XII. — Les obstacles se multiplient
C'est me de la Hucbette, chez un tourneur qui occupait le rez-dechaussée et le septième étage, que se cachnit le chevalier d Egligny. C'est aux moments qu'il pouvait dérober au travail qu'il cherchait et lie Sophie qui ne l'intéressait encore que parce qu'elle était la tille d'un vieillard auquel il s'ftaii dévoué tout entier. C'est sur un méchant grabat qu'il s'atlligeait tous lis soirs de l'inutilité de ses démarches.
Le marquis, échappé de la voiture de M. Botte, s'était acheminé
vers le reduil oii il devait trouver le héros de l'aimlié. Il marchait,
tourmenié du douMe regret de ne pouvoir se passer de l'or du cher
onde, qui emportait sa lanterne magii|ue, et de l'impossibilité de
— Monsieur, relui qui vousa vendu ces pièces ne connaissait pas la chronologie.
rendre jamais k un homme dont l'humiliante générosité s'étendait, malgré lui , sur tout ce qui lui était cher. .Si du moins il était noble 1 s'il l'était i peu près, ne fut il que secrétaire du roi !
Il arrive k cette rue de 1 1 llii 'belle loiif;temps avant le jour. I^ boatique est fermée, et il s'y attend lil. Il sait que d'K|;lif,ny repose sous les tuiles : comment espérer de s'en faire entendre? Il faut essayer cependant. Il appelle Dubois, c'est le nom qii'.i pris le chevalier. Il appelle à plusieurs reprises t Dubois a entendu dès la première fuis : la voix de l'amité s'entend de si loin! Dubois passe son pantalon de coutil , il se hiite, il saute l'escalier, il ne peut trop tûi embrasser son ami.
Une patrouille de la garde nationale passe, el le chef demande ï M. d'Arancey ce qu'il fait U. 11 répond qu'il vient commander de l'ouvr.'ge au tourneur. On lui objecie que ee n'est pas 1 heure , et on lui demande sa carte : il répond qu'il l'a perdue.
On lui demande s'il a quebiue autre papier : il cherche.. . son passeport est resté à Sainl-Cierniain , dans une poche de 'hibit de bure. On s'enqiiiert de son domicile : il hésite, il balbutie; on l'arrête, et le chevalier, en ouvrant sa porte, voit son ami prisonnier.
Une imagination alarmée ne connail ipie les extrêmes, et voit le nulheur même oit il n'est pas. — Arrêtez ! arrêtez! crie le chevalier. Puisque vous l'avez reconnu , il est inutile que je me cache davaiit.ige. Je suis le chevalier d'Egligny, et aiijoiird hui et toiij-.'urs je partagerai le sort du marquis d'Arancey.
La patrouille était commandée par un rémouleur de 11 rue de La Harpe, qui avait brigué l'honneur d'être sergent. Cet homme n'entendait rien à l'eiclamalion de d'Kgligny ; il ne comprenait pasdavanlige aux étreintes, aux larmes du chevalier et du mirqiiis; mais, comme il lui était oidonné d'arrêter ce qui lui paraîtrait suspect, et qu'il suspectait tout ce qu'il ne concevait pas , il remplit sa mission à la lettre, et, tout bonnement, tout bêtement, il conduisit les deux amis au corps de garde.
Il n'était pas difficile d'en imposer à un tel homme ; on pouvait même se flatter de tromper aisément le capi-^ taine-commandant, honnête dégraisseur de la rue Poupée. C'est à quoi réfléchissait le chevalier lorsque la ronde-major pissa. Le sergent, fier de sa capture, le capitaine, Irèsen.b.rrassé, et par son défaut de lumières et pir le rapport inintelliKible de son suliorJonné, s'adressèrent à l'adjudant, qui joign.ait a beaucoup d'intelligence le ton d'un homme bien élevé. Le reniouleursergent avait oubl é, dès la rue de la lluchette, les noms des deiu detenus ; mais il se rappelait très bien, disait-il, que, de leur propre aveu, l'un était un prince, et l'autre un duc. Les questions de I adjudant furent aussi pressantes que polies, et nos deux amis convinrent du fak d'émigration pour conserver au moins leur réputation dhonuèles gens.
L'adjudant demanda à ces infortunés s'il n'y avait pa» quelque Circonstance qui pv'it colorer leur sortie ; ils répondirent franchement que non. Il en chercha pour eux ; il en rappela qui avaient été favorables à d'autres, et ils ne varièrent point dans cette réponse : — ^ous avons quitté la France par attachement pour le roi.
— Avant de signer votre déclaration, réfléchissez, messieurs, aux conséquences qu'elle entraine. Peut-être le trouble inséparable de ce moment ne vous permet pas d'être exacts. — .\ous avons dit la venté, sans trouble comme sans crainte. — Signez donc, et suivez-moi.
— Vous êtes de braves gens, leur dit-il tout bas en leur serrant a main. („»ui embrasse un parti contre son opinion est un sot; qui le trahit (St un lâche.
Les heures s'étaient écoulées; il était environ huit heures du matin qujnd les deux amis sortirent du corps de garde. La foule se pressait
EO
M. HUTTE
ijue ftliose de si
«ntour d'eux; chacun voulait les ^iiprocljcr. 0 ib; curiruxque des émiqiés !
Etrange empressement de voir des misérables 1
Ils marrliaieiit résignes, nuis sans f.iililissc et sans cgiicil. Un col porti'ur pas^e en criant : — Yoil i le prand arte rt'aninistic en fa>rnr des ënilgri^s. Achetez la loi en faveur des ën:i(;r(!s... la Ixigatclle d'un sou.
L'adj'iHant se pre'cipite, parcourt le parier, saisit d'un coup d'œll les di-pnsitions de l'.irièlt', et s'écrie : vous êtes saiivi's nialgrti vons.
Les iletu amis tnmhcnt dans les liras l'un de l'aiiirc; r.iilj"i!anl mi'li; ses. larmes au\ leurs, et le piiiple, to jours peuple , .-piiliudit à li délivrance de ceux ilonl il eût vu le supplice avec iiidilTt'rence. Quelle ineiplicahie machine q'ie le peuple!
DKs re moment, le m in]uis sent qu'il est rentra dans tous ses droits.
M. Rolle ne peut plus tirer parti île sa situation. Si les accp^ëri iirs de ses Mens ont de la délicatess'', il peut lrait<r avec euT , et s arquilter envers e liienfaiteur de sa fille. Si les moyens doux sont iiisnllis^inls prèi d elle, il peut enfin déployer l'autorité d'un père, et s'unir, pr des nCFuds plus puissants et plus doux , à ce'ui qui vient de lui dountr encore une preuve de son devouenitnt absolu.
Il avait larhc son projet au cbev..li.r. Il voulait qu'il vît sa fille , qu'il l'aimât, qu'elle lui pariit une récompense .Mi-dessiis des sacrifices qu'il avait r^t^à I amitié, et il comptait d sposer de la xicliine, comme on faisait des filles de qualité, qu'on Diiiriait à des gins titiés qu'elb s ne coiinaissiiient point, et avec qui Tubage les dijpen.sait de vivre. Il était père cepeidant, il était bon père, mais le fanatisme des préjugéi a tint lie force !
Il se h.àia de remplir les formalités prescrites par l'arrêté, et, ces soins inilisper.s.bles tirminés, il s'empressa de faire pour le chevalier ce que M. Batte avait fait pour lui. Il reli va les agréments riaturels du jeune homme de tout ce que put y .-ijouler une toi elle soignée, et il Se disait en le regartl..nt : — Il n'est pas de roturier qui puisse balancer les grâces de cette figure-là.
Il loue une voiture commode, il y monte avec son ami, et ils partent pour cette terre que le marquis croyait encore perdue. 51. Botte s'était tu : il f iis.iit le bien pour lui, et ritn pour la renoinrnée.
La roule ne fut pis longue : ces deux hommes-lt avaient tant iJe cbosis à se dire. Ilsét.iient à la porte de l.i ferme, et ils n'avaient p s tiré leur moi Ire, el ils ne s'ét-ient pas infiumésiie ce qu'il rest.iit oe chemin , et ils n avaient point bâille en parlant de la belle nature. Ils n'av.iient rien f it île ce que font et Ui qui montent dans un fiacre peur
allerdioerà Siiit-Cioud , à Yincennes, et qui s'amusent! k faire
mourir de rire.
Li triste Sophie était prévenue. Cependant le bruit delà voiture lui fit éprouver un serrement de cœur dont elle ne fut pas la maîtresse. Elle oiin^iit beaucoup son père ; elle le croyait du moins, car elle repoussiit un sintimei t pénible qui lui disait : On u'a rien fait encore pO'ir l'enfi' t a qui on a donné l'être, et que doit-on au père dont on n'a reçu que la >ie? .
Cependant, esclave du devoir, craintive, embarrassée, el'e suivait Edmond, qui allait au-devant de son ancien seigneur. M. d A ranci y savait de M Botte que sa fille était ch<riuante, et il fut étonné en la voyant. Le chevalier fut fnppé comme 1 avait été Charles, comme devaient l'être tous les jeunes gens à qui la nature n'avait pas refusé un ccpur.
Le premier moment fut froid. Cn marquis peut aimer sa fille comuie un bourgeois ; mais lïtiqiette ne permet point de se livrer k ces epancheiiienls :r bai. donnés au vu'g.iire. Sophie, de son côté, faisait de v.iins efforts pour esprimer sa tendresse. Cet lit une tendresse de mots, me tendresse de bienséance : la crainte de l'autorité paternelle ne s'allie pas au sentimer.t.
Al. d'.Vrjncey p-'ésenta le chevalier h sa fille comme le meilleur de ses amis, coiiime un homme qui lui avait plusieurs fois conservé la vie, et il s'eiprima en père qui compte, q i entend qu'on partagera sa reconnaissance. A cet égard, elle remp it parfiiti ment les désirs de son père : elle ne soupçonnait rieo de ce qu il projetait.
On entra à la ferme, et le marquis digua f.ure attention au bon vieill.>rJ. 11 le remercia en termes généraux de ce qu'il avait fiit pour (a fille; mai^i il en dit assez pour piquer la curiosité de d'IJgl gny , et mademois'lie d'AraU' cj saisii cette occasion de présenter, d..ns le jour le plus f.ivorable, tous les soins que le hou fermier avait accordés '^ son enfance. En parlant, elle oubliait ses chig'ins, ses traits s'animaient; ils reprenaient leur éclat ; elle étiit belle comme la bimfaisanee qu elle savait .li bien peindre, et la figure du marquis restait froide ; celle de d'F.gligny exprimait la plus douce sensibilité : il en fut payé par un sourire de la beauté.
Ces détails f -isaient souiïrir le marquis. Il eut voulu devoir moins à un homme si fort au desous de lui, et il interrompit sa fille peur lui appren Ire que les émigrés av 'ient en' nre uni: \ aine. E le é( rouva un sentiment de joie pure en pens-inl que son père ne serait plus erriiit, malheureux, et elle s'empressa de lui offrir un moyen de s'acquitter envers son ami.
— Vous savez, monsieur, qu'EitmonH n'est pas mon unique bienfaiteur. — Je sais, madeuiciscUt, qu'où a paré des vuts ambitieuses iies
couleurs de la générosité. — S'il m'était permis, luon père, de vou désliuser? — \ oiis n'y parviendrez pas, midenioisellc. Poursuivez. — \ eus me défendez, monsieur, de vous parler de .M. Botle? — ,Te vous en prie, inademniselle. — .le me bornerai donc à vous dire que je suis propriéla re du ihàteau et de la terre. — 'N'ous, mademoiselle ! — Et je les dois à quelqu'un que je n'ose plus nommer. La tendre Sophie pousse un profond soupir, et poursuit.
— Ce que je possède , monsieur, appartient de droit .à mon père, .louiss- z de ce domaine , et si monsieur le dievalier est aussi victime des npiu'ons, pi rmetlez tue je l'mviie à partager avec vous l'état modique que je puis vons oll'rir. — J'étais bien sûr ib s sentiments de ma fille, el j'aime à retrouver digne de moi celle qu'un délire passager avait égarée. — Passager, mon père! — Mademoiselle, le château estil habitable? — 11 est plus élégant, plus commode que jamais. Tout était préparé pour... jiour... La pauvre enfant ne put achever.
M. d'Ar.'.ncey s^dua Edmoi d d'une inclinalion de lèle, prit la main de sa fille, el sortit avec elle et le chevalier. Le vii illard, les bras élevés vers le ciel, les regardait suivre le chemin du château, et, lorqu'il cessa de les voir, il rentra l,i tète penclice sur la poitrine, el pria IJieu de changer les cœurs endurcis.
Mademoiselle d Arancey était affligée de n'avoir pis vu M. Boite descendre de la voiture avec son père. Il lui semblait qu'elle eôt été plus fo'te de sa pré.«ence . qu'ille eût profilé au mo'ns dts vérilis que lui eût suggérées sa franchise . et il fallait que quelque cho;e de Iden exinoidinaire eût arrêté un homme aussi exact à remplir ses promesses. Le marquis s'éiait expliqué; elle n'osait l'iuterroger. Ne pli. s oser parler de ses amis!
M. d'Arancey parut aussi mécontent que surpris en entrant au château. Il en parcourait toutes les parties, et faisait partout des remarques désobligeantes sur la manie qu'ont certains bourgeois de vouloir éga'er les eran Is en magnificence. Sophie ne répondait rien; elle souffrait, el^e suivait son père. Elle rroyait, en qiiltai.l P^ris, avoir épuisé tous II s traiis du malheur : elle pressenlit qu'il n'ét.iit pas d infortune qu'elle ne dût éprouver. .Si les pères ne sabiisaent pas sur la conviction malheureuse de leur autorité, sur la facilité de p.sser bs limites que la nature y a mises, ils sentir-iient que l'enfuit qui ne sait que craindre doit cesser d'être sensible; mais il existe des êtres pour qui la tyrannie est le premier besoin.
— Pourquoi, deniinda le marquis la porte qui communique À l'aile gaurhe est elle fermée ? — Mon pè-e, le curé du lieu ét<it sms asile, je lui en ai od'ert un; confirmez le peu de bien qu'a pu f^ire votre fille. — Cet homme , mademoiselle , n'a jamais été respectueux; mais vo'is le désirez, il restera.
Tous les domestiques de M. Botte étaient retournés à Paris, et So- ))hie se disposa à préparer le repas de son père. — Vous n'êtes pas f lite pour cela, msdeinoiselle. — J ai cru que mon devoir ét.it de vous servir. — Vous pouvez le vouloir, je ne dois pas le souiïrir: je vais chercher quelqu'un dans le village.
Elle resta seule avec le chev^dier. Interdit , comme Charles , il voulait p.irier; il la regardait, il rougissait, il ne trouvait pas un mot. E le se rappela cet aimable embarras du bien-aimé, et elle ajouta à celui du chevalier par l'extrême froideur que lui inspiraient des vues qu'il n'étiit pas difficile de pénétrer.
Ils furent tirés tous deux de cet état de contrainte par une scène qui se pissait dans la cour C était le curé qui avait salué son seigneur, q l'il aimait moins que jamais; c'était sa gouvernante, qui avait prié M. le marquis de disposer d'elle en attend ni mieux, ei jusque-là il n'y avait pas eu de bruit; mais un nègre assez bien mis était survenu; il était suivi de deuv hommes qui portaient un txbleau granlioinme son sujet. — Je ne le pnndiai pas, disait le cmé. — Vous le prendrez, repon lait le nègre. — Il est pbiisanl que vous vous en soyez llatté.— L'avez vous commandé , ou non? — Monsieur le marquis, je vous en fais juge.
Les puissances sont quelquefois médiatrices, et il est flatteur pour un gentihouime amnistié du matin de les singer eu petit. Le marquis trouva très-naturel d'être choisi pour arbitre eulre la Soi bonne et les arts, et l'arbitrage était d'autant plus important qu'il y a lungleixps que cette piierre dure. M. d'Arancey se disposa grave ment à prononcer.
— M. Botte, reprit le curé, a la t restaurer et euibeilir mon église. — Oh ! M. Botte , et toujours M. Boite ! Je n'entendrai doue parkK. que de cet liorame-là ! — J'aime à publier ce que je lui dois. — C'est bien, c'est très-bien, curé. — Il a fourni ma sacristie des pli.s he-iui, ornements. — A la boine heure, monsieur; venez au foit. — J'ai trouvé au-dessus de mon maître-autel une grosse Liberté, cpie je ne pouvais faire passer pour une Vierge. — Je le crois ; vous l'avez si souvent violée ! — On m'a parlé des talents de monsieur et de la niodieité de ses prii ; je lui demande un Père éternel : savcz-vous ce qu il m'a]iporle ? un Uieu nègre.
— Eh ! monsieur, repaitit le peintre, vos livres ne disent-ils pas que Dieu til l'homme à son image? Or, j'en suis un, je crois. — Monsieur, Adam était blanc. — Il éuit noir. — Il était blanc. — Quand je le ne ndrai, je le ferai noir ; car enfin, je veux comme vous •être le fils de L)i> u ; et puisqu'il n'a fait qu'un homme , j'ai Aes rai.sons de soutenir qu'il l'a fait noir, comme vous de prétendre qu'il Ta t.<it blanc. — Mais, mon cher monsieur, ce sont deux races tout à iait diit'éreutes. — U'oU
M. BOTTK.
dialile l'une des deux esl-elle venue? — Ete«-vou» chrëiien, mon cher ami ? — Oui , jiir li ijràrp de Dieii. — Le Cliiist i'I;m1-i1 noir ? — Il IVùl Ole, s'i; lui rûl plu de nHÏIre en Airicpie. — iMiis il m- l'a pu voulu. Doni! il pn fi-re le lil.mc, doiic son père est liljnc. — Cf n'cl pas cela. Donc, voiilont nart;iger ses giàccs, il a fait son liU lilanc, pour vous consoler de n'être p:is noir.
I.e marquis riait quelqm fois cooinie un homme du peuple, et lorsqu'il put parler, il dit: — Puisqu'il n'est pas possilile, messieurs, de vous eiitiTuIre sur la couleur du premier lioinnie, voici ni Ji avis , qui pi lit tout concilier : c'est de faire a voire l'ère l'iernel un côté noir et i'aulre lil inc. — Vous %ous ninqiiei, monsieur le marquis, et bien certaiDemenl je ne prendrai pas le tableau. — Je vous ferai assigner. — Noua verrons. — l\on-seiilcuieiit pour me payer, mais pour reconuaitre publiquement qu'Adam t'tail noir.
Cette scène \inl fort à piopos, car elle donna matière i la conversation du n ste du jour. Sopliie seu'e n'y prenait aiiciiiie part. Son cœur, son esprit, toutes ses f cull^» inteilceluelles et sensilives étaient a Pa- ' ris. lii elle revenait i elle, c'él.'it pour comp iier ce repas .i celui qu'elle avait appièlé si g.iienunt le jour que son mariage fut .irrètc, a ce repas qu'rmlie'lissin ni l'amour et l'espérance. Klle sorlil un moaieut : elle n'usait pleurer devant son père, la perte de son hoiibeur.
Vn nouveau coup devait leiniiiier celte longue et triste jonrni'e. Dans l< itislntiulion que son père avait f..ite dis appirlenicni,s du château, il avait dé-lRiie pour elle celui iii^nie que (diirles avait pris tant de plaisir i parer, celui quMIe devait hcbileravec lui, oii ileiUiS deux jours ils devaienl i^lre ensemble.... et elle y t'Iait seule, et sans espoir de le p.irtager jamais avec con bien-aimé ! Qif fiisail-il ce Charles, pour qui il n'ctiil plis permis de vivre ? Opposait-il au moins sa raison k la plus doulmirense des peines, à la plus cruelle des privations?... Ecrira-1-il ? Peul on le di'sirer ? Pouria-t on lui répondre ? El chacune de ces idées était suivie de celte exclamation : — Ah ! mon ami ! que de peines nous nous sommes préparées I
On avait à peine soupe , que le marquis était passé dans son appartement avec le chevalirr. — Ah ! ehevalier. que de choses j'ai à vous dite ! — Et moi ! mon ami, et moi ! — Parlons d'abord de ma fille. — Oh ! bien volontiers. — Comment la jugez vous ? — Si tigure est céleste. — Il est vrai qu'elle est bien; mais ses qualités? — Je crois qu'ille les a toutes. — Je lui crois au moins de la sensibililé et un gr.nJ fonds de raison : ce sont celles qui assurent le bonheur d'un époux. — Heureux celui qui obtiendra ce litre ! — Chevalier, je vous dois beaucoup. — Ben peu, mon ami, (las assez ! — iNe prévoyez-vous pas Cl- que je pourrais faire pour vous? — Bien plus que je ne mérite, que je n'ose demander. — Osez, vous méritez tout. — Quoi! mon ami !... quoi ! votre .Sophie !.. — Elle acquittera son père.
— Possédez-vous, chevalier, et raisonnons. Vous savez comment ma fille a été élevée dans cette ferme -, mais vous iguon z jusqu'à l'existence d'un marchand original, fier de ses rii liesses, générem par ostentation, et cachant sous une apparente philanthropie la ridicu'e ambition de s'jll.er aux familles les plus distinguées. — Son nom ? — Botte. — J'en ai entendu parler avec éloge. — Par des gens à ses gages. — Par des gens désintéressés, mon ami. On s'amuse quelquefois de ses biz.irrerits: mais elles tournent toujours à l'avantag' de quelqu'un, et je vous avoue que je ne vois pas de mal à ôtre singulier ainsi. — Cet homme n'est pas du tout ce que vous croy< z. Sa vanité en a fait un proteoteur de ma fille. Il a racheté cette terre du fermier, et lui en a fait don; il a fait arranger et meubler ce château; il a fait f.iire enfin à miuenioiselle d'Arancey un trousseau digue dune princesse, et tout cela pour éblouir une jeune personne qui ne tenait à rien dans le mon le, et la déterminer à accepter la main de je ne stis quel neveu, sans elat, sans caractère , que personne ne connaît. — Voila un genre de séduction... — Qui, pour être rare, n'en est pas moins condamnable. — El mademoiselle d'Arancey entrait dans ces arrangements ? — Elle s'y prêtait, entraînée seulement par les circonstances; car à la réception d'un simple billet de moi, elle a renoncé à ces brillantes bagatelles, et est venue m'attendie dms celle ferme, oii je lui mandais que j arriverais incessamment. — Celle conduite prouve en cfl'et son iodillrrence; car vous ne pouviez alors emp'oyer 1 autorité, et les remontrances d'un père sont bien fiildes contre l'amour: je re.spire.
— \ ouj sentez, chevalier, combien il est dur pour un homme de ma qualité de devoir quelque cliose à .M. Botte, et je ne vous ai pas (oui dit. — J'écoule et j'attends. — Cet homme se prévalait et de son opulence, et de l'embarras oîi se trouvait quilquefois un gentilhomme qui vivait conformément a son rang, pour traiter avec lui en égal. Dans un de ces moments de gène , il m offrit 10,000 francs , dont je le croyais payé comme mes autres créanciers. Savez voui ce qu'il m'a dit, il y a quelques jours! Je ne me suis pis présenté au bureau de liquidation, parce que vous m'aviez demanlé le secret, et j'ai déchiré mon l'Ire, parce que je ne connais plus de débiteurs quand ils sont dans 1 infortune. — Mais , mon ami, je ne vois là ni ostentation ni fausse générosité. — Vous n'y voyez pas l'intenlion d'ajouter sans cesse à ce que je lui dois, de m'éblouir moi-même, de me forcer p.ir tous les moyens à condescendre à ses vues? Mais l'honneur de mon sang est préférable à la fortune, et jamais mademoiselle d'Arancey ne portera le nom de Uotlc, ou tel autre qui ne vaut pas mieux.
Le chevalier était amouretu , et un amoureux est toujours perlé à
penser mal de ses rivant. U conduite de M. Dolle, d-poudlëe de la délicatesse qu'il y avait mise, lui inspira un élo ,i;iiemeiii ég 1 h celui qu'alleclail M. d Arincey, (|ui , inérienreiiieiil, reiid.iil jiiHlice au chef oncle, et l'eiil proné eouime le premier des liuiiiaïus, s'd eûl pu seulement montrer nu bout de pircheniiu du temps des rroisad< s.
Le marquis continue. — i ependant, tant d'obligations ne pèsent; je ne veux pas Hevoir plus longleuips à quelqu'un qui peut se prévaloir de ce ipi'il a f.iii pour moi, et continuer a prendre di s airs qui me dépi lisent siiigulièreiiient. Voici, mon cher r lie va lier, ce que j'ai piojelé. Je vendrai celte terre et «es dépend mres, qui, dans l'état uii elles sont, peuvenl valoir ?00,0 0 francs. Avec une moitié', je payerai M. Butte; l'autre sulhra pour traiter avec l'acquéreur de ma terre du Berri qui rapporte 80 000 livres de rente, et qui a été payée en papier. L'acquéreur est bon gentilhomme; il est même royaliste, quuiqu'il n'ait pis émigré, et il s'est, dit-on, eipliqué <te ses vues rel.itivenient au propriétaire légitime. C.'esl vous, mou ami, qui suivrez celle dernière Dé);ociation. Notre activité, vos manières indnnanles, votre amitié pour moi , me répondent du succès, et voire mariage en dépend, car je n'eiili nls pas que mon genlre vive dans la nicdioerilé. Je veux qu'il soutienne sou nom, 1*1 qu il soit heureux par la foi lune ainsi que par l'amour. Piépariz-vous a partir, et laissez-moi le soin de disposer ma fille en votie faveur.
('elle opération de finance était assez bien conçue pour obtenir l'approbation du chevalier, lors même qu'il eiileté iiidilVéreiÉl. Dans I état oii etiit son cwur, elle lui parut sublime. Il se coucha la, tèie peine des pins douces illusions; il él.il bien loin d être fat; mais il se rendait un peu justice, et il pensait qu'aidé du suffrage du père il n'avait pas de rivaux à redouter. Il s'endnnuit en cherchant les moyens les plus propres à persuader le genlilliouinie du Berri.
L'empressement avec lequel mademoiselle d'Ar.incey avait oflerl sa propriété à son père ne laissait pis de doutes à celui-ci sur sa facilité à consentir qu'il en disposât. Il n'était pas aussi tranquille sur la manière dont elle recevrait ces propositions en faveur du chevalier, et il se décida à pren Ire avec elle ce ton tran'.liant qui ne laisse de ressources qu'un refus absolu, qu'il n'allendail pas d'une fille timide et jusipi'alors soumise.
S iphie s'était levée avant l'aurore : on ne dort pas quand le coeur souffre. Elle était allée voir Edmond. Elle n'avait plus que lui à qui elle pût parler de Charles, et le vieillard l'écoulail, lui répondait avec une complaisance, une bonhomie qui le reniiaienl plus cher à linfortunée. Un service ordinaire acquiert la plus haute importance dans certaines circonstanc es. La pauvre enfant brùliit d'avoir des nouve les du bienaimé, et elle n'osait proposer à Edmond un voyage fatigant et assez long. Le vieillard la devina, et lui offrit d'aller a la ville. Oh! se disait elle, celui-h est mon véritable père !
A l'heure où elle jugea qu'il pouvait être jour chez M. d'Arancey, elle embrissa son cher Edmond , et reprit tristement le chemin du chàleau. Elle s'arrêta devant l'orme creux qui jadis recevait ses lettres. Elle portait toutes cel es de Cliarles dans son sein , et le volume du paquet pouvait la trahir : elle le lira en soupirant ; elle baisa ces lettres précieuses, elle les mouilla de ses larmes en les déposant au fond de l'arbre. — Ah! disait-elle i l'orme, comme s'il eut pu l'entendre , on m'en demanderait sans doute le sacrilice , et toi , toujours discret, toujours fidèle à l'amour, tu me conserveras ce trésor.
Elle rentrait. Son père, plein de ses projets, passait chez elle. Il la vit traverser la cour, cl il ne douta point qu'elle ne vînt de la ferme. Il sav.iit qne parler de son amour, c est lui fournir de l'aliment, et il fallait qu'elle oubliât Charles. Il l'interrogea sur sa promenade du matin d'un air qui annonçait que celle dernière ressource allait lui être interdite, et, incapable d'un mensonge, elle répondit selon la vérité.
L'événement justifia s. s craintes. Le marquis lui représenta qu'il est des liaisons sans conséquence pour une enfant; mais qu'une demoiselle de dix-sept ans est comptable à ses égaux de sis habitudes, et même des goûts les plus simples. Sojihie, 1rs yeux baissés, demanda bien bas si ceux qu'elle allait avoir pour égaux condamnaient la reconnaissance ! Son père coupa la discussion que celle .i<ieslion amenait, en priant sa fille de cesser d'aller à la ferme; et celle prière fut faite d'un ton .jui équivalait à un ordre.
Elle suivit le marquis, qui démêla facilement l'impression pénible que faisait sa défense. Mais il pensa qu'une inclination nourrie dans la solitude céderait aux dissipations du grand monde, aux douceurs d'un mariage assorti, aux soins d'un époux aimable. Ce syslèuie est assez vrai en général ; mais M. d'Arancey ne connaissait pas encore sa âllc. Il la ronduLsit chez elle, la fit asseoir, et lui parla ainsi :
— Je me suis expliqué hier asstz légèrement, mademoiselle, sur les services essentiels ipie m'a rendus le chevalier; mais je vous l'ai présenté comme le plus cher de mes amis. Ce titre suppose de ma part une confiance sîns bornes , et j'ai consulté avec lui sur les moyens de rétablir notre fortune.
— Nous avons jugé utile à vos intérêts comme aux miens de rentrer dans ma terre du Berri, et pour cela il faut vendre ce le-ci. — Elle est à vous, disposez en, mon père. — Cette réponse ne m'élonne pas, je l'attendais, ma fille. Mais il est un arraiigt;menl auquel j ai attaché le bonheur de ma vie, et sur lequel je vous crois moins disposée à aie satisfaire. — .'\iou i<cix m'aime... — beaucoup, mademoiselle. — Il ne
M. BOTTE
m'apprt'le ilonc pas de nouveaux chagrins? — Je ne crois pas, made- . jnoisclle, que vous deviez en avoir. — Vous ne le crojeji pns, mon • père! — La <siti!.r.iction de nie revoir pourrait au moins leur imposer silence. — Mon pt-re, je me lais. I
Le senlimeni de son autorité, trop de penchant à l'employer et la | crainte île celte nième autorité amenèrent Insensiblement la ricucur d'un colé et la résistance de l'autre. J\cus n'allons voir désormais entre le pi're et I ■ t'illc qu'uu commerce de bienséance et la faiblesse en gaide contre la fun e.
— Je siis, mademoiselle, reprit 1.^ marquis, avec quf lie facilité vous vous ôies piêlée aux vues de M. liotte, et je ne vous en fais pas de reproches. — Je n'en mérite pas, mon père. — Je veui bien vous en faire grâce; mais j'ai lieu d'atlenJre de vous une soumission que commande mon expérience, et qui peut seule me faire oublier vos loris.
Vous èles en àije d'être pourvue — Vous me faites trembler, mon
père !... Kl elle se j> tte a ses p eds.
Le marquis la relève et pomsuit. — Le chevalier a tout ce qui peut plaire; Il a les qualités qui forcent l'e-lime; sa famille est disllneuée; il vous aime. Il vous confient sous tous les nippoils, cl c'est relui que je vous destine. — Ah !... mon père... mon père... ayez pillé de votre fille! — Je sais, madenioisele, tout ce que voua m'allez dire, et voici ma répons.' : .\vec voire sagesse, on maîtrise son cœur; avec voire raison, ou ri nonre à des chimères, .le vous offre le bnnlieur réel, celui qu on ne trouve jamais d ms des .dii inces disjiroporlloi nées, et je vous aime assi i pour n'avoir nul égtrd à uue répugnance qui me blesse, parce qu'elle e>t s^ns fondemi nt.
Je vous prie Irès-eipressément de ne rien dire au chevaliar de l'intérêt que vous iiispire ce M. Montemar. Nous avez f.iil sur mon ami une Impression profonde, et en général les coeurs froids sont seuls généreiii. U'ailieurs, en éJoignant de vous le clievalier. vous ne vous. rapp'O'-berez point des Hotie. Perdez tout espoir à cet égard.
Réfléchissez à ce que vous venez d entendre. Pensez à ce que j'ai sonff' rt, à ce qu'a fjit pour moi d'Egligoy, et demain je viendrai prenlre votre réponse.
Si une attaque aussi vive, aussi inattendue, était faite pour étonner, pour allerrer .Snpbie, elle était aussi d'un genre à légitimer le désir de se déffudre. Milheiir aux pères qui ne savent que commander, et qui dédaignent de se f.itre dis amis de leurs eufinls! Sophie ne pensa plus au\ senliments qu'elle devait an marquis; elle ne calcula que les égards que lin prrscriv.iltnt les biensiancts — Je ne disposerai pis de moi, dit-tlle, contre son gré, et voilà la di rriière borne que la nature ait mise i ma soumission. Mais lui foire le jiacrilice de ma vie! mourir tous les jours de l'borreur et du dégoût d'un autre engagement! c'est ce qu'un père ne peut ex'ger. Elle est prêle, ma réponse : Vous le vouliz, mon père, je renunce au bonheur, mus un aulre... un autre... j.imais.
On n'a pas toujours le courge de dire ce qu'on a la force de penser. Sophie cr.ignait que l'^ir froid et sévère du marquis, que son ton dur ne l'inlimidossenl au point de ne pas lui permettre de parler, et elle se mit à son secrétaire.
Elle écrivit respectueusement, mais avec l'énergie que venait de déployer son père. Elle ne laissait aucun doute sur sa faconde penser, et elle protestait qu'elle était irrévorablement décidée.
Comment reudic cette lettre? S'exposera-t-elle aux premiers traits que sa rési tance va provoquer? Elle passe chez le curé : celui-là encore doit compatir à ses peines.
Il avait toujou's été sage, et il était né avec des passions vives ; il les avait combatiues, et il savait ce qu'il en coûte pour être r goureusement vertueux. Ses sacrifices le disposaii ni à l'indulgence; nmis il sentit que le trouble, l'inimitié ahaient s'établir entie deux êtres destinés à s'aimer.
Il n'aitendait rien de l'inQexibililé du marquis; il espérait tout de la sensibilité de Sophie, et il attaqua son cœur... Charles le remplissait tout entier. Il voulut persuader sa raison : elle lui répondit qu'il y a perfidie et bassesse à jurer amour à son époux quand on brûle pour un autre. — Vous l'exi-ez, mademoiselle, je remettrai votre lettre : mais que de clngries vous vous prépirez ! — Je le sais, monsieur, mais mon père le veut : le sort en est jeté.
le curé se rend cli; z M. d'.\rancey. Vrai avec Sophie, il ne dissimula rien a son père. Il lui représenta le dmger d'ordonner sans ménig' m>-nt, s;ins délai, le plus dur dts sacrifices; d'irriter un cœur naturellement bon et setisible, un esprit fait pour distinguer les véritables droits d'un père de l'abus de son autorité. — Je vois, monsieur, ce que ma fille se propose. Elle veut désobéir, et elle cherche un appui contre moi. — Elle m'a confié ses peines ; j'ai dû y compatir; je viens, conduit par l'espoir de les calmer. — Je connais vos qualités, monsieur, je les estime; maisje n'aime point qu'on s'établisse arbitre entre ma fille et moi. — Vous me fermez la bouche, monsieur; prenez celte lettre : ma mission est remplie ; je me retire. — Un moment, monsieur.
Le marquis lut, et ne donna aucune marque de colère. Le curé crut que la situation de sa fille le touchait, et que le momeut était venu de meltre enfin la ii.iture au-dessus des pri'jugés. Il parla de nouveau, Il parU'bien. S.ins lui répondre, sans même lécouttr, le marquis écrivit à son tour, et lui remit ce billet ouvert :
•1. Dans les dispositions oii nous sommes tous deux, mademoiselle, nODS ne nous verrions qu'avec embarras, qu'avec désagrément. Je Pf
rerai servir chez moi, à moins que vous ne préfériez manger chez vous. Je reverr*» ma fille (|uand elle le méritera. »
— Me voila donc prisonnière! s'écrie Sophie en lisant le billet. Ab. du moins je pourrai penser à lui, toujours à lui, rien qu'à lui.
Edmond était parti : elle lavait •. u de sa croisée monter dans sa rarriote d'osier. Il revieinlra le lendcinain; mais couimenl siuia-l-clle ■'.-. Le eiiré voudra t-il? Oli ! non, non. ou ne propose pis ces choses la à un homme respect ible... Ah! mon Dieu, mon Dieu, qui donc lui apporlcia des nouvelles du bien-almé?... Ali ! ia grosse Kanchon, la gouvernante du curé... oui. Elle a éié jolie, eile a plu, elle a aimé sans doute; elle sera compatissante. C'est elle qui ira à la ferme, et que de prétextes elle trouvera! tout abonde, il ny a rien au château, et il faut déjeuner, dîner, souper. Oui, Eanchon peut aller trois fois le jour à la ferme.