‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 116 sur 379 · VI. — M. de la Moucherie est ambassadeur · texte numérisé non relu

VI. — M. de la Moucherie est ambassadeur

Nous ne savions rien à la Hochelle de ce qui se passait dans le reste du monde. Il était temps (|ue le baron connût la situation politique et religieuse de la France : il n'avait que ce moyen d'adopter une conduite rétléchie et suivie.

Sa hauteur ne se ployait pas à des communications avec ses inférieurs, et il n'avait pas d'égaux à Poitiers. L'aide de camp Poussanville fut chargé de se lier avec les principaux personnages de la ville. Personne n'était plus propre que lui à les faire parler et à interpréter jusqu'à leur silence. La journée n'était pas écoulée, et déjà monseigneur savait ce qu'il avait voulu connaître.

Le roi continuait à se conduire d'une manière infâme. Il s'était agrégé à une confrérie de pénitents; il ordonnait des processions , el îMes suivait avec les démonstrations de la plus austère piété. Il se couvrait d'un sac de grosse toile; il portait une discipline à sa ceinture el un gros chapelet à la main. Il se rendait la nuit à \ incennes, et il y outmgeaît la nature, pendant ([ue des moines ipi'il y avail établis priaient pour lui. Le matin, il se montrait jiaré, avec ce soin qui n'est qu'un travers chez tant de femmes. Il entrait partout le pourpoint entrouvert et la gorge ornée d'un long collier de perles. Les prolestants le tournaient en ridicule, el les catholi(|ues le méprisaient : les deux partis ne l'appelaient plus (|ue frère Henri.

Le duc de Guise, beau, brillant et brave, n'avail de religion que ce qu'il en fallait pour entraîner les catholiques. Des prédicateurs à ses gages gagnaient les uns, ses libéralités lui attachaient les autres. Il fais'ait fa(:e a toutes ces dépenses avec l'argent que lui fournissait le roi d'Espanne. Philippt II faisait de grands sacrifices pour entretenir la Puerre civile en France : il se persuadait .pie les deux partis, las de combattre, l'appelleraient, et lui donneraient un sceptre, qu il ajouterait à tous ceux <iu'il portait déjà et <I"i fatiguaient ses débiles mains. ,, . . -<- « •

Ouel homme raisonnable pouvait balancer entre Henri de \alois el Henri duc de (iuise?

Je n'étais pas présent lorsque Poussanville fit son rapport au baron ; mais il était facile, surtout avec moi. qu'il voulait pénétrer d'idées qu'il appelait saines el raisonnables. J'étais affligé que la religion ne

fût (iii'iin in;is(|ue pour Ijnl ilo i;rj|ids peiionnayes. Pourvu qu'elle liioiii|ilii' . me ilisiiis-je, i|u'imporle par qui et coniincnt ?

«C'est de la pari île monseigneur, • me dit un valet (|ui introduisit près de Colomlie et de moi un liomme et une femme (|ue je n'avais jamais vus. Ils nous abordèrent avec les trois révérences que j'avais adressées au baron la première fois que je parus devant lui. l.'liomnie s'empara de moi et la femme de Colombe; ils nous Iiiuruèreul, nous retournèrent avec le plus ijrand sérieux; une loni;ue bande «le parchemin nous prenait tantôt de la tète aux pieds, tantôt en travers du corps. Je ne comprenais rien à ce manège , et Colombe éclata de rire, .l'interrogeai ces de»\ êtres silencieux; ils ne me répondirent pas un mot. Ils nous tirent encore trois belles révérences et disparurent. Nous nous regardâmes , Colombe et moi , et nous nous écriâmes à la fois : IJu'est-ce i\tic cela veut dire?

• Monseigneur demande monsieur de la Moucherie, » vint me dire un autre valet. Je le suivis, et je laissai Colombe dans la cbambretle qu'on nous avait donnée. Klle voulait, disait-elle, s'occuper sans lesse de moi, lors même qu'elle ne me voyait pas : elle avait commencé à me broder une écbarpe, <|ui devait être du plus grand effet. Klle se proposait de la serrer soigneusement jusqu'à ce que j'eusse le droit de la porter.

« Monsieur, me dit le baron, vous êtes appelé à de hautes destinées, puis(|ne je vous accorde ma proiection et ma confiance; justifiez-les par un dévouement sans bornes. Ecoutez-moi.

» Alonsieur de PoussanvUle va s'occuper de lever de nouvelles troupes; ainsi je ne peu\ l'éloigner de moi. \ ous vous rendrez auprès

du duc de Cuise — Vvec Colombe, monseigneur? — Soit, et

NOUS remettrez au duc et aux autres les dépèches que vous allez vous faire, .\s5c vez-voiis, prenez une plume, et composez un alphabet. — l u alphibt't, monseigneur! — Oui , des chifl'res, des signes qui correspondroul à chacune des lettres que vous connaissez. \ ous transcrirez, dans celte langue nouvelle, les lettres que je vais vous dicter, et SI vous êtes arrêté, personne ne pourra lire ma correspondance. » (Jue j'étais heureuvl j'allais connaître tous les secrets de monseigneur !

L'alphabet demandé fui fait en un tour de main. La première lettre que j'écrivis était adressée au roi. Llle ne lui présentait que des expressions d'attachement, de dévouement et de respect. Celle qui était destinée au duc l'instruisait de ce qu'avait fait le baron et de ce qu'il comptait faire. Il l'assurait qu'avant huit jours il serait à la tète de six mille ligueurs, qu'il assemblerait dans les alentours de Poitiers. H était certain que les habitants de cette ville lui donneraient quelques pièces d'artillerie, si monsieur le duc lui envoyait l'ordre de les prendre. Il ajoulailque le prince de Condé n'avait que ijuatre mille hommes, dispersés dans cinq ou six bicoques situées aux environs de la Uochelle; qu'il se faisait fort de les surprendre, les unes après les autres, s'il était revêtu d'une dignité qui lui soumît les capitaines et les troupes catholiques qu'il rencontrerait pendant le cours de ses opérations.

M'y voilii, pensai -je. .Si le duc succombe, ce qui n'est pas vraisemblable, la lettre de monseigneur au roi lui facilitera un accommodement avec le souverain, qui n'est pas nommé dans l'èpitre au duc , parce qu'il ne proclame encore ses ordonnances qu'au nom de Henri III. Cela n'est pas maladroit. Enfin, comme il est juste de se vendre le plus chèrement possible à un parti qui est intéressé à s'attacher tous les personnages d'un mérite reconnu, monseigneur demande le bâton de maréchal, et il l'aura.

Il me fit ensuile écrire ii son fils. ". A'ous èles, lui disais-je, d'un caractère inquiet et turbulent, qui pourrait bien vous conduire à l'échafaud : prenez-y garde. Votre conduite actuelle est dépourvue de sens commun. ^ ous cherchez, m'a-t-on dit à Poitiers, en vous mettant en opposition , on ne sait avec ijui, ii établir en France une paix sincère et durable. Insensé! vous voulez donc i/u'o;; l'oiis envoie jilauler îles chouj- a Iliruti! : Bien, me dis-je , l'homme se dévoile ici tout entier. « Votre belle-mère et moi vous embrassims. •

Le lendemain matin un grand nombre d'hommes mal armés s'arrêta aux portes de la ville. On leur en refusa l'entrée, par une raison très-simple : iU étaient environ deux mille.

Le prince de Inondé avait eu la fantaisie de faire une incursion jus- (|u'a Lusignan. Il avait enlevé aux habitants le peu que nous leur avion< laissé. Il aviil pris jusqu'il leur linge, pour panser, disait-il , ses blessés. Les vieillards, les femmes, les enfants, étaient dans le plus affreux dénùinent. Les hommes, les jeunes gens étaient accourus il Poitiers, la rage dans le cœur, et ils demandaient à grands cris du pain et des mousquets.

U n'y avait que deux partis à prendre. Il fallait leur casser les reins à coups de canon , ou leur distribuer les vivres, qui, pi-ndant quatre jours encore , devaient nourrir nos cinq cents hommes. Monseigneur n'était pas homme ii fiire canonner deux mille soldats qui devaient se ranger sous ses drapeaux. Poussanville fit faire une distribution ii ceux de nos gens qui étaient dans la ville Le rt:>tefut chargé sur nos charrettes, et conduit sur les glacis de la place.

Poussanville mit en ordre les deux mille arrivants, et leur distribua jusqu'au dernier tonneau de vin. Cela suffisait pour le moment; mai il fallait pourvoir au\ besoins, qui ne Urderaienl pas k renaître. Les

habitants de Poitiers prévoyaient que la famine exaspérerait bientôt les hommes i|ui étaient dans la ville, et ceux à qui ils en défendraient l'entrée. Ils avaient des magasins bien fournis; mais ils entendaient ne parlap.er leurs provisions avec personne. Leur commandaut fit battre la générale.

Six mille hommes se forment dans l'instant en compagnies, en bataillons. Des chaînes sont tendues dans les rues; deux mille hommes cernent nos cinq cents soldats; ils traiiieiit avec eux six piè.!es de canon chargées .1 mitraille. Des patrouilles nombreuses parcourent la ville dans tous les sens. Les canonniers sont sur les remiiarls, près de leurs pièces; les mèches sont allumées.

« Poussanville, qu'allons-nous faire? — Monseigneur, un général tel ipie vous se tire toujours d'un mauvais pas. •

L'aide de camp aborde le commandant général d'un air riant; « Pourquoi tant de bruit, lui demanda-t-il? Croyez-vous que nous voulions vivre aux dépens de braves gens qui nous ont reçus comme amis? ,1e vais sortir avec mes cinq cents hommes, et je lai-,se, ii votre loyauté, à vos soins, mon général et son épouse. Je ne vous demande '|u'une chose : si les deux mille hommes qui sont sur les glacis tentent de se délundcr, forcez-les, à grands coups de canon, à reprendre leurs rangs. •

Le commandant de Poitiers n'avait rien à répondre à ces paroles. Poussanville sortit avec ses cinq cents hommes, et le calme se rétablit dans la ville.

Il déclara à ceux qui étaient dehors que, s'ils faisaient le moindre mouvement, l'artillerie des remparts les écraserait. 11 leur promit qu'avant la lin du jour il leur apporterait des provisions et des armes, il part avec ses cinq cents hommes, trente charrettes attelées, et il se jette sur la route de Chàtelleiault. Aucun parti protestant n'avait encore paru jusque-la.

li était six heures du soir, et Poussanville ne paraissait pas. Nos recrues de Lusignan murmuraient, criaient, mais n'osaient faire un mouvement. Alonseigneur était trop brave pour rester enreriné dans une place dont l'accès était interdit à ses soldats. Il sort ; je le suis. Il Bien, très-bien, me dit-il en souriant. Je vois que je peux vous employer de toutes les manières. »

Le baron parla aux troupes avec une bienveillance mêlée de fermeté. Il ne pouvait invoi|ucr les principes religieux à l'égard de gens que nous avions commencé à ruiner. Il leur représenta que la misère leur imposait la nécessité d'être soldats ; il leur conseilla de se résigner, et il promit de l'avancement à ceux qui se conduiraient bien. Tout cela était bel et bon, mais il fallait souper. Je partagerai vos privations, leur dit monseigneur ; je reste au milieu de vous, je ne vous (|uitte plus. Mais pourquoi ne pas espéici? M. de Poussanville va paraître , et notre sort changera. » Monseigneur cherchait à faire naître des espéranies que lui-même il n'avait plus.

L n certain bruit eonfus se fit entendre dans le lointain. Chacun prèle une oreille attentive. Bientôt on croit reconnaître le son des tambours. 0 Le voilà ! s'écria le baron. — Le voilà ! criai-je à rae briser la poitrine. » Monseigneur ne saxait encore si la troupe qui s'approchait était commandée par le prince de Condé ou par Poussanville. Il mit ses deux mille hommes sous le canon de la place , et U attendit les événements.

Il pensa bientôt qu'il n'était pas possible que Condé vint, avec une poignée de soldats, s'exposer à périr sous les murs de Poitiers. Il fut le premier à rire des dispositions qu'il avait faites, et bientôt Poussanville prit le grand galop, et arriva auprès de son général. « Monseigneur, lui dit-il, on fait toujours de bonnes affaires quand on parcourt un rayon de quelques lieues dans un pays vierge encore. « En effet, on n'avait pas encore tiré un coup de fusil dans le haut Poitou et dans la Touraine; mais on s'armait partout.

Pouss.inville avait parcouru les villages situés entre Poitiers et Chàtellerault. Les notables de chaque commune avaient fait des amas d'armes et de vivres. Ils n'attendaient qu'un ordre du duc de Guise pour s'enfermer dans Chàtellerault et dans Tours. Poussanville n'eut que la peine de prendre. Partout il employait ses arguments ordinaires, qui ne persuadaient personne ; mais ils étaient appuyés par cinq ceuts hommes bien armés.

Il amenait quatre-vingts charrettes ou chariots, traînés par des chevaux, des mulets et des ânes. Tout cela était plein de biscuit, de farine, de viandes salées, de barriques de vin, et de caisses d'armes. In troupeau de cent vingt bœufs marchait en tète du convoi, elle biron n'avait pas encore dépensé un écu.

Il embrassa son aide de camp, à plusieurs reprises, avec une vivacité, une chaleur qui annonçaient les sentiments de la plus tendre affection et de la jilus tendre reconnaissance. « J'ai pense, lui dit-il, à demander pour vous un régiment au duc de (iuise ; mais vous voyez, mon cher, mon meilleur ami , que je ne peux me séparer de vous :

vous êtes rérllement mon bras droit. le n'ai fait que mon devoir;

mais puisque monseigneur me fait l'honneur de me vouloir du bien, (|u'il me fasse nommer officier général, employé sous ses ordres. — Je n'y pensais pas. Oui , morbleu ! lu seras maréclial de camp, ou je ne m'appelle pas Biron. »

On buvait, on mangeait autour de nous ; des chants joyeux avaient succédé aux plaintes, aux murmures, Poussanville déclara qu'il rei»

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