X. — Événements. Obstacles imprévus
La cordidité, la bonne franchise avaient succédé au silence respectueux qui régnait diins le temple. On sortait sans ordre, el Charles al— liit aborder sa cbarmaute amie : — Halte là, uonsie<ir, lui dit son cil le. Permettez, s'il vous plaît, que les choses se fassent selon les bienséances. C'est à moi de vous présenter à mademoiselle d'Arancey, il lui demander sa main. — A la bonne heure, mon cher oncle; mais je puis de mon côté... — Quoi ! monsieur, lui dire, cavalièremeut : Mademoiselle, je viens vous épouser; il est des usages reçus dont uu amoureux peul Liire très-peu de cas, mais que je maintiendrai, corbleu ! On ne sa -rail mettre tiop de dignilé dans ce qui liei.t au mari.ig-', piroe ^u'ou ne Saurait trop respecter ce lien. Yen' z avec moi, monsieur. Et Il s'avança vers Kdmoml, tenant son neveu par la main. Il allait former une demande dans les règles, lorsq le Edmond s'adressa au curé, •n nom des haliiiauts, et lui olfrit toutes les douceurs qui peuvent flatter un homme qui se contente de peu.
— Celui-là vat-il aussi prêcher ! dit impétueusement M. Botte. J'en aurai aujourd'hui pour six mois.
M .is qiaud il ent. ndil E Jmond s'exprimer avec simplicité, offrir les dons de totis avec cQ'usion et tendresse, deiuauder comme une grice
qu'on ne les refusiAt pas; quand il vit les larmes d'allendris<ement du bon prêtre , il s'adoucit cunnidéralileiiii ni ; et lorsque mademoiselle d'Ar.incey joignit, avec une douceur modesle, ses inslances k celles d'Edmond, qu elle présenta les clefs de son château au pasteur, el qu'elle le supplia de l'Iiabiler, M. Botte ne se posséda plus.
Il iulerrompil la belle, la respectable Sophie, eu criant de toutes «es forces : — Elle a donc juré d'avoir toutes les vertui,! Charles, si lu ne l'adores pas toute ta vie, la nature t'a refila' une âme. El il cn,liras«o Sophie, il embrasse le curé, il embrasse Edmond, il embraMe tout le monde. l'endaiit l'espèce de tumulte (|u'a causé cette saillie, ou cette incartade, on n'a pis remarqué que Georges, frappé des dernières paroles de M. liolle, s'est éloigné, la tête penchée sur la poitr ne, les mains jointes et serrées. Infortuné! Celte Sophie qui t'est si chère ne peut-elle être heureuse qu'in déchirant ton cœur? Trop fnble ellemême puursouteuirrelfetdc ces dernières paroles, ses genoux ployèrent sous elle, elle se laissa aller sur un banc.
Lorsiqn'il ne resta plus à embrasser que quelques vieilles, qui cipéraient bleu l'èlre au>si, M. Bulle s'arrêta, l'ordre se rétablit, el le curé essaya de pailer. Trop ému pour faire un discours suivi, il exprima par des mots sans suite, par des gestes qui peignaient sa profoniie sin-ibililé, ce que lis fleurs de rhétorique, dont il p.irait ses prônes, n'aur.iient jamais pu rendre. Il accepta les offr.mdes des ouailles en se réservant de mettre des bornes à leur générosité; mais il refusa absolument de loger au château. — Vous y logerez, vtnlrebleu! lui dit M. Botie. — Je ne le puis, monsieur. — Et la raison, monsieur? — Que dir.iil-on d'un minislie qui hnhiterait un palais, lors(|ue le temple de Dieu est en ruines, et qu'il manque des choses les plus nécessaires? — Je re-laurerai votre temple, je le rebâtirai s'il le faut, je l'embellirai, je le rendrai digne du serment que la sjgesse y prononcera à l'amour ; mais, parbleu, vous logerez au château.
— Le serment que la Sfgesse y prononcera à l'amour! répète midemoisclle d'Arancey, et elle perd l'usage de ses sens. Charles, Iremblant pour sa Sophie, se fâche tout de bon contre son oncle : — N ous m'avez fermé la bouche, monsieur, pour vous conformer a l'usage. Mais l'usage veut-il qu'on tue les gens en leur annonçant sans ménagement une nouvelle au^si inattendue? Ne pas l'y disposer, ne pas... — Vous avez raison, monsieur le docteur; mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit, il faut la fjire revenir. Ma nièce, ma chère nièce, le temps des épreuves est passé. Revenezà vous, ouvriz ces beaux yeux, iiiez-les sur un oncle qui ne veut que votre bonheur, et qui vient l'assurer.
Midemoiselle d'Arancey était adorée dans le village, et des cris de joie s'élèvent de toutes parts. — Quel homme, disait on. quel homme, qui marie notre demoiselle, et qui restaure notre église! — C'est assiz, c'est assez, disait M. Botte, ces exclamations m ennuient. Je restaure votre église, parce qu'un curé comme le vôtre ne doit pas ofticier dans une grange; je propose mon neveu pour mademoiselle d'Arancey, parce que c'est une filie accomplie : ainsi vous ne me devez rien, et iciissez-moi tranquille.
L'émotion de la joie n'a jamais de suites funestes, dit Beaumarchais. Sophie revint à elle plus belle que jamais, et pendant qu'où chargeait les tables rangées autour du grand ormeau, M. Botte conduisit le père Edmond et le curé vers un petit tertft, et Sophie, nonch,ilammenl ..ppuyéo sur le bras de Ch.irhs, se l.iissait coniuire, les yeux baissés, et le visag>! couvert d'une aimable rougeur.
M. Botte, aflfectant le cérémonial de la vieille coar, montra le tertre à Elmond, et l'invita à s'asseoir. — Après vous, mousieur, dit Edmonl. — JNon, monsieur, vous vous assiérez, et je ptrierai debout et découvert. — Mais, monsieur... — Eh, corbleu, asseyez-vous doue I Et poussant E Jinon'l par les deux épaules, il le fait tomber sur le g izon.
Le père Elmond piraissiit étonné de ce genre de politesse. M. liotie, que rien ne découcerte, poursuit en ces ternies : — Monsieur, vous avez élevé celte demoiselle, vous avez formé sou cœur à la vertu ; vous ; êtes donc son véritable pertî. Je vous la demande en uiarijge pjur I Chirles Mootcmar, mon neveu. Je lui donne trente mille livres de rente; après inoi. le reste de ma fortuue, que je lui ferai attendre le plus q^'e je pourrai, et, le jour du mariage, je vous rembjuise de C8 qui vous est dû sur le prix du château et de la ferme. Ma demande, monsieur, vousesl-tUe agréable? — Ah! monsieur, il n'y a qu'une .ime comme la vôtre... — Il n'est pas question de mon âme. Ma demande, monsieur, vous est-elle agréable? — Ah! jama.sje u oublierai... — Ma demande vous esl-elle agréable ? N cntrebleu ! répoLdez oui ou non. — Oui, monsieur; elle m'est agréable, et très-fort. — A la bonne heure. Mademoiselle, je n'ai point de parchemins à vous montrer; mais je crois que tous les honnêtes gens sont nobles, et qu'il n'y a que le vice de roturier. Vous pensez sans doute comme moi; ainsi vous agrées U recherche de mon neveu?
L'inléressaute Sophie ne savait oti elle en était. El e pouvait être hfureu-e. p.rfjileuienl heurt u.se; elle n'avait qu'a le vouloir. M. Botte lui ten.iit la niÉiin, et attendait son aveu. (Ji.rles ttaii a sis genoux: ii avait pris son autre main, et la couvrait de baisers; le curé, debout I derrière eux, avait les yeux et les bras élevés vers le ciel, cl lui disiit : — .Mon Dieu bénissei-les un jour, comme je Us bénit dès ce moment.
Le premier mouvement de nndemoiselie d'Armcey avait été pour
l'amour; le second l'avait reportée vers son père, fugitif, errant,
! malheureux, n'ayant pour cousolatiou que des chimères, dont son ma-
M. BOTTE
riage allait dissiper l'illusion : mais bientôt son cœur la ramenait à l'homme qu'elle adorait. Il étiit À ses pieils; elle le voyait suppliant,
Îaré des charmes qii'ajoutc le dis!r à une figure déjà trop séduisante. ;ile n'avait pas la force de r.iflllijer; elle ne pouvait se résoudre à se rendre nnlhcireuse , et cepend.inl ses principes arrêtaient un consentement qu'elle hrùlait de prononcer.
M. Hotte coiiimenr.iit à froncer le sourcil; Charles était plus pressant; le père F.dmond encourajjeail sa demoiselle, et l'engageait à réjiondre. l-'orcée de rompre le silence, elle répéta les objections dont son amant avait entretenu son oncle dans la voiture. Klle hésitiit, elle s'eipnmait f.iibltinent; SfS \eu\ démentaient sa bourlie. ^I. Bolle ne fut pas moins lrè<-mécoutent d'une résistance à laquelle cipcndnni il était préparé. A une assez laide grimace succédèrent l'tmiiorlement, les instances, la colère, les supplications. La timide Soi)hie ne répondait rien ; elle pleurait en regar.iant Charles.
— Parbleu, curé, s'écria M. Botte, nesavez-vous que bénir les gens? Il est bien extraordinaire que vous vous laisie?. dans une semlilible circonstance. On me considère comme partie intéressée, et on juge mes arguments mauvais. Mais vous qui êtes neutre dans cette affaire, qui êtes l'homme de tous, qui êtes géncnltment rcsjiecté, usez donc de votre influence; parlez, de grâce, et parlez bien.
Le bon prêtre ne se mêlait jamais d'affaires de famille qu'il n'y fût invité; mais il avait comme un autre son jietit amour-propre, et il était secrètement flatté de vaincre une résistance qu'il jugeait n'être que de forme, mais que n'avaient pu surmonter ni M. Botte ni même l'amant aimé. Il répéta très-gravement une partie des raisonnements du cher oncle, parce qu'en efl'ct ils étaient fondés. Il appuya sur la nécessité oit était mademoiselle d'Arancey de relever sa fortune pour I offrir à son père, dans le cas oii il rentrerait en France. 11 lui représenta combien il est doui de tenir toul de l'homme qu'on préfère. 11 dit qu'une simple irrégularité ne pouvait balancer des avantages aussi réels, et que, puisqu'on ne pouvait avoir le consentement de son père, il était naturel de se contenter de celui de l homme qui l'avait si dignement remplacé. li protesta qu'il ne voyait rien dans ce procédé qui pût blesser le ciel ni les hommes. Il ajouti que le malheur avait probablement changé les idées de M d'Arancey sur la noblesse ; qu'il approuverait une alliance vraiment convenable; enfin, il laissa pressentir que sa longue absence et son silence absolu avaient une cause beaucoup plus forte que celles qu'on avait supposées, et il finit en observant qu'on ne doit pas aux morts, quelque précieuse que soit leur mémoire, le sacrifice de toute sa vie.
Sophie était trop raisonnable, elle aimait surtout trop tendrement pour n'être pas de cet avis. Elle paraissait ébranlée, mais elle ne prononçait pas; M. Boite enrageait.
Le père Edmond se leva : — Notre demoiselle , mon cœur, ma petite fortune, mes soins, je vous ai tout donné, et en échange vous m'avez nommé votre père. Pour la première, pour la dernière fois, j'en prends l'autorité : obéisse?. , je vous l'ordonne.
Sophie regarda Charles avec un doux sourire; elle le baisa au front, et lui dit : — Soyez mon époux.
A ces mois, M. Botte fit un saut proportionné i la joie présente, qui remplaçaitsubitement descrainluitt une humeur très-marquées, cest-àdire qu il sauta aussi haut que iPpcrmetlait le volume d'un corps que la nature n'avait pas destiné à fendre l'air. Or, comme le cher oncle n'avait pas l'habitude des ganjouillades, et qu'il n'avait pas calculé les effets de celle-ci, il tomba pesamment sur les jambes de Charles, qui, pieusement agenouillé devant sa divinité, exprimait maintenant son jvresse et sa reconnaissance. Le curé, qui veut retenir M. Boite, se sent entraîné après, et s'accroche aux larges pans de l'habit d'Edmond ; le vieillard, céi'ant à l'impulsion générale, roule sur le pasteur, qui roule sur M. Bolle, lequel roule sur Charles, lequel faisait d'incroyables elTorts pour empêcher que le tout ne roulât sur mademoiselle d'Arancey. Sophie ne pouvait se relever, et entrevoyait l'instant où elle allait être écrasée. Elle repoussait de toutes ses petites forces M. Botte, dont la tête s'allongeait iiar-dessus celle de son neveu; elle appuyait sur sa grosse face des mains blanchettes, que le cher oncle, sans s'embarrasser de sa position, baisait de tout son cœur.
Comme personne n'était blessé, tout le monde riait aux éclats; mais comme le père Edmond occupait le haut de la pile, et qu'il n'était plus du tout inyambe, personne ne se relevait. Comme les villageois étaient à tiès-pcu de dislance, et qu on est curieux dans ce vilLige-la comme .illleurs, ils accoururent pour voir ce qui avait pu déterminer ces messieurs à s'empiler ainsi; et comme la curiosité peut quelquefois être utile k ceux qui en sont l'objet, le curé, Edmond et M. Botte furent aussitôt rétablis sur leurs jambes.
Charles présenta la main à sa charmante future, et on allait gaiement prendre sa part du champêtre repas, lorsqu'on s'aperçut que M. Botte avait perdu sa perruque dans la mêlée. Le cher oncle était dans un de ces moments de bonne humeur, que ceux qui vivaient près de lui ponvaiml facilement coaipter; mais il reprit son sérieux à l'instant en ]icnsant qu'on ne rep:ésente p.'S dignement à une fête publique, coillé in enfant de chœur. Il regarde, il cherche à lire dans tous les yeux qu! 1 est le mauvais plaisant qui lui a escamoté sa perruque. Lis p lysiiis, qui le pénètrent, protestent de leur innocence, et cherchent partout le respeclablv couvre-chef, qui ne se trouve nulle part.
M. Botte fronçait le sourcil et grommelait déjà entre ses dents, lorsqu'il découvrit son voleur. La perruc|ue était poudrée à blanc et enduite d'une |)ommade de première qualité ; un chien de berger s'en était accommoilé et la rongeait paisiblement, en atlend.int les os de jambons et de poulardes qui n'étaient pas encore à sa disposition.
M. Bolle, furieux, arrache des mains d'un paysan un lourd bâion d'épines et en décharge un coup terrible sur le dos du chien. Les chiens, comme les moines, n'aiment pis qu'on les dérange dans leurs repis. Celui-ci s'élance sur M. Botte, qui, très-heureusement pour lui, fait une volte, et en est quitte pour le derrière de son habit et le fond de sa culotte, que le chien emporte en triomphe, en secouant la tète, et en foulant de ses pattes de devant la dépouille du vaincu.
Cependant la chemise de !\I. Botte vole au gré du vent. Ce n'est plus sa tête tondue qui l'occupe, ce sont les mœurs publiques qu'il blesse involontairement. Son chapeau, fixé de ses deux mains sur la partie découverte, ne suftisait pas pour cacher le plus dodu des postérieurs, et il n'avait que le choix de la moitié qu'il lui plairait exposer aux regards du public.
11 tempêtait, il jurait, il rudoyait Edmond, le curé, son neveu, qui s'empressaient autour de lui. Tout à coup il jette des cris furieux et grince des dents de manière à faire fuir tout un département. Une malliciireuse guêpe, attirée par la chair fraîche, s'était glissée le long de l'éjiine du dos, et arrangeait l'omoplate de M. Boite comme le chien avait fait de la perruque. M. Botte se jette à terre, se roule sur l'herbe en continuant de crier, il écrase son ennemi, et il n'en souffre pas moins.
Au hasard de ce qui pourrait lui arriver, Charles, vraiment inquiet de l'état oii était son oncle , s'approcha dé lui et voulut achever de le déshabiller. M. Botte se releva, jura, et, tenant toujours son chapeau derrière lui, il prit en torlillant le chemin de la ferme. Edmond le suivit d'aussi près que le pernietlait son âge, et le curé, qui se mêlait un peu de médecine, le suivit d'aussi loin qu'il le fallait pour être à l'abri des événements : il croyait le cher oncle maniaque.
i^iademoiselle d'Arancey aurait bien voulu être utile à l'homme à qui elle devait son bonheur. L'intérêt qu'il lui inspirait la fusait avancer d'un pas, la décence la faisait reculer de deux : elle s'adressa enfin à deux femmes qui, depuis quinze ans au moins, n'étaient plus d'aucun sexe. Mais , à défaut d'autres passions , les vieilles ont de la rancune. M. Botte n'avait p.s embrassé celles-ci : elles ne bougèrent pas.
En avançant vers la ferme, le patient s'était un peu calmé : il avait expliqué la cause de ses cris et de ses contorsions , et le bon pasteur, rassuré, protestait qu'il enlèverait l'aiguillon , et que la douleur cesserait à l'instant.
En effet, l'opération faite, M. Botte se trouva soulagé. Mais il observa qu'il était loin d'être dans un étal présentable ; il prolesta qu'il dînerait à la ferme , et il exigea très-impérieusement qu'Edmond reconduisît aussitôt le curé à la fête qu'on lui donnait. Son ordre était motivé sur deux raisons : la première, c'est qu'un dîner froid ne vaut rien ; la seconde , c'est qu'un chien et une guêpe ne doivent pjs mettre tout un village au régime. Le père Edmond cherchait pour la seconde fois, dans l'armoire de noyer, de quoi couvrir au moins M. Botte ; le curé prétendait que la fête la plus brillante ne peut empêcher un homme d'en soulager un aulre, et il voulait bassiner la p qùre avec du vinaigre ; M. Botle avait pris le vase , l'avait jeté à l'autre bout de la chambre, et invitait son médecin , avec son gros juron , à se rendre, sans répliquer, sous le grand ormeau, lorsque Charles trouva sur une table une lettre à l'adresse du vieux Edmond.
Le- bon vieillard prend la kttre, et s'étonne en reconnaissant l'écriture de son fils, de Georges, qui était disparu, et dont l'absence n'avait encore été remarquée de personne. Le cachet est rompu; le malheureux père lit quelques lignes, et laisse tomber la lettre en s'écrianl : — Je n'ai plus de fils !
M. Botte s'irrite contre la fortune quand il voit des malheureux. Il oublie le curé, il oublie la fête, il oublie qu'il est sans culotte, il découvre tout en ramassmt le papier : mais il le ramasse, et il lit :
« Mon pèek,
» J'ai pu aimer notre demoiselle autant qu'il est possible d'aimer, et avoir la force de me taire; je n'ai pas celle d'être témoin du bonheur d'un aulre. Je pars. Pardonnez-moi, mon bon père, pardonnez-moi de vous quitter dans voire vieillesse; mais il f.«llait mourir à la ferme ou aller soullrir au loin, et, dans les deiu cas, votre fils était perdu pour vous.
» ^e me retirez pas, je vous le demande à genoux, les bénédictions que vous avez si souvent prononcées sur moi. Georges vous honore et vous chérit toujours; mais il ne pouvait rester. »
— Faites donc des enfants! disait M. Botte. KAj, ventrebleu.' je n'en ferai jamais. Les coquins, les coquins ! voiKi comme ils sont tous. Pauvre pèrcl pauvre jière! ;ijoutait-il debout a côlé d Edmond, dont il pressait afl'dclueusemenl la main. — Dieu me I avait donné, dit en ))lturanl le vieillard. Dieu me laôlé; que son saint nom soit béni! — il vous le rendra, mon cher Edmond, reprit le pasteur, il vous le rendra. Votre vie n'a été qu'une longue suite de jours paisibles cl purs, et l'Eternel se complaît à éprouver ses saints. — Que je revoie
M. BOTTE
^BlOll fils un moiiidil, rii-ii qu'un moment; que je l'embrasse encore, et je iiiourrji ou bénissant le Seigneur. — Je ne sais (las, poursuivit M. Hotte, ce que le Seifincur compte faire <le votre fils; mais je sais que je ne dois rien ('parijner pour vous le rendre, et je n'aurai pas de repos que je ne vous l'aie rendu. Vous, monsieur, dont les amours troublent le repos des familles, faites mellrc les cbevau\ à la voilure. — Kst ce ma laule, mou oncle?... — C'est la mienne, nesl-ce pjs? Les clievaux à la voiture. — Me rendrei-vous coinptible de l'infnrtune de {ieorjjes? — C'est vous, monsieur, qui «^les la cau.>>e de tout. Trente voyages au moins qu'il m'a fallu faire à la firme; un autre au fond de la Normandie pour vous empi'clier de vous nojer; et ma clmte dans la mare avec ce pauvre lloreau, et l'.il- (jarade iiiiperlineiite de ces comédiens de campagne, et mon double combat avec un chien et une guêpe, un jeune bomme et son père désolés, tout cela ser.ut-il arrivé, monsieur, si vous ne vous étiez, avisé d'aimer? Pour la dernière fois, les chevaux à la voiture. — Décidément, mou oncle, vous allti partir? — Sans délai. J'ai beaucoup de contiance en la Providence; mais, quoi qu'en disent Kdmond et son curé , il est bon de la seconder un peu. — Et mademoiselle d'Arancey ?
— Malheureux, jette les yeux sur ce vieillard, et bal.mre si tu l'oses... Monsieur, qui ne voit que son bonheur personnel dans la société ne doit rien attendre il'elle. — Au moins un adieu, mon oncle, un mot, et je vous suis. Et sans attendre de réponse, Charles est parti; il court, il est déjà loin.
— Où allez-vous, monsieur? dit le curé à M. Botte ipii trottait sur les pas de son neveu. — Je vais après ce drôle. Je le ramène , je le jette dans ma chaise, et je l'envoie solliciter dans une moitié des bureaux de Paris, pendant que j'assiège les autres. — Supposons que vos démarches aient le plus heureux succis, que fercz-vous ? — Je m'empare de Georges, je lui reproche l'abandon où il laisse un père; je ranime son courage, je le rends à la piété bliale, et je le conduis aui pieds de ce vieillard. — Il écrit qu'il mourra ici. — Chansons. — Vous ne le connaissez pas, monsieur. — Hé, curé, tous les hommes sont faits de même. On soufl're, on se console , on ne meurt pas. — Mais, monsieur... — Paix, je suis décidé.
Le pasteur, toujours calme et prudent, observa qu'un quart d'heure de plus ou de moins n'était rien dans la circonstance présente, et qu'au moins il était bon de s'entendre avant d'agir : M. Botte n'entendait rien. Le curé voulait réfléchir : le cher oncle prétendait que la première impulsion du cœur est la bonne, et qu'en la suivant on ne se trompe jamais. Le père l'.dmoud , qui avait beaucoup plus de confiance en son curé qu'en AI. Botte, pria, supplia le cher oncle d'entendre le pasteur. — Parlez donc, monsieur I s'écria le quinteux personnage, puisqu'on veut que je vous écoute.
Le curé représenta que Georges avait toujours été fils respectueux et tendre; que son père avait constamment été l'objet de ses soins religieux, et qu'ainsi une passion irrésistible avait pu seule le déterminer à quitter le pays. Il jugea que l'éloignement pouvait calmer une lièvre dévorante que tout alimenterait à la ferme, où Georges ne ferait point un pas sans trouver des souvenirs déchirants. Il ajouta que la santé la plus robuste cède à la fin aux froissements réitérés d'un coeur d'autant plus sensible, qu'il était vierge encore, et qu'il est déjà flétri et de la violence qu'il s'est faite, et du silence qu il s'est imposé. 11 finit en invitant M. Botte à découvrir l'asile que choisirait le jeune homme, et k le faire surveiller par quelqu'un de sur, (pii fournirait en secret â ses besoins, et qui donnerait de ses nouvelles a sou père.
M. Botte était vif, il était opiniâtre; ce n'était qu'en grondant qu'il se rendait à de bonnes raisons; mais il s'y rendait enfin. 11 entra dans les vues du curé à la grande s.itisfaclion du malheureux père, et on parla avec assez de tranquillité du mariage de mademoiselle d Arancey.
— Cruel enf.int, méchant enfant ! disait le vieillard, oser lever les yeux sur sa demoiselle ! — Et sur qui les lèverait-il ? sur une guenon ?
— Mais oser l'aimer, monsieur, oser l'aimer I — Hé, comment s'en défendre? nous l'aimirions aussi, si nous n'avions que vingt ans. — Mais le respect... — Georges n'eu a point franchi les bornes. — Quoi 1 cette lettre... — Cette lettre ne s'adresse pas à mademoiselle d'Arancey.
— t,>u'elle ignore au moins que mon fils l'a écrite. — Elle la verra. Un amour vertueux, un amour auquel on s'immole, ne peut offenser une femme; il donne des droits à sa pitié. — Par grâce, monsieur... — Je ne ferai pas le bonheur de mon neveu par une supercherie. Mademoiselle d'Arancey saura le mal qu'elle fait à Georges; elle saura que c'est elle qui en prive son père, qu'un sacrifice peut le lui ramener^ elle lira la lettre, et elle prononcera.
— Encore un mot, monsieur, dit !e curé. — Hé! parbleu, pasteur, vous abusez de ma patience. 11 était question tout à l'heure des intérêts d'Erlmond, et j'ai dû céder à sa volonté; il s'agit ici de ma délicatesse personnelle, et certes, à cet égard, je n'ai besoin des conseils de personne : mademoiselle d'Aiancey lira la lettre.
Charles était incapable de ces froids calculs que l'homme qui n'a que des désirs emploie souvent avec succès. Idolâtre de sa Sophie, il n'avait pas prévu l'effet que produirait sur elle la nouvelle de la fuite de Georges, il en parla en homme aussi pénétré du malheur d'Edmond qu'affligé de la vivacité il'un oncle qui ) arrachait subitement à ce qu il avait de plus cher. Sophie, bonne et sensible comme lui , éclairée enfin sur un secret que sa modestie seule l'avait empêchée de pénétrer,
Sophie oublia les fréquentes importunités de Georges, et ne vit plut en lui que l'ami mallieuieiix.
Les li.iliitaiils altMi lait ni leur curé et le vieux Edmond. Rangés debout autour des l.iMcs oii personne n'osail su plarrr encore, ils entretenaient leur gaieté en buvant de temps en Icinps le prtit coup. La tristesse de Charles, la douleur de mudemoiselle d .\raiiciy fra|i|iiTenl également ces bonnes gens ; révénement fâcheux devint au!>silùt public. Comme dans ce village l'infortune de l'un est commune a tous, on oublia que le reste de la journée était consacré à la g.iieté. Sins ic consulter, sans même se parler, hommes, femmes, enfants, vieillards, prennent le ehemiii de la ferme. On marche dans un profond silence ; un voile sombre couvre toutes les physionomies : ce jour de lête n'est plus qu'un jour de deuil.
Sophie, appuyée sur le bras de Charles, médllait profomlément. Elle n'a plus une pensée qui échapjic à son amant, et le jeune homme frémit.
On arriva à la ferme. Les anciens s'approchèrent de l'infortuné père, et pleurèrent avec lui. Les enfants, instruits ii le respecter, couraient lui ofl'rir leurs iniioeentes caresses. Les femmes ont partout cet instinct délicat qui 1rs éclaire sur les convenames. Les mères éloignèrent ces cofints, qui allaient rappeler à Edmond ce qu'il avait perdu. Il était trop tard , le bon vieillard les avait aperçus. — Vous èles encore |>ères, dit-il a ses amis, et moi... 11 essuya ses pleurs, ouvrit sa Bible, lut à haute voix le livre de Job, et se soumit à la volonté du Seigneur.
Tout le monde l'écoutait dans un recueillement religieux. M. Botte lui-même se taisait; mais, incapable de varier dans ses principes ou ses opinions, il présenta la lettre à mademoiselle d'Arancey.
La charmante fille la mouilla de ses pleurs, et fut tomber aux pied» d'Edmond. — Pardon, dit-elle, pardon, mon vénérable père. Nous m'avez arrachée à la misère, vous avez p.irtagé votre cœur entre votre fils et moi, vous m'avez inspiré le goût de ces vertus simples qui vous sont familières, et pour prix de vos bienfaits j'empoisonne vos derniers jours... Pardon, pardon! Le vieillard la relève, la presse contre sou cœur, et leurs larmes se confondent.
— iNon , s'écria Sophie, non , il n'est pas de bonheur pour moi quand mes bienfaiteurs soulYient. J'aime Charles autant qu'on puisse aimer; je le lui ai dit, je l'ai dit à son oncle, à Edmond, je le répéterais à la face de l'univers; mais je suis incapable d'abandonner ce malheureux vieillard. C'est moi qui remplacerai le fils dont je lai privé , qui le consolerai, qui fermerai ses yeux. Charles, mon ami, encore un sacrifice. Vous n'approuverez pas celui-ci; mais ma conscience me dit qu'il est indispensable... Soumettons-nous, Charles, il le faut, je t'ea prie, je le veux, je l'ordonne. Jure avec moi... — Arrêtez, crie le jeune homme en s'élançant vers elle; n'élevez pas entre nous une barrière éternelle, n'achevez pas ce serment téméraire. — Laissez-la, monsieur, laissez-la, reprend le cher oncle avec fermeté. Elle suit la voix d'un devoir antérieur à vos droits, je l'admire; ayez, vous, la force de l'imiter.
— INon, ma fille, non, dit Edmond, je ne reçois pas un sacrifice qui vous coûterait le bonheur de toute votre vie. Jephlé voua sa fille, mais il s'en repentit. Dieu me donnera la force de supporter mon sort. Remplissez le vôtre, mon enfant; soyez heureuse, et estimez- moi asseï pour croire que je ne vends pas mes services, surtout à un prix aussi
.cher.
— Digne vieillard, fille céleste! disait M. Botte. Mon pauvre Charles, q'iel trésor lu perds là ! — H n'a rien perdu, monsieur, reprit Edmond. Et il mit la main de Sophie dans cille du jeune homme.
Un grand exemple entraine toujours, et peut nous faire perdre de vue nos plus chers intérêts. Malheureusement ce noble enthousiasme ne dure pas : notre faiblesse nous parle si haut! Charles, contenu par son oncle; (chartes, qui craignait d abord de ne pas montrer de lu vertu , quand les autres personnages ne f.iisaient rien que pour elle ; Charles réfléchissait à la perte irréparable qu'il allait faire. Il ne se permettait pas un mol, mais il regardait Edmond d'un air si reconnaissant ! Ses grands yeux qui se portaient ensuite sur Sophie et sur son oncle étaient si suppliants, si doux !
Mademoiselle d'Arancey s'était trop avancée pour pouvoir rétrograder, mais elle laissait sa main où le père Edmond l'avait mise. Le stoique M. Botte maudissait intérieurement sa pétulance et sou stoïcisme, et il n'eût pas manqué d'embrasser et de remercier le bon vieillard, si cette démarche eût pu se concilier avec les grands sentiments qu'il venait d'afficher. Le malheureux père lui-même commençait à seiiiir dans quel 11 Je il vivrait, s'il perdait a la fois ses deux enfants. Chacun enfin, comme après s'être montré magnanime, peut-être par ostentation , cela arrive souvent, chacun prêtait secrètement l'oreille à la voix de son intérêt personnel, comme cela arrive toujours.
Le cuié, que son état rendait plus réfléchi ou plus réservé, ne s'était pas pressé de parler; il avait eu le temps de mûrir son opinion, et il pouvait la fiire valoir sans être accusé de versatilité. Il connaissait le cœur humain, et il démêlait sans peine l'embarras des principaux acteurs. Les en tirer, c'était leur rendre un signalé service, et c'est ce que fit le bon pasteur.
— Mademoiselle, dit-il à Sophie, vous avez cru avoir les raisons le» plus fortes pour ne pas accepter la main de .'M. Montemar. Les preju-
M. BOTTE
gH de M. votre père sVIèvcraient bien plus puiss.-immeut contre le clioii <| le vous feriti de Georg. s Iiomaïc esliiiial)lf saiiS d.iiile, mais qui n'a rien de ce qui (ne la rousidérïtion iies gt ns du monde. D'ait- Itur», luadenioisellr, vous n'avei que de l'amitié pour lui , et vous avez de r.imour, benucoup d'^miour pour monsieur. La Providence vous le destine, et malheur lui femmes qui se refusent à ses vues: elles en sont punies par le lil)eriin.<ge ou le désespoir. — Ma foi, s'écria M. Moite, je crois le curé be.iucou|> plus saije que nous tous. — OU! cert.iinement, reprit a i\ émeut ( li«rl<s. — Mais, continua i« demi-voii et les yeui l>ai>sé!i, la sensible Sophie, je ne me propo.e pas non plus d épouser Georges. — Qu'importe alor-, poursuivit le cuié . que vous sojei ou non l'épouse duu autre, pourvu que le fils d Edaiond ne soit pas lémoiu d'un injj.iijenienl qui lui fer.iit sentir plus vivtment son m.ilhrur! — Mais, répondit Sophie, mais.... c'est que... — C'est, interrompit le pisleur. i|ue vous ne \oulei pis ahaudonuer ce bon pcre d.int son ..fli cl^on. — ^o^ , monsieur, je ne le veui pus, je ne dois pas. — Eh bien, mademoiselle, laisstz ag''' ^'- Kotte. Ou u'a pus de conseils à lui donner qunnd il s'agit de faire le bien. — Hé, quelle chienne de nian e avei vous donc tous de me rappeler ce qi;e je peux faire de bien? Ne f.iut-il pas que je rachète ]iar quelque chose une dureté de caraclèrc dont je ne suis pas maître ?^'e me gâtez pas, curé, je n'aime pas cela. Je ne suis pas bon, je le srIs, je le déclare. Au reste, voici rc que je propose : qu'on ne m'interrompe pas. EInioni n'est plus d'.îge à travailler, et il ne travaillera plus. Nous louerons la ferme... (,)uoi, monsieur, vous \oultz?... — Oui, papa, je le veux. — Quitter une ferme oii je suis né!... — Vous ne la perdrei pas de vue; mais, que diab'e! laissez-moi parler. Vous habiterez avec le curé une aile du cliàleau : je ni- réserve l'autre pour les voy.igcs (|ue je ferai ici, et j'en firai de fréquents. Mon neveu et ma nièce occupirontle C0'"ps de Ingis. Votre couvert à tous iicu\ sira toujours mis à leur table. — M lis monsieur, je vous ai déj i fait cbscrver combien je serais déplacëd.ins un certain moniie... — Jevousaidéji répondu, monsieur, qu'un ho'inèle homme n'est déplacé nulle pari. Eh, parbleu! quand vous voudrez être seul, on vous servira cUi z vous, et vous lirtz un ch.ipitre de votre vieille Bible en vidant le fl icon de bourgogne. — Mais l'oisiveté, monsieur... — B.Ui, bah, bah! la promenade, h gaztlte, un cent de piquet, nn peu de médisance, et le temps se passe. Allons, allons, je vo'S que ces arrangements conviennent à tout le monde; c'est une affaire terminée. Vite, un notaire, et l'affiche à la municipalité.
Les jeunes gens renaissent, le pasteur sourit, Edmond se rend, M. Botte se frotle les mains, tous les villageois applaudissent. — Oh cà ! dit le cher oncle, retournons sous le gr,<nd ornienu. Puisque vous m'avez tous vu dans l'étit où me voila, il n'y a pis d'inconvénient v\ue je vous suive, pourvu toutefois qu'on me trouve une culotte, car il fait du vent aujourd'hui.
A peine a-t-il parlé, que les habitants se dispersent; Elmond retourne a l'armoire de noyer, et le pnsteur court ouvrir son modeste porte-manlcau. — Eu cinq minutes, M. Botte n'a plus que l'embarras du choii. — Monsieur, dit-il à son neveu en prenant un hibit à J'un, une culotte a l'autre, un boni:et de coton à un îrùisii'-nie; monsieur, j'ai rompu sins retour avec votre Guillaume , mais je ne vois que ce drole-Ià qui puisse retrouver Georges, et il faut qu'il se retrouve. Ecrivez à Guillaume pendant que je m'habiile, et faites partir mon postillon avec cinqu.mte louis.
Le nialhcureui père baise la main de M. Botte; la tendre Sophie se hàle de trouver cette écritoire que vous avez peut être oubliée, celle que Georges, dans sa jalousie, serrait si soigneusement; le curé débarrasse une table; (.haries prépare une plume, et le cher oncle trouve autant de valets de chamlire que la maison peut recevoir de paysans.
Une joie pure et bruyante a succédé au silence de la douleur. (Jn •va, on court, ou se cherche, on se presse, on chante, on rit, on arrive sur la pelouse, et lorsque le curé, M. Boite et Edmoml ont pris le haut bout de la grjnde table, les autres se placent au hasard. Ce n'était point par h:is.ird que Charles s-; trouve à côlé de Sophie, que Sophie est bien loin du cher oncle, qu'elle aime pourtant de tout son cœur; qu'elle s'est jetée au milieu d'un groupe de jeunes tilles. C'est que les jeunes filles connaissent le langage de l'amour, qu'elles aiment à l'entendre, qu'elles s'atiligi nt franchement des peines passées, et qu'elles sourient au bo> heur .1 venir.
.M. Boi'e fiisait la grimace en sablant la piquette du pays qu'on lui versait il flutsdans le plus grand verre; il faisait la grimace en mâchonnant d'éliormcs œorceiux dont on chargeait son assiette; il f lisait la grimace en trempant son pain dans de l'esu ass-iisonnée de poivre et de sel, qu'on appel.iit de la s.iuce; mi'is il avait fiim, il avait soif, il buvait, il mangeait, parce qii il éliit de bonne humeur, et cela devait être : il s'ét.iil gran lement conduit avec mademoiselle d'Arancey, et son neveu n'y avait rien peidu.
Près de lui étaient assis sur l'herbe trois petits p.Alrcs qui dévoraient ce qu'ils pouv.iient attraper. — Le bon polagc que j'ois eu là! disait l'un; si j'étais premier consul, je mingerais tous les jours de la soupe h la grai.sse. — Si j'étais premier consul, dit le second, je garderais mes v,i,bea à cheval. — Si jeudis premier consul, dit le trois ^me, je me ferais payer mes journées trenic sous, j'en mangerais dix, et j'en donnerais vingt à ma pauvre mère. — Corbleu I s'écria M. Botte en
vidant son assiette dans leur gamelle, tu toucheras les trente sous, et pend.iiit le resie de t« vie. Mais, comme il n'y a qu'un premier consul, toi , mon ami , tu continueras de g irder tes vaches à pied , et toi , tu ne mangeras de la soupe ii la graisse que les jours de fêle.
Héji la jeunesse se dispose à danser. On a bou appétit au villiige; mais le plaisir de serrer la main de sa bien-aimëe, et de sauter avec elle face à f.ice, reni])orle sur tous b s plaisirs. Au premier ci i du violon, on cnurt, on se place; tt M. Boite, qui a juré d'èlrc chnrniantce jour-li, Uéi bre qu'il ouvrira le bal avec sa nièce. L'aim.ible fille vient aussiiôi offrir sa jolie main.
M. Bitte danse tort mal, et son costume grotesque ne peut lui donner les grâces que la nature lui a refusées, mais M. Bjtte danse de tout son cœur. Sa grosse gaieté b.mnit le cérémoni^>l; les villageois sont à leur aise, et ils trouvent que M. Botte est un très-bon danseur, parce qu'il danse comme eux.
i\Ia ieinoisclle d'Arancey est reconduite à sa place par son cavalier, marchant sur la pointe du pied, tortillant le derrière, et soutenant la main blanchetle sur la b.isque volumineuse de son antique habit. Charles succéda aussilôt à son oncle, et celui-ci s'approcha du notaire du lieu. L'olVicicr public voulait remettre au lendemain la rédaction de l'acte; M. Botte assurait qu il ne faut jamais remetlre ce qu'on peut faire à l'instant. Le notaire voulait au moins qu'on se rtnlit à son élude; M. Boite soutenait qu'il est inutile de se déranger quand on est bien. Le notaire opposait sa dip,nité, qu'il compromettait en opérant en plein vent; M. Botte protestait qu'un not.ire ne se compromet qu'en faisant un faux, et qti'il peut recevoir le double de ses honoraires d'iin homme qui veut bien les doubler, pourvu qu'on le serve à la minute et de la manière qu'il veut l'êlre.
Le girde-note, n'ayant rien à répliquer à ce dernier argument, appela un jeune garçon qui époussctiit son Ixbit, lui faisait la queue, écumait son pot. et lui servait de clerc à l'occasion; il l'envoya chercler son écritoire de poche et la feuille de parchemin.
M. Botte, qui voulait fortimcnt et que les lentiurs désolaient, lira à pirt le greffier de la municipalité, et lui persuada pur les mêmes moyens, mais à voix basse, qu'il ne pouvait se dispenser d'uliicher à rinsta^'.t même le mariage des aimables jeune; gens. On ne refuse rien à un homme pressant et qui parle d'une tenture neuve pour la salle du conseil communal; les deux noms furent joints sous le petit châssis treill.':gé.
M. Botte eût donné ce qu'on eût voulu pour que le mariage se fît Je soir même. Il n'y avait pas d'opposants, il ne pouvait y en avoir; il n'y avait donc nul inconvérirnt à antidater l'alïiche, et ptul-iître, à force d arguraents, le greffier se fùt-il laissé convaincre; mais M. Bolle rijeta sans balancer une idée si opposée a ses principes et à la conduite de sa vie entière. Il se consola du relard auquel il fallait se soumettre en pensant que les embellissements du château amuseraient son impatience.
Le factotum du notaire est de retour; l'officier a braqué ses lunettes; les jeunes gens, l'oncle, le curé, EJmond, sont assis autour de lui. Quelques vieillards s'étaient éloignés par discrétion; M. Boite les rappela, parce qu'il ne faisiit rien, disait-il, qu'il ne piit faire à la face de l'univers. Le curé lui observa doucement qu'il y avait péché d'orgueil dans cette assertion. — Allons, allons, pasteur, on peut en absoudre les honnêtes gens : tant d'autres ont de l'orgueil que rien ne justifie. Procédons.
— Je donne dès ce moment à mon neveu mes herbages de Normandie : ils rapportent trente mille francs. Je l'institue mon ligataire unique, universel... — Ah I mon oncle, que de bienfaits! — Rends-la heureuse, Charles, et tu ne me devras rien. Je reconnais que mademoiselle m'a remis une somme de cent mille écus... — Je ns consentiiai pas, monsieur... — Vous ne consentirez pas, mademoiselle!... Faites l'amour, et ne vouimêlez jias d'ulTiires. vous n'y enti-nJez nen, — Mais, monsieur, tout le monde sait que je n'ai que celte petite terre... — Et comme elle n'est pas snflisjnle, il me plaît d'y ajouter cent mille écus. — Mais... — Vous m'i xoéiez. Que vous rrslerait-il si vous perUiiz voire mari? Un douaire chélif. — Ah, monsieur! quel malheur vous prévoyez \hl — Il est pos ible, mademoiselle. — Et croyez-vous que j'y survive? — Oui, oui, vous y survivnz, et j'entends que la veuve de mon neveu vive dans l'opulence. — Eiitin , monsieur... — Enfin, mademoiselle, voulez-vous vous marier ou non? Je vous déclare que vous ne vous marierez qu'aux condiiions que je vous impose. Ecrivez, notaire, écrivez donc. Je reconnais que mademoiselle m'a remis une somme de cent mille écus, et jy joins un douaire de du mille francs.
Je m'oblige à payer dans l'année à Edmond, et de mes propres deniers, une somme de vingt mille francs que lui doit im-.dinio.selle d'Arancey, et je lui assure sur tous mes biens, une pension vingerede quinze cents francs... Oh! je vous en prie, inoi.sieiir Edmond, ne venez pas me casser la têle de vos observations ni de vos remerciments; les cho>es seront ainsi, car telle est ma volonté, .l'ai tout dit, monsieur le tibellion; arraugtz-moi cela dans votre style b rbare. Vous, jeune» gens, cinbrasiez-moi, et allez danser; on vous appellera, pour là signature.
Ils sont doux les baisers de l'amitié et de la reconnaissance ! Aussi H. Botte disait : — Qu'ai-je fait pour vous qui vaille ces tendres ca—
M. BOTTE
relies ? On est trop heureux, me» «ofants, d'avoir de l'argent i placer ainsi. Vous l'éprouverti un jour, or je vous l.iis^r.i du snpeillu.
L'acte etjil tcrmiuiS sl|jue, el on se livr.iil s.ii.s ri'Siive a fis niées de bonluiir iiu'.iucun nuii;;e m- pi)iuail phis troiil.U r, lorsqu'une licrlioe parut; suivie de quatre roui(;ons très-|ies>uiuieiil cli<ir|jes. — Cist lloreau! s'écri.i iM. liolte. l'arlileu ! je ne l'atlend.iis pas sitôt; c'est la première fuis de sa vie «piil a fait diligence.
llureau desctnd, et présente un tapi!,sier et un peintre. Les liomines se jugent assel couiuiuiicnicnt au slniple coup d'u'il. Ceui-ci , truiiipés par le costume, prennent .M. Hotte tout au plus pour rbouiine d alVaiie» de celui qui doit les empluyer, et le traitent en conséquence. 1 e dur oncle n'est pas fier, mais il n'est pas endurant, et il y a loi>f;teijips quil n'a trouvé l'occasion de gronder. — Apprenn., leur dit il, que celui ijui jnge l'hoiume par son liabit est un sol, et je vous le prouve, puisque sous cette mascarade vous voyez M. Hutte en personne. Ici tes messieurs font de profondrs révérencis. .Appriniz encore qui' celui qui mesure sis égards sur la fortune de Ibomine h qui il p.irle n'est que le plat valet des circonstances. C'est le défaut de la canaille, et je vois que vous n'êtes pas au-dessus de votre état. AlUz travailler : pieste^sc et iDtell'i;ence, voilà ce que je vous demande, et non des révérences, auiquelles je ne suis pas plus sensilde qu'a votre début beaucoup trop familier.
Ces deuj hommes se retirèrent en balbutiant des eicuses, et furent rendre à leurs garcous, juches sur les chariots, la mortification qu'ils Tenaient de recevoir.
— Lh bien! monsieur, dit le cher oncle au neveu, faut-il que je conduise ces fourgons au cbàleiru ? — lié ! dit lloreau, vous voyez qu'il attend vos ordrts. — Eh bien ! je les doiine : allez , monsieur, allez
faire ranger vos meubles comme vous l'entendrez Ah ! un mot.
^ oubliez pas de faire garnir la partit- destinée au curé et » Kdmo.id, et l'aile que je me suis réservée. — C'est par là que je commencerai, mon cher oncle. — A la bonne heure. C'est vous, monsieur, qui dirigerez lis travaux des peintres. Vous .ivez l'imagination riche et brillante ; stTvez-vous en, < t soiuenez-vous que je veux du beau, du trèsbeau Comment, mademoiselle , vous ne l'accompagnez pas; vous
n'avez déjà p'us lien à vous dire? — Je ne voulais p.!S vous laisser seul, monsieur. — Hé, allez, allez donc, cruelle bile que vous êtes ! ne sais-je pas que l'amour doit remporter sur l'amitié?
Horeau était bien aussi friand que son ami; m;iis dans les circonstmces dilïiciles, il n'éiait pas soutenu comme lui par un caractère énergique, ou par la gloriole de tout supporter sans en paraître aflVclé. lloreau trouva le diner détestable, et le dit tout Inut. M. Bjtie, qui craignait qu'on ne 1 entendit, cria plus haut encore qtic leurs grandspères à tous deux ne faisaient pas meilleure chère, et que leurs grandspères les valaient bien. — Mais, mon cher Hotte, nos gr.in^ls-pèies étaient habitués à cette vie-là. — \ ous voyez, monsieur, qu'il est des habitudes qu'il est bon de conserver, et qu'il en est qu'il faut savoir prendre. Buvez, margiz, et soyez sur qu'il n'y a pas de comparaison entre faire un mauvais diner et ne pis diner du tout.
— A propos , mon cher Boite , j'espère que nous ne coucherons pas dans ceUe chambre oii les pucerons... vous vous eu souvenez? — Corbleu ! je ne les oublierai pas plus que la guêpe et le chien de ce matin. — Ah ! j'entends : un nouvel imident a occasionné ce travestissement nouveau. — Oui, et pour mettre fin au chapitre des accidents, nous coucherons au chdteaa. — Ah ! tant mieux ! — Hl.iis nous ne souperons pas. — Ah ! tant pis! — D'abord, parce que nous ne trouverons rien. — Je n'ai pas besoin d'autres raisons. — En ce cas, monsieur, je vous en fjis grâce.
— Encore un verre de vin, Horeau. — Volontiers. — Il est pourtant bien mauvais. — Mais je crois que je m'y accoutume. — (juani je vous disiis, monsieur, que l'homme n'a qu'à vouloir pour être maître de lui. Si vous le vouliez fortement , vous boiriez du vinaigre. — Mais vous m'y anenez par degrés. — Et vous le trouveriez bon. — Oh! c'est une autre affaire. — En voilà une bouteille. — Non, je vous remercie. — Vous en boirez, parbleu! — Je n'en boirai pas. — J'tn boirai avec vous. — Peu miniporte. — Vous voyez que je bois, monsieur, et la difl'érenee d'une bouteille à l'autre est de si peu de chose... Essayez. — Ma foi, vous avez raison, je ne trouve pas de difl'érenee b/en sensible. Mais à quoi ressemblons-nous tous deux, déraisonnant... — >'ous raisonnons, au contraire. — Et buvant alternativement de la
piquette et du vinaigre! — INous faisons un cours de philosophie.
bjh ! — >ous éprouvons que lorsqu'on passe par degrés du bien au mal, ou du mal au bien, on y arrive sans s'en apercevoir; que les chutes inittendues et violentes sont les seules qui puissent afl'ccter, comme les fortunes rapides tournent en un moment les cerveaux faiblement organisés.
— Ah çSi 1 Horeau, j'ai pourtant envie de voir ces meubles... — C'est
assez naturel. — Puisque je paye, n'est-ce pas? C'est du beau? Du
superbe. — La petite mérite tout cela : c'est un ange, mon ami. J'ai en la faiblesse de le lui dire dans un de ces moments d'tffusion dont, malgré ma brusquerie, je ne suis pas toujours maître. Je ne la louerai plus , parce que la louange embarrasse toujours celui qui la mérite, et rend les autres imperlinmls. — Et voila, mon ami, pourquoi je ne vous loue jamais. — Et de quoi me loueri z-vous , s'il vous p!ail ■:* .\la conduite n'a rien que de très - simple. Mademoiselle d'Aranci-y est
digne de» hommages de tous les hommes , el en la donnant à mon neveu, je ne l.iis rien que pour lui. Allons voir les meubles.
En entrant d..iis la cour ilu cliàleaii , le» diiix auiis trouvèrent le* fourgons déi li.irgés, les g irions occupés a rangi r, el t hir:«» diiiiiLint se» ordres. — (^)iresl-i;e que c'est, q l'rst ce que c'est , du M. Itolle, que ces giieiiilli-s lii ? l'as un lit, pas un meuble éloIVé; point ,lt J.,nias pas une riche tenture, p<s un tour de glace doré. De l'acajuu, ili-s l sius de crins, et des tas de rideaux de toile de coton, oriié>, Uc iiukér.ibiet f.'iifriluLhes de couleur. Monsieur lloreau , vous avez tièb-iiMl fjit ma commission. — Mais, mon ami, tout ctli est dans le genre gnc. romiin. — Ma nièce n'est ni (jrrc(|ue ni Itoniaine, el ele ne te servira de rii n de tout cela. C'est tout au plus bon pour nous , pour le curé, pour Elinoiid; mais ma nièce, veiitnbleu, ma nièce! ... N'i-nez ici, maiire tapi^sler : demain, au point du jour, vous partirrz pour Piria.
— Oui, monsieur — Vous emploierez cent ouvriers, s'il le faut; mais je veux pour ma nièce un lit a eranil dais, dont les quatre coins seront surmontés d'un panache des plus liellis plumes. — Oui, monsieur. — Je veux ce dais doublé en satin blanc, du satin à un louis l'aune, s'il y en a. — Oui , monsieur. — Je veux au milieu du ciel un amour brodé couronnant la veitu, et je veux que ci t amour n'ait pis de bandeau, parce que , qinnd on aime mademoiselle d .\r.incey, on voit clair, et très-clair. — Oui, monsieur. — Je veux les rideaux iiitérii-urs du niênie s:itin : je les veux ornés d'emblèmes ingéniiui , que vous ferez composer par ces gens dont le métier est d avoir de l'esprit pour de l'argent. — Oui , monsieur. — le veux de doubles rideaux de velours gris de lin : c'est la coiiliur de la constance, et mou fripon de nevtu ne se couchera jamais sans se rappeler ce qu'il aura promis à sa femme. Je veux sur ces rideaux extérieurs un riche cordon en perles fines, et sur les borJs une broderie en or, terminée pir une frmge en cordelières, de six pouces de haut. Je veux l'ameublement pareil... — Mais, mon ami, cela ne se peut pas. — Je veux que cela se puisse. — Cela coulera quarante mille francs. — C'est égal. Obi-issi z, maitre tapissier. Des rileaux de coton, des rideauv de colon à ma nièce ! corbleu !
— A vous, luoiisieiir le peintre en lambris : que les serrures, les boutons, les gonds, les fiches, les sculptures, les moulurts, soient en or superfin, et que tous les marquis du monde chrétien apprennent que, qumd ils ne peuvent marier leurs filles , nous les manoi.s, nous autres marchands, et convenablement lorsqu'elles le méritent.
— Du train dont vous y allez, mon cher Butte , je dois m'attendre à d'autres reproches. — Oh ! je vous en ferai, sans doute. — Mais comme je n'avais pas d'ordre... — i\e s1^c^-vous pas, monsieur lloreau , que jamais je ne désaioue mes amis ? Voilà d'aburd un re|>rochr grave que vous méritez. Voyons ceux que j'ai encore à vous faire ? — V ous savez que les diammts ont repris. — ISon, je ne le savais pas. — Des diaraauts, morbleu, des diamants, un boisseau de diamants I... Et son trousseau, sou trous eau... Kous n'y avons pensé ni l'un ni l'autre, et on ne se marie jamais sans trousseau. Je suis excusab'e, moi, j et,is tout au plaisir de la voir : imis vous, homme froid et réfléchi? — Moi, j'étais tout à ra< s meubles. — Et ils sont beaux, je vous en fais mon com|jliment. Drmain, je pars pour Paiis avec elle ; nous courons les plus riches boutiques ensemble, et je la charge d'ornements. Elle n'en sera pas plus jolie; mais elle saura combien je l'aime.
— Hé ! 011 est-elle donc, cette demoiselle, dont tout le monde s'occupe, et qui promène peut-êlre ses douces rêveries dans son jardin ? Vous avez très-mauvaise grâce, monsieur mon neveu, de rire q>ian<l je vous interroge. Où est mademoiselle d'Aranrey ? — Mais, mon cher oncle, je n'ai pas le droit encore de lui demanJer compte de ses actions. — Aussi n'est ce pas là ce que je demanle, monsieur; mais on peut, j» crois, savoir oii elle est. — 'Vous voulez le suoir, mon cher oncle? — Oui, monsieur, je veux le savoir. — Vous ne vous fâcherez pas? — Je ne me tâcherai pas. — Eh bien ! je vous le dirai dans une heure. — Voiii du nouveau, par exemple : des secrets pour moi, pour ton oncle ! — N'attachez pas trop d importauce à celui-ci, il n'en vaut pas 11 peine. — Quel est ce .garçon q li entre là, chargé d'une hotle?
— Oh ! le maladroit ! Hélas! mon oncle, j'ai bien peur qie vous ne sachiez tout avant le temps. — Voyons, voyons ce qu il porte. Horeau, faisons l'inventaire de la hotte. Des per.lrix.... un levrcau.... du pain blanc... — Et du bordeaux , du bordeaux, mon cher Botte! — Voilà le mystère, mon oncîe. \'ous avez mal diné ; ma Sophie s'en est aperçue, et elle a envoyé au bourg voisin. — Morbleu ! il n'y a q l'cllc capable de ces attentions-là. Charles m'aime , je le crois ; eh bien ! it m'eût présenté la moitié d'un piin bis, et il eût avalé l'autre. Oii estelle ? finissons. — Puisque vous s ivcz um: p irtie du si-cret , je ne crois pas bien nécessaire de vous faire attendre l'autre. Venez par ici, mon cher oncle.
Charles conduit M. Boite par le jardin. Le neveu marche sur la pointe du pied, et le cher oncle reticut son haltine. Hs approchent da vitr.:!ge d'une cuisine souterraine; .M. Boite allonge son cou gros et court, et il voit mademoiselle d'Arancty donnant sis ordres aux deux servantes du père Edmond. Les fourneaux sont allumés ; la main bîanch'lte assaisonne les petits pois, p'épire une crème, charge une corbeills des plus beaux fiuils. Son mot. f égaie sou trav.iil , et sa g.iieté rend le travail facile aux antres — (.'h.irmatite , chdrnidnie ! crie M. Botte, ventre à terre, et la tête pissée par le soupirail. M ,d moîstlle d'Arancey lève les yeux, pousic un cri, jette les caiscrori» 1
!M. BOTTE
l'autre extrémité de la cuisine, et vide une j^itle d'eau sur le cliarbon ealLinimé. Ci si que M. Hotte, en se livrant a son enlliousiasnie, s'avançait toujours davantage , et fi'il inévitablement tombé le nez dans les casseroles, si son neveu ne l'eut retenu pir les jambes — Tout cela est fort bien, dit M. lloreau, mais il ne f.iilail yi.is jeter les légumes et éteindre le feu. — Il fallait que je me brûlasse, n'est-ce pas? — 11 ne fallait p.is vous y eiposer. — Voilà le souper remis a minuit, et je n'ai pas diné. — INe te f.tche pas, lloreau, nous allons tous mettre la main il la pâte , et nous ne souperons pas une demi-heure plus tard. Ala niice , je n'ai pour èlre en costume que mon liabit i ôter : j'ai le bonnet, la veste et la culotte blanche. Allons, Cliarits. lloreau, qu'on melle habit li.is, et qu on prenne le fui tablier, l'.t Sophie caressait son oncle en lui pris(nl..nt l.i serviette et le grand couteau, et elle riait de la maladresse de l'ami lloreau, et, en allant et venant, elle se laissait dérober un baisrr, vous savez par qui, et elle envoyait son petit pourvoyeur chercher Edmond et le curé, et elle courait prendre du linge blanc à la ferme, et elle mettait le couvert avec son Charles, et elle redescendait à la cuisine, et elle grondait le cher oncle, qui laissait brûler sa crime, et elle stimulait le lltginatique lloreau, et il était minuit en elTet, que le souper n'était pas prêt, et que personne n'avait pensé qu'il est possible de s'ennuyer quelquefois.
Histoire du chien de oergcr ei de la culotte de M. Butle.
On le mangea, ce souper, comme ou l'avait apprêté : un aimable désordre, la saillie piquante, un grain de folie, l'amitié et l'amour, tout se reunit en faveur de la petite société ; £dmond oublia même ua moment l'absince de son fils.
Les plaisirs ou les querelles du jour ne faisaient jamais oublier le lendemain à M. botte. Avant qu'où se séparât, il décida , dans sa sagesse, que tout le monde se lèverait au point du jour; que lui, mademoiselle d'Arancey , Charles et Edmond monteraient dans la berline, et Horeau et le curé dans sa ch.iise de poste.
Le vieillard et le pasteur n'avaient, disaient-ils , nulle envie d'aller k Paris ; l'un ne pouvait quitter ses ouailles , l'autre était plus nécessaire à la terme que jamais. Cependant tout s'arrangeait avec M. Uotte, et il ferma la bouche aui deux opposants par des raisons solides ou du moins spécieuses. — A oos ne négligez pas votre troupeau, mon cher curé, en vous occupant de lui ; et piendre vos arrangements avec mon arcuitecle, c'est travailler à la vigne du Seigneur. — Mais , monsieur,
il y a ici des ouvriers — Qui ne coniiaisseut pas Vignole, qui ne
distinguent pas l'ordre coiintliit n de l'ordre toscan, et qui mellraieut deui mois a ne rien f.iire qui vaille. Il faut que votre église soil restaurée et embellie pour le jour du mariage. \ou3, monsieur Edmond, vous viendrez avec nous , parce que mademoiselle n'est pas eniore la femme de mon neveu, et que, jusqut-U, elle ne doit voyager que sous les yeux de son père adoptif ; vous viendrez à Pans, parte que vous avez besoin de vous disiiper, vous y viendrez, parce ([ue je le veux, et si vous refusez de uioiiter en voiture, on vous y portera.
Edmond, n'ayant rien a répondre a ce (tenre d'iuvitation, prit son cli*iM;auct son bàlon ; le cher oncle, l'ami Horeau, Charles et le cuvé,
se couchèrent dans d'excellents lits; l'aimable fille accompagna le vieillard <k la ferme , se retira dans celte modeste chambre qu'elle allait quitter pour toujours, et elle s'endormit doucement, bercée par la main du bonheur.
Avant le jour, le cher oncle était debout. Il s'était habillé, tant bien que mal, aux dépens de la vache de Horeau ; il avait éveillé son neveu, sa nièce, son ami, Edmond, le curé, cochera, laquais, valets de charrue, servantes : au bruit qu'il faisait, il eût réveillé tout le village, si la ferme n'en eût été à cinq cents pas. A quatre heures, il avait tout réglé avec le maitre garçon, pour le temps oii le bon père serait absent ; il avait fait mettre les chevaux, et il criait contre les jeunes gens, qui ne finissaient pas leur toilette; contre Horeau, qui ne pouvait ouvrir les yeux; contre le curé, qui disait son bréviaire; contre les servantes, qui ne finissaient pas d'apprêter le déjeuner.
Il se tut en déjeunant; il recommença à crier dès qu'il eut fini de manger; il cria jusqu'à ce que tout son monde fût monté en voiture, et qu'il fût bien sûr qu'Edmond, entraîné au grand trot de quatre chevaux, ne lui écha|iperait pas.
Ou se figurerait aisément la joie douce qui pénétrait le cœur de Sophie. Elle était avec un amant qui allait être le plus tendre comme le plus chéri des époux; rien ne pouvait traverser ni suspendre leur bonheur; elle était dans une excellente voiture, qui serait désormais à sa disposition ; elle allait descendre à Paris dans un hôtel superbe qui appartenait au cher oncle, et qui lui appartiendrait un jour. Une chaumière et l'amour, disent les amants qui n'ont pas mieux ; mais l'amour s'accorde aussi fort bien avec l'opulence, et un époux charmant n'en parait pas moins aimable pour avoir fait la fortune de sa femme.
Ces réflesions n'échapaient pas à la charmante fille. Elle voyait dans Charles son amant et son bienfaiteur , et sa figure était rayonnante. Son grand œil, qu'elle croyait bien caché sous son petit chapeau de paille, négligemment noué sous le menton, son grand œil rencontrait de ti nipj en- temps celui du fortuné jeune homme , et ils se communiquaient une nouvelle chaleur, une nouvelle âme; elle rougissait alors, et se toiirnait vers M. Boite pourse remellre un peu. M. Botte paraissait ne rien voir, ne perdait rien, jouissait de tout, et, pendant une roule de cinq à six heures, il ne gronda personne, pas même son cocher, qui , surpris d'un calme auquel il n'était pas fait, lui demanda plusieurs fois s'il n'était pas incommodé.
Dès qu'on fut descendu à l'hôtel, le cher oncle assigna à chacun son appartement, attacha spécialement à chacun deux domestiques, donna à m.idemoiselle d'Arancey deux femmes jeunes et jolies, enjoignit à ses gens d'obéir au moindre signal, et à ses hôtes de demander ce qu'ils voudraient, à peine de manquer de tout, parce qu'il n'avait, disait-il , ni le secret de deviner leurs besoins , ni le temps de s'occuper d'eux. Il parla un moment à son homme de confiance, et monta avec mademoiselle d'Arancey dans une voiture coupée.
La jeune personne n'avait vu Paris qu'à un âge oii l'on n'observe rien, et tout lui paraissait neuf et étonnant. M. Botte s'amusait de ses surprises continuelles, et à chaque inslanl il en variait les objets. Il faisait prendre un détour pour passer tantôt devant un monument, tantôt devant un autre ; il en indiquait l'auteur et la destination à sa nièce, avec une attention et une exactitude qui prouvaient qu'il n'était pas tout à fait dépourvu de politesse, et surtout qu'il aimait sa Sophie de tout son cœur.
Comme il tenait beaucoup au plaisir de la table, et que le temps de sa course était limité, on passait rapidement devant les édifices qu'on aurait le temps de voir en dit lil ; mais on arrêtait chez une marchande de modes; on courait de là chez le marchand de dentelles, de toiles de toute espèce, de soieries, de rubans, de parfums. On examinait la boutique du bijoutier, l'étonnement de mademoiselle d'Arancey allait toujours croissant, et partout, au nom de M. Hotte, dix garçons s'empressaient d'étaler ce qu'ils avaient de plus élégant et de plus riche. Le cher oncle observait la nièce ; il indiquait de la main ce qui paraissait la frapper davantige , et ne disait qu'un mot au marchand : à Vhôlel ; et sans écouler ni les remerciments ni les observations de l'aimable fille sur la quantité et le pin de ses cadeaux, il la remettait dans sa calèche, et courait avec elle à l'autre extrémité de Paris.
Cette première course fut pour Sophie un rêve , un enchantement continuel. Elle grondait son oucle de sa prodigalité; mais elle grondait en souriant : elle était femme. Elle n'avait pas l'adresse de cacher le plaisir qu'elle éprouvait : elle était femme, mais elle sortait des mains de la nature.
Ce fui bien autre chose lorsqu'elle rentra à l'hôtel. Elle était dans son ap|>arlenienl comme la colombe en sortant de l'arche : elle ne savait ou mettre le pied. Le parquet était couvert de ballots de toile; les fauteuils, les ottomanes, étaient chargés d'élofles; les consoles, de dentelle»; la toilette, de bijoux ; les tiroirs d'un secrétaire sont garnis d'or: h pauvre enf<nt ne sait ùii elle tu est; elle ne trouve pas un mot: Charles embrasse son oucle.
Edmond ne croit pus qu'on ait jamais vu rien de tel, même dans le palais ibi roi Salomou. Le curé observe avec douceur que le prix de ces brillantes bagaltlles assurerait l'existence de dix familles. — Vous ne savez ce que vous dites, curé: ne fais-je pas vivre les marchands à qui j'achète, et ces marchands ne nourrissent-ils point l'ouvrier laborieux et iutelliijeiil ' Apprenez, mousieur le prédicateur, que le su-
M. BOTTE
perOu de l'homme riche doit èlre jeli Juns U socitlé , uoo au busard , mais de manière à arriver, piir mille i aiiam divers, jusque d..in le (j.iltlas de l'indigent, (le p.iuvre, iniiifrliiient ri imliécile. s'iMéve loujou.i contre le Une (|ui lébiouil, et il ne r< lliiliit pas i|iie le luie seul le nourrit, ne lit il que dts petits eouliam de dtui sous... Oui, curé, des coutcaui de deuv sous, l-cs vrn<lr;iil il .m roulirr. si le roiilitr n'était eniplojé par le fabrii\.nl, et le l.iliricjiit eiiiploirr.nt-il le roiilier, le ttiiituiier, le tisserand, la l'ilruse.si nos gian.les villes ne consmii niaient Us produits de nos niaiiuraclures ? (Jue ferait mou iiiarcliaud de petits eoulc.iui , et vous et moi , si nous avions chacun un arpent de terre? Il faudrait bien que chicun cultivât le sien, et alors nous lurioui , à la Ncrilé , des pommes de terre, des choux et des carottes,
Horeau buvait des carafes d'eau sucrée , parce qu'il avait le hoquet. L'archilei'te Iraiail ipielques dessins d'aprt's les instrueliooi qu'il avait rerues du curé.
M. Itutte , après avoir dit soiiiuiairenient aux ouvriers et au coilTeur : — Je P'iye cumptint. ipie tout soit bien ; M. Itiille u'avait plus rien à dire; M llolle s'ennuyait, et de toutes les maUiliis qui asMé^ent le»pèce liuniaine , il n'en connaissait pas de plus crurlle que l'ennui. I.e curé seul était libre , et, sans mauvaise intention , uiiiipieiuent entraîné par la force de l'Iiabitude, ce fut à lui <pie M. Hotte clieiclii iiuerrlle il'une m.iniere di tournée. — Kli bien 1 pasteur, vous avei dit votre bréviaire du malin? — C)ui , monsieur. — Il n est pas encore l'heure (ie dire celui du soir? — ^on, monsieur. — Vous avei de l'esprit. — Ah ! monsieur! — Du bon sens , qui vaut inieui encore. — Ah ! monsieur ! — Je vous dis, monsieur, que vous avei de l'un et de l'autre. "Votre conversation me plaît. — \ ous êtes trop poli. — Je ne le suis point du tout; unis causons, puisque vous n'avez rien k faire.
— Je me propose de faire voir le monde ii uia nièce. — Et vous aurez raison. — Je choisirai ses amis. — C'est le point important. — Ses amis deviendront ceui de son mari. — Sans doute. — Comme il aime passionnément sa Sophie, il ne la quittera point, et aiovi il ne verra que dlionnètes yens. — A merveille. — Ouaiid il cessera d'être l'amant de sa feuinie, ce qui n'arrivera que trop lot... — Vous connaissez le cœur humain. — il aura contracté l'habitude des bonnes choses, et il ne s'en détachera plus. — Supérieurimcul pensé. — (Ji.e diable, monsieur, croyez vous que je restaure votre église cl que je remeuble voire sacristie pour (pie vous soyez toujours de mon avis? — Que puis je faire de mieux , quand vous avez évilemmenl raison ? — Mais j'ai peiil-ètre tort , monsieur, et vous me llaltez. — Je ne flatte personne. — Moi, monsieur, j'aime la contradiction. — A quoi sertelle? — C'est du choc des opinions que jaillit la lumière. — Mais quand je suis de votre avis... — Il faut avoir le voire. — Je pense absolument comme vous. — Vous avez tort. — ISous avons tort tous deux. — Oh! que non. — A quoi mène la fréquentation du inonde? A la dissipation, à l'oubli de ses devoirs. — A quoi mène la vertu même quand elle est poussée à l'excès? A la misanthropie, à l'orgueil , à un endurcissement qu'on a trop souvent admirés. — Monsieur va attaquer les Pères du désert. — A quoi ont-ils servi? — Ce sont des saints. — Je n'en sais rien. — Que faut-il donc, selon vous, pour l'être ?
— ArriSlezl arrêtez I dit Sophie, n'outragez pas mon père I
mais pas un pot pour les faire cuire; nous irions sans bas , sans souliers, sans culottes, et cela serait beau, n'est-ce pas ? Tenez , pasteur, votre Evangile vante singulièrement la pauvreté; mais je soupçonne fort que ceux qui l'ont écrit aimaient beaucoup il rttevoir et à ne rien faire; cette méthode est commode, mais ce n'est pas celle qui fait fleurir les empires. — Je ne dis pas, monsieur, qu'il faille élouller I industrie, favoriser la paresse. — Que diable dites-vous donc? Il faudra de l'argent aussi pour restaurer votre église; et vous n'en parlez pas, parce que vous aimez que votre église soit parée. Eh bien ! j'aime que ma nièce le soit aussi. Je vous passe la chape brodée, passez-moi les girandoles.
— Allons , à table. Monsieur est mon architecte ; placez-vous près de lui. et arrangez-vous insemblc.
M. Botte aurait fait voir le soir mime tous les spectacles de Paris à son intéressante Sophie, si le reste de la journée n'avait été consacré i quelque chose qui ne pouv~.iit se remettre, la tenue d'un grand conseil entre la couturière, le coilïeur, la marchm'le de modes, et autres personnages essentiels. Sophie était assez iiulilïérenle à leurs graves discussions, pirce que la femme la plus modiste sait toujours un peu qu'elle est jolie, et qu'elle n'ignore pas que, quelque peine qu'on se . donne pour débgurer la nature, un visage charm mt, des doigis eflilés, un bras arrondi, un bas de jambe délié , produisent toujours leur effet. Cependant, semblable à ces rois qui ne président leur conseil que pour la forme, elle causait avec l'ami Charles, mais elle avait la voix prépondérante; elle avait à décider lorsque les avis étaient partagés; il fallait qu'elle prononçât si telle coilTure allait avec telle robe, et tel bonnet avec lel'e co.fi'ure. Semblable encore aux rois, elle donnait son avis sur des cho^es auiqnelles elle n'entendait rien du tout, et elle opposait à l'ennui que lui donnait son consc I une palieîice, une douceu.' inaltérables. I.a (liU'érrnce essei.tielle qu'il y avait d'i Ile aux rois, c'est qu'elle se permetiall ijuelquefois de sourire à l'importance que le conseil mettait a des fadaises. ■
Le père Edmond, qui avait bien diné , digérait dans un grand fauteuil , les mains croisées sur son ventre. Je ne sais à quoi il pensait, je ne tais s'il le savait lui-même.
Guillaume, dans un costume élégant, avait pris le nom de Mac-Haboa et se faisait passer pour Irlandais.
— Etre bon citoyen, bon époux, bon père , bon ami; aider le» hum.iins , compatir à leurs faiblesses, les en guérir par la force de l'cicmple. — L'Eglise ne reconnail pas ces saints-là. — L'Eglise a tort.
— Voila un blasphème. — IN'on , c'e»t une vérité. —Vous n'admettez pas , monsieur, qu'il y ait du méfite à jeûner. — ^on , snrlout quand on a bon appétit. — A renouer aux femmes? — Non , lorsqu'on en sent le bes.iiii. — A se dépnuill.r de ses richrss. s? — iNou, lorsqu'on eu fait un bon usige. — El le chameau, qui doit passer par le iruu de l'aiguille? — Expression parabolique. — Obi parbleu, en forçant
»1. BOTTE
le texte, vous vous tirerez toujours d'aAaire. — Mais c'est assez souvent le parti qii il fjut |>reiitlre. — C'e.st-ii-(liie que, quiid liS lumierfs divins in.ini|iii'nt , vous vous stTvci des \oirrs! — Aiinenei vous uiieut qiirjf me servisse de celles de mon voisin ? — M.iis les censures de la cour de Home... — Je les le^|)ecte qii.tnd ellis s'.iccordi'iit avec la raison, el quelles tendent surloul à rendre l'Iiomnie meilleur. — Voil» monsieur qui s'érige en jujje du chc f suprême de l K^lise. — Je ne juge persoDiie ; mais ma conscienre est la seule règle de mes actions. — Monsieur le cuié, vous èles sch'smjtiqiie. — i\on, monsieur.
— Je vous soutiens que vous l'èies. — Vous vous lroni|ie7., monsieur.
— Kt je vous le piouve. — Je vous en dcfie. — Vous ne croyez pas à l'ic fiiliibilué du pape. — Croyez-vous que le p.ipe lui-même y croie beaucoup? — i'I.iisaiter n'est pis repondre, monsieur. Vous êtes schismatique , et schismatique avère. — Qu'est-ce qu un scliismatique, monsieur? — .Ma foi, c'est. .. c'est un prêtre... — C'est un bommequi .se si'p.ire de 1 1 communion rom line , el je communie tons les jours. — Sans ritn croire peut-être. — Vous ne réllécliissez pas, monsieur, qu lin piêlre qui eierce son ministère sans être persuadé est un fripon.
— Pardon , pardon , curé; pirlons d'autre chose. — Qu'on peut distinguer Its iiitéièisel les pussions de la cour de Rome du doijaie, et
— l'arloiis d'autre chose, vous dis-je. — Et que deux pipes, par eiimple, qui s'anathenutisent mutuellement, loin d'èlre inl'aillibies , ne coiiiiaissi nt pas même les bienséances de leur état. — Hé, brisons 1^, monsieur. — Que três-faillible aussi par votre nature, vous 1 êtes p'us souvent qu'un autre, pirce que vous vous li.isstz aller à votre pétulance el au plaisir île contredire. — Palsembleu , monsieur!... — 11 faut beaucoup. ni:.is beaucoup d'esprit , monsieur, pour contredire sans cesse, et ne .se donner jamais île ridicule. — Oli ! fiuissiz, finissez donc. Si je vous ai dit une impertinence sans y penser, vous venez de me tancer avec rrflevion, el vous êtes, je cois, le seul homme au monde à qui je puisse le pardonner. — Uonncz-moi li main, curé.... Il me la donne, en vérité. Un homme d'£glise Sans rancune! c'est beau , niïis c'est rare.
— Ah rà ! pasteur, viendrez- vous demain à l'Opéra avec nous? — Qu'y donne- t-on! — (Kdijie a Culorie. — J'irai, monsieur. — Vous viendrez à l'Opéra! — J'irai voir OEdipc à Culone : c'est un chefd'œuvre, et la mor.ile en est sublime. — L'auteur n'»sl pourtant pas de l'Institut. — Piron n'était pas de l'Académie. — Et d'oii connaissez-vous cet opéra ? — Je l'ai vu vingt fois. — En vérité? — J ai vu le .)] isanthroije . Zaïre, Lucile , et tous les ouvrages où la vertu est mise en action d'une manière aimable. J'ai même recommandé la fiéquenlaliou de ce genre de spectarlc à ceu\ qui ne s'accommodent pas d'un sermon sec et dilfus. Il fai t des aliments pour tous les estomacs.
— Savti-^ous, curé , que vous avez ui.e ma.-ière à vous d'être chrétien? — Je vous avoue, monsieur, que je n'en ai pas encore rencontré deux qui le fussent absolument de la même façon. — Cela ne prouve pas en faveur de la religion. — Cela ne prouve que contre ceux qui la d> shonorent.
— Tt nez , croyez-moi, curé, c'est assez ergoter; cela fitisue; allons fiire une partie de billard. — J'y joue fort mal. — Tant mieux : je serai plus heureux au jeu qu'en arguments.
La vérité esl que le curé y jouait assez bien ; mais M. Botte aimait à gagner, lors même qu'il na jouait rien , el le pasteur ne voulut pas le battre de toules les manières.
Vom prévoyez bien que lei ouvrières s'adjoignirent tout ce qu'elles purent trouver de biles adoitts tt désCDU'.rées ; qu'elles passèrent gaiement une n lit qui leur fui pa\ée très-cher, et que Sojihie eut a son lever un désliabilié du uialiu de la dernière élégance , et dans lequel M. Holte la Iro iva chirmautc. E le eut à miii l'artiste en cheveux, qui la tint jusqu'à qu itre heures. A quatre heures, la marchande de moJes entra. A qu .Ire heur, s et demie, M. Bolle se donna le plais r de pibser lui même les grandoles aux plus jolies petites oreilles, et à cinq mademoiselle d .\r.ncey, excédée de tant de soins el de bontés, put enfin se mell.e à table. Les girandoles la tiraill,;ieiit horriblennnl. Elle y cùl renoncé a 1 instant , si le cher oncle n'eùl senti sa vanité caressée , tt n'eùl formellemml déclaré qu'il eiitend.iit que sa nièce éclip.sàl le soir tou<es les femmes à l'Opéra. Sophie apprit qu'il faut savoir souffrir pour plaire aux autres, lors même qu'où est assez bien pour se passer d'otneiueiits.
On ne doit pas rester longtemps ii table lorsqu'on a encore la grande toili lie à faire, el qu'on va paraître en publii; pour la première fois, r^'ophc I c se douliii pis qu'elle diit être remaniuée; elle était loin de penser surtout que .^1. Holte pùl se faire un Irinniphe de l'admiratioa qu'elle cicilerail. Elle dinail ausîi tranquillement que le permelliient s-s girandides, lorsque le cher onrie sonna. Deux femmes de chambre in trèrent el semp irèrent de Sophie. Tout cela n'était pas de son goùl ; mail ^1. Hollc la supplia de permettre que l'art fil valoir la nature, et I H e te laissa enlever.
Elle rentra radieuse comme Psyché parée de la main des grâces. Tout le monde se récria , et de bien bonne foi : il n'y avait pas de femmes. Sophie eût été aus«i Irés-rontenle d't Ile-même, suis la gêne presque insupportable que lui causaient toutes les belles choses dont on l'avuil ( b.ifgee.
On partit pour l'Opéra , et le curé monta en voilure avec les autres. Un murmure général d'approbation s'éleva quand la charmante fille
parut sur le devant de la loge, où iW. l',o(te la plaça tout exprès. Le cher oncle se fiollait les mains, fra]ip:iil du pied, se caressait le menton ; c'était sa manière favorite quand il éprouvait un plaisir e^lraordin.iire. Cliailis se disait à lui-iiiênie : Tous les hommes l'admirent, tous les hommes voudraient lui plaire, et son cœur est à moi. Sophie regardait Charles, et ses yeux lui disaient : Je ne suis belle que pour toi.
Aniigone lui arracha des larmes; OEdIpe en fit verser au curé; M. IJotte et Charles ne voyaient que Sophie; le bon père Edmond, étonné, étourdi, n'avait pas même soupennné qu'il ejislâl rien d'aussi magnifique. Il avait entendu parler de l'tjpéra, comme les fidèles du paradis : il n'en avait aucune idée, l'iiissions-nous , quand nous ferons le grand voyage , être aussi agréiblement surpris qu'Edmond ! C'est ce dont je douti! fort , mais ce que je me souhaite, au nom du Père , et du Fils , el du Saint-Esprit, amvn.
Le curé sortit au moment où le ballet alhit commencer. IM. Botte, en leiilianl à 1 hôtel, lui en demanda la raison. — C'est, répondit le curé, que les sujets tirés de la mythologie ne disent rien à l'esprit ni au cœur; que l'ordonnance d'un ballet et lagilité dis danseurs méritent seules quelque alteniion, et q^i'enfin je crois ce genre de spectcle incompaliidc avec l.i gravité de mon élat. — M.iis, pasteur, on danse à notre village; vous le permettez; quelquefois même vous êtes présent. — On n'y danse que pour danser; on n'y cono.iit pas ces airs étudiés , ces développements, ces attitudes, ces grâces , qui ne respirent que la volupté. Quel est le père, le mari, qui voudraient que sa fille, que sa femme, dansissent comme à l'Opéra ? C'est là que tout annonce des passions dans les acteurs; qtie toiil tend à les allumer dans les autres : voilà ce qui esl dangereux , et non la danse eu elle-même, qui n'a rien que d'innocent. — Sans doute, reprit le père Edmond, puisque le saint roi David dansa devant l'arche ; mais je ne crois pas, monsieur le curé, qu'il dansât comme à 1 Opéra.
Si le bon prèire marqua de l'éloignement pour les ballets, il s'étendit avec complaisince sur les beautés i'QEdipe àColune. H en parla en homme nourri de la littéral ire ancienne et moderne; ses observations judicieuses firent l'agrément essentiel du souper, et M. Boite, qui écoutait assez patiemment, parce que l'orateur l'intéressait, ne pouvait cependant s'empêcher de s'écrier de temps en temps : — Que de connaissances dans uu curé de village , tandis que j'ai connu tant d'évêques, et même de cardinaux !... Pasteur, vous élèverez les enfants de mon neveu : me le promettez-vous? C'éliil bien la plus grande marque d'estime qne M. Bolle pût donnera quelqu'un. Mademoiselle d'Arancey rosigissait ; le pasteur promellail, revenait à O.'.dipe, et M. Botte l'inlerrompait encore par la même exclamation, el pour s'assurer qu'en effet il élèverait ses petits-neveux.
t^inq à six jours s'écoulèrent d.ais une suite de plaisirs variés et toujours piquants. Le terme marqué à l'impatience de Charles s'approchait de la manière la plus douce. Sophie , sans cesse auprès de son ami, voyait le temps s'écouler dans le calme de la sécurité. M. liolle jouissait de ses bienfaits ; le curé, de l'état brillant où il retrouverait son église ; Hareau, de la satisfaction générale; Edmond même était heureux, quand le souvenir de son fils ne troublait pas sa joie innocente, et M. Boite remplissait les moments de manière à ce qu'il ne pùl guère y penser que la nuit.
Comme on ne* peut pas toujours parler amour, église , bijoux, toilette , on s'occupait quelquefois d'une chose à laquelle personne ne comprenait rien : c'était le relard du postillon que Charles avait chargé d'amener Guillaume. Il y avait trois jours au moins qu'il devait être de retour, et il était difficile d'expliipier celle absence à Edmond , qui avait de bonnes raisons de la trouver plus longue et plus extraordinaire qu'un autre.
On en parlait un moment; et comme les événements qui nous touchent de plus près sont aussi ceux qui attirent notre attention exclusive, on oubliait le postillon, et on pensait exclusivement au grand jour.
C'était la veille , et dès le matin un tumulte épouvantable régnait dans l'hôlel. Le chef d'office et ses officiers, le chef de cuisine el ses aides , le sommelier, chargeaient de volumineux chariots , comme si on eût eu le lendemain une armée à trailer. Les valets lie chambre bourraient des malles, de manière que M. Bolle pùl changer vingt fois, s'il lui arriviit vingt accidents. Les femmes de chambre farcissaient trente carions des bonnets, des robes, des denlelles de la séduisante future. Un fourgon |iji ticulier devait être chargé de ces jolies choses, et le tout ne pesait pas quarante livres. Les tailleurs essayaient les babils neufs aux laquais, les marmitons encaissaient une batterie de cuisine, les musiciens envoy-tierit leurs iusiruraents , i'arlihcic» précédait dix crocheteurs charges de pols-à-feu, de fusées volantes, de chinlelles ro.iiaiues. Le rez-de-chaussée était encombré, la cour pleine de gens qui allaient el venaient. Un badaud s'arrêtait a la porte, un secoud se coHail au premier, un troisième, un qmlrième se juiguaient aux autres. La rue sempiil comme la cour et les appirlemeiils; c'était pariout un bruit à ne pas s'entendre : Al. Bolle était enchanté.
('haries I lidait auliul qu'il le pouvait dans ses uispasilions ; mais le cher o de ne trouvait bien que ce qu'il or loniiait lui-même, tl Charles n'était pis f.'iehé d'être uu peu grondé : c'était un prétexte pour remonter chez Sophie. Il disait deux mots, baisait une main ou une joue, redes-
M. BOTTE
cendïit pour se faire malmener de nouveau, et remontait encore. H courait s:ins cesse, plein de l'idi'e du lendemain , et ce genre d'idde» est très-propre à iloiiiier du j.irret.
Il se lioiiva à la porle de la rour au moment où un monsieur, monté dans lin joli cabrioltl, prétendait (|ne les curieux de la rne devaient l'ouvrir et lui donner pa5s:i(;c. Les bidiuds, toujours liinlis en m.sse, répondaient tumultuaireniinl qu'ils étaient sur le p.ivé di- la répiildique ; que la faculté d'jvoir un cabriolet ne donnait pas le droit de nuire aux pl.iisirs des citoyens , et <iue monsieur n'avait qu'à prendre nue autre rue. Monsieur qui ne sait pis se ilispnter avec la canaille, allonye un coup de fouet au premier, qui tombe sur le st cond : celui-ci sur le Iroisit'ine ; tous culbutent les uns sur li s autres, tous crient : Au meurtre! à l'a-sassin ! je suis mort ! et personne n'a une égratignure.
Cependant quelques remplaçants, espèce pacifique, comme on sait, se bâtaient lentement de venir savoir de quoi il était question. I.e monsieur, persuadé qu'il faut éviter tant qu'on peut d'avoir affaire aui autorités, lors même qu'on a raison , le monsieur croit reconnaître l'hôlel dont la porle est ouverte. Il tourne court, il entre ; il accroi:Le un fuuri;on à dro.le , un fourgon ï gaucbe ; il met sa roue sur un panier de li(|ueurs des îles; le panier enfonce, les bouteillts cassent, le cabriolet renverse. I.e sommelier crie, Cbarles crie, le monsieur crie, le cher cnc!e crie plus Uiut que tms lis autres ensemble, et Us bons remplaçants restent li la porte , la boucbe ouverte, jiarce qu'il leur est défendu de violer ra>ile des citoyens, et qu ils suivtnt Irès-eiactenient les cons'gues qui leur prescrivtnt de s'arrêter.
iM. Boite f.iit firmer la porte delà rue. I es remplaçants se retirent, les badauds se relèvent, le cbirurgien de l'arrondissement s'éloirnc, sans avoir eu le pUisir de faire son petit procès-verbal, et les gens de l'intérieur se mettent en devoir de retirer le monsieur ilc sa b. île. — C'est ce coquin de Guillaume! dit M. lîotle; c'est Guilluime! dit Cbarles; c'est M. Guillaume ! disent les valets ; il est fort bien , disent les femmes de cliambre. l'tnJant qu'on disait tout cela, Gui. hume se remettait, demandait pardon du désordre qu'il avait causé, et pendant qu'il s'Iiiimiliait IVl, Rotte , qui avait juré de ne plus le voir, lui tournait les kdoc:; ^ne femme de chambre rajustait ses cbeveui, une autre sa cravate; les valets relevaient sa voiture ; ( hirles le prenait p.ir un bras , et l'entraînait dans un coin de rbôlel oii il put lui parier sans que le cher oncle fût blessé de son aspect.
— Depuis quand es tu à Paris? — Depuis quatre jours. — Tu n'as donc pas vu Henri ? — Non, monsieur. — 11 te cherche partout. — Pourquoi faire? — Pour nous rendre un service essentiel. — Ordonnez, je suis à vous. — (Georges, le fils d Edmond, lu sais bien?... — Oui, l'homme iucommode par eicellence. — Il a quitté son père. — Et vous voulez que je vous le trouve' — Précisément. — Vous en aurez dis nouvelles aujourd'hui. — Eu vérité? — l'ai des amis dans les bas emplois près de ctrt.iue administration qui sait tout. A propos, et madame? — Aujourd'hui elle n'est pas à icoi. — Tant mieu.Y, vous désirez encore. — C'est demain, Guillaume, c'est demain... — Tant pis; après demain vous ne désirerez plus rien. — Monsieur Guillaume!
— C'est fâcheux, ivionsieur, je le sais bien ; mais c'est comme cela. — Tu n'auras donc jamais de mœurs? — Vous en .aurez donc toujours?
— De bonne foi, Guillaume, peut-on s'en passer? — Oh ! je m'en passe à merveille. Tenez , monsieur, je diiise les humains en deux classes, les fripons et les dupes, et il est humiliant d'être du nombre des derniers. M lis je ne vous convertirai p.is , et je cours vous servir.
— Vn moment donc, (t ton adresse? — Ilôtcl des Indes, rue de la Loi. — Et que fais-tu dans celle supi:rbe maison? — .Ma fortune. Vous ferez demander M. Mac-Mihon. — tlac-JIalion ! — Oui, je me suis fait Irlandais, cela déroute; Irlandais réfugié a cause des derniers troubles, cela suppose du cimctère. M. votre oncle m'a envoyé cent louis jiour vous avo,r empêché de vous noyer; j'en ai tiré cent autres de quatre petits bourgeois des Andelys, pour services à eux rendus près de madame Grandval; avec cela, mon cibrioi'et et ma jolie ligure, j'ai tourné la tête de la veuve d'un colon, qui lui a laissé une succession riche , mais embrouillée. Or, comme les femmis n'aiment à se mêler que de plaisirs , la pi tite veuve me Siit un gré infini de vouloir bien, earéi'Oiisant, remi ttcede l'ordre dans ses aû'aires. — Et la veuve estelle jolie? — Effroyable, monsieur; mais elle a une femme de Gliainl>re avec qui je suis déjà arrangé. — Mais cela est épouvantable, et bien certainement ce mariige ne se fera point. — Pourquoi donc, monsieur? — Li veuve ouvrira les yeux avant de faire cette folie. — Femme qui aime n'y voit point. — Et puis, il faudra prouver la filiition irl.indaise. — Je sais l'.,nglais. — Miis tes papiers? — Je les ai et en forme — Ah', tu as trouvé un fii(Oii... — Je ne m'adresse jamais aux autres pour ce que je peux faire moi-même, — Monsieur Mac-Mahon? — Monsieur? — Nous finirez mal. — Arrangez votre sermon pour mon retour. .Moi, je vais chercher votre hoiume. La probité de Charles étiil révoltée de 1 insouciance et des principes de Guillaume. Il avait encouru la disgrâce de son oncle, il avait déplu a mademoisede d'Ar.iUcey , il ne méritait aucun ménagement. Cependant, SI I équité onloiinait iinpcrieus.-ment d'avertir la veuve, li charité chrétienne ne pfrmett.nt pas d'envoyer aux galères un pécheur qui pouvait se convenir. Charles rêvait à la manière de concilier des inleréu «i opposes, lorsque sa Sophie l'appela. Il perdit de vue ses syllogismes, et malheureusement pour la future, madame Mac-.Mahon, il
I ne «'occupa plus que du présent en attendant le lendemiin. Ohl ce
lendem.iin , ce lendemain !
I 11 et lit huit heure» du soir. Un ciel pur, un air frais, le plu» doux abandon , l.i giieté la |ilns vive, tout purUit dans le» cuuri un baume
vivifiant. In cheval s'arrête. Henri desrend ; il ouvre, il enlrr.
D'oii viens-tu, maraud? C'est .M. Hotte ipii parle. — Monsieur, je viens
de clurelnr Guillaume. — Pendant sept jours eiiters? Moimieur, il
n'était plus aux AnJelys — Ou l'»s-lu donc cherché? — .Monsieur, il j est ar:cnsé d'avoir causé lis baiiquerniitea de ipiaire pelita m.iri lundi î de l'endroit rtj'.ii cru ne pouvoir mieux f.iire cpie de le thereheravec la geiid irmerie, bien plus .idroite que moi d.iiis l'.irt de trouver les vagabonds.— Il est ici, miior! — Mousieur, j'en suis bien aise. — Et tôt ou tard il fera un lour en place de (irève. 'Va te courber, tu dois avoir besoin de repos. — Je n'ai pas fini, monsieur, de vous rentre compte... — Je n'ai rien à entendre de plus Va te coucher, et faisloi f.iire une rôtie au vin. — .M.iis, monsieur... — (Jbi'iras lu , coquin! — J'ai rencontré un hoaime. — Tu vas te faire ch.sser. — l.'homme à la Curiosilè , la Piéciî curieuse — On on lui f.isse son compte et qu'on le renvoie. — Non pas , monsieur, non ps, s'il vous plait, et je garde la lettre, puisque vous ne voulez pas m'entenilre. — Hé, voyons la lettre, animal; c'est jiar l.i qu'il f.illnl commencer.
Pendant que M. liotle rompait le cachet et lisiil, Henri ra> ontait qu'il avait rencontré dans un cabirt l'homme à la l'ièce curieuse , et qu'il avait lié conversation avec lui parce qu'il l'aimait beaucoup; qu'il lui avait raconté que son maître f lisait des préiiar.tifs, mais des préparatifs pour le mariage de sou tn-veu avec midemoiselle d Arancey. — A ce iiom , .ijoiiti Henri, j'ai cru que l'hoinme devenait fou. 11 rit, il pleura; il demanda du papier. Il érrivil; mais il écriv.l... et il fronçait le sourcil, et sa figure était enluminée, et il me présenta six francs. C'est tout ce que je possède , me dit-il , mais jure - moi de remettre celte lettre à ni.ideuioiselle d'Arancey. Je jurai, je pris l.t lettre, et je lui rendis son écii. Mon maître a le papier, c'est comme si je l'avais donné à ma<lemoiselle, pui>que dem in elle Sera sa nièce. M. Botte lisjit , il relisait; rélonnement, la fureur , se peign i<nt dans tous sis traits. Bicniùt il parut réfléchir prufondémi nt. Soi hie était près de lui ; il lui prit la main, et la serra avec une ciiire^sioii !... Sophie, alarmée, lui demanda ce que contenait cette malheureuse lettre. — Corbleu , m:idemoiaelle, vous ne le saurez que trop tôt Cette lettre!... cette lettre renferme voire arrêt, celui de mon neveu, le mien. Je pouvais vou; la cacher vingt-quatre heures, tout était consommé, et vous étiez heureux; mais je cessais d'être un gilmt homme. Tenez, mademoiselle, prenez, lisez, et cachez -moi votre douleur; elle ajouterait à ma colère.
— lletire-toi ! cria-t-il d'une voix terrible à Henri ; retire-toi ! Tu as fait, sans le savoir, le malheur de tout ce qui m'enloure.
Sophie s'empresse de cheriher la sigii.dure. — Dieu!... le marquis d'Arancey! mou père! et elle ne peut poursuivre. — Son père! s'écrie Charles. — Son père! répètent le curé et EJmond. — C'est singulier! dit Iloreau.
Sophie est incapable de lire, et elle n'en a pas besoin : M. Botte ne lui a-t-il pas tout dit! Le nom seul du marquis a écLiiré Charles sur son sort; il s'alilii^e, il se désole. Ce n'est plus ce jeune homme qiji a résisté à un oncle impérieux, longtemps prévenu contre Sophie. lisent ce qu'il a à redouter d'un père; il sent b s mén-igemi nls qu'il lui doit, il implore le secours de M. Botte, il invoque li fermeté de Sophie; il supplie le curé, Edmond : c'est un faible enfant, dont le courage s'est évanoui avec sa raison , et il n'a pas encore entendu un mot, un seul mot de la lettre.
Le curé la prend, cette lettre que chacun craint de lire. — Mes enfants, dit-il à Sophie et à ("harlts, le déiespoir n'est qi'un signe de lâcheté. L'homme vraiment digne de ce nom oppose un f ont d'.iirain au ma'heur. Celuidà seul qui l'a mérité peut succomber sous le puidï de ses regrets ou de sa honte, Je vais vous lire la lettre de M. d'Arancey. Ecoute z-moi avec ce calme qui sied à la vertu.
« Proscrit en France , je n'ai pas rougi de prendre un vil déguisement pour y rentrer , et je n'y suis rentré que pour vous. Cependant, lorsque je m'expose « tout pour me rappiocher de ma lille, j'apprends qu'elle se dispose à former des nœuds dont l'idée seule devait révolter son orgueil.
» Si celte lettre vous parvient assez tôt, je vous ordonne de rompre avec des hommes auxquels, je l'avoue, vous devez de la reconnaissance, mais non l'oubli de votre sang. Je me fltie que ma tnsie positionne me rend pas méprisable à vos yeux, et qu impuissanl a invoquer les lois, il me suffit près de vous du titre sacre de père.
» hendeï-voiis h l'instant a la ferme d'Arancey. J'y arriverai aussitôt que 1 âge et la distance le permettront à un vieux genliihomuie privé des commolitis de la vie. J oublierai ce que j'ai souO'erl, ci je vous trouve soumise.
•> Le marquis d'ARAKCir. *
— Il est privé de tout, mon père manque de tout! dil Sophie en sanglotant, el moi... et moi !... — Voire père, s'écrie ('harlis, votre père est iiu barbare... il nous assassine tous deux. — C.iliuei - vous, mes chers enfants, dil Edmon<l, el es]f rei. Le patriarche Jacob n'a-t-U pas travaillé sept ans peur obtenir la hlle ûe^Labau ?
M. BOTTE
M. Rotte marchait à grands pas, tous les muscles du corps tendus , les uiiiiiis srrri'os, l'œil otinrt'lant. — ^Oll , s't'cria-l-il tout à coup , Cfl tililuf de lionlu'ur, que j'ai élevé avec tant de soins, ne sera pis renvemé. Et par <iui le serait il? par un lionmie réduit à cacher jusqu'à son nom , par un honiiiie qui ne dévoile son existence qu'en brisant le cœur de sa fille, comme il a dérhiré le sein de sa p.ilrie! — Arrêtez, arrélrz, dit Sopliie, n'oiilr.ii;ii p.is mon père. — Il ne l'est point, il est inJi,;ne de 1 être. — Il est toujours respectable iiour moi. El la tille accomplie est aux pieds de M. Botte, et elle embrasse ses geiiou\.
M. Hotte, frappé de l'action de Sophie suppliante, la relève, la remet sur >oii siège, passe sa main sur ses jeui . et p.irait sortir d'un songe pénible. — La vertu la plus pure vous anime, mademoiselle, et on in respire l'air auluur de vous. Cb irlis . Charles, quel trésor tu perds!
— ISoii, mou oncle, non, il n'est plus de force humaine qui m'en sépare jamais. — Mon neveu, vous ne vous rendrez pas coupable d'un rapt moral en abusant de votre ascendant sur mademoiselle pour l'écarter de SCS devoirs. Songe , mon ami , que, même en la perdant, tu auras besoin de l'estimer toute ta vie.
— Demain, elle r .tournera à la ferme avec le curé et Edmond, non pour voir couronner nn amour digne d'un meilleur sort, mais pour se montrer l'exemple de son sexe.
— (Ju'a l'instant même on aille chercher des chevaux de poste, et qu'on réveille Henri. — (Ju'allei- vous faire , mon oncle? — 11 est privé de tout, sa misère pèse sur le cœur de Sophie, et ce cœur pur ne formira pas un vœu que je ne me hâte de le remplir. Je vais audevant de lui, je le prends dans ma voiture , et je le présente à mademoiselle dans un état décent, et elle le rétablira dans son château qu'il aimera mieux tenir de ses mains que des miennes. — Ah! mon oncle!
— Ah 1 monsieur ! — [Mais ne croyez pas que je fasse rien pour lui; cette démarche est un dernier hommage que je veux rendre à mademoiselle. — Mais, mon digne oncle , ne chercherez-vous pas à le ramener, ne lui parlerci-vous pas?... — Si je lui parlerai! oui, ventrebleu, je lui parlerai, et d'une vigoureuse manière; et s'il lui reste un cœur, il se rendra à dts rji.sons solides. — S'il résiste, mon cher oncle?... — S'il résiste, quand je l'implorerai au nom de sa fille!... lié, malheureux, t'ai je résisté, moi qui ne suis que ton oncle?
Dans ce moment de crise , Guillaume , haletant, couvert de sueur, traverse les appartements sans être même remarqué des valets , qui partageaient la douleur et le désordre de tous : c'est la récompense des bons maîtres. — Je l'ai trouvé! je l'ai trouvé! crie Guillaume dès la porte de la chambre. — Qui? — Qui? — Qui? — Georges. — Georges! s'écrie le père Edmond. — Dieu soit loué, répondit le curé. M. Botte jette sa bourse aux pieds de Guillaume : — Cet argent t'appartient légitimement, sers-t'en sans remords, et ne parais jamais devant moi. L'oncle sort, et pousse après lui la porte avec violence.
Sophie, pâle, presque inanimée, se laisse conduire par ses femmes. Pour la dernière fois elle présente sa main à Charles, et lui dit d'une voix éteinte : — Ah ! mon ami, que de peines nous nous somme^ préparées !