‹ Vie et amours de Marion de LormeChapitre 8 sur 26 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Je passai une nuit très-agitée , je pensais à Desaiaretz, je le trouvais fort aimable. La faveur dont il jouissait auprès du cardinal , et sa fortune en faisaient un parti très-avantageux pour moi; mais j'étais fâchée que Desbarreaux n'eût pas pu se ployer au joug du mariage, car, dans le fond du cœur, je l'aimais mieux que son ami, et je l'aurais préféré à lui , quoique moins riche ^ mais je n'avais pas le choix. Je me levai néanmoins de fort bonne heure. Il me semblait que c'était un moyen d'avancer la démarche queDesmaretz m'avait promis de faire auprès de la comtesse. J'étais descendue dans le jardin de l'hôtel , et je m'y livrais

à toutes mes rêveries, lorsque j'en fus tlrt'e par Icspasfl'nii cheval, qui entrait dans la cour : elle n'était séparée du jardin que par une grille, de sorte quo je vis Dcsmarctz descendre d'un trèsbeau cheval andaloux , dont Son Eminence lui avait fait prcscnt,ou qu'il a^ait troqué contre un sonnet en I honneur de madame la maréchale d'EflTiat, mèro du malheureux Cinq-Mars , qui , peu d'années après, mourut, étimt encore plein de vie, de santé et de *^loire, soit de guerre , soit d'amour. Cotte maréchale m'a fait assez de mal , pour que je confirme les bruits qui passèrent sur son compte , touchant ses liaisons avec le cardinal , quoi(pi'au fond du cœur, je n'en croie rien; mais comme me voilà loin de mon sujet; de quoi était-il question ? Je m'en souviens maintenant , du cheval donné à Dcsmarctz par Son Eminence , et d'où je le vis descendre. J'eus peine à contenir ma joie , 1. 5

(98) en lui trouvant tant d'exactitude à tenir la parole qu'il m'avait donnée.

Il entre dans le vestibule , et monte l'escalier qui menait a l'appartement de madame de Saint-Evremont. Je crus que je devais remonter et me t^nir dans le salon , afm de pouvoir apprendre sur-le-champ ce qui m'intéressait aussi vivement. 11 fut peu de temps avec la comtesse , et , en sortant de chez elle , je fus bien désespérée , quand il me dit , les larmes aux yeux : ce Ma chère Marianne, nous sommes perdus , si vous ne m'écoutez pas ; je serai chez Dorothée à minuit » , et il sortit. Je restai confondue. Que signifiaient ces paroles ? Madame de Saint -Ev rem ont s'opposerait-elle à mon mariage? Mais qu'importe ! je ne dépens pas d'elle , je partirai, il viendra me joindre à Ba- Iheram , mon père et ma mère seront charmés de ses manières , de son existence et surtout de sa fortune : ils ne

(99) balanceront pas à me donner à lui , et , quand nous serons mariés , nous reviendrons à Paris. Je suis fort aise qu'il me donue le moyen de causer en lil)crté avec lui , mais comment a-t-il trouvé celui de mettre Dorothée dans ses intérêts : voiJà ce que je saurai cette nuit. Je rcmouLii dans ma chambre, et je ne parus (ju à liieure du dîner. INIadame de Saint-Evremont ne me parla pas de la visite de M. Desmaretz, ce qui me parut tout simjjlc, d'après ce que celui-ci m'avait dit. Elle fut toujours bonne, caressante avec moi.

Je n'avais pas vu M. de Villarceau , depuis ma rupture avec Mainard. Il vint diner ce jour-là chez ma marraine; il me scrmoua lon^-temps sur mou humeur indépendante, (c 3Jadamc de Saint EvremouL, lui dis-je, ne me devait rien. Elle a eu la boute de m'approcher d'elle , de me traiter comme '>a j)roprc iille ; j'en conserverai toute

( l^o ) ma vie une grande reconnaissance. A présent, sans que je puisse en deviner la cause, elle me renvoie. Je n'en murmure point : cependant, monsieur le marquis, quand je serai arrivée à Ba- Iheram , je vous demanderai la permission de vQus écrire. Alors , je vous ferai part d'une chose que je dois taire, et qui suffira peut-être pour me justifier à vos yeux. — Dites- la tout de suite, reprit madame de Saint Evremont, avec beaucoup de vivacité, dites.... Vous cliercbez à me brouiller avec M. de Yillarceau; ce n'est pas assez d'être coquette , il faut encore que vous soyez méchante.- — Epargnezmoi, madame, des épithètes offensantes, je suis assez malheureuse de vous avoir déplu , puisqu'il faut que je me sépare de vous et de mon respectable parrain. En disant cela , jesaisissa main que je baisais avec la plus vive tendresse. Des larmes mouillaient mes

( loi ) paupières; il n'y a aucun a^o oh la beauté ne fasse impression sur un homme, surtout si elle paraît mallicureuse. Le bon manpiis me |)nt clans SCS bras, me serra contre son cœur :

pauvre petite, tenez , comtesse, je suis fâche qu'elle parte. iN'y a-t-il donc aucun moyen «.rarranf^cr tout cela ? — • Non, monsieur le marqnis, il faut (pie je parte, cela est nécessaire el à ma justification et à mon bonheur. — Je ne vous comprends pas. — > Ma première lettre, mon cher parrain, vous en convaincra. Madame de Saint- Evrcmontdit au marcjuis, je ne vous conçois pas; c'est vous qui avez voulu..., et à présent vous en êtes fâché. Prenez-la chez vous , madame de Yillarccau en sera enchantée. • — Non , madame , je ne veux aller chez personne ; je pars ; et si je reviens jamais à Paris, ce sera avec un époux digne de mon choix et de vos bontés.

-—Il est certain, reprit avec aigreur la comtesse, que l'on trouve des maris tant qu'on en veut. — Elle est assez belle pour cela 5 interrompit le marquis.-^ Oui , dites le lui sans cesse 5 c'est vous qui l'avez perdue ; vous en serez responsable devant Dieu.

J'ai toujours pensé que la grande colère de la comtesse contre ma coquetterie, avait son principe dans la jolousie que je lui inspirais. Le marquis ne pouvait plus lui dire , vous êtes jeune et belle; il lui était désagréable qu'il me le dît sans cesse, et qu'au fait elle n'était pas fâcliée que je quittasse Paris. Ses vœux, ne furent point remplis, comme on va le voir.

Quand on eut fini les parties, on laissa à madame de Saint - Evremont la liberté de se retirer. J'en profitai pour m'enfermer dans la cbambre où je pensais bien que Dorothée me viendrait trouver; en effet celte

fille ne tarda pîis. Elle vinl et inc conta que Desnîa relz Pavai t . ISSU i(';e qu'il ni'a- «lorait cl qu'il voulait tnc Taire le plus l)cl établisscnicnt ; fjuc madame do Siiinl-Ev renient s'y étant opposée, il avait un parli à in<} pioposcr, qui sûrement nie coiiN itudrait * et que c'était pour en conférer avec moi. qu'il m'avait demandé un rendez-\uus. Il est dans ma cliauibrc, et il vous attend.

Je sortis avec Dorothée. En entrant dans sa cliamhrc, je vis Desmaretz qui se jeta à mes genoux, et me témoignu une si vive tendresse, que je crus un moment que je la partageais. — 11 me (lit (pic, ne pouvant m'ohtcnir do ma marraine , il ne voulait devoir son bonheur (ju'à moi seule. H m'expliqua ce cpril Gdlait faire, pour lui prouver mon amour. J'y trouvais de grandes dillu'.ilu's , mais il m'éî ourdissait par tout ce qu'il me «lisait tant en vers qu'en prose , par mille innocentes ca-

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resses, qui troublaient mon imagination.]! me fit voir l'ë crin qu'il m'avait acheté, et qui me parut magnifique, et donna aussi ordre à Dorothée de m'acheter des robes d'étoffes d'or et d'argent, les plus belles dentelles, le plus beau linge, et il donna devant moi un sac de 5oo louis. Je l'assurai que c'était beaucoup trop. ' — Rien de trop beau pour parer l'autel où l'on sacrifie. Enfin la nuit entière se passa à prendre tous nos arrangemens. Rien n'était oublié. Dorothée, qui restait a mon service, avait, outre ses gages, une pension viagère de trois cents francs. Enfin , jamais époux ne fut plus magnifique. 11 voulut que je gardasse l'écrin. J'y consentis, je le regardais comme mon mari , et je me faisais une grande joie de faire payer le pari de Desbarreaux et de venir rendre une visite à ma marraine, avec mes beaux habits, mes diamans et mes

( io5) dentelles. Il m'avait dit qu'il faisait habiller ses gens à neuf, et qu'il m'avait acbeté un beau carrosse et deux magnifiques chevaux. Tout cela me tourna tellement la tète, que je ne lis aucune observation. Nous ne devions pas nous voir d'ici au jour oii je devais repartir avec Dorothée , par le fameux coche de Besaiir.on, pour retourner à Balheram. Huit jours sans le voir, me paraissaient bien longs; mais c'était indispensable, pour que l'on n'eût aucune défiance. Je rentrai dans ma chambre. Je me mis toute haljillée sur mon htj mais l'enivrement où m'a\ait jetée tout ce que mon aimable ami m'avait ilit, ne me permit pas de dormir.

Le matin, madame de SaintEvre mont, qui avait encore sur le cœur les con)phmens et les caresses cjue son >ieil ami m'as ail faits, me fit dire de passer dans sa ehandjic; et me parla

( io6) ainsi : (( J'ai réfléchi, Marianne, que la saison s'avance, et qu'il vaut mieux que vous partiez quelques jours plus tôt. J'ai dit à mon valet-de-chambre de retenir vos places pour mardi. « Je me souvins aussi que c'était un mardi que mon père avait voulu que je me misse en route. Allons, dis-je, ce jour est consacré pour moi aux voyages; mais heureusement celui-là ne sera pas long.

Elle ne savait pas, ma clicre marraine, tout le plaisir qu'elle me faisait en hâtant ce bienheureux départ. Je chargeai Dorothée d'en prévenir M. Desmaretz, et elle me remit le billet le plus passionné , où il exprimait sa félicité de voir avancer son bonheur de quelques jours. Desbarreaux vint le soir , et j'évitai de lui parler. Je craignais de me trahir. Je ne savais pas s'il était du secret. Il me dit sculeaient : Eh ' bien, le pari? — 11 est perdu. * — Oui , pour vous. ■ — INon 5 cher Desbarreaux, pour

( Jo? ) voiis-niOme: mais talsons-nons, on pourrait nous écouter. Je vous dis seulement que M. Desmaretz vous attend jeudi à souper , rue des Tournelles. — Je m'y rendrai, et nous n*en dîmes pas davantai^e.

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