CHAPITRE VI
M. Desbarreaux venait très-exactement passer les soirées à l'hôtel, et plus je le voyais , plus il me semblait aimable. La hardiesse de ses opinionî me le faisait regarder comme ur. homme supérieur 5 il était presque toujours en querelle avec la comtesse et M. de Yillarceau , qui soutenaient que ce ne pouvait être sérieusement qu'il osât nier l'existence de Dieu et, comme madame de Saint-Evremon ramarquait que j'écoutais M. Desbar reaux avec intérêt , elle me dit que j< devais me préserver dune semblable opinion. « Est-ce donc , dit-elle , à une créature aussi parfaite que vous, qu'i peut convenir de croire qu'elle est l'efFel
(71) il hosard aveugle ? » J'assurai ma jiotcclucc (|iîc je pouvais prendre ^ pH>isir à eulendrc M. Desl)arreaux souj^nw une mauvaise cause avec autant (l cspi It , mais (jue j'étais loin de parta«^cr son opinion , et cependant , je sni» f forcée de lavoncr) le sentiment d'inj dépendance cpii ^^ermait dans mon âme me faisait trouver, non pas encore que M. Desbarreaux eut raison , mais peut -être désirer qu'il pût me prouver qu'il n'avait pas tort.
Les inquiétudes que ma mère avait eues , que le fds de ma bienfaitrice fut dangereux pour ma vorlu , n'étaient pas fondées. Il se trouva que c'était \m enfant ayant au plus dix ans , mais I joli , et annonc^mt tout l'esprit qu'il eut un jour. Il me prit en amitié, et, dix ans plus tard , il me revit avec plaisir : ce fut toujours en frère.
La nourrice , après être restée quinz(? Jours à Paris, retourna en Franche^
Comte. Je l'engageai à pas.. r par BaH Iheram , et pour l'y déterminer , je lui donnai dix écus que je savais lui suffire pour acheter une vache (i). Ella ne voulait pas les recevoir, disant que c'était elle qui m'était redevable. Je l'y forçai. Madame de Sahit-Evremont me dit de renvoyer à ma mère tout mon trousseau , qu'elle se chargeait de m'en faire un autre} et, comme mon parrain m'avait donné dix louis , en arrivant, j'achetai à ma sœur une robe de taffetas couleur de rose, faite à la mode, et à ma mère, une belle cornette de points d'angleterre, qui venait de la reine 3 à mon père, un manchon d'ours noir avec une ceinture écarlate , et cinquante francs à distribuer entre mes frères, suivant leur âge. J'avoue que cet envoi nie fit plai-
(i) C'était alors le prix de la plus belle vache , qui coulerait à pre'seut Uois cents francs.
•(73) sir. J'aimais encore ma famille , parce (|Lic j'tHais encore di^nc dVUc. Je n'ai pas besoin de dire la joie que Ton ressentit en recevant une lettre de moi et mes présens. Ma mère m'écrivît aussiliU, et me remercia au nom de toute la parenté et surtout en celui de ma sœur , qui était uiuriéc , et se trouvait heureuse. Ainsi , jusque là moa voyage avait été utile à plusieurs, et n'avait nui à personne. Je réussissais dans le monde, et je m'y plaisais. Je voyais chez madame de Saint-Evremont des hommes jeunes encore , mais qui annonçaient déjà ce qu'ils de\ aient être ; d'autres , dont la réputation alors assez brillante , devait être éclipsée par des génies supérieurs, f[ui semblèrent appartenir exclusivement au siècle dont la gloire alla croissant avec celle de Louis XIV. Mais alors Louis Xlll rejouait: c'était im jirince d'une humeur sombre, «jui cependant aimait les arts 1. 1
(74) et les attira à sa cour, où ils trouvèrent dans le cardinal (i) un zélé protecteur. Cet homme, d'un génie vaste^ ambitionnait tous les genres de gloire.
Dur, inflexible, il ne se fît point aimer, et s'en embarrassait fort peu, pourvu qu'on le craignît. Madame de Saint-Evremont, qui me menait toujours avec elle, me le fit voir au moment où il entrait chez le roi. Je lui trouvai une physionomie qui annonçait son génie; mais, malgré ce que l'on a pu dire , il me déplut , et je ne crois pas qu'il eût le temps de s'occuper d'intrigues amoureuses , et j'assure que l'on m'a fait plus d'honneur qu'il ne m'appartient, en prétendant que j'eus celui de ses bonnes grâces; et, s'il fut, comme Mazarin, mon persécuteur, je ne crois pas réellement que la
(l) Quoiqu'il ne fût encore qu'e'vêijjc de Luron , 5'ai cru devoir le de'signer sous le nom de cardinal d* Richelieu , parce que c'est sous ce titre qu'il est connu. !
( 75) jalousie, comme ou l'a dit, en fut la cause. Comment imaginer (ju'uu premier ministre, chargé seul, de tout le poids de l'empire , ait mis quelque prix aux faveurs d'une femme qui ji'avait d'autre mérite que la beauté.
On a voulu sûrement nous calomnier 1 un et l'autre 3 c'est ce que je prouverai plus tard. Peut-être, ce qui donna lieu à celte fable , ce furent les liaisons de M. d'Aubigné, favori du ministre, chez madame de St.-Evremont. Je voyais M. d'Aubigné avec plaisir, jusqu'au temps, où, par une làclie comj)laisance, il deviut l'ennemi de Corneille, parce que, dit-on, ce grand poète n'avait pas voulu faire jouer le Cid sous le nom de son ëminence. La persécution que ce refus lui attira et les sarcasmes de d'Aubigné contre le premier de nos tragédiens, me le firent prendre en haine-, mais ce ne fut que long-temps après le
temps où J'étais chez madame de Saint- Evremont; car Pierre Corneille était aussi jeune que moi, étant né à Rouen, en 1606. On ne pensait pas encore qu'il existât.
Cependant je voyais chez ma bienfaitrice Vaugelas , qui se plaisait à polir mon langage , et Voiture, qui, jeune encore, me donnait des leçons de style épistolaire. Parmi ceux-ci je pourrais encore compter La Chambre, qui fut un des premiers académiciens français, et qui, à cette époque, se faisait distinguer par un jugement sain sur des ouvrages littéraires qui paraissaient.
Chapelain avait neuf ans de plus que moi. Je lui plaisais , et il m'a dit bien des fois, qu'il avait pris sur moi le portrait de sa Jeanne-d'Arc , à laquelle il commençait déjà à travailler, et qu'il acheva bien des années après, et trop tôt encore pour sa gloire. On prétend que ce fut lui qui corrigea les pre-
(77 ) miers vers de Racine; j'ai peine à le croire, et il me semble que cet lionneur fut du à Boilcau , qui se vantait d'avoir appris à son contemporain à faire difTicilemeut dos vers. C/e n'était pas la manière du seizième siècle. La langue était encore barhare, et dans les poèmes, la i ime fait souvent distinguer la poésie de la prose. Cependant je pensais quel(|uefois au poèto dont madame de Saint-Evremont m'avait parlé, presque au moment de mon arrivée^ et je l'attendais, je favoue, avec impatience. Je voyais marier plu* sieurs des jeunes personnes de mon âge, et je trou\ais que ce serait peutêtre le meilleur parti que je pourrais prendre. Quand un jour, en entrant dans le salon , je trouvai ma marraine seule avec une figure assez désagréable, et ayant cnviion trente-six à (]uaranteans, un secret pressentiment me fit penser que c'était là le fameux pré-
( 78) tencîn. Il se leva, et me dit trois à quatre mots très-spirituels , mais avec la prétention de l'être, ce qui a toujours été pour moi un moyen de me déplaire. Cependant, comme je l'ai dit, je me doutais que ce devait être le prétendu, aussi je lui répondis le plus gracieusement qu'il me fut possible. 11 était si enchanté de lui-même, qu'il s'aperçut li peine si je partageais son adnjiralion.
Ma marraine me dit, ma chère petite, voilà M. le président d'Aurillac, plus connu sous le nom de Mainard, dans la république deslettres. Une longue absence nous avait privées du plaisir de le voir. Le voilà de retour, et je voudrais qu'il se fixât auprès de nous.
— Yous êtes bien faite, dit M. Mainard, pour que l'on désire de passer sa vie près de vous, madame, et votre belle amie est un attrait déplus.» — Je compte un peu sur elle pour vous décider.
(79) Je me défendis du mieux que je pus, tn disant (pie c'était à elle seule qu(; de tels hommages étaient dus. Depuis cet instant ce ne fut (jnc compliment récipro(pies (pii nralTadisaient le cœur et je ne puis dire à quel point M. Mainard et ses jolis vers m'étaient insupportables.
M. Dchbarrcaux ^it Lion (jue je ne pourrais m'accommoder du grave président et devint [)lus empressé auprès de moijcequidé[)laisaitfortà celui-ci. A ous m'assuriez, madame, disaiL-il à la comtesse, que la belle Marianne étiiit scnsilJe à ranioni (pi elle m'inspire, et cependant je la ^01S sans cesse occupée de Desbarreaux, homme dont les opinions sont licencieuses, et perdront celle belle et aimable personne. Madame Saint-Evrcmont me lit part des plaintes du président; mais elles me touclièlRit peu. Mon amour pour Dcbbarrcaux aNait ()ris lro[) de force,
(8o) pour me laisser attendrir par son rival. Nous fimies plusieurs mois sans que rien se décidât. Mon père m'écrivait qu'on lui disait que j'était coquette, que je ne pensais qu'à ma toilette; que ce n'était pas là ce qu'on lui avait pronîis. Je ne sais d'où le cher liomrae avait eu ces beaux renseignemens; mais ses remontrances me firent aussi peu d'impression que les plaintes de mon futur.
Desbarreaux ne cessait de me presser de prendre un parti. — ^ Ou épousez-le pour avoir un état , ou acceptez un appartement chez un de mes amis, où vous serez dame et maîtresse — Mais avec quoi vivrai-je?^ — Je vous aime, ma charmante amie, vous m'aimez, qu'avez-vous besoin de vous inquiéter ; ne feriez-vous pas pour moi ce que je serai si heureux de faire pour vous? Affranchissez-vous ami joug qui vous deviendra insupportable. Vil-
larcoau et votre marraine se sont mis en tète de vous laire présidente, vous le serez malgré vous, si vous restez ici, soyez-Ic de bonne volontc, et faites alors ce que font but d'autres. — J'avoue que cette morale me [)arut insupportable. Quoi! par un vil intérêt, je me donnerais à un homme, pour cpii je n'ai nul amoui-, pas même de Tamilié. Ah! je n'ai pas besoin de me soumettre publiquement au jou<^, pour le briser en secret. Je vis bien quelle était l'intention de mon ami, et je la trouvai sans délicatesse , est-ce que l'oubli de toute doctrine rchgieuse conduirait au mépris de tout principe d'honneur? Or, il vaudrait mieux être simple et vertueuse comme ma mère et remplir ses dcNoirs, que d'être citée par l'esprit, le savoir, et mener une conduite méprisable. Non, je n'épouserai [»as M. Mainard.
Pendant que je faisais ces réflexions
salutaires, Satan, qui voulait de moi, amena chez ma marraine un jeune homme, qui était le secrétaire littéraire du cardinal, nommé Desmaretz; il avait dix ans de plus que moi, était d'une figure charmante-, il était riche, et promettait de m'épouser. Celui-là me plaisait, quoique je l'aimasse moins que Desbarreaux , et je sentais que je le rendrais heureux. Je me persuadai alors que ce que j'avais de mieux à faire, était, avant d'écouter les propositions de M. Desmaretz , de rompre entièrement avec son rival. Je me décidai à déclarer à madame de Saint-Evreraont qu'en vain j'avais fait tous mes efforts pour me conformer à ses intentions, il m'était impossible de m'accoutumer à M. Mainàrd; que ses vers étaient très-beaux, mais que son caractère chagrin ne pouvait s'accorder avec le mien , et que je la suppliais de lui dire que je ne voulais pas me marier. Ma-
( 83) dame de Saint-Evremont trouva que j'étais bien décidée pour mon âge; qu'il lui paraissait que , dans ma position, n'ayant rien, je devais me trouver très-hcurousc d'épouser un homme bien né , ayant un état honorable j qu'elle me sij^nifiait à regret qu'il fallait le [prendre pour époux , ou retourner à Balheiani.' — Mou choix est fait; madame, j'aime mille fois mieux retourner auprès de mes parens , que d'épouser un homme que je n'aime point. J'ai quitté la Franche-comté pour ne pas me soumettre au joug du mariage avec un homme qui me déplaisait; la même raison me fera partir de Paris , où je ne regretterai que vous, njadame , et mon parrain. Elle parut décidée à ne [>oint IJécIiir.
INIoi, qui me croyais assurée de lamour de Dcsmaretz, je iTinslstai pas davantage, et le soir je dis à Desburrcaux, je pars jujur Balhcrauj ; madame
(84) de Saint-Evremont me l'a signifié , ou qu'il fallait que j'épousasse M. Mainard. Desbarreaux me dit que mon refus était la chose la plus ridicule ; qu'à ma place il épouserait plutôt le diable, s'il y en a , que de m'en aller au fond de la Comté. • — Eh! bien, lui dis- je , puisque vous voulez que je me marie, épousez-moi. — Je vous aime trop pour cela; et alors il se mit à me répéter ce qu'il m'avait déjà dit plusieurs fois, et qui ne me persuadait pas phis qu^avant.
Je me garde de transcrire ici ses beaux raisonnemens, car ils pourraient bien persuader quelqu'autre. Eh bien , lui dis-je, je n'épouserai point M. Mainard, je ne partirai point pour Ballieram ; car je me marierai à un beau jeune homme qui m'adore, que j'aime moins que vous , mais qui me plaît assez, pour que je l'épouse avec plaisir. — Et vous le nommez ? — Desmaretz.
Et il se mit à rire aux éclats. Qu'est-
(85) donc que ce que je vous dis a de plaisant ? — Oh! ne ni'cnjpechcz pas de rire, j'en élonflcrais. Vous croyez que Desmaretz, (jiii a tout au pins vingtcincj à vingl-ï>ix ans , ricin* , dans la faveur du cardinal, dont il fait les vers, vous épousera ? et que diraient tant de jolies feiniucs à qui il en a promis autant^, et qui en sont toujours demeurées aux accords? Ce n'est pas que vous ne soyez plus belle que toutes celles qu'il a aimées, mais la lli^erté pour Desmaretz , comme pour moi , lui paraît briller de tant de charmes qu'elte éclipse dans son cœur et dans le mien ceux de toute femme, quand il est question de mariage avec elle. — Je trouvai ces propos ceux d'un amaiit jaloux, et je lui disque ce n'étaient pas ses affaires- que, puLS(|a il ne voulait pas se marier, il devait trouver tout simple que je me mariasse à un autre. Il nratsurait qu'il ne s y opposait pas, mal*
qu'il pariait avec moi, une douce nuit contre cent louis, que Desniaretz ne se marierait pas. J'acceptai le pari , bien sûre que je gagnerais-, et il me quitta en disant qu'il me donnait trois mois pour mettre k fin cette aventure.
Je n'avais pas envie de rester ce temps-là chez la comtesse , qui avait blessé mon amour-propre , en mettant à mon séjour chez elle une condition dont toute autre que moi aurait été choquée.
M. Mainard vint le soir comme il avait coutume. Je vis que madame de Saint-Evremont ne lui avait pas parlé.
Alors je l'emmenai dans un petit cabinet , qui rendait dans le salon , et dont la porte on glace resta ouverte , et , l'ayant prié de s'asseoir , je lui appris , avec toute la politesse et les égards possibles , que je renonçais à Flionneur de son alliance , non que je pusse jamais çspérer de faire un aussi bon
(8? ) mariage , mais parce que j'étais persuadée que je ne le rendrais pas heureux, ce Madame la comtesse sait -elle cette décision ? — Oui , monsieur , je lavais suppliée de vous en instruire , mais , voyant qu'elle ne l'avait pas voulu , j'ai pensé que je ne pouvais rien faire de nneux que de vous le dire franchement moi-même. — Quoi ! il est ])0ssiljle que vous me chassiez de votre cœur ! — Mon Dieu ! non , monsieur , car vous n'y avez jamais été.
— Cette mauvaise plaisanterie , mademoiselle , met le comble à l'outrage ; je vaisfaire une élégie où je vous peindrai sous les couleurs les plus noires. — Cela m'est bien é^al : avant qu'elle soit imprimée , je serai à Balheram. — Quoi î vous partez ?— 11 le faut bien , puisque ma marraine ne veut pas que je reste , si je ne vous épouse pas. — Et c'est moi qui en suis cause. Ah î suis-jc assez malheureux ? Mais je vais [)ricr madame de
(88) Saint -Evremont. — C'est inutile , mon parti est pris , et je quitte sans regret un pays où il faut , pour y rester , épouser un homme que l'on estime , mais que l'on ne saurait aimer. — Ainsi doue vous partez ! — D'ici à huit ou dix jours. ' — Non , Je ne puis y consentir^ vous perdre pour toujours , c'est impossible. »
M. Mainard alla sur-le-champ trouver la comtesse , et la suppHa de me garder. 11 ajoutait que son malheur serait bien plus grand , s'il était privé de ma présence. Madame de Saint- Evremont, sans lui répondre, l'emmena à son tour dans le cabinet que je venais de quitter; mais elle en ferma la porte avec soin -, cependant j'aurais été fort curieuse de sa\oir ce que la comtesse lui disait. La conversation fut fort longue. Comme j'étais restée dans le salon, en pensant à Desmaretz,il arriva et parut au comble du bonheur de me
rencontrer seule. Il me parla Je son amour dans les termes les plus tendres, nie jura qu'il ne prisait la fortune dont le cardinal le comblait que par l'espoir de la partaj^er avec moi.
H me pressa de lui permettre do me demandera la comtesse. Je lui dis (jue j'y consentais d'autant j)lus volontiers, que ce serait la seule manière de me faire rester à Paris -Je lui racontai tout ce qui s'était passé depuis deux jours qu'il n'était pas venu. 11 me dit que, dès le lendemain malin , il viendrait nie demander à ma marraine , et , détacliant un fort ])el anneau de diamans , qu'il avait au doi^t , il me pria de l'accepter pour gage de sa foi. Je ne le voulais [)as ; mais il me dit : « Quoi ! vous refuseriez l'anneau conjugal.* — Si c'est ainsi, lui dls-jc, je l'accepte avec la plus sincère rccoiniaissance. « Je le mis à mon doigt ; mais , il était beaucoup trop largo pour moi. Desiuareti
(9o) était grand 5 sa main proportionnée à sa taille , et la mienne très-petite. Je lui dis donc : ce Je ne pourrai pas le porter, qu'il ne soit rétréci , mais je le serrai dans ma bonbonnière 5 en attendant. »
On annonça Yaugelas et la comtesse de la Ferté, Desmaretz me quitta avant que madame de Saint-Evremont fût rentrée , ce qui me fit plaisir. J'aurais été embarrassée , si elle m'eut trouvée tête à tète avec lui. Elle sortit de son cabinet , peu de temps après , avec M. Mainard , qui avait l'air profondément triste. 11 me salua en passant , sans me dire un seul mot. Ma marraine , profitant d'un moment où nous étions seules , vint s'asseoir sur un canapé , où j'étais. Elle me regarda avec bonté, et me dit : ce Mon enfant , j'ai fait une expérience , qui me prouve qu'on ne doit jamais se charger d'une jeune personne qui ne vous est rien.
Heureusement qu'il n'y a pas encore
(ic mal rc'el •, mais votre excessive coquetterie pourrait vous eiiti*aîner plus loin (pie vous ne voudriez. Je me sépare (le vous avec regret ; mais vous serez beaucoup mieux à Baiheraru (pi'ici.
Je suis convenue avec votre [)arrain de vous rendre la somme cpie vous avez laissée si généreusement à votre sœur, et jVcris à votre père cpic j'en doublerais le montant, si vous vous mariez. Je vous donnerai Dorothée (c'était une des femmes de la comtesse), qui fera le voyage avec vous -, j'écrirai «ne lettre raisonnée à votre mère , qui ne vous attirera pas de blâme de la part de vos parens , mais qui excusera auprès d^cux mon changement de résolution. Enfin, dans tous les temps, je ferai pour vous et votre famille ce qu'il dépendra de moi )) Je ne r('pondis qu'en prenant 6a main , cjuc je baisai respectueusement : Je vous r-gn tto , je vous assure; mais cela ne peut être autrement, car je
serais sûrement responsable de votre perte. » Je l'assurai qu'elle se trompait , et qu'avant peu , elle me rendrait justice. — J'en suis persuadée ; mais je ne puis en courir les risques. » Nous n'en dîmes pas davantage. Madame de la Rochefoucault et M. de Bassom pierre entrèrent , et le cercle fut bientôt assez considérable pour que je pusse me retirer dans un coin du salon , où Desbarreaux vint me trouver, ce Le pari tient^il toujours , lui dis-je ? - — Oui , sûrement , plus que jamais. • — Eh bien ! vous avez perdu.
11 vient demain malin , chez madame de Saint - Evremont , demander ma main , et , comme je voyais que Desbarreaux n'en était pas persuadé , je lui dis : c( Connaissez -vous cette bague ? • — -Oui 5 c'est l'anneau que mademoiselle Duménil a donné à Desmarelz pour gage d'un amour éternel.* — Qu'imp orte ! il était bien à lui j il me l'a
CiP)
donné. C'est , m'a -t- il dit , mon anneau de mariage. — OIi î c'est différent, je perdrai mon pari n -cl je voyais snr sa physionomie une lé«;ère expression d'ironie, qui ne me plaisait pas * mais que faire? Il continua à me parler comme à l'ordinaire , me protestant que , s'il y avait (juelqn'un avec qui il aurait désiré d'être marié , c'eut été avec moi , mais qu'il était trop vieux : il venait d'avoir vin^r-sept ans. ce A quel âge est-on jeune, lui dis-je,si on ne l'est pas au votre ; mais vous n'aimez qu'à dire desclioses que vous ne pensez pas, et, pour peu que vous avanciez une opinion bizarre ^ voilà tout ce que vous voulez; mais enfin cela m'est bien égal , car je renonce à vous de très-bon cœur, et vous ne serez plus que mon ami , comme vous l'êtes de Desmaretz.
• — C'est encore ce cjue je ne puis vous accorder ; et , si je m'embarrasse assez peu qui vous c'i ouscroz , je n'en veux
(9^M pas moins avoir la première place dans votre cœur. • — Est-il possible que vous ayez cette espérance , et moi , je veux aimer mon époux de toute mon a me.
• — Tant qu'il vous plaira. • — Il me plaira toujours.» — Il sera donc d'une espèce bien rare.
Madame de Saint-Evremont , qui daignait prendre encore beaucoup d'intérêt à moi , n'aimait pas à me voir causer si longuement avec un homme , dont les principes lui étaient connus \ et qu'elle n'aurait pas reçu chez elle , si elle ne lui avait pas dû de la reconnaissance pour les soins qu'il s'était donnés pour elle dans une affaire qu'elle avait gagnée au parlement , et dont M. Desbarreaux était rapporteur. Elle craignit qu'au moment de quitter Paris, il ne jetât dans mon ame des semences de perversité qui germeraient peut-être même dans mon village. Elle m'appela, me fit prendre son jeu à une partie
( 95 ) J'Onibre, ce qui m'amusait médiocrcnioiit , M. Mainard ne parut point à souper, ce qui étonna , car on était habitué à le voir me faire sa cour, et on le regardait comme devant être mon époux. On me plaisanta sur son absence.
J'y répondis très-gaîment , ce qui déplut à ma marraine. Elle ne concevait pas comment je pouvais avoir l'air si heureux , en renonçant à la situation aisée qu'elle m'aurait assurée , et à sa société. Elle me trouva ingrate ; mais elle avait tort , puisque je me faisais un grand plaisir do rester à portée d'elle , quand je serais mariée avec Desmaretz , et je me disais : (c Elle me juge mal dans ce moment-ci ; elle changera d'avis , quand mon ami lui apprendra ses honorables intentions.