II
i78 VIE ET AVENTURES
élévation. Je ne sais ce qui se passe entre vous; je ne vous le demande point, ce ne sont pas mes affaires, mais je u*ai à vous dire que ceci : Prenez garde !
Une autre fois, nous étions allés voir une colirse au bois de Boulogne, entre M. Le Grand et le maréchal de Bellefonds, sur des chevaux allant vite comme des éclairs. Il y àtftit trois mille pistoles de paris, et je m'en étais mise. LWîun, qui ne me parlait plus depuis plusieurs semaines, s'approcha tout-à-coup de moi.
*~ Madame, me dit-il, pouf qui êtes vous?
•^ Et vous, monsieur 1
-^ Ce n'est pas là répondre, c'est m*inlerroger.
— Je ne suis pour personne que pour ce beau cheval gris {>Otnmelé qui piaffe là-bas.
— Eh bien ! j'en suis bien aise, car c'est aussi mon avis. Je l'ai vendu l'année dernière à M. Le Grand, comme le tneilleui* et le plus rapide que j'aie jamais vu ; il doit certaineiment devancer l'autre et de beaucoup.
Je répondis qu'il avait raison. Ceci est simple, n'est-ce jpàs ? Il en résulta presque un duel. Lauzun, mal monté un autre jour, prétendit que j'aimais M. Le Grand, à cause du chevalier de Lorraine dont chacun savait que je raffolais. Que je l'établissais de force chez Monsieur pour en être plus à portée, et la première fois qu'il le rencontra, le railla de telle sorte que le chevalier de Lorraine lui dit de son ton suprême d^ grand seigneur :
— Allons donc! monsieur de Lauzun, vous voudriez ftifl^ croire que je suis heureux à vos dépens ; heureusement 8û sait que je n'ai besoin de personne pour cela, et l'on
n'ignore pas de quoi nous sommes capables tous les deux. Tenez-vous donc tranquille et soyons toujours bons amis. Lauzun faillit en crever de colère, mais il se tut; le chevalier de Lorraine était de ceux qui tuent et avec le poison et avec l'épée, mais surtout avec la langue.
On commençait alors à se sentir à la cour de différente3 intrigues. Nous en avions chez Monsieur de très-marquantes et de très-curieuses, dont je veux parler tout de suite, pour venir aux autres. Le maréchal de Graucey avait deux filles : madame de Marcy, Taînée, mariée et assez jolie ; madame de Grancey, la cadette, dont j'ai parlé déjà, chanoinesse et délicieuse personne, d'un esprit plein de finesse, qui visait très-haut et qui pensa tout d'abord à se faire favorite. On appelait ces deux sœurs les anges, je ne sais pourquoi, à moins que ce ne fût par opposition, car elles n'oubliaient point qu'elles avaient un corps, et rien n'était moins quintessencié que leur esprit.
M. de Villarceaux était leur oncle, il imagina un jour que le bruit courait fort d'un caprice du roi pour l'une d'elles, il imagina, dis-je, de prier Sa Majesté de ne se servir que de son intermédiaire en pareille circonstance. Le roi n'en fit que rire et le tourna fort bien en ridicule de l'office qu'il
proposait. Il en fut pour sa courte honte; à dater de ce jour, le roi en rit avec les dames et ne regarda plus mesdemoiselles de Grancey, ce dont elles furent enragées.
Madame de Marcy en prit son parti et chercha ailleurs, madame de Grancey le prit ainsi, mais n'ayant pu avoir la première place elle voulut la seconde, et tourna ses visées du côté de Monsieur. Cette intrigue est très-curieuse et peint bien notre cour et notre prince; je la sais d'original, puisque j'y ai été mêlée. La voici dans saréalilé; qu'elle n'étonne point, en pensant aux personnages et à leurs façons de prendre la vie, selon qu'ils voulaient qu'elle fût.
Un matin, j'étais seule chez moi, de fort bonne heure, on m'annonça madame de Grancey ; bien que nous nous vissions souvent, elle n'avait pas l'habitude de venir à des moments aussi intimes, j'étais à ma toilette, je la reçus néanmoins, sur ce qu'elle insista et assura qu'elle me voulait voir pour des raisons particulières.
— Surtout que madame de Monaco soit seule, dit-elle à Blondeau.
Elle entra très-simplement mise, en noir, selon son état, avec son cordon bleu, son voile très-épais et sa croix en évidence, comme un porte-respect. Elle s'extasia sur ma maison, sur mon cabinet, sur ce qui m'entourait, et sur moi-même, si bien que, ne voulant pas être sa dupe, j'interrompis le compliment là et je lui dis en riant :
— Madame la comtesse, vous me flattez, c'est que vous voulez quelque chose.
— Eh bien, oui, je veux quelque chose; je veux beaucoup, je veux que vous me parliez franchement >Bt que vous me considériez comme une amie»
— Madame, je ne fais pas de promesses sans savoir sj je les pourrai tenir. Parlez d'abord, nous verrons ensuite.
— Je ne ferai point de préambule ; avec une personne comme vous, il faut aller droit au but. Monsieur vous § aiiïiée?
J*éclatai franchement de rire, elle ne s'en déconcerta pas et rit avec moi.
— Je vous comprends, reprit-elle, mais vous me devez comprendre aussi, et je répète ma question : Monsieur vous a^mée? ^
-^Oui.
— Vous aime-t-il encore?
-r De cette façon-là, il pourrait m'aimer toute sa vie, cependant il y a renoncé, -r A't-il d'autres vues ailleurs?
— Pourquoi me demandez-vous cela? Est-ce qu'en vertueuse personne vous voudriez attirer ses vues de votre côté?
— Je vous le dirai plus tard, répondez d'abord.
—5 Madame, vous qui depuis trois mois vive? dans l'intipté de notre prince, vous en savez plus que moi là-dessus.
Elle sembla un instant déconcertée de ma clairvoyancCi ensuite, prenant uû grand parti :
— Ma foi jurée ! madame de Monaco, je vous dirai tout. Je ne vais pas commencer par un appel à votre bonté et à votre discrétion. Je sais que vous avez trop d'esprit pour être bonne, et que vous me garderez le secret tant qu'il vous sera avantageux de le faire , ainsi, passons.
J'aimais cette façon d'agir, j'en témoignai ma satisfaction, fXjG promis tout ce qu'elle voulût.
— Je Qç. ^uis ni prude, ni aieutenae) madame, et je voiuf
avoue tout naturellement que j*aime M. le chevalier de Lorraine, et que je suis aimée de lui.
— Âh ! bah ! fis-je comme une étonnée, et la pauvre Fiennes, et son enfant !
— L'enfant est chez madame d'Ârmagnac; il y est traité en perfection, et le chevalier l'aime beaucoup. Quant à mademoiselle de Fiennes, il Ta guérie de sa constance d'emprunt, en lui disant simplement ceci :
c — Mademoiselle, nous nous sommes aimés, nous ne c nous aimons plus, les immortelles flammes ne sont ni de « notre âge, ni de notre condition. Ce n'est pas une raison c pour nous croire obligés de ne nous voir point, ou de « rester en face l'un de l'autre comme des gens qui n'ont € rien à se dire. Qu'il n'y soit plus pensé ; revenons comme « avant notre intime connaissance; le voulez-vous? — Vous « avez là un joli petit chîen, qui vous l'a donné? »
— Le compliment était un peu dur, en effet, elle l'a dû comprendre.
— Elle l'a compris. Le chevalier m'appartient maintenant, sans rivalité, nous ne pensons qu'à nous aimer toute la vie.
— Ah ! madame, quelle entreprise ! Gomment le chevalier peut-il songer seulement que l'on aime ainsi ? Quant à vous, vous débutez. ..
— Je ne me fais point d'illusion, soyez tranquille, ce toute la vie est subordonné aux accidents, aux événements prévus et imprévus de cette cour. Cependant, comme nous nous convenons fort, comme nous nous trouvons heureux de nous convenir, nous serions très-aises de trouver un moyen de nous convenir le plus longtemps possible.
— Aia bonne heure! voilà qui est parler.
— Monsieur aime infiniment le chevalier de Lorraine. Je m'inclinai en signe d'assentiment, je ne pouvais faire
ni plus ni moins. »
— Si Monsieur voulait m'aimer également, si j'étais reconnue comme l'objet de ses soins, ne pensez-vous pas que mon crédit, ma positicm, établis de cette manière, deviendraient inattaquables? Ne pensez-vous pas que vous, le dievalier et moi réunis, rien ne pourrait nous abattre et que nous serions tout-puissants?
Je compris pourquoi on me parlait franchement et d'où venait toute cette belle amitié ; je me tins sur la réserve; je la vis venir.
— Pourquoi me faites-vous l'honneur de me joindre à M. de Lorraine, s'il vous plaît ?
— Et Madame? me répliqua-t-elle naïvement. Nous l'aurons contre nous, si vous ne la disposez point. Vous seule savez la conduire et la diriger.
C'était la seconde Madame, la princesse palatine, mariée depuis peu alors et munie de l'exécration la plus cordiale pour le chevalier de Lorraine, qui rentrait à la cour; elle était convaincue, ainsi que nous tous, qu'il avait tué la première Madame, et ne se souciait point de ce sort-là.
— Cet homme, disait-elle, sue le poison comme nous suons de l'eau.
Le chevalier n'ignorait point cela, madame de Grancey non plus, on me savait toute-puissante sur son esprit, on savait que je le dirigeais dans des voies inconnues pour elle, mais où elle marchait très-fermement. C'était une autre femme que la première, bien moins aimable, bien moins
286 tlE ET AVENTUBES
charmante, mais bien meilleure Elle était solide en amitié, elle était franche, et Ton était sûr d'être avec elle ce que l'on paraissait. Cependant elle avait ses idées dont elle ne se départait point; celle du chevalier de Lorraine était di) j nombre ; je ne voyais guèfe de moyen de Ten faire changer, récoutais pourtant, Tintrigue m*amusait.
— Ah! oui, repris-je d'un air innocent, il y a Madame. C'est que, je ne vous le cache pas, elle a, elle a. . .
— Une singulière aversion pour le pauvre chevalier, qu'elle persiste à croire coupable d'un crime. . .
— Dont je ne doute pas non plus, je vous en .avertis. .
— Ah! madame! quelle calomnie !
— Madame, vrai ou non, le fait est certain pour Madame^ elle a peu d'envie de recommencer la tragédie de Saînt- Qoud, je vous le promets.
— Elle recommence la comédie, en attendant.
— Comment?
— Madame de Monaco, vous êtes l'amie* de Madame j vous vous croyez bien avant dans ses secrets, cependant nous en savons plus long que vous encore.
— Les secrets de Madame sont faciles à deviner.
— Pas tant! pas tant! demandez-lui avec qui elle se promenait à Saint-Gloud, il y a trois mois, jour pour jour, à minuit, près de la grande cascade.
— A minuit. Madame est toujours couchée.
— Elle ne l'était point ce jour-là, priez-la de se le rappeler; priez-la de se rappeler aussi que la personne qui l'accompagnait passait son bras sous le sien.
— C'était Monsieur ! m'éçriai-je étonnée.
— Ce n'était point Monsieur, c'était le frère c(e Monsieur.
— Le roi !
— Oui, madame, le roi, qui eut cette nuit-ià un entretien avec sa belle-sœur, que celle-ci n'oubliera jaaiais et qui Ta fait bien pleurer.
Je tombais de mon haut, tout ceci m'était complètement inconnu; je pris le parti de nier, afin de ne rien comprcmettre. La fine mouche s'aperçut qu'elle me touchait, et, avec un demi-sourire, sortant de sa poche un ps^ier, elle me le présenta.
"^ Lisez, madame.
Je lus :
€ — Relation véritable d'un entretien à Saint-Gloud, c entre deux très-hauts persojmages, plus parents qu'ils ne c le voudraient.
c La dame est sortie de son appartement à minuit et c toute seule, avec une femme de chambre de son pays, la f seule qiii sache ses secrets. Elle s'est dirigée vers l'allée c qui domine la grande cascade où un cavalier, qu'elle a c salué profondément, l'attendait sans la moindre suite. Us c se sont éloignés de la suivante et le cavalier a passé son i bras sous le sien.
t — Madame, a-t-il dit, j'ai voulu vous voir en particut lier, parce que ce que j'ai à vous dire doit être dans votre t plus intime secret.
c — Soyez assuré que je le garderai bien, sire.
« — Je le sais et je n'en suis pas en peine, mais je ne voulais pas qu'on soupçonnât même cette entrevue.
t — Je vous réponds de Grunchen.
c — Madame, dites-moi, ètes-vous heureuse avec mon t frère?
c La dame soupira et ne répondit point.
c — Avez-vous donc à vous en plaindre?
c — Non, sire, mais je n'ai pas à m*en louer non plus; c si je l'avais' connu comme je le connais, je n'aurais jamais c consenti à mon mariage.
c — A-t-il de mauvais procédés pour vous? " « — Ii^on, mais il n'a pas ceux que je devais attendre « de lui.
c — Vous ne l'aimez donc point ?
€ La dame eut un second moment d'embarras, plus proc nonce que l'autre, et puis elle répondit brusquement :
c — Non, pas comme eu mon pays on aime le mari que c Dieu vous a donné.
c — Madame , j'ai une grftce à vous demander.
t — Amoi?
c — Oui, et qui dépend de vous seule. N'en aimez jamais ~ € d'autre, malgré le juste mécontentement où vous êtes, ne c me faites pas ce chagrin-là.
'' « — Je n'ai pas besoin qu'on m'apprenne mon devoir, c monsieur.
€ — Je sais que vous le connaissez et que vous le remc plirez bien, mais quelquefois on n'est pas mattre; je le c sais bien, je le sais par moi-même. Madame, promettez- < moi que mon frère n'aura point de reproche à vous faire, € promettez-le-moi! •
c — Je n'ai pas besoin de vous le promettre, comment « en pouvez-vous douter?
€ — C'est que je vous aime, je vous aime beaucoup, je c vous aime plus que madame Henriette, parce que vous c êtes meilleure et plus franche.
DE LA PKINCESSE DE MONACO USè
c — Sire, je ne suis pas belle comme madame Henriette^ il s'en faut, je sois laide et commune, je ne Tignore pas. Il est inutile de me faire recommander la sagesse, car^ excepté quelques ambitieux de ma qualité, personne ne chercbera à me la faire perdre, c — Vous TOUS trompez, madame, vous êtes fraîche et blanche, et Ton vous trouverait fort à son goût, si Ton osait.
c La dame n'a point répondu et est demeurée interdite. Ils ont encore fait plusieurs tours d'allée. Ensuite il l'a quittée en lui baisant la main. La dame est restée quelques instants après lui, sa suivante l'a rejointe, et elle a dit en allemand, les yeux pleins de larmes : t — Ah ! ma pauvre Grunchen, il sait bien que je l'aime plus à lui tout seul que le reste du monde ensemble, mais cette amitié-là serait coupable, si je la lui disais. Que n'est-il mon mari ! et que ne puis-je lui ouvrir mon cœur et mes pensées ! Je sens que je serai toujours malheureuse i(i, car je le verrai entouré de ces jolies poupées qu'il me préfère et que je dois désirer qu'il me préfère toujours. Pourquoi ne suis-je plus en mon cher pays? »
Après avoir lu ces quelques lignes, mille choses qui m'avaient échappé se présentèrent clairement à mon esprit. Je sentis qu'on disait vrai, que j'étais jouée et que mon pouvoir sur l'esprit de Madame n'était pas ce que je croyais. J'en eus un mouvement de dépit qui me porta à la vengeance.
— Montrez ce papier à Madame , vous verrez qu'elle ne niera point, madame la princesse, mais faites-lui compren- II. 47
TIS ET ATttrrtHEft DE LA I^111NG«6SB DE HOMAGO.
dft «h mftine temps qu*il en existe plusi^m copies, et que MoiUMear, si jaloux de ses droits. . . **
«^ C'est bien, soyez tranquille, et laissez-moi foire. Tao- Mpie la Ugue, et Madame apprendra que Ton me doit des égards.
Madame de Grancey me quitta là-dessus. J'eus le soir même avee Madame une explication dans laquelle je ne la ménageai pas. Elle pleura beaucoup et finit par me tout avouer. Elle aimait le roi, elle rayait aimé du premier jour de son arrivée ^ et rien ne pouvait lui faire oublier cette impression.
> -*- Je ne sais comment ces méchantes gens ont découvert ce que je me cache à moi-même, mais puisqu'ils ont mon Mcret, il faut me taire aussi sur leuï*s vilenies. Ah! que je . bais cette cour, où Ton ne saurait être soi-même sans cùsûr promettre son bonheur et son salut. Il y faut toujours men^^ tirl Et je n'avais jamais menti.
A dater de ce jour, rien ne se fit au Palais-Royal que par madame de Grancey, le chevalier et moi. Monsieur me sut gré de ma liaison avec ses favoris, et il redevint pour moi comme dans nos beaux jours. Le Palais-Royal était un étrange lieu ; le bon sens de Madame y tenait le haut bout pour les choses essentielles; quant aux petites, elle les abandonnait à notre direction et n'en parlait jamais que forcée. — Madame de Monaco, me disait-elle dans ces occasions, délivrez-moi de ces gens-là; faites ce qu'ils veulent et obtenez qu'ils ne m'empoisonnent pas. C'est .une vilaine mort, elle me serait plus vilaine encore si je la recevais de leurs mains.
Monsieur lui montrait de la déférence pour en obtenir la liberté ; et connue elle ne l'aûnait point, elle n'était pas difficile à contenter sur ces chapitres. Mais dans les occasions de famille, il la consultait toujours et elle le guidait bien.
S9f VIE ET AVENTURES
Je me soaviens d*an grave événement arrivé à ThAtel de Gondé , pour lequel M. le prince vint prendre les avis de Monsieur, avant d*en référer au roi, et si Ton eût cru Madame, tout se serait passé autrement.
Reprenons les choses de plus haut.
M. de Turenne était fort épris de madame de Goëtquen, laquelle le trompait jolimeut pour ce même chevalier de Lorraine , que toutes ces dames s'arrachaient. Le héros contait tout à sa maîtresse, et celle-ci contait tout à son cher amant, lequel contait tout à Monsieur. C'est ainsi qu'il apprit le voyage de la première Madame en Angleterre, que le i*oi voulait lui tenir soigneusement caché. J'ai vu entre les mains du chevalier un portrait de M. de Turenne, qu'elle avait en bracelet , et que madame d'Eibeuf lui a fait redemander après sa mort ; elle n'eut garde de le rendre et dit qu'elle l'avait perdu. Jamais homme ne fut moqué comme il le fût par cette femme, parfaitement sotte et ridicule, du reste, quoique belle et amusante. Je la vois encore arrivant chez la reine en jupe de velours noir, avec ses grosses broderies d'or et d'argent et un manteau tissu couleur de feu, or et argent. Cet habit avait coûté des sommes folles, et lorsqu'elle l'eut bien étalé ce jour- là, tout le monde cria qu'elle était mise coiûme une comédienne et elle n'osa plus le remettre.
Le cheVlstlier de Lorraine avait pour principe que tout était bon et qu'on ne devait se brouiller avec personne. Il resta donc au mieux avec la Coôtquen et Monsieur, par conséquent, bien qu'après la mort de M. de Turenne elle fût fort abimée car tout le monde s'indigna de la façon indécente dont elle s'en consola sur-le-champ. Ds ne cessé-
rent pas de la voir; elle venait souvent au PalaisrRoyal , où elle faisait autorité, croyait-elle, y apportant assez volontiers les nouvelles du dehors et donnant son avis lorsqu'on ne le lui demandait pas. Elle nous arriva un soir et dit à Monsieur d'un air pincé :
— Je viens de l'hôtel de Condé ; je suis chargée pour vous d'une demande, monsieur.
— Laquelle?
— Monsieur le prince demande si vous voulez lui faire l'honneur de le recevoir tout à l'heure.
— Et pourquoi en doute-t-il ? pourquoi vous charge-t-îl de la proposition ? dit Monsieur tout étonné.
— Parce qu'il désire vous voir seul, et qu'il me croit assez bien placée ici pour obtenir de vous un dérangement à vos habitudes.
— Il y a donc quelque chose d'extraordinaire?
— De très-extraordinaire, assurément.
— Il faut l'envoyer quérir.
— Il n'en est pas besoin, M. le prmce attend dans votre cabinet.
— Que ne le disiez-vous tout de suite ?
Monsieur sortit, et nous entourâmes la porteuse de nouvelles, qui se fit d'abord prier pour vider son sac, bien qu'elle en eût plus envie que nous , mais qui enfin s'y décida. Voici ce qui s'était passé :
Madame la princesse, mademoiselle de Maillé-Brézé , nièce du cardinal de Richelieu, fut donnée à M. le prince, presque de force, à une époque où il était amoureux de mademoiselle de Vigean. Il ne put jamais la souffrir, avec quelque raison. Elle n'était ni joUe ni aimable, elle avait l'air
294 VIE £T ÀVENTDRES
renfrogné, mais elle ne laissa pas de trouver des galants et de les prendre* Tant qu'elle fut jeune ce furent des plumets et des muguets ; lorsqu'elle vieillit^ elle tomba dans les valets et dans les pages, et cela devint une sorte de honte, dont la gloire de M. le prince l'empêcha de prendre souci, et qui se passa à petit bruit dans le domestique. Oa ne la voyait guère qu'aux occasions, où le roi la traitait froidement ; il se souvenait du temps de la Fronde, où eQe lui prit Bordeaux, et tout ceci n'était pas fait pour qu'il l'aimât.
Un jour, c'était celui-là même de la visite de madame de Coëtquen, elle avait depuis quelque temps de l'affection pour un de ses valets nommé Duval. Il avait succédé à un page de fort bonne maison; un petit Rabutin, cousin deBussy et de madame de Sévigné, qu'elle avait pris en nourrice, et qui maintenant hors de sa maison et de ses bonnes grâces, lui conservait cependant respect et reconnaissance conmie un garçon bien né qu'il était.
Il allait souvent lui présenter ses devoirs et causait familièrement avec elle. Le matin, avant son dîner, elle aimait à le recevoir et à lui entendre conter ses espérances; il avait le goût des entreprises et il l'a bien prouvé.
Ce jour-là, comme il entrait dans sa chambre, il y trouva Duval, qui prit des airs de sultan et eut l'audace de trouver mauvais le particulier où il était admis. Madame la princesse ne s'en fâcha point, sa jalousie lui plaisait. Il faut être tombée bien bas pour en être réduite à accepter la jalousie d'un laquais. Je remercie le ciel de mourir ayant de savoir si je m'abaisserai à pareille épreuve.
Duval commença quelques propos auxquels madame ts princesse se prêta d'abord. Rabutin se tint ^ arrière. Il
était peiné pour sa protectrice de la voir souffrir ces libei^ tés, et les façons de cet homme lui déplaisaient, à lui, accoutumé à n'endurer ces rustres que dans les antichambres.
— Vous ayez l'air triste, mon cher enfant, et voua ne répondez rien à nos folles plaisanteries.
— Je ne les comprends pas, madame, répliqua-t-il sérieusement.
— Monsieur est trop raisonnable pour nous, madame, reprit Duval.
-" Le pauvre Rabutin est donc bien changé, alors, car autrefois sa raison était loin de sa tète.
— C'est depuis qu'il a quitté la maison. *
— Je Tondrais bien qu'il y fut encore , alors il était plus gai.
— Vous êtes parbleu bien libre de le reprendre, ce n'est pas moi qui vous en empêche.
Rabutin entendant ces mots, outré de l'insolence de ce misérable, mit aussitôt l'épée à la main pour le châtier. Duval osa tirer la sienne, ce que la complaisance d'une ftmme peut faire d'un semblable pataud ! Rabutin s'élança, le sang allait couler, la princesse s'élança entr'eux et ce maladroit de laquais, ne sachant point se servir de son arme, la blessa à la gorge très-légèrement. Vous jugez quels cris dans l'hôtel. La princesse en poussa d'abord d'effrayants. Rabutin, voyant accourir du monde, ne se souciant point d'être pris l'épée à la main chez madame de Gondé, se sauva en pays étranger, où il est, à ce qu'il paraît, sur le chemin d'une grande fortune.
Duval fut arrêté et on lui fit son procès^ plus tard, mais en ce moment, comme tout était en combustion dans l'hôtelt
296 VIE ET ATENTURES
M. le prince arriva, auquel on ne put rien cacher. Il entra dans toutes ses furies, et au lieu de plaindre madame sa femme qui se pâmait sur son lit, de peur ou de honte, il la maltraita fort, jurant qu'il en aurait raison, que la mesure était comblée, et qu'il ne souffrirait pas qu'elle en fit davantage. Elle lui répondit en jetant des larmes et en répétant :
— Monsieur, si vous aviez voulu être pour moi un mari, j'aurais pu être une bonne femme.
Mais les hommes n'entendent pas ces raisons-là. M. le prince éclata de plus en plus, dit à ses gens qu'il allait la faire enfermer, qu'il en demanderait sur-le-champ la permission au roi, qui ne tenait guère à cette vieille frondeuse. Tout le bel air de l'hôtel de Condé en fut décontenancé, et je vous laisse à penser, lamine de M. le duc en face de madame sa mère. Je vous demande un peu si c'est là de la dignité.
M. le prince vint donc trouver Monsieur et lui conta le chef-d'œuvre en ajoutant :
— Je la vais envoyer à un de mes châteairx avec fort peu de suite, n'est-il pas vrai, monsieur?
— Vous me demandez conseil, monsieur?
— Certainement, avant de voir le roi j'ai voulu vous tout dire; il fallait bien m'entendre en famille.
— Eh bien ! monsieur, appelons Madame, c'est la meilleure tête de nous tous.
— Madame viendra avec madame de Monaco.
— Madame de Monaco ne gâtera rien ; elles ont toutes les deux des ajustements de raison qui me surprennent.
M. le duc, fils de M. le prince, était l'amant de madame de Bïarcy, sœur de madame de Grancey, ce qui nous met-
DE LA PKINCESftE DE MONACO. 297
tait en très-bons termes ensemble. M. le prince ne fit donc aucune opposition. Nous fûmes appelées.
Madame écouta tout avec son sangfroid allemand; elle ne se gendarma pas contre des goûts qu'elle était loin de partager. Quand M. le prince eut fini, elle me regarda.
— Qu'en dites- vous, princesse?
— Rien, madame, j'attends la décision de Votre Altesse.
— C'est donc à moi de prononfeer alors ; mais monsieur mon cousin, j'en suis sûre, n'en fera qu'à sa volonté.
— Y avait-il quelqu'un dans cette bagarre avec madame votre femme et ces deux quidams?
— Personne.
— Babutin est en fuite?
— Oui, madame.
— OùestDuval?
— Dans sa chambre, gardé à vue.
— A-t-il parlé?
— Non.
— Nul n'a rien vu, rien entendu qu'après?
— Absolument.
— Alors, mon cousin, vous n'avez qu'un parti à prendre. Rentrez au logis, ayez avec madame la princesse telle explication qu'il vous plaira, traitez-la de la façon dont vous avez envie, entre vous deux, vous en êtes le maître. Je vous approuve, et j'en ferais autant que vous; ensuite, prenez mons Duval, envoyez-le où vous le jugerez convenable, très-loin, pour qu'il ne revienne point ; ne prenez pas la peine de rien expliquer en votre maison ; soyez avec madame la princesse comme avant cette aventure et ne dites rien au roi. Ne faites pas de bruit. Peu de personnes