PUYGUILHEM
94 VIS tT ATENTtKËS
•^ BlondeftQ ! Blondean ! notis allons le revoir ! il ne me qttitte point, Blondean entends-tu ! Fais bien attention par les ehemiiis, il sera là. Où ? comment t je Tignore, mais il 7 sera, il Ta dit.
Folle 1 je croyais alors font ce <itt*il disait !
Je montai donc dans ma litière avec une sorte de Joie qui tne rendait la vie. M. de Valentinoîs et ceux qui, la veille, m'avaient vue mourante, n'en revenaient point Mon père, qui vint nous regarder partir, me fit un compliment à sa manière ; je n'ose point le répéter textuellement, mais on le comprend.
— En vérité, ma fille, on serait tenté de croire, â l'éclat de vos yeux, que vous avez vu cette nuit bonne compagnie.
M. de Valentinois ne manqua pas de répondre une bêtise.
Nous nous mîmes en chemin, lui avec son abbé Paldi, un secrétaire assez bien feit, et qui était fils naturel du maréchal de Villeroi. Il va sans dire qu'il m'adorait ; de plus, utl min qu'il avait acheté pour me faire une surprise et qu'on tenait éloigné de moi à cause de mon état. On le cacha sous les rideaux du carrosse, et jusqu'à ma couche, il ne parut pcmi. Le nain était un vrai singe pour la mahce, il avait lieaucoup d'esprit et n'était pas plus laid qu'il ne feUaît en ton état de nain. Très-bien proportionné, on eût dit un homme véritable ma par une de ces lunettes qui rapetissent. U était de la Pologne, oà il y en a une infinité d'antres ; on l'appelait LadiskiS Kou^ki ; on en fit le nom de Laski, qu'il a porté toute sa vie. Il mourut l'année dernière d'une indigestion de bottdms ; il en mangeait de plus gros que lui.
l^ms sortioas à peme de Paris, qa*en regardant de toa^ ks eôtés, j'ap^çus un homme qui trotiaait Tamble sur on ^t.d*alliire, vêtu de gros camelot, des balles bien pleines éerrière sa selle, enfin toute Tapparmice d'un marchand iolporteur. Son chapeau assez avancé sor une pdre de, grandes lunettes, lui donnait Tapparence d*un vieillard en- IBTO vert, dont les cheveux grisonnaient pourtant. Il était seul, avec un gros chien de l'espèce de ceux des Pyrénées, phe je remarquai parfaitement. Il resta seulement cinq mi- Éites à portée de la litière, ensuite il se mâa avec nos g^is» Imrière les équipages. Nous voyagions à petite journée, JKFee nos «dieram.
Je ne sais quelle folle idée me passa par la tête.
^ Blondeaul dis^je, SiAd te comte.
sue se mil à rire.
— Moa^enr le comte, madame, cela I . «- Ovàf Blondeau, c'est lui, j'en suis sûre, je l'ai reeonnu; c'est lui, c'est lui, te dis-je, tu verras! . Je ne rai>erçtt8 plus jusqu'à la dinée ; mais comme je de- IHndai à Blondeau m elle le voyait encore, elle me répon* # foe le marcband restait à l'arrièrt-garde , en grand latretiai tToe les ^^eurs et palefreniers, qui menaiait les jtevaux de main.
«^ Est41 vrssemhlaUe» madame, que M. le comte poisse Miser avee les gens de l'é^irie âe monseigneur t
-« Il causerût avec le dial^ pour se rapproâi^ de moi, itta pauvre Blondeau, ta ne le eonutts gutoe.
Vers BÛdi, on se r^[K»sa dans une auberge isolée, oh mon wsiaier était venu d'avance et nous prierait à manger. Je montai dans la meAleiire cbaimbref dwfcfaaiit parloni le
marchand et très-convaincue que je l'allais voir paraître avec ses balles. Gela ne manqua point. Le secrétaire de M. de Yalentinois, qui ne demandait qu'à se rapprocher de moi, le vint annoncer, il ne se doutait guère de l'aventure.
— C'est un colporteur, dites-vous, monsieur de Pomarest ?
Le maréchal lui permettait de porter ce nom, qui était celui d*un petit fief.
— Oui, madame la duchesse, il a des marchandises du . Levant, à ce qu'il assure.
— Ah! mon Dieu ! ne va-t-il pas nous donner la peste I Cette exclamation fut si naturelle, que Blondeau me crut
désabusée.
— Non, non, madame, il a vendu à toute la cour, à M. le ^ comte de Guiche même ; il prétend s'être présenté chez madame la duchesse, et n'avoir pu pénétrer jusqu'à elle.
— Eh bien, qu'il vienne! répliquai-je négligemment. Ah! comme le cœur me battait 1 M. de Valentinois était là.
Le porte-balle entre avec force révérences, son chapeau à la main, ses lunettes fichées sur son nez, ses longs cheveux et sa barbe blanche entourant sa tête; ce n'était pas Puyguilhem, ce ne pouvait être lui : c'était un affreux juif. J'en fus toute glacée, et Blondeau me regardait en triomphe, j
Cependant, il approchait et ne parlait point. Quand il fut tout à mon côté, je regardai le coin de sa joue entre ses luûettes et sa barbe, je ne pouvais m'y tromper ; mais moi seul l'aimais assez pour le connaître : c'était lui... ce ne i pouvait être que lui ! Je ne pus retenir un mouvement de surprise ; un éclair passa à travers ces verres salis ; son j regard ! il me recommandait la prudence. '
— Madame... monseigneur... reprit-il d'une voix étranglée et avec un accent de l'autre monde ; madame, monseigneur, achetez ces brocards et ces damas ; je suis un pau- Tre juif et j'ai besoin d'argent.
Je tremblais à faire pitié, et je ne répondis pas. J'eus à peine la force de faire un geste de consentement. M. de Yalentinois eut un mouvement de galanterie inaccoutumée.
— As-tu de belles choses , vieux d'Israël , ou bien rtomptes-tu attraper notre argent? Montre le fond de ton
sac à madame la duchesse ; elle choisira selon son goût.
Il ouvrit fort tranquillement ses valises et nous montra râes pièces d'étoffes, des pierreries, des objets enfin de toute ^magnificence à nous éblouir; tout cela venait réellement du '.lievant. Il avait loué la balle et les habits d'un juif, s'engageant à lui faire faire de bonnes affaires pour prix de sa I eomplaisance. Je n'en revenais point, moi qui ignorais cela. '3*achetai presque toute la boutique. M. de Yalentinois faisait une singulière grimace ; je n'y pris point garde, et j'en- Missai les bracelets, les colliers, les corps de jupe et les ha- Kts les uns sur les autres, Blondeau en était chargée. I Puygullhem joua son rôle à merveille ; persomie n'eût de soupçons, pas même l'amoureux secrétaire, auquel je fis présent d'une bague. Le juif se retira en tirant le pied; il débattit le prix comme un vrai usurier, ne cédant rien et lenant bon contre le duc, bien plus avare que tous les juifs ^semble.
^ Le soir, dans une autre auberge, après le souper, j*en- ^ dans ma chambre. Blondeau me dit tout bas qu'il at- 'tendait. Ce n'était pas le marchand, grâce à Dieu ! mais un beau courtisan, un charmant seigneur musqué, élégant, II. 6.
86 vu BT AVUTWa
anonredE soiioiit, qu'elle avait introduit facileiiiffliil pendant que nous et toute la suite nous nous occupions du repas. Et quelle j<»al je crus l'aima encore davantage ; je crus ne Tavoir pas vu depuis un 8iMe.«. Je lui savais tan) de gré de son déguisement, de la peine qu'il se donnait pour moil...
Le lendemain le marchand nous suivit eûoath. Sous pré^ texte des trésors qu'il portait, il demandait bumbiement la permission de nuutdier avec nos gens trois jours eooore. M. de Valentinois le refusa, dans la crainte que je n'acbe-. tasse encore quelque bagatelle ; maïs je n'en tins compte, et j'ordonnai, au contraire, que le juif fût accueilli en asauraiâ à mon ipùax que je n'avais plus besoin de rien«
Ce Voyage me ravissait ; ces dangers, ces craintes^ ces difficultés rendaient nos entrevues plus douces et plus teU'* dres. Chaque soir je le priais de ne pa^ aller plus loin, en tremUant d*étre obéie. Le matin, mes regards dierebaieot le pauvre juif, bien modesUanent caché parmi les derniers de nos domestiques, je frémissais de ne pas l'y trouver^ et je ne respirais à l'aise qu'après l'avoir découvert. M. de ValenUnms ne le remarquait plus*
Gela dura toute une semaine, et puis nous nous dîmes adieu; il ne pouvait quitter la cour si longtemps, c*était risqua sa faveur naissante. Je descendis le lendemain le offiur mort, je ne me soutenais plus, il fallut me porter à la litière. Au moment où Ton m'y plaçait, Biondeau, qui sou- \ tenait mon bras, fit un mouvement de surprise. |
«^ Qu'y a-t-il ï lui demandaà*je. i
Elle ne me répondit que par un signe ; les laquais s'éloi* gnftwnt^ elle me montra un billet»
— De lui, n'est-ce pas ?
— Oui, madame.
— Qui te l'a remis?
— Je ne sais, on me l'a glissé dans la main. J'ouvris précipitamment, je lus :
c Je ne suis pas parti, je ne puis ; vous me reverrez enf core aujourd'hui, adorable cousine, et tant que je pourrai € vous voir. »
— Ahl dis-je, il est là, mais où?
Nous le cherchâmes et nous ne le vîmes point. Rien jusqu'à la dînée ; mais au moment de repartir, le postillon qui conduisait ma litière me parut avoir une tournure toute pimpante, bien qu'il ne se retournât pas, j'en eus le soupçon toute la journée. Le soir j'eus la joie immense d'apprendre que je ne me trompais point, et que mon amant m'aimait assez pour ne pouvoir m'abandonner si vite.
Tout cela fut bien particulier, surtout parce qui s'en suivit, de part et d'autre.
Noas arrivâmes enfin à Lyon, et là je sentais qi^il en fallait voir la fin et qu'il ne pouvait aller plus loin sans se perdre. Je m*en désolais, cette manière de roman me semblant bien plus charmant que le reste.
Nous passâmes quatre jours en cette grande ville avec toutes sortes de fêtes et de festins ; on nous rendit de grands honneurs, le roi et M. de Villeroi, gouverneur de la province, l'avaient ordonné ainsi. M. de Valentinois commença dès lors à être traité comme l'héritier d'une maison souveraine. Il reçut en même temps un mot de son père ; ie maréchal nous priait, de la part de M. Fouquet, de passer à Pignerol pour y voir un prisonnier, recommandé par madame Duplessis-Bellière, et qu'on avait pris en Savoie. Cela ne nous détournait guère, et il s'agissait de rendre un grand service à une famille.
C'était un jeune homme de grande maison, qui s'avisait de contrecarrer M. de Savoie dans ses amours avec une jolie fille, et, comme la joUe fille se laissait prendre à sa n. 6
iOl TIB BT AYBHTimBB
puissance, il songea à se débarrasser de son rival. M. de Savoie, prévenu, le fit traquer, il se sauva en France, où, en bon voisin et parent, le roi lui rendit le service de l'envoyer à Pignerol. Madame Duplessis-Bellière était la grande amie de sa mère, on s'adressa à elle pour obtenir son élargissement, et cette affaire se traitait. Il est inutile de dire à personne, en ce siècle-ci, que madame Duplessis-Bellière était l'amie complaisante de M. Fouquet ; sa complaisanee ne se bornait pas à sa propre personne, elle s'étendait encore à celle des autres, quand le surintendant en avait la fantaisie.
Mon père avait bien flairé à Vaux le danger de M. FoufMti il était tt€9 bon eourtî«an pour que aoi nés se tfi>mpât à cette chasse. MaîB nite fois le voya^ de Nantes dé- £idé, bien que ce àmget existât toa|oors, il le vil asies éloigné pour ne pas refuaer au ministre orne petit campialsance, qui ne le comproKiettait point. Le rm semblait des plus affables avec son bdte, il lui parlait sans cesse de son Juxe et de sa magnificence avec une grimace si bien cachée .qu'elle ne paraissait pas. Les habitudes du marédial ebez la reine-mère, quelque intimes qu'elles fussent^ ne lui laissèrent pas découvrir avec certitude ce qui se tranuùt* Dans lous les cas, avant de nous écrire^ il parla de son pre^ et de la recommandation chez la reine-mère, et eut soin de faire ressortir la sévérité partiale de M. de Saveie, «^ la reine-mère ne pouvait souffrir.
— Quoi ! monsieur le maréchal, dit-elle, un pauvre jeune homme est amoureux ! M. de Savoie, le condamne à mort parce qu'il prend sa maîtresse et que le malheuraa en est*|al<N]x! A-t-on jamais pendu les gens wr mue pmi-
M Là nnCIMI M VONACO lOB
aleT Éerirez, éerhrez à votre gendre, qn'Q Yoie PéUtt des dio688 et qu*ii le liasse sayoir, le roi ne s'en ncfaent point, «fattleniB cela fait plaisir an bon M. FonqoeC.
Le ètm M. Fouquet sembla dangereux en diable à ee te miard, c'était trop tendre, mais la phrase précédente le ■ettait i couvert, il éaivit.
Qnant à moi^ je trouvais indifEirent de passer d*iin cdté OB de l'autre, Pnyguilbem m'avait définitrrement quittée, (pe mCimportait le reste! Je ne voyais plus rien sur la terre qui Iftt digne de m'occuper. Âpres trois jomrs encore de séjour i Lyon, nous primes la ronle des montagnes.
lia litièra ftit mise à dos de mulets dès que nous en-> Mmes dans les Alpes, et que nous nous expoiAmes dans ees sentiers ^MMtvaatables. Je ne sais où l'on peut trouver cela beau, c'est ellî'ayant, c'est étouffant, voilà tout. I^ Pfrfaiées sont bien plus riantes, et je ne pus m^empêcber ée-peasear à Kdaehe, quand je me vis entourée de oes grands monts. Je me rappelai ma jeunesse, mes amours si doux arec Puyguâbem, puis Biaritz, {mis les gitanes, et la proleetion singulière qu'ils m'avaient promise, j'en rims en inoi-aitme, jusqu'ici je n'-en avais guère ressmti les effets. l'admirai oomment cette reine se faisait des Ulusiens sur son pouvoir, et je lés presque tentée de me moquer d'dle. rivais bien cboisi mon moment.
Il n'y a pour ainsi dire pcsntde route dans les Alpes, te sont des précipices à Mre trembler; quant aux gîtes, ee sont des citates, où, «ans les matelas de ma litière, je n'auralB pas trouvé de quoi dormir. Ma grossesse me fatigant fort, il ftiUait être moi, It fallsâ être M. de Valentinols eoQisr les ebcMais dans w 4tat semMabâe
104 TIE ET AYENTURES
Ua soir, bètes et gens, noas ne tenions plus snr nos pieds, nous ne trouvions ni cabane, ni cbftlet, il tombait depuis le matin une pluie fine et nous commencions à craindre de demeurer à la belle étoile, joint à cela que pas une ne montrait le bout de son nez. Pomarest fut aivoyé à la découverte, avec trois laquais, il revint au bout d'une beure, en cbantant victoire. Il avait trouvé une chaumière, occupée par une tribu de bohémiens, ce qui n'était pas trop rassusurant ; mais nous étions en force et, en veillant bien sur nos poches, nous n'avions point de risques à courir.
— D'ailleurs, ajoutai-je, les bohèmes sont de la même famille que les gitanes, et je ne les crains point. Allons!
Mon courage eu prêta à tout le monde. Nous suivîmes Pomarest et ses Argonautes, malgré les difficultés du chemin, et nous eûmes tous une grande joie à l'aspect de la lumière qui pointait un peu plus haut. Ces pluies de montagnes sont glacées, et nous soupirions plus encore après le feu qu'après le souper.
M. de Yalentinois entra devant moi, Pomarest m'aida à descendre, l'abbé Paldi était comme hébété, quant au nain, on l'avait envoyé directement à Monaco avec les carrosses.
Nous trouvâmes une assez grande chambre, noire et enfumée, dans une nudité complète, au milieu brûlait un grand hûcher, autour duquel la horde tout entière était assise sur la terre battue. Us se levèrent tous quand ils me virent, leurs visages et surtout leurs haillons n'avaient riea de rassurant. On ne peut s'imaginer un rassemblement de brigands semblable. Une vieille fenmie décrépite nous souhaita la bienvenue en je ne sais quelle langue, ses gestes nous indiquaient des intentions pacifiques et bienveillantes,
DE LA PRINCESSE DE MONACO. t05
elle nous montrait le feu et nous engageait à en approcher comme eux.
— Allons ! dis-je à M. de Yalentinois, nous voilà en cercle avec des bohèmes, on en rirait bien à la. cour. La peste soit de la commission de madame Duplessis-Bellière.
Je fis pourtant bonne contenance, et je me plaçai sur des coussins, toujours fournis par ma litière, que je bénissais. Hais yeux firent le tour de l'assemblée, j'avisai une jolie fille aux yeux noirs et à la peau brune, qu'il me sembla avoir déjà vue ailleurs, et, comme je la regardais fort, elle se leva, me fit la révérence, avec un petit signe d'intimité signifiant :
— C'est bien moi, vous ne vous trompez pas.
Mes souvenirs devinrent plus précis, c'était une gitana, une des sujettes de ma reine amie, je lui adressai la parole en patois de mon pays, ses yeux brillèrent encore davau*tage et elle me répondit sur-le-champ. Je n'avais plus peur, nous étions sauvés. Je lui demandai comment elle avait quitté sa tribu, ce qu'elle faisait si loin de l'Espagne et du Béam.
— Oh! dit-elle, je suis ici pour vous et je n'y suis paa seule.
— Pour moi !
— Croyez-vous qu'une gitana oublie l'enfant de son lait? n'a-t-elle pas promis que partout vous seriez protégée?' nous vous attendons depuis longtemps, maintenant nous allons vous suivre et nous poserons nos tentes dans vos États.
— A Monaco.
-Oui.
109 vu it AVBimiBs
Lo Toteipage était peu tentant et f aDais ftire là on sfai« gulier cadeau à mes sujets. Ce n'était pourtant pas Is ino« IPent d^ fure des manières, j'eus Tair fort reconnaissant.
jLa vieille femme qui nous avait reçus s'était aussi levée 0» sa place, elle nous éeootaît avee intérêt, tout*fc-eoup dh mws înterrompit par qnalqfies paroles dans sa langne inçMume, la jeune fiUe se retounm vers moi et me dit :
-^ La nère a aSUre à vons.
•** QuemeveutH^UeT
Elles recommencèrent knr diseonrs inintelligible et Tenfimt semblait lyrë^-etfrayée.
— La mère voit le malheur, reprit-elle après tin instant de réflexion, elle dit que vous allez vers un endroit dont le nom vous fera pleurer d'immenses larmes pendant bien des années de votre vie, et que vous y trouverez le grand in» fortuné, le sang méconnu, que vous ne vous y attendez point i rencontrer.
Ceci était pomr moi du f^ec. Je me mis à sourire, ce qus voyant la vieiUe, elle étendit vers moi tes bras comme une femme qui menace et qui avertit en lançant un torrait d0 l^ases incompréhensibles*
— Que dit la mère? demandaî-je.
-^ Elle dit qu'il ne faut pas vous jouer, mais la croire. '^ Ahl repris^* je crois facilement que je dois piearer I Monaco, qnand au reste« je &'y comprends rien. «-» Ce n'est pas àHIonaoo.
— Oà donc?
-» Je ne sais, elle ne le dit point.
— C'est à Pignerol, alors. On m'y retiendra pout-fitn en prison!
M iiA ramotsii M nm^àiCêé 10)
La trieffle s'étaii nMtoe, la léte cAchée êâM te bas d0 sa robe, et ne semblait point disposée à s'expliqua* daYantage. Seutement après on quart dlieore de silenee elle laissa iebapper ces mots sans eiiaiiger d'attitude :
^ Ce qdeyouf aimez le plus i ce que vous abnes le plus t
Je frisaomiai quand la gitana me les eitt répétés, tm daiiger meuafait Puyguilhem sans doute< riuterrogeâi ^ je ptiBÀf je menaçai ; ni demaiidesi ni prières, ni menaces ne parent lui arraeber une réponse. H. de Yalentmois^ ne com» jHrenaui rien à cette scènc^ fisisait la plus étrange figure du BMMidet ses yeiu allaient des bobèmes à moi, à mesure que nonsparlions, jusqu'à oe qu'il me rît inquiète et courroueée*
«^ Ces misérables tous manquent^lles de respect? de« manda^t'il tout bouffi de colère.
-^ KoUf non, monsieur, ne vous inquiétez poiût.
Il n'ai sut pas davantage^
On nous préparait le souper tant bien que tnal pendant ce temps, et; par une impression que je ne saurais définir^ duicun parlait bas. Les bohèmes ne parlaient point du tout ; mais ils regardaient de tous leurs yeux la vaiselle d'argeut que mes officiers étalaient : nous n'en avions pas d'autre sur les mulets, et il fallait bien manger dans quelque chose. J'en conçus quelque inquiétude, je le dis à ma petite amie ; elle me répondit que nous étions en sûreté d'après les ordres de ma graud'mère nourrice, et qu'il ne nous serait pas pris une aiguière. Je dois avouer cependant qu'en arrivant à Monaco, lorsque le maître d'hôtel compta les assiettes, il en manquait trois sur le service de campagne; on ne manqua pas d'accuser les bohèmes, peut-être n'étaient-ils , après tout, qu'un prétexte.
108 YIK ET 4iVENTUREft DE LA PRINCESSE DE MONACO.
On avait monté mon lit, je m'étendis avec plaisir, Bloudeau à mes pieds, M. de Monaco et mes gens veillèrent : il n'était point prudent de se trop fier à nos hôtes. Le lendemain je vidai ma bourse dans le tablier de la gitana. Elle en fit la distribution à ses camarades et ne garda rien pour elle. Je lui voulus donner quelque momiaie, elle refusa, j'eus beaucoup de peine à lui faire accepter une bague.
Depuis ce moment, jusqu'à Pignerol, il ne nous arriva plus rien de remarquable. Quand nous fumes en vue de la forteresse, mon cœur se serra. Ces tours, ces remparts, ces sentinelles, la prédiction de la vieille bohème, qui donc serait enfermé là? D y eut des pourparlers à la porte avant d'ouvrir et d'introduire notre équipage. Enfin on baissa le pont-levis, on leva la herse, nous entrâmes ; un homme nous attendait chapeau bas et parlait déjà au duc qui l'appelait M. le gouverneur; à la lueur des torches, je reconnus M. de Cinq-Mars, le gardien, le tyran du malheureux Plûlippe.
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La yne de cet homme me fit tressaillir, et me rappela le panTre Philippe. Il devait être là, puisque ce gardien y était lui-même. Mes lèvres s'ouvrirent pour lui demander ee qu*il était devenu : je me souvins à temps du grand mystère de tout ceci, et je me promis seulement d'employer la rose et radi*esse pour découvrir quelque chose à son endroit.
H. de Yalentinois, heureusement, ne reconnut pas l'homme qu'il avait vu à Avignon, et l'autre feignit de ne pas le reconnaître ; les explications eussent été trop difflcQes à donner. M. de Cinq-Mars est fort prudent.
Nous flimes reçus avec tous les honneurs possibles, la garnison sous les armes. Je cherchais autour de moi ce pauvre Philippe ; je ne le vis point, ni rien qui lui ressemblât. Je pensai qu'on le renfermait bien pour le punir de son escapade. M. de Cinq-Mars nous précéda dans des corridors noirs et sombres; il nous fit monter un degré tout noir; mon cœar se serra, sans que je pusse dire pourquoi ; c'était un avertissement de Tavenir.
110 TIB ET AYENTURKS
On nous introduisit dans une pièce immense, tendue de cuir de Gordoue, dont les dorures étaient fanées ; une manière de lampe, très-fumeuse, éclairait juste le milieu. Ou alluma pour nous les bougies d'un flambeau à plusieurs branches, mais il y faisait froid, et je tremblais.
— Madame la duchesse , me dit le gouverneur, cet appartement est bien indigne de vous ; mais je vous reçois comme je peux, non comme je veux. Le service du roi m'impose une retraite absolue. Je vis seul dans cette forteresse, et les habitudes d'un vieux soldat ne sont pas celles d'une princesse. Vous voulez donc bien m'excuser.
— Vous vivez seul, monsieur? repris-je.
— Avec mes ofQciers, oui^ madame, et ils sont peu nombreux.
— Avez-vous beaucoup de prisonniers ?
-^ Je n'en sais pas^ au juste le nombre, madame.
Ceci signifiait : Ne me questionnez pas là^dessus, vous n'en saurez rien.
M. de Valentinois , selon son habitude , avait déjà demandé sou appartement ; il avait toujours les mêmes ma^ aiies, et il lui fallait chaque soir un entretien d'un quart d'heure avec son valet de chambre. J'étais seule «avec le gouverneui*; je me risquai.
— Je vous dois , monsieur, des remercîments et de 1« reconnaissance, je ne l'ai point oublié. Vous avez rendu un grand service à ma mère et à moi, il y a deux ans, en Languedoc.
Il s'inclina sans répondre.
— Vous me faites sans doute l'honneur de me reconnaître ?
DE u PiitNcesfiE ht MONACO. m
— En dotttez-votts, madame laâachesseY
— Vous aviez alors près de vous monsieur votre fils, j^ crois, ou un de messieurs vos neveux. Je ne le vois point ici; ou donc esl-ii?
Je m*efifbrçai de prononcer celte phrase le plus ludififéremment possible; mais ma voix tremblait néanmoins, tt. de Cinq-Mars prit un air désolé et me répondit :
— Hélas! madame, ce n'étail ni mon fils, ni mon filleul, c'était mon pupille; mais Dieu me Ta repris, il est mort.
Je me sentis pâlir, et j*eus bien de la peine à me con* traindre ; je me sentais observée, et Tair de cet homme me pénétrait comme une flèche. Je baissai les yeux ; quand je les relevai, il me regardait encore, mais avec une expression de triomphe qui m'éclaira. U me trompait , Philippe vivait encore, Philippe était à Pignerol, je le sentais audedans de moi; j'en étais sûre. De ce moment je pris la résolution de tout savoir. Pour en arriver à ce but, il fallait jouer la comédie avec ce geôlier, et le bien convaincre de mes regrets ; car, assurément, il en savait plus long sur nos rapports que je le pensais.
— G*est triste , monsieur, c'est bien triste da naourir à cet âge. De quoi l'avez-vous perdu?
— Une fluxion de poitrine, madaflie, il s'est trop échauffé ila chasse, qu'il aimait fort. •
Je soupirai avec une vérité qui le prit. Il me crût persuadée. Tout alguazil qu'il fût, il s'y trompa d'autant mieBo: qoe j'affectai un air affligé, dont M/ de Yaïe&tinois ne maa^ qoapas de faire la reoQMrque. Je ae mangeai poîat au aon^
F8ri pafiftthtomflniaenri da raate^ h^tfmYmmm m pies-
112 YIE ET ATBNTURES
sait juste assez pour un honnête homme , geôlier de son état. Mon Dieu ! que je le hais.
Mon mari eût été soufflé par moi qu'il n'eût pas mieux fait, ni mieux dit. Il annonça son projet de passer deux jours à Pignerol, pour reposer bêtes et gens, en même temps que l'on traiterait l'affaire du prisonnier. M. Cinq-Mars se montra très-disposé à seconder les vues du ministre , et à loi être agréable, surtout après avoir lu la lettre où le maréchal parlait de la reine-mère. Il poussa la complaisance jusqu'à dire que nous le pourrions voir.
— On voit donc les prisonniers, monsieur ? demandai-je de la façon la plus innocente.
— Pas tous, ni tout le monde, madame ; mais à M. le duc je n'ai rien à refuser.
— Comment vivent-ils ? restent-ils seuls ? ont-ils quelque plaisir, quelque distraction ?
— Madame, on n'est pas en prison dans Je but de se divertir, cependant je fais mes efforts pour que mes pensionnaires vivent le mieux qu'il se peut faire. Je les reçois quelquefois à ma table, ceux qui ne sont pas au secret, je leur permets de se voir entre eux ; ils ont un mail, ils se promènent, ils jouent aux cartes, je leur prête des livres et le temps se passe.
— En avez-vous plusieurs au secret ?
— Un seul, madame.
- — Qu'est-ce que le secret? s'il vous plaît. Pardon, je suis bien indiscrète peut-être, mais je n'ai pas l'habitude des prisons, vous le comprenez, et l'on n'est pas fâché de s'instruire', qui sait ce que l'avenir nous réserve ! ^
Je jouais avec eette possibilité, je ne me doutais guère
qu'un jour cet homme tiendrait sous ses mêmes verroux, à ce même secret, Tètre qui m*est le plus cher en ce monde : que ces verroux, ces murailles, ces bastions, qui m'effrayaient seraient ainsi autour de lui, conune autour du pauvre Philippe. Le gouverneur me regardait en souriant, de son sourire tout particulier, il me répondit avec beaucoop de complaisance ; j'appris ainsi que les malheureux au secret restaient seuls à perpétuité, sans sortir, sans échanger uu mot avec personne ; leur quartier était une grosse tour, plus forte et mieux défendue que les autres, sous trois portes de fer, une garde particulière et des difficultés sans nombre même pour respirer. Les grilles n'eussent pas laissé passer une mouche.
— Rassurez-vous, madame la duchesse, ajouta-t-il, votre protégé n'est pas là.
Non certes, mon protégé n'était pas là, mais un secret mouvement me disait que Philippe y était, que Philippe, Tenfant caché au bois de Yinceunes, l'adolescent du château de Languedoc, devenu jeune honune, souffrait daiisces murs, sous la main de ce bourreau. J'examinais le visage de tout ce monde, comme pour y lire ce secret, j'avisai en ce moment même un laquais derrière la chaise de Cinq- Mars, dont la ligure m'était connue ; je ne savais où je l'avais vu, mais ce n'était pas la première fois. Il me semblait ti un vrai factotum, s'occupant de tout et possédant la confiance entière de son maître. Sa peau brune, ses yeux noirs, ses dents blanches, le rendaient très-facile à reconnaître ; c'était un gitano. Ce point une fois trouvé, je me souvins qu'il avait servi à Bîdache et qu'il faisait partie de la bande dema bonne amie.
114 VIS It ▲TlNTUliiS
Qaant i lui, Q ne fit point mine de m'avoîr jamais reih contrée, cela se comprend. Pourtant je ne pus m'exQp6(îher de chercher quelque diose de particulier dans Ba présence à la forteresse.
Je saluai notre hftte aussitAt après souper, ^ je rentrai dans nuidiambre, ot Blondeau m'attendait aveQ ûnpa-* tienee, je le Yis aux regards qu'elle jeta sur M. de Yalentinbis, lequel ne s'en allait point, Enfin je le renvoyai» et Tite elle tira les barres pour nous enfermer.
1^ Madame, madame l j'à bien du nouveau*
^ Philippe est ici, n'est-ce pas 7 , *^ Qui vous Ta dit î
— Personne, mais je le sais.
f^ Chut 1 on peut noua entendre, madame, et Diw sait les suites. Pardon, madame, je suis bien hardlQ, poujv tant...
'^ Je pardonne, parle bas, $\ tu veux, mm parle vitç.
•^ Madame a^-eUe remarqué le mattre d*h6tel î
-^ Oui, un laquais qui s'en donne les airs, c'est un gitano dç Bidache.
Madame, il est ici pour vous.
Pour moi ! celui-là aussi l
-r-» Oui, madame, et depuis deux ans. Sa reine Ta eo^ voyé près de M. de Cinq-Mars, parce que M. de Cinq-Mars se trouve mêlé à votre horoscope et qu'il doit être sur* veiUé.
— M. de Cinq-Mars est mêlé à mon horoscope, corn-» mentt
. -p Je ne sais, mais il y est. Le gitano à été prévenu de l'arrivée de Madame, il l'attendait. Il m'a reconnue et il est
DE LA PllftiGESSE DE MIFNÀGO. IIS
yenu me le dire. Son maître ne voit que par ses yeux, il a commencé par lui sauver la vie dans une embuscade ména<^ gée exprès, depuis lors, il est tout puissant auprès de M. le gouverneur, que tout le monde craint excepté lui, . — Il t'a donc parlé de Philippe î
^^ Oui, madame; c'est-à-dire madame croit que c'^t M. Philippe, à ce qu'il paraît, lui, il n'en sait rien. Ce qu'il sait, c'est qu'il y a ici un prisonnier que personne ne voit, qui ne vient à la messe que dans une tribune grillée et qui porte un masque de fer sur le visage, chaque fois qu'il reçoit les services d'un porte-dés ou d'un soldat ; il ne l'ôte que lorsqu'il est seul. M. de Ginq»Mars va passer avec lui de longues heures, quelquefois on entend ce pauvre malheureux mer, malgré l'épaisseur des murailles ; il a été hian malade, le médecin a été appelé fort tard et ne l'a vu p'avec son masque. On ne lui laisse ni couteau, ni canif, iji écrit avec une plume toute taillée, mais ce qu'il écrit ne sort pas des mains de M. de Cinq-Mars. C'est enfin un prison-» nier bien à plaindre, je vous assure, et dont tout le monde s'occupe ici.
— Ton gitano l'a-t-il vu ?
— Oui, il le voit souvent de la part de son maître, mais jamais seul.
— Comment a-rt-il pu to raconter tout cela ? pourquoi tç l'a-t-il raconté ?
— Madame, aussitôt qu'on me conduisit ici, pendant qu^ je préparais la toilette de "madame, il est entré avec mille précautions, me demandant si je le reconnaissais, et comme j'ai répondu que je le reconnaissais très-bien, il a dit ce que je viens de dire, en me recommandant de prévenir madame,
116 TtK ET ATKNTURES
INirce qa*îl était essentiel qu'eUe le sût, c'était TcMrdre de sa reine.
Je réfléchis et je formai sar4e-diamp mi {ton à suivre. Je Toolais être introduite près de ce prisonnier, si c'était Philippe, ainsi que je n'^ doutais point, je voulais le sauver, je voulais le consoler an moins, mais oommoit faire ? Mon état rendait tout déguisement impossible ; entrer sous mon nom, avec mes habits, dans ce cadiot, il n'y fallait point même s<mger, même avec le secours du bon gitano. Pourtant j'étais décidée à le voir, et, vous le savez bien, Lau2un, ce que je veux, je le fais malgré tout.
— Va chercher ton gitano, je veux le voir, dis-je à ma fidèle servante.
— n viendra, madame, il viendra, lorsque tout le monde sera rentré, il viendra par ma diambre, cela ne compromettra que moi.
— Ma pauvre Blondeau ! si on le voit on dira que c'est ton galant, et que tu n'es pas longtemps à en faire un.
— Puisque c'est pour le service de madame la princesse, qu'importe !
Cette bonne fiUe m'a toujours été dévouée comme un chien.
J'attendis mon confident pendant plus de deux heures, je m'étais couchée, car je soufi^rais fort ; il vint enfin, et baisa le bord de mes draps pour révérence. Je le regardai jusqu'à l'flme, il ne s'agissait pas de se livrer à un trattre, x>our passer le reste de ses jours à la Bastille. Il ne s'épouvanta pomt de mon regard, j'en (us aise, c'était beaucoup, j'aime la hardiesse, cefa promet.
— Tu veux me servir ?
— J'en ai Tordre.
— (?cst bien. Qu'as-tu à me dire ?
D recommença ce que je savais déjà, avec plus de détails, il me dépeignit la taille, la voix, les façons du prisonnier, de sorte que je ne conservai plus de doute, c'était Philippe. Il me confirma ce qu'avait dit Blondeau. Sa reine ordonnait que je susse tout cela, mais elle n'en donnait pas le motif, eela m'intéressait, voilà tout ; et H était écrit que je devais avoir toute ma vie des choses extraordinaires avec ce beau ténébreux, cet Amadis des livres de chevalerie.
J'écoutai, je sentis mon cœur battre et ma tête' se rempBr de chimères, c'était comme une procession de fantômes daiis mes idées. Pauvre Philippe ! il était là, si près de moi, et je ne le verrais point ! et je ne le consolerais point ! Oh ! malgré tous les Cinq-Mars du monde, cela ne pouvait pas aller ainsi ! |
— Gitano, repris-je, il faut que je voie ce prisonnier.
— Ah ! madame, il me serait plus facile de mettre le feu à sa tour, que de vous y faire .entrer.
— Je le veux.
— C'est impossible.
— Et lui, n'en peut-il sortir ?
— Non.
— Cependant j'exige que tu l'amènes ici, puisque je ne poisaller près delui.
— Comment faire ?
— Je n'en sais rien, cherche.
Le pauvre bohème ouvrait des yeux à se les écarquiller, la sueur lui tombait du front, car il fallait qu'il m'obétt, k nàre l'ordonnait, c'était une loi de vie ou de mort, u. 7.
118 TII ET ATSMTVMS DB U PiU«CE|8I DE MONACO.
— Madame, noble princesse, ayez pitifi 46 moi {fit-il enfin.
•«- Je veiui le reYoir.
n resta immobUe à œ*éoouter, semblant clooé aox plan* ches. J'étais si résolue, j'avais tant d'envie de voir mm ancien ami, que je ne branlais pas, Tout-à-cpup ii battjl ses mains Tune contre l'antre, et s'écria :
*- Eh bien vous le verres, madame» vws le verres 1| miit prochaine, on je serai pendu avant. U n'est pas sftr qn^ je ne le sois point apr^s, mais au moins vous aure^ été ^ tis&ite. '
Gomme il disait ces mots, on ^appa de^}^ (m à laport^ de ma chambre.
Nous étions confondus, d'^iutant plui& qu'on entendait m dehors la voix de M. de Cinq-Mar^ qui priait : -^ Ne crai« gnez rien, madame la dnçhesse, c'est moi, vonille^im'ouvrir.
Le gitano disparut si prestement par la petite porte qu'on le vit à peine. Blondeau m'interrogea du regard, j'étais tremblante, mais je voulais savoir.
— Fais entrer monsimir le gouverneur, lui dia-je.
Il entra et son regard fit le tour de la chambre, où jl ne vit rien, sans doute, de dangereux, car ses sourcils froncés se déplissèrent. Il me salua et me demanda pardon d'oser se présenter à une pareille heure, mais il arrivait 4 l'instant un courrier de la cour, lequel apportait des nouvelle importantes et une lettre de mon père pour moi.
Les nouvelles étaient la disgrâce de M. Fouquet, son
arrestation à Nantes, ses conspirations, ses aventures avec
es belles dames, la cassette de la correspondance et toul
130 TIB ET ATENTUBBS
ce qui 8*eu suit. La lettre de mon pèi*e ne contenait que ces mots :
c — Ma ch^re fille, laissez crever comme un chien le € protégé du surintendant, ou iaites-vous bien Yenir de c M. de Cinq-Mars, lequel a l'oreille de M. Golbert et peut c nous être utile à tous. Mon courrier vous trouvera, je € l'espère, à Pignerol; si vous n'y étiez plus, écrivez au « gouverneur et conviez*le pour quelques jours à Monaco, < c'est du bon voisinage et cela se trouve en l'avenir. « Votre affectionné père,
< Gramont. »
Ma première idée fut que mon mari voudrait repartir le lendemain, ensuite la recommandation du maréchal me rassura. Il fallait séduire le geôlier, nous n'avions pas trop de vingt-quatre heures pour cela ; cependant, pour être plus sûre de mon fait, je commençai sur-le-champ.
M'armant du plus aimable sourire, je levai les yeux sur lui et je trouvai les siens qui me scrutaient, il n'était jamais en défaut.
— M. Fouquet était-il de vos amis, monsieur? luidemandai-je.
— Non, madame.
La réponse fut brève et tranchée, comme un homme qui ne marchande pas. C'était commode, je sus ce que j'avais à ajouter.
— Je m'en doutais bien et cela devait être. Ces airs évaporés ne plaisent qu'aux tètes sans cervelle et aux gens médiocres. On n'est pas surintendant en jetant l'argent par les rues, à la première beauté qui plaît et en envoyant des
hillete doux. Parlez-moi de M. Golbert, à la bonne heure ! voilà un homme!
Il m'observait toujours.
^ Oui, répondit-il lentement, M. Colbert est un homme zélé, actif, entendu ; c'est un homme juste, c'est un homme discret ; d'ailleuri^, n'est-il pas l'élève du cardinal Mazarin?
— Ah! sans doute. Ce cher cardinal qui m'aimait tant!
— - Il vous aimait, madame? Pardon, je suis un peu bien Indiscret, je devrais me retirer et vous laisser en repos.
n souriait en s'inclinant ; le sourire était si étranger à ce visage, qu'il s'en effaça sur-le-champ, il n'y pouvait rester.
^ Non, non, monsieur, vous ne me gênez point. Je ne pnis dormir, vous le voyez, j'avais rappelé mes femmes. Certes, le feu cardinal m'aimait à cause de mon grand- ODcle, le cardinal de Richelieu.
Blondeau lui avait avancé uu siège, il s'assit, et insensiblement nous causâmes. Je me fis toute de grâce et de douœur. Je l'écoutai beaucoup, je ne le contrariai point, enfin je sus si bien m'y prendre, que ce loup eut les griffes limées, n me quitta deux heures après, subjugué, non que je lui eusse rien promis, ni rien avoué, mais seulement par une flatterie adroite. C'est une des rares grconstances de ma vie où je daignai prendre la peine de feindre. Philippe eût dû m'en savoir gré, car cela me révolte.
Le lendemain, M. de Yalentinois apprit tout ; il ne s'en était point douté, son sommeil résiste même aux orages de cour. Je n'avais plus entendu parler du gitano ; Blondeau, qui le chercha sur mon ordre, ne put l'apercevoir nulle part de la journée. Le gouverneur nous fit servir chez moi, et demanda humblement s'il pouvait être admis à ma table
18t TIE ET ATSSTCKCS
sans ne désûUiger. Yoos jvgez si je refosail Je Au eneore pins diatte qœ la Tcûle, et pour passe-tcflop^ il ne prqiosa ee qae je désirais le plas, une Yisite dans 1^ forteresse.
Je le SDÎvis sor les renparts, je montai des degrés qui m prenaient point de fin, je fis Tigoorante sur bien des cbos^ que je n'ignorais pas, afin de lui donner le plaisir de me les expliquer. U me montra les donjons, les cachots vides, et les gentillesses recherchées d'une prison d'Ëtat. J'ai peut* être vu la chambre de Lauzun ! Depuis qu'il e^t dans, ce lieu abominable, je le vois sans cesse, je m'y promène et je passe des nnits entières à chercher laquelle de ces afflreuses niches est la sienne.
En ce temps-là, je ne songeais qu'an pauvre Phili{q;>e, je voyais devant moi ce grand donjon tout droit, où il était, sans doute. Les fenêtres avaient trois grilles; c'étaient plutôt des trous que des fenêtres , le jour n'y devait arrive? que comme en un entonnoir. J'en frissonnais. Cinq-Mars na disait mot là«dessus ; il m'expliquait tout, hors cela, et moi je n'osais le questionner, tout en craignant qu'U fAt affecté denelepcMut faire.
Il me sembla une fois apercevoir comme un pwnt Mnno au bout de ces trois grilles ; le gouverneur le vit comme moi, car il fit un haut-le-corps très-prononcé, réprimé biea vite; je n'eus pas l'air de m'en percevoir; quant à M. de Yalentinois^ il ne voyait rien.
Après une longue promenade, nous rentrâmes un pan fatigués, très-attristés surtout. Je retournai vers ma cham«* bre pour interroger Blondeau encore une fois et savoir dea nouvelles du gil^ano ^ singulièrement di^4«^. Elle w
DE LA PniNCESS^ DE MONACO. iS^
Pavait ppiQt vu dfivaiitage; je eommeucai àcramdire tfk^-^ fort pour lui. Nous nous mîmes à. table; ce ue fut pas lu| gui tint le l>âton de majordome. Je regardais ces visses iocomfms, et je devais fairemoi-mêmeune piteuse figure. La ni3é renard de gouverneur avait-ilimaginé de m'eudonnir par ^ cajoleries et savait-il nos intelligences ? J*eu tren^d^s ; s'il allait me retenir ! Et puis, je suis du nombre de cesgenjf 4m désirent d'autantplus ce qui est difficile. J'avais la fiëvra àridée de ne point voir Philippe, de le savoir malheureux, si près de moi, san:; échanger une parole. Ce mystère m'afrio?; lait. Pourquoi le retenir aiusi? quel était son crime?quel était ce malheureux lui^-même? J'y songeais malgré n^oi, et soa souvenir s'embellissait de mes pensées et de mes recherches»
M. de Yalentioois fut ma providence. Lui, qui n'entendais point de malice^ demanda tout honuement à Cinq-Mar^ oi( était ce maître d'hôtel basanné de la veille, qui servait fort adroitementet qu'il en voudrait bien un semblable.
•n-* Tous nos officiers sont quasi timbrés, ajouta-t^il. Madame de Valentinois leur toume la tète, en trouvant 91'ils ne fopt que des gaucheries, et la peur de mal ^y'q UiX qu'ils font plus mal de moitié, . «i*v Ab I dit le gouverneur en souriant d'un sourire qui ma parut franc cette fois, vous avez remarqué mon pauvre £ast0t monteur le duc? C'est, en effet, un garçon fort habile et fort hoonôte. Il m'a sauvé la vie, il m'est entièremeut dévoué; c'est le seul homme en qui j'aie confiance et je ne loi cache rien^ U est en ce moment chaîné d'un soin plus important que de servir la table; j'espère que vous n'en ieres pas moins soignés pour cela* . rrrr ^Qus TOUS iucopuuodQns fort, moQsiaiir, j'ai gran4'^
124 TtB BT AYBNTUftES
peur, repris-je avec une douceur que je ne sentais guère, aussi nous partirons demain.
Il me répondit des compliments ; et, au fait, il n'était pas fftché de nous avoir; ses officiers surtout, ils devaient s'ennuyer dans ce coin isolé, sous ces murs noirs. C'étaient presque des prisonniers aussi. On entra dans la salle : le gouverneur nous établit au jeu et disparut pendant deux heures. J'avais le champ libre pour interroger un petit enseigne, assez bien fait,* qui me dévorait des yeux et qui m'eût révélé bien autre chose que les secrets de la prison si je l'eusse laissé dire. Il] ne se fit point prier pour me répoudre et pour défiler son chapelet sur son redoutable état. J'appris qu'il existait dans la grosse tour un être inconnu, dont le gouverneur ne parlait jamais, avec lequel il passait quelquefois des journées entières , sans qu'on le vtt ni entrer ni sortir; c'était sans doute un grand personnage, car on le servait dans des plats d'argent et une cuisine fort rehaussée. Basto seul portait cette réfection; en vain l'interrogeait-on, il restait muet comme son maître. La garde se faisait en bas des montées de ce donjon ; mais nul n'avait seulement franchi la première marche. M. de Cinq-Mars était arrivé avec cet homme couvert d'un manteau , un masque noir sur le visage ; depuis lors, le nomlffe des soldats était doublé, et l'on ne sortait plus de la cita* deUe dont les portes restaient closes et les ponts levés, sans compter les herses.
n y avait là de quoi rendre cent femmes curieuses, et leur faire jeter leur langue aux chiens.
Le gouverneur revint et fit des excuses sans les motiver. Je pris mes belles façons plus que jamais. Je le conviai
pour Monaco. Je lui représentai qu'il avait besoin d*air et qne le service du roi ne souffrirait pas d'une petite absence. D me remercia fort, maisil tint bon dans son refus.
— A moins d'une circonstance imprévue, je ne puis sortir d'ici de longtemps. Je suis le serviteur de Sa Majesté et je d(HS rester à ma tâche. Elle est rude peut-être, mais je l'ai prise et je la garderai.
Enfin, le soir arriva! Nous nous retirâmes, nous devions partir dans la journée du lendemain. J'en soupirais de r^ret et de colère. Mes désirs s'allaient briser contre ces mors inaccessibles et contre cet homme plus inaccessible encore. Je mefisdéshabillersans motdire; Blondeau savait nMMi humeur, elle ne me parlait pas, seulement elle crut devoir me prévenir d'une liberté qu'elle avait prise.
— Monseigneur a fait demander si madame était visible, j'ai répondu qu'elle ne recevait point, tant elle était fatiguée et tant le sommeil l'accablait ce soir.
— C'est bien, Blondeau, dès que je serai couchée, ta peux rentrer chez toi, ma fille ; je ne veillerai, ni ne lirai cette nuit. Mets bien les verroux et ferme la porte, excepté la tienne, car j'ai presque peur ici.
Depuis une heure, peut-être, elle était partie, je ne dormais point, le plus grand silence régnait autour de moi, excepté dans ma tête, qui bruissait comme une mer en furie. D me sembla tout-à-coup entendre parler bas, du côté de ftondeau ; je n'eus pas peur, au contraire, j'espérai que le gitano revenait, ainsi qu'il l'avait promis la veille; je me levai sur mon séant pour écouter. Aucune porte ne is'était ouverte, aucun meuble n'avait bougé, cependant on chuchotait, je n'en pouvais douter un instant. Ma fidèle suivante
126 TIE ET AYENTURES
conservait de la lumière, selon mon ordre ; je raillai, ella vint presque aussitôt, toute e£farée.
— Madame, c'est le bohème l
— Ah ! qu'il vienne! qu'il vienne vite !
— Mais, madame, il a si peur, qu'il tremble que je ne reconnaisse plus sa voix. Il est entré par le mur, je dormais, il m'a éveillée doucement, afin que je ne criasse pas. Je ne sais pourquoi il me semble que ce n'est pas celui d'hier, et pourquoi je tremble plus fort que lui encore.
— N'importe! qu'il entre!
Elle lui fit signe, il parut, caché sous le manteau, m grand feutre sur ses yeux, qu'il n'ôta pomt, il fit signe h Blondeau de sortir, mais si impérieusement que j'en restai stupéfaite. Ce ge«te était d'un maître, et il n'y avait rien U de la bassesse obséquieuse d'un gitano. Blondeau hésita à Q))éir; mais, comme il le renouvela plus vivement que la première fois, elle obéit, après avoir toutefois allumé de^ bougies.
Nous étions* seuls, le chapeau, le manteau tombèrent, c'était Philippe ! Je jetai un cri et je faillis m'évanouir.
Il tomba à genoux près de mon lit, prit ma main, qui tombait devant ses lèvres, et me conjura, à voix basse, au nom de ma vie, de la sienne, de prendre du calme et de m pas nous trahir. Q était beau, d'une beauté trioniphante, d'une beauté magique, sa ressemblance avec le roi était plus frappante que jamais, mais il lui ressemblait comnw un ange ressemble à un homme, c'étaient les mêmes traits avec je ne sais quel charme, dont je ne pourrais pas ma rendre compte et qu'il me serait impossible de vous expri" wer. Je restai à le regarder, à l'entendre, c'était du miel
que ses paroles, du feu que ses regards. Enfin, que vous dirai-je? Je vous ai déjà confessé la singulière impression éveillée en moi par la vue de Biaritz, cette impression se représenta plus vive , ce malheur était si touchant, si immense !
Je ne sus qu'au moment de le quitter comment il avait pu s'introduire, je n'avais pas même songé à m'en enquérir, il me le dit bien tard, et je vais vous le dire aussi.
Voici ce qui s'était passé : Mon bohème, ainsi que vons le savez, était rftme damnée de Cinq-Mars, du moins celui-ci le croyait-il. Il allait d'ordinaire chaque matin passer plusieurs heures avec le prisonnier, à quelque jeu, ou à lui donner des leçons de luth dont il jouait à miracle, ainsi que de la viole. Plus tard, le gouvenieur le remplaçait, il tenait conversation avec sa victime, ce que celui-ci n'aimait guère, on bien ils lisaient ensemble les livres qu'on lui permettait. M. de Cinq-Mars et le bohème traitaient Philippe avec le plus grand respect, ils ne s'asseyaient devant lui qu'après en avoir obtenu la permission, qu'il ne refusait jamais, quoique rien ne fût plus digne que son maintien.
Ce jour-là, le gitano alla comme de coutume près de soa infortuné, mais il lui raconta mon désir de le voir, auquel il s'associa de tout son cœur, on n'en doute pas, il lui fit aussi son projet de nous servir et celui qu'il avait conçu poor te soir^
130 YII ET AVENTURES
Basto connaissait aussi bien que le gouverneur lui-même les secrets de la citadelle, comme lui, il se rendait au donjon par des passages secrets, construits dans Tintérieur de ces épaisses murailles. Un de ces passages aboutissait à mon appartement, le gitano s'était sauvé par là la veille. Chose horrible ! cet homme n'était près de M. de Cinq-Mars que pour une mission surtout : à la moindre révolte, à la moindre tentative d'évasion, au moindre accident préparé dont le gouverneur serait victime, il avait ordre de pénétrer près du prisonnier et de le poignarder sur-le-champ. C'était en même temps un geôlier et un bourreau. Heureusement ma bonne étoile en avait fait un ami !
Il fut donc convenu entre eux, ce matin-là, que Basto porterait à son maître la nouvelle d'une soi-disant kriisposttion dd Philippe ^ ce qui arrivait quelquefois. En pareO cas, le hi^mône le quittait point; comme tous ses pareiitf, il savait un peu de médecine empirique, il le soi^aait dondà sa manière et. passait souv^t la nuit près de lui*. Jamais Ginq-Mars ne s'y opposât car, il faut en convenir, excepté la liberté et la tendresse, il ne lui refusait aneun égard. Alors ii paraissait peu Itii-mêmie, il mettait une manière de déticatesse i lui épargner 6a présence. C'étaient les beaux jours pour le malheureux jeune h(»nme.
. Tout È^ passa comme à l'ordinaire. Le gouverneur nous quitta pour lui rendre visite^ et le trouva au lit, avec use grande difficulté de parler et une somaolenGe très^lourde et ijiapossibte à vaincre. Basio dit à voix basse à M. de Gio^ Mars qu'il Uii avait fait prendre une goutte calmante et qu'il 'ftittait iie point en dérajiger l'effet.
--- Soignez-le bien, Basto, répliqua le gentilbonuDe^ je se
voudrais pas pour yingt années de ma vie qu'il mourût en ce moment.
— Il fkudra le laisser tranquille, il dormira jusqu'à demain, moi-même je le quitterai cette nuit; car le repos le >lud absolu est nécessaire. Le moindre bruit, en réveillant, détruirait l'effet du remède. Vous pouvez vous fier à moi, voué le savez ; ne craignez rien, je réponds de tout en suivant exactement ce qui doit être fait.
CSnq-Mars revint près de nous; à l'heure oîi tout dort. Il Tint de ûouVeau chez Philippe, et le trouva dans le même état. Basto ferma la porte après lui, très-certain que Jus- Qtt^au lendemain au moins il ne paraîtrait pas. Aussitôt il affubla son prisonnier de ses vêtements, pendant qu*il se couvrit lui-même de son manteau de ht, qu'il s*ajusta pour plus de sûreté encore le masque sur le visage, chose que l'infortuné faisait souvent lui-même dans ses accès de désespoir. Il lui montra ensuite le passage, lui en indiqua les détours et revint prendre sa place dans le Ut que quittait Philippe. L'honnête Basto, il risquait sa tête, ainsi qu'il Ta fait encore depuis, mais cette fois sans la sauver. Les Bo- Mmes sont ainsi, ils obéissent jusqu'à la mort à ceux qui les protègent; mais ils haïssent également ceux qui les offensât; c'est une race terrible»
le n'ai pas besoin de vous en dire plus, vous le dBVmeSi. Le lendemain, dès l'aube, il me quitta, plus heureux que le w», auquel il ressemblait tant, ayant goûté la première joie de sa Tie, en emportant un étemel souvenir. Son dernier ;ïnot fut celui-ci :
— Je vous reverrai ou ils me tueront.
• ïe tf entreprendrai pas de vous dire ce qui »e passa en
1S2 VIE £T AVENTURAS
moi, je n'^ sais rien. De ce jour, une existence ignorée s'ouvrit devant mes yeux ; je me jetai la tète en avant dans cette carrière; je n'ai jamais réfléchi depuis, je n'ai jamais bien compris mes sentiments, mais je me suis laissée aller suivant le moment et la circonstance. Mon cœur n'a point varié de son unique amour, c'est tout ce que je puis assurer.
Nous partîmes à midi ; le gouverneur nous donna un déjeuner auquel je ne parus point; je demandai un bouilloa dans ma chanîbre, j'avais peur de mes regards. Il lie me revit que sous mon loup de voyage, dolente, appuyée sur le bras de Blondeau, et me plaignant fort. . — Venez à Monaco, lui répétai-je, en montant daus ma litière ; vous y trouverez un accueil digne de notre reconnaissance, monsieur, et vous y serez reçu en ami.
Il me promit bien, mais il me sembla soucieux. Avait-il des soupçons?
Une fois, derrière mes rideaux, avant qu'on se mit en marche, je portai mes yeux sur ce donjon où j'étais tant aimée, et je ne les en écartai plus tant qu'il me fut possible de l'apercevoir.
Très-peu après, nous arrivâmes à Monaco. Je fus contente de ma réception et des honneurs qu'on me rendit ; là, j'étais souveraine. Les peuples montrèrent grende joie de me revoir. On me fit des arcs de triomphe, des harangues et des présents. Je reçus le tout de mon mieux. Monaco est un pays superbe, où l'on jouit d'une vue merveilleuse ; nudgré l'ennui que j'emportais avec moi, et qui ne me quitta pas, j'en étais frappée. Le château est au bord de la mer, entouré de quantité d'orangers. Il n'est pas très-vieux, bien meublé et fort magnifique en domestiques et en vaisselle.
La ?iUe, enfin, n'est point grande, c'est un joujou de prince ; les Grimaldi en sont fiers cependant. Ils ont trois bateaux qu'ils appellent une flotte» quatre gendarmes qu'ils appellent une armée, dix courtisans qu'ils appellent une cour.
Les parents de M. de Yalentinois étant les gens les plus ecmsidérables d'Italie, on en avait réuni beaucoup pour me faire cortège. Tous avaient des habits fort riches, mais ridicules. Ils admiraient les nôtres tout en les critiquant, surtout la quantité de rubans et d'aiguillettes à férets que nous portions. J'avais une chambre très-grande et trèssombre, avec des courtines prises à Constantinople par un ancien Grimaldi. Rien n'est plus majestueux et plus triste.
M. de Yalentinois rayonnait, il était le premier, et ne craignait plus les moqueries d'en haut. Il me montra avec orgueil ses portraits de famille, me les voulant faire apprécier, en appuyant sur les dates et les hauts faits de chacun, comme s'il eût parlé à une maltotière.
— Monsieur, lui dis-je, je vous pardonnerais ces façons, si vous n'étiez pas venu à Bidache, mais vous devez savoir que je me connais en ancêtres, et la bataille de Roncevaux, ob était mon aïeul, ne s'est pas donuée hier, que je sache.
Je me croyais là bien en repos, certes, et loin de tout. Il eu fut autrement,* ainsi qu'on le verra, et certes, j'étais loin de m'y attendre , mais les romans ne m'abandonneront point.
Le pays de Monaco est charmant, je vous l'ai dit; il renferme plusieurs villes, qui lui donnent fort bon air, surtout celle de Menton, qui est grande et belle. On m'y fit une entrée magnifiqi!e, MM. de Monaco me proinenant avec un certain orgueil, car tout ce qui tient à la cour de France est au premier rang partout, la fille du marédial de Gramoot,
134 YIB ET AYENTURES
la petite-niëce du fèu cardinal de Richelieu, si craint et resh pecté dans toute TEurope, ne peut être une mince dame.
Le jour de mon entrée à Menton, je regardais machinalement la fouie de ces yeux noirs, qui me regardaient auesif et je crus apercevoir parmi ces visages étrangers quelques figures de ma connaissance, mes gardes-du-corps les Bohèmes. J*admirai comme à la cour, où j*étais entourée de ma famille, il n'était point question d'eux, et comme ils me retrouvaient le jour où j*étais seule, au loin de tous les miens. Une autre circonstance me frappa. A mon aspect diacmi $e découvrait, ils criaient, le^rs chapeaux en Fair, ouvrant des houches comme des petits oiseaux qui demandent la beequée. Un seul homme, enveloppé d'un manteau brun , se cachant derrière les autres, gardait un feutre brun aur la tète. J'en étais intriguée, car il semblait se multiplier, je le voyais à tous les coins de rues.
La nuit, je ne pus dormir, à cause de la chaleur et de ma grossese, qui me fatiguait, je me mis à ma fenêtre pour respirer un peu cet air parfumé d'orangers ; mon honome an manteau et au feutre se promenait de long en large , assez loin des sentinelles pour ne pas être inquiété. Je le montrai à Blondeau, car, maintenant que je le voyais mieux, si la pensée n'eût pas été si folle, il me semblait le reconnaître. Cette idée s'effaça, je fis mes couches à Monaco, j'eus mon fils et je n'y pensai plus.
Ce n'est pas que j'eusse l'adoration des marmots, c*est là, selon moi, une sotte engeance ; mais mon mari ayant un héritier de son nom, j'étais dès-lors bien plus fière et Inen mieux placée dans sa famille, où je devenais une puissance. Je joaai fort bien àla reine, Je tms ma eoor de faç(Hi à meii*
trer ce qae j'aurais su faire sur un autre théâtre, et jamais la principauté ne fiit en liesse comme en ce teibps-là, on y dansait partout.
On ne peut se figurer les guerres dont Monaco et notre Pont d*Hercule furent témoins au temps des Guelfes et des Gibelins , lorsque MM. de Spinola et MM. de Grimaldi se disputaient la possession de ce rocher, qui demeura enfin à ceux-ci. Il existe à Monaco une foule de vieux tahleaux et d'images représentant ces hauts faits. Ils composent une grande moitié de la galerie du palais, où se trouvent pour** tant quelques toiles précieuses. Il en existe une entr'autres représentant François de Grimaldi, déguisé en moine, ainsi que tous les siens, et chassant les Spinola Gibelins de la TiUe, après en avoir préalablement égorgé les trois quarts; c'était la manière de ce temps*là. De ces déguisements sont venus les supports des armes de MM. de Grigaaldi, qui sont deux moines, Tépee haute d'une main et soutenant de l'au* tre r.écu de leur maison.
Parmi ces tableaux assez princiers, il en était un surtout dont je ne comprenais point le sujet et qui m'occupait. On voyait au milieu un Sarrazin en costume magnifique, agenouillé dans une église, en face d'une femme fort belle, agenouillée comme lui. Tous les deux, les mains jointes, priaient avee ferveur. Tout autour, dans de petits ronds, il se représentait d'autres scènes: ainsi de grandes forêts, des paysages, des vaisseaux, des combats, une femme le poignard levé sur une autre, cette même femme coupable liée k un arbre, les cheveux épars; d'autres femmes enlevées, des incendies, toute espèce d'espiègleries de ce genre, el toiqours ce même Sarrazin tenant la place principale, 9a-
136 TIE ET ATEXTTEES
brant, brfilant, tapant d'estoc et de taille, le tout accompagné de légendes latines et italiennes, HlisiMes, et datant du dixième siècle.
(A prq[K)s, j*aTais négligé de toos dire qne mes sujets me baranguaient en italien, et qne, comme il m*ennnyait de leur répondre en cette langue, je me mis à parler français arec mon assurance ordinaire. Jamais je ne yîs de figures plus étonnées que les leurs.)
— Je demandai à M. de Yalentinois ce qu'était ce Turc si brave et si beau ; il me rép<mdit que c'était Âroune, delà yallée des Châtaigniers ; il n'en savait pas dayantage, et c'était, je crois, tout ce que sa nourrice lui avait appris.
Cette vallée des Châtaigniers m'était vantée partont comme un des plus beaux lieux du monde; je demandai qu'on m'y conduisît. Aussitôt après mes couches, il fut décidé que j'irais, et l'on fit de grands préparatifs pour m'y donner une fête. Chacun m'assurait que j'allais voir une merveille ; j'en voulais l'histoire, on l'ignorait; on est fort ignorant à Monaco. On savait seulement qu' Aroune avait été un pirate célèbre, et qu'il s'était ensuite converti. On ajoutait encore que son âme errait dans les arbres qu'il avait plantés (singulière occupation pour un pirate que de planter des arbres!), et que chaque siècle, à un certain anniversaire, il revenait en chair et en os, recommençait ses exactions, pour en être puni jusqu'au pardon universel. L'époque de sou apparition approchait. Je n'en étais point fâchée; il me plaisait de rencontrer ce corsaire de l'autre monde et d'apprendre par lui ce qui s'y passe ; cela aide à se conduire en celui-ci.
' Un moine ft'anciscain, assez instioiit, me promît une his-
toire complète d'Aroone, et il me la donna en effet ; je tous la dirai tout à l'heure. J'ai d'abord à vous raconterpourquoi je n'allai point en ce moment à la vallée Castagm et les deux événements qui m'en empêchèrent.
Au moment où tout se préparait, où les beaux esprits de Monaco enfantaient des vers à ma louange, où l'on tressait des fleurs et des guirlandes, le prince régnant, Honoré II, tomba malade. Je dois avoir dit quelque part qu'il était grand-père de mon mari et frère de l'archevêque d'Arles. Madame sa femme, Hippolyte Trivulce Metzi, était morte depuis longtemps, et son fils ne lui avait guère survécu, M. de Valentinois allait donc se trouver sur le trône, si Dieu lui enlevait son aïeul. On effeuilla les roses, on serra les rimes dans un tiroir, et l'on alla prier aux églises pour la conservation des jours d'Honoré, fort aimé de ses peuples, et très-digne souverain en effet.
Il était vieux, le ciel avait compté ses jours, il mourut dans mes bras, après avoir béni son arrière-petit-fils et récommandé à ses gens de nous obéir maintenant comme à lui-même. Ce bon vieillard me toucha le cœur à sa dernière heure, et je commençais à l'aimer quand Dieu le prit, ce qui diminua mes regrets, ou du moins ne les prolongea pas plus longtemps que n'avait duré ma tendresse.
Aussitôt après la mort d'Honoré, mon mari fut proclamé prince, sous le nom de Louis T'. Il était filleul du roi Louis XIII. On ne le couronna qu'après les funérailles, qui furent fort belles. Il est inutile d'ajouter que je partageai ses honneurs ; nous devînmes, à dater de cette époque, prince et princesse souverains de Monaco, et maa fils, presque naissant, reçut le titre de duc de Valentinois, quç n. 8,
438 TU ET ATINTDBE8 DE Lk PRISGE88K BS MONACO.
loi donna saberceuse, enrq>pelantinoDseigiiei]r. J'ayaispaur confesseur un jeune moine qui se moquait betucanp do eel), comme si ce n'était point la ehose la plus naturelle du œoBde.
Les premiers moments du deuil, les étiquettes, les rêvé* r^ces, les lettres et les compliments éloignèrent la promenade à laquelle je pensais souvent néanmoins. ToBl-àf coup il se répandit une grande nouvelle, Arouno avait re« pain, mais cette fois si positiv^oient qu'il devenait ridicule d'en douter, et, pour que rien n'y manquât, il «'était bit accompagner de toute une bande diabolique, œrtaiaettont noircis au feu de l'enfer, jusqu'ici inoffensive, mai$ di^vant bientôt, sans aucun doute, tomber sur les paisibles Monacois. On avait vu ses forbans, cent témoins rattestaidnt; les cris d'effroi montaient jusqu'à nous. Ce n'étaient pas nos vingt soldats de carton qui devaient les faire fuir^
J'ai hérité, on le sait, de la hardiesse paternelle^ ^ette aventure me piquait, et je pris la résolution d'aller voir moi-même de près, si ces gens étaient des corps ou des âmes» M. de Monaco trouvait la chose un peu bien osée^ il essaya de me la défendre, mais avec la certitude que je n'obéirais point. Je devais visiter la vallée; ce projet, retardé par la mort du prince, s'exécuterait en automne au lieu de l'été, c'était plus commode et moins fatigant. On ne uote donnerait pas de fête, parce que cela serait manquer au respect dû à notre aieul, à peine dans la tombe, mais je me promènerais à loisir dans mes états, et si j'y rencontrais les euneinis de mes sujets, tant mieux, c'était à moi de veiller &ur nos peuples et de savoir par moi-même quels dangers ils allaieut courir. Armée de ce raisonnement, je partis avec une suite peu nombreuse.
IL de Mosiitco me vit partir d'un air assez eontrit. Cet explrà d'amazone ne lui plaisait point. D'un autre c&ié H savaU de reste que j'en ferais à nia guise,
^ Uadame, songez à votre fils ! me dit-il en me met» tant en carrosse, ne vous esiposez pas dans res précipice^ etpanni les brigands. Je vous attends djemain m soir.
Notre principauté, toute souveraine qu'elle soit, n'est guère pto griuide que Bidacbe ; on en foit deux fois le t^ur ea douze b^ores ; ainsi |a n'allai pas^ bien lom. Nous mm dirigeâmes d'abord sur Roquebrune, qui est un village fort champêtre et fort bien situé; quand je dis ùtué, c'est-à-dire perché sur Ja cime d'un bloc de rodiers à pic où l'air vous coupe la respiration. Les gens du pays prétendent qu'il a ét^ précipité 4e la colline où il reposait jadis, et qu'il a été ret«nii jt la place qu'il occupe par un genêtt On ne manqua pas de^m'eaftfrir m bouquet ^nagnillque ; je lepayai d^ la^rlios
i40 TfE ET ATEXTCRES
d*Qii voleur. Les mes, pavées de cailloax, sont étroites et tortueuses, bonnes tout an plus poor les montagnards ou les chèTres ; on pénètre dans les maisons par des escaliers à se casser le con ; le vieax diâtean menace mine, mais il a être beau dans les anciens jours.
De là, on domine quatre vallées ; Gastagni, que je cherchais, est la plus reculée et la plus sauvage. Ce n*était pourtant que Fantichambre du nid des pirates. On nomme ce lien le val Cabralos ou Cabnari. Deux torrents rafratchissent ces affreux précipices, dominés par les montagnes de Sainte- Agnès. Ce sont des pics hérissés, déchiquetés, s*élevant jusqu'à un point culminant on se dressent les tourelles â*un château féodal.
Ce château est celui d'Aroune, le revenant d'aujourd'hui, le héros d'autrefois. Lorsque j'en aperçus les murailles, mon cœur se mit à battre, je ne sais en vérité pourquoi. Ce n'était point de la crainte, ce n'était pas de l'amour, assurément ; l'amour pour un esprit sans corps n'est point dans mes habitudes. C'était une sorte d'impression dont je ne fus pas la maîtresse et qui me charma. Je ne l'avais jamais ressentie.
Avant d'aller plus loin, il faut vous dire l'histoire d'Aroune, et pourquoi ces pauvres sots de Monacois en ont une si belle peur. C'est le vieux moine qui parle en ce moment, ou plutôt je vous traduis son homélie en la diminuant de moitié, sans cela vous n'y comprendriez rien ; elle est écrite pour la grâce de Dieu.
Aroune était un Africain, un maure, un infidèle, jeune, beau, brave entre tous les autres. Il commandait en son pays et avait juré, sur le tombeay de ses pères, ))9ine aux
chrétiens, surtout aux chrétiennes, qu'il enlevait sur les oAtes de la Méditerranée pour s'en composer un sérail. Quand a eut fini, - il se fit pirate, vola sur les mers, apportant des richesse immenses à son rocher, qui n'était pas encore Cabruari, mais un autre plus près de la Turquie. La terreur régnait partout, en Provence, en Italie, en Espagne; les pécheurs allumaient des feux, se répondant de cime en cime quand on voyait à l'horizon la terrible voile triangulaire du malandrin. Plus méchante que lui était Sarah, sa femme en titre ; jalouse et idolfttre, toute chrétienne belle et jeune était son ennemie ; elle les faisait fouetter d'abord et jeter à la m^ ensuite ; elle eût pu, ce me semble, commencer parla.
Aroune, un jour, fit captif un vaisseau de France allant en Espagne. Les commerçants luttèrent jusqu'à la mort (8s n'en feraient plus autant aujourd'hui); on les tua, mais on retint en esclavage une jeune fille d'une grande beauté, fille du maître du navire ; elle vit succomber son père et ses firères, elle se vit transporter sur le corsaire, sans que rien pût abattre son courage et sa fierté, Aroune l'aperçut, il fut frappé de sa pâleur et de la résignation chrétienne empreinte sur ses traits. Il la trouva belle, et pour la première fois la pitié approcha de son cœur. Elle était bien belle, en effet, cette Anna, et son ftme était plus belle encore que son corps.
Malgré ses efforts et sa résolution, la douleur dompta sa volonté, elle tomba malade ; le chef ordonna qu'elle fût soignée comme lui-même, et, à dater de ce moment, tout changea en lui et autour de lui. Triste, morne, abattu, il ne levait plus la tête au bruit des batailles, rien ne l'excitait au
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carnage, il désirait le repos, se laissant bercer moUemeoA par les vagues. Sarah comprit tout. Incapable de se con-« traindre, elle vomit un torrent d'injures contre sa rivale, et quitta son mari en lui lançant ces paroles :
— Tu aimes Anna, Anna mourra I
Aroune connaissait sa terrible moitié, il se précipita sur ses traces, arriva presque aussitôt qu'elle dans la cabine de la belle fille, et la trouva déjà liée par deux esclaves qui s'apprêtaient à la jeter à la mer. Ce n'était point le compte de son maître, aussi la scène changea bientôt ; les esclaves reçurent chacun un coup de cimeterre qui les envoya voir Mahomet ; madame Sarah fut à son tourprise, liée, fouettée et jetée à la mer en présence de tout l'équipage qu'on as^ sembla sur le pont pour cette justice.
Le vaisseau était alors en face de Sainte-Agnès, dont la haute pointe attira les regards d' Aroune, et lui plut psu* sa sauvagerie. U jeta l'ancre, débarqua, lui, ses richesses et ses captives, s'empara du pays, se percha sur la montagne} et soumit tout à ses lois, excepté le cœur d'Anna, le plus précieux bien pour lui, cependant. Il essaya de tous las moyens, elle résista; il voulait la faire musulmane, elle voulait le faire chrétien; ils étaient loin de s'entendre, vous le voyez; ils s'entendirent néanmoins, car ils s'aimaient, et celui qui aimait le plus céda à l'autre.
Il vint trouver sa maîtresse qui priait et pleurait toujours, et lui annonça qu'il renonçait pour elle à sa patrie, aux tombeaux de ses ancêtres, à la guerre, sa seconde vie*, qu'il allait se faire instruire dans la foi du Christ, et habiter avec elle la Provence, si pom' prix de tout cela elle voulait lui appartenir.
*^ En.péeompense d'une pareiHe action, Aroune, je suis
à TOUS.
Ds partirent la nuit même avec la mère du héros, quel* qnes domestiques, et peut-être bien aussi quelques caisses de sequins et de diamants un peu bien suspects à leur con^ sdence, on n'y regardait pas de si pi'ès. Il enveloppa son d^art de mystère, r^ala ses c(Hnpagnons d'une prophétie (A il leur annonçait leur ruine prochaine, et ne leur de*manda que de ne le point déranger dans la route qu'Allah traçait à ses pas.
n eut bien quelques regrets, quelques remords, il hésita eneore souvent, mais l'amour l'emporta, la forteresse fuyait derrière lui avec ses souvenirs, ils arrivèrent à Marseille.
Les fiancés se rendirent à l'abbaye de Saint-Victor, des^ cendîrent dans les catacombes, près des tombeaux des martyrs, où un prêtre célébrait la messe. Anna pria avec ferveur, et bientôt le musulmau subjugué pria- comme elle, il était chrétien ! Il ne lui manquait que le baptême. Anna le conduisit chez l'évêque, où se fomiait en ce momentmêmc une ligue des barons du voisinage, commandée par Guillaume, vicomte de Marseille, pour l'aller combattre.
Ces mots :
— Aroune est ici et il est chrétien ! tombèrent comme la foudre au milieu d'eux. L'assemblée entière tressaillit, chacun porta la main à son épée. Mais, à la voix d'Anna racontant le miracle , un cri d'admiration et d'enthousiasme monta vers le ciel. Le saint prélat appela les bénédictions de Dieu sur tous, et, après des cérémonies magnifiques, le Sarrazîn reçut l'eau sainte, en même temps ^e la main de la vierge provençale.
Le pasaé n'était point expié enoore, sans doate ; à dater de ce moment, one grande tristesse s'empara de lui, malgré son bonheur. Il avait des visions sanglantes, sa première femme lui apparaissait chaque nuit, le menaçant d'une mort prompte et d'un châtiment qui durerait jusqu'à la fin des ftges. Il ne fit que languir et mourut quelques mois après. Anna vint finir ses jours dans un ermitage, au-dessous du castel bâti par Aroune, et laissa dans les environs la réputation d'une sainte que Dieu ri^pela & lui, après l'avoir assez laissée à la terre.
Les gens du pays prétendirent que la nuit de la mort d' Aroune son esprit apparut à ses camarades, réunis daas un festin à Cabruari. Il leur raconta son apostasie et leur annonça qu'il devait errer en ces lieux mêmes, y reparaître tous les cent ans, et ne recevoir le pardon de TËtemel qu'après être resté sous la puissance du diable pendant vingt siècles encore. J'ignore si les habitants disent vrai ; ce que je sais, c'est que le pirate était, selon le bruit général, plus en possession que jamais du val de Cabralos, et que j'étais fort décidée à le rencontrer^ s*il u*y avait que ce moyen de savoir à quoi s'en tenir.
De la grotte, de la chapelle d'Anna, il ne reste rien; la forteresse démantelée est encore bebout. Nous y montâmes, ou plutôt j'y monjtai seule avec mon écuyer; non pas Pomarest, que j'avais laissé au prince, mais un Italien, nommé le chevalier Cannenti, plus mon nain, qui ne me quittait jamais et qui avait le courage d'un géant, plus deux laquais, que j'avais emmenés de Bidache, gens de sac et de corde, qui auraient assassiné le roi sur un signe de moi. Le reste de ma suite demeura en bas et n'en fut pas fâché.
A peine je mis le pied sur la plate-forme, que j'entendis marcher dans les broussailles.
Je m'arrêtai ; nous écoutâmes tous. Ou marchait, et sans précaution même, rien n'était plus vrai. L'écuyer me voulut éloigner ; je me moquai de lui et lui demandai s'il me prenait pour une pouille mouillée. Qt>v.'L
— Je suis venu ici pour voir, et je verrai. Allez tous de côté et d'autre, fouillez, cherchez; vous avez des armes ; ne craignez rien. Au premier bruit, d'ailleurs, nous serions secourus par ceux d'en bas. Moi je reste ici avec mon vaillant nain ; il suffira pour me défendre. Peut-être les esprits nous viendront-ils. Aroune aimait mon sexe; s'il a envie de me voir, je l'attends.
Ils essayèrent de me détourner ; je m'assis résolument suf une colonne abattue, et je leur fis signe de m'obéir. Demeurée seule avec mon pauvre nain, sa petite voix fêlée me faisait l'eflFet d'une crécelle de la Semaine-Sainte; je lui ordonnai de se taire. Il se tut, mais il pleura comme si je lai eusse donné un soufflet. Je lui jetai une aveline pour le consoler. J'avais fait habiller ce petit homme d'après un tableau dePaul Véronèse, qui se trouve dans notre galerie. Son costume était tout à la mode de ce temps-là et ne déparait point mon entreprise. Il tira sa manière d'épée et fit sentinelle. Quant à moi, je songeais, et cela me parut singulier d'être là sur ma colonne, à attendre le diable, en compagnie d'un nain. J'en aurais ri volontiers si je n'eusse pas eu autre chose à faire.
Après quelques minutes, j'avais derrière moi un gros boisson, si touffu qu'on n'y voyait rien à travers, il me sembla que les branches remuaient ; je me tournai vive- II. [9
146 VIE KT ATBMTURES
ment, J6 Crus apercevoir un œil de feu et entendre une respiration pressée. Mon chevalier se promenait toujours à quelques pas de moi ; j*éooutais. On approchait, on rampmt, j^étais clouée à ma place , et , en dépit de ma raison , je ne craignais rien. Ge danger me plaisait. Allais-je voir briller un poignard ou paraître quelque borribla figure! Pas une puissanoe de ce monde ne m*eût fait essayer un mouvement. J'entendis murmurer doucement, doucement, tout près de mon oreille, d'une voix douce et mélodieuae :
^ C'est moi.
-^ Qui? demandai^jé sans retourner la tète.
Je songeai à PuYgttilhtm d'ftborâ> à Philippe ensuite. L'impossibilité m'ôta cette pensée.
-— Devinez! répliqua-tH)n.
— Je ne ftais» Si vous étiez Aroune, par hasard? h'tiù vous connais pas.
^ Vous me connaissex.
La curiosité prenait insensiblement la place de cette impressi<»i involontaire, Causée peut*-étre par les sottes idées do mes vassaux. Je fis tui mouvement brusque en arrière ; Je regardai, c'étut Biaritz* J'aurais dû le deviner. Qui diantre pouvait jouer le rôle de pirate de l'autre monde, excepté lui? J'en fus à la fois ébahie, troublée et contente. C'était un vrai tableau. Lui, à demi caehé sous les branched, dardant ses yeux noirs, sans pareils dans l'univerd, excepté ceux de la duchesse de Maziu*in ^ moi ^nbarrftssée et joyeuse, baissant mes regards comme Une petite fille à la grille de son couvent, et le valeureux nain, la brette levée, disposé à pourfendre corps et esprit mal intentionné, res>* tant en vrai figure de Benott, à l'aspect do ma bonne entente
avec le revenant. J'en ai ri souvent toute seule depuis Mon imagination fit beaucoup de chemin en quelques secondes, je compris tout. Il était l'allié des Bohèmes, il était là pour moi ; c'était un de ces exploits à la façon de 8«s ancêtres, les preux sauvages. Il me voulait voir, il me voulait enlever peut-être ; ceci me séduisait moins. J'aimais mon état de princesse, et je n'avais nulle envie de l'échanger contre un roman dans une masure, dussé-je être la compagne du grand Aroune lui-même en propre original. Il profitait de mon silence pour avancer et se trouva bientôt agenouillé derrière mon coude. Je sentais le feu de ses prunelles brûler mon visage qu'elles fixaient constamment, lèvent amenait les boucles de ses cheveux dans les miennes et chatouilladent mon épaule à demi une, sous la cape dont ">**** je à'éiais couverte à la hâte et qui s'échappait de ma main.
— CTest vous! c'est vous me disait-il vingt fois de suite, sarun ton enivré, se souciant 4)eu d'être entendu et ne comptant plus au monde que nous deux.
J'étais plus maîtresse de moi, bien que je ne le fusse point absolument, et j'essayais de sourire en faisant mie moquerie.
— Monsieur, lui dis-je, d'où vient que vous allez ainsi en masque par les chemins, et que vous faites peur aux petits enfants ?
Il ne daigna pas me répondre ; je ne l'avais pas blessé.
— On vous cherche, on vous trouvera, et alors que.direzvous?
— Rien qui blesse votre renommée, madame, je mourrais plutôt.
i48 TIE KT ATE^nXRES
— Je ne Ten poini que tous mouriez. Mes gens Yont rqnraitre, et alors...
Je n'acberais pas, que le cberalier était au bout de l'allée, en un clin d'oeil je retrouvai mes esprits ; je fis signe à Biaritz de se lever, j'aidai mon écuyer, le nain, et leur montrant cet étranger qui les occupait fort :
— Voilà monsieur qui bat la montagne depuis vingtquatre baires et qui n'a rien trouvé, leur dis-je, ce sont des eqirits assurément, ou peut-être les paysans n'ont-ils point ▼n ce qu'ils croyaient.
Carmenti s'inclina respectueusement, on ne me contredisait point à Monaco. Mes deux laquais basques m'inquié* taîent bien autrement que lui, ils allaient reconnaître notre oompatriotre, et je ne me souciais pas de partager un secret avec eux. La cbose devenait difficile, il fallait le renvoyer; certainement, il fallait s'armer d'une vertu tigresse et mettre tout ce bel amour sur le grand chemin. C'était dommage ! Je n'ai jamais su mentir, 9 moi-même surtout, et j'avais grande envie qu'il restât. Entre le danger et le désir, une femme n'hésite guère. Aussi, pourquoi M. de Monaco était-il si ennuyeux? J'ai dit que je serais franche et je le suis. Je ne puis nier la pente de mon caractère, à laquelle je me suis abandonnée presque sans combattre. Il y a beaucoup chez moi des hommes de ma race; je ressemble infiniment davantage au maréchal qu'à ma sainte mère. J'ai de lui le courage, le franc parler et tout ce qui. s'en suit; est-ce ma faute ?
Cependant il fallait se hâter, mes coquins allaient revenir. Il me traversa l'esprit qu'il saurait bien me retrouver, pour peu que j'ouvrisse le chemin. Lui faisant donc ce geste
. italien, un des plus gracieux que je sache, et qui contient tant de choses :
— Monsieur, lui dis-je, je suis bien aise d'avoir causé avec vous et de savoir de votre bouche combien l'apparition d'Aroune est insensée. Cela me tranquillise pour mes sujets. Je retourne à Monaco, et quant à moi, je ne croirai désormais à l'existence du beau pirate qu'après l'avoir vu de mes yeux dans mon palais. Adieu. — Qu'on appelle mes
! Béarnais, Messieurs, ils sont heureux de courir la montagne, cela leur rappelle Bidache et leur enfance, et moi aussi je n'ai rien oublié.
Je parlais à un homme dans le cœur duquel chacune de
mes paroles entrait comme une flèche ; je n'eus donc besoin
de rien ajouter ; j'étais comprise. Au moment où je quittais
! les ruines, il s'était déjà éclipsé sous les feuillages; mes
gens ne le virent point lorsqu'ils revinrent de leur battue.
— Madame, s'écrièrent-ils à la fois, afin de montrer le même zèle, ce sont des gitanos, nous les avons bien reconnus; mais pas plus de revenants que dans nos chausses. Si Son Altesse veut envoyer ici quelques hommes de milice, 6n en aura raison.
Nous redescendîmes près des autres, puisàRoquebrune, puis je repris mon carrosse et la route de Monaco. Je rêvais doucement à mon enfance, à ma jeunesse, au temps où j'avais connu Biaritz, si près encore et si loin déjà! Combien j'étais plus heureuse alors ! combien ce visage si étrangement beau me rappelait de souvenirs et se rattachait aux années tranquillement passées dans le pays de mes pères ! J'arrivai le soir au palais. Les gens de la ville étaient sur leurs portes et montraient une grande joie de me revoir.
J'entendais leurs acclamations, distraite encore par ma pensée.
Comme le carrosse entrait dans la cour d'honneur, j'aperçus un gros de mes courtiiofis courant avec des torches, et M. de Monaco à la fenêtre, en compagnie d'une dame. Sans la recounattre, car elle avait des coiffes, je vis bien à son air qu'elle n'était pas du crû. Je descendis à la hâte, piquée d'envie de la voir; elle venait au-devant de moi et le prince lui donnait la main. J'entendis des éclats de rire sous ces coiffes ; une maia, sans autre pareille en France que celle de la reine-mère, soutenait les dentelles; une voix joyeuse me jeta :
— Devines 1
C'était une personne à laquelle je ne pensais guère ordinairement, et à laquelle j'avais pensé le matin même, à pro^ pos des yeux de Biaritz, c'était Hortensc Mancini, duchesse de Mazarin, qui fuyait son man, se rendait près de la connétable, sa sœur, à Rome, avec toutes les façons d'une aventurière. Elle était ravie de cette escapade, et commençait ainsi cette vie d'aventures si compliquées et si roma** nesques. Je ne me doutais guère de ce qu'elle apportait dans les plis de sa robe à la maison de mon mari, et de tout ce que l'admiration de M. de Monaco, pour cette princesse er* rante eouvait de sottises, Ce que je sentis fort bien, c'est qu'elle était plus belle que moi et que je ne voulais point da voisinage
Madame de Mazarin, héritière de son cher oncle, avait été mariée, on le sait, à un Laporte de la Meilleraie, à la eondition qu'il prendrait les noms et armes de Villustriê^ fimo faquinoy et il fallut le maréehal de la Meilleraie pour accepter cette olause sans s^ouvrir une porte de derrière, après la mort du cardinal. Le nouveau Mazarin était un fou et au sot, c'est trop de la moitié. Sa femme, belle, charmante, spirituelle, était cependant, il faut l'avouer, aussi folle que le put jamais être une créature du bon Dieu. Quand je dis était, c'est est que je devrais écrire. Ils vivent l'un et l'autre, ils sont toujours ce qu'ils itaieni et resteront ainsi probablement tant que la terre les portera, le me reconnais si bien comme morte, tout est si passé pour moi, que je mets les autres au même degré ; nous sommes notre univers à nous-méme, quand nous approchons de la tombe.
Elle s'était détournée de sa route pour venir chez nous,
1B3 VIE ET AVENTUEES
voyageant comme une aventurière, ou une héroïne de roman, seule avec un page et une servante. Le page, beau comme Tamour, était le fils du duc de Beaufort et de la poissarde, vous le savez bien? le chevalier de Pezou, un enfant adorable, qui vient souvent encore perdre son temps à causer près de mon lit, et qui n'est plus un enfant. Elle l'avait pris au maillot et relevait à la brochette. C'était pour elle un passe-temps, elle ne l'appelait que le petit la Fronde. A cet âge-là, il avait déjà le génie de l'intrigue et des aventures. Il conduisait la fuite et les déguisements de sa maîtresse, comme s'il eût mené la cour au cabaret pendant trente ans. Madame de Mazarin nous le présenta, je le lui enviais, c'était là un joli page vraiment! J'eusse donné les douze miens en échange.
M. de Monaco fit la roue dès ce premier soir. Il fallait le voir empressé; rien n'était beau, rien n'était bon, rien n'était assez présentable pour madame la duchesse ; on eût dit des gens du ruisseau recevant un fermier des gabelles ou un marguillier de paroisse.
J'en levais les épaules et je l'aurais volontiers appelée Mancini, en lui rappelant monsieur son père. Elle fut du reste charmante, pleine de gentillesse, elle se moqua de son mari et d'elle-même. Elle nous conta en mourant de rire comment elle s'était sauvée, avec son page et sa duègne; comment M. de Mazarin était resté en prison vingtquatre heures, pour demander à Dieu la grâce de sa femme, qui avait sucé un os de poulet le samedi soir, avant minuit. Toutes ces Mancine sont plus ou moins extraordinaires ; celle-là et la duchesse de Bouillon sont assurément les meUleures.
J'étais rendue de fatigue, ou plutôt j'avais envie d'être seule, pour me représenter cette journée à mon aise. La duchesse nous fit veiller jusqu'à trois heures du matin, s'essayant la main sur mon mari, lequel prenait feu comma une allumette. Cette petite femme était de fer, elle aurait dû être lasse, car elle n'avait point dormi depuis Paris, je crois, courant à cheval par monts et par vaux, en barque, avec des tempêtes et des bateliers qui lui voulaient parler d'amour. De tout cela, elle riait galamment. Elle aimait peu ses sœurs, surtout Olynipe,^ qu'elle appelait scélérate et qu'elle supposait capable de tout. Il est certain qu'elle ne se retira pas blanche de la mort de Madame, ainsi qu'on le verra. Elle en avait sur son oncle de quoi écrire des volumes, et elle jurait sa foi jurée qu'il avait épousé la reine-mère.
— Hélas 1 madame, lui répliqua M. de Monaco, dans la simplicité de son cœur, c'est un mauvais marché qu'ils ont fait là tous les deux.
A partir de ce jour et de cette visite, qui se prolongea cinq ou six jours, M. de Monaco devint l'esclave de cette femme, il ne vécut plus que pour elle et pour me faire enrager; je ne lui connais pas d'autre but dans son existence^ On assure que maintenant il s'occupe uniquement de gouverner et du bonheur de ses sujets; c'est possible, depuis que je n'y suis plus. Quand la duchesse partit, il voulut l'accompagner jusqu'à Rome, la remettre lui-même aux mains de la connétable, et ne pas la quitter qu'elle ne fût en sûreté. Je ne m'y opposai point, j'ai toujours passé à mon mari ses fantaisies tant qu'elles n'ont point gêné les miennes, ou du moins tant qu'elles m'ont laissée libre d'en avoir d'autres à côté.
154 VIE KT AVfiMTURCS
Je n*avais plus entendu parier d' Aroune, pu ne le royait point ; ma présence Tavait chassé, assuraient les commères ; le pays redevenu tranquille, reprenait ses habitudes ; oq s'occupait des olives et des oranges, du prochain, de nous, des galants, plus du revenant du tout. C'était mon compte. Demeurée seule chez moi, je l'attendais en dépit de mes gardes ; j'étais sûre qu'il passerait malgré tout. Chaque soir je congédiais ma cour de bonne heure pour m'asseoir sur une terrasse au milieu des orangers dominant la mer, entourée de parfums, soif^ le ciel étoile, avec une musiqua que j'entretenais et qui laissait à une lieue les vingt H|uatrQ violons, même le petit Baptiste. Cette musique jouait toutes sortes d'ariettes et de chansons dans le lointain ; l'écho les répétait» Ce n'était pas au nombre des plaisirs innocents, bien que je fusse seule à en jouir. Il n'y a à Monaeo aucun hiver, les nuits y sont admirables toute l'année ; je crois qu'il n'y pleut jamais. J'y voudrais voir Paris ; on s'y plai-* rait fort.
Depuis une semaine j'étais dame et maîtresse ; je m'eiv* nuyais de ma puissance et de mon entourage. Quand on est accoutumé à Saint-Germain et à Fontainebleau, Monaeo parait bien petit, y fùt*on souveraine. Ces gens^là étaiaat de véritables topinambours ; ils ne connaissaient rien de ce qui occupe notre vie à nous, et le bel air de mes états était la mode du temps de Louis XIII. Je m'amusai alors, pour occuper mes loisirs, à faire jeter sur le papier le plan d'uai^ ^lise que je comptais blitir, afin d'attache)' à mon nom m monument durable. Il est dommage que ma couroune $ait ai petite; j'aurais été loin, je suis ambitieuae.
Les lettres que je recevais de Frano§ m*|i^[>f^nAi^iit ^
qui s-y passait; on m'y regrettait beaucoup, du moins on daignait me le dire. Madame et mon frère continuaient leurs imprutentes' amours en narguant et le roi et Monsieur, et La VaUière, ce qui était lÂm pis, car ils narguaient deux fais le roi. Vous verrez plus tard ce qui en résulta. Quant à Lauzun, il m'oubliait un peu, lui!
Un dimanche soir, l'on avait fait une de ces ridicules processions du pays, pour je ne sais quel saint Monacois; j'étais assez fatiguée de la représentation de la journée. Je fis dire que je ne recevrais personne le soir, et je m'établis Cil robe de chambre sur un lit de repos avec la Clélie, J'étais dans la galerie des ancêtres, tout près de la chambre où fut assassiné Lucien de Grimaldi, aïeul du prince, par son neveu Goria, dont il était le tuteur, parce qu'il refusait de lui rendre sa fortune, et un peu aussi, peut-être, parce qu'il avait lui-même assassiné son frère ahié dans sa jeucesse. Ce meurtre est célèbre dans la maison de Grimaldi ; la chambre est consacrée, le portrait de l'assassin y est encore voilé d'un crêpe, et celui de la victime, toute sanglante, occupe la place d'honneur. On ne peut s'empêcher de frémir en face de ces preuves muettes de la justice.
J'avais renvoyé mes femmes; je lisais, la nuit tombait petit à petit, une fraîche senteur me venait des jardins, placée sous une fenêtre, un vent coquet soulevait mes cheveux et agitait la dentelle de ma gorgerette ; je me sentais endormir comme si quelque lutin m'avait bercée. Un bruit léger se fit entendre du côté de la chambre du meurtre. Ma paupière alourdie ne s'entr'ouvrit même pas pour l'écouter; je n'écoute que des yeux. Un instant après le bruit recommença. Je crus que c'était Lusky courant quelque part sur
les terrasses, ainsi qu*il en avait Thabitude. Je me retournai de Tautre côté en lui ordonnant d'une voix bourrue de me laisser tranquille et d'aller jouer ailleurs. Je n'entendis plus rien pendant quelques secondes, et puis cela recommença, et puis les pas approchèrent ; on y voyait à peine autour de soi. Impatientée et presque furieuse, je me levai vivement sur mon coude et je demandai impérieusement qui était là. Nul ne me répondit, mais une figure pâle, sanglante, comme le tableau de Lucien, était debout à la porte de la chambre du meurtre.
Il me faut bien l'avouer, ma terreur fut si grande que je m'évanouis.
Je ne sais combien de temps je restai ainsi, je ne sai s encore à présent même si ce que j'avais vu était réel, ou si j'étais la dupe de mon imagination. Ce que je sais, c'est que j'étais, en ouvrant les yeux, couchée à la môme place, dans la même obscurité, je n'étais plus seule; un homme agenouillé devant moi tenait ma main glacée et la réchauffait de ses baisers. Je ne compris pas d'abord qui ce pouvait être, ni même ce que cela pouvait être ; je n'avais nulle conscience de moi-même ; sa voix me rappela tout à fait à la vie, au souvenir; c'était Biaritz.
— Écoutez-moi, écoutez-moi! me disait-il; revenez à vous, ne craignez rien, mais écoutez-moi ; le temps presse^ on peut entrer.
— Étiez-vous donc là tout à l'heure? lui demandai-je 'préoccupée de ce que j'avais vu.
— Non, me dit-il, non, je n'y étais pas; j'arrive àtra-
yers mille dangers, je tous trouve ainsi mourante; peutêtre vous ai'je effrayée, peut-être en suis-je cause. . . Mais vous voilà revenue, écoutez-moi, écoutez-moi; ma vie ou ma mort eu dépendent.
Je n étais pas accoutumée à un pareil langage. U y avait dans cet bomme je ne sais quelle sauvagerie fière et subjuguante (je crois que ce motn*est point sur le. dictionnaire) qui me tenait sous son regard. Je me soulevai languissamment et je Técoutai pour ainsi dire malgré moi, ainsi qu'il le demandait.
— Je vous aime, madame, non point comme vous aiment les autres, à la cour et ailleurs, mais comme un homme de mon nom, de ma race, de mon sang peut aimer. Je vous aime à ce point de vouloir envahir votre existence et m'en reudre maître à tout prix.
Ceci sentait Roland et les preux de la Table-Ronde dans leurs moments de frénésie. Je ne pus m'empêcher de sourire ; il le vit.
-^ Ne riez point, car c'est trop sérieux. Je veux que vous soyez à moi, que vous quittiez tout pour moi, ou je ne vous veux que morte.
Excusez du peu! Ce n'était plus un envahissement, c'était une invasion qu'il me proposait, et les barbares seuls pouvaient avoir de ces façons-là. Il y avait du Roncevaux et de messieurs les Sarrazins dans ce désir de possession, en encluaut le reste, et nous n'admettons pas ces habitudes en ce pays-ci.
— Un mot encore, poursuivit-il, voyant que j'allais répondre sans avoir tout entendu, si vous consentez à ce que j'implore, vous serez reine, madame, reine coname le fut la
DE LA miBfCESSE OE VONAGO. it&
femme aimée d'Armio^, doat j'ftvais pm la nom POUT m'approdier de vous ; toute cette contrée, si vous le voulez, toutes nos monta^uefi des Pyrénées, si vous le préféra, m'appartiendront ; ou bien les rivages de T Afrique, ou cm% de la Corse, dont un ferme courage peut se rendre mettre, vous n'avez qu'à choisir; aimé de vous, je suis tout puis^ saut, je suis invincible.
ûe piMivi*e Biaritz se trompait d'adresse. S'il eût offert ces merveilles à la duchesse de Mazarin, la bien-airoée de mon mari, elle n'aurait eu garde de le dédire, et iious les aurions vu courant les aventures ensemble. Mais n^oi l moi qui aimais Lauzun, moi qui aimais la cour, le tqu la puis^ saoce, mes comipodités, mes élégau^e^ ; mai qui aimais 1# plaisir, nsoiqui aimais les beaux esprijs, moi la fille du mai* réchal de Grampnt, la sœur du comte de Guic'he, la souve^ raine dé Monaco ! quelle folie I Et pourquoi fair^? Pour aller eourir des dangers, emiehisr sur des planches ou sur des bruyères, à la manière des Bobémes, nies amis et mes gar* diens ! Pour avoir une couronne de papier d'or, un beau gardon, fort bien fait, fort épris, c'est vrai, pour amant et pour esclave, ou pour mdtre! Je n'étais, point de cet acabit» ja vous le jure, et j'eus grande envie d^ lui Hre au ixez, pour tout de bon cette fois, moi dont les pensées étaient tout à i'faeure si accommodantes et »i iendrefiient indulgentes à l'endroit de ce fier sicambre amoiM'eiix.
«^ Vous n'y pensez pas, monsieur, bii dis«-je seulem^t 4'un ton un peu bi^ rogne et étonoé,
li ne branla pas d'aborà ; ensuite il se leva. Je m'ati^i^ dais à des i»ris, à. des furies, je fus toute surprime, m lifiM de Qe}a« i*m siuigfraid «t d'une tranquillité ùnpaççib)^.
160 VIE ET ÂTENTUEES
— Réfléchissez-bien, madame; réfléchissez.
Je ne le voyais guère ; il faisait une nuit claire, sans doute; mais il était dans l'ombre, entre les fenêtres, cependant le son de sa voix me fit presque peur.
Je n'ai ni à réfléchir, ni à m'occuper de semblable folie, monsieur; n'en parlons plus.
— Vous ne savez pas tout, ajouta-t-il, il s'en faut bien.
— Vraiment I il y a encore quelque chose! Ce n'est pas assez !
— Raillez, raillez, belle princesse ; raillez ce fou, cet insensé qui vous veut, qui vous aime; raillez-le, prenez-le pour un capitan, pour un matamore défiant le ciel et la terre contre un de vos regards; mais sachez auparavant ce que ce capitan, ce matamore peut accomplir pour sa vengeance. Je ne suis pas seul à vous défendre en ce moment, je ne serai pas seul à vous attaquer.
— Je ne me défendrai point, monsieur, ce n'est pas moi que ce soin regarde , répliquai-je avec un mépris qui commençait à me gagner.
— Je vous suivrai partout, je vous arracherai ce qui vous rend si fière, même votre beauté.
— Êtes-vous le diable, ou quelqu'un de ses ministres, pour avoir cette puissance?
— Prenez garde, prenez garde! ne me tentez pas, car je vous tuerais sur-le-champ!
Le tigre se réveillait, il est vrai que je l'avais piqué depuis une heure aux endroits les plus sensibles. Par un des inexplicables sentiments de mon caractère, il me plaisait davantage en ce moment, et je me sentais envers lui dans la même disposition que ces gens qui se tueraient bien, s'ils
étaient sûrs de ressusciter le lendemain. Je me serais volontiers fait couronner par lui reine des montagnes et des Bohèmes vingt-quatre heures durant. Mais ensuite...
Un rayon de la lune fit briller à sa main un de ces bons et beaux couteaux catalans que je connaissais de reste , et qui vous ôtent tout moyen de discussion. Je ne sais pourquoi le souvenir de cette scène effrayante , qui me créa un ennemi mortel, né me laissa qu'une impression plaisante et une envie de m'en jouer. Cependant cet homme est peutêtre cause de ma mort ; Blondeau prétend qu'il s'en est vanté ; je ne puis en être sûre, car, sans cela, je devrais le haïr. A la vérité, je ne le hais pas : je serais très-embarrassée de vous dire pourquoi. Je suis ainsi, voilà tout.
Il se consultait sans doute pour savoir s'il en finirait d'un coup avec moi , ou s'il me laisserait le plaisir de souffrir pendant quelques années, afin de s'en réjouir à son aise. Je voyais bien cela, mais je ne le craignais pas, je l'admirais. Il y avait dans lui un autre personnage que dans Philippe ; c'était aussi un être bizarre , d'mie autre bizarrerie ; ils étaient beaux également, d'une beauté différente , plus beaux que Lauzun tous les deux; cependant ils ne l'effaçaient pas dans mon cœur; si, par moment, ils l'effaçaient dans mon caprice^ selon le mot inventé par Ninon, pour désigner son amant d'un jour : elle a de l'esprit et du plus judicieux, cette Ninon.
Lui ne voyait qu'une chose ; sa rage de tuerie et de massacre, sa passion de lion à assouvir. Il piaffait comme un cheval impatient du joug et qui n'ose le rompre. Je me défendras mieux par ma faiblesse et mon impuissance qu'avec un bataillon armé.
— Ah! dit-il, je ne puis vous àter la vie, moQ lâche cœur vous aime trop.
Et tout de suite, il se mit à mes genoux, où il reecmimença ses tentaticns irréfiêtibles, où il m'affriola par toutes sortes de perspectives attendrissantes, dont la plus douce était de nous adorer sur une montagne inaccessible, entou^ rés de brigands et de sorciers. Il prenait à ces images uu plaisir anodin ; moi, je songeais à tout autre chose, et le temps s'écoulait. Un mot me frappa dans son pathos à la Clélie, c*est qu'il avait là tout prêts se^ enleveurs pour me transporter à un petit bâtiment attendant au port d'Hercule; cette fois , je ne me sentis point tranquille.
Nous causions assez paisiblement , je le laissais dire et je pensais au moyen de sortir de cet embarras sans l'offenser; la fenêtre était ouverte, en trois sauts il aurait franchi les terrasses, même en m'emportant dans ses bras ; les montagnards basques sont d'une force et d'ime agilité sans secondes. Mes gens n'oseraient pas venir, j'avais défendu qu'on nie troublât ; mon nain seul, mon spirituel nain, au^ rait peut-être assez di? hardiesse pour me sauver; il m'ai» mait fort, il avait fait de ces espiégleries-là ; je me fiai à la Providence et je cherchai h gagner du temps, car-d'appeler qui que ce fût, il n'y fallait pa$^ songer.
Je vous ai promis que vous sauriez tout, mais je ne vous ai pas promis de tout vous raconter. Il est des détails que l'on devine, un confesseur intelligent ne les demande même pas. On m'a amené le père Bourdaloue l'autre jour; certes, il a voulu sonder mon âme, je la lui ai ouverte tout entière, mm il lu'a comprise & demi-mot. Dieu me pardonnera, j'en suis certaine, il a mis la punition à côté de la l^ute. Ces
fautes me tuent, elles ont détruit mon existence ; et ce Biaritz, qui me quitta ce soir-là désarmé de sa colère, m'a peut-être conduite au tombeau et mise dans l'état où je suis. On m'ôte les miroirs, je n'ai pas la force de me lever pour les aller quérir, je dirai plus, je n'eu ai pas l'envie, je ne me soucie pas de constater Tétat de ma ruine. Je vois mes mains, cela me suffit. Il est triste de penser^qu'on a été belle, jeune, adorée, qu'on va mourir à trente-huit ans et qu'on ne laissera peut-être pas un regret.
J'étais depuis plus de trois heures avec mon corsaire^ lorsque j'entendis courir dans la galerie voisine ; la voix deLasky criait du haut de sa tête :
— Madame la princesse, Votre Altesse veut-elle recevoir un gentilhomme français, venant de la part du roi et qu'on appelle M. de Cinq-Mars.
Biaritz avait disparu avant que le vaillant nain se fût approché de mol.
J'ai toujours eu dans mon existence de ces coups de massue donnés par la Providence, juste au moment où ils devaient frapper et où on ne les attendait point. Ainsi, le souvenir de Philippe en ce moment me venait comme un regret, et le nom du roi mêlé à tout cela me paraisssait je ne sais quel mélange de certain, fort propre à me ramener des hauteurs où Biaritz m'avait conduite.
Le nain ne me voyait guère, il ûie devinait, il comprit qu'il m'était agréable d'être dérangée, il insista.
— Lç souper est-il prêt ? demandai-je en rattrapant autant de dignité que j'en pus saisir. ' ,
— U attend madame la princesse depuis bien longtemps. On n'a pas osé la prévenir. Mais ce seigneur est si pressé, il veut répartir demain matin ; il a montré un ordre du roi. J'ai cru devoir...
— Tu as bien fait. Mes femmes sont chez moi, sans
doute, que M. de Cinq-Mars attende quelques Instants avec mes officiers, je le recevrai ensuite.
Je tombais de Biaritz en disgrâce, je le pressentais. Cinq-Mars ne venait pas pour un léger motif passer une nuit à Monaco ; on avait pénétré mon intelligence avec Philippe, il y avait peut-être là une de ces haines de puissance qui brisent tout. Mes folies de jeune femme, mes aventures à la façon de la Calprenède conmiençaient à m'inquiéter. Les autres ne les voyaient point des mêmes yeux que moi, je me trouvais mêlée à quelque intrigue, dont le but m'échappait comme la source. L'absence de M. de Monaco me rassurait néanmoins, j'étais maîtresse et trèsimpatiente d'apprendre ; je fis réparer en quelques instants le désordre de ma toilette de sommeil, et je me rendis à la salle du dais, puisque ce geôlier venait au nom du roi, noire souverain d'abord, le suzerain de la principauté de Monaeo ^ ensuite»
Ginq-Mftrë m'y attendait. Nos gentilshommes italiens et français mettaient toutes leurs grâces à dérider ce visage de prison, ils n'y parvenaient point. A mon aspect il sV vança, me fit ses saluts respectueux et me demanda, sans autre préambule, s'il pourrait avoir l'honneur de m'entretenir.
— Après le souper, sans doute, monsieur le gouverneur et ce sera un vrai plaisir pour moi.
— Non, madame, avant le souper; les ordres du roi ne souffrent pas de retard.
*— Laisse«-nous, messieurs.
Je congédiai l'assemblée, et restés seuls, je pris un siège, eu montrent un autre à l'ambassadeur, qui devait à cette
qualité le droit de s^asseoir devant moi. Je me dédommageai de l'étiquette par les formes, et l'impératrice n'eût pas demandé plus superbement :
— Qu'y a-t-il, monsieur? Je vous écoute.
Rien ne troublait cet homme de pierre. 11 s'inclina juste autant qu'il le fallait, et commença.
— Votre Altesse m'excusera, madame, mais je dois remplir mon devoir, voici l'ordre de Sa Majesté. Vous voudrez bien me répondre.
— C'est selon, monsieur.
— Réfléchissez que la bonté du roi vous évite lej formalités ordinaires, elle vous évite les préventions et les incon- Ténients d'un éclat, même ignoré. Je ne vous erôis point coupable, peut-être seulement êtes-vous trop instruite, ne cherchez à rien cacher, répondez franchement, et si vous savez vous taire, j'espère en demeurer là avec vous.
Le préambule était peu rassurant.
— Vous avez vu mon prisomiier en passant à Pignerol. J'hésitai, puis je pensai qu'il le savait, je pensai ensuite
qu*il valait mieux le taire; à tout hasard, je niai.
— Il a été dans votre appartement, la nuit, sous les habits dugitano, vous avez passé plusieurs heures ensemble; que vous a-t-il dit?
— Monsieur, je ne vous comprends pas.
-— Encore un coup» madame, voici l'ordre de Sa Majesté, c'est mi son nom que je vous parle, c*est elle-même qui vous interroge.
•*- Votre prisonnier ne m'a rien dit qui puisse intéresser ni le roi, ni vous.
— Qi» savez-^vous sur luit
i68 VIE ET AYENTCRES
— Rien.
— Que savait-il lui-môme ?
— Je l'ignore.
— N'est-ce pas vous qui lui avez remis un portrait dont il tire dès conséquences mensongères?
— Je ne comprends rien à cela.
— Avez-vous entendu parler de lui depuis votre séjour à Monaco ?
— Non.
— Ni du Bohême?
— Pas davantage.
— Vous l'avez connu dans votre enfance, vous avez rencontré chez lui Sa Majesté la reine-mère, qu'en avezvous pensé?
— Ce que l'on en pouvait penser à cet âge,
— Et depuis ?
— Qu'il y avait sur sa naissance un secret important, et que je n'en devais pas savoir plus.
— N'avez- vous parlé de cette rencontre à personne ?
— A personne.
— Pas môme à M. Puyguilhem, pas même à M. le maréchal de Gramont ?
— A peï*sonne.
— Prenez garde, madame ! le hasard vous a mis en possession d'un secret d'État, d'un de ces secrets qui tuent quand on les révèle. Heureusement encore vous n'en savez que la moindre partie, sans cela, ni votre rang, ni votre beauté, ni votre jeunesse, ne vous mettrait à l'abri.
Je conmiençai à regretter Biaritz et ses sacripans, ils
valaient mieux qiie la Bastille. Je fis pourtant bonne contenance, j'interrogeai à mon tour.
— Dans quel but, monsieur, m'adressez-vous ces questiims étranges?
— C'est Tordre du roi.
— Serait-il donc arrivé quelque malheur à Philippe, au fidèle gitano?
— Je n'ai point l'ordre de vous le confier.
Mon Dieu ! que cet ordre fait homme était désespérant.
— Je m'intéresse à ce jeune homme, monsieur, je m'y intéresse beaucoup, son malheur est sans exemple, il mérite la pitié de tous, rassurez-moi, je vous en prie, c'est une barbarie étrange que de ne point réiK)ndre lorsque l'inquiétude de sou sort me déchire.
— Madame, vous êtes jeune et charmante, il faudrait avoir une âme de rocher pour ne point s'attendrir en vous écoutant. Sachez bien ceci : si vous voulez vivre, si vous voulez éviter un effroyable cachot où vous resteriez ensevelie jusqu'à votre mort, que jamais, jamais, entendezvous? même vis-à-vis de moi, quand nous nous rencontrerons de nouveau, que jamais un mot, un geste, un regard, ne puissent laisser supposer que vous avez percé le mystère de cette existence, ou c'en est fait, vous êtes perdue. Si celui que vous appelez Philippe est encore un vivant, ni vous, ni qui que ce soit sur la terre ne le saurez désormais ; nul œil humain ne l'apercevra, il n'est plus de ce monde, s'il y est. Ce conseil me fait sortir de mon devoir, mitts je ne puis m'empêcher de vous le donner néanmoins. Ne m'en remerciez pas, je veux oublier moi-même que vous l'avez entendu. L'objet de ma visite ne doit pas être révélé
170 VIE ET AVENTUUES
à M. de Monaco ; s'a le demande, cherchez un prétexte, et que celui-là ne soit pas même soupçonné. Il y va de votre liberté, de votre vie, madame, je vous le répète, de la raine de votre maison.
— J*ai su me taire depuis bien des années, monsieur, et dans un âge où l'on ne se tait pas d'ordinaire. Je ne parierai point. Àvez-vous rempli toute votre mission?
— Oui, madame.
— Allons donc souper, s'il vous plaît, car fl en est Theure. Je marchai devant lui, ne faisant pas semblant de voir la
main qu'il m'offrait, cette main avait peut-être tué Philippe 1 n me faisait horreur.
J'ai su depuis par Lauzun, qui ledécouvrit, je ne sais où, il découvrait tout, ce favori de notre sire ; j'ai su donc que le pauvre reclus, de concert avec le gitano, avait essayé de ftair, de quitter Pignerol la nuit, en se laissant glisser par une corde dana un précipice effrayant. On les découvrit. Le Bohême fut mis à la torture tout d'abord, il n'avoua rien et mourut courageusement. Philippe, indigné, furieux, parla, raconta notre entrevue, son amour, et tout ce qu'il pût raconter. On le tira de cette prison alors, avec son geôlier, m le mit dans mie autre, laquelle? je ne sais. Ce que je crois, c'est qu'il est maintenant revenu à la forteresse, puisque Cinq-Mars y commande et y tient enfermé MM. Fouquet, Lauzun, et bien d'autres !
Je vous laisse à penser si Puyguilhem se fit contre moi une arme de cette découverte ! C'était justement au temps de madame de Montespan, et c'est sans doute elle et Lou- TOis qui l'instruisaient si bien, sans rien dire de la qualité du prisonnier, qu'ils ignoraient. U s'en fit une arme contre
moi et me reprocha toujours cette belle œuvre, comme si je n'avais pas le droit de pitié pour ceux qui souffrent. Il prenait bien celui d'aimer les heureuses, lui!
On soupa, et ensuite mes gentilshommes voulurent montrer à cet homme le palais aux flambeaux. C'est une assez belle maison, pas trop vieille, elle a été refaite il y a à peu près cent cinquante ans. Il eu reste bien des vestiges de Fandenne, mais tout cela se marie passablement. Les quatre ailes regardent les quatre points cardinaux, c'est-à-' dire la place, le cap d'Aglio, lesMonighetti et le cap Martin. L'aile du midi est bizarrement construite : elle est flanquée de deux tourelles, et au centre on admire une porte, ouvrage des païens, disent les commères de Monaco. La grande salle de Grimaldi, avec ses fresques d'un grand peintre et sa magniiique cheminée, est célèbi*e dans toute l'Italie. C'est un véritable chef-d'œuvre, dont MM. de Monaco sont très-flers.
Ce qui est admirable, je l'aï dit, c'est le pays; les rochers, les pelouses, conduisant jusqu'à cette mer bleue de la Méditerranée sont le plus délicieux coup d'œil, le plus propre à enflanuner l'esprit et les sens que l'on puisse voir. Je comprends que Biaritz en ait fait le théâtre de ses exploits. Cinq-Mars visita tout cela sans s'étonner et sans rien dire ; mou nain assura qu'il n'y regardait point, il en est capable.
Le lendemain, il partit, son congé était pris de la veille.
Je \» fis tout doucettement suivre, mais le compère avait
prévu le coup, il s'en ïut droit à Menton, et s'embarcjua
•pr un bfttiment cdtier, qu'il loua pour lui et ses gens, sans
permettre à aucune figure nouvelle de s'y glisser. Nous n*en sûmes pas davantage.
Le même soir, me promenant avec Lasky dans le jardin au bord de la mer, j'aperçus Biaritz en moine de sainte Dévote, la patronne du pays; ils entrent partout, ces moines, jusque chez le prince, presque sans en demander la permission. Je fus tout émue de le reconnaître. Gomme il s'avançait vers moi, le nain, qui jouait quelques pas en avant avec mon petit chien, s'écria, revenant de mon côté:
— Altesse ! voilà monseigneur.
Je l'ai fait fouetter bien des fois pour le guérir de me parler ainsi ; mais c^est une coutume de son pays dont il ne peut se départir, j'ai fini par y renoncer. L'arrivée. de mon mari me tira de peine, et je le reçus d'un air agréable, ce qui l'étonna au point de le déconcerter.
— Quoi? déjà de retour de Rome? lui dis-je.
— J'ai reçu des lettres, il faut retourner en France, si cela ne vous déplaît point.
— Des lettres de France, adressées à vous, à Rome ! Il faut donc que ce soient des sorciers pour deviner que vous y êtes. Quant à me déplaire de retourner dans mon pays, je n'ai rien à répondre à cela. Quand partons-noas?
— Mais... bientôt... demain.
— Demain ! soit. Pourtant c'est un peu bien pressé, j'ai peur. N'avez-vous pas à donner ordre ici à vos affaires? Votre secrétaire d'État, votre contrôleur-général, tous vos ministres ne sont point prévenus, vos peuples espéraient vous conserver encore, avec quoi les consolerez-vous ?
D n'aimait point les railleries sur sa petite couronne, ses
pefits sujets, sa petite cour; d'ordinaire il s'emportait et me quittait la place, ce jour-là il sourit. Je n'en comprenais pas encore toute la portée, j'ignorais quel collier il s'était fait passer par madame de Mazarin et par la connétable ; je ne tardai pas à le deviner. Ce départ subit m' étonnait pourtant, non pas jusqu'à trouver tout simple et concevoir du premier coup que le prince de Monaco se fît à Paris l'ambassadeur extraordinaire de la connétable Colonne et de madame de Mazarin près des amants de ces dames ; c'était certainement le diplomate le plus occupé de l'Europe.
Il s'embrouilla dans cent mille bêtises imaginées pour en cacher une plus grosse. 11 me fit des contes de la Mère l'Oie que j'eus l'air d'accepter. Je le flairais infidèle, et cela ne me contrariait pas. C'est une assez commode raison à donnée lorsqu'on est tourmentée par les siens. On grossit les torts de son mari de tous ceux qu'on a, ou du moins de ceux qu'où vous prête. Le monde en est fort généreux; il ne l'est que de cela.
Trois jours après cette conversation, nous montions en carrosse pour retourner à Paris. Je n'avais pas revu Biaritz; . en me tenant au fond de ma chambre, sous prétexte de santé, je pris mes degrés de politesse vis-à-vis de lui et des autres. Lasky me rebattit les oreilles d'apparitions, de cris entendus la nuit. Le spectre de Lucien se promenait par les galeries en faisant un train épouvantable, filles et pages n'en dormaient pas. Je savais à quoi m'en tenir pour une partie, cependant je tremblais au souvenir de ce que j'avais vu; ce fantôme menaçant annonçait, selon moi, quelque catastrophe à la maison de Monaco. Je ne me trompais pas; depuis lors elle n'a fait que décroître. Mon II. 40.
mari, sous l'empire de deux passions, son amour pour ceUe Mancini et sa jalousie de paon contre moi, n*a fait que de3 sottises, et mon fils est un pauvre sire qui, en âge d'eu faire k son tour, mettra les morceaux doubles.
J'étais joyeuse de quitter lltalie, de revoir la France, la cour, mes amis, Lauzun avant tout le monde. Je ne ^u« geais à Philippe que pour le craindre et m'inquiéter, je m songeais à Biarits que pour en avoir peur, je me le repré» sentais rugissant. Le matin même de mon départ, Bon^ deau me remit une lettre qu'elle avait reçue à mon adresse,
c Vous partez, vous m'abandonnez, vous ne me lai^ez c pas même un regard d'adieu! Vous n'êtes plus devant c moi, je ne puis vous joindre, vous vivrez donc. Km € soyez pas heureuse, cette vie sera ^ire que la mort, je M me vengerai de vous sur tout ce que vous aiinez, si tou* « tefois vous aimez quelque chose. Vous vous souviendrez f de xnoi malgré vous ; quant à moi, je vous oublierai, hors <r les moments où la vengeance fera battre ce cœur que vous jK foulez aux pieds avec tant de barbarie. Je ^ai là quand « vous ne m'attendrez point, mais j'y serai pour vous mau«ff dire et pour vous r^iidre tout le mal que vous me faites. < Menteuse, perfide, trattresse! Ne pas même me léguer c l'illusion d'un regret! Je ne comprends plus comaï^t J6 c vous ai tant aimée ! Adieu. »
Je ne m'Mrayai pas trop de ces menaces. Biaritz, ainsi que la vieille reine, me paraissait hors de son bon sens; ils criaient à rompre }a tête, c'était le plus clair 4e ieurs furi#s et de l^ors espérances. Nous suivîmes la route éiraote, cette f^is, sans passer par Pigneroli et plus vite, pujsqii^ j« n'Hm py^» &^^' On nom fit quantité 4a ha-
rangues ; ou nous reçut partout en princes couronnés, même M. de Savoie, que nous saluâmes au passage. J*y eusse soohaité demeurer quinze jours, M. de Monaco ne le voulut point, le temps le dévorait de faire sa commission de la part de ees Mancini, et de mériter leur reconnaissance. Nou3 ^trames à Paris le quinzième jour après notre départ de Monaco, C'était faire très-vite beaucoup de chemin.
A Lyon, nous rencontrftmes M. de Villerpi qui y était exilé dans le gouveniemeut de son père pour certames folies amoureuses; ce fut là le premier de ses exils. Il était al(ff8 un des plus honnêtes gens et des hommes les mieux bits de la cour; on l'avait baptisé le charmant. Cependant madame de Coulanges, qui nous reçut chez son père, Tin* tendant 4e Lyon, Dugué-Bagnols, madame de Coulanges m'assura qu'il était encore bien plus charmé que charmant. Elle a un de ces esprits qui r^draient belle la plus laide des femmes. Cette famille et cette société dont elle fait partie, sont les plus agréables de la cour et de la ville. Son mari n'est qu'un maître des requêtes au conseil, encore n'y put>-il prâit rester, depuis son fameux discours, le jour où il plai-* dait pour un croquant nommé Grapin, lequel réclamait ona mare ou pour une mare. Coulanges s'embrouilla dans sa phrase sérieuse, lui, le petit homme le plus jovial, le plus amusant qu'il y ait, il s'en aperçut, s'arrêta tout court, au lieu de se déconcerter, ainsi qu'aurait fait un maître sot, et se tournant vers les juges :
— Messieurs, leur dit-il, pardon, mais je me noie dans la mare à Grapin.
Ce fut là sa dernière épreuve.
Malgré leur robe et leur qualité douteuse, les Coulanges
vont jusque dans rintimité de la reine et de madame la danphine; madame de Coulauges est une autorité. Il y a encore, dans ce cercle, madame de Sévigné, dont l'esprit pétille, qui est prude et précieuse sans qu'il y paraisse; madame de La Fayette : son charmant roman de la Princesse de Clèves, que l'on s'arrache de toutes parts, l'a fait mieux connaître ; madame de Marans, devenue dévote et indulgente, c'est un fier miracle. M. deLaRochefoucaud, tous les beaux esprits, Bussy-Rabutin avant d'être en exil; j'aurais voulu connaître cet homme lorsqu'il était jeune encore, quel défi je lui aurais porté, et comme j'aurais volontiers humilié sa superbe. Il a bien de Tesprit ; sans cette jactance, il en aurait davantage, il l'étQuffe.
* Quand je le puis, je vais en ce logis de Carnavalet, où demeure madame de Sévigné ; on y cause mieux qu'en aucun lieu de France. Madame Grignan est l'idole de ce temple, on l'y adore ; je-ne sais jusqu'à quel point elle le mérite, ce qui est sûr, c'est qu'elle n'a pas l'air de s'en soucier, et qu'elle vit dans sa beauté comme un coq-en-pâte dans sa propre essence. Elle se conservera longtemps ainsi. Tant mieux !
J'arrivai à Paris enchantée; je trouvai Puyguilhem, alors comte de Lauzun, beaucoup moins tendre qu'à mon départ, et Guiche ne tarda pas de m'apprendre, sans avoir l'air d'y toucher, qu'il passait pour fort soupirant d'Athénaïse de Tônnay-Charente, maintenant marquise de Gondrin de Montespan. Elle l'appelait son mourant, et il se laissait donner ce titre. Si je m'en étais avisée ! Elle se prétendait cruelle ; mais elle était charmée qu'on l'adorât, qu'on le sût, et qu'on me crût délaissée. Elle m'honorait déjà de s a haine,' et je le lui rendais de toute ma puissance, qui n'est pas mince en ce genre-là.
Madame se jeta à mon cou en pleurant, et Monsieur, de son côté, m'appela sa fortune et me dit qu'il m'attendait avec impatience.
— Depuis que vous n'y êtes phis, ma belle princesse, je perds tout ce que je joue. •
Je ne sais d'où venait cette tendresse, elle me parut
étrange, jamais Monsieur ne m'en avait dit autant depuis que nous étions refroidis. Je parlerai d'eux tout à l'heure ; mais je veux, pour n'en plus parler, raconter de suite mon aventure avec le roi, afin que ce soit une chose terminée. On Ta répétée de toutes les façons ; j'aurai le courage de le dire, moi, quoiqu'il m'en coûte. U n'est point flatteur pour mon amour-propre de faire l'aveu de mon délaissement. Je ne suis pas la seule, il est vrai, bien d'autres ont eu le même sort. J'ai succombé sous une cabale, peut-être aussi à cause de mon caractère, peut-être aussi... enfin, on va le savoir.
Tout ceci n'eut lieu que l'année suivante, à l'époque où le roi, fatigué de La Yalliëre, cherchait à s*en distraire quand il pouvait, sinon à se séparer d'elle. Il jetait les yeux autour de lui afin de rendre justice à tout le monde, je dois dire que chacun briguait sajfaveur, que l'on se parait, s'attifait, se bretaudait à qui mieux mieux. Depuis ma couche et mon retour de Monaco, j'étais fort embellie ; le roi mV yait reçue avec tous les agiots qu'il ne faisait guère. Il m parlait peu, en revanche il me regardait beaucoup. Madame, toujours aux aguets de ses yeux, malgré ses tendresses avec mon frère, me le dit un peu aigrement. Lauzun, favori déclaré, courait avec notre sire à la chambre des filles, par les toits, afin de voir la Mothe-Houdanoourt, qui l'écoutait à toutes oreilles. Lauzun pourtant, ambitieux ^vant le reste, poussait madame de Moutéspan, il espérait par elle tenir le roi sous sa domination et l'isoler des autres. C'était sagement pensé pour sa fortune i Dieu en disposa autrement*
Uil jour» oons étions à Saint-Germain, fort m gatté et en
fort bonne compagnie. Monsieur même, contre son ordI« naîi^y ne bondait pas. Il avait son cher chey aller de Lor^ raine, plus madame de Grancey, qni commençait à se lals« ser doimer pour maîtresse, et qui Tétait en réalité, du che* ▼alier, Thomme le plus arrogant, le plus insolent, le plus impudent qu*3 y eAt & la cour, sans compter sa scélératesse, que nous retrouverons plus tard. Madame folâtrât avec Guidie tX de Yardes ; La Yaliiëre étidt un peu malade et gardait la diambre, madame de Montespan ne se dévoilait pas encore ; il y avait bien madame d*Heudicourt, madame ëe Soubise et deux ou trois autres aspirantes en titre ; mais le vent n^élait point tourné de leur coté en ce moment.
Lau2un et moi nous ne nous parlions plus depuis trois semaines. J'étais superbe d'indignation et de fureur, mais je ne le montrais point.
Le roi parla de se promener en calèche après mèdidnoche dans la forêt. Il aimait fort ces sortes de parties, en Fabsence de la reine surtout. Il faisait un clair de lune digne de Monaco, une belle nuit chaude et transparente ; nous étions tous jeunes, plus ou moins amoureux ; nous fihnes charmés. Le roi commençait à essayer ces petites calèches ^ii a adoptées maintenant de préférence à tout, fort corn* modes dans les commencements d^un commerce, puisqu'on n*y peut tenir que deux. A présent il les conduit lui-même. Autrefois il avait un cocher de confiance, auquel il était défendu, sous les peines les plus sévères, de retourner la tête. Ce cocher s'appelait Simon, je ne l'ai pas oublié. Il est mort tfrnic chute de cheval.
Toute la soirée Sa Majesté s'était occupée de moi et j'en triomphais. H ressemblait à Philippe à faire crier, de quoi
je me gardais de parler à personne. Cinq-Mars et ses menaces étaient toujours devant moi. Lorsqu'on se prépara pour la promenade, il s'approcha de moi et me dit de façon à n'être entendu que de moi seule :
— Madame, vous plaît-il de venir dans ma calèche ?
J'en rougis d'orgueil et de joie. Je répondis oui très-fortement, et jetant un regard à Lauzun, qui m'observait. Le roi m'offrit la main et me conduisit, selon son habitude, avec un respect et une galanterie que personne poussait plus loin que lui envers les femmes, suilout envers celles qui lui plaisaient. Avant de monter en carrosse, il dit h Simon à demi-voix :
— Va devant toi, dans les allées, sans t'inquiéter des autres, et tâche qu'on te perde.
Cocher et courtisans connaissaient ce signal. Lorsqu'en s' asseyant il ne disait point :
— Messieurs, on me suit!
C'était un ordre de s'écarter.
Je compris où nous allions, et mon premier mouvement fut une sorte d'impression triste. J'aimais Lauzun, j'aurais été fière de lui porter un pareil sacrifice, mais en ce moment cela él^it-il possible ? Ne m' abandonnerait-il pas, et devais-je avoir l'air d'être abandonnée ? Pouvais-je repousser le plus grand roi du monde, le plus honnête hoDune du royaume, pour l'amant de madame de Montespan ? Je me serais trouvée humiliée, en vérité.
— Madame, me demanda le roi, dès que nous fûmes hors de portée d'être entendus, est-il vrai que vous aimiez M. de Lauzun?
La question était embarrassante. Il ne supportait les
DE LA PftINGESSE DE MONACO. 181
riTaux ni dans le présent, ni dans le passé. Nier l'an et Faatre me semblait impossible, je' ne sus comment répon^ dre, je balbutiai.
— Je suis digne de votre confiance, reprit-il, n'ayez pas pem*, j'ai toujours été fort secret et je le suis encore. Répondez-moi.
Il n'y avait pas moyen de reculer.
— Sire, nous avons dû nous marier tous deux,' nous sommes parents, élevés dans la même maison, vous comprenez...
— Oui, un enfantillage, j'entends cela.
Je voyais au clair de la lune son front plissé et ses sourcils qui se rapprochaient, je n'étais pas tranquille. Il a toujours été jaloux par orgueil.
— Et maintenant? continua-t-il.
— Oh l maintenant je ne l'aime plus. Sire.
Je dis cela le plus naturellement du monde, je croyais que c'était véritable. Le roi sourit.
— En êtes-vous bien sûre î
— J'en suis certaine.
— Aimeriez-vous, par hasard, M. de Monaco?
Le par hasard me sembla bien plus joli que le quoiqu'on &€ de Trissotin. Je souris à mon tour.
— Ces hasards-là n'arrivent pas à tout le monde. Sire.
— Ah ! oui, il y a cette folle de madame de Mazaiûn. Mon mari était alors avec elle en Italie, d'où il devait la
suivre en Angleterre, jusqu'à ce qu'elle le chassât comme un laquais, pour satisfaire Saint-Évremont, son vieil amoureux, et la demi-douzaine de jeunes évaporés qu'elle élevait
à la brochette.
182 VIE ET AVlliTflEEft M U PlUNeiSSB DE MONACO.
^ Et imisiqiie y (m ïCtàm^ ni M. de L»umn, ni Mt de ||apiie0, qoi ftimei^vo^s donc, muâaïqe? U faut bien que vous aimiez quelqu'un.
I4« dûBitoide étidt âir^t§ , }^ pe poiivids y répoudre musi direotemtfil. je bdifW les y§ia. Il ipe prit te maip ^t la baisa. Le roi était avec les femmes, je l'Ai dit, AP^i respectueux, aussi dfif4fft(# Qu'un tôlier de& Qufttre- {«ilitioDa, Il lefi traitftt Avçq toufi les ^«rdg du moude, jusqu'il oe que.*, ûe sera le denuer d^itre de mes mémoires, j'ai promis de dire la vérité sur lui, je la dirai*
— Ne voulez- vouii p^ me dire qui v<his aîBieii ? Si en vous «venait qu'on vous aime, que r^udrie^t-vous, madame t
«- G^eat selOQ à qu\ je répondrais.
— Mais... répondriez-YOUSi vrtumenU
— Oui, Sire.
— Et quoi donc enfla î
•m» Vous, Miâesté, ne m^a paa fait d'abord rbonoeur de me répondre, à moi.
— Madame, vous éludez la qnestioQ.
— Je ne l'élude pas, Sire, je Tatteud^.
— Sui^-4e d'opdWfiire le ^nMe^t dça m^^^'i H ne peut
Mre tfu^ti^n que ^ wà.
— Votre Majesté m'houQ^e bet^i^çeup^ imus... rr^ }tm m^ wbernh© ue y^^ «tgi^e pas.
-T Je uô dis pmut eel^^, ^ Mais... que ditesrvoue filera î r^ Je di« que je n'p^ p^s ^ife es que je penpe, et que je n'OÉ^e pas penser ee que je dirais.
— Ab! madame!
Je suis obligée de vous avouer que le roi était eharmant.
N(>u8 nous promenâmea ainsi fort lengtampfir L# roi fut teodr^, eiQpre&sé ; il fut prodigae et généraux, et, la&a m montrer passionné ^ la f«^çon de Bi^its, il me Im^^a voir im sentiment très-vif dont je fus enivrée, je Tavoue, Pour la seule fois de ma vie j*oubliai complètement {jauzun ; je ne me souvins pas de soq existence pendant ces moipenta adorables, qui satisfaisaient toutes mes passions, Je r^Atrai cjiez moi folle de joie, voyant déjà l'umvers à mes pieds, me croyant la maîtresse de la cour, de la France entière, §t rêvant pour le roi, pour moi, les gloires les plus splendides. Il m'aimait ! Il me l'avait juré, il m'avait promis de quitter La Vallière, de me donner la première place. Jl m'c^Tçdt
promis que je serais désormais sa seule pensée, son seul amour.
rétais sâre de ma famille, mon père m*avait élevée dans la vénération de la belle Gorisandre, une des mici
d'Henri IV et mon aïeule, on le sait. Mon frère sophistiquerait avec Madame; quant à M. de Monaco, madame de Mazarin, qui le consolait de tout, le consolerait bien d'un petit exil dans ses États. C'était donc pour le mieux. Le lendemain, je devais être déclarée, La Vallière perdue ; je n'en dormis pas de la nuit.
Dès l'aube, je conmiençai ma toilette, et jamais je ne fus plus belle. Je mis mes magnifiques perles, qui me seyaient à miracle ; j'en avais pour soixante mille écus. Je mis une jupe et un corps de jupe en brocart mordoré et bleu de ciel, avec des broderies en chenille frisée qui firent fureur plus tard ; c'était la première. Blondeau m'avait déniché un brodeur dont j'ai fait la fortune et qui avait, j'en conviens, des inventions merveilleuses. C'était le lundi de la Pentecôte et le jour de la procession des chevaliers du Saint-Esprit, où le roi était si beau. Les dames redoublaient de parures, sans quoi les courtisans les eussent écrasées.
Quand je parus, il y eut murmure et rumeur. Les uns me louaient, les autres me critiquaient, tous attendaient impatiemment ce qui allait suivre. Ma promenade de la veille était connue. Chacun en parlait, selon ses craintes ou ses espérances. La Vallière était là, pâle, défaite, très-peu belle, il en faut convenir ; Madame pinçait ses lèvres et armait son nez, madame de Montespan riait en femme qui s'impose la gatté ; quant à Lauzun, il affectait l'indifférence, mais ses yeux étincelaient de rage.
Je saluai la reine, qui ne se doutait de rien. La reiaemère était morte alors; elle se fût doutée de tout, elle. Je saluai Madame, et je me mis près d'elle, selon ma charge ;
elle ne me parla d'abord pas, puis, me regardant du haut en bas, elle me jeta tout haut ce compliment :
•— Madame, vous êtes bien belle, ou vous prendrait pour une nouvelle mariée.
J'allais répondre ; le roi entrait, je ne pensai plus qu'à lui. Monsieur, les princes, tous les courtisans le suivaient. Mon père me fit de loin un signe de Tœil qui me prouva qu'il savait tout. Le roi, comme à l'ordinaire, ne me donna aucune marque de distinction; j'en fus saisie.
On se rendit à la chapelle ; je suivais Madame, tout en me désolant de n'être point où je croyais. Un regard de la Montespan me rappela à moi-même ; elle triomphait de mon abattement. Je pris ma place la tête haute ; je voulus être beUe, je le fus, et j'eus la joie de l'entendre répéter autour de moi. La cérémonie eut lieu, les colliers furent donnés, on rentra dans les appartements, et chacun se dispersa à sa guise. Le roi était rentré chez lui.
J'avais reçu bien des compliments, bien des Dieu garde sur ma faveur naissante. Cette éclipse déconcerta les courisans plus que moi encore. Je marchais en causant gatment, bien que j'eusse la mort dans le cœur, lorsque M. de MarciUac s'approcha de moi et me demanda tout bas de le suivre. C'était le confident bien connu des amours de Sa Majesté, le rival de Lauzun, le seul des préférés de Louis XIV qui n'ait eu que des disgrâces passagères jusqu'ici. Il m'a bien la mhie d'y tenir longtemps ; c'est une médiocrité.
Tous les visages changèrent, excepté le mien, que je sus dominer. Je demeurai quelques instants encore, tant pour \(m\r de leur confusion que pour donner décemment le change. Puis je fis mes excuses et je me dirigeai vers mon
appartement, sauf à prendre un autre chemin ensuite. M. de Marcillac me précédait. Il connaissait les couloirs secrets du château aussi bien que Bontemps, chez lequel nous allions. Je trouvai le valet de chambre du roi qui m'att^idait et qui me salua jusqu'à terre. M. de Marcillac ne s'en allait point et personne ne parlait. Je me décidai pourtant^ et je demandai ce que signifiait tout cela.
— Sa Majesté désire vous voir ^ madame.
— Où dois-je aller, alors ?
-* Bontemps tous conduira^ il a le mot d'ordre des petites entras.
-<- Pourquoi les petites entrées ?
•^ Sa Majesté vous le dira elle-même.
"-«' Alors pourquoi vous, monsieur le duc^ èteS'-YOus vetiu m'appeler dans la galerie ?
— <- Par l'ordre du roi, madame.
Tout ceci ne ressemblait pas aux promesses de la Veille^ J'aurais éclaté volontiersi mais je me contins, il fallait voir la fin de la pièce^
^ Eh bien, monsieur Bontemps, puisque c'est vous que je dois suivre, eonduisea-'moi.
Il ne se le fit pas répéter^ et m'emmena par un labyrinthe de passages tous noirs, tous puants, tous peu Mts pour y porter une robe telle que la mienne, jusqu'à une petite porte, dans un corridor borgne, et dans une partie du château destinée aux seuls domestiques, et où je n'avais jamais mis le pied. Je suffoquais de colère, je faillis dix fois le laisser en route. Parvenus à cette porte, il s'arrêta, tira une clé, l'ouvrit, et, me faisant un nouveau salut^ il me fit signe d'^trer ea me disant à voix basse :
— Le roi est là.
J'entrai. Je le voyais en effet ^ assis dans une manière de cabinet^ fort richement orné, mais très-scsnbre ; il prenait jotir par le haut, à travers des gHlles et des vitrages. Il vint à moi, me tendant la main ; je ne donnai pas la miénBe^ ai je me contéàtiii d'une révérence de câ^monte.
•^ Ah l madame, vous voilà plais belle que toutes les Mes, et que je sui§ heureux de votis rev^ !
Je recommençai de la même manière.
^ Quoi donc ! Est-ce ainsi que je tous retrtmve ? Si diffiSrenté d'hier! Etes-vous déjà ohahgée) Avez-vous (mblié...
•^ Je n'ai rien oublié, silre, il me semble que je suis la Mie à me souvenir.
Le roi rougit et essaya de sourire.
— Ah ! otd, hier! Vous êtes pressée, madame; je vois qu'on ne m'a pas trompé, et chez vous l'ambition est plus ferlé que l'amour.
Cette sorte de déclaration à brûle-pourpoint, si opposée à ce que j'avais entendu la veille, me oonfbhdit. Mes ennemis étaient bien actifs^ qu'ils avaient trouvé déjà le moyen de tout changer eh quelques heures ! J'ignorais alors que La Yâllière attendait, le soir son royal amant au passage, et qu'ils étaient restés ensemble très-longtemps après m'avoir quittée. Ses pleurs, son désespoir, ses prières, un feu mal éteint, la crainte d'un éclat, et par-dessus toutes choses l'habitude, tout avait contribué à ma confusion. Le roi, d'ailleurs, jd le dirai, puisqu'il faut le dire, le roi me désirait, mais il lie m'aimait pohit. Son jeune flge, ses passions l'entr^aient vers moi, son cœur et sa raiscm l'en détour-
188 VIE ET ATENTURES
naient. Ma famille était trop considérable, une favorite dans la maison de Gramont, et une favorite de ma trempe, c'était une grande puissance. Il le sentait, surtout il sentait la résistance qu'on lui opposerait, et pour lui c'était la plus souveraine antipathie.
Il fallut à madame deMontespan une persistance de volonté que je n'eus point, pour s'établir où elle est encore, presque en effigie, seulement, il est vrai. MM. de Mortemart sont bien aussi grands seigneurs que nous; mais ils n'ont point cet esprit d'intrigue et d'envahissement que possèdent mon père et mes oncles. Le gros Vivonne s'est laissé faire maréchal de France, général des galères, gouverneur de Champagne, parla grâce de sa divine sœur ; mais il n'a jamais cherché à commander personne, il n'a jamais donné un conseil, il n'a songé qu'à se bien divertir et à faire la cour à madame de Ludres. Mon père eût songé à autre chose, lui !
Je me trouvais précipitée de bien haut. Je suis fière, on le sait ; je ne souffre ni contrainte, ni l'ombre même d'un mépris ; je fis un mouvement vers la porte.
— Où allez-vous donc? me demanda le roi, fort étonné.
— Ma place n'est plus ici, dès que Votre Majesté me méconnaît, sire, et vous trouverez bon que je me retire surle-champ.
: — Au contraire, princesse ; asseyons-nous et causons.
C'était un ordre, j'obéis.
Le roi ne savait pas plaisanter, il ne savait pas feindre en plaisantant non plus. Il voulut jouer au plus fin, je le devinai sur-le-champ, et je me tins sur mes gardes.
—Voyons, me dit-il, je suis bien coupable à vos yeux.
n'est-ce pas? Il fallait ce matin, après avoir donné les colliers de TOrdre et l'accolade de chevalerie, prendre madame de Monaco par la main, et la déclarer , comme sous mon aïeul Philippe-Auguste, reine de la beauté et des amours. Voilà ce que vous vouliez.
— Vous raillez très-bien, Sire, mais ce n'est pas s*excaser, c'est encore moins se faire pardonner : si vous daignez me passer ce mot et cette idée.
— Je ne m'excuse point, puisque je ne suis point coupable, madame. Je suis délicat en amour, je le suis à l'excès peut-être ; mais enfin, tout ce que j'ai promis hier , je l'aurais fait, si un mot , un seul mot , ne m'en avait empêché.
— Me sera-t-il permis de demander lequel ?
— Je vous l'ai dit tout à l'heure, madame , je crains de n'être pas aimé, de ne l'être pas du moins tant que je le voudrais et comme je le voudrais.
— Je ne vous comprends pas. Sire.
— Enfin, je crains de trouver chez vous l'ambitieuse, la femme avide d'honneurs , plutôt que la maîtresse amoureuse. J'ai tort, sans doute, il dépend de vous de me convaincre.
— Comment ?
— Acceptez le mystère , contentez-vous de mon cœur, n'exigez rien de plus. Soyez mon amie secrète, venez en ce lieu ignoré me porter le bonheur que j'attends de vous, et aux yeux de toute la cour, soyons étrangers l'un à l'autre. Si vous acceptez, je reconnais la calomnie, et je crois en vous comme en moi-même.
C'était poser la question sur un terrain brûlant , il y II. 41.
ÛUtil rester on périr, js n*afsi pis te cào&. It répoftib fennement :
— Quoi! te mystère, quoi! des eotremes raies , îgacH rées! qnoi ! la soumission^ raiioégalîon de tos pgnrliantB el te sacrifice de tout œ qu'il tous pteit.
— Oui, Sire.
— Tons m'aimez dmie , alors?
le l'aimais en effet, oo plntôt je m'aveoglais moi-m^e à eeC égard, fl ne m'était done pas difficUe de l'areiigler anssi. Je trooTai ooe étoqnenoe Téritabte qni te firappa; il fatpowmoi, anboutd'raiedenii-lieBre, ansn ténèbre, aussi confiant qne la yeiUe, il en revint au même point , ans mânes proportions , et me pressa de tes aeeepter. Ptes adroite qœ lui, plus maîtresse de moi-même, je refusai.
-^ Non, Sire, quand j'aurai prouvé ce que je suis^ quand j'aurai confondu ceux qui m'accusent, alcvs j'accepterai te triomphe, encore peut-être je le refiiserai. Je tiens à tous montrer coaduèn mes ennonis sont ttches et Tfls, à mesure que TOUS ^^prendreî à me mieux eotkntaïtte. Ne trou- Mas pas te jote que j'^mtoutc par des instances mutileS} ou TOUS m'ôteriez toute envie de revenir la chercher.
D fut subjugué par mes instances, par tout ce que je dé- I^oyai d'adresse et de sentiments. J'étais piquée au vif. Nous restâmes fort longtemps en ce divin cabinet, et lorsque je revins dtieA moi) j'étais si fatiguée de ma contrainte, dé mes impressions refbul<^t?s, qu'il fallut nie mettre au lit. Btondeau passa la nuit à me soiiiner.
Le lendemain je me levai réconfortée, sûre d**. moimême, prête à faire iltoe à tout et à tout terminer. Lemai^
DE LA raiflOBIM HE MONACO. v Ifll
Ad Vint ddtis mot! ûppkriJmmi s'iâfôrttMT â« 1« vérité ; les bmits de là ccaf , qui hé cessait de parlei^ dopais lA yeille, Tinquiétaient. Il eut beau ffl'ifiten^r ^ Je me ta8<
— J'ai été malade , Monsieur, et je yftis bietl, toilft toute 16 malice. Le roi m'a Conduite en eftlèehe, c'est tfftl^ tHais il y cotiduit souvent les dameë, selon l'idée qu'il a choque jour, on n'en glose point, pourquoi gloser sur moi? Je vais reparaître tout à l'heure, je dirais à tous ce que je vous dis, et cela se terminera là.
Gela ée termina en effet, je tins ma pr&messe. Je fus naturelle, digne , gaie, suivant la circonstance, et nul n'eut rien à reprendre en moi. Je vis le roi presque tous les jours dans notre cachette, conduite par BontempS: M. de Mat^ Qllac ne s'en mêla plus, il était trop officiel. J'éUS le courage de me taire, de ne montrer à personne ce qUe j'éprou* Tais Je restai impassible devant les railleries , et je mis tant de mesure dans mes démarches, qu'on en vint à douter de la vérité. Le roi m'en félicita, il voulut même, dans un accès de générosité et d'amour , me faire humilier mes envieux et me proclamer sa maîtresse ; je m'y refusai de nouveau. Je voulais mieux.
Enfin le terme vint, et ces circonstances sont toutes présentes à ma mémoire. Il arriva ce jour-là un événement que je veux retracer , parce qu'il est & la gloire du roi, et qu'il se montra dans toute sa puissance de volonté, dans la grandeur de son intelligenee et dans la sagesse de son esprit.
C'était avant la messe. M. de DaUgeau commençait déjà à être une manière de favori en dessous. Il se vantait d'aimer les lettres et de protéger ceux qui les servaient. Il dit an roi que M. de Conieiile était dans la galerie, et qu'il lui
192 > ▼» ET AVlNTUlKEft
voudrait bien parler un moment. Ceci ne se faisait point, mais le roi n'était pas, en ce temps-là, si sévère sur l'étiquette qn'il a été depuis.
— Faites venir M. Corneille, dit-il.
On appela le bonhomme, qui vint comblé de cette faveur, et que Sa Majesté reçut avec toute la distinction qu'il méritait. Son génie n'était plus au niveau da sa jeunesse, on l'abandonnait pour Racine, qui commençait, et sa fortune s'en ressentait.
— Eh bien! que me voulez-vous, monsieur Corneille? demanda le roi.
— Sire, ma pension est bien modique, elle ne me suffit pas, je suis très-malheureux.
— Comment, M. Colbert ne vous a-t-il point donné ce qu'il fallait? Je ne l'aurais pas démenti. J*aime le génie, monsieur Corneille, et vous êtes une des gloires de mon règne.
— M. Colbert ne m'a même pas répondu, Sire.
— Vous avez bien fait de vous adresser à moi, faites-en toujours autant, je ne veux pas que vous manquiez.
Corneille était si ému qu'il ne pouvait pas répondre. Le roi l'interrogea alors sur des choses indijBférentes, pour lui laisser le temps de se remettre. Il répondit presque en pleurant. Sa Majesté en fut profondément touchée et les assistants aussi, si bien qu'on oubliait l'heure de la messe, et les courtisans attendant dans la galerie. L'huissier se présenta et salua le roi pour lui faire comprendre que le moment était venu.
Sa Majesté se leva alors, prit M. Corneille par le bras, et poussant elle-même deux battants de la porte, sans donner
le temps k rhtiissier de les toacher , il se présenta avec le tragique à la Yue de toute la cour.
— Messieurs, annonça-t-il d'une voix qn*on entendit jusqu'aux derniers rangs, messieurs ! le roi et le grand Corneille !
Le respect contint les applaudissements, mais Témotion était au comble , et quant à M. Corneille lui-même, il a dit souvent depuis que ce fut le plus beau moment de sa vie.
Le roi, après, ou plutôt pendant la messe, me fit un signe convenu entre nous , qui m'instruisait d'aller à notre asile ; ainsi j'avais baptisé ce petit coin, connu de nous seuls en ce temps-là , mais qui depuis a servi également à madame de Soubise; je l'ai bien su, c'est là où elle retrouve encore le roi maintenant, car sa faveur est étemelle, elle résiste à tout, elle triomphe de tout. Je la laisserai établie comme elle l'est depuis dix ans , en dépit de madame de La Vallière, de madame de Montespan, en présence de madame de Maintenon, qui commence et qui ira loin. Du fond de mon lit je sais et je vois tout.
Depuis longtemps , je l'ai dit , Lauzun ne me parlait absolument que pour ne pas avoir l'air de me dédaigner. Ce matin-là, la messe à peine finie, Madame passa chez Sa Majesté , pour je ne sais quelle affaire, j'attendais dans la galerie avec bien d'autres personnes , lorsqu'il vint à moi d'un air que je ne lui connaissais point.
•—Madame, me dit-il, vous êtes bien triomphante,*vous ne regardez plus vos amis.
— Monsieur ,^i mes amis veulent que je les regarde , ils n'ont qu'à se montrer.
194 ttE fit AVËHTÛimS
^ Trto-Men, madame « ils m rnoôtrarmit , soyei tntii« quille.
Ces trois mots oontenaîent mie menace « je la sentais sans la pouvoir toucher:
— Alors s'ils se montrent , monsieur , je vous pi*omets que je les verrai bien.
— Ëh! ebl peut-être pas autant que vous le pensez^ madame.
Ensuite il se mit à goguenarder sur ma coiffure, sur une robe verte que j*avais ce jour-là , sui* mille folies qui faisaient regarder les gens. J*en fus d'abord un peu inquiète, mais ensuite Madame m* appela, et je n'y pris point garde. Elle me dit que nous irions passer la journée à Saint-Cloud, que nous reviendrions le lendemain, et que c'était le roi , qui, à cause d'un courrier qu'il avait reçu , décommandait la cour. Je compris que c'était une manière de me prévenir, et que le rendez-vous serait remis au jour suivant. Souvent, sans s'en douter , Madame nous servait de communication et d'intermédiaire; ah! si elle l'avait su.
Lorsqu'on annonça le changement de scène, Lauzun panit d*uhe humeur éxcécrable, il se mit à hàrpigher tout le monde, tombant à droite et à gauche, siir nMmpofte qui. On fît cerclé pouf l'entendre, Madame en riait fort et moi aussi, je me doutais pourtant qu'il y avait là-dessous quelque méchanceté â mon adresse. Madame de Montespan le poussait dans un chemin où elle excellait, ou elle avait les premiers degrés, il est certain qu*alors ils étaient au mieux, et que le roi en avait à garder de sa façon. Il tomba surtout sur les beaux hommes, qu'il appelait des Adonis de ruelles. Lui, ie l'ai dit, il était petit, il était blondasse , nullement beati
DE LA PniNGBS6E DE MONACO. I9B
de fia^i mais de ni grande mine^ de si gn»uL air ^ qu'il était plus beau que les beaux « plus grand que les grandS) quand il lui plaisait de les écraser.
Nous Y(Mlà à Saint-GloUd) par une chideur à tout brûler. Kadame avait de œs fantaisies-là quand ses amours n'allaient que d'une aile. Elle avait emmené Lauzun^ ainsi que beaucoup d'autres courtisans; la Ule de carrosses était grande» Nous arrivâmes rôtis par le soleil et peu disposés à la cérémonie.
Had^yme avait cola de bon qu'elle ne l'aimait point (j'entends la cérémonie), et qu'elle la bannissait volontiers quand Monsieur n'y était pas^ car, pour lui, il y tenait fort< Elle imagina done de s'asseoir par terre ) sur le parquet, pour avoir plus frais ; toute sa cour fit comme elle, du moins les dames ^ les seigneurs papillonnaient à l'entour; Lauzun se mit en galcmterie avec les plus belles, il tournait dans la cercle, marchant partout, chercbant sa place sans prétention; j'étais à demi-coucliée, une main renversée derrière moi; il vint jusqu'à me toucher, comme pour répondre à la princesse de Tarente, qui le turlupinait, et mit son talon, 9t'il appuya de tout le poids de son corps, dans le creux de ma main) y fit la pirouette et s'en alla.
Je sentis une dèukur terrible, mais l'idée des conséquâices retint mon cri, je retirai mes doigts tout machurés, je les cachai sous les plis de ma robe, et je me tus. Je crus que j'allais me trouver mal; si j'eusse été debout, je serais tombée; il me fallut la plus grande force du monde pour y résister. Malgré cela, plusieurs personnes s'en aperçurent, ou le répéta sm*-le-champ à Madame, qui en ce moment-là n'était plus bien portée pour moi. C'était pendant l'exil de
196 TIE ET ATENTUItES
mon frère; avec elle plus qu'avec tout le monde, les absents avaient tort, elle turlupinait Yardes, qui plus tard... oa verra cela.
Aussitôt qu'on lui eût dit ce qui se passait, elle m'appela. J'y dus courir, je me tenais tout juste debout.
— Madame, dit-elle, on assure que vous êtes blessée.
— Moi, madame, nullement.
— Ahl j'en suis bien aise, c'eût été là une vilaine blessure à recevoir.
Elle me parla ainsi tout baut, ce qui m'bumilia et me blessa tant, que j'en crus crever sur l'heure. Je faillis lui répondre une impertinence, j'eus encore la force de me contenir, dans l'espoir d'une autre vengeance, plus éclatante que celle-là.
— Ah! demain, pensai-je, le roi saura tout, et j'accepte ce que j'ai refusé tant de fois, pour avoir raison de ces insolents.
J'eus donc l'esprit en repos et satisfait par cette résolution, je plaisantai, je jouai, je fus calme avec Madame, au point de l'amener aux manières de nos beaux jours, malgré les gros yeux de Vardes ; j'appelai tout le monde à moi, ce fut moi qui tins la belle place, et qui eus la palme du bel esprit. En rentrant dans ma chambre, j'étais si suffoquée, que je ne me couchai point, et que, prenant Blondeau et un laquais, j'allai vaguer par les allées du parc; j'étouffais.
On devait rentrer à Versailles de honne heure, ce qui m'arrangeait fort ; j'espérais voir le roi et avoir mon audience, ainsi que le disait madame de Beauvais, sa première maîtresse. Madame me prit dans son carrosse, àl'ordiuaire. J'avais enveloppé ma main d'un gant, elle me faisait beau-
coup souffrir et elle était fort enflée. Madame y jeta les yeux, mais elle ne prononça pas une parole. Le voyage se passa bien; nous rencontrâmes à la moitié du chemin M. de Marsillac, qui prit soin de nous dire combien le roi nous at-* tendait avec impatience, et combien il avait de projets à communiquer à la piîncesse. Je n'eus garde de ne pas comprendre, et j'en fis mon profit tout doucement.
En effet, nous aperçûmes Sa Majesté se promener dans le parc, au soleil, avec Lenôtre et quelques employés du jardin. Ils discouraient fort et semblaient ne pas voir que nous arrivions, mais ils nous voyaient, et le roi avait une manière de coin de l'œil que je connaissais bien, qui en disait gros. Je me rendis chez moi et j'attendis. Je n'attendis pas longtemps, Bontemps vint et m'avertit qu'on était où je savais.
Je pris ma mante, je me mis en marche derrière lui, moins bien déguisée que de coutume, mais plus impatiente encore. Nous voilà enfilant corridors sur corridors, pour arriver à cette montée dont tant de gens eussent voulu connaître la route. Sur le palier, en face de la bienheureuse porte, était un privé auquel je n'avais jamais pris garde jusque-là. Il me sembla y entendre un léger bruit, je n'y songeai point et je laissai faire à Bontemps les préliminaires habituels.
D'ordinaire, le roi ouvrait la porte en arrivant, mettait la clef à la serrm^e et la refermait ensuite; nous la trouvions toute prête. Bontemps eut beau chercher, beau regarder, beau retourner partout, il n'y avait point de clef; cependant le roi était là, il attendait, comment faire?
— Sa Majesté aura oublié d'ouvrir la porte, dit-il.
Et il frappa, doucement d'abord, puis plus fort, plus fort
198 TIE ET ATERTVESS DE LA PVHCfBSE DE MONACO.
eoeore, jiisqa*à ce qn*eiifin le roi Tint et demanda qui était là.
— Cest moi, sire, r^qna le Talet de chambre.
— Seul!
— Non, «ire.
— Eh bien! oitrez.
-^ Impossible, sire, Yotre Majesté a gardé la clef.
— Je l'ai mise comme à l'ordinaire.
— Je pois assurer an roi qu'elle n'y est pmnt.
— Je l'y ai mise.
— Si Sa Majesté Yonlait bien nous ouvrir! Le roi essaya, impossible.
— La serrure est fermée àdonble tour; il faut qu'il y ait quelque diablerie là-dessous. Quel est l'insolent !...
Nous parlementâmes ainsi à travers la porte, ce qui nous mettait dans la situation la plus ridicule du monde, et si nous avions su!
Je ne sache rien de plus ridiculenoent plaiseuit, je l'avouef que ce colloque avec une porte entre nous, sans pouvoir nous rejoindre, à cause d'un si mièvre obstacle. Le plus ghmd roi de Tunivers, arrêté dans sa volonté par un tel enpAchement l Bontemps cherchant cette malheureuse clef pAr terre, le roi s'obstinant à ouvrir le pêne, moi fort empMlée et ne sachant vraiment pas ce qui en résulterait. Je concentrais ma colère, mais elle était bien près d*éc]ater< Wrsqu'enfin le roi me jeta un bonsoir très-sec et nous n'en^ tendlmed- plus rien.
— Sa Majesté est fort indisposée de ceci, me dit Bontemps, j'engage madame la princesse à lui parler demain et à tfteher de le rejoindre, je le connais, c'est une chose grave pour lui, il soupçonnera quelque amant caché, et c'est une chose qu'il ne pardonne pas.
Je ne répondis point, il ne me convenait en rien de m'cx-^ eoMHT auprès du confident de Louis XIY, il me reconduisit
200 YIE ET AVENTURES
chez moi. Pavais grande envie de dire que j'étais malade et de ne pas reparaître; mais je réfléchis que si Ton m'avait joué un tour, je donnerais gain de cause aux méchants et je mettrais les rieurs de leur côté.
Bien m'en prit, comme on va voir, car voici ce qui était arrivé :
Lauzun avait écume, je ne sais par qui, mes entretiens avec le roi, il avait découvert mon chemin, et, ce jour-là, il alla d'abord visiter les alentours pour y chercher une cachette, guigna les privés et eut soin de s'y établir en fermant le crochet. Il n'y était pas depuis dix minutes, qu'il vit le roi ouvrir la pofte, mettre la clef en dehors et rentrer chez lui. Aussitôt ce fut à son tour de sortir, d'aller prendre la clef, qu'il jeta dans les privés, pour être sûr de ne pas la rendre, et de se remettre en embuscade au même lieu, toujours sous la protection de son crochet.
Il fut donc témoin de toute l'aventure, qu'il se garda de répéter, mais qu'il me raconta plus tard à moi-même, dans notre court raccommodement ; je ne puis dire que je lui aie pardonné la sotte mine qu'il me fit faire en cette occasion, de même que je crois pieusement qu'il a pu aller à Pignerol à cause de ce souvenir, et de bien d'autres; mais celui-là ne lui a point nui. ^
Le soir, au jeu, le roi, qui d'ordinaire me parlait toujours, ne me dit pas un mot, il me salua avec sa galanterie ordinaire, mais ce fut tout. Il entreprit un reversis effrayant, avec Langlée et Dangeau, et mon oncle, qui faisait cent lazzis, selon son habitude. Je me voulus mettre du jeu du comte de Gramont, afin de me tenir à la table.
— Non, pas de dames ce soir, «'est trop sérieux-; elles
nous amuseraient et nous feraient faire une triste partie, je neveux pas.
Je compiîs que Bontemps avait eu raison; mais s'il est dans mon caractère de tenir d'autant plus à ce qui m'édiappe, il est aussi dans ma façon de ne rien faire pour le reconquérir. Je me blesse, mais je ne plie devant le caprice de personne, pas même celui du roi. Je n'avais pas le moindre tort, je voulus attendre. Je n'eus l'air ni inquiet, ni soucieux, cependant je souffrais à mourir.
Une semaine toute entière se passa sans que j'entendisse parler de rien. L'histoire se racontait sans noms, personne n'osait songer au roi, ou, si l'on y songeait, on ne 1er disait point; on nommait encore moins la dame, mais on se divertissait hautement à ses dépens et à ceux de l'amant enfermé. On en parla jusque dans le carrosse de la reine, où le roi était aussi. Madame en fit mille plaisanteries, et me mit sur le chevalet.
— Voyez-vous cet amant derrière cette porte et la belle dans ce corridor, et le confident cherchant la clef, pendant que le jaloux, à son observatoire, jouissait de tout cela? Le beau coup d'œil !
— Gomment en ont-ils fini? demanda la reine.
— Je le sais, répondit le roi, car je connais l'aventure d'original.
— Vous, sire? s'écria Madame en jetant vers moi un regard soupçonneux. Et comment cela?
— Personne n'ignore que je suis fort secret ; l'on n'ignore pas non plus que ma police est faite de façon à n'avoir rien de caché dans le château. Je comiais les deux amants. Je connais la dame; elle a reçu là une bomie leçon, Dieu
903 VIE ET ATENTOREg
veuflle qu'elle hii profite! J*ai lu dans mon enfimoe im livre
espagnol dont le héros défile des proverbes sans fin ; il y m a un que j'ai ret^u et qu'elle fera bien de retenir aussi : li ne faui pas courir deux lièvres à la feis.
-*• Les proverbes sont, en effet, une bonne ohoso, dit la reine, qui n'y oomprenait rien ; Je sais de quel livre vous parlez; c'est notre Den Quichotte, nous l'estimons ft^t en Espagne, et je suis étonnée que vous ne le fosslez pas traduire en français, ne l'est-il point ?
Nul ne dit mot. J'avais reçu le ooup, il me frappa, et il me fallut une force enragée pour ne pas éclater. Madanae flairait la chose, je le voyais. On m'eût tuée qu'on n'eut pas efS^sé mon sourire.
— Voilà, en effet, dis-je, une pauvre femme bien abîmée, et c'est le cas de se retirer ou jamais.
Cette audace me sauva aux yeux des autres ; pour le rm, je ne sais ce qu*il en pensa,
— Vous en parlez bien à votre aise, madame la duchesse; reprit'^il; on ne peut pas toujours faire ce que Ton désire : on a un mari, une famille, des devoirs, peut->ètre et probablement même une place à garder. On a affaire à un honnête homme ; quelque blessé qu'il soit, il se tait, il considère l'entourage bien plus que la personne ; il se contente d*un mépris secret , et il garde pour lui ses préventions.
Madame de Montespan se mit à rire ; elle couvait quelque méchanceté , et la méchanceté éclata.
— Oomment, sire ! vous traitez les choses ainsi. Que feriez-vous donc à la place de l'amant ?
-* Duquel? demanda Madame.
Le poison se versait goutte à goutte.
DE LA PRIMOBSSB DE MONACO. SKfô
-^ M aîft â6 celui qu'on avait si bien grillé derrière eeUe pwie. Quelle figura il devait y feirel Ab! abl ahl les plaifiiuites gêna.
Le roi aurait im répondre :
« |e ne croyais pas être « Si plaisant qae je suis!... »
^ Si plaiaant qu'il fût, madan^e , dit le roi, se contenant ^paille, j'aitrais fait CQvm^ M- K(e tenant en Haut de mon mépris, j'aurais laissé la femme à çelni qu'elle préfère, sans (Sûre pQur eela de mal à personne. La vengeance est trop petite ^ trop indigne d'tiQ grand cœnr quand elle descend jusque-là. En voilà assez, ce me semble, spr cette niaiserie, parlopa d'a\itre <^pse.
DfpM^ ce momepti le roi fut pour moi de la wfym manière : parfaitement poli, mais froid; il ne me fit pQînt de œiil, v^m a i^ in'aoeorda f\!m^ j'avais demandé pour U. de Mena^ le titre et le rang de prini)e étranger, auquel il a bien autant de droits, je fr^ia, qpe MM. do ^obm et d'autres qui, enfin, ne sont ao^yeraiqp i^idle parti il K» l'avait promis ; il s'y e$t reft^sét fo|qne)lement. Mes frères ont ^é sans
009^ liûur^nivia , to9rmeot49 pçw dei riena-. La pauvre
Gai^ a passé la moitié de sa vie «^ ev\- Il esit ym 4iie ses sottises ne chômaient pas. Lonvigny, qni ^t w\ pauvre sire, ne put jamai(î avoir le régiment des gardes, lorsque Guicbe y dut rençinc^ ; n^op père en eut le déboire, ]@xcepté sou franc parler, qu'on ne lui ôtait pas parce qu'il était W^]B^ S9nt, il ne garda pa^ grand'fihose de ^on ancienne faveur. Le comte et la comtesse do Grw^nt SQpt les seul«i qui aieti^ conservé Içur manière habituelle* Il est vrai que ma tapte
ne me peut souffrir et qu'il est impossible de se brouiUêir avec mon oncle ; il rit de tout et n'accepte rien au sérieux.
J'ai rarement autant souffert qu'en cette promenade. Elle dura plus de trois heures; ensuite, il y eut appartement en grande cérémonie pour la réception d'un ambassadeur de Venise ; nous y assistâmes toutes, et moi à côté de Madame, selon ma charge. Le soir , la reine tint cercle, autre supplice, et Madame imagina une promenade aux flambeaux, comme aux premiers jours de sou mariage. On y rit fort, et moi plus que les autres.
Lauzun m'attrapa dans un coin de charmille, car nous, nous jouions comme des enfants, il me cloua derrière un arbre et me dit :
— Vous avez le courage des gladiateurs romains, qui mouraient en riant, à ce que racontait hier M. de Gondom chez la reine.
— Je ne meurs point, monsieur, ni je n'ai envie de mourir.
— Si je ne vous connaissais pas, je vous croirais, tant TOUS êtes merveilleusement Hère et belle ainsi.
Je cherchai à m'échapper, il me retint.
— Vous m'en voulez bien fort, n'est-ce pas?
«— Moi, monsieur, et pourquoi vous en voudrais-je? Vous ne m'aimez plus, c'est votre bon plaisir, et je suis faite de façon à ne pas retenir les gens de force.
— Je ne vous aime plus ! Ah ! plût au ciel !
— Monsieur, madame de Montespan vous appelle, ce me semble.
— Désolé de vous laisser seule, madame, mais malheureusement Bontemps a perdu sa clé.
Il s'enfuit sur ce sarcasme, que je n'oubliai pas.
Maintenant que j'ai fini ce qui me concerne par rapport au roi, et que je tenais à dire, pour ne pas laisser en chemin rbistoire de mon frère et de Madame, nous allons la re- .[vendre au point où elle en était à mon départ pour Monaco. Peu de personnes la savent bien, on la fait d'ordinaire enyraie pastorale, et cela n'a jamais été ainsw Madame se consola du départ de Guiche, et Guiche se consola de la mort de Madame, lorsqu'il eut bien pleuré entre ma mère et ses petits chiens. Il s'éprit à sa façon de la duchesse de Brissac, qui l'adorait, en prenant des airs de divinité champêtre. Ces amours-là étaient curieux. Je ne crois pas qu'ils aient dit une fois : Je vous aime, du ton des autres. Ils roulaient des yeux, ils levaient le petit doigt au ciel pour le prendre à témoin de leurs folies, dont il ne se souciait guère, ils sophistiquaient en fausset des heures entières ; quant au reste, je ne sais ma foi ce qu'il en était. Il courait de singuliers bruits sur Guiche à la fin de sa vi^ et Ninon disait de madame de Grignan et de moi :
— Ces deux dames sont les seuls honmies de leurs familles.
Cependant Louvigny montra bien quelque velléité masculine, à l'époque de son mariage avec mademoiselle de Castelnau, qu'il enleva fort joliment. Monsieur son frère n'entendit point raillerie, ilmit le pistolet sur la gorgeàLouvigny, qui , suivant les errements de notre oncle , du même nom que lui , ne flairait pas comme baume à l'endroit du courage. Il épousa, plus par peur que par amour. Mais sa pauvre femme l'a rudement payé, il lui en a fait voir de toutes les couleurs, à quoi elle riposta de bonne grâce, à ce que prétendent les galants de la cour. Le seul bon moment II. /f . . j ^2
qu'elle ail eu par lui, c'est lorsque la mort 4e son frbre aîné lui a assuré le duché de Gramont.
Je vous ai laissé Madame et Guiche, au moment de mon départ, ayant entassé sottises sur sottises el foit chasser mon frère de Fontainebleau. Je ne voulais plus m'en mèto, on le sait. ^, voici ce qui arriva pendant mou absenee.
Madame ne m'ayant plus à ses côtés, se rapprocha plus que jamais de la comtesse de Soissons, dangereuse eonildente, à laquelle elle en adjoignit une autre, qui, sans av^ les mtoies inconvénients, en avait de grands néamaioiBS. par son esprit d'Intrigue et d'insinuation, par le peu de raison et de bon sens de sa conduite. C'était mademoiselle de Montalais, sœur de madame de Marans, dont noÉ( parlions l'autre Jour, laquelle a eu un enfant de M. le duc, s'est amourachée, comme un tas d'autres, de M. de Longueville, et devint dévote à sa mort, dans l'idée qu'il ne voulait point l'aimer et qu'elle n'avait plus que Dieu. Bile aurait dû s'eo aviser plus tôt, elle se fut épargnée un ridicule.
Les Ailes de la reine et de Madame avaient des galants à la douzaine. On eût pu monter une maison de charité pour y élever leurs enfants. Fiennes en eut un du chevalier de Lorraine qu'elle donna à madame d'Armagnac, et ceUena te fit élever avec les siens ; c'est une chose avouée, elles m s'en cachent que juste assez pour ne point passer pour des effrontées, et se fedi^e jeter des pierres par les petits garçons. Une personne qui ferait les Mémoires de cette eoor, qui raconterait tout exactement , ainsi que cela se passe, léguerait un beau livre à la postérité. On dit que le comt^ de Bttssy-Rabatin s'en est occupé : je voudrais savoir s'il parle de mol el ce qu'il en dit.
Montalais était en même temps intime amie et confidente de La Vallière ; elle était née pom* cet emploi , auquel elle joignait celui de maîtresse d'un ami de mon frère , grand (»iginal, nommé Malicorne. Cette Montalais avait dans la tête toute la légion des démons de Tintrigue ; elle en menait cinq ou six à la fois ; elle allait et venait de l'un à l'autre» les poches pleines de poulets qu'elle portait à chacun^ satis se tromper d'adresse» ce que j'admire fort. Elle fut assea bartUe pour se fourrer elle-même dans les affaires de sa maîtresse et de moû frère, leur racontant tout droit qu'elle était à leur disposition , ou du moins à l'amoureUx , car, pour Madame, elle y fit plus de façon.
Elle l'alla trouver un jour qu'elle était malade (Madame était grosse en ce temps-là et souffrait beaucoup) ; elle se jeta à ses genoux et se mit à la câliner, ce qui plaisait à la princesse en ces moments^ la plaignant de ses petits maux et des entluis que lui donnait Monsieur. Elle en vint insen*^ abtement à lui parler des consolations et des dédommage-^ ments, d'un beau seigneur qui se mourait pour elle, qui écrivait lies lettres merveilleuses, et supplia madame d'en écouter seulement la tnoitié d'une.
La princesse refusa d'abord. Montalais lui fit une douce violence et llii débita les ()bl*ases obscures que le comte de Galelie venait de lui remettre. Madame la voulut faire taire m biidiiiant ; mais elle entendit, malgré tout, et Montalais l'eutcnrtiUa si bien qu'elle lui fit avouer d'abord que l'amour deGuiehe ne lui déplaisait pas ; enfin, au bout de quelques jours, elle coUvint qu'elle l'aimait aussi.
Gèei se passait à Fontainebleau, où Guiche élait revenu ajffès le voyage de Nantes ; il savait à quoi s'en tenir avant \
mais ce voyage pouvait avoir tout changé, et Montalais mena les choses de la honne façon. Comme Madame quittait Fontainebleau en litière, Montalais lui jeta dedans plus de vingt lettres du comte, qu'elle lut pendant la route pour se distraire et pour autre chose aussi, non qu'elle en fût trèsamoureuse, mais pour faire du roman et s'amuser.
Madame habitait alors les Tuileries et elle y resta quelques semaines sans en bouger. Montalais ne se trouva point empêchée ; elle menait de front les affaires de La Vallière et celles de la princesse, leur contant à toutes deux, sans qu'elles s'en doutassent, les secrets de chacune, et se croyant, avec son Malicorne, maîtresse de la France, parce qu'elle tripotait les fantaisies du roi comme celles de sa belle-sœur.
Bientôt les lettres ne lui suffirent plus, il lui fallut des entrevues, il fallut qu'elle amenât mon frère chez Madame, et cela avec une hardiesse dont seule elle était capable. Si Monsieur s'en fût douté, je crois qu'il l'aurait fait fouetter par ses pages. Elle habilla le comte en femme qui dit la bonne aventure, et si parfaitement qu'il entra en plein jour aux Tuileries, devant les laquais, les filles, toute la maison, qui le voyaient chaque soir, et nul ne le reconnut.
Elle l'introduisit dans les cabinets où Madame se faisait faire la lecture, et les femmes de la princesse l'entouraient conune une personne de son rang a accoutumé de Fétre quand elle est malade. Guiche entra, fit des révérences de vieille femme à s'y tromper ; il contrefit sa voix, . son regaiHl, commença par annoncer la bonne fortune à ces mi- ; jaui*écs et leiu* prédit juste ce qui leur pouvait plaire, afia de les attendrir en sa faveur. Ce fut ensuite au tomr de Madame, qui était au lit, et qui se dolentait de toutes les ma-
ni&res. Il Youlnt être seul avec elle ; elle y fit des difficultés, mais elle finit par céder pourtant, et ils se mirent à causer bas. Le plus fort de l'affaire roula sur des moqueries de Monsieur. C'était bien la peine de s'exposer à tout pour un si beau sujet.
Mon frère s'en alla comme il était venu, sans laisser un soupçon, n croisa Monsieur sur le degré qui montait cbez le cbevalier de Lorraine, il ne le vit point. Ces entretiens se renouvelèrent plusieurs fois, aussi beureusement; cependant, il fut bien près d'être pris. Un soir que Monsieur était allé cbasser à Saint-Germain avec le roi, et ne devait revenir que deux jours après, soit qu'il eût été prévenu, soit qu'il se défiât lui-même, il arma, à l'heure du souper. Gniche était chez Madame, seul avec elle. Montalais faisait le guet; elle entendit le mari qui montait quatre à quatre, et n'eut que le temps de se précipiter avant lui dans la chambré. Le trouble s'empara des amants ; Montalais, plus adroite, prit mon frère par le bras et le cacha derrière la porte qu'eUe ouvrit toute grande. Madame se sauva dans son arrière cabinet, s'étendit sur une chaise allongée et fit semblant de dormir. Le bon prince traversa vite la chambre de sa femme, où était le galant, et n'y voyant personne, il poussa plus loin; il était heureusement sans son d'Effiat et son chevalier de Lorraine, qui n'y eussent point été pris. Montalais, la fine mouche, l'arrêta dans le premier cabinet, disant que Madame dormait, qu'elle souffrait fort, qu'on ne la dérangerait point, et mille autres soniettes. Pendant ce temps, mon frère s'échappait et se mêlait doucement dans l'antichambre à ceux qui attendaient, comme s'il ne venait que d'arriver. Nul n'y prit garde. Monsiem» II. 12.
310 VIE Et ATENTURfeè
en fiit pour ses rechercbeé el M ëâ«bm te iaittltri^ta (bn d'être venu ainsi la priver de son î*cpos.
— C'est, dit-41 pour s'exciisep, qu'oû m*âvait éiê^wté qm lé eomte de Guidie était ici.
— Quand il y serait, monsieur, est-ce qu'il tCm ^Ire ]^s d'autres T
— Sans doute, mais j'avais bien le droit d'y être aussi, le he sais si sori ^euse fut admise.
Leis affaires ne tardèrent pas à se gftter ^ la bêtise ds La Valliëre, qui était certes une très^^botme Site) mail qui n'a jam^s eu le moindre de tous les espriti. llte «iM^bail aâ roi les secrets de Madame, qu'elle savait par Montftlaia, à qui elle avait juré le silenee ; mais elle fit si l^ea atee dea réticences, et des airs pinces, que la i^ se doutait qu'dlé avedt des mystères pour luL C'est ee qu*â détesta leplto aa monde, il veut tout savoir de ses mattreseeS) il ne souffre pas qu'on lui cède la moindre diose, el il demande à chaqoo n^ute t
— Qu'est-ce qu'où dit ? que savez-voué?
Il avait encore contre elle une certaine jakmaie d'un M. de Bragelonne, qui l'avait aimée à Blois, et qu*eBè ard^t manqué épouser. Montalais sut !»eu s'en servir t^tts tiB*d pour «ntrer dans la confiance du roi, comme jo le dimi. Il interrogea doue La Valfière qui a'obstina à ne vieû répondre. Il insista, il supplia enmiite ; elle persista à se taire, il la quitta ftiriettx. Ils s'étaient promis de ne point s'endormir sur une colère, elte attendit, rien ne vint ; elle se monta la tête, pleura toute la nuit, et enfin le matin de bonne beure, partit comme une folle, et s'alla jeter dans un petit couvent boi^e à Chaillot.
Le dkkUe, qui se mêlait de tout cela» voulat que justement la veille, chez M. Le Grand, quelqu'un s'avisa de ùit% que Madame était fort mal, beaucoup plus qu'on iie duait, et quelle n'en reviendrait assurément pas. Monsieur mm firère, qui et^une vraie licorne pour ces choses-là» ne manqua pas de s'évanouir, et d'emmener Vardes dans Un coia, afin de lui bien conter où il en était avec Madame, le ebagrin qu'il aurait s'il lui arrivait un malheur, et tout ce p'il aurait dû coudre derrière ses lèvres.
Or, Vardes était bien le plus perfide, le plus abominable de tous les hommes, et ^ comme si ce ne fût pas assez, il ayait pour mattresse la comtesse de Soissons, plus méchante iet ^uB intirîgante qUe lui, si c'est possible, et plus capable M toutes sortes de ihauvaisetés. Yardes alla de ce pas lui Itoat eenler j pendant que mon frère courut chcE Madame, se confessa à die de son indiscrétion, doUt Madame fut très m colère, et lui commatida de rompre avec Yardes sur^ loHihamp.
— Madame, lui répliqua-t-il, je me battrai avec Vardes iBomrîiiient, si vous l'exigez, mais je ne puis rompre avec an ami parce que j'ai eu le tort de lui faire une confid«!nêe \ Yardes est un honnête homme, il ne nous trahira point, et peut nous servir au contraire.
Sur ces entrefaites. La Vallifere se s^uva. Le matin, on va dire au roi qu'on ne sait où la tarouvef , et qu'elle a dispira des Tuileries.
Le roi arrive et va chez Madame lui demander compte de sa eihfefe maîtresse ; Madame répond qu*elie n'en sait rien ; le roi lui dit qu'elle doit le savoir. Ils s'emportent de propos ensemble, et Monsieur arrive, qui dit gravcinent :
— Elle a bien fait de s*en aller, elle ne rentrera plus chez moi.
Le roi n'eut pas Taîr d'avoir entendu, il les quitta, parcourut le château, interrogea les filles ses compagnes, jusqu'aux laquais, aux suivantes et même les servantes de peine. Montalais jetait les hauts cris et jurait qif elle ignorait tout, ce qui était vrai. Enfin, un cocher raconta où il l'avait conduite. Le roi y courut, lui quatrième. Il la trouva couchée par terre, dans les larmes, et l'emmena bien vite, mais en conservant néanmoins une arrière-pensée de son silence, ce que voyant elle lui ouvrit son cœur.
Il se sentit fort de cette confidence, rentra au Tuileries par un petit degré, fit appeler Madame dans un cabinet noir et lui demanda en grâce de reprendre La Yallière. On sait qu'elle ne la pouvait souffrir, la regardant comme la cause de sa rupture avec le roi ; elle se crut bien puissante, et, pour se venger, répondit non, très-sec.
— Et pourquoi, madame? demanda-t-il, quelle est votre raison?
— Vous ne l'ignorez point, d'ailleurs Monsieur n'y consentira pas.
— C'est donc parce qu'on la croit à moi que mon frère la chasse de sa maison ?
Madame baissa les yeux et se tut.
— S'il en est ainsi, je sais les moyens de le rendre moins difficile. La maîtresse du comte de Guiche vaut-elle mieux que celle du roi de France?
— Et qui est la maîtresse du comte de Guiche? demanda la princesse avec hauteur.
— Vous, madame.
— Moi!
— Ne mentez pas, je le sais.
Il lui raconta les détails, ce qu*il avait su par La Yalliëré, de façon à ce qu'elle ne pût rien nier, mais sans dire qui l'avait si bieu renseigné là-dessus.
Madame fut attérée. Le roi, . qui avait fort pleuré et ne voulait pas se faire voir, avait Fâme attendrie, il n'insista pas sur le blâme, et promit à Madame que, si elle voulait rompre avec le comte de Guiche et reprendre La Yallière, il ne se souviendrait plus de rien. Elle promit ce qu'il lui demanda, tout en maudissant les indiscrets.
La Yalliëré, rétablie dans sa cbambre, le roi vint le soir diez Madame et fit appeler Montalais, ûère d'une telle distinction. Il la questionna sur Bragelonne, lui fit raconter dix fois ce qu'il lui plût de dire; elle mentait comme la vie des saints. Le roi la quitta enchanté et calmé. Sa maîtresse était justifiée, et Montalais un oracle.
Le roi conservait des habitudes de tous les jours chez la comtesse de Soissons. La Yalliëré ne pouvait l'en empêcher ; mais elle haïssait la comtesse, et celle-ci ne l'ignorait pas. Yardes et elle s'ingéniaient contre elle du matin au soir ; enfin, ils crurent avoir trouvé un bon moyen, et ce fut la fameuse lettre espagnole, qu'ils adressèrent à la Molina, femme de chambre de la reine, pour être remise à Sa Majesté, et dans laquelle ils racontaient les amours du roi et de La Yalliëré avec force.de méchancetés
La Molina, après l'avoir lue, au heu de la remettre à sa maîtresse, la porta au roi, qui entra dans une colëre épouvantable et jura qu'il en ferait rouer les auteurs s'il les pouvait découvrir. Il s'adressa à tout le monde, même à ce
314 TIE ET ATSHTOUS
scélérat de Vardes, qui ne trouva rien de mieux que de jeter les soupçons sur le duc et la duchesse de Navailles, ce qui contribua beaucoup à leur disgrâce arrivée peu après.
Toute la cour M en rumeur. Madame et le comte ôtà Guiche savaient la chose; ils étaient dims deiS til*anses horribles et se voyaient chaque jour, par les sqà&b de Montalais, pour ehercher, disaient-il, les moyens de se sépttrer. iSst^oe que les amoureux troutr^t ensemble ces inoyens^Ià?
Yat^des , devenu ami et confident de Madame) s'avisa de penseï" ùii jôur qu'elle était pltis jeune^ plus belle quë la comtesse de Boissons, qu'elle avait infiniment d^esprit, qu'elle était Madame, aU plue particulier avec le roij et qu'enfiii elle valait mieux pour ttn homme de sa sorte que Ift nièce dé MaEarin. Il se mit donc à en devenir amoureux et à le lui montrer sans le lui dire^ prenant seulement tis-^à-vis d'elle les airs du plus grand respect et du plue grand dévouement.
Quand il tit ta totirnure nouvelle dés affaires dé son oiHl, il ^etH^ha les moyens de s'en débarrasser sanë y paraître et sous lés semblants de tendresse; Il alla chen mon père, lui raéonta toul^ lui dit que sdn fils se perdait^ qu'il fallait l'arracher tualgré Itii à ce danger^ et que 16 seul moyen était de l'envoyer en Lorraine commander léë troupes devant Pfancy; Le rôl se hâta de le satisfaire ; lorsque le maréchal, persuadé, le lui demanda, il ne douta pas que tous ne fussent d'aecord pour avoir trouvé cette manière de l'éloigner sans scandale et le dit le sc^r à Madame, laquelle entra dans une douleur extravagante, non de perdre mon frère, mais de ce qu'elle le crut décidé k la quittél'é^ms l'avoir prévenue.
Guiotie, ftMTt sup^be et fort frondeur, une fois averti, écrivit à Madame qu*il n'irait point, et que, si elle y voulait cMiBentir, il soutiendrait au roi, devant tqus, qu'il n'avait pas demandé ee egmmuideiiiçnt et qu'il le redisait. Sans Vavâes, qui craignit les éclaboussures, il fiiisait cette folie.
Montalais t'emmena promptement (j'entends mon ffh*e), afin qu'ils se puisent consulta et djre adieu. EHo s'en** ferma dans un oratoire ; comme ils étaient tout an plus tendre, Monsieur revint. On n'eut que le temps de ea^or mon firkra dans une cheminée, où il demeura longtemps sans pouvoir sortir. Enfin, Montalais l'en tira et le crut sauvé, tandis qu'au ccmtraire le plus grand danger qu'il e6t eiuxNPe couru en cette galanterie le menaçait présentement.
Mimtalals avait des ennemis parmi ses eompBgnes , ftffieases de la voir si avant dans les bonnes grâces du roi et de sa mMtresse, entr'autres une appelée d'Artlgny, fifie très-peu exemplaire de toutes ftiçons, mais qui la guetta et résolut de la perdre. Elle vit entrer le comte de Quidie éhez Madiune avee elle, et puis elle alla tout de suite le dédarer à la reine-mère, qui ne l'avait jamais aimée.
La reine envoya incontinent chercha Monsieur, et, par nn procédé de dévote, elle lui avoua tout, le vous laisse à juger la furie 1 II donna sur-le-champ l'ordre de chasser Montalais, laquelle se laissa faire, mais ne perdit pas la tète et emporta ses cassettes, ofa étaient les correspondances. Ensuite il alla chez Madame, et commença l'entretien par loi déclara ce qu'il venait de foire ; puis il l'accabla de Umtes sortes d'injures et lui reprocha ses intrigues avec
Goidie, qu'il connaissait maintenant de point eu pomt, disait-il.
Je vais de ce pas trouver la reine votre mère au Palais- Royal, et lui annoncer que je vous répudie, que je tous envoie au couvent, que je ne vous garderai point céans et que vous êtes indigne de ma bonté.
Madame tombait des nuées; elle ne répondit point d'abord, mais un peu remise, elle eut assez de présence d'esprit pour écouter son flot de paroles afin de n'avouer que tout juste. Elle devina qu'il en savait peu, et se fit un mérite de livrer ce peu là, en cachant le reste. Elle convint d'une unique entrevue et de quelques lettres.
— Et encore innocemment, ajouta-t-elie.
Monsieur ne la crut pas; il en eut Fair, car elle commençait à entrer sur un terrain peu sûr pour lui, et sur lequel il n'aimait point à la suivre. Elle se plaignit doucement de ses amitiés et dit qu'elle se croyait permis quelques amitiés aussi, bien moins exclusives, bien moins violentes que le chevalier de Lorraine et ses autres suivants. -
•^ Le chevalier de Lorraine, monsieur, est votre comte de Guiche à vous. J'ai voulu prendre un ami, comme vous en avez pris un; seulement cet ami n'est pas toujours avec moi, il ne loge point au château, il ne me suit pas jusque dans votre chambre, et me laisse plus des trois quarts de ma vie à passer avec vous. Vous voyez que nous ne sonomes pas encore quittes.
Monsieur, lorsqu'on lui parlait haut du chevalier de Lorraine, numgeait des pois chauds y comme dit M. de La Rochefoucauld; c'était un embarras bien convenable, et que je ne me chargerai pas de vous expliquer, ayant toujours
DE LA PRINCESSE DE MONACO. 3i7
en pour principe de ne me mêler que de ce qui me regarde. Madame se sauva par là, il ne sonna mot du couvent, e t lui demanda seulement de ne plus recevoir mon frère.
— Mais, monsieur, cela fera parler, reprit Madame.
— Je me charge de le renvoyer sans bruit et sans éclat, Madame.
— N'est-ce pas assez d'avoir renvoyé Montalais?
— Ah! quant à celle-là, ne m'en parlez pas, c'est une fille à ne point accepter. J'en ai appris de belles sur son compte. Je ne la veux plus, je ne la veux jamais.
Madame ne s'amusa pas à défendre Montalais, elle avait autre chose à faire, et la savait fille à se tirer d'affaire sans être aidée; elle dit à Monsieur que ces discussions et ces éclats dans sa maison lui donnaient mauvaise tournure, et qu'elle le priait de les cesser.
— Je n'ai rien à vous dire pour ce qui est entre nous, monsieur, vous êtes le maître, mais ne publiez pas vos ehimères, mais vivons bien au moins pour ceux qui nous regardent. Nous sommes sur un théâtre où les places se paient double et où l'on nous siffle en conséquence.
Hélas! elle avait raison, les petits nous jugent; s'il nous jugeaient à notre aune, nous serions innocents, mais ils nous jugent d'après leurs souffrances, dont ils nous croient exempts, et ils nous haïssent. Dieu les venge.
Monsieur, enchanté d'avoir exercé son autorité, ou du moins d'en avoir montré l'ombre, ne conserva plus de ressentiments contre mon frère. Il crut à la parole de Madame ou voulut y croire, seulement il exigea qu'elle ne revit plus Montalais. Montalais fut le bouc émissaire, toutes les iniquités tombèrent sur elle, on l'envoya au couvent, la II. 43