‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 11 sur 379 · I. — Première i^duMtion · texte numérisé non relu

I. — Première i^duMtion

Eilmoiul l'iait fils iiiiii|iit' ; il fut jjàu'', selon l'iisnijp. Son jièio s'a- Jiorriil, sciileiiit'iil lois(|u'il cul liuit an», (|ii'il t'iail i\i|ieaiit, iiiipriieui ; qu'il ne soiillVail les lemonliaiicos, (|ii'il s'alliriiil souvent, qu'avec une iin|iuli(ii('c inaniucc; qu'il traitait mal les domestiques, et qu'il en ctiut tiétcilé.

I.e l'.iilile ()a|).i tint un petit tonseil ilc famille, composé de lui et d'une jeune niainan, plus failtle encore' (|ue le papa. I.a maman soutenait qu'on (le\ait passer lii( n des choses ii un cnlaul destiné ii être un jour le clief d'une famille opulente. Le papa prétendait que l'opulence ne dispense pas d'être l)on, oliliijeant, aimable, et qu'il luilait penser sérieusement à cli,ini;er le caracti'rc d'Ednioinl.

Une école piilili(|iie était le seul mojfn qui pût rappeler Kdniond à des idées de moilération, (|ui fait toujours naitre l'éijalité. .Madame du l'errun résista; elle trend)lail de perdre son lils de vue, pendant quelques licurcs île la journée. M. du Perron insist.i de manière qu'il ni fi'il plus question que du elioix d'une école.

Mnilnme du Perron proposa un professeur l'ameuv, cliez qui on apprenait il lire en liuit jours, ii écrire en six, et l'ortluijjraplic en ([uiiize. M. lin Pernni n'avait |ias de confiance dans les niéliiodes miraculeuses; il était fort instruit, et il avait employé sept ans ii acquérir ses connaissances. l)';iillcMrs, la direction de l'ensciijntiuent de son lils lui appartenait exclusivement, et, de son autorité privée, il se mit il la reclicrclie d'un nnitrc qui pût répondre ;t ses vues.

Il lut au-dcssns de la porte il'unc maison modeste, située près de la Sorlionne : Kcuk île Litre. « Ali ! ali! se dit-il, M. de Làlre a cncrorela nioileslic de s'appeler maître d'école ! Il ne doit pas être jeune ; par conséquent, il tient à l'ancienne métliode d'ensciijnement , qui Certainement est la lionne. Kntrons. u 11 entra.

Tout était vieux dans cette maison. M. de Làlre avait an moins soixante ans; sa tète, dépouillée de clieveux , était couverte d'une ample perruque que recouvrait un vieux bonnet de velours noir, d'où pendaient quelques petits bouts de ganse, qui avait été entière, et même dorée. Le vénérable persoiniai;e était enveloppé dans une vieille robe de chambre ii grandes fleurs; un pavot, qu'on distinguait encore asse?. bien, ]iren3it entre les deux épaules, et la queue allait se cacher dans la poche droite.

AL de Làtre se leva lorsque AI. du Perron parut. Sa robe de chambre s'ouvrit, et laissa voir une culotte courte, qui, de rouge qu'elle avait été, avait pris une teinte de betterave. AI. de Làtre tenait autant aux modes aneieinies qu'aux vieilles méthodes, car un pantalou eût caché des jambes de coq, (ju'il était bon de dérober à la curiosité. L'ajustement était terminé, en bas, par des pantoufles de bullle tailladées, parce que AL de Làtre avait beaucoup de cors aux pieds. En rcvanclie ses mains très-sèches étaient très-saines, et il faisait des exemples d'écriture qui étonuaienl ceux qu'on citait comme les premiers dans l'art de peindre.

Le dossier de son fauteuil, très-ëlevé, et dont le siège était ccmvert en paille, offrait aux regards, à droite une férule de bois , et à !;auclic une poignée de verges, élég'animcnt suspendues par une ficelle au haut <le chaque montant du l'auteuil. Ues murs rembrunis comjdélaient le tableau.

l ne cinquantaine d'enfants étaient rang'és autour de quelques tables; ils observaient le plus profond silence, et paraissaient trèsappliqués .-I leur travail. Aucun d'eux ne leva les jeux, quand M. du Perron parut.

\\. du Perron demeurait rue ileTournon, dans un hôtel à lui, dont l'élégance et la propreté faisaient un séjour charmant. Ses habitudes furent blessées par l'aspect de l'école de AI. de Làlre. La férule et les verjjes le révoltèrent. Jl allait se retirer, sans avoir proféré un mot.

" Alonsieur, lui lit le maître d'école, vous avez sans doute un fils, et vous craignez qu'il perde ii i les habitudes de mollesse qu'il a contractées chez vous. >c vous arrêtez pas au vase , mais à la liiiueur qu'il contient, a dit Phèdre. Nojcz, interrogez au hasard quelquesuns de mes écoliers, i-

M. du Perron suivit ce conseil, et il fut étonné des connaissances qu'avaient acquises déj.i des enfants bien jeunes encore. Il félicita AL de Làtre. « Alais cette férule, ces veiges ! — Alonsieur, c'est avec fies férules et des verges qu'on m'a fait monter ce que je sais dans la tête; je me suis bien trouvé de cette méthode. C'est aussi avec ces iiistrumenls que je force ces enfants à apprendre ce qu'ils doivent i.ivoir. — Alals, monsieur... — Mais, monsieur, dans les nouvelles écoles, on met les enfants en prison, ou on bur donne de longs p,7!-

auin à faire chez eux. La prison leur fait perdre du temps, et Ies/)en- ,v»i;i les privent de leur soirée, qui doit être à eux, quand ils ont tra- \aiilé |iciiilanl une grande partie de la journée. Une paire de férules, une courte fustigation sont bientùt données et reeues; d'ailleurs, je réserve ces châtiments, consacrés par des siècles d'expérience, pour les occasions plus ou moins graves. »

AI. du Perron n'était pas persuadé, et madame jeta les hauts cris, quand clic cnlcinlil )>arler de férules et de verges. Une réponse fort iusulcntc, que fit Edmond à des représentations ]ileincs de douceur, lui imposa silence. Le papa prit sou fils par la main, et le conduisit chez Al. de Làtre. Edmond axait alors neuf ans.

Les yeux se font aux costumes les plus ridicules : ils se sont accoutumés aux manches extravagantes que portent aujourd'hui nos femme». Les écoliers de AI. de Làtre ne trouvaient rien de grotesque dans son liabillemenl, et sa sévérité l'avait rendu imposant. Edmond éclata de rire en le voyant.

<■ On ne rit pas ici, u lui dit M. de Làtre, et il porta la main sur la redoutable férule. Edmond se contint, 'i Prenez ce livre, et lisez. Vous avez neuf ans, et vous ne savez pas lire : vous ne faites pas de liaisons. Mettez-vous à cette table, et écrivez. Vos lettres ressemblent à des bâtons, A quelle école avez-vniis été? — A celle de maman. — Et -A (|uellc école a été votre maman? — Elle m'a dit avoir eu un maître chez sa mère. — On n'apprend rien chez soi. u AL de Làtre lui donna une première leçon. Edmond la reçut d'un air distrait. AI. de Làtre alla ]ircndrc sa férule et en frappa un grand coup, en la posant sur la table, près de la main d'Edmond. Edmond devint attentif.

11 était mis comme le l'ils d'un ])etit seigneur, et le maître l'avait placé près d'un enfant dont l'habit était gras et percé au coude. « Tu me touches, je crois ! n lui dit Edmond du ton de la plus grande insolence. L'enfant, qui n'osait parler, lui répondit d'un coup de pied dans les jambes, lancé par-dessous la table.

(I On ne parle ici que lors(]uc j'interroge, dit AL de Làtre à Edmond. \ ous avez commis deux fautes eu un instant : prenez garde k la troisième ; je ne vous la passerai pas. Levez-vous tous deux , et mettez habit bas... L'habit, le gilet. Robert, demandez -lui en latin comment il se porte. — Quoinodo vales? — Edmond , répondez. — Je n'entends rien a. son baragouin. — Vous êtes nus tous deux ; vous voilà réduits a ce que vous valez réellement. Robert sait lire, écrire, et un peu de latin. Edmond , vous ne savez rien du tout. Vous êtes donc fort au-dessous de votre camarade. Apprenez ([u'un habit neuf de fin drap, qui ne couvre que l'ignorance et la vanité, n'obtient de considération (]uc de la part des sots. Khabillez-vous tous deux , et remettez-vous au travail. »

A quatre heures on sortit de l'école. Oh! alors les écoliers se dédommagèrent de la contrainte qui régnait en classe. Il fallait les voir rire, sauter, gambader, se rouler par terre, sans s'occuper de leurs vêtements. Ceci explique pourquoi ils n'étaient jias d'une extrême propreté.

Un domestique et un cabriolet attendaient Edmond, Une huée générale l'assaillit. « Oh ! ce monsieur, qui ne sait rien, pas même aller à pied d'ici à la rue de Tournon! — Il est impotent, disait l'un. — C'est bien fâcheux , » disait l'autre. Et on le pousse à droite, on le pousse il gauche; on se le renvoie comme un ballon. Le domestique trouve très-mauvais qu'on traite son jeune maître avec autant d'irrévérence. 11 s'avance le fouet levé. Aussitôt les bambins se dispersent, la boue du ruisseau devient pour eux des armes. Pendant que Champagne court d'un côté, des placards de boue arrivent et s'attachent à son habit l)leu de ciel. Le plus grand des écoliers l'attend de pied ferme, et lui détache inie l)0ulette qui le frappe dans l'reil droit. (îhami)agne étend la main pour s'essuyer la figure, et se la couvre de boue tout entière. Il n'y voit plus, et les boulettes continuent à pleuvoir. L'un lui prend son fouet, et lui en donne par les jambes; l'autre s'empare de son chapeau, l'emplit d'eau graese et le lui remet sur la tète. Le col de la chemise, liès-blanchc , de AI. Champagne dexient méconnaissable. Ce carillon internai clVraye le cheval. Il ]ircnd le galop , et entraîne le cabriolet sans savoir ou il va. Il casse avec sa tète les vitres de la porte d'une mercière; la ])auvre marchande est étonnée, terrifiée, tn se voyant en communication intime avec le train de devant d'un cheval, qui lui parait indompté. L'animal, fatigué de garder la même iiosition, veut se reculer et ne le peut pas, parce que les bouts des deux brancards ont fait leur trou dans la menuiserie, et y sont fixés par les iiltaches en cuivre argenté, qui tiennent la ventrière. La mercière crie, son mari crie, sa fille de boutique crie; les voisins accourent et crient; les chiens, sur les pattes

TONTES \ MON PF.TIT-FILS

()('si|(icls on iiinrclie, i-rii-iit; l'rsl un vacariuo inrcrnal. I,;i (;;ir(l<> arrive f iifiii, cl ne s;iil ce qu'elle «loil faire, ni à (|iii s'i-n prendre.

(?est une Icrrililc chose que «le n'avoir rien à faire. On ne )icut trop ri'péler .iii\ enfants qu'il un à(;e plus avancé il faudra qu'ils s'occiipenl nlilcincnt, quelle que doive cire leur fortune, ou qu'ils liassent leur jeunesse à faire des folies, ipii ruinent Kur sanli' et la bourse. M. >lu Perron vivait du |;ros revenu (|ue lui avait laissé son père. Depuis qu'il était sorti du colléije il n'avait pensé (pi'au plaisir. Or le plaisir n'est qu'une sensation qui dure peu, et quand on n'a rien pour la remplacer on s'ennuie souvent : c'est ce qui arrivait ii M. du l'erron.

il se iiroiuenait ce jour-l."i ilans la nie des Fossés-Monsieur-lel'rince, et il bâillait en rc|;ardant voler lis hirondelles. Il est attiré par le bruit cpii se fait dans la luuiticpie et devant la porte de la mercière. Il se propose une distraction d'un quart d'iieure , il s'approclie... n Mon clieval! mon cabriolet ! » s'écrie-t-il.

Cette cvrlamation live les idées du caporal ipii commande la garde. « Puisque le cheval et le cabriolet vous appartiennent, dit-il ii M. du Perron, vous payerez le doinmaye. — C'est trop juste, " répond M. du Perron.

Les ouvriers dont nous nous servons habituellement sont moins chers que les autres. Ils crainilraicnt, s'ils nous volaient un peu trop, de perdre notre luatique. En conséquence de ce raisonnement, !M. (lu Perron voulait qu'on allât chercher son menuisier, qui demeurait au haut de la rue Sainl-Jac<iues. La mercière , son mari et la fille de boutique, las, très-las d'être ne/, ii nez avec un cheval , se récrièrent contre la proposition.

Il est des ijcns qui savent tirer parti de tout. Leurs moyens ne sont pas très-honnétes , mais ils sont lucratifs. Le menuisier du coin était accouru sa hache sur le bras et une scie passée dans l'autre. Il attendait en ricanant la fin de l'aventure. La mercière lui cria de mettre le cheval ii la porte de chez elle ; le caporal ne voit pas qu'il \ ait un autre parti .i prendre que de jouer de la hache et de la scie. Il y avait de rouvrai;c pour une journée, et avant que >I. du Perron ait eu le temps de se déterminer, la façade <le la mercière était par terre, et il fallait quinze jours pour la rétablir.

M. du Perron se plaint amèrement. Le caporal lui répond que lorsqu'il casse un verre dans un cabaret il le paye. " Oui, mais vous n'en payez pas deux, et ici on me fera payer toute une façade que mon cheval n'a pas brisée. » Tous les spectateurs condamnent M. du Perrron, qui n'avait pas tort, parce que le peuple n'aime ])as les cabriolets, qui écrasent quelquefois ses enfants. Pour se dérober aux clameurs, M. du Perron monta dans le sien après avoir donné son adresse, et le conduisit chez lui. Là une autre scène l'attendait.

Champagne se débarbouillait dans l'aujje oii il faisait boire ses chevaux. Son habit bleu de ciel séchait sur le balancier de la pompe. -M. du Perron l'interroge ; madame lui crie de son balcon que son fils ne remettra plus les pieds chez M. de l.àtre. M. du Perron monte; madame axait mis son fils au bain pour eflaccr jusqu'au aïoiiulre contact de Robert et «les autres écoliers. On se parle, on s'explique , M. du Perron sait tout.

La plupart des maris parisiens sont très-doux avec leurs femmes. Cepenlant M. du Perron reprocha assez vivement à la sienne d'avoir envoyé Edmond dans une école publi(jue habillé de manière à humilier ses camarades. Tl lui reprocha encore de l'avoir fait prendre à la sortie de l'école par un domestique en grande tenue et un cabriolet élégant. Il gronda très-vertement Edmonil du propos insolent qu'il avait tenu ii Robert. •< Est-ce ma faute, ii moi, si miiman m'a i;àté :' — Insolent , vous osez reprocher ii votre mère le faible qu'elle a pour vous ! > El Al. du Perron lève le bras d'un air menaçant. Sa femme se jette entre le père et le fils. Elle prie, elle supplie. Monsieur aime Edmond autant que madame. Il se rend facilement à ses instances répétées, et il observe que la leçon (ine l'enfant vient de recevoir est trcs-propre ii dissiper les idées d'orgueil dans lesquelles il a été nourri.

Madame sentit qu'elle devait quelques concessions it un époux qui s'était laissé désarmer par elle. Elle consentit ii ce qu'Edmond retournât chez M. de Làtrc, et elle assura M. du Perron qu'elle arrangerait tout de manière qu'il n'y eût plus le mointlre sujet de plainte. En elïct, le lendemain la femme de chambre habille Edmond avec des vêtements «|u'oii avait jugés hors de service et qu'on destinait ii son frère de lait. Champagne le conduit enveloppé dans son sarrau d'écurie. Edmond entre et prend sa place. M. de Làtrc sourit de la différence du costume, et il jugea ([uc la scène de la veille, qu'il avait observée de sa petite fenêtre, avait été profitable aux parents et à l'enfant. Il reiir.irrpia qu'Edmond cherchait en écrivant le coude de Robert et que Robert le regardait d'un air plein de bienveillance. Allons! allons! pensa le vieux maître, le naturel e->t bon, et si les parents ne détruisent pas l'effet de mes soins je ferai quelque chose de cet enfant-là.

Ldmon.l sentit que pour être bien avec un maître qui ne pardonnait jamais et des camarades qui n'enduraient rien il fallait s'appliquer tt se montrer bon garçon. Il lut un peu moins mal que la veille, et il ;orma ses lettres de manière qu'on pût les deviner. .M. de Làtre lui passa la main sous le menton et l'engagea à continuer.

A la sortie de l'école Robert proposa d'aller jouer aux barres au Luxembourg. Tous les enfant-, entourèrent Eilmmid devenu simple et nuidestc cl le prcssirent de venir avec v\i\. Lilmond n'avait jamais joué qu'avec sa maman, et il n'avait pas d'idée ihi jeu de barres. Cependant il allait accepter pour prouver cpi'il voulait èite bon camarade... Le mieux est l'ennemi du bien. Il n'y avait pas de cabriolet à la porte; mais madame du Perron, en pctiti' robe, accompagnée de sa femiue de chaïubre, y attendait (|ue l'heure de la liberté sonnât au Luxembourg. - Mes enfants, dit-elle à la troupe joyeuse, pour vous prouver qu'Edmond veut être votre ami, il vous invite à venir manger des petits gâteaux avec lui. •> lue telle proposition était birn'capalde île faire oublier la partie de b.irres, et un murmure d'appr(d)atioii se fit entendre. Madame du Perron se mit à la tète de la colonne, et entra avec elle dans la bouticpie du premier i>.ilissicr qui se |)réscuta. « Voyez , mes amis , choisissez, prenez ce qui vous plait. -.

Madame du Perron s'imaginait que ces enfants allaient se conduire comme Edmond loisqu'oneii était au dessert qui suit un dîner abondant, un biscuit, un macaron, une meringue ""''e •' cinquante enfants que leurs parents ne gâtent pas, et qu'on a conduits chez un pâtissier : « Prenez ce qui vous plaira, « c'est exposer sa bourse. Tout plut à ceux-ci, .lu pâté à la eroquignole, et au bout de cinq uunutcstout ce qu'il y avait dans la boutique était consommé,

Madame du Perron avait compté dépenser cinq à six francs. Le pâtissier lui en demanda quatre-x ingts, et son mari trouva que c'était payer trop cher le traité conclu entre Edmond et ses camarades. Les deux époux résolurent de laisser aller les choses tout simplement, comme faisaient les parents des bambins qu'ils cuvoyaienl chez

M. de Làlre. , ...

On recommande aux enfants d'avoir de la prévoyance. Le principe pourait s'étendre jusqu'aux pères et mères qui en parlent sans cesse. Madame du Perron n'avait pas prévu ce qui arriva la nuit f t le lendemain. Edmond, entraîné par l'exemple de ses camarades, s'était bourré de pâtisserie. Il ne dîna point, et madame du Perron s iniiuiéU. 11 ne voulut pas souper, et l'am.iur maternel mit toute a maison en l'air. La cuisinière fit bouillir de l'eau , la femme de chambre chercha de tous eûtes du thé qu'elle avait sous la main, Chamnafiie courut chercher le médecin; madame du Perron pressait lendreuu'nt dans ses bras son fils, à qui il fallait de 1 air et quelle sulVoquait. Le docteur arriva, examina le malade et prononça gravement «lu'il avait une indigestion. « Uc l'eau tiède en abondance , ditil — Ue l'eau tiède! cria madame du Perron. — De 1 eau tiedc ! eriat la femme de chambre. — De l'eau tiède! criait Champagne eu sautant les escaliers quatre à quatre. La cuisinière assourdie par tous ces cris, ne sait plus ce qu'elle fait. Elle se hâte , elle prend la cafetière par le bas, elle se bnïle les doigts, elle renverse 1 eau bouillante sur le fourneau ; il n'y a plus de feu dans la maison, et il u y reste que de l'eau froide. . , ,

La nature fut plus forte que le médecin et que toutes les clameurs possibles. Le pâté de jambon, la tourte de contitures, le baba se font jour, et tombent en abondance sur Iidcle, petit caniche que madame du Perron aimait beaucoup. Fidèle, stupéfait et exaspère de l'accident, se réfugie auprès de sa maîtresse et saute sur ses genoux. Madame du Perron crie a sa femme de chambre d accourir avec de l'eau et une épouse. Juliette se précipite, elle accroche le co.ii d une table sur laquelle étiit placé un élégant déjeuner de porcelaine. La table et le déjeuner tombent en même temps, cl le parquet est couvert des débris de la porcelaine. , . ■. , .

La cuisinière , étrangère au bruit infernal qui se faisait en haut, avait rallumé un fourneau , et Edmond était menace d avaler deux ou trois pintes d'eau dont il n'avait plus besoin. En vam il protestait de son entier retour à la santé; le médecin avait ordonne qu il boirait abondamment, et sa mère lui prescrivit de boire. Il s eu defondait, il priait, il pleurait, il fallut quil but : juste punition de sa

gourmandise. . , u • i .

Au milieu de ce tumulte, M. du Perron rentraitdans son cabriolet, accompagné de son jockey, espèce d'espiègle qui ne cessait de faire des niches à la cuisinière. Champ.gne , qui désirait épouser cette fille , châtiait fortement le jockey quand il le prenait surle lait. Ainsi quelque âge que nous ayons, dans quelque condiliou que nous soyons nous ne luisons jamais de fautes wns eu cire punis d une ou d autre

"'m'.^iÙ Perron, après s'être informé de tout, après avoir tout éclairci, décida que chacun se coucherait et que le lendeuia.n o„ rétablirait l'ordre dans le salon. Le lendcu.ain madame du er on piononca que, si son fils n'avait plus besoin d eau '^Y r.',': rf; ,'

léccssaire de ménager son estomac fatigue , f "I" '' '^Z'' ' ^'^'« pendant toute la jour'née. Cet arrêt arracl» des '»^;"'^> •"-"*=; * Edmond. Les enfants gâtés savent ipi'.ls '"'•""If "' ,'°."f,;, * '""" amiires en pleurant. C.,^'^^^s~> -:;^:;^t^Z:^:X.^ santé exigeait un rtijinie rigouieux, ei >."<■ '

Duni'ion de rinte.upéraiice d'E.iinond. . ., ...

' Il était loin d'être le svul a qui la boutique du pâtissier eut été

fatale. Le lendemain , la moitié des enfants '"• P»7""'f ,;' ,;^rj'' on les avait mis an.si à l'eau rhaude chez eux. Laulu- moitu de-

CONTES A MON PETIT-FILS

iiiaiiil.iil sans cesse à -M. de Làtrc, |):ir (li'u\, ]);ir quatre, l.i permission de sorlir. M. de I.àtrc était éinniié de Talisenee de tant d'écoliers, cl il ne coneevait rien à la manie qu'avaient les présents de vimloir sorlir ii cliaqiie instant. Il ne vil (pie de la paresse cliez. les nus et les autres, il prononça (jn'on ne sortirait pins et ([u'oii eût à travailler. Au l>out d'une demi-Ueurc son odorat fui frappé de certaines t<manations qui ne ressenildaicnt pas du tout à celles de l'eau de Colojîne. Il prend nue prise de tabac, il en prend deiu, il en prend trois... il rf|;arde autour de lui... cl les vêlements de ses lianibins, et le carreau de sa classe iléposcnt de la triste vérité. 11 inlcrroj;e , il écoule, et liienlôt il est convaincu qu'il n'a rien de mieux à faire que de renvoyer ses écoliers clic?, eux.

Cependant il n'était pas linnime à laisser échapper l'occasion de prôclier ses disciples. H commença par ouvrir portes et fenêtres, afin de pouvoir |iarler avec une certaine liberté , et il prit la jiarolc. « Un enf.mt bien né et ipii se respecte ne se jette pas sur ce qu'on lui présente, comme le loup se rue sur l'agneau. 11 avance son assiette ou sa main, selon la circonstance , et reçoit avec un remcrcîment ce qu'on veut bien lui donner. 'Mais qu'avez vous fait , vous avez ilévasté la boutique d'un pâtissier comme des brii;ands pillent une ville qu'ils ont prise d'assaut, et qu'en est-il résulté , vous le voyez, vous le sentez. Ce n'est pas sans cause qu'on a mis la j;ournian(lise au rang des pécbés capitaux. Vous avez le corps débile, la tête pesante; vous n'êtes capables de rien.

1' ^ ous avez joint l'inhumanité à l'intempcrancc. Vingt enfants qui manquent du nécessaire eussent été heureux d'obtenir ce superflu dont vous vous êtes gorgés, et qui a dérangé votre santé. Sobres ,i l'ax-enir, vous serez frais , gais et dispos. Votre conception sera facile, vos idées saines et lumineuses. Vous serez dignes de la destinée que préparc la nature à ceux qui n'abusent pas de ses dons. Ayez l'ambition de devenir des hommes estimables, comme je fais tous mes efforts pour vous mettre en état d'obtenir un jour ce titre glorieux.

» Cependant votre faute est tellement grave que je ne me bornerais pas à de simples remontrances, si je ne craignais de salir mes verges... Ciel ! qu'entends-je ! une explosion nouvelle part de tous les cotés!... Allez, sauvez-vous, petits gourmands, et ne revenez que dans deux jours. .le profilerai de ce temps pour faire mettre ma classe en état de vous recevoir. »

Il écrivit ,a madame du Perron une lettre très-polie et fort bien tournée, dans laquelle cependant il lui donnait clairement à entendre que tenter les enfants, c'est se rendre responsable des événements qui peuvent en résulter. Il finissait en la priant instamment de ne plus se mêler de ses écoliers.

Madame trouva ces observations fort justes, et de ce moment Edmond ne fut plus qu'un écolier comme les autres. Champagne , toujours en costume d'écurie, le conduisait le matin, et l'allait prendre à riieure précise de la fermeture de l'école. Il sortait en riant, en gambadant, parce qu'il était content de lui; il avait travaillé avec soin, et l'enfant qui a rempli ses devoirs éprouve un mouvement de satisfaction qui le dédommage amplement de la contrainte dans laquelle il a passé quelques heures.

1^1. de I.àtre avait conservé , avec sa férule et ses x-crges , ces croix d'argent qui suspendues ;i la bnutonnicre de l'enfant, attestent sa capacité ou sa bonne conduite. Edmond rentra un jour chez lui décoré de la fameuse croix. Sa mère éprouva le délire du bonheur: elle assembla tous ses gens et leur montra la décoration, prix d'une application soutenue; elle fit préparer le cabriolet et conduisit Edmond chez ses parents, chez ses amis, et même chez de simples connaissances à qui il était égal qu'Edmond eût la croix ou ne l'eût pas ; enfin clic arrêta une partie de campagne pour le dimanche suivant.

Or, comme elle voulait y donner une sorte d'importance, elle invita six h huit petits cousins ou petits amis à venir partager et embellir le trioinplie d'Edmond. !M. du Perron approuva ce projet, parce qu'il fallait, disait-il, encourager les enfants à suivre la bonne route quand ils y étaient volontaircînent entrés. En conséquence, on fil de grands préparatifs pour la fête qu'on devait célébrer.

Deux carrosses de remise recurent AI. et madame du Perron, leur fils et les élus. Les coffres des voitures renfermaient les provisions de bouche , que madame se proposait de distribuer avec une prudente économie, et on voit qu'une lettre raisonnable peut ramener une jeune mire à des idées de modération, lorsque d'ailleurs elle n'a rien d'offensant.

<Jn partit pour aller passer la journée dans le parc de Saint-Cloud. On ne parla en chemin que des plaisirs qu'on allait goûter: espérer, c'est déjà jouir. Si un des enfants proposait quelque chose d'agréable et surtout de nouveau, on lui répondait par des applaudissements unanimes. On arriva la K'te remplie des plus piquantes illusions. L'imagination embellit tout , elle se compose même un univers. Cependant le prestige s'évanouit devant la réalité, on est forcé de voir les choses ce qu'elles sont. Malheiireiisemenl l'expérience ne guérit pas les têtes exaltées, cl Ici illusions de l'enfance sont celles de presque toute la vie.

• On courut la bague, on fut voir Polichinelle, on entra à la fameuse

ménagerie, on visita les danseurs de corde; et après avoir passé une demi-heure dans un endroit , on désirait en voir un autre. La jouissance de nos besoins naturels est la seule que nous n'exagérions jamais, et qui nous satisfait véritalileiuent , et tous les jours. L'appétit commença à se faire vivement scnlir. M. et madame du Perron dirigèrent la piUitc troupe X'ers la Lanterne de Diogcne , et là Champagne étendit sur l'herbe les viandes froides et les friandises dont on avait fait à Paris un choix recherché. ;\lad3me du Perron , fidèle à la modération qu'elle s'était prescrite, servit chacun de ces enfants de manière qu'il n'eût besoin ni de médecin ni d'eau chaude. Un repas frugal mais siiflisaiit fait naître la gaiclé : on joua à tous les petits jeux qu'on connaissait, à ceux que M. du Perron rappela à sa mémoire, qui n'étaient plus à la mode, et qui par cela seul redevenaient nouveaux.

Un marchand de ballons jiassa : « Des ballons ! des ballons ! » crièrent tous les enfants à la fois, et madame du Perron acheta des ballons.

On joue, on pousse, on lance les ballons avec le poing, avec le pied. Edmond, qui n'a jamais joué qu'assis en face de madame sa mère , réussit beaucoup moins que ses camarades, et tombe à chaque instant sur son ])Ostéricur. 11 se fatigue plus que les autres, quoiqu'il n'obtienne aucun succès, et madame du Perron commence à comprendre qu'il ne faut pas élever un garçon comme une petite fille.

Cependant tous ces enfants finissent par sentir la nécessité du repos, autre besoin naturel qu'il est encore très-doux de satisfaire. Ils sont assis en cercle ; ils prennent un second repas, et se mettent à jaser comme des merles, pendant que iM. et madame du Perron causent raisonnablement, à quelques pas de là.

Des domestiques de maisons dilVérentes, qui se rencontrent par hasard ; des em])loyés de diverses administrations, qui se trouvent chez le même traiteur; des acteurs subalternes, qui gagnent douze cents francs aux grands théâtres, et qui prennent l'air, faute de mieux, aux Tuileries ou au Luxembourg, médisent de leurs maîtres, de leurs chefs de division, des comédiens qui jouent les premiers rôles. Ainsi nos enfants, qui appartenaient à six collèges, oubliaient leur sujétion de la semaine en tournant en ridicule leurs proviseurs, leurs professeurs, et même leurs répétiteurs.

Les bons maîtres ne sont pas communs; il en est cejjendant, et l'élève qui croit pouvoir se dispenser, à leur égard, du respect et de la reconnaissance fait un premier pas vers la perversité. Que ne doitil pas en effet au maître qui lui consacre son temps, ses veilles, et qui n'a à esjiércr d'autre récompense que les succès de l'écolier !

Jusque-là Edmond avait cru M. de Làtre le premier professeur du monde. 11 commença à lui trouver des ridicules, et à rire, avec ses camarades, de son costume, de sa férule et de ses verges : il devait éprouver bientôt le danger des liaisons dangereuses.

Quand on fut las de médire, on parla des espiègleries de collège , et on en raconta qui étaient effectivement assez plaisantes. On ne les expiait que par quelques pensum plus ou moins longs, qu'on faisait mal, parce que le professeur ne les lisait jamais.

On riait beaucoup à la fin de chaque historiette. Edmond ax'ait '"l'imagination vive, et il se promit bien de "jouer quelque tour à M. de Làtrc.

Le vieux maître lui avait inspiré le goût du travail ; il entretenait son émulation par de justes récompenses. Tout allait changer, parce que cet enfant avait passé quelque heures en mauvaise compagnie.

Jeunes arbrisseaux, susceptibles de prendre toutes les directions, soyez prévoyants, puisque vos parents ne veulent pas l'être. Persuadez-vous que le camarade qui tourne devant vous son maître, son devoir, en ridicule, et (jui a l'art de se faire écouter, est un ennemi indirect qui ne vous prépare que des chagrins. Evitez-le, fuyez-le. Edmond était trop jeune encore pour faire de semblables réflexions. La nuit approchait. On s'était mis en marche pour rejoindre les voilures. On s'était réposé ; on riait, on sautait de nouveau, en suivant la longue et belle avenue qui conduit au pont de Saint-Cloud. Edmond formait, combinait, mûrissait dans sa tête son projet d'espièglerie pour le lendemain. On passe devant un magasin de joujoux ; Edmond en achète un dont le choix lui paraît très-heureux , et il le met dans sa poche.

Le lundi matin , il fut très-empressé d'aller à l'école. Il y arriva avec un bon nombre de ses camarades, qui lui firent beaucoup d'amitiés; parce que, s'ils n'avaient pas oublié l'eau chaude, ils se rapjiclaient, avec plaisir, la libéralité de sa maman, libéralité qui pouvait bien se renouveler, mais iloiit ils se promettaient bien d'uset avec réserve. Edmond leur promit qu'ils allaient rire, et de tout leur cceur.

Chacun était placé ; les devoirs étaient distribués ; le silence régnait partout ; l'application était générale. Edmond commença à écrire sa page, et il paraissait aussi réfléchi que les autres.

Tout à COU]) on entend les aboiements d'un petit chien. M. de Làtrc lève la tête, porte ses regards de tous côtés, cherche des yeux, et ne trouve pas l'animal qui trouble le calme profond qui régnait dans la classe. Il se rétablit bientôt; mais un moment après le même bruit se renouvelle , et tous les écoliers éclatent (lc> rire à la fois.

CONTES A MON l'ETlT-l'lI.S.

Làtn- sort île son grand fauteuil , s'arme d'un bâton , et l'alsous les tailles, sous les baiies. l'eiulaiil qu'il e>t à une extré-

M. de longe so

inité de la classe, le cliieu aboie de l'antre. ^M. de Làtre court ilc ce côté et n'enteiul plus rien. 11 ne conçoit pas ce <|ui se jiasse ; son incertitude, son iiupatiencc, son ai;ilatioii ajoutent à la ijaieté de ses élèves ; un rire brujaul, et qui ne cesse plus, se l'ail eutcnilre.

M. de Làlre avait été écolier, et il savait plus d'on tour. Il promena un tt'il sévère autour de lui, il examina la position <le ses bambins : tous, sans excepter Edmond, avaient les deux mains sur leur table. Le niaitre ne savait comment recounaitre le ciuipable, et cependant il était convaincu qu'il y en avait un. Pendant qu'il méditait, le petit chien recommença son vacarme, et les rires continuèrent.

• Assez, assez, disait tout bas Uobcrt à Kdniond , cela finira mal.» llobert était raisonnable, et Edmond ne tint aucun compte de ses bons avis ; le cliien aboya plus tort ([uc jamais. .M. de I.àtre avait une cuisinière ipii aimait beaucoup les chats; elle en avait nn qui ne pouvait soull'rir les chiens. Le maître, exaspéré, ouvre une porte, appelle le cliat et l'excite au moment où Edmond, ipii croit n'avoir rien à craindre, fait entendre de nouveau son carillon. Le chat se précipite sur lui ; il lui enfonce ses ijrilVes de devant dans une cuisse. Edmond pousse un cri lamentable ; il se lève, il veut fuir l'ennemi acharné après lui ; sa mécanique, qu'il tenait fixée entre ses genoux et le dessous de la table, tombe et décèle le coupable. M. de Làtre la relève et l'examine.

Edmond avait adieté à Saint-t'Ioud un caniche de carton, monté sur un soulllet qui se lève, qui se baisse, et dont le vent imite fort heureusement quelquefois la voix du chien. M. de Làlre , furieux d'avoir ctc joue si longtemps, saisit ses terribles verges et ordonne à Edmond de se mettre a genoux. La correction devait être forte ; elle allait commencer. M. de Làtre s'aperçoit que le pantalon blanc du perturbateur de la classe est ensanglanté. Il saisit Edmond par une oreille, il le conduit dans su cuisine, et ordonne à mademoiselle Javottc de mettre de l'eau et du sel sur ses blessures. Le remède est plus douloureux que l'impression des grilles du chat , Edmond jette des cris perçants; la classe est troublée encore, mais d'une autre manière. Tous les cœurs étaient attendris : les enfants ont beaucoup de sensibilité quand les vices des hommes et leurs mauvais exemples n'ont pas altéré encore leur bon naturel.

11 était tard, et M. de Làtre jugea qu'on ne pourrait rien faire ce jour-là. 11 congédia ses écoliers, et renvoya Edmond à ses parents par s^ cuisinière. 11 réOéchit ensuite ([u'un enfant ([iii avait valu une indigestion à tous ses camarades, et qui allait cire leur professeur en espiègleries, ne pouvait rester chez lui. Il lit sa barbe, peigna sa perruque, passa la chemise blanche, l'habit des dimanches, et se rendit chez. M. du Perron.

Madame se plaignit ainèremeut de l'clat oii était la cuisse de son fils, et elle ajouta que lorsqu'on a un chat méchant on ne l'excite pas contre un petit malheureux sans défense. ^I. de Làtre répondit qu'il ne savait pas qui était le coupable, et que l'insolence opiniâtre de son fils avait reçu sa juste punilion. Ou voit que M. de Làlre avait la fermeté qui convient à un chef d'instilulion, et qu'il était incapable de flatter des parents exigeants et déraisonnables. Madame répliqua très-aigrement, le professeur ne ploya point, et une rupture ouverte allait terminer cette scène, lorsque .M. du Perron parut.

La discussion prit alors un caractère de modération , dont deux hommes sensés aiment à ne pas s'écarter. M. de Làtre désira savoir comment s'était passé le dimanche de la veille, qui avail totalement changé l'iiuincur tramiuille et docile d'Edmond. (Juaud il fut instruit, il adressa la parole à madame du l^crron.

" Madame, avez-vous nourri votre fils? — Que vous importe, monsieur!... >on , je ne l'ai pas nourri. — Et quand il a fallu choisir une nourrice, vous avez appelé votre accoucheur, voire médecin; vous avez pris toutes les précautions propres à assurer la santé de votre fils. — Précautions très-louables , monsieur. — Sans doute , madame. Mais ne ilevez-vous vous occuper que du physique^ comptez-vous le moral pour rien? — Je ne vous entends plus, monsieur. — Si vous examiniez aussi scrupuleusement les enfants auxquels vous livrez le votre, que vous avez fait examiner votre nourrice, ces petits faiseurs de pensums n'eussent pas donné à Edmond l'idée de la scène qui a eu lieu aujourd'hui, et qui m'alllige aut-int que vous. » M. de Làlre finit en déclarant à M. et à madame du Perron qu'il ne recevrait plus leur fils dans son école.

IJès la première fois que ^1. du Perron avait causé avec M. de Làlre, il avait remarqué son sens droit et son jugement sain. 11 avait été ^..«fïrayé au premier aspect des verges, mais il reconnaissait que le maitre s'en servait rarement. D'ailleurs son fils avait mérité une correction, dont l'acharnement du chat de mademoiselle Javotle l'avait dispensé. 11 fit à Edmond une verte mercuriale, et comme il craignait de ne pas trouver une école qui valût celle oit il était, il termina son discours en priant M. de Làtre de garder son fils chez lui. Tout homme a son genre de vanité. M. de Làtre fut llallé d'eutendre M. du Perron professer ses principes et lui donner des marques de considération qu'il méritait sans doute, mais qu'il n'obtsnait ]ias tonjours. 11 se rendit aux instances du jeune papa. Cepciidaul l'eau et le sel agissaient encore sur la cuisse d'Edmond.

Il continuait ses grimaces , qui attendrissaient sa mère ; mais son pcru et M. de Làtre lui répétaient à chaque crise : •> Vous l'avez voulu, vous l'avez mérité. "

Madame du Perron n'avait pas manipié d'envoyer chercher sou chirurr.icii. Le docteur, après avoir fait les questions d'usage, prononça que le remide dont l'cIVct devait èlre le plus prompt était effectivement l'eau et le sel; mais il ajouta que le moyen élait violent, et devait être employé pour les pauvres, a i|ui il faut tout donner, et pour les manants, à ([ui il faut des remèdes économiques. .M. de Làtre et M. du Perron remarquèrent «(u'Edmond s'étant conduit comme un manant devait èlre traité de même.

« .Mais, monsieur, demanda .M. de Làlre au chirurgien, quel sens allachez-vous an mol manant , <\uc vous prononcez avec dédain ? -— Ma loi, monsieur, un manant... un manant... — Est un être méprisable, n'est-il pas vrai' Et mérilc-t-on le mépris parce qu'on ne peut pasachcter des remèdes! Qu'était votre père?— Monsieur, laqucstion est singulière. —Je ne vous la fais pas sans dessein. (>|élait votre pi-rc^ — Puisque absoliimcnl vous voulez le savoir, il était Upissier. — Ab! et votre aieul?— Oh! c'en est trop. Finissons, s'il vous

pl.iit. Je vois ce que c'est; votre aïeul était un manant, et vou.s uc

voulez pas en convenir ; c'est le fleuve qui méconnait sa source. Vous avez mauvaise grâce d'appliquer un terme de mépris aux égaux de votre l'iand-pèrc. Au reste, monsieur, vous avez des talents bien reconnus, un mérite distingué, et il serait à désirer que chacun fût son propre ouvracc. Cette noblesse-là vaudrait bien celle dont on heritc.

Finissons, en nous entendant sur les mots ; car il est bon de savoir ce qu'on dil. Dans le temi>s des croisades, tous ceux (|ui restèrent dans leurs domaines furent appelés manants, du mot latin manens, qui veut dire res((in/. Déjà on appelait vilains les habitants des villes, qui n'étaient composés, moins la soldatesque, que de gens industrieux. Or l'ignorance et la paresse afleclaient de dcdaig:ner 1 industrie et les'^f'rands eussent manqué, manqueraient du nécessaire, s'ils fussent parvenus a l'éteindre. Ces deux mois étaient injurieiix; mais aujourd'hui ils tombent dans l'oubli. On n'estime, a peu près, ou on ne méprise les gens que d'après ce qu'ils valent, ou en raison de leur mauvaise conduite. Ainsi, Edmond, il dépend uniquement de vous d'être un bon sujet ou un manant cl un vilain. »

Le chirurgien ne répondit rien. M. du Perron serra la main a "M de Làtre^ cl les engagea tous deux à diner. La conversation fut instructive et amusante "alternativemeut. Tout ce que disait M. de Làtre était pour Edmond une leçon indirecte. L'homme ridicule avait disparu , et madame du Perron elle-même sentit que son fils ne pouvait être en de meilleures mains.

Cependant la femme de chambre avait détache en cachette mais assez lualadroilemcnt, la piquante compresse. Elle y avait subsliliic le calmant ordonné par le chirurgien , et personne n'avait eu 1 air de s'en apercevoir. Edmond dîna de fort bon appétit, quoiqu il lit encore de temps en temps de légères grimaces. On parla, au dessert, du parti qu'on prendrait à son égard. On ne pouvait 1 envoyer a l'école de quelques jours; tout le monde fut d'accord sur ce point. Mais comment l'occuper ou le distraire dans l'intervalle

enance ne sont jamais perdue?, soyons

proposa ui .».■... — - - . M • I

de latin. Sa proposition fut accueillie avec reconnaissance. Mais les journées sont longues, que fera l'enfant en attendant l'arrivée de M. de Làtre?

.Aladamc sa mère dit qu'elle jouerait avec lui au nain jaune, au domino, au noble jeu de l'oie. " Jeux insignifiants, dit M. de Latre. — Alais, monsieur, ils conviennent .i un enfant confine sur un fauteuil. — Mais, madame , il eu est d'autres qui peuvent remplir vos vues, qui sont propres à faire méditer Edmond, et par conséquent à étendre et former son jugement. Les dames les ecTiccs... — \ ous avez raison, vous avez raison, monsieur de Latre! je ne suis pas forte au jeu de dames, mais j'en sais assez pour en enseigner la marche à mon fils. - Moi , dit M. du Perron, je lui montrerai les (icliccs » ...

Tout se fit comme on l'avait arrête. Edmond ne pouvait acquérir beaucoup d'idées nouvelles en huit jours, mais il en prit assez pour dédaigner des jeux qui avaient fait Us délices de ses premières annces. Le neuvième jour il retourna chez M. de Latre.

Les .'rifles du chat étaient encore empreintes sur sa peau délicate, et la lè'ron avait été trop forte pour qu'il l'oubliât de sitol. 11 remercia Hobert de l'avi» salutaire qu'il lui avait donne, et dout ^a ■"•luvaise tête l'avait empêché de profiter. 11 reprit ses travaux avec un zèl" une persévérance inépuisables. Né avec ''--oup d - el .gcne il devint bientôt, relativement a son âge, un des plus oris ccol.ers de M. de Làtre, et un jour il rentra chez lu. avec trois croix, bon père fut heureux; sa mère tomba dans «ne esTCCC J 'Vf"jc.

Cependant les tristes etïets de la partie de Sai..t-(.loud eta

lient en core Vrésenls à leur mé^^^o^r lï^ demandèrent à Edmond ce qu'il désirait. .J'ai à l'école un camarade applique, sage, un véritable ami, qui a voulu me retenir quand je me suis permis la mauvaise

COUTES A MOW PE.T1T-FIL6

f^iric ilu rliirii. Kiii;.ii;iv. , je vous en liric, Hobort à venir dincr avec nous (Iniiaiiclic. » On voit que cet eiif.mt était alors ilaiis les uicil- Icures (lisposition».

M. (lu Perron prit de :il. <lc Làtre des informations sur Robert et SCS preiits. Il était le fils unique d'un lieuteunnt-iolonel (jni avait tait partie de l'arnu-e de la l.oire. Il vivait du jiroduit d'une modique pension; repciulani il eût pu être lieureu\ encore, si ses moyens lui eussent permis d'étendre l'éducation de son lUs au delà de ce qu'on apprend dans les premières écoles.

.M. du Perron alla voir le lieutcnant-enlonel. Il trouva un bel lioinnie. dont la fujure était décorée d'une noble cicatrice. Cn sentiment profond l'avait uni ,i une jeune personne qui n'avait que des qualités, et qui iwrlaueaitijaicnient la médiocrité dans laquelle vivait son mari.

Ce n'était encore que mardi; cinq jours devaient s'écouler encore avant qu'l.dniond reçût son aqii. C'était licaucoup pour son impatience ; c'était peu pour que son pire fit une bonne action. Un bomme opulent et aimable est nécessairement répandu, cl dans le nombre de ses connaissances il en est quelijuefois qui se plaisent à obliijcr. Robert vint dliu-r au jour convenu, et il trouva sous sa servicHe sa nomination à une bourse au colléye Louis le Grand. Dans le trans- Jiortdc sa joie, Robert faillit renverser ia table, llélas! Al. du Perron séparait son lils de l'ami unique, véritable, sincère, qu'il eût encore au monde. Le sort de toute notre vie peut dépendre de nos premières liaisons.

L'enfant de parents ])auvres sent de bonne heure la nécessité du travail; celui qui est issu d'une famille opulente est sans inquiétude sur sou avenir, et Kdniond était naturellement porté à la dissipation et à rcspièylerie. Robert n'était plus là jiour le soutenir par sou eiemple et ses conseils; Eduioud se néijlijjea bientôt. .Al. de Làlre entreprit de le ramener à son de\oir par quelques férules aduiinislrécs avec modération. Edmond devait sentir qu'il uiérilaii d'être puni, et éviter de l'être à l'avenir. Il se livra à une liuuicur déplacée, parce qu'elle était injuste, et il se borna à faire uniquement ce qu'il fallait pour n'être cliàlié que rareiucnt. Aussi plus de paroles cncourajicaiites de la j)art de M. de Làlre , et par conséquent plus de croix.

On était dans les ijrandes cbaleurs de l'été. Le bon 'il. de Làtrc fatigué des leçons multipliées qu'il avait données, se rejiosait dans sou jjraud fauteuil. Rientùt un soiiiincil qu'il ne pouvait vaincre ferma ses paupières. Ediuuiul conçut quel parti il pouvait tirer de celte circonstance, et son plau fut aussitôt arrêté.

En crochet de lil de fer auquel mademoiselle Javotte suspendait une lampe dans les jours courts pendait précisément à un pied audessus de la tête de AL de Làlre. Edmond trouve dans sa poche un fil qui lui avait servi quelques mois auparavant a tourmenter de pauvres haunelous. 11 délacUe l'épingle d'or qui fermait le devant de sa chemise, il la ploie en forme d'hameçon; il attache son fil sous la petite boule qui forme le liaut de l'épiuif'le.

L'envie de faire une espièj;lerie d'éclat lui fait oublier le chat, ses 1,'riffes et RoberL II s'avance sur la pointe des pieds, il retient son haleine, ses camarades se promettent du ))laisir sans danccr, ils se gardent bien de souffler, et le pcrhdc hameçon est accroche au haut ae la perruque de AI. de Làlre. Edmond a repris sa place.

Alademoisellc Javolle arrive tout efl'arée cn criant : « Alonsieur le curé ! monsieur le curé : « C'était cn elVet AI. le curé de la paroisse qui ycuaii examiner les enfants sur le catéchisme. AI. de Làlre s'éveille en sursaut, se lève précipitamment, laisse sa perruque suspendue au maudit lil, et salue profondément son curé, élaul coiffé en enfant dechciur. Le curé était naliirellemenl grave; mais le crâne pelé de AL de Làtrc, une grosse loupe placée au-dessus de chaque o'il assei semblables par la situation aux cornes de Aloisc , l'embarras du luaitre qui se sent dépouillé de sa perruque, ia confusion oij Je jette le secret de ses loupes qui n'était pas même connu de mademoiselle Javotte, les mots sans suite qu'il balbutie, tout concourt a provoqiltr le rirel et le curé, qui était loin d'être méchant, ne peut rési.su-r à ce que le tableau lui offre de grotesque. Il part dé la manière la plus bruvaule, et quand .M. Je curé rit, tout le monde peut lire, foute J'école rcleutit d'éclats immodérés.

Al. de Làtre, confus, désespéré, se tourne vers sa chère iierruque qui se balançait encore au bout du lil pcrhdc, tant était forte Ja secousse qu'il lui avait donnée cn s'éhinçant de son grand fauteuil. IJ décroche Ja traîtresse perruque qui a mis ses loupes à découvert; il se coiffe, lant bien que mal, fait rouler le siège d'honneur jus.ju'à AL le cure et l'invite a s'j placer. Les rires cessent, et le curé se prépare à commencer son examen.

La tête du mailre d'école était à peu près remise, et en pareille circonstance c'c.-.t toujours l'élevé le plus capable que le j)rofesseur met en axant. Al. de Làlre fait approcher Edmond; il répond parfaitement à trente questions iirises au commcuccment, au milieu et a la fin du livre. M. le curé le comble d'éloges.

A Edmond succédèrent d'antres écoliers moins forts que lui sur cette partie, mais qui cependant se tirèrent fort bien d'affaire. AI. le cure adresse à Al. de Làtrc des félicitations sur le succès de .sou éducaUon religieuse, il tire de dessous sou manteau une Jmil.aiou de Jesus-Christ Ircs-propremcul reliée, il emfcrassc Edmond en lui pré-

seiilaut le livre saint, il salue à la ronde et se retire. Jusque-là tput allait bien.

Alais que va devenir la grande affaire de la perruque? L'amourpropre de AI. de Làlre était cruellement blessé. Etre ainsi humilié eu présence de Al. le curé! avoir eu le eliagriii cuLsanl de le voir éclatef de rire à l'aspect de ses loupes! et tous ses écoliers ajouter de la manière la plus bruyante aux éclats du digne pasteur! C'est ce qu'aucun maître ne pourrait pardonner.

Al. de Làtre examine le fil. Un fil ne peutdéposer contre personne; mais l'hameçon accusateur lui piqua outrageusement deux doigts et devint l'objet d'un sévère examen. Or Edmond était le seul de ses écoliers qui eût une épingle d'or... Le coupable est trouvé. Oh ! cette fois, il n'y eut pas de pardon.

AL de Làtrc le fait jias.ser dans le coin redoutable. Ses prières, ses supplications sont sans ciVcl; AL de Làtre a la tête ideinc encore de la scène qui vient de se passer, cl la douleur que lui causent les piqûres de riiamcçon ajoute à sa colère. A chaque coup Edmond jcllc des cris perçants, à chaque coup les verges marquent sa peau douce des gouttes de sang qui coulent des doigts du mailre. jNos forces ont des bornes, et Al. de Làlre s'arrêta quand les siennes furent épuisées.

Il écrivit ce court billet : « Je vous renvoie votre fils. Aucune considération ne pourria me déterminer à le recevoir désormais chez moi. Il II appelle Javolle, il la charge du billet et de l'enfant, et Lui ordonne de les remettre entre les mains de ses parents.

Ainsi, dans une demi-heure de temps, Edmond reçoit un prix et les élrivièrcs; il les avait mérités tous deux.

<i IVou, certainement, s'écria madame du Perron, mon fils ne rentrera pas sous les verges qui l'ont mis en sang! I^e tyran! le tigre! Sous des formes si raisonnables, si douces! » La luaiji de la feuime de chambre ht dispaiaitre les traces du sang de l'infortuné de Làtre, et le châtiment n'en laissait aucune. La colère de madame du Perron tomba : elle convint que AI. de Làtrc avait été juste; mais les démarches que fit sou mari pour rétablir Edmond dans son école furent inutiles. Le maître répondit constamment que l'expulsion de cet enfaul était indispensable pour servir d'exemple aux autres, et le maître avait raison. Edmond entrait dans sa onzième aunée; il pensait, et il fut profondément sensible à la honte d'être chassé de son école.

n. — Edmond entre au collège.

Le lieutenant-colonel Robert, plein de reconnaissance du service que AI. du Perron avait rendu à son fils, allait le voir quel(|uefois. yé à peu près dans les camps, sa première éducation avait été lièsnégligée. La nature l'avait doué d'un sens droit et d'un jugement sain. Il avait lu pendant les années de loisir qu'on lui avait procurées malgré lui, et il n'était pas du tout déplacé dans la bonne compagnie. Aladame du Perron le recevait avec plaisir.

Le colonel arriva chez elle le lendemain du jour oii Edmond s'était fait chasser de cbez AI. de Làtre. L'enfant éprouvait encore toute la vivacité de ses premiers regrets; son père et sa mère, touchés de son étal, raisonnaient devant lui sur le parti qu'on prendrait à son égard. Us convinrent qu'il n'y en avait qu'un : c'était de le mettre dans un collège s'il était en état d'être reçu en septième. Son père l'examina sur le peu de latin que lui avait appris AL de Làtre, et il prononça qu'il ne faisait pas mal un |)etit thème, une petite version; c'était tout ce qu'il fallait. 11 ne s'agissait jilus que de savoir pourquoi collège on se prononcerait, quand le colonel entra.

Après les compliments d'usage on reprit la conversation où elle cn était restée. " Je suis étonné, dil AL Robert, que vous n'ayez pas fi.xé d'abord votre choix sur sur le collège Louis le Grand. Mon fils y est, il a de l'amitié ])our Edmond, et il porte aux parents de .son camarade un senliuienl de vénération qui ne s'éteindra qu'avec lui. — Eh! le colonel a raison. — Sans doute il a raison. Robert sera le conseil , le jeune mentor d'Edmond. — (!omment les idées les (dus simples ne se ])réseutent-elles pas d'abord? Colonel, montons avec Edmond dans mon cabriolet, et allons le propo.ser à AI. le proviseur du collège Louis le Grand. Nous reviendrons tous trois dinerici. »

On part, on arrive au collège, on xoit le proviseur, et ii est arrêté que le lendemain Edmond sera admis au nombre des i)ensionnaires.

Le colonel était père, bon père : il était naturel qu'il profilât de l'occasion qui s'offrait ]iimr s'îuformer de la conduite et des progrès de son fils. Le proviseur parla longuement de Robert, et il s'exprima avec ce Ion de satisfaction, de comjilaisance qui annonce un supérieur fier de son élève. •< Robert est destiné à faire le plus grand honneur à notre collège; mais il ne se bornera pas à être un homme instruit. Ses qualités morales obtiendront l'estime de tous les êtres qui pensent Ideii. Lu maître d'étude a entendu la conversation qu'a eue Robert avec un de ses camarades pendant une récréation. Ils étaient assis sous un tilleul, ils se parlaient eonfidentiellcmcnl , parce qu'ils ne croyaient pas qu'on pût les entendre. — Alon père et ma mère, disait Robert, sont très-loin d'être riches. Ala mère, beaucoup plus jeune que mon jière, sera sans ressources (|uand elle le perdra ; mais si le bon Dieu, que je prie pour eux tous les jours, nous le laisse encore quelques années, je serai eu état de soutenir lionorablemeut ma

CONTEES A MO.N l'KriT-lll.S.

iiiiTC. Je Iravnille. pour arriver ii ce ImiI, iivec un i-oiiraui' que rioii n'allcrer.i jamais. Si (|unii<l je serai un lioMimc je loi» |M)s»idi' jiicorr tous If.s ili'in, iU lie seront |ilii!i réiiiiils a nu niuipli' |>lal ik' li'i;uuie>: c'est moi qui MIL' eluiriîi'rai de )o ili'pfiisf, cl luoii pauvre jum'c ne relouriieiM plus sou ruban rouye (jiiand la couleur sera passée il'iin eàlv...

« \ oiis M'ulrz, messieurs, que je voua rends les choses connue le niaitrc il'i'tuilcs nie lis n rapportées. Je rci;relli' que celle eoiiversution soit dépouillée tie la naïveté de l'curancc el de la sensibilité profonde diinl Itobert riait péuétré en parlant. •

De (;ros>cs laruies roulaient dans les )eu\ du cnloiifl. M. du Perron lui pressait atiVeliieusciueut la main, Kiliiioiid élail ému. I.e proviseur tonna, et un moment après cet eiiraiit esliiuable élail dans les bras de ton père. Avec quelle teuilicsse, quelle ^atis^ac(ioll le colonel le pressa sur son ro-ur! Kobert s'appruclia ensuite respectiieiisciiieid de M. du l'erron. Il allait lui baiser la main... II ne le soullVit pas, el l'enibnissa à son tour. ^ int enfin celui d'Ediiioud. Jloberl saiila de joie quand il sut que .'^on ancien camarade entrait dans son collège. <i Soit bon tjarçon, lui dit-il. et écoute-moi, tu verras que tout ira bien, u

Ou ne tort du collège que tous les (]iiinze jours. \). du l'erron demanda qu'il lïit permis ii Robert d'aecnmparjuer sou liU. \a', colonel fronça le sourcil. • Je vous entends, lui dit M. du Perron, vous n'avez voire liis qu'une l'ois par quin/aine , et vous uc voulez, pas que ce jour soit perdu pour vous, pour sa mère et pour lui. Il ne le sera pas. iMa femme ira inviter madame Kobert ii se réunir à nous tous, n Le sourire reparut sur les lèvres du colonel.

AU 1 (tensail M. du Perron eu le raïuenaiil cbez lui, avoir fait quinze campaijiies, et ètic réduit à un plat de léijumes! (jela ebanfreia. Je ne |)euv lui ollrir d'arijeni , je rbiimilicrais ; mais j'ai quarante mille livres de rente, et nia maison sera la sienne. Je sens qu'on ne s'ciiuuti> plus quand on fait du bien. Ainsi, un cbani;ement total dans la maniire d'être de )I. du Perron fut l'ouvrage d'un enfant studieux et pénétre du scutiiueiit de la piété t'iliale.

iladanie du Perron se fàcba quand elle sut (|ue son fils entrait dès le lendemain au collège. « Quoi I passer subitement d'une bonne table il une mauvaise nourriture! — Ma cbère aiuie, que la pénible transition ait lieu demain ou un autre jour, il faudra toujours qu'elle se fasse. — iMadame, reprit le colonel, on se fait à tuiil, et plus facilejiieul que vous ue le croyez. J'ai uian;;é du pain sec quand j'étais soldat, et je n'en avais pas tous les jours. J'en ai mani;é étant dans les grades , el les privations de plus d'une espèce ne nrcmpècbaieul pas de me bien porter et d'aller gaiement au feu. — Cela est trèsbien, monsieur; mais mon tils!... — Savez-vous, madame, ii quoi il est destiné? Croyez-moi, accoutumez-le de bonne heure à vivre comme s'il n'avait pas de fortune a espérer; il s'en trouvera bien ii toutes les é|><>qucs de sa vie. »

Madame du Perron sentait bien que le colonel était uu homiue raisonnable; mais sa raison ne s'aceordail pas du tout avec un cœur inalernel. Cepeudaut Edmond fut installé le lendemain au collège Lofts le (irand. On sent bien que sa mère avait tout prévu, surtout de lui épargner le désagrément de juangcr du pain sec ii son déjeuner, quoique le colonel s'en fût bien trouvé. La pièce de deux francs devait lui être délivrée toutes les semaines : la tendre maman prétendait que cela ue suffisait pas; le pire prélendit que c'était assez, et il ne cédait |>as quand il était certain d'avoir raison.

On sent encore que madame du Perron voulut accoaipagncr son fiisjusqu'au collège, et son mari lie lui refusa point celle satisfaction. L'aft'ection maternelle convoqua les domcstii|ues de tout genre qui étaient employés au collège; elle leur rccominanda Lduioud dans les termes les plus pressants, et leur promit des marques sensibles de sa reconnaissance. l.a seconde partie de son discours fut la seule qu'où entendit; la première ne frappa que l'air. ]ùu ellet, si de uoaibreui domestiifues s'attacbaient à uu seul cufaut, que deviendraient les aulres:' Avant que ces gens, très-empressés de rclourner ii leur service, parce que le ])roviseur n'était pas facile, la quillasseiit, madame du Perron leur donna un ii-conipte sur ce qu'elle venait de promettre. Sun argent fut reçu, mis dans la pocbe, el d'une douzaine d'individus qui l'eulouraient , il ue resta auprès d'elle que son mari et son fils. Un maître d'étude tenait déjii Ltliiiond par la main, il laissa ii peine a sa mère le temps de l'embrasser cinq ii six lois , il Pentraiua, et madame du Perrou poussa un profond soupir quand le portier se plaça cuire elle et son fils.

Kdmond entrait dans un monde nouveau pour lui. Hépeudant de tout ce qui l'enlourait. gêné, contraint dans ses goiits pur des maîtres de toutes les classes, il ue retrouvait d'égaux que pendant les récréaiions et encore uii Argus surveillait ces enfants dans les moments d'abandon. La clocbe les appela tous au réfectoire. Ldniond avait bien déjeuné avant de .sortir de cliez lui; le diner lui parut détestable, et il ue mangea pas. La cloche sonnait ii toutes le< lieurcs de la journée; elle appelait les élèves ii l'étude, aux repas. ;iu plaisir, au coucher, au lever. Ce son déplut singulièrement il Ldinond.

K(di;'rt était cji ciuqiiième; ainsi il uc ]>ouvait avoir de ommunieatîon avec Ldmoiid <|ue peudant les récréations. Il faliail pour cela

qu'il ipiillàt ses eomiirades déclasse et qu'il allai eheri'lier ceux i|u'un appelait les jii-lils. autant à cause du peu d'iiislruction qu'ils avaient iiequis qu'eu raison de leur âge. Le premier suiii de Itobert. luaitrc de ses iielions, l'ut de démêler dans In troupe enrantine son camarade de chez M. île l..ilre. I.e premier soin d'I'.diiuuhl lui de lui confier ^impres^iol| défavorable , le senlimeiit de tnstessi' ipic lui inspirait Imil ce qui était autour de lui. " Miui cher l'^diiioiid, nuire pruCeiseiir nous a dit ee malin en propres leriiies : L'iioiiime vivant en socié-lé est dans nue dépeiidaiice coiitiniiclle ; il doit s'y soiiiiielire ii peine d'èlre nialheureui. — 'J'oii maitrc ne sait ee qu'il dit : je vivais en société chez maman, et ce n'e»! pas moi i|ui étais dépendant. — Jant pis pour la inuman et pour toi. Vous soiilïrez à préSL'iit l'un el l'autre, parce c|ue vous n'étiez pas ce que vous deviez être. —Je crois que lu veiixTiie prêcher. — J'ai un an de plus (|uc loi. — Ce n'est pas nue raison pour inc fatiguer. — • .Mon amilié l'esl-ellc a charge? — JVon , mon bon Robert, non, je n'ai plus que loi an monde. — Lcoute-moi donc. • On voit avec quelle rapidité Robert se formait.

n Tu te plains d'être giïniS ici. Pense donc au chaos qu'offrirait une maison oii chaipie élève suivrait ses cajirices. Tu ni' jieux supporter le son de la cloche. Hé! mon ami, elle nous avertit de ce que nous avons à faire : tu vois bien qu'elle est utile. \ eiix-tu qu'à chaque heure des maîtres coiirenl après les écoliers, les appellent par leur nom , et leur diseul : Faites ceci, faites cela! La chose est impossible.

" Tu n'as pas dîné, parce que tu n'avais pas faim. Je t'attends au souper. — Je ne soiipcrai pas. Ces plats grossiers me déiîoùleut. — • Tu finiras jiar les trouver bons. Adieu, Ldmoiid; je retourne au travail. — (hioi! pendant la récréation ! — Mon ami, j'en perds la moitié pour conserver ma santé; je donne l'autre moilië i< mes parents. » Edmond l'embrassa.

11 ne murmura pas quand la cloche sonna le souper. Il n'ax-ail rien pris depuis le malin, el il courut au réfectoire. Le souper ne valait pas mieux que le diner; mais un bon appétit est un excellent cuisinier. Après le repas vint la récréation. Robert arriva avec sa halle : c'était le seul tnosen qu'il eût de se procurer de l'exercice. Il fit la partie d'Edmond, et lui parla quel((uefois raison en relevant la balle au bond ]iour la renvoyer contre le mur. La demi-heure sonna , cl Robert souhaita le bonsoir ii son camarade.

Kdmond essaya de se lier avec quelc|ues-uns de ses condisciples, dont 1,1 figure lui plaisait. Entre enraiits la connaissance est bientôt faite. 3Iais Edmond était maladroit à tous les jeux, el la raillerie pleut dans les cours de collège. Edmond rebuté se proposa de prendre des leçons de jeu de Robert. Il le jugeait ju-opre à tout, et il ne se trompait pas.

La cloche avertit Edmond qu'il fallait aller s'occuper du devoir du soir. Il soigna le sien; mais cependant il se félicita quand celte cloche annonça l'iieure de monter au dortoir. Un sommeil franc est la suite el la récompense du travail.

M. do. Perrou proposa à sa fciiimc d'aller rendre une visite à madame Robert. <: Celle prévenance la flaltera , dit-il , et c'est à ceux qui sont au-dessus à tendre la main ii ceux qui sont au-dessous. » .Madame du Perron se prêta l'acilcmcnl à ce que désirait son mari, et ils partirent.

Madame Pxobcrt fut étouuée el confuse quand M. el madame du Perron entrèrent chez elle. Tout en eux annonçait l'opulence, et ses meubles, ses vctcmenls touchaient a l'extrême médiocrité. Cependant tout était d'une grandi' propreté dans ce logis resserré et placé sous le toit. Une ligure pleine de candeur, attrayante sans être belle, attira madame du Perron el lui fit franchir l'iulcrvalle que la pauvreté établit toujours entre elle et la richesse : on n'est .i son aise qu'avec ses égaux. .Madame du Perron embrassa art'ectueiiscment madame Robert, s'assit auprès d'elle, lui prit la main, et causa avec autant d'aisance que si elles se fussent déjii connues. La boulé naturelle de madame du Perron la déteriuiua autant que je ne sais quel instinct qui nous donne de la confiance envers nos inférieurs. Madame Robert rassurée s'exprima avec modestie, avec pureté, avec reconnaissance. M. du Perron, .M. Robert, qui rentra, se mêlèrent à la conversation : et les propriétaires de la rue de Tournon sentirent que le bonheur est partout, quand ou sait borner ses désirs cl se conformer à sa situation.

.M. du Perron parla du projet de se réunir deux diinanehes du mois , de les passer en famille, de les consacier exclusivciiieiit aux plaisirs du cttur. Le colonel accepta franchement la proposilion. madame Robert hésita. Les femmes ont uu tact sûr iiour démêler dans celles qui les approchent ces petits combats que se livrent l'amourpiopre el les alïections du cieur; madame du Perron pensa que la robe moins que simple de madame Robert causait seule son hésitation. . Madame, lui dit-elle , nous serons entre nous, absolument entre nous. — \ ous avez des doiuesliqiies, une femme de chambre... — Madame, si mon mari portait la noble cicatrice qui décore la joue du vôtre, s'il avait conquis sur le champ de balaille l'étoile de l'honneur, je n'aurais pas besoin de toilette, cl peut-être parviendrais-je ^ me passer de domesliiu. s. Au reste , les mitres rcspcclent ceux il qui nous témoig.ions beaucoup d'estime. » Madame Robert embrassa

CONTES A MO^ l'ETIT-FILS.

iiiadame du Perron à sou tour, cl ces iictitcs fctcs du cœur turent aussilùt arrêtées.

.M. du Perron crut que la seconde proposition qu'il voulait faire à S.1 femme passerait aussi facilement que la première, il se trompa. Il lui parla, quand ils furent rentrés eliez eux, de leur entre-sol, nui ne leur était pas très-utile et dont il était (.leiir de détacher deux ou trois pièces pour le colonel et sa IVmnie. Madame du Perron rejeta cette idée d'une manière positive. \ oiis voulez donc , mon ami , que les i>ersonncs que nous voyons li.ibiiuellcment, et dont quelquesunes nous sont clières, s'éloiyucnt de cliez nous. On fuit la pauvreté, sous quelque forme estimable qu'elle se présente. — Jlais, ma clièrè amie, madame Hobert a trop de discréiiou pour se présenter chez nous quand nous aurons du monde. — Hais quand il en viendra que nous n'aurons pas attendu, et que madame llobert sera seule avec nous, pour .|ui la prend ra-t-on' — \ oiis la nommerez. —Vous voulei que je raconte ii toutes vos connaissances son histoire et celle de

M. et niadaoje du Perron.

son mari. Ouel cftet, d'ailleurs, cela produira-I-il :> La petite rol.e , toute propre qu elle est, aura fixé l'opinion. Kt puis je suis bien aisé Uetrc maîtresse chez moi. Décidément, mou ami, cela ne se peut pas , cela ne se peut pas absolument. — Hé bien , madame , je ferai Oes cllorls, jeu ferai de soutenus, je muliiplierai les démarches pour leur procurer une existence honorable, et peat-èlre ceux a nui Ils inspireraient de l'éloi.rnement à présent les rechercheront-ils un jour avec empressement. — Je le désire, mon ami. „ cale'^'!:r""r ''■,^'^Tf ''' " 'r camarade Robert. KUmond avait un n?.i h ! ^,' j '^ """^^'^ volontiers aux insinuations de celui

Wnsi/i" I ^"'T- " ''''"'" '"■■ "''"■ P^'rticuliéremcnt avec

'\uïu, : V""'"'''"- "^'^'■"«^■" du même à^e et .le la même classe. Auguste était paresseux et espie.,;lc. Jl n'.iurait rien lait sans la crainte

qne tour d eco ler. Il applaudissait de tout sou cour a ceux qui s'en perme .aient. Il les y excitait même secrètement, semblable au sin'ë

.lu Ll'T\"V",'"." '"' '•" '•' P"'"' **" •^''■" 1'"'^ •'■•" '«^^ '""'""^ !"L: ::!''"'". P? '"'!?'" '1"'"V,1«-;" l'V"'' ;■ sou à!;c, et

Jiiemiire partie sou biciifaileur, il pré-

., I . f-. ... ....i.. ,.1, ^,1, peut

Il devina I espèce d'li)p„crisie d'Au.piste. PeiidanI la

de

la récréation, qu'il consacrait au lils île

nïère'mii,-''n°";' 'T'^r 'î"'" ^''"'■"' '"'""^''-' l"'"''""' '' derl n.tre moitié. goelquefois il lui répétait en riant d'après M. de l.àtre :

grand'cliose

rl.i.^"\i''?' r""'* f'"'" •''" '■""'"'^' 'l"i se Jonnaicnt cl cliez M. J„ Perron Hoberl "

,,,,, ., |„ • ... , ■■'■«^'"l'arail exclusivement de .son jeune

ami, et le soir hdmond rentrait au collé|;o dans les

positions.

que mois

son

es meilleures dis-

A la seconde de ces fêtes une scèin

ronii-ii*»'»..^-. ■. . •"■ '•'attendrissement, de reeon-

Pcr ôntl^i, '."''i' '""' ''■' '^"^''" ''■"" sentiment délicieux. M. du scMuI II rln 1 ■ "Y' ""^ ''^'-T'iTs, des évêqucs , des ;;ardes des sccui. JI recoiumandait le colonel i, tous ceux qu'il ai.procl.ait ; il

cherchait ceux qu'il avait perdus de vue depuis longtemps, et cela arrive souvent a Paris. On s'y perd sans chagrin , on s'y retrouve sans ])laisir; ce qui prouve que l'amitié véritable est rare. Heureux qui, comme Edmond, trouve un Robert! puisse-t-il le conserver toute sa vie !

1-n jjéuéral, ceux dont on sollicite les bons offices ne sont pas fâches que le sujet qu'on leur recommande n'ait aucune des qualités requises pour l'emploi ([u'il voudrait obtenir : cela met fin aux sollicitations en deux mots. Ainsi, ii l'égard des banquiers, le colonel ne savait pas chill'rcr; à l'égard des cvêques, il était marié, et ne pouvait avoir droit qu'il des aumônes , or un brave officier n'en reçoit pas; il réijard du garde des sceaux, le colonel n'avait pas la moindra idée du code civil ou criminel. M. du Perron se gratUiit l'oreille en écoutant ces objections, auxquelles il n'avait rien à répondre; mais il ne se décourageait pas, et quand on veut fortement le bien on finit toujours par le l'aire.

L'onjueil donne souvent ;i Paris de grands diners h des personnages qu'on connaît peu et qu'on n'estime pas toujours beaucoup. Ces convives, rassemblés presqu'au hasard, se répandent le lendemain dans dilïérents quartiers et y louent la magnificence de monsieur un tel. C'est ce que veut celui qui a dépensé la veille mille francs qu'il pouvait mieux employer.

M. du l'erron avait été invité à l'un de ces diners-là quelques jours avant celui oii Robert et son fils devaient se rassembler chez lui. L'homme qui traitait avait été employé dans les fournitures de l'armée; ainsi il n'était pas étonnant que le ministre de la guerre fiit au nombre des convives. JI. du Perron n'avait aucune recommandation auprès de lui , mais il se proposa aussitôt de tirer un grand parti de la circonstance.

Pour être disposé à écouter favorablement quelqu'un, il faut avoir bien dîné et avoir pris sou café. On est presque toujours facile quand le physique et le moral sont également satisfaits. Malheur au solliciteur qui demanderait quelque chose avant qu'on se mit à table ! Il serait infailliblement refusé avec plus ou moins de politesse. M. du Perron attendit donc que le café eût produit son effet, et qu'il eût porté la gaieté au cerveau de monseigneur.

Il tira le ministre it l'écart. Il lui dit qu'on parlait beaucoup dans le public d'une grande expédition militaire. Le ministre ne répondit ni oui ni non. M. du Perron ajouta que les neuf dixièmes de nos soldats n'avaient jamais vu le feu, et le ministre en convint. M. du Perron ajonta encore qu'il était de la plus haute importance de mettre it leur tète des officiers d'une valeur et d'une expérience re- :onnues. Le ministre convint aussi de cela. M. du Perron nomma le lieutenant-colonel Robert. II parla de sa valeur et de ses talents militaires avec la chaleur qu'inspirent l'estime et l'amitié. Il loua son dévouement, qu'il ne connaissait pas trop; mais il savait que son ami était homme d'honneur. « Quel âge a-t-il ? — Mais environ cinquante ans. — C'est beaucoup. — 11 est constitué de manière à faire encore dix campagnes. — Vous me répondez de tout ce que vous avancez en faveur du colonel? — J'en réponds sur ma tète. »

M. du Perron, je l'ai déjà dit, était aimable, il était même homme il saillies , et iiendant le diner il avait disposé le ministre en sa faveur. .Monseigneur tira de sa poche son agenda et écrivit quelques mots au crayon. Il finit en priant M. du Perron de lui donner son adresse. Qu'en voulait-il faire, c'est ce que nous verrous bientôt.

Le second dimanche de mai, jour de réunion des deux familles, jour à jamais mémorable pour les uns et les autres, les Robert étaient entrés chez M. du Perron. On allait se mettre à table.

Champagne annonce un envoyé des bureaux de la guerre. Il était lorteur d'un paquet cacheté, dont il demandait un reçu. M. du l'erron donne le reçu, et ouvre la dépèche. Un billet du ministre ne contenait que peu de lignes, mais qu'elles étaient intéressantes ! " Les notes déposées dans mes bureaux sont extrêmement avantalageuses au lieutenant-colonel Robert. Il aimera mieux recevoir son nouveau brevet de la main d'un ami comme vous que de la mienne. » A ce billet était joint le brevet de colonel d'un régiment qu'on formait à Strasbourg. Le précieux papier tombe des mains de M. du Perron. Le saisissement, la joie... On est si heureux du bien qu'on vient de faire ! Le colonel , sa femme , leur fils étaient dans les bras de M., de madame du Perron, d'Edmond. Des larmes coulaient de Ions les yeux. On se quittait pour s'embrasser encore , et tout cela iiarceqiie, je le répète, le colonel avait un fils studieux et plein d'amour pour SCS parents.

On trouva au fond de l'enveloppe un troisième papier. Il contenait l'ordre au colonel de partir dans les quarante-huit heures pour joindre son régiment. Pourquoi le bonheur est-il si peu durable .' Nous le savez, jeunes gens : un joujou nouveau vous enchante, demain il vous touche moins , le troisième jour il est délaissé. Après Il lecture de cet ordre les larmes de joie se séchèrent dans tous les yeux. On se regardait avec anxiété. Le colonel, très-sérieux mais dans une attitude noble et fièrc, semblait exiirimcr la volonté de mé- I iter le grade si inattendu que M. du Perron venait d'obtenir pour lui. Madame Robert soupirait. « Quand je vous ai épousé, dit-elle à . )n mari, vous n'aviez rien il attendre des faveurs de la cour. iSous vivions pauvres, mais heureux. Vous voilii lancé de nouveau dans

COINTES A MON l'ETlT-Fll-S.

les lioiiiieurs cl Us ili«ii|;ers. \ mis voudioi suivre d'iiiic manière brillante la carrière «lui se rouvre «levant vous. Je vous perilrai, et je ne me consolerai jamais. >

La prciuicre impression n'était pas dissipée. Les soupirs, les larmes de madame Uolicrt tomlicrcnt sur le cctur de madame du Perron. Llle oiililia l'elïct dcsa|;rcalilc (pie devait produire sur ses amies, sur SCS coiiiiaissaiiccs , la pelilc robe de madame Uobcrt. Llle la pressa sur son cicur; elle lui lit voir son mari se distini;uant et parvenant au grade de marécli.il ilc camp. « V.l s'il est tue, madame? — Il vous léguera sa gloire cl sou lils. — Abl son t'ils!... Mais <|ni remplacera son père;' — Kous, qui sommes vos meilleurs et peut-être vos seuls amis. De ce municnt, vous ne nous ipiittcrc/. plus; notre maisiui est la vôtre. »

A chaque coup Edmond poussait des cris perçants.

Du Perron se précipite dans les bras de sa femme; le colonel se saisit d'une main de la jeune dame et la baise avec transport. Edmond et Robert sont dans les bras l'un de l'autre. ^I. et madame du Perron, frappés de la même idée, sortent du salon, sans se dire un mot. Us rentrent un moiuent après.

■ Voilà, ma cbère amie, dit la jeune dame, quelques robes en pièces dont je peux me passer, et dont vous avez l)csoiii. Acceptezles... Ne rougisse?, pas. Les dons de l'amitié n'humilient jamais.

» — Vous n'avez que quarante-huit heures à vous, dit du Perron au colonel. Il faut vous équiper et faire le voya|;c d'ici à Strasbourg. Voilà deux billets de mille francs... Vous froncez le sourcil, monsieur. C'est un prêt que je vous fais, et, dans votre position, vous ne pouvez vous dispenser de le recevoir. — Je le sens, mon digne ami, je le sens; oui, c'est un prêt. Je m'acquitterai, ou je perdrai la vie. Je vous recommande ma femme et mon ftls. u On se jette de nouveau dans les bras les uns des autres. Le jeune Robert est auv pieds de M. du Perron, qui les sent mouillés des larmes de l'estimable enfant. II Assez, assez! s'écrie-t-il. Ne prolongeons pas davantage cette scène de douleur et de plaisir. A table, mes amis! ii table! " Le dîner était froid ou brûlé, et cependant il fut trouvé excellent. (Jiiel diner k prétention pourrait valoir celui-là.'

Le soir, les dcu\ enfants rentrèrent gaiement au collège. Le li'ndemaiu madame Kolicrt fut installée dans trois ])lèces de l'cntre-sol fort bien arrangées, «iuoi(|u'cll<s l'eussent été avec précipitation. Le surlendemain le colonel était monté dans la malle-poste.

Les adieux avaient été touchants , on en parla le reste du jour, on en parla encore le lendemain, et, en altciidant une leltre du colonel, mesdames Robert et du Perron faisaient tout ce qui était en leur pouvoir pour se rendre la vie agréable.

Huit jours après le départ du colonel, sa femme reçut une lettre qui lui annonçait que l'armée allait passer le Rhin. Ses craintes se renouvelèrent. Madame du Perron la calmait, pour un moment, par mille observations jiroprcs ii la rassurer; le sourire reparaissait sur ses lèvres, et bientôt des larmes roulaient dans ses yeux. Quelques

jours se passèrent dans <cs alternatives. 'Madame du Perron tenait une bonne maison; elle appela les disIiacliDiis riiez elle, <'t madaiiie Robert ne parut pas déplacée dans un certain monde. Préscnléi' à tous comme l'épouse d'un cidonel en arlivilé de service, douée d'un extérieur agréable, elle obtenait les égards (|ui l'ont naître la conliance; on déploie alors une intelligence, des moyens qu'étonIVe toujours une timidité déplacée. Jeunes enfants, ne soje/, jamais orgueilleux ; mais ajez le sentiment secret de ce que vous valez.

Tout allait au mieux au collège. Les scènes qui s'élaicnt passées chez M. du Perron n'avaient pas été perdues pour son fiU, elles avaient touché son cieur; elles l'avaient ouvert aux sages conseils, aux représi'iilations île Robert. Edmmid rejetait avec rermeii' les dangereuses insinuations d'Auguste. Celui-ci n'était pas réellement méclianl; mais il avait nn goût décidé \m\ir tous les i;cnres d'espièglerie. Katig'ué de l'inutilité de ses ciVorts auprès d'Edmond, il les tourna vers un autre de ses cainarailes.

Fidèle au plan qu'il s'était tracé, Robert ne manquait jamais de sacrifier il son ami la moitié de ses récréations, l'.dmond, qu'Auguste n'obsédait plus, travaillait avec ardeur. H était lieureusenient organisé, et bientôt il obtint la sixième place de sa classe, composée de quarante écoliers. Il apporta cette bonne nouvelle a ses jiarenls, le premier dimanche qui termina la quinzaine. 11 les trouva dans la joie.

Le colonel avait écrit : " Je me suis battu aujourd'hui pendant Iniit heures, et je me porte à merveille. •> Le bulletin de l'armée était arrivé quatre jours après la lettre. .Madame Robert en avait suigneiisemenl conservé un exemplaire. Elle le donna à lire ii son lils. ^ oilii ce qu'il disait :

« Toute l'armée s'est battue avec la plus granile bravoure. Le colonel Robert avait reçu l'ordre <le monter ii l'assaut d'une forteres.vc qui se défendait vigoureusement. Son régiment fut repoussé deux

Le colonel Uobcrt.

fois. Le colonel arracha son drapeau des mains de celui qui le portait. Il s'élança une troisième fois sur la brèche en s'écriant : •• .Sol- » dats, venez (lél'cii<lre et sauver votre dra|)eau! • A ce cri nn I-rancais ne recule jamais. La forteresse fut milevée .i la baïonnette.

Le jeune Robert ne se possédait ])as en lisant. Sa ligurc était rayonnante. Il s'élevait sur la pointe des pieds; il croyait se grandir et se mettre au niveau de son brave père. Pendant loule la journée, il déraisonna sur les récompenses qui attendaient le colonel : « .Mon fils lui dit enfin sa mère, ton père a gagné ce jour-la le grade qui lui a été conféré. Puisse-t-il échapper aux nouveaux dangers dans lesquels il va se précipiter! »

Trois mois s'écoulèrent sans qu'on reçût de nouvelles importantes de l'armée. Pendant ce temps, Edmond fut une fois le premier de sa classe: Robert le fut constamment de la sienne, et ses rivaux de zèle et d'intclliecnce tombèrent enfin dans le découragement. Ils ne tratravaillaient plus que mollement, pour arriver ii uu but qu'ils déses-

CO.MliS A \IUiN l'KriT-KlL.S.

pcraii-nt d'iitlcimlrc. I.o |irovisotir ilii collor,c l'il passer Hnhert en qualricnic. (|ui)i(]iroii ne lïit <|ii'iiii iiiilioii de raiiiit'c s<:olasli(|iic. I,'<'iiiiilalioii se rcliililit dniis lu ciiii|iiiciiic ; iiiaiN tout cliaii|;t;a |ioui' KJiiiiiiiil.

I{iil>i-rt, toujours au-dessus de ses cninaradcs en cinquième, se trouva l'ailde dans une classe sii|icri<Mirc, el il axait la inihle ('Ululation d'enlever p tisii-iirs prix. l'Ius de récréalions pour le di|;iie onlaut. Il iliinnait tcnile la journée à l'étude. .Son niaiire d'étude voulut le eunlraiuilre a )iarlai;rr les aniuFeiuents de ses coniliseiples. lioljerl mettait un livre dans sa [Miehe et allait se eaelier dcrriirc un arlue isole. La , il étudiait autant <|u'ou peut le faire siins pliiiuc et papier. Kdniond ne le vo\ait ]dus : Il lui eerivit. liol)ertvinl le Irouver et l'ut louelié de ses plaintes. Il lui pnnuit un c|uarl d'Iifure ii eliaque récréation. On dit Ixaueonp de eliosis en un quart d'Iiture, quand un (larle à queli|u'un ipii veut liiea eulcniire, it l'.duKiud saisi>~ail iiiiit ce ijue sou ami lui disait de lion. Les eiVorts i|ue faisait Aui;uste |Hiur le détourner de la )>onnv voie furent inutiles pendant quelque temps.

Holierl était fortement constitué. Ceiu-ndant le ijourc de vie ([ii'il s'etflil inip<i>r altéra iuseusihieincnt sa saule. Il le sentit et <aclia 8oi|;neusemenl sou élat; mais il ne pouvait échapper lonj',lcmps ;i des Jfcui ol)s«Tvaleurs et elaivo>anls. Mali;ré sa résislanec, on le lit passer il l'iiil'iriiierie.

Il n'avait là aucun moyen de travailler d'une manière soutenue; mais il y trouva un rliétoricieii , qui liiciitot coniiit de l'amitié pour lui. Robert lui parlait <lu latin, ilu (;i<e, de la ijéoijiapliii', de l'Iiistoirr; son camarade d'inlirmerie lui répondail avec eomplaisanec. Ou se fali|;ue peu en causant, et tous les jours Holiert apprenait quelque chose de uouxeaii.

lÀ-penilaiii le |>auvre Kdmond était livré à lui-int^me , ou plutôt il était en hutte a toutes les séductions d'Au!;usIc. Cet enfant, nous l'avons déjà dit. était paresscti\ et espiè;;le; mais il redoutait les piinilions. et il avait jjiand soin de se mettre ii l'alni des sonpçiins. Jl avait de mauvaises habitudes, entre autres celle «le remettre au leudcuiain ce ipi'il pouvait, ce qu'il devait faire dans la jonniée. Ohliijé d'être à sa place, comme les autres, pendant les heures d'éluile, il s'v amusait de lectures futiles, cl le lendemain il était ohlii;é de se lever avant ses camarades, pour l'aire m-s devoirs. Cela lui déplaisait; mais il oubliait ce désaj;rénienl en se livrant pendant la journée ii tontes les dissipations qu'il pouvait si- procurer.

Kdmoiid trouva bientôt qu'il était commode dcpartaijcr ses ]daisirs, et. comme lui, il contr.icta l'habitude de remettre sou travail obliijé au lendemain. La crainte de ne pas s'éveiller assez, tôt le faisait dormir d'un somiiu'il touvenl interrunipii ; le devoir se f.iisait vile, et par consi'qucnt mal. A la fin de la semaine, ICdmond fut le trentième de sa classe, et .'Vui;usle le dernier.

Ils furent choqués de ce revers ; il n'y avait qu'un moyen de lo réparer : c'était de changer de conduite, et c'est ii quoi ils ne pensèrent pas. Ils cherchèrent a ne procurer le temps nécessaire pour bien faire leurs devoirs le malin, el Aui^uslc, très-inventif, proposa à s(mi camarade de couper la corde de lii cloche qui sonne le lever cl les autres^occupalioiis de la jounic«. Ivlmond adopU ce ]uojet avec Iraiis- ]>or^ et ces petits messieurs «rrctèrenl de l'cvéculcr la nuit suivante. Il était clair pour eut que tant que la cloclie ne sonne pas, chacun reste dans son lit.

Ils combattirent le soiomeil; et quand ils enteudireul sonner minuit ils sortirent du lit eu chemise, el, armés d'un c«uteau de pnchc, ils traversèrent le dortoir. Pris la p/>rte d'entrée et d« sortii' était un cabinet oit coucbait un niaitre; il dormait profondément, el il n'entendit rien : deux enfants iiui n'ont pas de souliers et qui connaissent parfailemeul la distribulion des lieuv ne font pas yiand bruit.

Ils arrivent sous la cloche, ii laquelle ils vont imposer silence. Au- Rustc fait ce qu'on appelle, en termes d'écolier, la courte échelle. Edmond s'attache a lui, et en deux sauts il se trouve d'aplomb sur ses é]iaiilcs. Aurjusle allouée nu liras et lui diiniie le couteau, leur innocent complice. Il coupait mal, et le cordeau él lil siilitic. Edmond le hachonne et met en mouvement le battant de la cloche; elle résonne cinq il siv fois. .Vnij'ustc se dérobe de dessous Edmond el court se remettre dans son lit.

Ldmoiid tombe |>esamnient; un de ses jiieds porte sur un caillou tranchant, qui lui fait une blessure profonde. 11 s'éloigne leuteiueut, IMJniblemeul, eu se plaignant de rahandun ou l'a laisse son camarade. Auguste ne |>ensait d»ja plus a lui.

Le malheureux enfant se recouche, le sommeil fuit loin de lui; il sent SCS draps humectés de sang, et il n'ose appeler du secours.

Le domestique chargé de sonner le réveil se rend a son poste. Le cordeau ne tenait plus qu'a un hl , il tombe au premier elVort du »<uiiieur. Celui-ci étonné le regarde, et il est convaim u (pi'il a été coupé; mais |uirqui.'

Il examine le terrain cl voit des traces de sang, il les suit jusqu'à l'eulrée du clortuir; il enlre dans le cabinet du niaitre, il l'éveille cl lui raconte ce qu'il a vu. Le mailre s'habille a la hâte, suit à sou tour le» Uche» de sang, et s'arrête devant le lit d'Kduiund. Le malheureux enfant feignait de dormir.

JU Juaitre courut avertir le censeur, et le causeur pe pressa d'a^

venir Ic'provïseiir de ce qui s'était jiassé. Ce chef se rendit au lit d'EUminid: il arracha diapset couverture; il prit et examina le pied blessé; il \ Iroldva une eoiipure tiis-forle, mais qui n'avait rien d'inquiétant, il hl piSrter l'diiiond à l'iiibriuerie. ' -"^

Le voila en face de li(dierl, doiil le premier regard le fil rougir : Edmond n'avait pas perdu encore la candeur de l'enfance. « Je ne sais quelle tante tu as commise, lui dit son ami; mais la rougeur m'annonce ipie tu en as l'ail une. et, tu le vois, toute fanlc entraîne apris elle sa punition. » Edmonil confus, Edmond, que la douleur rendait repenlanl, avoua tout à Uolicrt.

Le rliitorieien leva les épaules. « Insensés que vous êtes, avczvous iirésuiiié que celle corde coupée ne sérail pas aussitôt remplacée par une autre! »

Edmond icent une vive iiiereurialc du rhétoricien cl de son ami, cl à chaque phrase qu'ils lui adressaiciil il répondait : « (?est vrai... viuis avez raison... je ne inc laisserai plus entraîner à l'air<î le mal... — Tu as ilonc un complice .' lui dit Holicit. Oh ! je crois le connaître !... Le malheureux !,.. Gardez-vous de le nommer, poursuivit le rhétoricien. .Subissez la jieinc qu'un vous infligera, et souvenez-vous que tout délateur est un homme infâme. >•

Pendant (inc les uns parlaient morale et que l'autre les écoutait avec soiimissidii , le proviseur rentra a l'iulirincric accompagné du chiru'gicu de la maison. A la (ireniière inspection de la plaie ce dernier prouniiça que dons quinze jours elle serait fermée. " Vous êtes assez puni, dit le proviseur it l'dmond, )iar ce que vous avez souffert el jKir ce que vous soufl'rirez encore. .Mais la corde de la cloche a été coupée il s(r]it pieds de baut, et il n'y a pas d'échelle dans cette cour. Vous avez donc un complice, je vous onloiinc de le nommer! » Edmond baissa les y<'m, cl répondit d'une voix timide : « Un délateur est lin homme infâme ! — Celte pensée , cette expression ne sont pas de vous. (Jui vous a dit cela ? « Edmond baissa les yeux de nouveau, cl ne répondit pas un mot.

" Le principe que vous venez d'établir, lui dit le proviseur, 'est vrai en général ; mais il est soumis ;i des exceptions. Si vous saviez, par exemple, ijuc quelqu'un voulût altenler à la vie de votre ami Roberl, ne me le nommeriez-vous pas ' — Je courrais an-devanl de vous pour le dénoncer. — Eh bien, mon enfant, apprenez qu'un élève mauvais sujet est l'empoisonneur moral de tous les enfants qui l'entourent. Je vous connais assez pour croire que vous avez été entraîné ; nommez votre séducteur. » Edmond persista i> garder le silence.

" ^ ous ne voulez pas avoir le mérite de la sincérité. Je connaîtrai la vérité malgré vous. Voyez-vous ce couteau ! le sonneur l'a trouvé à terre, sous la clocU<>. Est-ce le vôtre ?< — ]Von, monsieur. — A qui appartient-il;'... Vous vous taisez, vous persistez dans un coupalilc et inutile silence?... Je vais savoir à qui appartient ce couteau. »

Edmond est pansé Le proviseur et le chirurgien sortent. La cloche aniionea le dîner, et le proviseur se rendit au réfectoire. 11 fit le tour des lablcs et remarqua bientôt Auguste, qui se servait du couteau d'un de ses voisins, n U n'est pas commoilc, lui dit le proviseur, de n'avoir qu'un couteau ;i deux. Auguste, voilà le vôtre ; mais pendant ([uiiize jours vous vous eu servirez eu prison : d'abord pour avoir porlé Ivjmond a faire une action coupable, ensuite pour l'ax'oir lâchement abandonné » (j'élait la douzième fois qu'Auguste s'était caché derrière quelqu'un de ses camarades qu'il poussait au mal, c'était la première qu'il était découvert el puni.

On sut promptemcnt ii rinfirmeric qu'il était sous les verrous, soumis à un régime assez austère. '< Ah ! dit Robert, c'est un mauvais écolier, cl on va lui faire perdre quinze jours ! Tiens, Edmond, M. de Làtre a raison : une fustigation appliquée plus ou moins fortemenl, selon la circonstanee, n'empêche pas de travailler, et ce châtiment , plus redouté ([ue la prison , doit rendre aussi les lautes plus rares. • — tu n'en commets jamais, loi, et lu ])arlcsde la punition fort il ion aise. — lu qui t'emiMclic de faire comme moi ■' — Oh ! je l'imiterais en tout si j'étais toujours axec toi ! — Ecoute , mon ami , une coupure au pied n'empêche pas de s'occuper : fais demander tes livres à M. le proviseur, celte démarche lui fera plaisir, cl nous travaillerons ensemble. «

Le lendemain le proviseur vint visiter l'infirmerie , il trouva Edmond faisant un thème (|ue Roberl lui avait donné. Robert, à qui le rhétoricien avait prêté du papier, traduisait le troisième livre de l'Enéide ; le rhélorieien avait mis son Tacite dans sa poclie en se rendant à rinfinucrie, et il méditait |)rnfondément certains passages diliiciles île e<' précieu.x auteur. •• Oh ! oh 1 dit le proviseur, je croy*»» entrer à l'infirmerie, et me voilà dans une classe ! Robert, voire élftt. exige que vous vous reposiez; et si vous iie me donnez votre parofe d'honiieur de renoncer a toute espiice de travail jusqu'à ce vous puissiez retourner avec vos camarades, je mettrai Edmoud dans une autre chambre. Vous savez que celui qui se respecte ne viole jamais sa parole d'honneur. .. Robert donna la sienne en soupirant, cl la tint religieuse iiieiil.

11 n'avait besoin ipie de repos, et le ]iroviseur n'avait pas voulu inquiéter sa mire eu lui écrivant que sou fils était a riufiriHeric. Cepcudaut le dimanche de la réunion des deux familles était comiiieucé , et madame Robert entrait citez le concierge du colléi^ au

CO.NTblS A \U).\ l'KI IT-l-lLS.

iiioineilt iiii I'IioiIoi;l' soiinail Imil lifiiics du iiiiitili. Elle veiuit pri'iidri! sou lilb el Ldiuoiid.

l.r cciibtiir la cuiiduit « l'iiifiniiiTic. Klle Innivc son lils |)àlc di'l'ail, iiiiiis ii'ii\;iiil aïK-mio tspccc ilo iiial:ulir. La tiijjirf d'I.diiiDiid iiliiioiiic la saiiU-, et coiu'iidaiil il est eiieore au lit à Imil liCiires, lorsqu'il sali ciu'ou va le eonduirc cliei son j>ère ! Le censeur fut oliligé de lui lout ap|)renilre.

Des hiiuies roiileieiit dans lesyeu\de inadaino Hiilieil. " Ali ! I.duiDUd , i|ufl ilia|;iin vous allez eauser à iniiiisieur el li madame du l'erroii ! — l'our l>ieu! madame, caelie/,- leur lua taule! — l'.li ! le puis-je', cruel cnlaut ! (|uc leur dirai -je ijuand ils verruiit ipic vous Ji'èlcs pas avec nuù :' Je ne puis d'ailleurs nie résoudre it descendie jusqu'au iiieM$oii|;c : jamais il n'a souillé mes li'vrcs. El de ipii vos dii;ues parents doivent-ils attendre la vérité, si ce n'est île celle qui eu a reçu cl qui en reçoit tous les jours des services essenliidsP — Ali! je vous en supplie, madame, iiiéii:.ge/.-nu)i ! — .le vous piomets d'atténuer votre l'aule en la rejetant tmit entière sur celui qui vous a entrainé. .Mais n'oubliez jamais, Kdinoiid , eouiliicn il importe de savoir cliuisir ses amis. »

.Madame Holierl pria ensuite le censeur île lui permettre d'emmener son lils. " J'en aurai le plus jjrand soin. HapporIc/.-vous-en, monsieur, au cieur d'une mère. " l.e censeur n'avail aucune raison île se refuser a celte demande. Madame lîoliert sorlail ]inur aller deiuauder une voilure. < .\li ! nuinian, vous savez comliieiije suis heureux pendant les heures que je passe avec vous; mais aliandonncrai-je Kduiond a ses tristes rellexions ?... l'ermcllez-moi de lui sacrilier mon dimanche. i< .Madame Robert embrassa son tils avec la plus vive tendresse, le censeur l'emlirassa à son tour « iS'oubliez jamais, dil-il à Edmond, ce trait de dévouement et d'amitié. Nous aurez souvent, dans le cours de voire vie, l'occasion de faire de semblables sacrilices. »

.Madame Robert se retira apri'S avoir appris ii son digue lils qu'une lettre du colonel lui annonçait que la |)ai\ était signée, et qu'il allait rentrer en Krance à la tcle de son régiment.

On pense bien <|iie .M. et madame du l'erron montèrent en voiture au\ preiuieis mois que leur adressa madame Holierl. Ils étaient convenus eu roule de parlera leur lils avec une grande sévérité ; mais ils entrèrent à rinlirnierie à l'heure du pansement; et à l'aspect de la blessure d'Edmond sa mère perdit toute son énergie, et les re]iroclies de son père lurent pliilol raisonnes que durs. Ils comblèrent le bon Robert de caresses, et iM. du Perron s'aperçut (|u'Edmond fondait en larmes : « Méritez , mon fils, que nous vous liaitions comme Robert, nos cœurs y sont tout à fail disposés. — Oh ! oui , oui , je le mériterai. « Et il avait saisi la main de sa mère, el il la mouillait de ses larmes, il. et madame du Perron s'allendrissaient , ils s'arrachèrent de cette chambre, et retournèrent tristement chez eux,

Jeunes enfants, qui êtes vraisemblablement destinés à devenir pères, connaissez rcMrèrae tendresse que vos parents ont pour vous, et gardez-vous bien de jamais en abuser. Croyez qu'il existe une justice éternelle, et que vos enfants vous rendront le bien ou le mal que vous aurez l'ail i< vos père et mère.

On avait compté être cinq chez M. du Perron, on jouissait d'avance du plaisir que devait causer celte réunion, et on n'était que trois ! Oh ! combien on fut sensible à l'absence des deux petits êtres intéressants ! On cherchait la gaieté, elle ne se iirésente jamais quand on l'appelle, elle doit naître naturellement. Le reste de la journée fut triste, trèstriste. Mais il la quinzaine suivante une douce et tendre joie s'établit dans la rue de 'J'ournon, et elle y régna jusqu'au moment oii les deux enfants retournèrent à leur collège.

En cIVet, Robert avait recouvré son teint et ses forces ; il avait repris ses travauv avec une nouvelle ardeur. Edmond avait rompu sans retour (il le croyait au moins) avec Auguste le mauraif fujet : c'est ainsi que les élèves studieux le nommaient. Edmond ne pensait plus à remettre au lendemain ce qu'il devait faire le jour. 11 Iravaillail séricuscnient, et en entrant chez son père il eut la satisfaction de lui apprendre qu'il était le ciiiqiiiènie de sa classe. Robert était le [ircmier de la sienne, et on n'en fut pas étonné.

On ctail à table. I^ conversation était gaie, vive, animée, parce que chacun était content de soi et des autres. Les deux dames commencèrent en duo le l'anieiix quatuor de Lucile : Où peut-on èlre mieux qu'au sent </<• sa faiiiitle '.' On ne chantait pas toujours très-juste , on u'allait pas toujours en mesure, mais on riait des fautes qu'on faisait, parce que la vanité n'entrait pour rien dans les plaisirs du jour , la coidialité en faisait seule les frais, lorsque le colonel entra. Hélas! les accents de la joie allaient être remplacés par ceux de la tristesse ! ^ Ou se lève; ou court; on s'arrache le colonel, on l'embrasse, ou le fête; il ne sait à qui entendre. 11 partage sincèrement les vives émotions que produit sa présence. Mais quand les premiers transports soiil calmés, il laisse tomber sa tète sur sa poitrine, et prononce ces mots avec l'accent d'une douleur profonde :, — Je ne suis plus rien... Vous n'êtes plus lieu? — \ ous n'êtes plus rien? — Comment ! vous n'èles plus rien?

Je rentrais a Strasbourg avec les restes île ce régiment de recrues qui étaient devenues de braves soldats. Ce drapeau, neuf quajid BOUS sommes de la ville, flotlait;«u gré de l'air, criblé de balles. Les

iiabitants nous entouraient, non» pressaient, nous félicilaienl. lU nous conduisirent en cliunlant i< la caserne qu'un avait préparée pour nous.

Le lendemain iii.iliii un marquis de Kierville sf présenle chez moi.

l,rs vaincus, me dit-il, ont payé une furie conlribiitioii de guerre,

le ministre de la guerre m'a chargé de vous en reiiivtliT voire part sur votre reçu. \ oiei r|ualre mille francs. Signez.

Monsieur le mari|uis, nu a levé soixante iiiillioiiH de contributions el la pari d'un eolonel ne s'élève qu'a quRlre iiiillc fraiicH! iN'iinporle ; je me suis baltii par devoir el pour la gloire : j'ai rempli ce double oiijel. Je signe, el je serre les qualre mille francs.

Oc n'est pas liiul, monsieur Kiiberl. — Monsieur liolierl, ditesvous? ne suis je plus colonel ' et eroil-nn acheter mon silence avec quatre mille francs? — Lisez cet ordre de Son l^xeellenie.

Je lis : » Le colonel Robert remetlia le eiiiiimandeuient de son régiiiieiit au marquis de iMcrville, el il jouira de la retraite atlacliée ii son l'iade , que le roi a daigné lui accorder. >■ (,!u'il a daigné lui aceoriièrl Lorsque, pendant qualre mois, j'ai tous les jours exposé ma vie, lorsipie ma santé et mes forces me |.eriueltenl de faire encore dixcainpagnes. on (luifine in'aecorder une reirailel On grève l'Etal d'une pension inulilc ! Ali! je vois ce que c'est : on m'a pris comme un esclave dont on a besoin, el qu'on jette de coté quand il cesse d'elle utile. On daigne iii'aeeorder une pension, parce qu'on a un marquis a placer. El de quel corps sortez-vous, monsieur le marquis?

J'avais le brevet de capitaine dans Us gardes du corps du roi. —

Je les crois braves, el sans doule vous vous IVrez tuer quand l'oeeasion s'en |irésenlera. Mais, monsieur, il y a dans l'armée française des chefs de bataillon et <les lieutenants-colonels qui avaient des droils avant vous. Un capitaine!

Finissons, monsieur, et prenez connaissance de ce second ordre :

" Si le sieur Robert s'emporte, si même il murmure, xoiis le ferez enfermer :i la citadelle, i- — Oh! oh! de la persécution, de l'arbitraire! Si toutes les parties de l'adininistratioii jMibliqiie sont coiiiliiiles ainsi, qu'il doit y avoir de méconlenls en l'raiice! Ooyez-nioi, le régime de la force "n'a qu'un temps; ses ressorts s'usent, se brisenlj'et riicure de la vengeance sonne. — >lonsieur, relisez ce second ordre.

Que de choses je pouvais dire encore! Je pensai à ma femme et a mon enfant; je sortis. Je lis battre le rappel; je mis le régiment en bataille, et je proclamai le marquis de I-'icrville mon successeur. Je passai une redingote grise sur mon habit d'uniforme, et j'allai chercher une voiture. Eu sortant de la caserne, je trouvai tous mes officiers qui m'attendaient pour me dire un dernier adieu et m'adresser l'expression de leurs sincères regrets. Mis soldats me siiivaienl de loin, el beaucoup d'entre eux répandaient des larmes. Le marquis de Kierville vil tout cela , el , je dois lui rendre justice , il se montra généreux; il ne troubla pas ma retraite, el j'en avais dit assez pour qu'il me fit arrêter. Des chevaux de posie m'enlevèrent avec rapidité, et je sortis en soupirant d'une ville oii venait de s'éteindre l'espoir d'un avenir brillant qu'autorisaient mes derniers services.

Me voilà rendu à ma famille et ii mes meilleurs amis, ila pension est de trois mille francs; ell" esl forl au-dessus du ma. rnnum de mon pradc, el je suis ;i l'abri du besoin. Permettez, mon rlier du P«;croii, que je vous remette les deux mille francs que vous m'avez généreusement prêtés.

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