‹ Vie et amours de Marion de LormeChapitre 4 sur 26 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

A la dînée, le capitaine ne s'occupa que de madame La Caille , et ne me dit pas deux mois. Le chevalier de Florange , au contraire , eut toutes sortes d'attentions pour moi : les longues soutanes furent toujours d'une modestie exemplaire. Leur directeur parla théologie avec l'un des moines , qui était docteur deSorbonnc.Ils s'échauffaient , et je crus , un moment , qu'ils en viendraient aux voies de fait. Le directeur, d'un naturel moins irritable

( 5o) que celui du moine , se laissa persuader par le capitaine, qui lui fit ce raisonnement : ce Avec la robe que vous portez , monsieur , et celle du moine , il est impossible de terminer honorablement une querella . puisque vous ne pouvez décemment vous couper la gor^e : ainsi , tôt ou tard , il faudra vous raccommoder ou faire semblant. Profitez de l'occasion , cédez sur un point peu important : cela sera d'un bon exemple pour vos disciples. )) Le directeur dit qu'en effet ce point de controverse ne tenait point à la doctrine. Le moine , que l'autre officier sermonait , parut satisfait par cette déclaration , et le calme se rétablit. On remonta en voiture. A la couchée, il fallait s'arranger pour les logemens. Madame La Caille dit qu'elle ne voulait point de la nourrice dans sa chambre , que l'enfant crierait et troublerait son sommeil j qu'elle voulait

( 3i ) tine cliamhre à deux 11 Is avec moi.

La pauvre nourrice Tut oblip;<^e de passer la nuit dans la cuisine j cai* elle n'osait, avec tant dhomines, coucher 8culc dans une chambre. En sortant de souper, madame La Caille me prit par le bras , et me conduisit dans celle on nous devions coucher. Quand nous y fûmes enLiées , elle ferma la porte 5 et me dit : ce A ous m'avez inspiré , mademoiselle, un ^rand intérêt. \ous êtes belle à ravir 5 mais la beauté est fragile : il faut savoir en tirer parti. Vous débutez dans le monde , il est facile de le voir. Que voulez- vous faire de votre sous-lientcnant ? Un amant ou un mari? — Mais, madame, il me semble qu'un amant doit toujours être ensuite un mari. — Ali î ma chère petite, on voit bien (pie vous êtes la candeur même • mais enhn il faut que

vous sachiez Alors elle me débita

toutes les ma:^imcs, dont son a me pep--

verse était pétrie , et qui , au premier moment , me parurent si mauvaises , qu'elles me firent prendre cette femme en horreur.

Elle me soutenait que M. de Florange ne valait rien pour un début , vanta le capitaine. «Il est riche et généreux : voilà du solide. Qu'irez -vous faire chez votre marraine ? Yenez avec moi chez le capitaine , qui est mon ami. Il a une belle terre auprès de Blois : vous serez là dame et maîtresse. — Je n'aime point le capitaine j je vais chez ma marraine , à Paris , et je ne veux pas m'enfermer dans un château sur les bords de la Loire. Autant valait rester à Balheram ! ;; et elle me disait : « Tous ne savez ce que vous dites. Une fille de quinze ans , belle comme vous êtes , avec un homme de cinquante ans , riche et généreux , est comme le poisson dans l'eau. :>5 Ces propos m'ennuyaient. Je lui dis que je

(55) ▼ouîais dormir , et je me coucliai ; mais ce qu'elle m'avait dit me tourmentait. Je ne m'endormis pas. Je \is qu'elle ne se couchait pas , et qu'elle n'ctei^^nait pas la lumière , mais qu'elle la cachait , pour que je ne la Tisse pas.

Quand il n'y eut plus de bruit dans Fauberi^e , je la vis ouvrir sa porte avec une eitreme précaution. Elle sortit. Je fus fort inquiète de ce qu'elle était devenue , et , pensant (jue peut-être elle n'avait pas ferme la porte , je me levai avec un simple jupon , sans me donner le temps de me chausser , et je vins pour fermer le verrou -, mais , au même moment , la porte s'ouvre , et je me sens pressée dans les bras d'un homme. Je jette les hauts cris -, le chevalier de Florange, que l'amour tenait éveillé , accourt avec son épée à la main , et me trouve luttant contre le capitaine. La vue du jeune oflicier

(34) calma les transports de son ri\ al. II me laissa échapper , et j'allai aussitôt me cacher derrière les rideaux de mon lit; mais que devin s-je , quand M. de Sauvrai (c'était le nom du capitaine) y dit à M. de Florange qu'il eût à descendre 5 qu'il le rejoindrait , c|uHl ne demandait que le temps d'aller chercher son épée? Cependant toute l'auberge avait été réveillée par mee cris , et accourait dans ma chambre , à l'exception de madame La Caille , qui ne reparaissait point. Je me plaignis hautement de sa conduite , je rapportai tout ce qu'elle m'avait dit , et enfin , comme elle était descendue en laissant la porte ouverte , on jeta contre elle feu et flamme. Je demandai à la femme de l'aubergiste , qui s'était levée , de coucher dans sa chambre. Elle m'assura qu'en prenant avec moi la nourrice 5 qu'elle connaissait , il n'y avait pas la moindre chose à craindre. Ma-

(îamc LaCaillene s'était pas coucliéc ; aiijsi le lit clait tout fait.

Cependant j étais Irès-intpiirtc ilc M. lie Floran«^e , et eu cITct ces messieurs s'étaient rejoints dans le jardin, oii , par le plus boau clair de lune , ils avaient mis l'épée à la main. Le capitaine avait été blessé , et madame La Caille accourut pour qu'on lui donnât des secours. Elle fut accueillie par les injures les plus grossières et les épilhètes les plus offensantes. 11 parait qu'elle y était accoutumée. Elle répondit que je ne savais ce que je disais , qu'elle avait été prendre Tair dans le jardin , <pi'elic avait fermé la i^orte , rjue j'avais été pour l'ouvrir à M. de Elorangc, et ([ue jNL de Sauvral , qui remontait aussi chez lui , s'étiiit trompé de porte. On ne crut pas un mot de toute cette histoire, et on lui slj^nifia qu'elle ne passerait j)as la nuit dans ma chambre, et . anrèb l'avoir

(36) mis dehors 5 on alla relever le blessé, que l'on rapporta dans sa chambre.

M. de Florange ne le cjuittait pas , et lui rendait tous les soins de la plus touchante amitié. L'un des moines était fort bon chirurgien : il mit le premier appareil , et assura que la blessure n'était pas dangereuse. Florange passa la nuit auprès de lui. Je m'enfermai avec la nourrice et son enfant , qui , heureusement , ne cria presque pas , et je dormis fort tranquillement.

A l'heure du départ , M. de Sauvrai me fit faire des excuses. Madame La Caille dit qu'elle ne pouvait quitter le blessé , et , au fait , quoiqu'elle fût aguerrie aux effets du mépris, elle n'osa pas prendre place dans la voiture. M. de Florange , étant assuré, par un homme de l'art, que l'on avait fait venir, qu'il n'y avait pas le moindre danger dans l'état de M. de Sauvrai, continua sa route avec moij à notre mutuelle satisfaction»

(37 ) Le capitaine et l'indigne La Caille furent renujlacés par un employé des douanes et sa femme , qui avait obtenu une place à Nogcnt-sur-Seine: c'étaient des jeunes gens, qui s'aimaient encore très-vivement. 11 n'y avait pas un an qu'ils étaient mariés. La femme était jolie 5 le mari un bon vivant : ils paraissaient des êtres vertueux et sensibles. J'enviai leur sort , et je me disais : « Si j'épouse Flora nge , nous serons ainsi. L'idée d'un bonheur légitime charmait encore mon cœur.

Cependant , lafcroirait-on ? à quinze ans , élevée , dans un pauvre village , sous les yeux de parens vertueux , n'ayant jamais eu que de bons exemples , les discours de cette malheureuse, qui d'abord m'avaient révoltée, se montrèrent à moi sous une face moins hideuse , et je ne pus douter qu'ils avaient fait quelqu'irn pression sur moi. Tous les hommes ont plus

(58) OU moins de penchant au mal. Eh bien ! je suis obligée d'en convenir, depuis cette maudite conversation , je me sentais entraînée vers cette liberté de mœurs , que cet ange de ténèbres m'avait présentée avec tant d'éloquence, et, en réfléchissant depuis à l'événement qui me fit regarder, par tout ce qui en fut témoin , comme la vertu même , je suis obligée de convenir que, si c'eût été M. deFlorauge qui fût entré à la place de M. de Sauvrai , je n'aurai peut-être pas crié si haut. Oh ! combien on fait honneur à la vertu d'une résistance qui n'est souvent que l'effet de l'antipathie. Le chevalier continua à être très-aimable avec moi : je lui devais de la reconnaissance , et je n'étais pas fâchée d'avoir un prétexte pour demander, pour lui , à madame de Saint-Evremont , la permission de le lui présenter. Plusieurs jours se passèrent sans aucun autre accident.

( 39) Les moines nous quittèrent à la troisième journée : ils se rendaient dans une abbaye de leur ordre, et ils trou- \crcnt a l'anljeii^c deux fort beaux chevaux , qui les attendaient , et un valet pour les accompagner. Ils s'étaient conduits avec décence et sans afTectation. J'ai toujours pensé que leur relii^ion valait bien au moins celle du directeur. Je riais quelquefois de l'inquiétude que je causais à ce maître sévère. Mal«;rc sa surveillance , un de ses disciples s'était hasardé à m'ccrire im l)illet , qu'il me glissa dans la main au moment où j'y pensais le moins. Je crois amuser le lecteur, en m'en rappelant le contenu.

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