CHAPITRE lY
« Vous êtes , mademoiselle , belle à ravir, et je sens qu'après vous avoir vue on ne peut pas renoncer au bonheur que l'amour répand dans nos âmes. Ce sont mes parens qui veulent que j'entre dans l'état ecclésiastique. Je ne m'en sens pas la vocation , surtout depuis l'instant que je vous ai vue. Que je sache seulement que vaus agréez mes vœux, et, en arrivant à Paris, je quitte la soutane et le petit- collet, et je viens jurer à vos pieds... Je crains que notre argus ne s'éveille : ne me répondez pas , mais seulement quand nous nous reverrons demain matin , daignez mettre dans vos cheveux une couronne de bluets que vous trouverez dans votre chambre. »
C4i ) J'avoue que celte double intrigue m'amusa , et quoi{|ue je ne fisse aucune comparaison de l'abbé avec le chevalier, je ne trouvai pas moins plaisant de paraître accc[)ter les hommages du séminariste, pour lui faire quitter sa jupe noire. Non-seulement je ne m'en faisais point i^c scrupule , mais même je m'en applaudissais j c'était, selon moi, rendre un service à l'Etat, puisquec'étaitun meurtre qu'un si beau jeune homme , car réellement il était très-bien , prît le petit collet : ne valaitil pas bien mieux qu'il portât un mousr quel. Je trouvai , comme il me l'avait dit , une couronne de bluets dans ma cliambrc; mais où les avait-il pris, et comment étaient-ils là , voilà ce que ce que je n'ai pas su ; mais j'en conclus que le petit abbé était un adroit compère. Je me parai de la couronne, comme il m'en avait prié, et elle m'allait à ravir. Quand il me vit entrer ainsi
coiffée 5 il n'y eut directeur qui tînt, il ne put dissimuler sa joie, ce Ah ! ciel , s'écria-t-il, quel bonheur est comparable à celui que vous destinez à vos élus î — Pas si haut , dit le directeur, et puis vous vous trompez, nous ne sommes aujourd'hui qu'à samedi, et ce répons est du lundi à laudes , et pourquoi le dire en français? cela ferait croire que vous êtes protestant. ►— Dieu m'en garde, mon père , on ne proteste point sur ce qui comble nos vœux. — Vous avez bien raison, mon cher fils, vous éles infiniment heureux. — Plus que je m'en flattais, mais je tâcherai de me rendre digne de mon bonheur. — J'en suis persuadé. Deus in adjutorïam meum etc., entonna le directeur, pour commencer les laudes. Je ne pouvais m'empêcher de rire, et le regard furtif que m'adressa le petit abbé, avait quelque chose de si tendre et de si naïf, qu'il m'alla au cœurj de sorte
(43) que je répondis au chevalier avec tirijc sorle de tlibliaclion. Il me disait aussi que f étais belle comuic Tlore^ (juo celle couronne m'allait à ravir; mais qui est-ce qui me l'avait donnée. Pievenant à moi, je répondis, est-ce que ce n'est pas vous? — Mon dieu non.
Quel est Je téméraire qui ose ^ous offnr une couronne ? si je le connaissais. — Eli î mon dieu , voyez un peu le mal qu'il y aurait. — Vous le défendez! raison de plus pour que je lui voue une liaine éternelle. — Ah! monsieur, dit mon petit ahbé, haïr éternellement!
Comment avouer un pareil sentiment?
aimer au-delà des temps, mon cœur le conçoit... — Oui, vous le concevez, mais est-ce Dieu (jue vous aimez ainsi...? — Mon ircre, on n'interrompt pas ses saints exercices , pour se mêler à une conversation mondaine. Vous garderez le silence le reste du jour pour expier cette faute... Mon petit
( 44 ) abbé devint rouge comme un coq, non de honte de sa faute, mais de colère et de jalousie. Celle du chevalier li'était pas moins ardente. Je me trouvais assez embarrassée entre eux deuxj et je me repentais de ma coquetterie.
L'abbé était devenu muet, le chevalier boudait. Je ne savais que faire de mes yeux. Par distraction ils se portèrent sur l'employé des douanes, et voilà sa femme qui lui cherche querelle ^ lui demande s'il a déjà oublié qu'elle a fait sa fortune, que sans elle il aurait encore été dix ans dans les grades subalternes-^ si parce qu'elle n'était pas si belle que d'autres que l'on rencontrait par hasard, t;e n'était pas une raison etc., etc. Enfin, un torrent de paroles, auxquelles le pauvre mari, qui n'avait seulement pas pris garde à moi , ne répondait qu'en haussant les épaules- mais la jalousie de sa femme éveilla sa curiosité. H en considéra l'objet avec at-
tenlion , et il vit en circt que j'étais infiniment plus belle qnc sa Claudine, et il me fit des excuses de tout ce que disait sa femme , qui ne pourrait m'empécher d'être la plus belle personne qu'il eut vue. — Votre compagne , monsieur, n'a sûrement pas voulu parler de moi. Quelle raison aurait-elle?
— Quelle raison? il est bon là : quand je vois vos grands yeux , les plus beaux que l'on puisse voir, fixés sur le visage démon époux pour lui tourner la tête.
— Je vous jure, madame, que c'est par distraction. — Oh! oui, mademoiselle est très-distraite, reprit M. de Florange* c'est par distraction qu'elle s'est coiffé aujourd'hui avec tant de soin , pour placer sur ses cheveux celte couronne j c'est par distraction qu'elle tourne ses regards perfides sur votre époux. Oh! je ne le vois que trop, malheur à celui qui l'aimera. L'abbé ne tenait pas sur sa banquette j tous
(46) les muscles de son visage étaient en contraction 5 il se serrait les poings, se mordait les lèvres , mais gardait le silence. Quanta moi, je dis que si on continuait à me tracasser ainsi , je resterais dans la première auberge, et j'y attendrais une autre voiture. Cette menace effraya M. de Florange. Il me prit la main que je ne relirai pas, et me dit les choses les plus tendres; des larmes coulèrent de ses yeux les plus beaux , après les miens, que Ton pût voir. Un sourire se plaça malgré moi sur mes lèvres, et la paix fut conclue, je lui jurai que je ne savais pas qui avait mis cette couronne dans ma chambre, que je croyais, comme je lui avais dit, que c'était lui. 11 voulut me parler de l'abbé; je lui demandai s'il me croyait folle , de préférer une soutane à un habit mihtaire j que je ne connaissais , ni ne voulais connaître ce petit abbé, dont je ne savais pas même
(47 ) le non). Il mo crut, cl comme je le préférais réellement au séminariste, je DC m'occupai rpic de lui. Je ne regardai pas Tal^bé, encore moins Tcmployé des douanes, ce qui tran(piillisa sa chère compagne, et la journée se passa très-bien.
Le chevalier était cependant, toujours fort triste, quand le soir je m'enfermais avec la nourrice. Si j'avais pu croire que réellement il m'épouserait , j'aurais peut-être prolongé un peu plus la soirée; mais je n'avais pas oublié les conseils perfides de madame La Caille, je me souvenaisausside ce qu'elleavaitdit, en parlant dusous-lieutenant , ces jeunes gens- là, disait-elle , n'épousent jamais; et puis une pauvre fille est bien cm^ barrassée. Je ne fus donc pas j)lus facile que je ne l'avais été jusqu'alors, et peutêtre fis-je bien.
Quant à l'abbé , il cLiitau désespoir, il avait passe une journée cruelle; con-
(48) damné au silence, et ayant sous les yeux le triomphe de son rival , car il ne pouvait plus douter que le chevalier était préféré, il passa la nuit à ni'écrire une lettre de reproches, ce qu'il finissait par ces mots : « Je suis gentil-homme^ je quitterai la soutane et j'irai chercher M. de Florange , et j'éteindrai dans son sang mon fatal amour pour vous, la plus belle, la plus charmante 5 mais la plus perfide des femmes. » Tout le mystère de la couronne de bluet était dévoilé dans cette lettre. Il était clair que j'avais consenti à recevoir son hommage, en me parant de cette couronne. Tout cela était expliqué , sans qu'il fut possible d'y donner un autre sens.
A l'instant de monter en voiture, où l'on sait que le supérieur et ses confrères se plaçaient les premiers , mon abbé s'approche de moi, et vient me remettre sa lettre. Je voyais le cheva-
(49) lier qui suivait tous ses niouvemcns.
Je relire ma main , au luonicnt où il croyait que je l'avançais pour la recevoir; clic tombe à terre, et, avant que j'eusse eu le temps de la ramasser , ou au moins de réloii^ncr pour qu'elle ne tombât pas entre les mains du chevalier, il s'en était empare. J'en éprouvai une grande inquiétude-, maiscomme il ne changea pas de manière avec moi, ce qui me surprit, je me disais, il n'a pas lu la lettre ; l'orage éclatera à la dînée, et j'attendais patiemment. Au surplus, s'il se fàchc, me disals-je, il me restera l'abbé ; et enfin , si tous deux prennent le parti de s'éloigner, Paris est grand, ma marraine voit la cour et la ville* il ne me sera pas bien difficile de les remplacer. Je causai fort gaîment avec M. de Florange ; je regardais à la dérobée le séminariste, qui ne semblait pas s'occuper de moi, ce qui me piquait. Il parlait à ses cama- 1 3
rades, mais en latin, de sorte que je îie savais ce qu'il disait • et je me persuadais que c'était du mal des fera^ mes, car les autres riaient , et le supérieur mêlait quelques mots d'apprO' bal ion.
Enlin nous nous arrêtâmes à Langues , où on devait séjourner. En arrivant, le chevalier me donna la main comme de coutume; mais en entrant dans la cuisine, il dit qu'on lui préparât une chambre, et qu'il dînerait seul- et, sans me donner le temps de lui faire aucune observation , il suivit la servante, qui tenait la clef, et disparut.
Me voilà seule , car dès que celui que l'on aime n'y est plus, au milieu de la foule on se trouverait isolé. Je demandai aussi une chambre pour moi et la nourrice, et je dis que nous mangerions toutes deux. C'était une petite femme douce, et qui avait soin de moi comme ^i c'eût été ma parente. Je
( 5i ) croyais toujours que le clievalier viendrait, soit pour rire avec moi de la lettre du séminariste, que je me figurais être très-ridicule, soit pour me reprocher mon infidélité. J'avais lu dans les romans espagnols que c'était ainsi que cela se passait, mais jcn'ea entendis point parler.
Je dînai toutefois de fort l)on appétit avec la petite nourrice, à q\ii je ive voulus pas laisser payer sa part. Après diner , ni chevalier , ni abbé , pas même l'employé de la douane ne \iiircut; mais un j^ros marchand coutelier, qui allait à Paris pour la foire St.- Laurent (i), et ayant su qu'il y a\ait une jolie personne dans le coche, il s'était fait l'iionneur, disait-il, de venir me voir et savoir qui est-ce (pii avait privé la société du plaisir de me posséder
vO Qui avait litu [xmlaut. l'cLii au faiiiiourg S.ijiil- Lfturcnt.
à dîner. — Rien , monsieur , je suis trèsfatiguée, très-ennuyée de la route, et je désire me reposer aujourd'hui. — Ah çà ! demain vous vous réunirez à la société. — Cela dépendra comme je me trouverai. — Mais, mademoiselle , avec des yeux, un teint comme les vôtres , il est difficile de faire croire que vous soyez malade 5 et vous feriez bien milieux de venir dans la salle, jouera la triomphe et rire, que de rester enfermée dans votre chambre, par le beau temps qu'il fait. — Je n'aime point le jeu. Le beau ou le mauvais temps me sont égaux , et je vais bientôt me coucher , parce que j'ai mal à la tête. — C'est un mauvais mal quand c'est le cœur qui le cause. Un moment d'humeur avec un beau sous-lieutenant qui boude aussi de son côté. Je suis bien sûr que si vous lui faisiez dire un mot, il serait à vos ordres. — Je ne donne d'ordre à personne, et il n'y rien a qui
( 55 ) n'y paraisse, d'après ce que j'ai eu IMioniicnr de vous dire, il me semble, monsieiii* , qu'à votre place , je me hâterais do me retirer. — Eh ! hien , mademoiselle , à la mienne, je vous assure que vous resteriez; car je n'ai ja* mais eu tant de plaisir, que j'en éprouve maintenant en ayant celui de vous \oir< — Mais , monsieur, je tlc'sire etie li^ bre dans ma chambre-, si vous vouliez vous retirer, vous m'obligeriez. — Je n'obhge personne à mes dépens. Comme en vous obligeant, je me désobligerais, je reste. — Alors, monsitur, vous en êtes le maître; moi, je sors; et je pris le bras de la nourrice pour m'en aller, hc marchand barra la porte et dit : un baiser, ou vous ne sortirez pas. J'étais très-leste ; je lui donnai un coup sur le bras, qiii, parla douleur qu'il en ressentit, le força à le baisser. Alors je passai entre lui et le chauibranle de la [)oite, et me voila touk
( 54 ) d'un trait dans la cuisine, où je me plaignis a la maîtresse de l'insolence du marchand forain , qui s'emparait de ma chambre.
L'ofFicier, qui avait toujours été indiflerent à tout ce qui se passait autour de lui 5 parce qu'il était sourd aux coups de canon; et je ne m'en étais pas aperçue, monte néanmoins, et trouve notre marchand en conversation trèsanimée avec la nourrice, qui opposait des argumcns très-expressifs à ceux que le marchand lui faisait. 11 avait déjà reçu quelques gourmades bien appliquées, quand Vliôte et l'officier vinrent au secours de la paysanne , et signifièrent à ce grossier personnage qu'il eut à descendre* et, comme il vo uîait résister , l'officier leva la canne , ce qui enfin le détermina à sortir de ma chambre. Pendant ce temps, je m'étais réfugiée dans celle de l'hôtesse, où peu d'in&tans agrès, je vis entier
M. (le riorangc. Quoi , lui dis-jo , ou ne vous verra donc pas ce soir? — Non, mademoiselle, j'ai des lettres à écrire. • — Me rcndrcz-vous celle (jui mVtait adressée, et dont \ous vous êtes emparé?— Vous l'auroy domain, pas avant. • — Mais, monsieur, cette lettre m'est adressée. • — Voulez-vous , mademoiselle que je l'envoie à madame de Sainl- Evremont ? — Ce serait un mauvais procédé déplus. Au reste, comme il vous plaira ; mais j'aimerais mieux que l'on m'accus:U de coquetterie, car cela se borne là, (]ue d'étro regardée comme un homme qui se fait un jeu d'enlevtîr à une jeune personne sou unique protectrice. Au surplus, je vous le répète, vous ferez comme il vous plaira. Ce ton, mollii'î fier et moitié plaisant déconcerta entièrement Floranj^^e. Il fut im ipstaut sans répondre, .l'en [iroiitai pour I'. qulltrr. Je tus me roiûcrmcr avec la nourrice dans ma cliamhre, où
j'avais dit que l'on nous apportât à souper. f
Le chevalier fit demander à me parler. Je répondis quej'allaisme coucher, ^ que s'il avait quelque chose à me dire, nous nous verrions le lendemain. Je me couchai en effet de fort mauvaise hu^ meur, mécontente de Florange, de l'abhé et surtout de moi. Je dormis mal , et il me sembla qu'à mon réveil , j'étais moins jolie. Je descendis pour le départ, et je ne vis point le chevalier. J'éprouvai un serrement de cœur, qui ne me fît que trop connaître que je l'aurais tendrement aimé. Il avait quitté la voiture et pris des chevaux de poste. L'hôte me remit une lettre cachetée, qui contenait celle de l'abbé. La sienne me disait, entre autres choses, qu'il me quittait , sentant qu'il lui serait impossible de résister à l'influence dames charmes; qu'il ferait la folie de se raccommoder avec moi j que je le trom-
C57) perais le lendemain; qu'il espérait bien ne me rencontrer jamais, me regardant comme la plus dangereuse dos syrtnos. Je le regrettai , il était d'une figure cliarmantc, plein de grâces et de îicntillcsse. Je lus la Litre du séminaristc; elle ne me consola pas du départ de riorange; et je me promis bien de n'avoir aucnn rapport avec lui, le reste du voyage»
11 avait eu , comme je l'ai su depuis, une fort longue explication avec le chevalier: qui l'avait engagé à continuer un état honorable, et (pii lui procurerait un soit tranquille, plutôt que de s'atLather à une très-belle lillc , il est vrai; mais d'une naissance obscure et de la plus grande coquetterie.
Je sais cpiil sni>it ses [)rojets relati- \ement à l'état ecclésiastique ^ je fus long-ten)ps sans en entendre |)arler depuis .