‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 111 sur 379 · Mon héros entre en scène · texte numérisé non relu

Mon héros entre en scène

C'était un homme liicn rccommnndabli' i[u'Aiitoine <le !*Iouchy , dociciir de Sorbonne, professeur de thrologie, science positive comme les malhcmatiques ; chanoine et grand pénitencier de Noyon! Ce fut lui qui créa cette classe d'hommes si rusés, si adroits, si utiles, qui se répandaient partout, et qui partout cherchaient des huguenots. Il sulTisait qu'on trouvât chez un particulier uu 'livre qui ne fût pas approuvé de la Sorbonne pourqu'ilfùt livréà la sainte inquisition. O le bon lomps !

Le peuple français a toujours aimé, dit-on, les allusions , les applications , cl peut-être les ainiera-t-il longtemps. Il nomma mouches ou mouchards, du nom de Mouchy, les hommes rccommandables (|ue rin(|iiisitcur employait contre les hérétii[ues. Ces mouches étaient et sont encore honorés dans la proportion des services éminents qu'ils rendent à la religion. .>Iais le Français est si léger, si changeant, si peu réfléchi, qu'il est possible que ce titre honorifique devienne une injure. Il me

' Je préviens les lecteurs que j'ai mis en français moderne les ■némoiros de la Mouche.

— Vous devez avoir besoin de prendre quelque chose, voilà ce que ma mère vous envoie.

semble que, depuis la suppression de rin(|uiiition en France, les mouches passés au service du gouvernement ont perdu quelque chose de leur considération, et cela est très-malheureux.

Antoine de Mouchy avait toutes les (pialités possibles, ainsi (jiie nous venons de le voir; il avait même un point de ressemblance marquant avec les grands rois I Javid et Saliimon.Pcrretlcdu Flos lui donna un desceiulaiil, auquel le modeste ^louchy n'osa donner son nom, et à qui il fit prendre celui de sa mère.

La vérité perce toujours, que]([ues efl'orts ((ue fasse l'huinililé pour la voiler.

Jac<|uesdLi Flos avait à peine trois ans, que, lorscju'il se promenait dans les rues il'Etampes avec mademoiselle sa mère, on le saluait juiqu'à terre , pour honorer dans sa petite personne les vertus éminentCi de son auguste père. Pour comble d'égards, et même de respK t, on lui en donna le nom, tt alors les dénominations populaires se maintenaient en dépit des savants.

Antoine de Mouchy sen- Isit les avantages inappréciables de la science. C'est à sa profonde érudition qu'il avait dû s ; promotion à la

LA MOUCHE

di|;uitë d'inquisiteur, et il est beau de marcher l'égal des rois, et mt^me de les diriger, sous des formes polies, familière» aux gens bien élevés.

David avait il ési|;né pour son successeur son l'ils et celui de Uetlisabée ; ainsi Antoine de Mouchv voyait dans son petit Jac(|ues un prêtre futur, peut-être un cardinal, pourquoi pas un pape? L'ambition, quand elle est louable, est un im rite lie plus, A liuit ans, .lac(|ues s.ivait un peu lire; à douze, il commemail à écrire; à seize, il entendait assez bien le latin du bréviaire. Pour le préparer à entrer dans les ordres, son piTe lui faisait inspirer, par un vicaire de paroisse, une haine invétérée contre les huguenots, .lacques, pour s'occuper d'une manière utile et UuDorablc à la fois, se lit muHclw, eu attendant niieui.

Les deui cinc|uièmes dfs habitants d'Ltampes étaient huguenots. Depuis la paii <le Sens, ils vivaient paisiblement, ne se mèhiient pas des alTaires des autres, et faisaient du bien quand l'occasion se présentait. Leurs concitoyens les catlioli([ues ne les persécutaient pas ; tolérance très-coupable sans doute 1 Cependant on enlevait tous les jours <|uelque liu(;neuot, et ,lac(|ues fut soupçonné. On cessa de le saluer, et bientôt un bâton de bois de cormier lui apprit qu'il est des vertus dangereuses. Il devait persévérer dans sa louable conduite, et obtenir la couronne du martyre, que je souhaite à tous mes lecteurs, si j'en ai ; mais le bois de cormier chan];ea tout à fait sa vocation.

L'alibesse d'un couvent de Visitandines d'Llaïupes se foula un poifpiet en châtiant, un peu vigoureusement, une de ses religieuses. Une malade de cette importance ne pouvait être traitée par un frater ordinaire. On envoya la coche du monastère k Ambroise Paré, chirurgien célèbre , <|ue les rois Henri II et Charles IX s'étaient attaché, et qui était alors au service de Henri III.

Paré guérit l'auguste lualiiile, et Jacques pensa ((u'il valait mieux soulager des êtres souflrants iiue les faire brûler, ce qui est rigoureusement vrai à l'égard des eatholiiiues , mais ce (|ui n'est pas admissible envers les huguenots. Il est évident que cette opinion de Jacques était une hérésie prononcée; mais son respectable père ne le Itoursuivit pas. Je blâmerais sa faiblesse s'il n'était pas mon aieul. L'exemple d'Abraham et de Jephté eût pu l'entraîner; mais sommesnous toujours nous-mêmes ? D'ailleurs, c'est à cette faiblesse que je dois l'existence, et je ne dois pas la condamner.

Jacques fut étonné, confondu, émerveillé des talents d'Ambroise Paré. Il lit une cour assidue à l'homme célèbre pendant le traitement de madame l'abbesse. Il avait une jolie ligure, de l'esprit, de l'activité et l'amour du travail. Paré le prit avec lui, et le conduisit à Paris.

Après ([uelques années d'application , Jacques coupait très-proprement un bras ou une jambe. L'amour de la patrie parle toujours il un cœur bien placé. Jacques revint à Etampes, et il fit des cures merveilleuses sans s'informer de (]uelle secte étaient ses malades.

Il avait vingt-deux ans, et le célibat, le plus pur des états sans doute, ne convient pas toujours à cet âge. Il vit Madeleine Tournu, iille d'un apothicaire, (|ui plaçait des remèdes de toute espèce avec une devtérité étonnante. Jaci[uer. avait quelquefois besoin de son ministère, et le besoin rapproche les hommes. "Madeleine n'avait pas plus de goût pour le célibat que Jacques. L'apothicaire fut flatté de l'alliance d'un chirurgien de mérite. Le mariage fut arrêté, célébré, el caHera.

La preuve la plus certaine qu'il n'est pas bon que l'homme soit seul, c'est que je naquis juste neuf mois après la célébration du mariage. On me nomma Antoine, par respect pour la mémoire de mon vertueux grand-père.

'Jout homme est ambitieux, et Jacques voulait m'élever à la dignité de médecin. Il s'occupa sans relâche de mon é<lucation temporelle, Madeleine formait mon cœur à la piété la plus fervente, et elle réussit complètement. !Mon père se désolait de l'inutilité de ses efforts. Mon directeur spirituel s'en félicitait, et me faisait avancer à pas de géant dans la carrière oU Madeleine m'avait lancé. Je ne voulais entendre parler ni de médecine, ni de médecin : mon directeur me répétait sans cesse ijue c'est tenter Dieu que vouloir rendre la santé à quelqu'un à qui il lui a ]>lu de l'ùter.

11 trouvait bon cependant que je susse lire, écrire et le latin. Ces connaissances, me disait-il, sont indispensables pour arriver au sacerdoce. Je faisais des progrès rapides, ma mère en pleurait de joie; mon père s'ailligeait de la répugnance que je marquais pour la médecine.

Il me pressait avec la plus vive tendresse de modérer mon zèle pour la dévotion. Il me rappelait la correction qu'il avait reçue, ce qui l'avait fait surnommer la Mouche. Je n'avais pas plus de goût que lui pour le bois de cormier, et je ne voulais servir de tous mes inoyeni q'ie l'Eglise triomphinte; mais je sentais un penchant irrésistible k me mêler des affaires des autres. Je n'avais encore que six ans, et déjà j'avais brouillé la moitié des ménages d'I.tampes.

Je le répète : la vérité perce lot ou tard. La grande réputation de mon père, son utilité m'avaient ouvert toutes les iiiaisous d lilanipes. Je voyais tout, je savais tout. In de mes concitoyens, un savant, qui lisait et écrivait couramment, s'enveloppa un jour aTec un chitloii l'index de la main droite; il faisait des grimaces épouvantables, oc-

casionnées, disait-il, par un mal blanc, et il me pria d'écrire, sous sa dictée, un billet à sa femme, qu'il avait reléguée à la campagne. Dès que je fus sorti, il compara mon écriture à celle d'une lettre anonyme (|u'il avait reçue un mois auparavant, et dont je fus convaincu d'être l'auteur. H revint sur certains détails qu'un jeune homme de mon lige n'avait pu observer; il jugea que j'avais calomnié madame son épouse. Il était jeune encore; d'ailleurs, il trouva beau de rendre une justice éclatante à l'innocence méconnue et persécutée. Il monta sur sa mule, alla prendre sa femme au lieu de son exil, et la ramena triomphante dans sa maison.

Il ne s'en tint pas là. Il assembla un comité secret de maris qui avaient sévi contre leurs moitiés. Il leur soumit les pièces de conviction (|u'il possédait. Il fut décidé que j'étais un petit drôle, qui se faisait un malin plaisir de semer la zizanie partout. Je n'ai qu'un mot à répondre à ces inculpations vagues et insignifiantes : la tolérance coupable des catholiques d'Etampes envers leurs concitoyens huguenots avait amené des mariages entre les membres des deux cultes, et il est reconnu qu'une femme huguenote ne peut être que la conculiinc d'un mari catholique. C'est l'avis de nos plus savants théologiens.

H résulta de tout ceci que bientôt chaque rue d'Etampes fut le théâtre de quelque fête conjugale, et que la population de cette ville augmenta considérablement. On prétend que c'est l'eifet ordinaire des raccommodements.

Cependant on crut devoir prévenir de nouvelles brouiUeries. On discuta longtemps sur les moyens propres à réduire à l'inaction celui à qui l'on prodiguait les épilhètes les plus injurieuses, et qui, certes, ne les méritait pas. Les plus emportés parlaient de renouveler la scène ijui avait corrigé mon père Jacques, Les plus modérés rappelaient les services éminents qu'il avait rendus à la plupart des habitants, et s'étendaient sur ceux qu'il pouvait rendre encore. On savait (ju'il m'aimait tendrement, et le châtiment rigoureux qu'on parlait de m'infliger pouvait le déterminer à s'éloigner de la ville. On résolut de lui faire connaître ma conduite, et de le prier très-sérieusement d'y mettre ordre.

En conséquence, une députation se rendit chez Jacques. Je déjeunais tranquillement entre lui et ma mère Madeleine, lorsque ces messieurs parurent. Je prévis le coup dont ils allaient me frapper; je me levai et je me disposais à sortir. On m'enjoignit de rester.

Le récit des députés fut long et très-circonstancié. Des larmes roulaient dans les yeux de mon père : la figure de ma mère était rayonnante. Jacques supplia mes accusateurs de me pardonner. Madeleine déclara qu'on n'avait aucun reproche à me faire à l'égard des époux métis , et qu'à celui des autres je ne m'étais pas toujours trompé. La fervente dévotion n'exclut pas la curiosité ; ma mère raconta certaines particularités qui m'étaient inconnues, et dont j'eusse pu tirer un grand parti. Elle voulait seulement justifier son fils, et elle amena une scène de violence et de scandale. Je ne sais comment elle aurait fini, lorsque mou directeur parut.

Madeleine le mit, en peu de mots, au courant de ce qui se passait. Le révérend père lioniface leva les yeux au ciel , et improvisa un discours superbe, qui me déclarait une colonne naissante de la religion, moi qui n'avais pensé qu'à m'amuser. Il ajouta ([u'il allait instruire le révérendissime évêque et la Sorbonne des désordres de toute espèce qui régnaient dans Etampes , que le très-pieux roi Henri 111 ne manquerait pas d'y mettre ordre , et pour me soustraire au ressentiment de mes ennemis, il me prit la main et me conduisit dans son couvent.

Il me présenta à son supérieur comme une victime de la rage des Huguenots. Le prieur m'embrassa très-paternellement, et il prononça, avec le père Boniface, que je chanterais en fausset au lutrin, que j'apprendrais à jouer du serpent et que je balayerais l'église, fonction très propre à entretenir 1 humilité chrétienne. Il fut arrêté que ma mère seule, dont la ferveur était connue, aurait la permission de me voir une fois par semaine ; enfin le prieur , homme très-instruit et très-éclairé, se chargea de me faire continuer mes études.

En attendant l'effet des menaces du père Boniface, les habitants d'Etampes se vengèrent, ne pouvant faire mieux, en me surnommant la Mouche, nom qu'ils avaient donné autrefois à mon père, et qui, je le crois, deviendra celui de notre famille.

Jacques se prononça hautement contre la manière illégale avec la- (luelle on lui avait enlevé son fils : il protesta contre le refus des religieux de l'admettre auprès de moi. Cet éclat acheva de tout gâter. Le bailli intervint dans cette affaire. Il fit publier, à son de trompe, toutes les ordonnances rendues contre les liugumots depuis le règne de l'illustre François 1'"'' jus([u'à nos jours. Les prisons s'ouvrirent, des procès s'instruisirent, le désordre et la terreur régnèrent dans la ville, et tout cela, parce que j'avais écrit (juehiues billets anonymes.

L'ordre d'arrêter mon père, qu'on appelait le complaisant des huguenots, fut signé et allait être exécuté. La Providence veillait sur lui. Le bailli, mauvais jurisconsulte, mais chasseur déterminé, poursuiv.iit une corupa];nie de perdreaux, ])endant qu'un huissier se disposait à poursuivre mon père. Un vieux mousquet creva dans les mains du magistrat, et lui enleva le pouce gauche. Le primù inihi se fil entendre alors. Le hailli remonta sur sa mule, rentra au galop

l.A MOLCIIJ..

daus KUmpes, manda l'huissier, di'cliira l'ordre d'iiicarctirer mon père, el le lil prii-r Irès-poliiiifiit de venir le |i.inser.

Jac(iues ét.iil sensible. 11 oulilia le mal ijne le li.iilli avait voulu lui faire. Il le traita el le guérit ; mais il jui;ea ii proiios de s'éloi|;ner d'une ville oii il ires|.érail v'us trouver de repos, et oii sa si'irelt' était sans eisse compromise, il alla porter il h Hoclielle s» personne, ses (dlenls et les lueiifaits de son art.

Ma mère aimait tendrement son mari. Elle me raconta, en ijéniissant, l.i per.-.éiulion suscitée à mon père. Ses sanglots reJoublaienl en me disjnt cin'il l'avait méritée , et i|u'il ne fallait plus compter sur sa rentrée dans la lionne voie, depuis ipi'il s'était enfermé dans une place forte uiiii|ueiuent peuplée de liuyuenots.

l^lle convenait que son devoir lui imposait rol)li|jalioii de suivre un époux, (|ui n'avait pas abjuré la foi de ses pèrei. Je pensais comme elle ; niais le révérend prieur et le père ltonif.ice nous tirent aisément comprendre que nous devions rompre tout pacte avec l'impiété. Jae<|ues av^iil fait une jolie fortune pour un particulier. 11 était tout simple qu'elle fut confisquée. .M.iis la piélë de ma mère el la mienne arrêtèrent les bras vengeurs déjà levés sur notre famille. Cependant on déclara à Madeleine qu'il éla'l indispensable qu'elle eipiàl les erreurs de son mari en faisant un don au couvent. (^)uelques sacs furent enlevés de la maison iiaternelle, et déposés entre les mains du père prieur. En reconnaissance de notre docilité , le bon père nous revêtit chacun d'un scapulaire el nous alVilia à sou ordre. Nous fûmes pénétrés d'un tel honneur, et nous fîmes tous nos cll'orls , pour nous en rendre dignes.

Le famé"! baron des Adrets, célèbre par sa haine contre les catholiques el par la manière infâme dont il trailait les saints religieux i|ui tombaient entre ses mains, le baron fut cliar;é, par les l'vochellois, de traiter avec la grande reine Catherine de Médicis, (|ui levait des troupes contre les huguenots. Mon père avait pris la liberté de le charger d'une lettre pour ma mère el ))Our moi. ."Madeleine ne savait pis lue, quoii|u'elle fût la fille d'un apothicaire, l'.lle porta sa lettre au père Boniface , qui la lut d'abord tout bas, et qui daigna ensuite ; nous en donner communication.

La santé de Jacques s'altérait sensiblement. Il entrevoyait la fin , d'une carrière orageuse. Le père Boniface reman|ua avec beaucoup de sagacité que l'homme le plus robuste doit dépérir lorsqu'il respire l'air empesté du calvinisme. Mon père exprimait le désir de nous embrasser encore avant que de s'endormir pour toujours.

• Pour toujours .' s'écria le père Boniface. Saisissez-vous le vrai sens de celte expression ? Les huguenots sont tous damnés irrémissiblemeot ; mais au moins ils reconnaissent un Dieu. Pour toujours, signifie clairement que l'homme meurt tout entier. Jacijues est donc lia athée, et >1 n'est pas de supplice assez rigoureux pour punir, autant qu'ils le méritent, les scélérats (|ui professent l'athéisme. » Ma mère pleurait ; mais, pleine de respect pour la décision du père Boniface, elle lui répondit par une profonde révér«înce. Le soir elle envoya encore (|uelques sacs au couvent, afin qu'on priât pour la conversion de son mari.

J'avais vingt ans. Depuis longtemps je ne balayais plus l'église. J'étais devenu un théologien consommé, et je disputais souvent avec le père prieur de manière à l'embarrasser. Depuis longtemps je portais la robe respectable de novice. Le digne père attendait un moment propice pour recevoir mes vœux. 11 voulait (|ue ses religieux adoptassent, sans restriction, ses opinions tbéologiques , el ce qu'il appelait mon indocilité retardait de mois en mois ma profession

La lettre de Jacques ht naître en moi des idées nouvelles. Je trouvais dans nos livres des pères sacrifiant leurs enfants ; je n'y trouvais pas d'enfants rebelles à leurs pères, qu'ils ne lussent plus ou moins sévèrement piiuis. Le mien était bon catholique, et il me sembla qu'une expression qui lui était érliappée, peut-être sans réilexioc, ne m'autorisait pas à l'abandonner. Et puis, on ne change pas son cacaractère. La vue d'un couvent ea uniforme, et ne fournissait aucun aliment à mon goût pour l'observation. Je résolus de me rendre au vceu de mon père. Je me gardai bien d'en rien dire à notre digne prieur; il eût combattu mon dessein par des prières, par des caresses, plus puissantes que ses arguments, auxquels je n'aurais pas été embarrassé de répondre.

Je mûris mon projet pendant quelques jours , et bientôt je lui donnai une extension dont je fus moi-même étonné. Je me persuadai que les erreurs funestes du calvinisme ne tiemlraienl pas contre mon

I loquence et la force de mes raisonnements ; que je pouvais prétendre il l'honneur de ramener les Rochellois au giron de l'Eglise, et que mon nom passerait à la dernière postérité. Mon imagination s'exalta. Je sortis du couvent sans prendre congé de personne ; mais je ne voulus pjs quitter Elanipes sans embrasser ma mère.

Elle fut étonnée de me voir : depuis quatre ans je n'avais pas passé

II porte d'entrée de mou couvent. Je lui lis part de mon projet , et y: m'exprimai avec un enthousiasme entraînant. Le père Boniface n était pas là pour me combattre. -Ma mère pleura de joie en pensant à la conversion des Hochellois, et à leur soumission au grand roi Henri 111. Elle m'embrassa, me mouilla de ses larmes maternelles, glissa un sac sous ma robe conventuelle, me bénit, et me promit de pner pour le succès de ma sainte entreprise,

Me voilii dans les champs, et j'ai le plaisir de promener des yeux, si longtemps liiés sur quatre murs, a travers un horiynn vaporeux, éleuilu sur des terres charijécs ili' ninissuns , ijiii n'allendenl que la faucille. IMes poumons se dilatent en t<'spii.in( un air pur et toujours nouveau. Mon àme s'agrandit en contempUnt la nature; elle adore son divin auteur.

Des idées nobles , sublimes, viennent m'assaillir. Je m'astielsaa pied d'un chêne, je lire m un éc ri luire de pochi-, et je ciimmence mon premier sermon. On écrit facilement ce dont on est fuririiii'iit pénétré. Je composais rapidement , le temps s'écoulait, et je ne m'en apercevais pas. J'aurais, je crois, passé la journée sous iiion cligne. In homme qui passa me lira de mon délire. Coquin de moine' me dit-il en agitant un pesant gourdin. C'est un misérable huguenot, me dis je en moi-même. Il s'éloignait ; mais il avait éteint mon heureine inspiration. J'allais remettre ninn sermon el mon écritoire d.ns ma ]ioche. L ne jeune fille se présente dev.uil moi. • Bon père, me dilelle, il y a cinq heures que vous êtes là; ma mère les a comptée?. Nous devez avoir besoin de prendre quelijue chose. Voilà ce (|u'elle vous envoie. » Ah ! je vois bien, me dis-je , qui' tous les catholiques sont frères. F'ourquoi souflVe-l-on (|u'il existe d'autres religions au monde? Pourquoi n'exlermine-t-on pas les mahomélans, les juifs, les chrétiens s •hismaticiues, et surtout les huguenots, qui sans cesse attaquent l'autorité de notre sainl-père le pape, et osent nier son infaillibilité? Cela viendra peut-être. Au reste, convertir les Kochellois, c'est faire plus que les égorger, c'est assurer leur salut.

La jeune fille avait déposé un pinier à mes pieds. J e levai les yeux sur elle. Elle était jolie; elle me regardait avec intérêt, el je me hâtai de porter mes regards vers la terre. Je devais faire vceu de chasteté , el je sentais que le démon n'a pas de moyens plus sûrs de nous le faire rompre que de nous présenter une jolie fille. Nouveau saint Antoine , je combattis, et j'eus le bonheur de triompher. La victoire me coula de longs efforts , et elle en fut plus méritoire.

La petite s'était assise auprès de moi: elle me présentait alternativement du pain , des fruits et du lait ; sa main passait et repassait sans cesse devant moi. Cette main était brunie par le soleil ; elle étail peut-être dure, mais je savais qu'elle appartenait à une fille jeune et jolie. Des sensations nouvelles pour moi m'agitaient, me tourmen- Uienl... Quel pirli prendre ?... je me saisis du panier, j'en arrachai un morceau de pain bis, quel(|ues abricots; je me levai, et je continuai ma route sans regarder derrière moi.

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