CHAPITRE XXIII
Après lo diner , le ^rand-vic;»irc se retira dans son apparlemcnt |)Our dire son bréviaire , et je rosUn seule avec I^Ianche, à sa «grande satislactlon , car elle allait parler do Sennetcrre ; pouvait-il y avoir pour elle un suj.l plus agréable à traiter? a Mademoiselle, lui dis-je 5 je puis peut-être par ma position , qne monsieur votre oncle coiinait bien , vous être plus utile qne vous ne l'imaginez , si ce n'est à vous , an moins à M. de Sennetcrre , aucjuel vous paraissez prendre cjuebju'intérét, •>— Beaucoup, madame, c'est Tami de mon oncle. — Quel est son grade dans l'armée. • — Capitaine de drairons. S'il était major, il se tiouverait parfaitement heureux , j)aree (ju'il j)ourraif
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espérer de l'avancement n'ayant encore que trente quatre ans *, mais comment s'en flatter , cela est si difficile. • — Cela me le sera moins que vous ne l'imaginez : j'écrirai à quelqu'un qui le servira chaudement. Il me faudra pour cela voir M. le comte de Senneterre et qu'il me donne l'état de ses services : il faut que l'abbé lui écrive de venir ; en faisant pour lui ce qu'il désire ce pourrait être un moyen pour vous procurer un établissement avantageux. • — Jamais , madame , M, de Senneterre ne peut m'épouser , je suis pauvre, être cbanoinesse le reste de mes jours, est tout ce que je peux espérer. • — Et cet avenir ne vous aiîlige pas. — La bonté que vous avez, madame, de vous intéresser à moi, ne me permet pas de dissimuler avec vous, je sens que je serai malheureuse 5 que de renoncer, à dix huit ans, à être épouse et mère est un malheur auquel
( io5 ) j'ai Lien do la |)clrie à me résigner. • — Ce regret que toute femme éprouverait dans votre position j n'a t-il pas pour vous <juel(pie chose de plus pcniljlc encore, et un sentiment plus tendre , ne vous engagerait-il pas à éviter de faire des vœux que votre cœur rejette.
• — HlIjs ! madame , conmient pourrais-je avouer un sentiment que je ne puis espérer voir sanctionner par la religion. Peut-on vouloir le malheur de ce que l'on aime, en lui faisant faire une aussi haute folie. Si j'ai le malheur d'aimer M de Senneterre, je dois souffrir seule de ce sentiment et exiger qu'il m'oublie. • — C'est un procédé bien généreux ! Mais , comme je vous l'ai dit, si j'obtenais du ministre que M. de Senneterre fût major, et que je vous fisse avoir quarante mille francs de dot , comment vous n'en voudriez j)as? — Ah ! par pitié pour moi , madame, ne me présentez pas comme pos-
( io6) slblece bonheur^ si je venais à le croire, et que cette espérance fut déçue , je serais trop malheureuse." — Vous l'aimez donc bien tendrement? « — Bien plus que ma \ie , mais pourquoi me forcez vous, madame, à avouer ma faiblesse, à quoi me servira cet amour si tendre , si sincère , à le pleurer tout le temps que je \ivrai; je vous le disais, il m'eut été bien plus heureuse de ne l'avoir jamais vu, et elle se mit à pleurer. — Je me rappelai qu'au même âge qu'elle, je pleurais aussi le joli Florange , et, quand je pensais a ce que m'avait dit l'abbé , que le pauvre infortuné avait été tué à la Rochelle , je ne pouvais retenir quelques larmes. « Ah!
madame, vous pleurez ; vos larmes s'unissent aux miennes. Quel excès de bonté! - — Mon enfant , votre situation me touche : elle me rappelle que j'ai eu aussi des chagrins à votre âge; que j'aimais un être charmant. » — Et vous ne
( 3^7 ) l'avez pas épouse!" — Il m'a quitte. — Ah! Scnricterrc n'est pas capable d'en faire autant.' — Non à présent; mais (-pii sait si, dans sa jeunesse...» — La rose,(ièrcdc riionimage du pa[)illon s'informe si elle est la première, à qui il olfreses vœux ? Elle se contente de j)enser qu'il n'ea aimera plus d'autres. • — Votre apologue est ingénicui -, vous avez raison , vous êtes bien faite pour fixer le papillon.
A cet instant l'abbé vint. Le cure passiiit assez souvent les soirées au cliàteau , et , comme nous étions qtiatre, je fis apporter une table d'ombre , où je trouvais toujours le moyen que ce pasteur, qui n'était j)as riche, gagnât une pistole , et il disait : ce 11 me semblait , pendant la partie , <pK' je perdais, et, à la lin , je gagne toujours. ))
On servit le souper, nous nous retirâmes immédiatement après , et , ou rejjassant machinalement , dans mou os[»!il j de quf'Ue manière mes jour.^
( io8 ) s'écoulaient dans cette paisible retraite^ je me demandais si je ne ferais pas aussi bien de vendre ma maison de Paris et mes diamans, et d'acheter à Yillarceau, celte terre où je pouvais passer le reste de mes jours sans aliarmes ; que j'y aurais pour amis ceux à qui je ferai du bien, et principalement Blanche et son époux y si tout cela ne valait pas mieux que de lutter contre une puissance qui m'écraberait peut-être. Si Cinq-<Marcs m'aimait , il vieuchait , de temps en temps 5 partager ma retraite ; s'il ne .m'aime pas , à quoi bon plaider pour être sa femme , et je fus occupée de ce projet au moins cinq à six jours, tout en suivant celui du mariage de Blanche avec M. de Senneterre.
Le lendemain matin , après déjeûner, comme le temps était fort beau , malgré la saison , j'engageai l'a!)bé à descendre avec moi dans le parc.
Quand nous fûmes dans une route qui
f 1^9 ) était loin dcriiabitaion,je lui dis: a Puisque des circonstances prcsqu'inconcevables nous amènent , après ])Ius de quinze ans, du coclie de Besançon dans ce eliâteau , qui serait demain le mien , si je le desirais , je veux , mon cher abl)c,si{^naler notre réunion, en faisant le l)onheur de votre cliarmante nièce»
Il m'est ofTert par madame d EfTiat quarante mille francs, si je veux déclarer que.je renonce à faire valider mon mariage. Quand j'avais l'espoir d'avoir un enfant, j'ai repoussé cette offre avec dédain. Je sais , par quelqu'un de mes amis, qu'elle est encore prèto à le réa* liser. Fatiguée de la \ie, peu contente de M. deCinq-Marcs,qui,t<jt ou tard, m'abandonnera , je suis déeich'e à signer mon déiislemenl , à condition (|ue Cinq- Marcs obtiendra pour M. de Sennelerrc la première majorité vacante dans un régiment de dragons , à vous une abbaye j et que madame d'Effiat
( 110 ) donnera quarante mille francs en dot à mademoiselle Blanche de Stain- Tille. »
L'abbé ne savait s'il rêvait» « Quoi ! c'est vous 5 adorable Marianne, à qui ma famille devra tout son bonheur?
Quoi ! c'est vous , que j'ai pu oublier depuis tant d'années ; que je revois brillante encore de mille charmes , quand il ne m'est plus possible de former aucun espoir? C'est vous qui voulez assurer le repos et le bonheur de mes jours, en faisant celui de Blan* che. Mais dois-je consentir à ce que vous acceptiez pour nous de briser des nœuds, dont vous pouvez espérer, à la majorité de M. de Cinq-Mars, une si brillante existence.- — Je l'ai cru, comme je vous le disais, tant qvie je me suis flattée que mon enfant vivrait; mais je l'ai perdu , et son père , maintenant libre, pouvant ais/ément se soustraire à la surveillance de sa mère , n'a
pas cherché les moyens de se rapproclicr do moi, ne m'écrit pas mémo pour me consoler dans mon exil. Mon illusion est délruite; Cinq-Marcs ne m'aime plus. » L'abhé chercha à me persuader le contraire; mais il ne put V réussir , et je repris : a 11 faut que je voie M. de Scnneterre. Ecrivez-lui que vous avez à lui pailer d'une chose qui l'intéresse, et qu'il faut absolument qu'il vienne ici , que je vous ai prié de l'y engager. Une chose essentielle, c'est (ju'il faut que ni M. de Sennelerre ni mademoiselle de Stainville ne sachent d'où viendra la dot. Je serais assez d'avis que ce fut vous qui soyez censé la domier. Vous direz que le bénéfice que je vous aurai fait avoir, vous suflîsaut pour \ ivre aj^réablemcnt, vous vous défaites, en faveur de Blanche, de CCS fonds, à condition qu'elle viendra avec son mari, tenir votre maison à Toul.- — Eu vérité, madame^
vous me causez un étonnement extrême. Quelle délicatesse, quel désintéressement ! et sans vouloir que l'on sache que c'est vous qui faites de si grands sacrifices; car enfin, ce sera bien vous qui doterez ma nièce. •— Non, car jamais je n'aurais voulu recevoir cette somme, si elle ne devait pas être la dot de l'aimable Blanche; qu'elle passe dans vos mains pour marier votre nièce à celui qu'elle aime, cela ne change rien à ma situation, et me procure seulement l'extrême plaisir de faire des heureux ; mais je vous le répète , je ne veux pas que M. et Madame de Senneterre le sachent.
L'abbé céda à ma volonté : il écrivit dès le soir à l'amant de sa nièce. Je fis monter mon postillon a cheval, et il porta la lettre. Le très-amoureux. Senneterre se hâta de se rendre aux ordres de l'oncle de sa bien aimée, et nous le vîmes revenir avec Jame. IL
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s'anéla dans le vestibule, et fit demander M. de Slainville j qui vint aussitôt , et lui dit que c'était moi qui voulais le voir. » — Madame la comtesse de Rieuviile, et (jue me veut-elle?- — Vous rendre le plus fortuné des hommes. — ■ J'ai renoncé au bonliour dès que je ne puis être l'époux de Blanclie. • — Qu'importe, sachez ce que cette aimable fenmie veut faire pour vous.
»— Je ne veux rien savoir. Elle est belle, riche; elle m'a paru très-aimable; mais je ne puis aimer (jue Blanclie. ■ — Eh bien î monsieur , retournez à Remiremont sans la voir , sans la remercier de ses bontés, sans voir Blanche, vous en êtes le maître. — ^Liis comment voulez-vous que je la voie : si elle a daij^Mié me distinj^uer, si elle m'offrait ce (pii ferait le bonheur suprême de tout autre, que lui répondre?
Vous ne savez pas, mon cher abbé, la colère qu'ins[)irc aux femmes un refus.
( ii4 ) ' — Eh bien! moi, je vous assure que vous ne la refuserez pas. — Et moi, je vous proteste que je ne consentirai point à manquer à la fidélité que j'ai promise à ma chère Blanche. Quand elle commencera son stage, je partirai pour Malte , et le jour où elle prononcera ses vœux, comme chanoinesse de Piemiremont, je prononcerai les miens, comme chevalier de Saint- Jean de Jérusalem.' — Rien de mieux que cela ; mais venez toujours présenter vos respects à la comtesse, voir ma nièce et dîner avec nous. Madame de Rieuville a un bien bon-cuisinier.* — Ehî que m^importe? Mais enfin vous le voulez, monsieur l'abbé, si madame de Rieuville est offensée par mes refus, si cela vous attire des désagrémens, vous ne vous en prendrez pas à moi; je vous en ai bien prévenu. — Oui, parfaitement, je prends tout sur moi*, et il se laissa presque entraîner dans
( "5) la galerie, où je i'attendaii avec mademoiselle de Staiij\illc.
CHAPITRi: Wlll
Nous nous levâmes , Blauthc et ; moi, à l'instant où ces messieurs entrèrent. M. de Senneterre me salua d'une manière si respectueuse et en même-temps si froide, que je vis qu'il me croyait des prétentions sur lui , et , sans savoir ce ([ni sVtait passé entre lui et Tabbé , je me promis de le tourmenter , quand ce ne serait que pour le punir de croire (|ue j'en étais réduite à iiiire des avances , ce (|ui heureusement ne m'est jamais arrivé , et ce qui, à cet instant, n'était pas mé^ me à suposcr , car je puis en convenir^ j'étais encore fort IjcUc. Je pris
( ii6 ) donc avec lui un air caressant et je lui fis des reproches , disant qu'il avait fallu que je le fisse inviter par un de ses amis , pour qu'il pensât à venir dans ma solitude. Il balbutia quelques lieux communs dont je ne pus ni'eni pécher de rire intérieurement ; j'ajoutai : « Il me semblait que lorsque l'on a passé une nuit au bal avec une femme , que Ton a presque toujours dansé avec elle , cela suffisait pour lui demander la permission de lui faire sa cour , et je ne me crois pas assez disgraciée de la nature , pour que l'on se dispensât de suivre avec moi les lois reçues dans la société. — • Mon service, madame, m'occupe beaucoup.
Lorsque l'on n'a d'autre moyen de parvenir que par son zèle , on ne néglige aucune occasion de le prouver et des absences. . . . ■ — Fréquentes, je conviens qu'elles pourraient être remarquées y mais venir une fois ou deux
("7 ) toutes les semaines , consoler une pauvre veuve -, c'est une œuvre méritoire. ' — Vous savez le contraire , madame , et qui ne serait flatte d'être admis dans votre société : il serait cependant possible que je fusse tics -peu propre
au rôle de consolateur et fort
mallieureuit moi-même .... — • \ ous êtes malheureux mon cher comte , vous m'intéressez encore plus. 11 faut m'ouvrir votre cœur. Je le disais à l'abbé, je vous ai trouvé l'air mélancolique , rien ne me charme autant.
Votre belle vous est infidèle , il faut vous en venger, ah! M. de Senneterre, la vengeance est si douce, c'est le plaisir des Dieux. — Je n'ai nul sujet de me plaindre que du sort. — Un père barbare , un tuteur jaloux , vous sépare de l'objet de vos amours! Eh !
bien , mon cher , il faut penser à un établissement solide , une femme qui assurera votre avancement , et vous
( 118) apportera une dot, qui , jointe à votre fortune et à vos appointemens , vous procurera une existence charmante.— .Je ne veux point me marier.
— Voyez la calomnie , on m'avait dit que vous recherchiez une personne aussi vertueuse que belle , mais que vous ne pouviez l'obtenir : alors baissant les yeux , et minaudant comme une pensionnaire de couvent, j'ajoutai , j'avais pensé, . . . j'avais cru , . . . . qu'un parti très-sorlable , . . . une personne qui vous adore — > Elle a
mille fois trop de bonté : j'ai déjà eu l'honneur de vous dire , madame la comtesse, que je ne voulais pas me marier. — Pas même avec mademoiselle Blanche de Stainville. — Qui vous dit ? - — Vous ; j'ai beau vous dire , qu'il ne tient qu'à vous d'être le plus heureux des hommes , vous réj)ondez toujours , je ne veux pas me marier. — Ah! de grâce , madame , dai-
( i'9) «xacz ni'explK[\icr uue cûigme dont je cherche inutilement le mot. J'îiime à l'adoration, j'en conviens, raimal)le Blanche ; son oncle , sait que j'ai tout fait pour l'obtenir , mais sou père nous trouve trop pauvres. Décidé à ne vivre que pour elle, je ferai des vœux à Malte , quand clic prononcera les siens au chapitre. — Ainsi toutes les propositions que je vous ai faites , vous les rejettez. — Absolument. Si ce n'est pas de mon mariage avec mademoiselle de Stainville , dont vous parlez.
— 'Ehî bien, quittons une plaisanterie que je n'ai faite que pour vous tourmenter un peu, et si vous descendez au fond de votre cœur, vous verrez que vous le méritiez. Sachez donc que l'on ne pense poiiit à vous , que l'on n'y a jamais pensé et qnc trop de choses importantes occupent dans ce moment , pour clierchcr à faire des conquêtes. C'est donc de Blanche ,
«Telle seule que j'ai voulu vous parler. Je me fais fort de vous faire majo c d'avoir une bonne abbaye pour l'abbé 5 qui m'a promis qu'alors il doterail sa nièce. C'est peut-être un peu simoniaque, mais je prends sur moi le péché. »
M. de Senneterre, put à peine en croire son bonheur , il se jeta à mes genoux. — C'est à ceux de Blanche , que vous devez être. — • De toutes deux , disait-il , mais nous le fîmes relever. La joie de cet aimable couple rafraîchissait mon âme fatij^uée depuis quelques mois de tant de secousses. Après leur avoir laissé le temps j. d'exprimer l'un à l'autre leur amour, et à l'oncle et à moi leur reconnaissance, je leur dis qu'il fallait parler raison , et après les avoir assuré que j'étais sûre d'obtenir ce que je demanderais , je dis à M. de Senneterre , qu'il fallait qu'il me confiât ses états
de service , pour que je les fisse passer à Sainl-Germain , où la cour était alors. Il me dit qu'il serait, pour cela , forcé de retourner à Ilemiremont , où ses papiers étaient restés ; mais que je pouvais être sûve qu'il n'y perdrait pas un moment.
L'abhé lui dit : Eli! Lion , avais-je tort ? Il convint qu'il avait eu la ridicule prétention de croire que j'avais des projets personnels • et il se trompait bien , je n'étais pas accoutumée à aimer à crédit. 11 me demanda mille fois pardon , et je n'eus pas de peine à le lui accorder.
Blanclie me [)renait la main , me la baisait avec tendresse , l'abbé me disait les choses les plus llatteuses, il n'y avait que M. Senneterre qui éprouvait avec moi uno^orte d'embarras , causé par des souvenirs vaj^ues , dont , [)Our rien au monde , il n'eut voulu (•arler. J'attribuais l'air conlraiîjt qu'il II. 6
avait à l'orgueil , et cela ne m'en donnait pas très-bonne opinion j il est humilié , me disais-je , des services que je lui rends 5 il n'en ferait donc pas autant à ma place : et je l'en estimais moins.
Après le dîner , nous fîmes de la musique , il nous quitta le plus tard qu'il put , et promit d'être au château le lendemain après la parade. Mes observations sur le caractère du comte me faisaient craindre que Blanche ne fut pas aussi heureuse que je le désirais ; et j'étais bien loin de deviner le sujet du trouble que je remarquais dans son amant.
Blanche , qui adorait Sennelerre , ne voyait rien d'extraordinaire en lui , et se livrait avec toute la naïveté de son âge, à l'espoir le plus flatteur. J avais fait retarder le dîner, afin que notre amant eût le temps d'arriver , et , en effet, il fit une telle diligence , qu'il
fut à temps de se mettre à table avec nous. Il me fit voir qu'il avait ses brevets. — ' Nous les e>iamiuerous après dîner, et il n'en fut plus question. Il semblait que nous prenions à tache , M. de Sennctcrre et moi , de nous tourmenter l'un après l'autre. Si je l'avais inquiète , quand il me croyait amoureuse de lui, je ne l'étais pas moins de voir ses regards sans cesse attachés sur moi., surtout lorsiju'ii croyait que je ne le regardais pas. Ce qui était singulier, c'est qu'au bal, il avait paru s'occuper peu de moi et beaucoup de sa danse , que la mienne faisait valoir, et c'est pour cela seulement qu'il me priait plus souvent qu'une autre, n'osant danser que rarement avec Blanche.
Dès (jue nous fiiraes sortis de table, où j'avais engagé trois ou quatre personnes des environs et le cure. Je priai ce dernier , de descendre avec eux
( 124 ) dans la salle de billard , où je dis que nous irions les joindre , et nous passâmes dans la tourelle avec l'abbé , sa nièce et son futur époux. Nous nous y enfermâmes. Alors M. de Senneterre me fit voir son brevet de sous-lieutenant , et quel fut mon étonnement , de trouver le nom ... de Florange . . . Je dissimulai la surprise que ce nom me fit éprouver et je sentis qu'il était important que Blanche ne sût pas notre avanture du coche. Je ne m'en promis pas moins de me faire reconnaître à celui que dans mes mémoires j'appelle le joli sous -lieutenantw Je continuai à examiner les papiers.
Nous fîmes un placet au roi , pour avoir la première place de major dans un régiment de dragons , vacante. Ce n'était que pour la forme : ma lettre à Cinq-Marcs valait mieux que tous les placets du monde , et j'assurai M. de Senneterre qu'il serait bien
servi. Lal)l)o était seul dans ma cou- (icleiicc. Jo dis cpic j'écrirais le lendemain à M. de \ illarccan. Nons repassâmes dans la salle de billard , où je gagnai queltjue parties an capitaine, qnejetronvais exlrèmementcliangé.On ne jnge de Teflet inévitable du temps , (pi'en regardant ses contemporains.
Mes voisins nous quittèrent, et nous finies de la musique, Blanche clianta à ravir et je l'accompagnai sur le clavecin. Ces plaisirs purs, et les cliarmcs que l'on trouve avec ceux dont on fait le bonlieur , rendirent les lieares de cette soirée très-courtes. 11 était plus d'une heure du matin , que nous n'aN ions pas encore pensé à nous retirer. Il fallut bien cepoiidant nous séparer ; jt; ilis à l'abbé , sans que Blanche l'entendit , amenez M. de Senne terre , demain , au pavillon de la Volière, je veux vous parler sans qu'elle soit présente.
Quoique je me fusse retirée fort tard, je rae levai de très-bonne heure, je fis la toilette la plus simple , point de rouge , une robe blanche avec une ceinture de rubans , mes cheveux , rattachés sur ma tête avec la fameuse couronne de bluets , ou plutôt celle qui rappelait la véritable , et , sous ce costume champêtre, je pris la route qui conduisait au rendez-vous que j'avais indiqué. C'était un charmant pavillon , auquel était adossée une volière , une glace servait de séparation entre l'un et l'autre , de sorte que l'on jouissait des jeux de ces jolis petits animaux , et on entendait leur ramage.
C'était madame de Yillarceau, qui avait fait faire cet abri dans son parc , je m'y plaisais beaucoup. Il y avait environ une heure que j'y étais , quand je vis l'abbé qui venait avec M. de Senneterre.
Si j'avais engagé l'abbé à venir seul ,
( 127 ) la couronne; de blucts eût pu annoncer tics (Icssc'iijs dangereux pour le salut de son âinc; mais j'avais demandé un tiers : à (pioi servait-elle ? il ne fut pas ioni^-tcnipsà le savoir.
A peine Senncterrc fut-il entré et qu'il m'eût aperçue, il s'écria : c< Est-ce un songe, une illusion? cette couronne de bluets, ces traits cliariuans, daignez me dire, madame, si ce que j'ai soupçonné depuis que vous m'avez permis de vous faire ma cour, est vrai ? — Avant de répondre , je vous demande comment M. de Sennetcrre s'appcllc-t-il de Florange (jue M. l'abhé m'avait dit avoir été tué à la Rochelle? — Florange, reprit l'abbé, Florange! quoi! Senueterre, vous vous ap[)olez Florange? ■ — C'est ainsi que l'on n»'apj)clait, quand un jeune séminariste donna à la plus jolie personne que j'aie vu, une couronne de bluets j y étes-vous maintenant, mon-
sieur le grand-vicaire? • — Eh! mon dieu oui, j'y suis. — Voyez comme cette charmante personne est encore belle et fraiche avec la même coiËPure. En vous voyant , madame , reprit Senneterre, on s'aperçoit que les années n'ont fait qu'ajouter à vos charmes, et si je pouvais êlre infidèle à Blanche, vous seule en seriez cause.
« — Rien de plus galant j mais je n'en suis pas la dupe , comme je l'ai été de votre belle déclaration et de celle de votre rival. Je me suis fait seulement un plaisir de vous réunir ici tous deux, sans que notre jeune amie le sût. Avec une âme aussi sensible que la sienne, tout fait ombrage. Mais , dites-moi donc, monsieur de Florange, comment vous appelez-vous Senneterre?
• — Parce que c'était le nom de mon frère aîné qui est mort , en effet, au siège de la Rochelle on l'appelait quelquefois Florange, nom d'une terre
( 129 ) qu'il avait vcnduo. Lorsque je le [verdis, je prtsie uoni de Senneterre. Mais moi, je ne conçois pas comment nous ne nous sommes pas reconnus Tabbc et moi.- — Cela prouve, repritle grandvicaire , que nous sommes assez changes l'un et l'autre. — La guerre et Ic^ tiavaux apostoliques ^icillisscnt tant.
Pour vous . madame , je n'avais |)as besoin do la couronne de bluets pour trouver dans votre plivsionoinie des souvenirs, qui se présenUiieiit sans cesse à ma mémoire. Si je n'en fus pas- frappé quand je vous ms la première fois au bal, cela tint à l'éclat de votre parure ; elle était si éblouissante, qu'elle dérobait aux regards ces grâces naïves que vous avez reçues de la nalm.e, et qui vous rendent toujours plus belle, moins vous employez d'art pour plaire. Ce malin vous êtes adorable; fabbé n'ose pas en convenir. La gravité de Télat l'en empêche;
( lôo ) mais un capitaine de dragons, qnoîqne araonrcux fou d'une antre, ne peut cependant s'empêcher de dire que vous êtes ravissante». L'abbé souriait. Je n'étais pas fâchée de l'avoir en tiers ; et, en vérité, je crois que si nous eussions été seuls, j'aurais en de la peine à me défendre contre son futur neveu.
Il se passionnait au souvenir de l'aventure du coche. Je finis par en rire, ainsi que l'abbé, qui le remercia du conseil qu'il lui avait donné de ne pas quitter son état qui le rendait trèsheureu-x.
M. de Senneterre me parla de ma marraine, mais avec une extrême discrétion ; il avait un si grand usage du monde, qu'aucune de ses questions ns put m'embarrasser. On se doute bien que ces souvenirs de ma jeunesse augmentèrent l'intérêt que je prenais à la fortune de cet aimable officier j et je ne le lui cachai pas , en lui
(iOl ) recommandant la plus grande disci clion vis-à-\is mademoiselle de Staitiville. INoiis restâmes près de deux heures dans cette retraite , et après nons être réitéré les assurances du plaisir que nous procurerait cette singulière et heureuse rencontre, nous revinnies an château, mais par des routes différentes , ])Our ne pas paraître avoir passé du temps ensemble. J'allai dans la chambre de Blanclie , qui ne faisait que de se lever. Je In plaisantai bur sa paresse , et Fcmmenai déjeuner avec ces messieurs qui nous attendaient dans mon appartement.
CHAl^ITRE XXV.
J'étais si persuadée (|uc je ne pourrais être heureuse en m'ub^tifiant à garder un époux cpji paraissait élro
devenu si in différent pour moi, que je ne faisais qu'un léger sacrifice à la paix, en signant mon désistement. Je le traçai dans les termes qui pouvaient m'ctre favorables, et j'y faisais valoir qu'étant dans les états d'un prince étranger, je n'avais rien à craindre des suites d'une procédure dont je n'aurais pas niénie l'ennui-, qu'ainsi, je ne consentais à la rupture de mon mariage , que pour l'intérêt de celui qui était encore mon époux et pour qui j'avais un attachement si sincère que, préférant sa tranquillité à mon l^onheur, j'adressais cette renonciation à Ninon , pour qu'elle la remit à Villarceau , qui la donnerait à Cinq- Marcs, ainsi que la lettre que j'écrivis à mon volage époux , et dont voici la copie :
ce Yous , qui m'avez contrainte à être votre épouse légitime , lorsque je n'avais pour vous qu'un sentiment
de prefcrcncc, à peine senti; vous à qui je me snis allachéo par la tlouccur et le charme de votre société, et bien plus encore par Ks liens (juc la nature avait formes entre nous et quo je vous ai vu chérir presque autant que moi. Comment pouvais-jc alors imairincr que, vous unissant à mes ennemis, vous me hiisseriez déchirer par eux sans pitié, c'est ce que vous faites. II ne vous a pas paru suffisant que j'aie éprouvé la plus vive douleur par la perte de notre fds. Tous m'y avez abandonnée: vous l'nmiravez encore par l'idée que vous ne la partagez pas. Tout doit me faire Cioirc que vous ne m'aimez plus. A quoi sers irait de braser le courroux de votre mère, crhii , j)his danj^ereux pour \ous, du car^ii-al? Pourcjiioi vnudrals-jo vous expost r aux dangers continuels , qui n'auraient [)Oiir vous aucun dédommagement? Vous m'avez trouvée ri-
( i34 ) che, indépendante, ne relevant que de Dieu et de ma volonté. Vous n'au* rez point de reproches à vous faire , car je resterai dans la même situation où j^étais, quand vous vous êtes imaginé avoir de l'amour pour moi. Cependant j'ai eu un violent chagrin , des douleurs physiques. Tout cela demande quelque dédommagement.
j'ai dû refuser avec hauteur, celui que votre mère m'offrait, il ne s'agissait pas de moi à cet instant, mais de l'état de l'enfant que je portais dans mon sein. Aujourd'hui , qu'il n'est plus question que de moi, Je "VOUS prie de dire à madame d'Effiat que j'accepte les quarante mille livres qu'elle m'a offerts, sans au Ire explication 5 mais à vous je veux bien vous dire que je n'en veux pas pour moi , mais pour un être charmant, qui, sans cette so/nme serait condamné au céhbatp) et là je lui i^contaises amoursr-
( i35 ) (le Blanche et d'Alfred. Je lui disais que la jeune personne était nièce d'un grand-vicaire de Toul, mon ancien ami, sans entrer dans aucun détail, et j'ajoutais : ccA'ous voyez que j'ai pris des cnj^agemcns, qu il faudra bien, mon cher Cinq-Marcs, que vous acquittiez. Que de maris se trouveraient lieureux d'être débarrassés de leur femme à ce prix! Je compte donc que vous ne me dédirez pas-, pensez que je suis encore votre épouse, en légitimes nœuds, et que si vous ne faites pas mon capitaine , major d'un régi« ment de dragons, et mon grand- vicaire, abbé d'une riche abbaye, si votre mère ne compte pas quarante mille francs à Villarccau, j)Our les donner à l'oncle de Blariche, qui sera censé les donner à sa nièce, vous n'aurez pas ma renonciation. Bien plus, je prendrai votre nom, je ferai habilLr mcsgensà votre livrée ; et je me ferai présenter
(i36) à madame la duchesse de Lorraine , comme madame de Cinq-Marcs. A celte cour , on est accoutumé à soutenir la validité des '^ mariages. Vous connaissez assez mon caractère, pour savoir que je ferai ce que je dis; mais j'aime mieux, comme je vous en ai assuré, votre repos que mon bonheur.
11 faut que vous achetiez votre tranquillité en faisant la félicité de rnes jeunes amis. Hélas! pourquoi celle dont je n'ai fait qu'apercevoir l'ombre , s'estelle évanouie pour jamais, et pourquoi les préjugés m'empêchent - ils d'être aux yeux de tous , votre fidèle et tendre épouse ?
» Marion de Cinq-Marcs.
«P.6'. Mon courrier restera àParis jusqu'à la conclusion de cette malheureuse affaire, voulant une réponse définitive.»
J'attendis avec un sentiment que
( i57 ) je ne [)Cii\ cU'fiiilr , le retour de Laurent. Je cral«^naisj je désirais que l'on acceptât mes propositions. IN'étre plus madame de Cinq-Marcs, la femme du i^rand ccuyer, du favori , (juand on Ta été, cpiand on en a eu un enfant, cela fait un vide dans la destinée*, mais aussi, être ld)rc , indépendante, revenir à Paris, où j'ai laisse des amis fort tendres, toutes ces choses ont quelque mérite. D'ailleurs, je serais bien plus sûre de lixcr le sort de Sennetcrre sans de grands sacrifices; car j'étais décidée, si madame d'Effiat ne donnait pas les quarante mille livres, à vendre une [)arlie de mes diamans pour iaire celle somme. 11 faut aussi ({ue je convienne (pie Cinq- Marcs était jeune, beau presque autant que Duckin^liam. Sa personne me j)laisait : et c'cbl peut-être ce qui rend plus difficile à rompre les unions même de sim[)Ie amilié. On se [)lait à
( i58) porter avec complaisance les yeux sur l'objet aimé. Il joignait à ces agrémens naturels un soin de sa personne , une recherche de propreté qui attache singulièrement. Partout oii il entrait, il parfumait l'air d'odeurs si douces et si suaves, qu'elles portaient le trouble dans les sens (i). Il, n'était pas brillant, audacieux comme mon pauvre duc , mais il avait bon air- son esprit était orné. Enfin , c'était , je me plais à le répéter , un homme très- aimable et auquel il fallait renoncer pour toujours. Hélas î quand il aurait pu , dans l'ombre du mystère, revenir quelquefois à moi, ce n'eût été qu'un surcroît de douleurs, quand le cruel Richelieu le sacrifia peu d'années après. Ainsi, j'eus tout lieu de bénir la
(i) Je suis sur cela de l'avis de madame de Genlis : c'est une des plus foues se'ductions.
(i39) Providence de ne lui en avoir pas donné la pensée.
Je restai près d'un mois dans la plus cruelle incertitude , <|uand eu(in je vis revenir Laurent : mon cceur se serra , je devins tremblante et je n'eus pas la force d'aller au-devnnt de lui ; il entra dans la galerie où j'étais , et me remit un pacpiet , dont l'adresse avait été écrite par Yillarceau. Je lui demandai s'il avait vu M. de Cinq-Marcs.
11 me dit que non , qu'il était parti avec le roi , pour aller dans la pro- \incc de Roussillon , ce qui avait retardé le retour de Laurent. Celui-ci m'assura, (pi'il sV'l;ut hien ennuyé à Paris. • — Je lui demandai , s'il a\ait été voir Sastenacre : il me dit que oui , qu'il était revenu dans sa famille et que M. de Ciinj- Marcs lui avait fait obtenir une bonne [»lace dans les octrois. ' — Au nidins , dis - je , il a fait là une bonne action 3 et , ayant en-
gagé Laurent à se reposer , je rentrai dans mon appartement pour ouvrir mes dépêches. Je vis, au premier coupd'œil 5 que l'on s'était empressé de satisfaire à toutes mes demandes beaucoup plus que je ne l'aurais désiré. Un brevet de major pour Senneterre , dans ie régiment de la Reine-Dragons; ?a nomination de M. l'abbé de Stainville , à l'abbave de Long-Pont ; un mandat de quarante mille francs au porteur , sur un des premiers baiiquiers de Paris , et signé par madame la maréchale d'Eltiat '. une le.ttre de Cinq-Marcs , une de Ninon , une de Yillarceau. Je tenais tous ces papiers, sans avoir le courage de voir ce que mon inconstant époux m'annonçait.
Cependant je m'y décidai et je lus ce que je transcris ici :
ccComment répondre, chère Marion, à votre lettre, sans convenir que tous les torts sont de mon côté. Cependant
( l'ii ) il n'y a aucun doute que si nous eussions été en Angleterre, cette patrie de la liberté , et surtout de la philosopliie , j'aurais déclaré notre mariage, notre enfant eut vécu , nous en eussions eu d'autres , et je n'aurais rien regretté que ma mère , elle a été plus alerte que nous, et , à sa place, nous en eussions fait autant. Je Tairevue , elle m'a dit qu'elle mourrait de douleur , si je m'obstinais à vouloir donner la sanction des lois à notre mariage. J'avais éprouvé, par l'alToction (jue je ressentais déjà pour l'enfant de notre amour , combien on peut aimer son fils, et, par conséquent, souffrir de le voir insensible à sa tendresse. Je me défendis faiblement. On prit mon silence pour une adhésion , qu'on n'eut jamais obtenu , si notre enfant eut vécu. On agit contre vous , ma chère Marion , en mon nom ; quand j'en lus instruit , je n'eus pas eu la force
de m'y opposer. Les chagrins que vous avez éprouvés , ont été cause de la mort d'une innocente créature que j'aurais tendrement aimée , que j'ai sincèrement regrettée. Mais qu'auraisje pu vous dire? A cet instant, ma lettre n'était point telle que mon cœur l'eût dictée. Je me sentais coupable , et je le fus encore plus. A présent vous me demandez des dédommagemens de tant de chagrins , d'une manière si noble , si généreuse , que j'y reconnais le cœur de celle qui fut ma compagne. Je me suis empressé de remplir vos intentions. Puisse mon obéissance à vos ordres vous prouver , ma chère Marion , que dans tous les temps , vous pouvez disposer de moi , et qu'il n'est rien que je ne fasse pour vous prouver mon éternel attachement. »
Cinq-Marcs ,
Grand Ecujer de France,
Je fus moins mécontente de cette lettre, que Ton aurait pu le penser.
J'y trouvais une grande franchise, des témoignages d'estime; le désir de conserver quelques relations avec moi. Je résolus de me montrer au-dessus de mon sort, comme je l'avais fait jusqu'à présent dans cette aifairc y et, pour au moins jouir des dédommagcmens que la faveur du grand écuyer m'offrait , j'écrivis sur-le-champ à l'abbé , qui m'avait quitlée, ainsi que sa nièce, il y avait huit jours, de venir me voir, sans lui parler du retour de mon courrier. Il vint aussitôt , et je lui remis sa nomination ; lo brevet de Senneterrc et le mandat de la maréchale ; celui-là ne devait être vu que de lui.
Alors il voulut parler de sa reconnaissance je ne lui en laissai pas le temps. INous allons partir tout de suite, lui dis-je , pour llemiremont. Jo veu\
aller voir votre frère , lui demander sa fille en mariage, pour un de mes amis. De là 5 j'irai voir Fabbesse , à qui je dois une visite , m'en ayant fait une ces jours-ci : vous lui apprendrez nos projets. Je ramènerai Blanche, et, le lendemain, je vous enverrai ma voiture , pour que monsieur votre frère, son fils et Senneterre , viennent dîner. On fera le contrat quel'abbesse signera , et on conviendra si la noce se fera à Yalsery ou à P».emiremont.
Aussitôt le dîner , je fis mettre les clievaux , je montai en voiture , et nous arrivâmes à Pierairemonl comme les chanoinesses étaient à vêpres; je descendis malgré cela de mon carrosse:
Fabbé me quitta pour aller cliez son frère le prévenir que je ne tarderais pas à venir chez lui : je fis demander Blanche qui fût enchantée de me voir, et plus encore d'apprendre que tout ce que j'avais demandé était obtenu.
( v*-^ ) » Cela est-il possible ? • — Rien de plus vrai;le couriior cst*tirrivc'; hier au soir)), clic était si couteiite si «;aic , si heureuse <|ue je croyai:» l'être, ce Scnneterre saitil CCS Ijouiics nouvelles? — Pas encore, l'abbc les lui apprendra. Si l'office dure encore lon;^- temps, je vous laisse pour aller chez le futur beaupère. Je reviendrai faire ma visite à madame l'abbesse, je lui apprendrai votre mariage. » Comme je sortais du chapitre: je trouvai Scnneterre que Fabbc avait rencontre. 11 mpiila avec moi en voiture , et nous nous rcndimes chez M.
de Stainville : on pense rpic je fus bien reçue parce digne père de famille; j'ëtaisseulemen t cm] )arasséede Tcxcès de sa leconnaissancc. 11 témoigna inliniment d'amitié et d'eitimc à M. de Scnnctere, nous revînmes tous trois chez l'abbesse où l'abbé nous attendait. Madame de*** cpù était instruite du su jet de ma visite par le grand vicaire, me dit (pic
( i46 ) niaîi^ré qu'elle fut fâchée de perdre M.^^^ StainvilJe , elle était fort aise de sa fortune, et que la providence m'cû!
amenée dané les Yosges j pour faire tant de bien. Je demandai ce qu'elle ordonnerait pour le lieu où se ferait îe mariage, soit à Valsery, soit au chapitre. - — Je désire qu'il soit fait ici. • — IXôus hous conformerons à votre volonté, niais la noce se fera chez moi, et voudrez'vous m'honorer de vôtre présence ? Madame de ***" me le promit et me permit d'emmener Blanche. INous nous séparâmes de MM. de Stainville , en leur faisant promettre de venir le lendemain avec Senneterre , qui eût préféré venir avec moi dès le soir*j mais je ne le voulus pas.
Nous passâmes la soirée tête-à-téte
avec faimable Blanche, qui ne cessait
de bénir l'instant ou j'étais venue dans
sa province. Elle ne pouvait suffire à
6on bonheur. Je crus nécessaire de ne
C 1*7 ) point prolonger la soirée. J'avais Lcsoin moi-nrcmetrètrc seule, pour consulter mon pauvre cccur, pour savoir si la félicité dout j'étais cause, pouvait calmer mes douleui-s ; et je ne trouvai pas encore compensation (i) • et je Tne (lis : que faut-il donc, si je ne trouve pas dans l'exercice de la hi(în l'aisance un dédommagement à mes peines? Une voix intérieure medil^attcndsdu temps, de l'inconstance naturelle à IV^pèce humaine , la plus réelle dos consolations , parce qu'elle triomphe t(U ou tard , même de la vanité d'être inconsolable.
Le lendemain matin nos anus arriycrent, et il fut déeid<î que l'on signerait le contrat aussitôt après diner.
i^l) Elle o'avail j)a» lu le livie tic .M. A/*ïs ; car elle «auraitlroiivc unepaifaite «ig.ililc il«; bien et de mal : inais roinmrnt raurail-clle lu ? Sou nuleur u'e'lait
( i48 ) L'abbé vint me trouver clans ma chambre, au moment où nous allions signer, et me dit qu'il avait beaucoup de peine à se décider à paraître généreux à mes dépens. «Yous me faites faire , madame, uneaction peu délicate. Recevoir des témoignages de reconnaissance qui vous sont dûs me coûte infiniment. — ■ Il faut , mon cher abbé , en prendre Yotre parti , ou j'envoie le mandat à rjrîôtel-Dieu , car je n'en toucherai pas un écu, et il ne sera pas donné en mon nom. » Il fallait qu'il se décidât et nous repassâmes dans le salon.
Quand le notaire que j'avais fait \enir, fut arrivé, et que nous fûmes tous réunis , l'abbé tira de son portefeuille le mandat de madame d'Effiat , et dit , d'assez mauvaise humeur, que, cette dame faisant ce remboursement, le montant serait affecté pour doter mademoiselle de Stainville. Sa nièce yoiilait lui marquer sa reconnaissance.
( 1*9 ) '—Vous ne m'en devez aucune, ih;.
ciicre Blanche , tout votre bonheur csh Touvragc de madame; sans elle je n'aurais pu vous doter. ■ — Mon frère , il ne faut pas diminuer ainsi la générosité de votre action , et prétendre que c'est une cliose extrêmement simple , non , mon frère, je le répète elle est trèsmagnifirpie, et, en admettant que c'est à madame de Rieuville que vous devez l'ahhayc de Lon«;-Pdnt , il n'^j est pas moins vrai , que vous seriez jjicn le maître de garder celte somme, fruit de vos économies et dont personne ne vous eut forcé à vous défaire ; ainsi c'est vous , vous seul qui dotez Blanclie. ' — Et moi je vous dis que non. — Quel homme, en est-il un plus entêté ?)> Et il me fallut interposer mon autorité , pour empêcher que la querelle entre les deux frères , n'allât plus loin et surtout que l'abbé ne fît rpielqu'indiscrétion.
( i5o) J'avais fait un choix dans mes diamans et mes bijoux , d'objets fort agréables , de la valeur de dix à douze mille livres. Je les mis dans une corbeille de salin blanc ; je l'avais portée moi-même dans la chambre de Senneterre 5 et pendant que l'on dressait le contrat, je l'appelai et le menai dans la galerie , et lui dis : a Montez dans votre chambre , vous y trouverez une corbeille qui contient quelques l)ijoux de mon choix, que je vous cède, pour en faire présent à votre future, je les évalue à dix mille francs. Yous allez me signer une obli«;ation de cette somme , payable à ma volonté ; et vous devez croire qu'elle ne sera pas celle de vous gêner, et que vous aurez tout le temps qui vous conviendra pour payer cette dette. Ainsi soyez sans inquiétude. — Je n'en ai qu\me , c'est que vous ne la demandiez jamais. Cependant, j'accepte ce nouveau service , qui me fait un
( j5' ) sensible plaisir , puisqu'il nie donne la satisfaction de parer imi bien-ainice, cl si la fortiuic m'est favorable ^ je me ferai un devoir....- — Jen suis sûre; surtout ne payez jamais qu'autant que l'on représentera le billet. » 11 signa et alla de suite dans sa cliambre , et vit les présens que je faisais par lui à sa future. Il les trouva bien au-delà du prix (]ue je lui en avais demandé, eu sa simple reconnaissance, que l'on pense bien que je jetai au fiu aussitôt qu'il m'eut quittée.
Je re\ins dans le salon, Senneterre y reparut aussi. On si^ua le contrat, et , au même moment, un anciru serviteur du père de M. de Senneterre, et que son (ils^ardaità son service,entra et remit à madeuioiseile de Stainville, la corbeille. Elle fut cncliantce de ce qu'elle contenait : mais les rubans et les modes nouvelles la séduisirent encore plus que les dianjans et les bijoux ,
( i52 ) et elle ne pouvait concevoir comment M. de Senneterre avait' pu , en si peu de temps , réunir tant de jolies choses, ce Cela ne m'étonne pas , dit l'abbé : il est protégé par une fée , » et je me rappelai que c'était ainsi que les bonnes gens des côtes de l'A unis m'appelaient. Je lui fis mettre les pendans d'oreille, qui étaient fort beaux , et ses bracelets , où le portrait de Senneterre manquait.
Il promit de le lui donner.
Après la signature , j'emmenai l'accordée dans ma chambre , et je fis développer des robes en pièces , que j'avais fait venir de Paris , et je lui dis : (.< Chacun fait son présent. Me sera-t-il permis de vous offrir cpielques-unes de ces étoffes? » Elle ne le voulait pas : je l'exigeai ; elle choisit un salin des Indes, blanc, broché de pareille couleur pour le jour du mariage , celle du lendemain en velour rose.Des dentelles d'argent , rattachées avec des nœuds
( i55 ) de perles devaient ajouter à la bcauU' des étoffes.