‹ Vie et amours de Marion de LormeChapitre 6 sur 26 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Comme il m'était désagréable de me trouver dans le coche avec ceux qui savaient que ic chevalier to'avait quittée, je jroposai à la nourrice de prendre une voiture de retour, qui nous conduirait à JNogent; que là, nous nous embarquerions dans le coche d'eau; que nous ferions la route au moins aussi vite. Comme elle était la complaisance même, elle accepta ce que je hii proposais. iXous quittâmes sans regret une société qui n'en éprouva pas de notre départ. Nous suivimes le plan que j'avais fait, et nous arrivâmes à Paris. Je défrayai en entier ma compagne, et je con\ins que nous irions reporter ensemble son nourrisson ^ et

(59) fp^cnsultc clic m'amènerait chez madame la comtesse de Saiijt-E\ remont et (jue je lui marquerais ma reconnaissance, à condition qu'elle ne parlerait en rien de nos aventures. Elle me le promit et tint parole.

Me voilà donc dans celte ville, dont j'avais entendu parler si diversement, et que j'avais tant d'envie de eonnaitre^ dans c>nte ville , où j'allais briller d'un grand éclat, pendant quelques années, pour ensuite n'y laisser qu'un souvenir si vague, que ma présence même ne pouvait le rappeler. Est-ce qu'il n'y aurait de solide que la vertu , d'éternel cpic la vérité? Je serais bien tentée de le croire.

Nous étions entrées dans Paris par le faubourg St. Antoine, qui avait été rebâti apn^s cpie Henri IV, (jui 1 avait fait brûler , lors du sicge de celte vilij , l'ut Irancjuille possesseur de la couroime. Il me parut beau et plus beau que toutes les >i!les que

j'avais vues sur notre chemin; ce qui roe donnait une haute idée d'une cité dont les faubourgs étaient si magnifiques. Je ne connaissais pas le faubourg St.-Pvlarceau (i). Les parens de l'enfant que la nourrice ramenait à Paris, demeuraient dans la rue Quincampoix.

Quand je vis ces halles, au miheu desquelles se trouvait un cimetière, dont la terre entièrement remplie d'ossemens, les rejetait pour faire place à d'autres, dont l'infection avait dû être cause des maladies pestilentielles qui ravagèrent plusieurs fois Paris , et en dé* truisirent toutes les anciennes familles, je dis, voilà donc Paris , que l'on vante si fort! Que ses rues sont étroites, mal pavées- l'été, on y étouffe, l'hiver, on ne doit pas y voir clair. Nousentrâmes

(i) Qui tléteamma Baboue à détruire une ville aussi mal hàl'u. C'est dans ce même quartier que Ton trouve les plus beaux monumens de Paris ^,1 église dç Saiûte-GçncN itve et le Jardin-du-Jloi.

( 6i ) dans une petite porto qui conduisait à un passaj^e noir et étroit. Un escalier, où on ne voyait clair qu'au second étage, nous conduisit à l'appartement des parens du petit. INous sonnons :

ils ouvrent : nous entrons dans un appartement bien distribué, encore mieux meublé. I n buiïet rempli de la plus belle argenterie (t), des tapisseries d'Aubusson, au lit, des rideauic de damas, de beaux tableaux, des vases de porcelaine de la Chine. Je m€ crus chez des gens puissanmient riches 3 et comment demeuraient-ils dans un si vilain quartier? Depuis j'ai su que c'étaient de petits bour*^eois, ayant quatre à cinq mille livres de rentes, et dont le mari était inspecteuraux halles. C'étaient de boïHJCs gens qui nous re-

(j) Avaat ce aynimc , on parait les salles à manger avec l'argenlcrie ; cVuit peut-être une Jta causes ^iii faibaicut qu'où les UammtttuiL à set

CufAUS.

eurent à bras ouverts. Il n'y eut pas moyen de les quitter avant le dîner y que l'on s^îrvit peu de temps après notre arrivée. Il était bon et alx)ndant. Le petit ne se doutait guère qu'il était chez ses porens. Cependant la propreté de l'appartement , les glaces , les dorures l'amusaient. On en profita pour faire disparaître la nourrice que l'on avait généreusement récompensée ^ et qui pleura en se séparant du marmot , à qui l'on fit bientôt oublier qu'il avait été nourri de la propre substance de cette femme, et qu'elle l'avait soigné comme une mère tendre^ et c'est ainsi que l'on jette dans le cœur des enfans les premières semences d'ingratitude. Mais je m'aperçois que le lecteur s'impatiente, et qu'il vent me voir sortir de la rue Quincampoix. Je ne demande pas mieux. Le père du petit m'offrit^de me donner le bras jusques chez madame la comtesse

de St.-Evromont , où il avait appris qrre j'allais. Je Tacccplai. ISoiis ne savions pas le chemin de la rnc où cette dame demeurait. iNons traversâmes la rue St. -Denis, et nous allâmes tia^riier les remparts. Nous arrisames dans la rue Barbette, où demeurait ma marraine, dans un foft bel hôtel. Ln suisse, une liNrée nombreuse, des voitures dans li> cour, tout annonçait une maison opulente. Le patron de la nourrice me salua et nous cpiitta.

Tous les valets, qui savaient que je devais venir, me rej^ardèrentavec une eitrème curiosité , et les femmes de la comtesse encore plus. Us ne savaient trop comment m'aijorder; car ils ignoraient encore ce que la comtesse ferait pour moi, et sur (pu 1 pied je serais dans la njaison. Cependant , comme une jeune et belle personne a toujours le premier rang dans la société^ partout où elle se trouve, je vis que

(64) j'en imposais à celte troupe; et qu'elle ne me trouvait, malgré elle, nullement faite pour aller de pair et compagnon avec elle. On me fit entrer clans une petite galerie qui se trouvait entre le salon et la chambre à coucher de la comtesse. Je m'assis. Pour la nourrice, elle n'osait pas. Elle trouvait les fauteuifs si beaux qu'elle ne se croyait pas digne de les occuper, quelque chose que je pusse lui dire, et elle était encore debout quand la comtesse entra. Je me levai et courus à elle. Elle me prit dans ses bras et me dit : <c Ma chère Marianne, que j'ai de plaisir à vous voir, et, s'adressant à un homme âgé, qui l'accompagnait ; — Convenez, marquis, que nous avons là une jolie fillsule. — Elle est d'une, rare beauté (i). Quoi! c'est ce petit enfant qu'il y a quinze ans, nous por-

(i) Je prie, une fois pour toute:, le lecteur, lorst^u'il Yoil ces coiaplimene , de rue pardonner , il je leSi

lames baptiser ? — Lui-nièrne. Ces quiûze ans-là ont fait une grande différence sur nous et sur elle. Elle a i;agné ce (|\îc nous avons perdu. — Cela ne peut être autrement. ■ — Quelle est cette jeune femme, ma petite? — J'en instruisis madauje de Saiut-Evremont, qui sonna une de ses femmes, et dit avec une extrême bonté, ayez soin de la nourrice; elle restera pendant quelques jours à riiotel pour se reposer; clic man«^era avec vous; et vous lui forez voir les curiosités de Paris, y 0 us, ma petite, vous coucliercz dans mon cabinet, et vous ne me quitterez pas. Il faudra faire venir un tailleur pour lui faire un corset et des rob«>^s. » J'étais pénétrée de reconnaissance de tant de bontés, et je me félicitais d'asoir demandé à madame de Saint-Evremont cK' nTappelcr auprès

ecrikj luais il y a si Ion ■;- temps qu'on me K.-, (.likait,que c'est comme s'ils ciibbciit t'tt: aihcsbô à uuu duiiC' Svte de l'auteur.

(G6) La comtesse porta la bonté jusqu'à faire fermer sa porte, pour que l'on ne me vît pas que je ne fusse habillée ; mais , le soir , il vint deux ou trois amis qui ne trouvèrent point que j'eusse besoin d'autre toilette que celle avec laquelle j'étais venue de Balheram.De ce nombre était un conseiller au parlement 5 nommé Desbarreaux, qui était aussi ami de madame deSt.-Evremont. Jamais on n'eut une physionomie qui eut plus d'expression.ll pouvait avoir vingthuit à trente ans • mais le feu du génie qui brillait dans ses yeux lui donnait l'air jeune de l'immortalité. Il me vit avec un sentiment d'admiration 5 car , ne sachant pas qui J'étais , et me trouvant traitée par madame de Saint-Evremont d'égale à égale, il ne se persuadait pas que je n'étais qu'une petite bourgeoise, ayant toujours été élevée à la campagne, de sorte qu'il n'osa paraître épris de mes chai'-

mes ; mais cependant je crus bien , dès le premier instant , (pie je ne Ini c'tais pas indiflerento , et . pour moi, je le trouvai l)icn plus alrnaMe quo M. do Floranj^e et mon petit séminariste • mais je me disais : (( C'est un ma^ibtrat ; il no voudrait pas de la petite fille du j^rcflier delà f>etite \iIIo dcGicz. » Aitjsi nous nous observions fans prosqu'oser nous parler. Doux ou trois jours se passcicnt . pendant lesquels Dosbarreaux prit des informations sur la fdleulo de madame de Saint-Evremont , qui rehanssèrent ses espérances. Les miennes étaient trèsfaibles j car je croyais encore que l'on ne pouvait accepter les soins d'un homme, qu'autant que l'on pouvait l'épouser , et je pensais bien qu'un conseiller au parlement de Paris n'épouserai pas Marianne Grapin.

Quand ma nuirraine , qui me comblait de bontés , njc vil habillée ,

(68 ) elle trouva que ma parure ajoutait encore a ma beauté, et médit : «Vous allez me tourner toutes les têtes j mais, ma petite, défendez votre cœur. Vous serez difficile à marier, parce que je veux que vous épousiez un homme de ma société. J'ai pensé pour vous à quelqu'un qui pourrait vous convenir; mais il n'est pas à Paris dans ce moment. Ce n'est point un jeune homme , mais loin encore de la vieillesse, 11 peut avoir de quarante-cinq à cinquante ans, beaucoup d'esprit, d'habitude de la société ^ où il est fort considéré ; personne ne fait des vers aussi bien que lui (i). — Mais, lui dis-je , madame , vous ne me parlez pas de sa figure. — Ah ! c'est ce qu'il a de moins bien. — Tant pis , madame , de l'esprit , des manières agréables , c'est beaucoup ^ mais , si , avec cela ,

(i) Racine n'existait pas.

i|)n est laid, il faut renoncer à plaire, et , pour épouser quelcpi'un , il faut qu'il vous plaise. — Qu il ne vous dé-

1^ plaise pas; mais, en général , on doit,

[''dans un mari, considérer la beauté comme le moindre avantage. » Je Il osai dire rien de plus; madame de Saint-Evremont m'intimidait , quoi-

^ qu'elle fut la bonté riiémc : elle avait des manières graves qui commandaient le respect. Je sentais que je tenais tout de ses bontés , et que , si je lui déplaisais, elle pouvait tout aussi bien

i me renvoyer à Ballieram comme elle m'avait fait venir ; d'jiilleurs il était

l possible que cet homme qu'elle ne nommait pas me plùtjou que je lui déplusse ; ainsi ce n'était pas la peine de m'opposcr à une chose qui pcut-élrc n'aurait pas lieu. Je la remerciai donc de s'occuper de moi , et l'assurai que jo n'aurais jamais d'autre désir (juc do fliii c ce qui lui serait aj^réablc.

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