IL
Gniche resta dans nn coin tout désespéré, et moi je me demandais à quoi menait cette comédie.
— Mon Dieu, sire, dit Madame, vous voilà près de moi ^ comme si je n'étais pas la femme de Monsieur, et comme si
la reine-mère n'en devait rien savoir.
Elle avait parlé à voix basse ; il répondit tout haut d'un air décidé :
— Madame, je suis heureux de trouver en ma sœur une princesse aussi ac»;omplie, de laquelle ma cour reçoit son IH*incipal lustre, et dont la vertu est aussi éclatante que l'esprit et la beauté.
La manière dont il appuya sur ma sœur et sur la vertu me démontrèrent le dessous de ses cartes. Le frère afficherait désormais son amitié pour que l'amant de La Vallière imt la voir en secret, à son aise, pour que la colère des reines ne se détournât point de la princesse à l'humble fille, et pour essayer en même temps de donner satisfaction aux mécontents des royales intéressées. Le jeu était bon, il fallait le jouer toujours; mais... l'Amour était là et brouilla les levées : ce sont de ses coups.
En quittant les carrosses, on alla à la répétition du fameux ballet où nous dansions tous. Madame, dès en entrant, me prit par le bras et commença à folâtrer de manière à appeler près de nous celui qu'on y voulait avoir. Je n'avais jpas prévenu Guicbe de l'embuscade de la veille, j'attendais qu'il fut maître de lui, car ma place était fort difficile à tepir au milieu de tous. La princesse s'établit entre nous deux pendant qu'on répétait la première entrée où nous ne figurions point. Elle badinait avec mon frère en fenune sûre de sa puissance, et dont la franchise commence à céder.
DE LA PRIIfCESSB ITB MONACO. 6S
Getaii-d la royant si familiëref et auquel il n'en fellait pas tant montrer, se mit en devoir d'aller plus loin, et profitant d'un instant ou je laissais trotter mes yeux après Puyguilhem, il lui dit tout naturellement :
— Est-ce que Madame ne me trouverait point trop hardi si je lui adraissaia une question ?
— C'est selon la réponse qui s'en devra suivre.
— La réponse est, béias, à la volonté de Madame. Une chose m'a toujours étonné : on demande aux gens des iiou- TeUes de leur santé, personne ne s'en fâche ; on s'informe de l'état de votre fortune à la cour, on en est flatté ; on vous dit : êtes-vous de bonne humeur ? c'est une attention, et à côté de cela, il est défendu de s'enquérir du cœur de ses amis!... de celui des indifférents, ou même des belles idoles que chacun adore. N'est-ce pas étrange, en vérité. Madame ?
J'écoutais, sans en avoir l'air, et je reconnus les phrases alambiquées, sophistiquées de mon cher frèie ; j'en riais en moi-môme et j'aurais voulu gager que Madame trouvait cela superbe. Elle répondit, en effet, la bouche en cœur :
— Mais qui songe au cœur des gens, Monsieur ? Que mo fait ifQtre cœur î que vous fait le mien ?
— Âh ! Madame.
Il poussa un de ces soupirs qui étouffent les autres, tant sa poitrine semblait lourde à soulever.
— Eh bien ?
— Madame...
— C'est là tout, ^t ce beau préambule vous amène à iq# répcmdre comme un écolier devant son pédag(^ue.
64 TIl ET ATBRTUItES
— Cest que je n'ose plus, si tous défendez qa*on parle de votre cœur.
— Le cœor est un menble inutile anx personnes de ma condition.
— Quoi ! Madame, toos n*en ayez pas ?
— Je ne dis point cela, je dis que je ne devrais pas en avoir.
— Alors... comment se porte-t-il ?
Madame se mit à rire, pour cacher son embarras.
— Vous vous jouez à merveille, monsieur de Guicbe, vous riez aussi bien que votre sœur qui se moque de tout.
— Ce n'est point une réponse.
— Je ne sais plus ce que vous me demandiez.
— Des nouvelles de votre cœur, madame ?
— Elles sont excellentes.
— Quoi ! personne ne l'a jamais toucbé ?
— Personne.
— Conmient ! le plus grand roi du monde...
— Prenez garde, monsieur, vous allez devenir impertinent.
— Ah ! madame, Yotre Altesse Royale assomme un homme à terre.
Elle âe tourna vers lui en lui jetant le plus charmant sourire ; elle tendit de son côté son éventail comme un sceptre.
— Retirez-vous, comte, je vous pardonne et je vous rends votre épée.
— Ah ! madame, s'écria-t-il, ah ! madame, je vous quitte la place, je m'enfuis, je suis en trop grand péril.
Il s'enfuyait en effet, lorsque je lui fis signe de revenir.
La princesse était charmée, elle Toulait causer encore ; je me mis en tiers, craignant de laisser les choses se pousser ttoip loin. On nous regardait de tous les côtés ; les yeux du midtre préparaient la foudre ; cette petite sotte de La Vallière était prête à pleurer dans un coin, apparemment parce qa'il né s'en occupait plus.
Monsieur, qui commérait à Tordîuaire, vint à nous en riant aux larmes et nous voulut absolument dire un conte.
— Monsieur, interrompit Madame, nous l'entendrons s'il est bon, autrement je me bouche les oreilles. Les méchants contes ne sont pas mon fait.
— Il s'agit des filles, toujours* des filles, non pas des vôtres, mais de celles de la reine, et je n'en suis pas fâché; ma mère n'aura pas à me crier que chez vous seulement elles se pervertissent.
— Et quelle est celle des saintes de chez la reine que l'on accuse?
— Mademoiselle de Ghemerault ; ce n'est point une sainte, et madame de Navailles ne le sait que trop. Elle se promenait hier vers une heure par les corridors, tout au travers des galants, qui, personne ne l'ignore, foisonnent à cette heure le manteau sur le nez, se rendant chez ces dames.
— Gomme certains chez certaine duchesse, n'est-ce pas?
— Il ne s'agit pas de ces certains-là, mais de bien d'autres. Bussy... vous ne me disputerez pas celui-là, au moins? Bussy, donc, se glissait le long des murailles, cherchant le sanctuaire où repose la marquise de La Baume, peut-être madame de Monglat, peut-être...