IV. — Aiiloioe la Mouche et Colombo surloot de la tlothells
Dis la pointe du' jour tout était en mouvement dans le piUis. Le premier individu que je rencontrai fut Olivier, n Votre mule vous attend, me dit-il, et voila une bourse que madame vous donne, .\llei, mon ami, et souvenez-vous qu'il ne faut jamais se mêler des affaire» d'autrui. » Le second personnage qui se piésenta à moi fut monseigneur. Il passa en me riant au nez et en levant les épaules. Poussanville allait, venait, et s'arrêta ilevant moi. <i l ne partie de mes prédictions s'est accomplie , me dit-il. Au reste, tu n'es pas à plaindre. On le donne une très-jolie fille, de l'.irgenlet une bonne mule. C'est plus que tu ne pouvais espérer en entrant dans nette ville. Prends mon épée. Si tu es atta(|ué en roule, tu te défendras mieux avec cela qu'avec ton chapelet.
. Nous te suivrons de près. Le général Lanoue nous a envoyé, à minuit, l'or.lre de sortir de la Uochelle dans les vingt-quatre heures. — Itah! — Je n'ai pas trop le temps de causer. Cependant il est possible que nous ne nous revotions jamais, et je veux te donner une dernière leçon. « Il me conduisit dans son cabinet.
•< Le cardinal de Lorraine, oncle des Guise actuels, avait formé le plan d'une congrégation générale des catholiques. Henri de Cuise vient de l'exécuter. 11 a formé cette association pour proléger, dit-il, la religion , le roi et l'indépendance de l'Etat. Il a donné à celte ligue le nom de sainte. (Combien de fois on a conspiré à la faveur de ce mot révéré !
n Le pape et le roi d'Espagne applaudissent ouvertement à cette institution, et la favorisent de tout leur pouvoir. Je te parle là de choses dont tu n'as aucune connaissance; mais cette exposition me conduira naturellement aux document» que j'ai a te donner.
• Cuise affecte un grand attachement pour le roi (|U il veut détrôner. 11 l'entraine à des démarches propres à l'avilir, et par conséquent à lui faire perdre l'estime et la confiance des Français. Bientôt (luise, je le prévois, attaquera le monarque ouvertement, et déjà les deux partis sont en préicnce. L'un dit à l'autre : Olez vous de là que je m'v melle; l'autre répond : J'y suis, cl j'y reste. Voila, en (|uatre mots, l'histoire de toutes les guerres civiles et de toutes les fac ions.
• On lève, dans toutes les provinces, des troupci catholiques, il les ré ormes inquiets se préparent à se défendre. C'est ce qui nous a fait donner hier notre congé.
• Dans les conjonctures délicates, il faut toujours se conduire d'après les vraisemblances; souviens-loi de cela. Quelles sonl-olles aujourd'hui?
» Henri IH est livré à de sales débauches et à une dévotion puérile. Il ne peut rivaliser de talents et d'adresse avec le duc de Guise. C'est donc à ce dernier qu'il faut s'attacher, et c'est ce c|ue j'ai conseillé à monseigneur.
• Guise lui donnera un corps d'armée, qu'il commandera au nom de ce roi, qu'il contribuera à renverser quand il en recevra l'ordre. Un général (\in tire l'épée n'a pas besoin de secrétaire. Je suis las, d'ailleurs, d'une place que je crois fort au-dessous de mes moyens. Guise a tout l'orgueil que peuvent donner de grandes qualités. Il est sensible aux éloges. Je déterminerai facilement le baron à me présenter à lui, cl, de ce moment, une fortune rapide et brillante m'est assurée.
» Je ne crois pas que, possesseur d'une jolie fille , tu penses à rentrer dans ton couvent. —Possesseur! possesseur! — Quoi qu'il en soit, et quelque parti que lu prennes, ne t'avise pas de crier vive Guise (levant des royalistes, s il en est de bonne foi, ni vive le roi en présence des partisans du duc. Marche toujours au soleil levant, et si tu le vois s'obscurcir, tourne-toi de l'autre côté : l'homme adroit cl réfléchi profite toujours des fautes des autres. >■
Il m'embrassa , me fit sortir de son cabinet , et retourna diriger les préparatifs du départ.
Colombe était assise sur le petit paquet qui contenait ses ellets. Elle avait la tête appuyée sur ses deuv mains; des larmes cou'aient entre ses doigts effilés. «Colombe, ma chère Colombe, ne pleurez pas. Que craignez vous? J'aurai pour vous les ménagements que tout homme honnête doit à linnocence , et je vous prodiguerai les soins du frère le plus tendre. — Je sais que je vais être en votre puissance; mais je vous connais, et ce n'est pas ma position qui m arrache des larmes. C'est la douleur, c'est la honte d'être traitée en coupable. • Elle avait relevé sa tète; ses yeux étaient fixés sur les mien i; jamais je ne les avais vus aussi expressifs, aussi touchants. Ils portaient le trouble dans tout mon être. Qu allais-je devenir , pendant des heures, des jours entiers, ou nulle barrière ne s'élèverait entre Colombe et moi ? .. O mon patron , m'écriai-je, ne m'abandonnez pas »
Madame me croyait innocent quand elle m avait promis les moytns de voyager commodément. Son opinion à mon égard était tout a fait chanrée, et cependant elle avait tenu rigoureusement ses promesses,
LA MOUCHE
ou plutôt SCS ordres l'taicnt donnés, et elle iivait di'dai|;né do les révoquer, l'tie belle et bonne mule était attachée par la hride dans la cour où nous étions. Une valise était fixée sur la croupe. Klle contenait sans doute des elïets plus précieui (|iie les ii;ieus. I ne bourse bien garnie riait placée djus une des fontes de pi^lolels. Cela valait niieiu que des armes dont je n'aurais pas su mv servir, .le regardai partout autour de moi , et je ne vis rien qui jii'it être destiné à Colombe. (;'esl sur cette tendre viclime que madame avait épuisé sa sévérité.
On commençait h descendre des caisses, des ballots, et nous ne pouvions rester plus lon|;lemps dans cette cour, .l'altacliai, du mieux que je pus, le pa(]uel de Colombe sur ma valise. Je me mis en selle, et je conduisis ma mule près des marches en pierre destinées ;i l'usage des dames qui n'ont pas la jambe assez loni;ue pour atteindre à l'étrier. Colombe se pUça derrière moi.
M. de Pojss^nvil'e
Tout avait été prévu pour la sûreté de monseigneur et la nôtre. Une (;arde de cini|uante hommes était placée à la porte extérieure du palais. Le chef avait l'ordre de faire accompagner et protéger les catholiques jusqu'à ce qu'ils fussent sortis de la ville. Dix hommes se détachèrent, cl nous conduisirent jusque dans la campagne.
Quand nous fûmes libres, je respirai et je commençai à parler à ma charmante coaipsi;ne. Klle me répondait, et nous étions entièrement à notre conversation. Klle s'anim.iit par dcjjrés, et je ne pensais plus à conduire notre mule. Elle prit le trot; le paquet de Colombe, mal filé, vacilla sous elle. Elle passa autour de moi le plus joli bras du monde : il était tout simple qu'elle cherchât .'i prévenir une chute. 11 était de mon devoir de l'en garantir ; je pris celte main qui s'offrait à moi , et je la pressai avec plus d'amour que de force. Colombe soupirait; des. mots entrecoupés s'échappaient de ses lèvres rosées; moi, je ne me connaissais plus, je ne me possédais plus.
Je sautai à terre; il était temps. (Joloinbe ])artageait mon délire; rien n'eût pu prévenir une faute que nous n'avions jamais pensé à commettre, et pour laquelle, cependant, nous étions puuis. Je poussai doucement mon amie, et je la plaçai sur la selle. Je conduisis la mule, la bnde passée à mon bras, et je me retournais à cha(|ue pas pour m'assurer que Colombe n'avait besoin de rien, je le lui disais au moins; mais je sentais que ce n'était pas la plus forte raison qui me faisait regarder en arrii're. Je me demandai ce que c'est que l'amour. Je m'examinai, et je tremblai d'être réellement amoureux. Itientot je déclarai à Colombe que j'étais coupable du crime d'amour. Elle me répondit avec ingénuité qu'elle était ma complice. • Mais est-ce un si i.'rand crime ^ lui dis-je. — Je ne le crois pas, frère Antoine. — Cela fait un bien!... — Oh! oui , je le sens. — Et puis il est écrit : Il n'est pas bon r|ue l'homme soit seul. — Voilà peut-être pourquoi nous sommes deux. — Colombe, il est impossible que nous prolongions la position ou nous sommes sans succomber. — J'en ai peur, frère .Antoine. — Je suis loin d'avoir la vertu de mon patron. — 11 n'est pas donné à tout le monde de porter jusque-là l'abnégation
de soi-même. — Colombe , nos premiers parents se sont mariés. I — Mon cher Antoine, c'est un grand exemple à suivre. — Le veuxtu, ma Colombe? — Oh ! oui, mon Antoine — Nous sommes libres l'un et l'aiilre ; nous ai>prochons de ce village; j'y vois un clocher. Kotis trouverons là un |)rètrc catholique, et nous prononcerons devant lui le serment de nous aimer toujours. — Antoine, fais trotter la mule. »
Je courais, je courais!... et j'excitais de la vois l'animal qui portait ma vie, mon univers. Nous entrêmes à lienon. Benon! village précieui, dont le nom est pour jamais empreint dans ma mémoire! Je marchii droit à l'églisi'. Je me souvins alors de la manière dont j'avais perdu mes vingt écus à la l'iochelle. Je pris la bourse que madame m'avait envoyée, et je l'attachai à ma ceinture. Je reçus Colombe dans mes bras; je la posai doucement à terre , et nous entrâmes dans le temple saint. Un prêtre, dont le temps avait blanchi la chevelure, célébrait les adorables mystères. Nous approchâmes de l'autel. Colombe et moi , dans un pieux recueillement. Nous nous unîmes d'intention au célébrant, et quand il eut prononcé ses derniers mots, nous nous approchâmes de lui , et nous le priâmes de nous unir. Avec quelle ardeur nous lui adressâmes notre prière! Avec quelle bouté il nous écouta!
Combe était orpheline , moi je venais de perdre mon père. Ma mère était si éloignée de nous, que je ne pouvais attendre son consentement. Nous n'avions aucun papier qui constalàt ce que nous avancions, « Vous êtes jeunes , nous dit le prêtre, et votre air, votre ton, vos |>aroles attestent votre candeur. Il faudrait le consentement de votre mère; mais, dans les circonstances actuelles, les communications sont dilliciles. La guerre va éclater, déjà les catholiques font justice des huguenots quand ils sont les plus forts. Les huguenots persécutent les catholiques quand ils peuvent le faire impunément, et cette jeune lille a besoin d'un prolecteur. Je vais vous unir, »
Jamais jieut-ètre on ne prononça avec autant de sincérité le serment d'une fidélité éternelle. Le digne prêtre nous délivrait l'acte qui constatai! notre union , et il me tendit la main. J'y mis une pièce d'or, et cette main ne se retirait pas; j'ajoutai une seconde pièce à la jiremière. Le prêtre nous bénit, et nous sortîmes du temple saint dans l'enchantement, l'ivresse, le délire.
Un guerrier, dans la force de l'âge, suivi de quatre cavaliers, était arrêté à la porte de l'église. Il regardait ma mule, elle n'avait pas changé de position. Elle avait la croupe tournée vers la ville impie. « Jeune homme , me dit le capitaine, venez-vous de la Rochelle ? — Oui, monsieur. — J'y suis envoyé par le roi de Navarre et le prince de Condé. Que disent, ([ue font le général Lanoue et le maire Jacques Henri ? — Ils persévèrent et maintiennent le peuple dans leurs affreux principes. — Ah! tu es un de ces catholiques exaspérés, qui sont toujours altérés du sang des protestants! Je vais t'apprcndre qu'on ne se déclare pas impunément l'ennemi du capitaine Thierry. Ah ! ah ! voilà une jolie fille, une fille cbaraiante. — C'est ma femme, monsieur le capitaine ; nous venons de nous marier. — Apprends qu'en temps de guerre, le capitaine Thierry ne rencontre pas une jolie femme catholique sans lui laisser des souvenirs. — Que ditesvous, capitaine? Que projeté/. -vous ?... A moi , les catholiques !... à moi, les catholiques! »
Ils étaient en force à Benon. A l'instant des hommes armés de fourches, de faux, de mousquets , sortent des maisons voisines et me demandent de (|uoi je me plains. Le curé parait sur les degrés de l'église; et pour la dix millième fois, il excommunie les huguenots , qui se moquent de l'excommunication. Thierry se voit au moment d'être cerné, il prend Colombe par un bras, l'enlève, la met sur l'arçon de sa selle , pique des deux , et ses cavaliers le suivent.
INon , jamais homme n'éprouva un accès de fureur égal à celui qui s'empara de moi. Je sautai sur ma mule, je la mis au galop , je tirai mon épée , l'épée que m'avait donnée PoussanviUe , décidé à reprendre ma femme ou à mourir les armes à la main. Les catholiques n'avaient que des chevaux de travail, et aucun d'eux n'était sellé. Il Courage ! me criaient-ils . courage. Nous allez combattre pour la bonne cause, et vous triompherez. )>
Je m'aperçus bientôt que les chevaux des huguenots étaient fatigués d'une longue route , ou que mon patron ralentissait leur marche. Ma mule était fraîche et gagnait du terrain sur eux. J'arrivai, j'arrivai enhn, ivre de colère, du désir de me venger et de délivrer Colombe.
Je tombai sur Thierry, et je lui assenai sur la tête un coup terrible, mais mal dirigé : il portait un casque. J'aurais dû chercher le défaut de sa cuirasse ; mais je ne savais pas encore ce que c'est qu'une cuirasse. Thierry fait volte-face, tient Colombe d'un bras vigoureux , et de l'autre il pare en riant les coups redoublés que je lui porte. Colombe m'invoque et me transforme en héros. Je continue de frapper , et d'estoc et de taille. Le sang de Thierry coule sur une de ses cuisses, il devient furieux, et se précipite sur moi. Ses cavaliers m'entourent le pistolet au poing, ma dernière heure va sonner.
Tout à coup la scène change. Thierry roule à mes pieds. Ses gens demandent la vie et rendent leurs armes. Colombe saute sur la croupe de ma mule avec la légèreté d'un oiseau. O grand saint Antoine ! m'écriai-je, vous avez combattu jiour moi !
LA MOUCHE
« liien, très-bien , s'écria une voii que je ne reconnus pas d'abord, tu t'es conduit comme un petit César. .Quand on se bal pour la première fois, et ((u'on n'est soutenu i|iir p.u- la colère, un accablenienl profond succède ii des efforts violents. Mes idées n'avaient plus de suite, mais je sentais Colombe derriire mni, et je me remis peu à peu. .le recDnnus l'ouss.inville; c'est lui <iui avait tait mordre la poussière à Tliierr). Hiron, l'épée à la main , riait iMiH à lOinhatlndes ennemis dont il croyait voir l'avanl i;arde. .Ses domestiques, armés jus(|u'aii\ dents , .ivaient cerné les iiualre cavaliers et les avaient forcés i se rendre. L'écujer Olivier, Ir.ippé d'un coup de lance dans la poitrine, était étendu par terre. IMadame la liaronne , dans sa coche, ses femmes , dans les four|;ons , avaient prié et pri.iieut encore pour les combattants.
abattu, et semblaient te consulter sur la route ((u'ellcs devaient prendie. Je les comptai : il en manipuit deui. C'étaient Claire, ipii iialiillait madame avec tant d'adresse et d'éU|;.ince, et l'ilicité , qui donnait à s<'S cheveux une toiirniirc et une i;ràce iniinilables. .Serailil vrai ipie dans toutes les circonstances l'.imour <le la toilette soit la passion doniiiianle des leinmes ' Les mules et les chevaiii , alian (liiiines à eiiviiiiMies, paissaient sur les revers des fossés qui bordaient le chemin. I.e b.uon et l'oussanville à cheval allaient, venaient, c.iiisaienl et paraissaient s'occuper d'objets sériruv. Le baron s'approcli I de madame , qui , après avoir chassé ses femmes , était revenue aiipris de nous.
. N ous êtes bien la maitresse , lui dit-il , de faire de ces pimbèclieslii ce i|uc vous voulez.. Mais vous savez , madame, que Ihierry aimaii beaucoup les femmes, et je présume que ces i|iiatre drôles, ([u'on tient là, ne les haïssent pas. (^)ue fussiez-vous devenue si mes do mestii|ui's, aussi fidèles que braves, n'eussent eiposé leur vie pour vous-' Nous permettrez, donc que je les garde. Je ne suis pas encore à la léle d'une armée , et la scène d'aujourd'hui peut se renouveler demain.
> Il parait que vous reprenez. Colombe , et j'en suis bien aise. Je ne iMiis vous donner une marc|ue plus prononcée de ma déférence pour vous (lu'en vous demandant ce r|uc vous désirez que je fasse pour .Antoine. Il s'est ballii biaveiuenl, et il a renonce à ses idées monacales, jinisqu'il vient de se marier. — Monsieur, j'ai qiieh|iies scrupules sur ce mariai;e-la. Il est bon, selon ri'i;lise; mais il me semble que les formes léi;ales n'ont pas élé observées. — Kh ! madame, est-ce lorsque toute la l'rance court aux armes (|u'on peut s'occuper de loi)|;ues formalités ? licnon est aujourd'hui aux catholiques Demain peut-être il sera jiiv proleslanls. (.'limez vos scrupules, puisipic l'I'.ijlise est satisfaite, et dius moi, je vous en iirie, ce <|ue je peux faire pour voire protéijé. — Monsieur, vous avez eu le malheur de perdre voire écuyer... — l'^h 1 madame, je ne peiii donner celle jilace a un jeune homme qui sait à peine se tenir sur une mule. Je compte faire un aide de camp de M. de l'oussanville, et je lui adjoindrai Antoine pour la partie des écritures. N oilà ce (|u'il lui faut. Antoine, de ce moment, vous vous appelez, monsieur de la ! Moucheric : un homme comme moi ne peut admetlrc à sou intimité que des gentilshommes. 11 faul masi[uer votre roture. »
— Allons, marrhe, maroufle '. Il m'avait pris par une oreille el la tirait de toutes ses forces.
Mes premiers soins furent pour Colombe. O douleur ! sa robe était tachée de sang. • Malheureui! m'écriai-je , c'est moi qui l'ai blessée.
— Je ne le suis pas, mon ami... O ciel ! ce sang qui t'effraie est le tien. • Je m'examinai. J'avais reçu un coup de pointe dans le flanc gauche ; et dans la chaleur de l'action , je ne l'avais pas senti. Colombe saute à terre , elle me présente des mains secourables , je me laisse aller dans ses bras. Elle m'assied sur une pierre, elle déchire ses vêtements pour me panser, l'oussanville accourt. Il eiamine ma blessure et prononce qu'elle est légère.
Je me sentais très-faible. Cependant je rem.irquai qu'il souriait en regardant Colombe. Je tirai de ma bourse l'acle de noire mariage, el je le lui présentai. • >Ion br . ve ami, me dit-il , voilà qui répare tout.
— Mon cher Poussanville, il n'y avait rien à réparer. Elle n'est pas même encore ma femme. — Bah ! cela est-il possible ? »
fjlivier se sentait frappé à mort, et il demanda à parler à madame. La baronne ne balança pas à descendre de sa coche pour écouter un mourant. « Madame... furieux... vos femmes et nous... des privations que nous avait imposées le rapport d'Antoine... nous avons résolu de le perdre... el d'envelopper Colombe... dans le châtiment... que nous voulions lui... faire subir... >ous les avons... calomniés... (^ue... le ciel... nous pardonne. • Il eipira. l'oussanville s'était approché. 11 déclara à madame que les soins que me prodiguait Colombe étaient légitimes , et que nous venions de nous marier a llenon.
« Une bonne catholique , s'écria madame , ne rougit jamais de réparer ses torts. « Elle vint à nous, et daii;na nous prier d'oublier son injustice. « J'en effacerai jusqu'aux dernières traces, nous ditcUc. >. liienlùi notre petit champ de bataille offrit un tableau bien neuf et bien frappant pour moi.
Les quatre cavaliers de Thierry avaient les mains liées derrière le dos. Deux des domesti(|ue5 du baron les (priaient, l'épée à la main. Les autres faisaient un trou dans un champ voisin, et y déposèrent l'écuyer, après l'avoir déshabillé selon l'usage. Les femmes de madame avaienl reçu l'ordre de descendre de leur fourgon. Elles étaient sut le chemin, le paquet sous le bras; elles avaient l'air triste,
Colombe.
^'Monseigneur ne me donnait pas le titre de son secrétaire; n'importe , la" place qu'il me proposait me convenait beaucoup. Elle assurait mon existence, et son écrivain devait peu à peu connaître ses secrets et ceux du duc de Cuise, si le baron entrait en correspondance avec lui. Quelle satisfaction pour moi de connaître les secrets de l'Etat! Je marquai une vive reconnaissance au baron, qui était trop heureux de m'avoir trouvé là pour remplacer Poussanville et cacher son ignorance à tous les yeux. Je commençais * comprendre que les ^ens instruis doivent régir le monde quand les circonstances lés favorisent, (iuise n'avait pas besoin de secréUire.
Madame prononça une amnistie générale , cl elle finit par quelque»
LA MOUCIIK.
mots sur la nécessité de revenir aux bonnes mœurs. Le baron rir, leva li's épaules, tt retourna auprès de l'oussanville.
L'ne autre sccnc coinmeiic;». Les quatre prisonniers furent désarmés, renvoyés, et s'enfuirent comme s'ils eussent eu une meute à leurs trousses. Les femmes de service pas^L'rent d'une pénible aniielé à la joie la plus vive. Klles coiulilérent mailaiiie de prolestitions pour l'avenir tt de reiiiercimeiits i|ui parlaitnt du cœur : on est toujours sincère, :iu moins pour un moment, envers ceux à (|ui on doit la trau.-ilion d une siliialion alUi|;eanle a cille (|u'on désirait. Klles vinrent toutes embrasser Colombe et la prier d'oublier le passé. Les domestiques s'approclièreiit , et me lireiit leur coiiii>linienl sur le grade oii venait de m'élever inonsei|;neur. La joie clait peinte sur tous les visages; la i;aielé réj;iiait partout.
^olls avancions avec sécurité. Mous approchions de la ville de Mclle, oii monseijjneiir avait décidé que nous passerions la nuit. Tout allait bleu ju''(|ue-lii.
Tout a coup un nuage de poussière s'éleva drvant nous. Bienlot DOn.% disliii|;uàmes une cinquantaine de cavaliers qui venaient à nous à toute bride, l n moment après, nous reconnûmes que les quatre prisonniers que monseigneur avait eu l'imprudence de renvoyer leur servaient de guides.
Le baron (ira l'épée; Poussanville suivit son exemple; les domestiques apprêtèrent leurs armes a feu, et se mirent en bataille en avant de la coebe, du brancard et des fourgons. Je tremblai pour Colombe.
Le chef des ennemis s'avança droit au baron, le pistolet au poing. C'était le prince de Condé. Ses gens nous cernèrent de toutes parts.
« ^lonsieur le baron, vous êles mon prisonnier. — Comment! niouseigneur, sans déclaration de guerre, avant même qu'elle soit commencée 1 — \ ous ne saviez donc rien à la lioclielle de ce qui se f,iit sur toute la France .' La Ligue, que vous appelez sainte, et qui ne l'est pas du tout , se répand de tous côtc's comme mi torrent dévastateur. Ses membres, liés par un serment redoutable, se muliiplient tous les jours. Ils ne sont pas encore réunis en corps d'armée; mais partout oii ils sont les plus forts les protestants sont vexés, tourmentées, torturés, égorgés. Il faut mettre liu a ces excès, et nos coreligionnaires se lèvent en masse. Déjà je vous ai jiris [Vielle et toules les petites villes situées dans les environs de la liochelle. La Saintonge et le pays d'Aunis sont le noyau d'un Liât indépendant (|iie Catherine de Médicis, le roi et les Guises nous ob igent à former. Ils ne font la paix que lorsqu'ils nous craignent, et ils se font un jeu de violer les traités et leurs serments. \ ous sentez bien, monsieur le baron, que je n'aurai pas la maladresse de leur renvojer un général tel que vous. Votre valeur, vos talents militaires ont seuls réduit la Hocbelle il y a trois ans; mais entre gens comme nous tout s'oublie, parce que tout peut se réparer. Passez de notre côté. Henri, roi de ISavarrc, sera votre ami , et vous serez mon égal. Henri IV est l'hériiier présoiiiplif de la couronne de France , il connaît votre mérite, il considère voire famille. \ ous sentez juscju'oii vous pouvez pousser votre fortune. Vous n'avez ([ii'un moment jiour vous décider. Soyez notre allié ou mon prisonnier. Pendant que vous réfléchirez je vais saluer madame de Hiron. •
Il s'approcha d'elle avec des marques de considération et une amabilité (|ui parurent la toucher. 11 lui protesta que, quelle que fût la détermination du baron , personne ne manquerait aux égards dus à sa naissance et à ses rjualités personnelles. « Quel langage! quelle douceur! me dit Colombe. Les huguenots ne sont donc pas des tigres altérés de sang comme on me l'a dit cent fois ? »
Tout à coup nous entendons pousser de grands cris.
Nous avions à notre gauche uue colline que couvrait un bois taill s. Ine colonne d'infanterie de deux mille hommes au moins déboucha du bois et se divisa en deux corps. L'un marcha vers la grande route, du côté de Melle , avec l'intention sans doute de couper la retraite au prince de Condé. L'autre semblait se diriger sur nos derrières. Chacune de ces colonnes était précédée de deux pièces d'artillerie. • Ce sont les ligueurs ! » s'écria le prince de Condé. Fort heureusement pour lui, ils n'avaient pas de cavalerie; mais il ne lui restait pas un instant à perdre pour se mettre en sûreté. 11 ne pouvait contraindre M. de Biron à prendre le galop pour le suivre. Il fallait le tuer sur la place, ou l'y abandonner à lui-même, lliierry n'eût p;is balancé à prendre le premier parti. Le jirince de Condé se décida pour le second. Ln un clin d'ccil il disparut, lui et les siens.
Ce cri : Ce sont les ligueursl me rendit à moi-même. Koiis sommes avec des catholiques, dis-je à Colombe en l'embrassant tendrement; nous voilà en sûreté. Les deux corps s'approchèrent de nous , et on commença à s'entendre. Le bruit des succès du prince de Condé avait alarmé jusqu'au duc de Guise, qui ne connaissait pas la crainte.