‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 10 sur 379 · MA MAISON DE CAMPAGNE · texte numérisé non relu

MA MAISON DE CAMPAGNE

PAR LE MÊME

Et moi aussi, j'ai fait mes alTaires. Je les ai faites avec loyauté, et personne au monde ne peut me redemander un écu. Je n'ai pas d'enfants, et je laisse mon fonds à mon premier commis, qui entend trèsbien son commerce, qui a contribué à faire prospérer le mien, et à qui je dois de la reconnaissance.

J'aurai un logement commode au Marais; je préfère ce quartier-là, parce qu'il est tran(|uille : je n'aurai plus la tête cassée par le bruit des carrosses.

La j'aurai pour promenade la place Royale , que j'aime parce qu'elle est solitaire : oii il y a foule on ne se promène pas.

Pour passer mes soirées, j'aurai l'ami llabard, ()ui est aussi celui de ma femme , qui fait grand cas de mon vin blanc, et cjui joue fort bien au trictrac.

Voila mes arrangements pris pour l'hiver et pour la ville. Mais cela ne suBit pas. A un certain âge il faut de l'exercice. Je veux que celui ((ue je prendrai soit salubre , facile et peu faliginl. J'aurai une maison de camp^jgue, asse^ près de Paris pour n'avoir pas besoin de voiture pour m'y rendre, pas assez éloignée pour que je sois las en y arrivant.

L'ami Habard prétend que, pour n'être pas trompé, je dois consulter un architecte. On vend , dit-il , des maisons de bois plâtré pour des maisons en pierres de taille, et de vieilles maisons pour des neuves, parce qu'on les a fait badigeonner, qu'on a remis les croisées et les portes en couleur, et qu'on a collé des papiers neufs sur les murs. L'ami llabard pourrait bien avoir raison. Je n'ai jamais fait de dupe, je ne dois pas l'être. Je vais chez un architecte, par la raison que c'est à celui qui a besoin de l'autre à l'aller trouver.

U n'est pas très -affable ce monsieur- 1» Ah ! il se déride, il devient poli jusqu'à m'embrasser. Je n'ai pas plutôt prononcé le mot maison, qu'il m'avance un fauteuil, dans lequel je m'enfonce jusqu'aux épaules; il veut absolument que je déjeune avec lui. U m'est assez égal de déjeuner là ou ailleurs; j accepte le déjeuner de l'architecte.

En déjeunant, je lui explique à peu près ce que je veux. « J'y suis, monsieur, j'y suis, me dit-il. Il vous faut par bas, salle à manger, office, salon, salle de billard, bibliothèque et boudoir; cuisine, lavoir, bûcher, écuries et remises. — .Monsieur, mon grand-père et mon père, qui me valaient bien, n'avaient pas de salon ; je m'en passerai comme eux. Je n'aurai pas de salle de billard, parce (|ue je n'y sais pas jouer, ni l'ami llabard non plus. Je n'aurai pas de bibliothè(]ue , parce que la mienne est composée de cent volumes choisis, qui me suffisent, qui suffiraient a bien d'autres, et cela se met partout. J« n aurai pas de boudoir, parce que ma femme, l'ami llabard et moi lie boudons jamais. Je n'ai pas besoin d'écuries ni de remises, parce

que je suis dans l'usage de voyager par la galiote de Saint -Cloud eu par les petites voitures de Sceaux ou de \ itry.

» U me faut une salle à manger, spacieuse, garnie, dans son pourtour, de profondes armoires, et ayant vue sur un jolie parterre. Il y aura à côié un cabinet agréable ou ma femme pourra se retirer quand l'ami Habard et moi serons en gdieté, ou que le bruit du trictrac lui paraîtra fatigant.

» En face de la salle à manger sera une cuisine, grande, propre et bien aérée; il y aura un four, parce que j'aime beaucoup la pâtisserie. A côté, je vfux un appentis, qui servira de livoir et de bûcher. Sous la cuisine, j'aurai une bonne cave, dont vous ne parlez pas, et qui me parait une ]iièce essentielle. — ^ ous ne réfléchissez pas, monsieur...— Pardonnez moi , monsieur, j'ai beaucoup réfléchi. — Une salle à manger et une cuisine par bis! Eh ! qu'aurez vous au-dessus? Il vous faut un appartement pour vous, un autre pour madame; cinq à six chambres au second, avec leurs doubles cabinets; quelques autres pièces au troisième pour les gens, et... — Monsieur, depuis (|uarante ans, ma femme et moi n'avons (|u'une chambre et un lit, et nous nous en sommes fort bien trouvés; nous continuerons, s'il vous plaît. Vis-à-vis cette chambre sera celle de l'ami llabard, et au-dessus une espèce de belvédère oii couchera notre bonne Marguerite; nous n'en voulons pas davantage. — Mais qui êtes-vous donc, monsieur, qui vous contentez de si peu de chose? — Un négociant retiré avec cinq cent mille francs. — Monsieur, il n'est pas de particulier possesseur de cinq cent mille francs ([ui n'ait une campagne de cinquante mille écus. — El (|iii ne se ruine. Woi , je ne veux pas me ruiner. — Ma foi , monsieur, avec des vues aussi étroites on ne dérange pas un architecte , on s'adresse à un maître maçon, u Et M. l'arcliilecte me tourne le dos, il reprend son éqiierre et son crayon, moi mon chapeau, et je vais chercher un maître maçon.

• Monsieur, me dit le maître maçon, on ne fait pas perdre le temps à un entrepreneur pour une semblable vétille , abonnez-vous aux rcri/i>s-.l//ic;i('S. »

IJiable! le luxe et la morgue ont furieusement augmenté depuis cent ans! Le maçon de mon grand-père s'appelait Nicolas, celui de mon père maître Pierre, et celui-ci s'appelle monsieur. Il a une crosse cuisinière, une bonne d'enfant; madame ne se mêle de rien, et elle porte un cachemire. Ah! je vois ce que c'est, ces gens-la trouvent des fous (|ui les gorgent d'or, ou des imbéciles qui se laissent attraper. J'ai toute ma raison, mot, et je n'entends perdre que l'abonnement d'un trimestre aux PelileiA/pchex.

J'ai ma quittance du bureau , et tous les soirs Habard et moi lisons la feuille avant ou après notre partie de trictrac.

« l',h ! mon ami , voila ce qu'il vous faut. — Mais, je le crois. La

MA MAISON DE CAMl'ACilSE.

roule de l'aris ï IMontrouge esl tout uuie. — L'air y est excellent. — On y boil de l'eau d'Arcueil. — Allons voir la petite maison bourgeoise de Montrouge.»

J'engage ma femme à nous accompagner : il faut que la petite maiion lui plaise d'abord. Je suis inconleslablement le ni.iitre chez moi, mais j'ai toujours eu pour principe de ne jamais rien faire qui ne soit agréable à ma femme.

Llle prend soi. sac , je me cbargc du parasol, ou parapluie, selon les circonstances. Il.ibard nul des biscotins dans une pocbe, un flacon d'eicellenle lii|ticur dans l'autre, et nous voilà partis.

J'entendais par-ii par-li <iuel(|ucs jeunes gens cbucliotcr : C'est M. et madame l'ipin. « ^)u'cst-ce donc i|ue M. Pépin? demandé-je à llabard. — C'est un fort bon mari qu'on a tourné en ridicule sur certain tliéàtrc, et ilont on a beaucoup ri. — Ma foi , mon ami, tant pis pour l'auteur et les rieurs ! lU me feraient croire qu'ils ne sont pas eux-mêmes bons maris. — On dit c|u'ils deviennent rares. •

Nous arrivons à la porte de la petite maison bourgeoise. Ma femme sourit; bon, l'eitérieur lui plail. l'.ntrons. « Mais, mon ami , tout ceci est très-joli, très-frais; c'est précisément ce qu'il nous faut. — La maison te convient ? — beaucoup, mon cœur. — Elle est à toi , ma poule : je signe ce soir. Voyons maintenant le jardin. Comment , diable 1 i-ivc/ coNséiyui'ii?.

» Ah rà ! il nous faut un jardinier : moi , je n'entends rien au jardinage ; d'ailleurs, je ne vcui pas me fatiguer, llabard, dépose là tes provisions, et fais-moi le plaisir de t'informer s'il y a ici un bon jardinier sans place. >>

En attendant le retour d'Ilabard, nous faisons, ma femme et moi, le tour du jardin. « Il est en bien mauvais élat, il y a là de quoi travailler, monsieur, nie dit le gardien , il y a un an <|ue le propriétaire n'est venu ici, et n'y a rien fait faire. — Il a tort, le propriétaire; il faut entretenir son bien, même quand on veut le vendre.

» Ah 1 voilà un jardinier. \ oyons, monsieur, combien voulez-vous de gages? — Huit cenU francs, monsieur, et le logement. — Et votre provision de fruits et de légumes? — Comme il vous plaira, monsieur. — Que cela me plaise ou non, il n'en sera ni plus ni moins ; n'imporle.je vous donnerai le petit pavillon qui est là-bas au bout. — Il esl en efl'et bien petit. — ^ ous éles donc père de famille ? — Kon, monsieur. — Eh! fa(|uin(iuc vous êtes .. — J'accepte, monsieur, j'accepte. — -V la bonne heure. Voyons, comment arranijerons-nous ceci ? — D'abord , monsieur, il faut tout arracher. — Non, monsieur, non , vous n'arrachtrt/. rien ; il faut vingt ans pour faire un arbre, et je veux jouir de suite : je n'ai pas de temps à perdre. — Eh bien ! monsieur, laissons les arbres. Ici je vous ferai une petite vallée. Et oii mettez-vous la terre ? — J'en fais une montagne. — Comment, une montagne! ne voyez-vous pas à mes jambes que je suis sujet à la goiille^ — Monsieur, une montagne est indispensable. — Si elle y était, monsieur, je la ferais abatlre. — Dans cette partie, j'élève un pont cintré. — Un pont! et je ne vois pas de rivière. — Je vous en ferai une, monsieur. — Kt oii prendrez-vous de l'eau? — 11 n'en

faut pas , monsieur; nous faisons maintenant des rivières sèches. — C'est-à-dire (lue la rivière sera faite pour le pont, et non le pont pour la rivière ? — C'est l'usage, monsieur. — Je me moijue de l'usage, entendez-vous, monsieur, ni pont ni rivière! Passons maintenant aux plantes qu'il conviendra de mettre ici.

» — D'abord, monsieur, je vous garantirai exactement du cart/uus, de Vurlica et du rubus '. — Hem ? — Je mettrai dans ce bas des arbres à rameaux iienJuli, coiiferti, coarctati-. — Qu'est-ce qu'il me conte donc ? — Madame ou vous pouvez être incommodés , vous aurez dans ce petit coin caché borago , anchusa, anihcmis et cichorium •'. En fleurs, je vous donnerai gnaphalium, hyacinthus, heaperis, convallaria , rammculus'J'... et toutjce qu'il vous plaira. — llabard, entends-tu quelque chose à ce qu'il dit ! — Vous voulez des légumes? — Oui, monsieur, et beaucoup. — Vous cueillerez à volonté scamli.c, brassica, cucumis, sisymbrium, spiitacia, faba , phast'ulus, lactuca ''... — Oh! finissez, finissez, je vous en prie, je veux des légumes français. Qu'est-ce (|ue c'est que votre sisymbrium , votre jiliaseolus , votre lactuca ? — Ce sont, monsieur, le cresson, le hariciit , la laitue. — Eh ! que ne le dis-tu, bourreau! crois-tu que je me casserai la tête à apprendre du grec et de l'hébreu à propos de mon jardin ? — Monsieur , j'ai suivi un cours de botanique , et tous ceux qui ont quelque idée de cette science vous diront qu'il est du plus mauvais genre d'appeler maintenant les choses par leur nom. — Sors d'ici , avec ta science mal appliquée, ta montagne, ton pont et ta rivière sèche.

» (Juel homme m'as-tu amené U, llabard? — On le dit du plus grand mérite. — Je ne veux pas d'un mérite au-dessus de ma portée, le vrai mérite parle à chacun la langue qui lui est propre. Je vais chercher un jardinier que je comprenne, qui m'entende, et qui surtout fasse mes volontés. Scandix, brassica, cucumis! ce drôle-là me ferait devenir fou. »

Je sors, je cherche, j'interroge; j'entre dans une chaumière. « Tu es jardinier, dit-on? — Oui, monsieur. — Appelles-tu les choses par leur nom? — Comment, monsieur? — Oui, dis-tu un chou, un navet, une carotte ? — Et comment voulez-vous que je dise? — Tu n'as donc pas suivi de cours de botanique? — Non, monsieur. — Tant mieux pour toi... Ah! ah! tu as des enfants? — Voilà pourquoi je ne trouve pas à me placer. — Et voilà pourquoi je te prends. Combien veuxtu gagner? — Six cents francs, monsieur. — Je t'en donne douze. Un jardinier f[ui ne sait pas l'hébreu, et qui a quatre eufants en bas âge ! c'est une trouvaille que cela. Suis-moi : si tu fais bien, je t'en saurai bon gré ; si quelque chose va de travers, je te le dirai, tu te corrigeras, et nous serons contents l'un de l'autre. »

' Le chardon , l'ortie , la ronce.

' Pondants, ramassés, serrés. Le saule pleureur, le genêt d'Espagne, le thuya d'Orient.

' La bourrache, la buglose, la camomille, la chicorée.

* L'immortelle, la jacinthe, la julienne, le muguet, la renoncule.

' Le cerfeuil, le chou, le concombre, l'épinard, la fève.

Il écoutait toujours avec délices le récit des gloires de son petit-fils.

Paris. Typof;rapliic IMun frt'res, rue de Vatr{;irard, 3i».

COIVTES

A MON PETlT-FlLS,

PAR

ÉDITION ILLUSTRÉE UE Itl VIGNETTES PAR liERTALL.

PRIX : 70 CEMIHKS.

PARIS

PUBLIÉ PAR GUSTAVE BARIJA, LIBRAIRE-EDITEUR

"îowVt U(xàvtV\o\\ OMi to\\VTt\acow taV wVuiWe tw ïtaTvtt tV à V\VYaw(jtT. (^VtoçxviVt 4t Vî,à\V{«-.)

l'HÉFACE.

Dès qu'un enfant l>albutie, on se jilait à dél'ijjurer, comme lui , îles mots qu'il ne peut arliculer encore.

On semble craindre r|n'il s'exprime correctement. On oublie que cet enfant doit être un homme, et on se fait une étude irrétlicliie de prolonger sa première enfance.

Sait-il lire, on lui clierclie soii;neiisement des livres qui présentent le moins d'idées possible. Ce sont les seuls ouvrages, dit-on, qui soient à sa portée. Qu'a-t-il appris, quand il les a lus?

Kien.

Des écrivains de mérite amis de l'enfance, ont travaillé pour elle. Ils se sont fatigués à éloigner les mots qu'ils supposent au - dessus de l'intelligence de leurs jeunes élèves. Us les expriment par des péri pli rases , et donnent ainsi à leurs lecteurs l'habitude il'uiie prolixité qu'ils conservent souvent dans un âge plus avancé.

J'ai toujours jugé cette méthode défectueuse. Entraîné par mon aft'ecticui pour mon petit-l'iU, à lui faire des contes, j'ai cru dci>98.

PIGAULT-LKBKUM.

M. (le I.ilrc tenait autjnt aux modes anciennes qu'aux vieilles méthodes.

voir suivre une autre roule, parce qu'il me semble qu'on ne peut chercher trop tôt à développer l'entendement humain.

J'ai employé, sans balancer , tous les mots usités dans la conversation. L'enfant interrogera nécessairement son père sur ceux dont il ne saisira pas le sens, si d'ailleurs sa lecture l'attache. A huit ou dix ans, il doit être en état de consulter un dictionnaire; ainsi il apprendra, en s'aiiiusant, à ]arler et à penser.

J'ai jugé utile de toucher Irgèreiucnt à la science. Je crois n'en avoir dit que ce qu'il faut pour piquer la curiosité de l'enfance, et lui inspirer le goût de l'élude.

Alors seulement j'ai expliqué le mot scieiitilique, dont les vocabulaires n'indiquent que le genre.

Je suis loin de prétendre avoir mieux fait que mes prédécesseurs. Sans doute ma méthode sera ciiti(|uée, combattue. Je nie soumets il l'arrêt qui sera prononcé.

Je dirai seulement, pour ma justification , (jne j'ai suivi l'impulsion de ma raison , de mon jugement et de ma conscience.

COMTES A MON PETIT-FILS

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