'abbë , l'autre pour sa nièce , et j'eus

soin que celle-ci trouvât sur sa toilette j tout ce qui pouvait lui être agréable en bagatelles sans valeur et qui coûtent si cher, mais qui, en raison de leur inutilité , peuvent s'offrir et s'accepter.

Je fis partir ma voiture d'assez bonne heure, pour que mes chevaux pussent se reposer, et cependant qu'ils auienassent Blanche et son oncle pour diner.

Quand je les entendis, j'allai au-devant "d'eux jusque sur le perron. Blanche , s'élança de la yoiture dans mes bras et me témoigna tout le plaisir qu'elle avait de se trouver chez moi. L'abbé en avait au moins autant , mais il n'osait l'exprimer aussi vivement.

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