XIII. — Tentatives. Événements
Sophie, malgré le trouble de ses sens, était capable de réflexion. Un événement Imprévu pouvait changer la façon de penser de son père, et, à travers ses larmes, elle entrevoyait le bonheur dans l'avenir. Charles, ardent, impétueux, ne vuyiit que les obstacles; son im.igleation exaltée les lui peignait insurmontables, et M. Boite, en rentrant chez lui, trouva le tibleau le plus déchirant : son neveu gardé à vue, délirant, méconnaissant tout ce qui l'environne, tout, jusqu'à cet oncle, dont la voix seule lefais.iit trembler autrefois, et qui lui est si cher aujourd'hui. — Possédez- vous, monsieur, lui criait M. Botte; on peut être amoureux, mais on ne fait pas de semblables extravagances. J'ai aimé ta temine, Horeau, je le lui ai dit, parbleu. Elle m'a répondu que je lui déplaisais, et je ne me suis pas pour cela cassé la tête contre les murs. (Jue serait-ce donc s'il savait que ce marquis a amené du Kamtscbatka un joli monsieur, dont il compte faire son gendre? Ch.irles, que le cher oncle croyait dans un délire absolu, n'entendit que trop ces derniers mois. Il ht des efforts surnaturels, et se dégagea des bras de ceux qui le retenaient dans son lit.
C'est un furieux qui ne se possède plus. Il veut tuer le chevalier, et le cher oncle court enfermer ses armes. Il veut sortir, le cher oncle ferme toutes les portes. Il veut sauter par la croisée, M. Botte le retient par le pan de sa chemise, mais le neveu entraine l'oncle, ils vont saulertous 1: s deux. Horeau s'accruche à l'habit de M. Botte; un hiquals saisit Horeau par les ép.iules; un seconil l.quais arrête son camarade par la ceinture de la culotte; un mouvement rétrograde s'opère.
Charles demeure fixé, un pied sur le châssis et I autre sur ie parquet; son oncle le prend dans ses bras. — Malheureux! tu veux donc que je reste seul sur la terre, sans support, sans personne qui me ferme les yeux! et qu'ai-je fait, ingrat, pour que tu m'abando mes? Je t'ai Iniié comme mon fils, j'ai renoncé pour toi au bonheur d'en avoir. Oui, je le dissimulais l'autre jour, tt je l'avoue aujourd'hui, vaincu par la force du moment, oui, c'est pour toi seul que j'ai renoncé au manège, et tu veux que je m'en repente!... Allons, monsieur, recouchez-vous et écoutez-moi.
Vous souffrez ; eh ! ventrebleu, n'aijc pas souffert aussi, moi, qui ne suis pas amoureux? J'ai été arrêté, j ai reçu un coup de bourrade ; j'ai été emprisonné, dépouillé; je suis rentré ici dans l'équipage oii vous voilà, et j'ai pris mon pirti M.iis vous, monsieur, vous êtessins caractère; vous vous livrez au désespoir. Corbleu,"pensez-voiis être né pour que tout aille au gré de vos souhaits? Est-il dign; du bonheur, celui qui ne sait pas souffrir! — Plus de bonheur, mon oncle.,., plus de bonheur pour moi!... — Qui vous l'a dit, monsieur? JN'e suis-je pas là pour ameuer. pour sa sir les cii constances favorables? Je persiste dans mon projet; je suis plus opiniâtre que tous les marquis ensemble, et, de par tous les diables, je n'en aurai pis le démenti !... Allons, Charles, mon ami, mon neveu, modère-toi. Fais quelque chosC pour ton vieux oncle, pour ta Sophie, qui meurt si elle le perd.
Le nom de Sophie est le plus efficace de tous les talismans. C'est à ce nom que Charles écoute, qu'il se possède, qu 1! devient capible de raisonnement. Sa mémoire, trop fidèle, lui rappelle les obslarles sans nombre qui le séparent de mademoiselle d'Aiancey, et M. Boite, enchanté, promet de les lever tous les uns après les autres. Il ne sait pas trop comment il s'y prendra; mais, semblible au médecin qui traite un malade désespéré, il commence par tout prom-ltre, sauf a tenir ce qu'il pourra.
Et d'abord, pour réaliser ses promesses, il se dispose à partir pour la ferme, à voir le marquis, le chevalier, Sojihie, Edmond, et à taire et à dire ce que les circonstances lui suggéreront de mieux. Mais avant de se mettre en roule, il veut que Charles s'engage solennellement à ne plus tenter le saut de la f< mtre, à boire, ii manger, et su'tout à ne tuer personne; car, disait tiès-bien M. Botte, tirer promptcment la quarte ou la tierce, est en petit l'art du gl.diateur : ce métier 1< doit être abandonné au mépris; et on ne prouve pas qu'on ait raison en perfor.tnl son homme.
Charles, ravi des espérances que lui donnait son oncle, contract hautement et devant témoins l'engagement exigé. Pour preuve évidente du retour de sa raison, il écrivit à Sophie une longue lettre qui n'..valt pas le sens commun, mais qu'elle devait trouver admirable, parce qu'elle prouvait lui amour excessif : les grandes passions extravagueat.
M. bOTTii.
I.e bon et «ligne oncle se charf^oa dp IViiîtrc. s'oldifjca k la remi'ltre el à r.ipiidritr uni- it'|>oiisr, iiiunl.i i ii \ oiliuf, t'I |) irlil |iiiiir .cllir iIhtrliiT <l< ni'iivelKs iivrrliiK's. A moitié ilu iiilii . il rcinimlr.i le vkux Ivlimiml, qui lui <lil qu'il iilliil savoir ilen iiou» elles île Cli.irles. — Moi, j'en i-iniorte r.|ioinlil IM . Holle. Il pi Ma le viiill.ird h côié «le lui. et api'ril Cl' (|ii'K<liin)iul savail, c'est J-ilire lotit «e qui sV'l:iit pi'^si' jU'iqu',111 mouicul lie U iiroposiliou ilu père et de lu mise aux ariils de lu fille.
Il y avait longtemps que le cher oncle n'avait crie' : le» harangues siUitiiiiciil'lis n'étaient pis ilans sou genre; et il se promit liii-n de se diMoimn ijjer «n quirellaut le marquis, le clieyaliir, Sophie uiôiue, dès qu'il aur.iil l'honneur de si" trouver en leur pr«''siiice.
Il y avait de lnMiiies r osons pour que ci t lionneur ne s'obtint pas aussi aisi'meiit qu'il l'iiu; giii.iit. I.e l.iqiiais ik'puli' par lui. de la feiiue au cliâuaii, revint lui dire que le in.iri|uis ne pouvait voir personne : eu voil.i un de moins à gromlcr. Il était liii n siir du plaisir qu'airait Sophie il le voir, < t son laqu.iin revint lui «lire, de la part ilu iiiarquii, qu'tlle t'tiil iiK'oniinodi'e. — Pauvre pitite!.... je le crois liien. I.lle .••inie tant mon Chrles! Oli ! il y a des pi'rcs qui ont le di.ili'e au corps. % a dire il ce chevalier «l'I'.g'igoy que j'ai à lui parler de qielque chose qui le regnnle piTsonntlIemi nt. Le chevalier t!tait en alïaires et pria M. Rolle de l'etrnsir. — f'orbleul ces gens la se donneraient-ils le mot pour se moquer de moi ! (Jujinl ou ne veut pas me recevoir, j'entre. Et il • nira en t li'tt.
I.e marquis et le chevalier étaient passt'-s dans l'apnarlenient de Sophie. M. «l'Arancey n'avait pu refuser à sou gendre futur une entre- \ue avant son départ pour la terre du Ilirri; mais, comme il craignait que sa fille ne sr permit, malgré sa prieri', de parler de IM. Montemar avi'C un peu trop d'intérêt, il avait jugé convenable d'accompagner d'Egligny. sûr que sa présence imposerait silence à la jeune per^o^ne.
M. d'Arancey viuilait cacher au chrvalier la rigueur peu flatteuse pour un amant dont il usait envers .^opliie; Sophie biàin.iit trop la condnile de son père pour le mettre à découvert devant un étr.inger. Le père et la hlle se dirent dis choses afl'icluf uses, tendres même, que démentaient Ifur Ion et l'air de leur visage; le chevalier n'en fut pas moins dupe de n tte comédie, pirce que les amants sont dupes de tout. Il ne douta point que la proposition du manpiis n'eût été agréée, parce qu'il le désirait ainsi. Il parla de son maàage à mailemoiselle d'Arancey comme d'une alTaire conclue. Il en parla avec une satisfaction, une reconnaissance, une délicatesse, un charme qui l'eussent fait aimer, si la triste .Sophie n'ei'it été prévenue pour un autre. Elle ne répou'lait pas un mot, et >on silence était pris par d Kglipny pour un ell'et naturel de l'i pudeur. Comme ou se trompe avec de l'esprit, quand on aime à se llitter !
Le marquis, qui ne perdait pis de temps, avait convoqué le matin l'assemblée d'usaee pour se faire nommer tuteur de sa fi le, et pouvoir vendre sa terre, à la chirge de r'iiiplui. Comme une affaire de finance el une affaire de cœur sont deui choses tout à fait diff.'rentes, Sophie parla ; elle marqua » son père le plaisir qu'elle éprouvait à seconder ses vues, et comme ce sujet était le seul sur lequel elle pût s'exprimer librement, elle s'étendit avec complaisance, et de manière à donner de son esprit une certaine i'Iée au chevalier. Femme qui ne veut pas nous aimer est toujours bien aise de nous prouver qu'elle est digne de Dou^i plaire.
Voda où l'on en était lorsque M. Hotle ouvrit brusquement la porte. En le voyant Sophie respira. Le marquis sentit les dangers d'une telle entrevue : il se troubla ; mais, persuadé que les grands airs d'un homme qualifié produisent toujours quelque effet, il se remit, déploya toule la noblesse dont son individu était susceptible, et dit très-haut «n toisant notre cher oncle : — .le n'aurais pas cru, monsieur, qu'où poussât le déf..ut d'égards... — Jusqu'à parler malgré eux à ceux qui ne veulent JUS nous entendre? Chacun a sa manière, monsieur le imrq .is. Moi, je n'aime pas à faire dix lieues pour rien. \u resie, je suis fort -ù e de vous trouver réunis : je vo'is dirai voire fait à tous en peu de mois, et je me retirerai ensuite. — Il est mutile, monsieur, de faire une scène ici. ei vous aurez beaucoup plus de mérite à vous retirer avant. — Je ne me retirerai pourtant qu'après. Mademoiselle me présente un siéfe, je 1 arcepte, je n'ai pas l'habitude de parler debout. Faites comme moi, marquis, mettei vous à votre aise. — .Mais il est incroyable, monsieur... — Ah! vous ne voulez pas vous asseoir; tout comme il vous plaira. Je commence.
Le chevalier ne savait trop que penser de la conduite de M. Ilotlc; il était incertain du parti qu'il devait pnndrc à son ég^rd. L'air aîfectucux de Sophie lui f,,isait crairdie de déplaire complètement eti brusquant le chrr oncle, et comme il ne voulait pas se mettre mal d.ins l'esprit du marquis en approuvant des originalités, il se renferma dans lis bornes d'une exacte ni'Ulralité.
M. d Arancey était sur les épines. Il estimait M. Hotte malgré lui ; il lui devait de l'argent, et ce n'est guère qu'au théâtre oii on voit des créanciers misa la porte par les épauKs. D'un autre côté, il était essentiel de détourner une conversation dont .Sophie invoquait clairenicut la suite par les regards qu elle adressait au cher on -le. Le marquis tenta une diversion en parlant de ses ventes, de ses acquisitions ; il entra dans le» jilus grands déUils, et il s'.pplauilis ait de sa petite ruse, parce que M. Boite écoulait, et que sa chaleur devait (oisher en écotilatit. >otre
cher oncle, ai effi-t. ne perdait p,s un mot, et prenait déjii se» arrtn-
gemeiits sur re que lui iliMa t le maiipiii.
— Tout Cl II «il il ini rvti li', monsieur, lui dit-il quand il eut ce«sé de parler. Venons maintenanl il l'objet de niuii vuj.ige. — Kh ! par glace, monsieur... — ^Oll, monsieur, je suis venu pour parler, et je pirlerai IMiinsieur le chevalier, vuus êtes un joli liuiXMie, mailemoiselle est eharmante, on vous la destine, vous in élis furt ame; tout i:ela est très simple, el jusqu'ici je n'ai pas de reproches à vous f.iiri-. Mais j'ai un neveu, moi, monsieur.... — .le vous supplie, monsieur Hitte.. .^ Supplication inutile, monsieur le marijniH. Je ilir.ii tout, pui-iipie voua n'avi'Z pas eu la généro-ité de le «lire voui-mèaie. Oui, u o sii-nr le chevalier, j'ai un nev«u plus jnli girion que \oiis encuie. Il idul.'iire madenioisi Ile, et il en est tendriuunt aimé. On prétend qi ui ri que beaucoup en épousant une femme in.i'gié elle : vous pouvez être tianipiille a cet égiid; mademoiselle est au<si sage qu'elle est belle. Mais la condamnerez vous i g''mir dans les liens que son ea-ur repoii>se? cherrhen zvous la joiiiss.iiite dans les bras d'une feiiime in iniuiée?éte*vous fait pour goiitcr le plaisir b.irb.ire de la voir s'eleiudre dniis les larmes? Hélléehissez-y bien, mon ii ur : ille est capable d'obéir à son père, et quelle source inépuisable de regrets vous ouvrez devant vousl
L'approbalion de Sophie n'était pas équivoqll«^ Elle baisait les mains de AI. Hotte, elle regardiit son père el le chevalier d un air si snppliint! I.e marquis, ronf;e de colère, rongeait ses ongles, el d'Egligny, détoneerté, senlail qu'il jouait un assez S't personnage.
— F'i vous, poursuit M Botte, vous, père injisle, qu'on ne connaît que depuis un jour, etiiui marquez ce jour par des actes de tyrannie, ne redoutez-vous pas les suites «le votre violence? Vous ne devez, compte, dites-vous, de votre conduite à personne; échap|)erez-vous au cri de votre conscience, qui vous répétera sans cesse : Tu as été le bourreau de la fille?
— Finissez, finissez! s'écrie d'une voit terrible le maripiis d'Arancey. — Je vous ai dit » tous deux ce que je pensais, ce que je devais vous dire : je «lois aussi la vérité à mademoiselle, el elle néehapp'ra pointa son austérité. Mademoiselle, un père injuste n'en est pis iiio ns respectable. Vous avez pu disposir de vous en son ahsence; son retour le rétablit dans ses droits. (^)uel droit plus sacré pour un père que celui de disposer de sa fille, et c'est cilui-la même que vous osez lui contistir! Oue deviendront le repos, l'harmonie des familles, si l'enfance s'établit juge «lins sa propre cause, si elle dédaigne l'expérience de ses parenls, si elle donne un nom odieux à une fermeté légitime, si elle oppose un amour frivole à ce que la nature a de plus saint? Votre père vous déclare que votre hymen avec le chevalier assure le bonheur du reste de sa vie, et vous poovez balancer! voulez-vous perdre en un instant mon estime et celte des honnêtes gens que vous possédez loul entière... Vous p eurez. Ce ne sont pas des larmes que je vous dem mde, c'est votre consentement : il est pénible à donner, je le sens. Mais où serait le mérite de la vertu, s'il n'en coûtait rien pour l'eiercer?
Allons, mademoiselle, du courage. Ayez le noble orgueil d'être parfaite en tout. Kemplissez ce terrible devoir, et malheur à votre père s'il ne fait pas le sien!
Mademoiselle d'Arancey est atterrée par un langage pressant, par des conseil.') opposés à ce qu'annoni-aient les premiers discours de M. fiotle. Accoutumée i lui céder depuis lonRlemps, habituée dès l'enfance à être vertueuse sans efforts, elle croit pouvoir se dispenser d'obéir dans cette importante circonstance. iVI. Hotte reprend la parole, il insiste, il tonne, il caresse : sa raison éloquent ■ impose silence pour un moment à l'amour qu'inspire l'un, à l'aversion qu'on a [lour 1 autre; il persuade, il subjugue, il entraîne. Un oui a peine articulé s'échappe, m us il a été entendu, recueilli avec transpoit par M. d'Arancey . avec ivresse par d E!;ligny.
Ces deux messieurs n'entendent pas plus que Sophie la conduite de M. Hotte; tl.e leur e^t favorable, et cela leur siiflil. lis oublient lis réflexions désobligeantes qui ont précédé son exboi talion à la charmante fille, et ils prodiguent les attenlious el même les égards à ce bourgeois qu'ils ne daignaient pas admettre. Quelle abondance de paroles alIVctueuses, que de prolcst liions «le reconnaissance! — Eh! messieurs, vous ne me devez rien. Vous vous trompiz lourdement si vous croyez que j'ai fait quelque chose pour vous. — Je ne vous entends pis, monsieur Rj<te. — Je vais ni'ixpliqucr clairemeut, monsieur le marquis. Il m'est nécessaire, à moi, qie mademoiselle soit la p'us pirf.iie de» femmes. Elle devait s'immoler, elle y a consenti, et l'ellort cruel «( «'elle s'est imposé ne restera pas sans réroiipense. — Mais, mon cher Hotte, ce ri n est pas clair du tout. — Non? Eh bien, monsieur le marquis, ce mariage auquel elle a consenti ne se fera point : voili, je cr ds, du |K>sitif. — Qui t'empêchera de se faire, monsieur? — Moi. de par tous les diibles. Je vous ai ]:orté tous à fiire votre «bvoir. el je ferai le mien. — En engageant in-i fille à retirer sa parole? — Elle en est incapable; mais vous l'en relèverez. — Jamais. — ^ous verrons. Mon niTveu a des droits, et je les soutiendrai. — Contre qui, s'il vous pl.iît? — Contre vous, pirbleu. — I.e projet est onginil. — Je n'en forme pas d'autres. — Quand je vous disais, chevalier, que cet homme est d'une bizarrerie... — Trop heureut, monsieur, q !■■ vuus n'ayez que ce reproche à me faire! — Je vous fais .grâce, moi . de ceux que voiu méritez; mais tenez-vous sur vos gardes; défendizvo s bien, car j attaque vigoufcusemeiit. J'ai f 'il tout à l'heure le pi;-! avec mademoi-
M. BOTTE
£1 1!f, rt nuiintinr.nt jf suis le confulcnl, l'iigi'nt, Tappiii de Ch.irlcs, et, afin que vous n'en Hoiilie?. pis. je renuls à niiiiienioiselle, mais ilevnnt j vous, une kltre dont je suis diTR»'. — Mais vous eilrivagmz, luongleu'. — F.n ciiioi donr, nionsiiur? Me voyez vous nu'cooii.iilre la voix du s^ng, saiiifirr un ei.faut soumis à dts iliinitreb? — Sorltz, montitur, sortez, il en est temps. — Je sortirai quand mailmioiselle m'aura remii h ri'por.se que je me suis engage' à rapporter Ptrmellii que je me TJSSioie, afin ilatieiidre à mon aise. — Mais cela ue s'est jamais
vu; si je vous devais moins — Oh! faites comme si vous ne me
devizricn. ,, /
Pcutliii.t cette conversilion, Sophie t'crivait en efief, et elle présenta fa lellrc ouvirle à M. nolle. — Je suis sûr qu'eile est bien, ma rièce; mais je ne la ncevrai yts que voire père ne l'ail lue : je ne viole jamais lis convenances. IN 'ajoutez jias l'ironie, monsieur...— ! isiz, mon>i.ur le m .rquis, que .ii..ble, lisez donc! vous faites l'enfant. — Il faut le satisfaire pour s'en débarrasser. — C'est le moyen le plus sîtr.
Le niirqiiis lit, mais de très-mauvaise grâce : « Je suis ptWiflri'e de votre situation, et la mienne est plus dure encore. Votre oncle, si indulcent pour vous, est sans pitié pour moi : il m'oblige à prrmeltre ma nain au chevalier. Si ce mariage se conclut, j.' re vliiis demande qu'une grâce : oubliez la triste Sophie, soyez heureux, et je serai moins infotlunt'e. »
Vous conviendrez, monsieur le marquis, qu'on ne peut s'cxpri-
mer avec plus île ilOcence... Oh ! rendez-moi la letlre, s'il vous plaît, O'i je prierai niademoisil e de m'en faire un duplicata. Adieu, ma nièce; respectez I engag. ment que vous aviz coniracté. Monsieur le marquis, de vous à moi, c'est guerre ouverte : nous verrons q'ii sera le plus aiiroit. — Sortiriz-vous enfin, monsieur? — Je sors, monsieur, pirce q'ie je n'ai plus rien à dire.
M bulle court ch( z le notaire; il fiit passer une procurulion au nom de son valet de chambre, à qui il fait prendre la poste à l'iostaut. Le ni.rquis sent que la publicité est un liin de plus pour une fille niodi sle, et il court i> la muniiipalilé faire afficher le mariage de Sophie et la vente de la terre d'Aianrey. Le chevalier se prép -.re à se rendre à P ris, cil il compte prendre la diligence de Bourges. En faisant sa petite valise, il repassait dans sa lèle ce qu'il avait entendu. Il aimait mademoiselle d'AriPCiy ; mais ce qu'avait d.t M. Botle faisait sur lui i:ne sorte d'impn ssion. On ne se sacrifie pas pendant des années k l'amitié SUIS avoir des qualités i slinubles, et d'Egligiiy pensait combien il est dur, peu délicat, de posséder une feu-.nie qui ne se donne point. Au rcsle, il avait servi le marquis longtemps avant de prétendre à sa fille, Il il se promit de le servir toujours, sauf à se déterminer, rtlalivement i son mariage, d'après les reflexions qu'on a le temps de faire pind ni un voyage de quinze jours.
>bdemoi-ellë d Aranrey, étourdie de ce qui venait de se passer, re lait acc<b'ce sous une foule d idées plus pénibles les unes que les autres. D'Egligny persistera-t-il à épouser une femme qu'il sait unie k un autre par l'amour le plus tendre? Les démarches du marquis semb'in'. l'annoncer ; et ces démarches, dont l'elTct doit être si prompt, le g'aeent d'effroi. Peut-elle compter sur les jTomesses indirectes de M. Boiti-? le résultat en est élo gué, et par conséquent incertain. D'ailleurs, il lui recommande l'obéissinee; c'est de .son père seul qu'il veut quelle tienne le bonheur : et le moyen de vaincre ses prévenlions! Elle s'entiel'nait de tout cela avec Fanchon, ou plutôt e.le s'entrelensit avec elle même, car Fanchon, fille trcssens hle d'ailleurs, n'était qu'une machine à oiii et à non. Ce qui modère par intervalles les jieines de l'aim.ible enfant, ce qui empéthe sa lêle de se perdre tout à f,<it, c'est que ce chevalier si reJoutable \^ partir, que pi nilant quelque temps au moins il ne l'obsédera pas; et qui sait, après tout , ce que le temps peut ami ner ? \ oilà pourti^nl les .ingoisses oii nous jette ctl amour, qui se présente d'abord sous des formes si séduisantes, et qui se (.lait ensuite à déchirer les cœurs qu'il a fournis.
Charles i l.iit, au contraire, plein de confiance dans Us promesses de son oncle. Il était convaincu que personne ne pouvait lui résister, et les raisonnements du lli gmatique Iloreau venant à l'appui de cette heureuse convic'ion, il ne fut pas difficile de faire prendre au jeune liomme ce qui élait propre au rétablissement de ses forces physiques et morales. Le départ précipité de son oncle, sa belle chaleur, ses dernières eipres-ions que Chirles répétait sans cesse, la letlre qu'il devait rapporter, et qui protester lit d'une étemille fidélité, tout concourait .1 rendre à l'amant malheureux la tranquillité de l'espérance. Iloreau, qui se fait des systèmes comme un autre, est persuadé du bon eft'et du gfand air sur une tète (!etr;.quée, et il propose à M. iMontemar un tour de promenade après dîner.
Charles accepte, et le nouveau mentor préfère les Tuileries, parce qu'on y trouve as-ifZ communément une réunion rie jolies femmes, et que, de toutes les distraclions, il n'eu e»l pas d .lussi puissinte. Iloreau ).orult n.cme ses vues plus loin : il ne lui semblait pas impossible qu'une pis-ion nouvelle ellai.àt un jour l'ancienne, et on n'a pas toujours allaire a un marquis d'Arancey.
n après ce plan si sagement conçu, Ilorrau se proj^osait de chercher Iles yeux la beauté qui devail di'doniniaB.'r son jeune ami. D'abord, pensait-il . on s'assied près d'elle Le jeune homme tsi beau; on le \oit avec plaisir. La conversation s'ingage, il a de l'esprit, et il plaît. J'an-
nonce qu'il reviendra demain , et la dame ne manquera pas d'accourir. Le jeune homme, réservé la veille, se livre davantge. La dame est aimable aussi, et cependant il ne l'aime pas, oh! pas du tout. Mais il revient de lui-même le troisième, le quitrième jour. Sophie perd insensiblement dans son cceur. Au bout de la quinzaine, on se la rappelé comme on se souvient d'un sonpe ]iénible; au bout du mois, on ne s'inquiète plus de ce qu'elle deviendra; et, après tout, pourquoi aî-t-elle un père qui n'a pas l'esprit fait cnnim un autre ?
Ce moyen-là a réussi |ilus d'une fois dans le monde; mais dans un roman ! un amant infidèle ! fi ! l'horreur ! c'est ce qui ne se voit jamais, h moins pourtant que le perfide auteur ne veuille torturer l'héroïne de toutes les manièresj et je ne veux pas alUiger la petite fille qui me cachera sous son traversin , qui lira quelques pages à la dérobée avant de mettre l'éteigooir sur .ça bougie : je respecte le sommeil de la beauté. Toutes les femmes qui f lisaient e^jtaticr aux Tuileries déplurent donc complètement à Charles. Celle-ci est une mère sur le retour, dont la mise annonce la coquetterie. Tout en elle est recherché et de la plus agaçante propreté; sa coilïure est parfaitement entendue, des crochets artislemeiit disposés cachent des rides naissantes; un voile transparent adoucit l'éclat du rouge, sans rien ôter à la vivacité qu'il communique à des yeux exercés, et sa grande fille, droite comme un cierge, pâle comme un spectre, est hnbillée comme un fagot.
L'ii peu hors la lii;ne, est une dame mise avec une extrême simplicité. Son fichu est attaché sous le menton , mais il dessine partaitement des formes séduisantes. La manche de sa robe descend jusqu'à la naissance de la main; mais cette main est potelée et dune blancheur éblouissante. Elle joue voluptueusement avec une grande croix brune, suspendue à un petit ruban noir... Ah! madame est peut-être dévote? Précisément. A deux pas d'elle est un monsieur dont les cheveux forment une couronne ariistement arrangée. Il porte un frac gris, un dessous noir, des bas violets .. c'est un p'èlre. Il parle avec une onction qui se peiut sur sa figure pateline ; il parle d'un peu loin pour dérouter la médisance; il ne fixe jamais la dame, mais on remarque qu'il ne perd pas de vue la main potelée ou l'impénétrable fichu. La «lame lui répond .«ans le regarder en face; ses yeux se portent beaucoup plus bas, ce qui n'est pas plus modeste... ces gens-là sont arrangés.
Voilà une jeune veuve assez jolie qui brûle de se remarier. Elle regarde tous les hommes d'une manière qui veut dire : Approchez-vous, et tous passent.
Celles-là ont le maintien le plus décent; mais on dîne chez elles pour un louis, et on y trouve un lit lorsqu'on est trop loin de chez soi. J'en vois une qui me paraît de bonne foi. Elle n'a ni blanc ni rouge, elle ne cache point ses rides, et elle joue avec un enfant qui sans doute est son petit his : j'en juge à la tendresse qui ranime des yeux étcinls; mais tout en elle annonce la décrépitude, une fin prochaine; et ce spectacle n'est pas agréable.
Plus loin sont des femmes entretenues près desquelles une mère ne rougit pas de faire asseoir sa fille : elle veut pourtmt la marier.
Dans les cootrc-illées circulent quelques malheureuses qui offrent leurs charmes en dépit de la vigilance des sergents chargés de la police. A travers tout cela, passent et repassent des jeunes gens qui se tiennent tous le bras, qui barrent l'allée, qui obligent l'homme raisonuible à se déranger, qui parlent très-haut, qui rient pins haut encore, sans tvop savoir de quoi, et pour se faire remarquer; qui reg-irdent sous le nez les femmes qui leur paraissent dignes de quelque attention , qui eu médisent ouvertement, et qui ne fout que médire : ils ne savmt point qu'une femme n'a pas d'iotérêl à paraître estimable aux yeux d'un houime qui ne l'est pas.
Ch ries aurait pousse plus loin son examen et ses observations, si , au milieu d'un groupe, il n'eût reconnu Guillaume, fort bien mis, f.isanl r.fgréable, et piraissant donner le ton à ceux qui l'entouraient. Charles ne concevait jias qu'on pût avoir cet air libre et gai en sortant de prison. Il y a bien d'autres choses que Charles ne concevrait pas. Notre jeune homoie avait grmde envie <le s.ivoir la cause de la détention de Guillaume : on peut être amoureux, malheureux et curieux. Il n'y a pas d'homme qui ne soit un peu femme de ce côté-la.
Il balançait à aborder Guillaume dans un lieu public : l'ej-piqueur le vit, et termina ses irrésolutions en accourant à lui. — Eh bien! monsieur, oii en sont vos affaires? — Et les tiennes, Guillaume? — Mac-\lahon , s'il vous plaît, monsieur. — Ce nom ne t'a pas porté bonheur. — J'en conviens, mais il faut que je le garde. J'ai si bien prouvé l'identité qu'il m'est aussi impossible de cesser d être Irlandais qu'.i vous de le devenir. — Et, malgié ton adresse, lu n'.s pu ciiler l'indigne maison... — Ne faites pas fi de la Force, monsieur; les plus honnêtes gens y vont, témoin M. votre oncle. — Par l'effet d'une méprise; mais toi? — On s'est aussi mépris à mon égard, monsieur : on a cru que j'avais tué ma femme... — Oh! lu es marié? — Et je compte êire libre ince.ssaniment. — Je n'entends pas trop ce que tu veux dire, monsieur M.iC-Mahcn. — Asseyons-nous, uionsieur, je vais vous mitire au eourant : vous vous rappeliz oii j'en étais avec ma veuve de .Saint- Uomingue? — Oh! à merveille. — Elle m'.>dorait, monsieur, le moment ou je devais être dans ses bras ne pouvait venir assez tôt, et moi, je lui parlais le même langage, et avec une vérité qui ne me coûtait rien, p.'TCC que je me faisais illusion, et que je m'imaginais adrtiser la parole à sou coffre-fort. Quand j avais joué la passion jusqu'à m'en-
M. BOTTE
roiirr. j'.ill.iis rtï.<lmravic llenrii-U<-, c't-st la priii»: femme de chambre, les t.ililt'aiix voliipUieui ilonl je cliaiiuaia l'iiii.>i;iiialioii de ma veuve.
Il n'est pj» «léceiil (le conipler avec une f. mdie i qui ou persiaJe qu'on la (ireiidrait siin chemise. I.e soin du couteiuieui re(;arile les |M]ias; je n'eu avais |ias qui in'it cri.iiller à la it'd.icliou du contrat, et je jouai le desiiiteiessmieut. bien sur de faire un cicellent marche, en si.|i|iosaiit (|ue luadaiiie de (lonave n'eût que la moitié de ce que lui accorl.iil la renommée. Je p-essai vivement le luoinent décisif, dins la crainte qu'il ne lui prit fantaisie de s'informer de l'état de mes afl'.irrs. Nous passons le contrat : tout au dernier vivant; madame de Gonave le veut «in^i, et je ne m'y oppose pas.
Le grand jour vient eiilin. Je pré>eiile la main à mon épousée, qui me luirait plus lai le que jamais, parce qu'elle ist plus parée que de coutiiiuc, ou peut être parce que je pensais aux efforts surnaturels que le soir... Enlin, moi sieur, nous voili mariés, et je reconduis madame Mac-Mabon h l'hôtel.
Elle avait commandé un m.igiiifique diner, oii figurèrent les colons nos témoins et qielques bons sujets que j'avais eni;.r|;éi a sabler le vin dénia veuve. Propos badins, gaieté hue, équivoque agaçante, j avais monté la conversalion sur le meilleur ton. Àladime Mac-Malion était à tout, ri'pon l*il à tout. Son e^p'il m'eût fait pardonner sa laideur, si un p.ireil déf..ut pouvait se par.loiini r : jusque-là tout allait bien.
Je sors, car il n'est pas plus aisé de garder le bon vin qu'on a bu que d en conserver le goût, et c'est doniiii ge. Je rencontre le maiire de la m.iison, il m'aborde d'un air assi-i singulier, et me présente un papier. Je l'ouire, je lis... c'est un mémoire de G, 000 francs pour loyer et bonne chère fournie à madame de Gonave, aujourd'hui mad.Éme Mac-.Malion. Je ne m'étonne point qie ma laide femme doive quelque chose : ses afl'.ires sont tmbniuillées, la guerre a empêché 1rs renliees de fonds , et je dis assez brusquement à notre hôte qu'il prend on ne peut plus mal sou temps, et que ce n'est pas au milieu d un repas de noces i|U on présente un mémoire. Il me réponi qu'un homme inquiet n'est pas maître d'être poli; que madame Mac-.M .bon n'a rien ; qu'elle lui doit; qu'elle l'a prié de ne pas lui faire mmipier uu eJCcUeut mariage; qu'il s'est gêné pour lui complai'e. et qi'il est bien aise de savoir au moins quand je payerai les detits do ina femme. Jamais, lui criai je d une voii de lonnt rre, et je reiitre furieux dans le salon.
Je jette les ;eu\ sur madame .Mac-Mahon; elle me paraît effroyable, et ma colère s'accroît d'autant. — Qu'avez-vous donc, mon cher petit ? — Ce que j'ai, malheureuse! Au lieu des possessions que vous me promeltiz a Sainl-Doiiiingue , je n'ai, dit-on, épousé que des dettes. — Won tendre ami . j'avoue que je vous :ii trompé ; mais que l'amoursoit mon excuse. — Que la foudre t écrase ! C'est-à-dire que me voilà chargé d'un monstre dont rien ne tempère la laideur!... Madame Mac-Mahon est d'un Ciraclère irascible, et il est des vérités qu'une femme ne pardonne poiut. L'ne suite d'eiclamrtions sur le physique de la mienne ht partir de sa maiu décharnée un Dacoii qui me sillli aux oreilles, et fut se briser dans une glace qu'il mit en morceaux. Je fus enchanté de l'attaque : outré, désespéré, j'avais au moins un préteste pour saisir ma femme par le chignon , et user amplement de mes droits de mari.
MM. les colons veulent la tirer de mes mains; mes bons amis leur tombent sur le corps; un combat général s'engage; les verres, les bouteilles, les porcelaines, Its meubles, tout se change en un instant en armes oITt-nsivcs. On se cogne, on s'échine, et au milieu des cris, des jurements, d'un désordre infernal, je ne lâche pas mon adroite moitié. Je l'allais mettre dtns un état à ne pouvoir plus duper personne.
La pitite llenrietle accourt, se jette au-devant de mes coups, et •'écrie : Malheureux Mac-M.ihon, tu vas tuer ma mère !
Je suis aguerri, monsieur, vous-le savez; cependant l'exclamation de Henriette me pétrifia, et il est constant que, si je n'eusse rossé sa mère, li petite coquine me laissait consommer l'inceste. A la vérité, je n'aurais pas éié p'us coupable q,ue Lolh qui coucha avec ses deux fille*, que J icob qui coucha avec les deux sœurs, que Juda qui coucha avec sa belle-fille; mais les patriarches se permettaient des licences qui sont devenues des infamies, tant les usages varient !
Je me hâtai de sortir de ce repaire, oii le dégât que nous avions fait m'exposait à quelques désagréments; mais, par un malheur facile à concevoir, je trouvai à la porte de l'hôtel la garde et un commissaire. On me ht rentrer ; on dre-.sa inventiire des meubles casses, et procèsverbal. Ou m'intima l'ordre de mircher, et, pour la première fois de ma\ie, je fus enibirrassé. J'offris ce qui me restiit d'argent, et la somme était molique. pirce que j'avais tranché du généreux en fais mt ma cour à madame Mac-Mahon. Ma bourse ne siillisiit pas à bfauci.up près : on la prit à compte. J objectai au commissaire qu'en Irlande on est maitre de battre sa femme; il me répondit que cet usage est assez en voRue en France, mais qu'il n'est pas permis d'a<>sommer. Enfin, monsirur, je (us conduit à la Force; et romme dans les événements les plus désastreux il y a toujours uu bon côté, je me consolai en pensant que je n'étais pas obligé de coucher avec ma femme. LorS'pi'elle fut hors de lianger, et qu'il fut prouvé que je ne possédais rien , mes détenteurs me re àchèreiit : le commiss<ire, parce que je n'avais plus rien à démêler avec la justice; mon bote, parce qu'il ne se souciait pas de me nourrir. .
J'a.,iis pourtant une centaine de louis que m'avait fait passer M. lijtie, en reconnaissance des ttlocbes que je lui ai épargnées. J'en
avais donné dix ï De ni Soleil, pour qu'il me conservât le reste. i| m • sans celte précaution , eût infailliblemeut paiié avec I habit et la bourse de votre oncle.
Eseljve de sa parole, Meau-Suleil a compté ndèleuieut avec nioi hier, jour de ma sortie, et je vais, avec cet argent, atlupier U dame Mac-Âlahoo en divorce pour cause d'incompatibilité d'humeur, ce qui, je crois, est siiffisamnirnt constaté.
— Ah, Guiiliumel si tu avais de la délicatesse... — Je n'en aurai jamais. — (,) le j'envierais ton sort! — Et tn quoi donc, mon-ieur? — Ta giicté, ton insouciance imperlurbablis... — Il fiut bien q le la nature fas^e qui hpic chose en faveur de ceux pour qui la fortune lie fait rien. Vous êtes donc toujo irs Irisle, sentimentil ? — Oh , ce marquis d'Arancey ! — Il est toujours eniicbé de sa noblesse? — Plus que jamais, Guillaume. — Payez-le avec sa monnaie favorite, trincli z dans le vif; faites-vous noble aussi. — Cominrnt cela? — t'ommc Ci^iX qui, pour leur argent, deviennent secrétaires du roi, ou telle aulre chose, à la dilTcreuce près, que votre noblesse ne vous routera rien , et v.iudra la leur. — Je t'entends : tu m anotilir.is. — Oui, monsieur.
— Comme tu t'es fait lrla:iiliis? — Précisément. — Toujours ili s propositions impertinentes. — Toujours pi et à voua f.'iclier. Haisuuii'uis d'abord. Je me suis fait des titres pour duper une friponne, et en c< la j'ai bien moins tort que les moines, qui se f.ii^ai'■nt de fausses chartes pour s'emparer du bien qu'on ne leur donnait pai ; mais ici , monsieur, il ne s'agit que d'une ruse innocente. Yo is f.iti s le bonheur et la fortune d'une personne qui vous adore, vous r.. menez à ses vr.is intérêts uu vieillaid ridicule qui vous tuurmiiitc tous les deux. Et, enfin, que vos parchemins soient sign. s par moi ou pir P.;piu-le-Br. f , vous n'en vaudrez ni plus ni moins : c'est 1 homme qui est tout. — M lis comment le mirquis croira-t il qu'on lui ait caché jusqu'à prescrit?...
— Comme les fidèles ont cru à la quittance de Jeanne de Napes, qui parut cent ans aprè-> sa mort. Vous s.ivez qu'elle vendit a (élément \ £ le comtat d'Avignon pour trois cent mille llorins qu'ille ne riçut jamais. — Pas de plaisanteries, monsieur Giillaume. il n'est pas ici question de fidèles... — A qui on pcrsu.ule tout, même que tro « ne font qu'un, ce qui n'est pas une démonstration bien géométriq le. Il faut .111 moins au marquis des probabilités, n'est-ce pas? Lh bien , monsieur, on lui dira que pendant la /erreur voas avei enterré vos titres; que, depuis, i'éyalilé vous a empè. hé de vous eu prévaloir; qu'enfin M. Botte, qui ne veut pas qu'on l'honoe puur les vertus .te ses a'ieux, vous a défendu d'en pirler. — Mus mou oncle ne se prêtera jamais... — Il n'y a qu'a le tromper lui luénic. — Entripriuiure de lui persuader qu'il est noble? — Le lui jiroivcr, mo'bieu! — Monsieur lloreau, que dites-vous de cel i ? — Mus, mon ji une ami, je ne sais trop qu'en dire. Il me semble qu'on peut aujourd hiii fabriquer des lettres de noblesse comme ou fibriquerail des assii/wils, l'un n'est pas plus dangereux que l'autre, puisqu'il e»l reconnu q le le tout est de la fausse monnaie. — Mais, Guillaume, c'est que... — tju'est ce encore, monsieur? — Le nom de mon oncle... — M. Botte ! Ce nom-la n'est pas noble, j'en conviens. Diable! si je pouvais... si je trouvais... oui... non, non... si fait, m'y voilà. Une revo'uiion en app Ile une autre. — Oh ! ne parlons p is de cela. — Pourquoi donc, monsieur ? Le mal passé n'est que songe. JNous allligeons-nous aujourd'hui de la I igue, de la Fronde ? El penserons nous j ce que nous avons vu quan.l nous aurons la poule au pot? — Q laud cela, Guiilauaie? — Je ne sais pis, monsieur. Or donc, j'alliis vous dire, quand vous m'avez interrompu, que les Génois déplurent autrefois à certaine impératrice... — (Jaout de commun cette impératrice et le nom de mou oncle? — Un innmenl, monsieur; l'histoire ne s'écrit pas comme une comédie, tl rhisloncu a le privilège de bavarder seul. Si M jeslé Impériile, très-ehalouiHi use, c'est un droit ou une maladie atlichéc au diaJème . Sa .Majesté Impériale envoya vite une armée qui s'empara de Gènes sans éprouver de résistance, ce qui n'empêche pis que les Génois ne soient très braves, comme vous le verrez par la suite; mais ou n'est pis disposé tous les jours à se faire casser la tête. Le général de Sa M.ijesté, enclnnté de sa victoire, lève des coulribulioas, c'est tout simple. U pousse les choses un peu trop loin, et alors les Génois se fâchent. Pour leur apprendre à avoir de l'humeur, Son Evcellencc le général leur fait traîner leurs propres canons au camp de Sa M ijeste l'impératrice et d;i roi de S.irJaigne. Comme cet exercice n'avait rien de fort amusant pour eux, ils y mettaient de la nouchalancc. On imgu.i de leur donner du nerf à coups de bàion , et ou eut tort : ils étaient dispjscï à bien faire ce jour-là.
lis s'attroupent, ils s'arment de ce qui leur tombe sous la miiu ; ils attaquent leurs vainqueurs dans les rues , dans les places publiques. Ils mirchenl à l'arsenal, s'arment régulièrement et s'emparent de tous les postes. Les paysans , dui.t on buvait le vin qu ils avaient récolté pour eux, à qui on faisait des enfants qu'ils aimeraient mieux faire eux-mêmes, les paysans se rassemblent au nombre de quinze a seize raille. On tombe de tous côtés sur Son Excellence le général , qui se trouve trop heureux de s'en aller comme il est venu; ce qui ne fait point tache a son nom ; car, en guerre comme en marijge , on n'est pis toujours heureux, et nos rois, pour avoir perdu, comme des imbéciles , les b. tailles de l^recy, d'.\iincourt, de Poitiers, n'ont rien per,lu de leur illustration, et jamais on ne leur a contesté leur noblesse.
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M. IIOTI 1.
— Or. iiioiisitiir, I F.xculleiice qui :ill.iit IjiiuU lultiiiil, l.intol l>:illiie. »e noiiimait le (n.iri|iii9 de liollt , et vous savez que nous sult^liluoiis \'e muet à lu final des noms propres il.iiiens : .linsi de HoUa je fais Holte. Le marquis ('lail Milanais, et vous t^tes Provciiral : les Alpis mut voire mér«r cniuinune. Il ne me re^te que la filiation à ('tal)lir. — C ist \i que je t'attends. Le liisneul de mon oncle l'iait m^itclot. — l'as du tout, monsieur, il élail garde-ni iriue, ce qui, au fondist liien la même cliose; mais ici la forme fail tout. — Son aïeul «'tait pilote. — Officier expérimenté, qui ^avait paifaitement le pilot.ige, et que le roi envoya faire des découvertes aiii lerrcs au^trales. — Son père étiit capitaine de caboljge. — Je le fais capitaine de h lUl bord, et je produirai son brevet. — M lis mon oncle enfin, qu'tn frr.is-tu? — Il ne m'embarrasse pas plus que les .-.Ml es. Il a lait le commerce, je ne puis nier cel» ; mais il l'a fait en gros . très en gros, et depuis je ne siis quelle ordi'tinaïue qu'il faudra que je trouve et que je trouverai, le commerce en g' os ne déroge plus.
— i:"e»ttrop plaisant, en vérilt'. — Je suis fort aise, monsieur, i'.e pouvoir vous distraire un moment. — VoiU mon oncle très- noble en elïet ; mais moi , Cm llauuie , js suis to 'jours roturier. — Il fallait bien commeiu'ir par M. Hotte, afin d'anoblir votre miîre. Dans ci tte .ilTaireci , nn anailiroiii>me gâterait tout. Voyons maintenant d'oij je vous ferai venir. .Monlcmar, :Monlemar !.... m'y voila. — Encore une révolution? — Non , monsieur. Mais il y a un demi siècle, peut-être un tiècle entier, qu'un duc de Montemar remporta la victoire signalée de Bilonto, et c'est de lui que vous descendrez.
— Il y a encore quelques difficultés. — Je les lèverai. — Peutêtre. — txpli(|uez-vous. — Comment persuader ii M. d'Arancey que ces titres sont vrais ? — Comment prouvera-t-il qu'ils sont faux ? I\'at-on pas brûlé les enregi Irements, entt'rinements des parlements, des sénéchaussées, et même des bailliages? — N'a-t-on pas brûlé les archives des ordres de Saint-Lazare, du Saint-Esprit, de Saint Louis, et même de Saint-Micliel , dont personne ne voulait plus ?
Ce projet élait digne de Guillaume , extravagant et invraisemlilahle ; mais un malbeureiu qui se noie s'attache au plus fiible roseau, et les amants ne ressemblent pas nul aux noyés, avec cette différence pourtant que les uns meurent communément, et que les autres guérissent toujours en attendant une nouvelle chute, de nouveaux accès de désespoir et de nouvelles consolations.
Charles goûtait donc assez le ])lan de son piqueur , qui après tout ne pouvait produire de mal , s'il ne faisait pas de bien. On ne se ilisliroule pas intérieurement qu'on va tenter une folie; nuis il semble qu'elle se présente sous un autre aspect, appuyée par un homme dont l'approbation peut nous mellre à l'abrid-s r.pro hes; 1 1 Charles se jirometlait bien de tout jeter sur Iloreau, en c.s que son oncle découvrit la supercherie. Il n'y avait plus qu'une chose q ai l'embarrassait : il allait lire noble , mais d'Egligny ne I élait p s moins, et il av.iit de plus l'amitié , le suffr ge et l'autorité du (lère. Il avait solennellement promis de ne point .attenter aux jours de son rival. — Moi, je n'ai rii n promis, dit Guillaume ; mais si on va à la Force jiour avoir rossé sa femme , on va plus loin quand on a tué un hiMiime : ne tuons donc personne; mais réduisons le chevalier à 1 i.npnssibilité d'épouser. — Tu as un moyen pour cela , Guillaume ? — Et dont piohablement le chevalier ne parlera pas : on ne publie point ers accidenis-là. — Ah I voyons ton moyen. — J assemble qMcIques amis, je les place avantageusement; j épie 011 j'attire le chevalier. — Après ? — Et je lui fais l'opération que subit l'amant d Héloïse. Ce n'est la qu'une espièglerie... — C'est un guet-apens abominable. — Ah! vous vous piquez de générosité envers vos rivaux! — Envers tons les lioiimies. — Je vous l'ai dit cent fois, et je vous le répète , je ne ferai jamais rien de vous.
Chirles sentait que l'unique moyen de se défaire honnêtement du chevalier était de se battre avec lui. S'il le tuait, il n'av.iit plus de rival; s'il était tué, il n'aurait plus de chagrin, et dans l'un ou I autre cas il trouvait un avant ge réel; mais il s'était engagé sur sa jiaroe d honneur à ne point attacpier, et il se repentait amèrement de l'a» oir donnée. L'instant d'après il comptait sur la résistance de mademoiselle d'Arancey. sur cette fiilélile inviolable dont le si rmenl répété était sctUé toujours d'un doux baiser. Doux baisers! que vous êtes cuisants quand il ne reste de vous que la mémoire et le tiédir !
Uansun autre moment, il était certain que l'amour-projire du chevalier s'irriterait par d-s refus constants, et surmonterait une passion qii n'avait pas jeté encore de racines bien profondes, et il ne pensait pas que sa fieite s'abaissait jusqu'à p'oduire de faux tilr<s. C'est la poutre dans notre œil et la paille dans celui du voisin. Il y a du bon dani l'Evaig'le : si on en était les miracles, ce serait un livre initruclif.
Lorsque Charles rentra, M. liotle venait de descendre de voiture. C'eit maintenant que les incertitudes vont se dissiper, les chimères l'évanouir. Il fait a son oncle mille questions a la fois sur son entrevue avec le marquis, sur ses dispositions, sur l'état de Sophie, sur ce qu'elle fait , sur ce qu'elle dit , sur ce qu'elle pi nsc , sur ce qu'il doit cra^n Ire du chevalier M. Hotte , qui ne peut répoiulre h rien , parce que Charles ioti rmge toujours , lui remet simj'lement la réponse qu'il a promis de rapporti r.
Le ma heureux jeune homme s'attendait à trouver des expressions
brûlantes, des protest liions contre li tyrannie paternelle, le serment de mourir ou de vivre pour lui , et toutes ces belles choses qui ravissent les amants, <l qui nous paraissent si f stidieusesà nous, parce que nous avons cinquauie ans. Au beii de ce qu'il attendait, Charles ne trouve d.ins cetie lettie que la certitude de son malheur. Jii,(jez de ses transports. Iloreau, son oncle, dix domestiques suflisent à peine pour le retenir. Il échappe h l'un , il renverse lautie , il tombe lui même , il se relève, il se débat, il retombe; on le saisit, on l'arrête; et qu'allait il faire? mettre le feu au cli.àteau d'Arancey, brûler le marquis cl le rlievalier , enlever sa Sophie , la mener au bout du monde , dans un désert où il ne craindrait ni père ni rivaux, où il vivrait d'eau et de racines, (t que l'amour traiisf.irmerait en un séjour céleste, — Ciel !... ô ciel ! un lion furieux s'approche... il va déchirer ma Sophie, sa gueule rugissante menace son sein d'albâtre. Monstre 1 je te préviens; tu périras... Grand Dieu! mes flèches se brisent sur sa peau inipénélrable ! Je te combittrai corps à corps... Il s'élance sur son oncle. — Je suis vainqueur; je te renverse... C'est sou oncle qu'il tient sous lui. — Je t'arrache la crinière... C'est la perruque de son oncle qiii lui reste à la main.
On veut débarrasser M. Botte; l'intrépide chasseur met ses habits en lambeaux : pour la cinquième fois, le cher oncle est déih.billé, parce que Charles est amoureux. A cet accès succèle un accablement profond , vient ensuite la fièvre chaude : c'est la règle.
— Eh! monsieur, dit Iloreau a son ami, vous aviez bien affaire d'apporter cette Icttr^l — Et qui diable, monsieur, pouvait p-évoir ce qui vient de se passer? — Nous connaissez sa viob noe. — J allais ronvaincre sa raison — Parler raison a un amani ! — Oai, monsieur. Faut-il extra vaguer parce qu'on est amoureux ? — Le pauvre enfant est bien excusable. — Il ne l'est pas, monsieur. Qu'auricz-vous dit si, lorsque j'étais amoureux de votre femme , je vous avais étranglé ? — J'aurais dit... j'aurais dit... — Hien du tout . imbécile. Mais j'aurais eu lort, et ce joli petit monsieur a tort aussi. C est qu'il me serrait !... Eh bien ! rue faites vous la , vous autres ? Le guerirez-vous en fixant vos yeux I? noyants sur lui ? yu on aille chercher un médecin, deux médecins , dite la Faculté. — Ah ! mon ami, le malheureux mourra. — Allez av Aahle, pronostiqueur maudit!
Il s'ai\ roche du lit de son neveu; il lui prend les mains, 'il lui parle ; et Koreau , qui s'est échaufTé un peu plus que de coiit'ime , parcourt les l'eliles Afjiiihes, ouvrage Irès-propie a le rétablir dans son calme habituel. — Ce que je lis la est singulier, dit-il tranquilliment.
— Q loi donc? reprend VI. Botte. — Li terre d'Arancey esta vendre.
— Vile, qu on m'habille, qi'on me donne une perruque, qu'on mette les chevaux; vite, vite donc. — Et où allez-vous, mou ami? — Chez mon notaire. — l'ourquoi faire ? — (Jue vous importe? — Vous êtes dur. — El vous cruel. Il mourra, il mourra ! — JNon , monsieur, il ne mourra point , et il épousera Sophie.
M. Hotte ni t.iit pas sûr du tout de ce qu'il avançait ; mais, accoutumé s tout empoiieravec de l'argent, au défaut de bonnes raisons, l'opiniàlieté du marquis le stimulait, IhuiinUait, et il pouvait, sans trop se flatter, considérer certaims démaiches secrètes comme de fortes probabilités. Nous vernns ce qui en arrivera.