‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 113 sur 379 · III. — Eotrcc d'Antoine la Moachg h la Rochelle · texte numérisé non relu

III. — Eotrcc d'Antoine la Moachg h la Rochelle

Le soleil brillait du plus grand éclat ijuand je m'éveillai. Je me levai, et je me remis gaiement en route. Les idées les plus riantes et les plus sublimes s'offraient à la fois à mon imagination, et cela devait être : l'heure de mon triomphe approchait. Je parcourus assez lestement l'intervalle qui me séparait encore des mécréants.

J'arrivai sur les glacis de la place, et je me trouvai bientôt entre dem pièces de canon. Un soldat s'avança vers moi en me menaçant do la pointe de sa pertuisane. " Un moine à la Rochelle ! s'écria-t-il; voilà du nouveau, par exemple I Que veux-tu, coquin ? • Je lui répondis humblement que j'étais dépêché vers monseigneur le baron de Birou, gouverneur pour le roi à la lloelielle.

11 appela la garde. L'ofiicier qui la commandait m'interrogea. .Mes

réponses ne lui parurent ni claires ni assurées. En effet, je ne pouvais m'appuyer que du conseil que m'avait donné le jicre prieur de Ch'i teaudun. • Entre ici, > me dit l'othcicr. Il me pnusta dans le corps de garde, el me dmina la permission de m'asseoir sur un banc de bois.

11 envoya chercher Jacques llenn, maire de la Rochelle, el le capitaine Liinuue, i|ui eoiiimaiulait la force armée. En les attendant , je commençai l'exercice de l'apostolat. Je lus un de mes sermnnt a la garde rassemblée autour de moi. La gaidi' ril beaucoup eu m'écoutaiit, et j'en tirai un favorable augure : le rire ii'aniiunee ni la haine ni la colère, el il est facile de fixer lattenlion de gens que es passions n'agitent pas. J'allais commencer ma péroraison, cette péroraison <|ui avait éleclrisé mes auditoires de Tours et de CUinon , lors(|ue le maire el le général parurent.

• (Ju'est-ce que celi signihe ' dit le capitaine en froiiçanl le sourcil et en relevant sa moustache. ^ iens-tii faire ici le missioiinairc? tju'on pende ce drdie-la. — Monseigneur, lui répoiidis-je, je suis prêt à recevoir la palme du inailyre; mais Notre Craiideur sait bien que pendre n'est pas répondre. — Tu fais le raisonneur, je crois ? Soldats, exécutez mon nrdie.

„ — Un moment, capitaine, lui dit le maire. Le pirti <|ue vous jiroposez est le plus court, sans doute, mais je ne le crois pas le plu» sage. Envisageons cette alV. ire-ci sous sou véritable point devue. Ce moinilloii demande à remplir une mission, feinte ou vérilable, auprès de monseigneur de Itiroii. Ce général est sans autorité dans la ville; il est plutôt notre olage que notre gouverneur; mais ce titre lui a été conféré par le roi. 11 représenle ici la majesté royale...

— Allons, allons, (|ue l'on conduise ce drôle chez le sire de liiron. D'ailleurs, il sera toujours temiis de le pendre. •

iMes gardes me remirent cuire les mains des gens de monseigneur. Ceux-ci, qui ne comprirent pas trop ce que je leur disais, me conduisirent au cabinet de monsieur son secrétaire, et me laissèrent avec lui.

Il écrivait, el leva à peine les yeux sur moi. Il me fit signe «le la main de m'asseoir, et continua ses écriluics. Me trompé-je? ne me trompé-je pas.'... Est-ce bien lui, me disais-je ■' OU! c'est liiil... (,)uatre ans de séparation n'ont pu le rendre méconnaissable... «Je te reirouve, mon cher Poussif! — Chul ! chut! Le baron m'a rencontré dans un voyage qu'il a fait à Poitiers ; il m'a trouvé levant un plan pour M. de Guise. Il signe son nom assez passablement; mais il écrit mal tl très-incorrectement. Il m'a proposé d'entrer chez lui en qualité de secrétaire; j'ai accepté en attendant mieux. Mon nom ne lui a pas paru assez sonore ni assez distingué ; il veut (|ue tous ceux qui l'approchent soient gentilshommes ou le p.iraissent, el il a décidé, dans sa sagesse, que je m'appellerais .M. de Poussanville. Plus de Poussif, entends-tu ? Allons, embrassons-nous. "

Après les premiers épanchemenis , il me demanda ce qui s'était passé à Etampes depuis qu'il avait (juitté noire école commune. Je lui demandai des nouvelles de mon père. Je lui racontai les belles choses que connail déjà le Iccleur. 11 mapprit que la sanlé de mon père était trcs-languissanle. «Tu veux donc être moine? me dit-il.

— C'est mon uniciuè ambition. — Imbécile ! l'espères de Sainl-Erancois sont, après les capucins, les plus ineptes de nos moines. Entre chez les jésuites; ils oi.t de l esprit, de l'adresse, ils sont riches et puissants. A propos, as-lu déjeuné? — J'allais t'en parler. «

Poussanville appela, et me lit servir. Il reprend la parole pendant que je m'occupe à me restaurer.

<c rcs novices de Saint-Maixeiit t'ont bien jugé. Tu veux convenir les r.ochclloisl Ce projet est d'un fou. A U recommandation du baron , ils le permellront de prêcher ; mais tu auras aft'^ire à Théodore de lièze , le plus élo«iiicnt de leurs ministres. Si tu es battu, comme il y a lieu de le croire , tu seras bafoué ; si lu as l'avanlape, lu seras icndu : apprends ((ue l'esprit de parti no pardonne jamais!

• Mens, pleurnicheur, je vais te présenter au baron : tu ;is ici le plus grand besoin d'un protecteur. Je te préviens que M. de liiron et lier, irascible, cl qu'on ne l'aborde qu'avec trois révérences. Suismoi. »

Je marchai sur les pas de M. de Pousianville. Je m'inclinai trois fois, et profondément, devant le baron, dont tous les traits aniioiic lient l'orgueil. Je vis que mon humilité le disposait favorablement en ma favelir. Cependant il resta assis, et me laissa debout. Mon ami lui fit pari des motifs <iui m'anienaicnt à la Rochelle, el il arrangea

son récit avec beaucoup d'adresse. «C'est bien, c'est très-bien, dit !e

baron, j'aime beaucoup ce beau zèle. Vous prêcherez, mon ami, j'en

obtiendrai la permission du maire cl de Théodore de Uèze. Çep<.'n-

int, je vous conseille de ne pis vou.; exposer dans les rues de la l,o-

lelle avant rpie j'aie arrangé votre affaire. Poussanville, vous lepre-

intercz à madame la baronne. Elle aime l.eaucoiip les moines, el

d cUelle

senterc

vous la prierez, de ma part, de mettre cclui-ci niensaux de sa maison. » . i ,

J'allais suivre M. de Poussanville dans rappartemcnt de madame,

au nombre des cuui-

lorsque le capitaine Lanoue se présenta. Son air farouc la manière dont il me regarda me g acerent

uche, sa loiii;ue épcc, et la manière dont il me rcgarua me g.ate.eut le sang. « Cel homme, demanda-t-il au baron, a-t-il près do vous, monseigneur, une mission directe, positive .' - Je ne puis convenir de cela ; m.is je dois vous assurer «lu'il m'est recommande... — Par quelqu un que

LA MOUCHE

\ otrc (irandriir ne connail peiit-ôtre pas ? — Ou qu'au moins je connais assez imparfiiilenient. — l.i's cliosos l'tant ainsi , vous trouverez. bon, monsrip.ncur, (|ue je le fasse pendre. A'ai-je pas trouve ce coquin-là prêchant la f;ar(le du poste avancé ? Si on le laissiit aller, il ferait de lulles choses. Sa niorl s'tisfera aui niànes tic nos frères tues pendant le sit'pe, et ce sera un spectacle fort agrt'able pour les survivants... Allons, marche, maroiille ! •

Il m'avait pris jiar une oreille, et la tirait de toutes ses forces. «Un moment, s'écria l'oussanville. Il est (ils de .laciiiies de Wouchy, dit Ih Mouche. » Ces p.irules firent sur le c.ipitaine l'effet qu'eût produit I» léle de McJuse. Il fâcha mon oreille, me passa la main sous le menton , el prit un air tout à fait caressant. Le lier binin me sourit avec noblesse, »vec grâce. i Pourquoi, monsieur de Poussanville, ne m'avez-vous pas appris cela pliistot f — Pourquoi, petit frère, ne m'astu pas déclare Ion origine, quand j'ai voulu te faire accrocher parla garde ' I u ne sais donc pas que la iireinière de toutes les vertus est d être utile à ses semblables , et i|u'on ne s'informe pas quelle est la rcli|;ion de celui qui soulage l'Iiumanilé souffrante ' Ton père vaut mieui à lui seul (pic tous le» moines de IKurope ensemble : il a rendu l'usage de leurs membres à un grand nombre de Kochellois blesses |icnd;<nt le siège, et qui se croyaient estropiés pour toujours. J'étais giieri d'un coup de mousquet, qui m'avait percé la cuisse. Ma blessure se rouvrit, lorsque Ion père vint chercher ici un asile contre la rage monicale. Il m'a guéri de nouveau, radicalement guéri. Voilà de ces cho.-cs qui ne s'oublient jamais. ,Suis-moi, frérot! Viens embrasser Ion père. Instruis - toi près de lui , et tâche de le valoir un jour, a

Je passai» de la mort à la vie, et ma tète n'était plus à moi. Les opinions opposées aui miennes, que j'avais entendu émettre autour de moi, avaient brouillé toutes mes idées. Je me souvenais seulement que je devais embrasser mon père, et rendre la Hoclicllc au pape.

Le capitaine avait passé mon bras sous le sien. « C'est le fils de notre bon Jacques, « disuit-il au\ furieux ([ue mon costume rassemblait autour de nous, et ces quatre mots les dispersaient à l'instant. Nous entrâmes dans une maison d'assez belle apparence. ,Ic trouvai mon père. Ires-souffrant liii-uicme, entouré de malades, qu'il tâchait de soulagcr, et je me jetai dtns ses bras.

11 n'était pas prévenu de mon arrivée, et il s'évanouit. Ses malades oitbièrent leurs niaiii pour le secourir. Le farouche Lanouc aida à le déshabiller et à le mettre au lii. Moi, je priais mon patron de lui rendre la santé, et de me maintenir dans les sublimes dispositions où j'étais en sortant d'I jampcs.

•Mon père revint à lui. ?iUh la surprise, l'émotion, un attendrissement sans bornes, avaient produit une crise qui acheva d'épuiser ses forces. Il expira dans mes bras, en bénissant le moment où il m'avait revu.

" Coquin de moine! me dit le capitaine, si tu n'avais pas infecté notre ville de ta jirésence, notre bon Jacques vivrait encore; il serait encore utile. Si les Hochellois savaient ijue tu lui as donné la mort, ils te mettraient en pièces. Je l'ai promis vie et siireté , je tiendrai ma parole. Je te le prouve en te dépouillant de ta jaquette, qui te ferait remar(|uer partout, et je ne peux t'avoir toujours pendu à mon bras, u Il déchirait ma robe, il la mettait en lambeaux. Une robe de franciscain I Je voulus au moins sauver mes sermons. Lanoue les jeta sur un brasier, oii mon père faisait chauffer ses médicaments, il n'y avait pas deux heures. Je voulus les arracher aux flammes, Lanoue me prit par loreille, et m'envoya à l'autre bout de la chambre.

Il me donna des vêtements qui avaient appartenu à mou père. 11 fallut bien que je les prisse , puisque je n'en avais pas d'autres. • Piiisseiit-ils, me dit le capitaine, te pénétrer des vertus que possédait ton père, et dont tu as un si grand besoin '. •

Je repris tristement le chemin du palais, el je montai chez Pous sanville. "^ ' ■"

(,el ami me présenta ii la baronne, avec les expressions les plus propres a lui inspirer pour moi le plus vif intérêt. Klle vit en moi un pauvre religieuj, b,-ùl.inl duaèle de la foi, et je venais, avec l'approbation de monseigneur, me mettre sous sa puissante protection.

Je retrouva mon langage, comme la piété, (,'es qu'à un chapelain. Elle

la mes principes, mes précieu.ses habitudes, et même

Madame la baronne, jeune encore, était pieuse...

malheureux huguenots lui avaient relusé jus-

s'etait arrangé un oratoire, oii elle passait

avec ses femmes la maillé des journées. Elle m'y conduisit: j'en a Imirai l'arrangemcni. Mai,... ô surprise! je reconnus que madame s'appelait Antoineltc. .Mon pitron el son compagnon fidèle étaient suspendus devant son prie iJieu.

l.lle fut, de son coté , Ircs-sati-faile d'apprendre que je me nommais Antoine, que je chantais et que je s. vais jouer du serpent. Elle décida qu'à moi seul, je serais ta musique de chapelle ; elle me chargea exclusivement de la direction de l'oratoire, et elle me remit enire les mains d'une de ses femmes, qui me combla d'égards, de préven..nces, el qui me logea dans une chambie très-commode cl Ires-proprc. J'ai toujours aimé la propreté el les commodités de la v:e.

Je ne hais pas non plus la bonne chère, quand elle n'excite pas à rialempérance. Je dînai au milieu des daines suivantes, el je dinai bien. Il m'était impossible de ne pas porter mes regards autour de

moi. La demoiselle Colombe me parut plus jolie que la petite pays.inne (|ui m'avait apporté son déjeuner sur le chemin d Elampes à Chàteaiiiliin. Je baissai les yeux jiis(|ue sur mon assiette; mais comment les y fixer? Mademoiselle Colombe m'offrait de tous les mets, et il fallait bien la regarder pour lui répondre. Elle m'apprit ([ii'cUe était chargée de la lingerie de l'oratoire. Elle me dit que nous le décorerions ensemble. •< INon, mademoiselle, m'écriai-je, non, très-certainement non. » Mademoiselle Colombe me répondit par une grimace qui ne l'embellit pas, et j'en fus foit aise. Je me tournai vers madame Claire, femme de cinquante ans, que la petite vérole avait maltraitée, cl je ue reiçardai plus ((u'clle.

Madame la baronne nous ht dire qu'elle nous allcndail à l'oratoire. Je m'attachai exclusivement à madame Claire, et je la priai de m'aider à marcher. Elle s'informa, avec bonté, de ce qui me privait du libre usage de mes jambes, l'.lle courut aussitôt chercher ce qui était nécessaire pour mon pansement. Colombe lui demanda la permission de tenir l'assiette , avec un ton si doux, qu'elle me mil en colère contre elle et contre moi. n Non , mademoiselle, lui dis-je, vous ne la tiendrez pas. r Colombe me tourna le dos, se rendit auprès de la baronne, el Claire me pansa avec autant d'adresse que l'eill pu faire un bon chirurgien. Je ne savais pas que les femmes eussent la main si légère et si douce. Je vis avec plaisir qu'il siiflirait de quelques jours pour nie guérir radicalement.

C'est un lionime bien précieux qu'un bon chirurgien, k la suite d'un siège meurtrier. On n'eût pu faire au général Lanoue des obsèques plus magnili(|iie3 (jue celles qu'on avait préparées pour mon père. Les gens en place , les personnes les plus recommandibles de la ville suivaient immédiatement le cortège. J'étais en tète du convoi avec Poussanville. Les pauvres fermaient la marche.

Théodore de lièzc prononça sur la tombe un discours qui m'eût paru superbe, s'il n'eût été tout k fait étranger aux opinions religieuses. Je crus devoir prononcer à mon tour quel([iies mots d'une pieuse espérance en faveur du défunt. Je pris la parole aussitôt que Théodore eut cessé de jiarler. Poussanville me donnait des coups de coude, me marchait sur les pieds. J'avais commencé une improvisalion très-orthodoxe, rien ne pouvait plus m'arrêler.

L'effet de mon discours fut terrible pour moi. Les grands avaient commencé par rire ; bientôt le peuple entra en fureur. Je fus poussé, bafoué, couvert de boue, chargé d'imprécations. Je fuyais, quand je pouvais m'échapper des mains de ces furieux, el j'en retrouvais d'autres à qui on criait : C'est un catholique, c'est un moine! Je rentrai au palais avec des vêtements en lambeaux, glacé d'effroi, el bien convaincu que les Rochellois étaient inaccessibles à la grâce. J'allai me jeter dans l'oratoire. J'y voulais remercier mon patron de m'avoir conservé la vie ; j'y trouvai mademoiselle Colombe, qui décorail de fleurs l'image du grand saint Antoine.

Elle fut frappée d'étonnement el d'effroi en voyant l'état déplorable où m'avaient réduit les huguenots. Elle me parla, elle m'interrogea. Je n'entendis que des sons confus; bientôt je perdis l'usage de mes sens.

Quand je revins à moi, je me trouvai soulagé, soigné par Colombe. Elle n'avait voulu, me dit-elle, partager avec personne le plaisir ineffable d'être utile au frère Antoine. Elle avait été dans ma chambre prendre des habits, du linge. L'aiguière dans laquelle elle conservait les fleurs destinées à former des guirlandes servit aux ablutions , el j'allai, dans le coin le plus retiré de l'oratoire, me dépouiller de mes guenilles et me vêtir d'une manière décente. Je me sentais très-faible. Un déjeuner léger était auprès de Colombe. Elle me présentait ce qu'elle avait de meilleur, el ce qu'elle croyait pouvoir me plaire. Les plus jolies mains du monde passaient, repassaient sans cesse autour de moi, el me touchaient souvent. J'étais pénéiré de la reconnaissance que je lui devais à tant de titres. J'arrêtai une de ses mains; je fixai une charmante figure de seize ans. Je voulus parler; les paroles expiièrent sur mes lèvres.

INoiis nous regardions en silence. Colombe était rouge comme le feu; j'étais retombé dans l'état fatal où m'avait mis la jeune fille que j avais rencontrée sur la route de Châteaudiin, el il n'y avait pas d'étang d<ns loratoire. Je tenais toujours cette main dangereuse. Tout à coup je fis un effort violent; j'entraînai Colombe auprès de l'image révélée de mon patron. Je la fis tombera genoux avec moi. « Demandons lui, m'écriai-je, la grâce de pouvoir surmonter la nature. — Qu'est-ce que la nature, frère Antoine? — Colombe, nous nous aimons. — Oh ! je vous aime beaucoup, frère Antoine. — Cet amouriii est un crime. — Il ne nuit à per.,onne. — Il offense le ciel. — Pourquoi donc m'a-t-il donné un cœur? — Pour le vaincre, el lui offrir nos souffrances. — Vous souffrez donc aussi, frère Antoine?

IVe le voyez vous pas? — Moi , je ne vois rien. — Colombe, vous

avez toute votre innocence; conservez-la, et pour cela il n'est qu'un

moyen. El lc(|iicl.' — Il faut éviter de nous voir, et surtout de

nous parler. — > oilà donc pourquoi vous m'avez traitée durement; voil.i pourquoi toutes vos attentions se portaient sur madame Claire? — Madame Claire n'est pas dangereuse. — Je commence à comprendre.

„ — Colombe, jutous-nous d'être sans cesse sur nos gardes, ou nous sommes perdus. — Comment, perdus! — Ma chère Colombe, je

LA MOUCHE

«uis )ilus *(;é que vous; j'»i plus d'fvixTieiice ; mais il dt tics clioseï que je m- peux p;is, que jr ne iloi» pas vous eipliqucr. — Oh ! parlez, frère Antuini', je vcu\ loul ssvoir. — Jurons , Culoml>c , jurons en pro*encf île mon palron. »

Madame entra suivie do tes autres femmes. Elle nous trouva à genoui, et nous mari|ii.H de la satislaclion. Elle me fiMicita d'avoir pu m'fchapinr di-s mains des liU|;ut'nols : l'oussanville lui avait tout ■ppris. Je lui déclarai que je renonçais »u dessein de faire des conversions dans celle ville abominable. « \ ous avei raison, me dit-elle, renonçons à des illusions llHlleuses, i|ui ne peuvent se réaliser. Mou» prierons ensemble , et je vous élève au rang de mon sacristain, Colombe et vous soi|;nerei l'oratoire. Vous y écrirez des homélies, que nous entendrons avec attendrissement, u

Je frémissais à l'idée du danger continuel où j'allitis être eiposë. Je périrai, pensai-je ; Colombe périra. Il faut fuir. Je ne peni encore marcher longtemps. Mais j'ai vingt écus ; j'achèterai une mule, et avec ce qui me restera , je gagnerai un couvent de franciscains ; ce sera pour moi le port du salut.

.... iMais mes vingt écus, ou sont-ils!' Je les avais ce matin dans ma bourse, suspendue à ma ceinture. J'étais presque nu quand je suis entré ici... Les misérables m'ont pris ou coupé ma bourse. Des huguenots doivent être des voleurs.

.le ne savais à quel parti m'arrètcr. Je me décidai enfin k suivre madame qu.uid elle sortirait île l'oratoire. Je lui peignis en traits de feu ma situation et celle de Colombe, et je la suppliai à genoux de nous sauver tous deui. « \ oilà de U véritable vertu, s'écria-t-elle, ou il n'v en a jtas au monde. ^ ous m'inspirez de la vénération pour l'ordre des franciscains. Nous resterez à l'oratoire, et je chargerai Colombe d'autres fonctions. — S'il m'était permis, madame, de fner votre choix, je vous prierais de le faire tomber sur madame (Claire. " F.lle sourit. • % ous aurez Claire , me dit-elle. » De quel fardeau je me sentis déchargé !

Poussanville me manda chez lui. Il me ht une mercuriale d'une âpreté , d'une sévérité '. • Si tu n'avais eu affaire qu'au général et au maire , ajouta-l-il, ils se fussent bornés à se moiiuer de toi. Ils veulent faire de la Uochelle une république indépendante , dont ils resteront les chefs. Ils n'ont pas de religion; mais pour réussir dans leur dessein, ils ont besoin du peuple. U faut qu'il suit fanatique pour être soumis, et ils n'ont pu se dispenser de l'abandonner à sa fureur. Apprends à connaître les hommes et les choses, et renonce à tes idées folles et exagérées. Je te le répète, fais-loi jésuite, si tu persistes à vouloir être moine. J'entrevois le moment oii ils joueront un granl rôle dans l'Etat. — Le mien doit être tout d'humilité. — Imbécile ! tu n'es propre qu'à faire un moinillon. Retourne à ton oratoire. >•

Je n'y trouvai pas Colombe, et je soupirai. Madame Claire l'avait remplacée, et elle ne me donnait pas de distractions. J'étais désa'uvré, et je commençai une homélie.

Triste, abattu, je m'enfermai dans ma chambre. Je croyais madame à l'abri des séductions du monde, me disais-je, et elle m'a sacrifié à sa vanité! Serait-il vrai qu'il ne peut exister d'être complètement vertueux? Moi-même, de quoi m'occupé-je exclusivement? une jeune fille s'est emparée de toutes mes faculus. Je ne vis, je ne respire que pour elle. Hier, de toute la journée, je n'ai pas adressé un mot à mon patron.

J'étais couché ; je ne dormais pas. De tristes réflexions m'agitaient, me tourmenlaient. J'entendis frapper bien doucement à ma porte. • (^lui est U .' — C'est moi , me répondit une voix douce, entrecoupée par les sanglots. Vous partez demain , frère Antoine ; madame a donné ses ordres. Je ne veux pas me séparer de vous sans vous dire un dernier, un éternel adieu. Ouvrez, mon frère, à votre Colombe. — Si je vous ouvre. Colombe, vous nesortirez plus, et je n'aurai pas la force de vous renvoyer. — INe vous suis-je pas soumise, frère Antoine? Je sortirai dès que vous l'exigerez. ^ Je prévoyais toutes les conséquences d'une pareille entrevue. Cependant je fus faible, et j'ouvris.

Colombe était à peine entrée, que des clameurs frappèrent mon oreille. Une clarté de Qjmbcaux se répandit dans le corridor, 'i Le voilà, le voilà cet homme qui porte la vertu jusqu'au rigorisme, et <|ui reçoit une jeune ftlle chez lui ! La voila, celte innocente Colombe, qui vient chercher un homme jusque dans sa chambre à coucher! Les voilà, en t*le à tète au milieu de la nuit! » C'était Claire, c'était Félicité. Elles avaient épié Colombe ; elles l'avaient suivie. Elles avaient été éveiller madame; madame ne pouvait croire à ce qu'elles lui di«aient. Opendant elle s'était enveloppée dans une robe de chambre, décidée à confondre la calomnie, ou à se laisser aller à toute sa sévérité.

Les faits parlaient contre Colombe et contre moi. ^ous protestâmes en vain de notre innocence. Je conviens de bonne foi qu'il était impossible que madame y crût. « Hypocrite, me dit-elle, c'était donc pour éloigner toute espèce de soupçon, pour me plonger dans une sécurité absolue et aveugle, que vous m'avez suppliée de vous sépare, de Colombe? Elle était déjà séduite. On la croyait ici pure comm,. l'innocence, et la petite fourbe affectait de dédaigner les jeux inno ctnts de ses compagnes, pour assurer ses plaisirs clandestins et cou.

pablei. Elo'i;nei vous de celte chambre, mademoiselle, cl à la pointe du jour, vous snrlire/. tous deux de la Knelielle. •■

Je lo^tai seul. .Mnsi, me disais-je, les hommes jugent donc sur les a)iparences! Nous sommes condamnés, Colnnibe et moi, et le vice triom|ilie.

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