VI. — M. de la Moucherie esl introduit à la cour
Nous partîmes, assez satisfaits, les uns et les autres, de n'être plus exposés k batailler, tantôt avec un parti, tantôt avec l'autre. La corne d'abondance était dans un de nos fourgons, et celte précaution donna des idées riantes. Nos vingt-cinq cavaliers s'étaient fait des bottes avec des chiffons de toutes les couleurs, des éperon* avec des pointes d'aubépine, et des brides avec des bouts de ficelle. Ils étaient placés sur leurs bâts comme doivent l'être des fantassins. Le buste se portait à droite, à gauche.
Notre baron avait pensé, avec raison, que le comte ne serait pas chez lui; il était à liiois, el son absence rendait madame de Montbason extrêmement circonspecte. Nous trouvâmes les ponts levés, el nous aperçûmes quelques fusils de rempart que de< domesticpies dirigeaient contre nous. Il ne s'agissail plus de rire, ni de chanter. Madame de Hiron convenait que nos cavaliers ressemblaient plutôt à des voleurs qu'à des soldats. Ils pouvaient, d'ailleurs, être l'un el l'autre; c'était encore un usage du temps. Il était donc tout simple que madame de Monlbasnn se mil en défense.
Notre baronne assembla son conseil , qui se composait d'elle el de moi. 11 fut décidé que je me présenterais en parlementaire, et que j'aplanirais les diflicullés.
Je m'approchai du bord du fossé, mis comme un seigneur, et agitant le mouchoir blanc que madame venait de me remettre. Ln esquif, qui ne pouvait porter au plus (jue deux hommes, se détacha de l'autre bord du fossé, et vint me prendre. Je n'avais que vingt ans, j'étais porteur d'une jolie figure, el mon extérieur annonçait un homme de qualité. Madame de Monlbason se rassura en me voyant ; elle sourit, quand je lui nommai madame de Biroii , et elle me donna sa main à baiser. . , ,,
Il fallut faire des conditions; mais elles furent bientôt réglées. La comtesse consentit, avec joie, à recevoir madame et ses femmes, mais elle déclara, que moi excepté, aucun homme n'entrerait au
IG
LA MOUCHE
château : rllc n'avait avoc elle (|ii<' douze donu'Stii|ai'S. Il fut slipulr <|ue notre escorte et nos valets s'éloigneraient d'un d<'ini-i|nnrl de lieue avaDt que les ponts fussent baissés, et (pi'alois madame et ses éi|uipagej seraient admis.
L'e»écution de la cliiuse impurtnnte exifiée par la comtesse n'éprouva aucune dilliciilté. l.otlicier ijui commandait notre escorte répondit de la docilité de sa troupe ; mais il demanda que le fourgon qui portait les vivres lui fût aliandonné. Il monta, sans attendre de réponse, un des chevaux qui le tr.iinaient. Dans un instant, nous perdîmes nos cavaliers de vue. Il était clair iiiie mon patron avait reçu favoralilemrnt nus excuses.
J'ai su depuis (|ue ces braves i;ens s'étaient dispersés dans la campigne , c|ii'ili avaient rejoint relii;iiMisemenl monsci|;neur , mais que leurs chevaux étaient cli.in;és de butin, (|iiand ils se réunirent à lui. Ils avaient trouvé à i;liner, .ipriN l'abondinle récolle faite par l'oussanville.
J'allais être difciJéœent H. de la Houcherie.
Notre entrée au château fut une espèce de triomphe. I.n comtesse fit décharger trois fois ses fusils de rempart. Accompagnée de sa dame d'atour et de son écuyer, elle s'avança au-devant de madame, jusqu'au milieu de la cour d'honneur; elle lui donna des marques de la plus sincère affection, et elle dai.^jna faire des signes de bienveillance à ses femmes. L'écuyer s'approcha de Colombe, et voulut lui donner la main : je me chargeai de ce soin-là.
Nous marchâmes vers le château au milieu de deux files de domestiques, dont chacune était composée de six hommes, et nous fûmes conduits au bel appartement.
Les femmes de madame s'étaient arrêtées dans une antichambre, cil elles furent reçues par celles de la comtesse. <■ Monsieur et madame de la Moucherie, dit la baronne, peuvent rester avec nous : ce sont de pieux personnages, qui me portent bonheur. • La piété de la comtesse n'était pas aussi solide que celle de madame; mais elle m'avait vu , elle me voyait encore avec intérêt, et il n'est pas dans les convenances de séparer une femme de son mari. INous fûmes admis, pour la première fois, dans l'intimité de dames d'une haute distinction. .Nous nous mimes ii table.
La baronne fut placée au haut bout, cela était tout simple; la comtesse s'assit en face; Colombe et moi , nous occupâmes les lianes. Le majordome dirineait le service d'après les signes de la comtesse.
La conversation tombe nécessairement quand les principaux personnages sont embarrassés, et je remarquai beaucoup d'embarras. Moi, je ne disais rien; je ne savais pas encore que les inférieurs dussent amuser ceux qui mettent la table. Colombe gardait le plus profond silence.
Madame de ifiron le rompit la première. Elle annonça que j'étais porteur de dépêches pour le roi et M. de Guise, et que je partirais le Irndemain matin,
La baronne me tira ii part. «Mon cher Antoine, il est décidé que vous pirtez demain. Notre blessure va bien; vous prendre/, le meilleur de mes chevaux, et vous attacherez vos bagages sur vos mulets.
Pari» Typographie Pion frt^rcs
Un doniestic|iie de la comtesse les conduira. — Et Colombe, madame! — .le vais maintenant vous donner un conseil que vous suivrez si vous êtes sage. \ oiis allez dans une cour corrompue, agitée par des partis qui s'accusent récipro<nieinent de toutes les fautes qui se commellfiit. Coloiiihe est très-jeiiue, elle est cliarmaiile : on vous l'enlèvera. — () liil! Il mon patron! — l'.t si l'enlèvement fait quelque bruit, au milieu des grandes affaires dont on est occupé, les royalistes accuseront les i;iiisaids, les guisards accuseront les royalistes, et les deux pailis se mcii|iieroiit de vous : c'est le sort des maris victimes de sembhiblcs événements. — Me séparer de Colombe! — Laissez-lamoi, ou exposez-vous ii la perdre. — Madame, je ne survivrais pas à ce malheur. — Laissez-la-moi donc. Je veillerai sur elle comme si elle ét.iit ma fille. — Ah! madame, que de bontés! Mais Colombe consentira- 1 elle '... — Envoyez-La-moi. »
Madame m'avait vaincu en me faisa t voir Colombe arrachée de mes bras. Elle lu gagna en présentant à son imagination son mari mourant pour la défendre. Nous passâmes la plus cruelle et la plus douce des nuiH. Une douleur amère succéda aux transports de l'amour le plus tendre et le plus légitime. Le temps s'écoula dans ces alternatives, et le soleil reparut sans que nos yeux se fussent fermés.
Madame, en nous (|uittant, était entrée chez la comtesse, et avait tout arrangé selon la raison et ses désirs.
Colombe me tenait dans ses bras; je m'en arrachai. Je descendis les degrés, elle était sur mes pas. Je m'arrêtai, je me tournai vers elle. (,)ue de charmes, et en même temps quelle candeur! L'amour étincelait dans ses yeux, la pudeur brillait sur son front; elle ressemblait ;i l'Innocence, ijui aime avec passion et qui ne pense pas à se le dissimuler. Je retombai dans ses bras pour m'en arracher encore; elle revenait se précipiter dans les miens, et elle arrosait mes joues de ses larmes. Je lis un dernier effort; je m'élançai sur mon cheval, je franchis le pont au galop et je me jetai dans la campagne. Je m'arrêtais souvent; je portais des regards avides sur ces tourelles qui recelaient mon bonheur, ma vie, mes espérances. Le château ne m'offrit bienléit plus (|u'une masse légère et vaporeuse, qui se perdit enfin dans l'atmosphère.
Le biror
Nous arrivâmes à Pocé. Le domestique me représenta qu'il fallait nécessairement laisser reposer nos bêtes : la mienne haletait : je sentis la né.;essité de m'arrêter.
Je repartis après deux heures , qui me parurent plus longues que le temps qui s'étaU écoulé ilepuis mon entrée à la Rochelle. A la chute du jour, je me jirésentai aux portes de Itlois.
L'officier (|iii commandait le premier poste me demanda ce que je voulais. • Je suis porteur de dépèches pour le roi. » Il sourit d'un rire ironique et me dit de passer. Ah ! pensai-je , ces troupes ne sont pas royalistes. Le commandant du secoii.l poste me fit la même question. Je répondis que j'avais des paquets à rendre hu duc de (luise. Il leva les épaules : il était clair que celui ci tenait pour le roi. Dès mou entrée à lilois, je reconnaissais deux partis bien prononcés. Que sera-ce au bout de la ville? Comment m'y conduirai-je pour ne pas me compromettre, et surtout pour ne pas m'exposer? Je ne me pro-
t, rue de Vaiif^irard, 36.
LA MOUCHE
noncerai ni pour le roi ni pour la ligue , et je gi'ni'raliscrai mes expressions. Ttllis , liit-nt les rélleiions (jue je faisais en iiii.rcli;int.
La ville me p.irul surcliarme d'Iiabilanls. Les l'iats i;eneraui semblaient y avoir ittirf une partie de U population .le l;i l'rance. Je ne concevais pas comment cette foule pouvait y tenir, et surtout s'y loger. Je rendis liommap.e à la prudence de madame , <iui avait retenu ma Colomlie auprès d'elle. -Dii couclierons-nous? demandai-jc au domestique. — 11 n'est pas siir que nous nous coucliions. .Mais je vais vous conduire cUei M. le comte. <•
M. de Montbason avait trouve' daui petites cliambres dans une petite maison. Il occupait la plus décente, et il avail donné l'autre à son valet de cliaiubre, qui remplissait eu même temps les fonctions de secrétaire. Une cuisine , au rei de-cliaussée, était transformée en écurie.
Julien me présenta au comte.
H me dit iiu'il me lo];orait, mais pour celle nuit seulement. Je le compris : il ne voulait paraître en relation intime ni avec un royaliste ni avec un guisard, et il fallait bien que je fusse l'un ou l'autre.
« Vous êtes musicien , me dit-il; allez trouver demain Zampini. — /.ampini ! — C'est le cbi'f de la musicpic de la reine Catherine. — La reine a amené ici sa musique ! — Klle sait allier ses affaires et ses plaisirs, /.jmpini joue du luth comme un ange , et si vous êtes un peu fort sur le serpent, à l'instant même il sera votre ami.
bonsoir, monsieur.» Bon, pensai-je, il veut se défaire de moi , et il m'adresse à un homme sans conséquence.
Cela n'est pas maladroit.
Je dormis peu, malgré la fatigue de la journée.
Le lendemain matin , je pris le plus magnifique de mes costumes, et je me rendis chez le signor /.ampini.
Il était en conférence avec Davila , ëcuyer de la reine mère, et je crus d'abord qu'ils traitaient d'atl'aires de la plus haute importance :
ils ne s'apercevaient pas que j'étais là. « 11 faut mettre ces paroles-là en ut majeur, dit /.ampiui : j'ai cinq hautes-contres. — Non , non , mon cher ami , mettez le en ta mineur : cela s'entendra mieux dans les rues... Surtout , ajoutai-je , avec accompagnement de serpent.
— Ah ! el signor il est mousicien ! <^)ue diable , nioutieur, pourquoi ne parlezvous pas? — Je craignais de déranger... — Oun mousicien il ne me dérange zamais. ■ Me voilà au mieux avec ces messieurs.
Pendant que Zampini cherchait des morceaux tout faits dans ses paperasses , moi , je réfléchissais. Le duc de (luise, pensai-je, aime • les vers, surtout ipiand ils font son éloge; mais il n'e^t pas lou de musique. La reine Catherine en est idolâtre, et Zampini doit lui être irrévocablement attaché. Monsieur de la Moucherie, vous serez royaliste auprès d'el signor Zampini.
(7, SI , /((. ut, fredonna sa seigneurie. C'est cela, c'est cela; voilà qui fera notre affaire. « Santez-moi ce morceau-là , monsieur... Brava, brava , bravissima !... Le goût un pou français; mais on fera de vous quelque soze. •• Que de grands effets sont nés de petites causes! me voila, sans m'en être douté , du parti de la cour!
«Eh! depuis quand, me demanda Davila, ètes-vous dans cette ■"Ule*" — Depuis hier au soir. — Et qui vous a envoyé ici? — Le ;omte de Montbazon. — On ne sait encore de quel parti il est, et on ne peut compter sur cet homme-là. Cependant puisqu'il vous a adressé au maitre de la chapelle du roi, il faut bien qu'il soit royaliste. Je dirai au sieur de Villeroi de l'inscrire sur ses tablettes. \ ous avez des chevaux, dei é(|uip3ges; oii les ave/.-vous lais>és? — (^hez le comte. — Je dispose des écuries et des remises de Sa Majesté Catherine. Je vais y faire transporter tout cela. — S mlons , santons. — Mon cher Zampini, vous logerez ce jeune homme. — tt ze le nourrirai : 48-2.
Nous fûmes émerveillés de nous voir en coslumo digne de H. et ma lame de la Moucherie.
on m'envoie oun ordinaire copieux des couisines de Sa Mazesté. Mais santons, santons. Nous avons nune promenade poiiblii|ue à midi, et ze veux donner dou nouveau : le roi il y sera. — Monsieur /.ampini, j'ai une dépêche 1res- urgente à remettre a .Sa Majesté. — (^'eit bien, c'est bien; monsieur Davila i vous présentera. — i)\i ! parbleu! trèsvolontiers. >
Drelin, drelin. C'est Zampini qui sonne. Une douzaine de chanteurs et autant de symphonistes entrent à l'instant : la répétition vt commencer.
« Mais, monsieur T^ampini, je n'ai pas déjeuné. — Vous dézeuncrez à deux heures, avec moi; si vous iiianziez à prisent, cela i vous gâterait la voix. — Mais, monsieur Zampini , vous oubliez (|uc je dois jouer du serpent. — C'est vrai , c'est vrai. • Drelin, drelin. "Conduisez ce zoli garçon dans ma salle à maiizer; ([uand il aura fini, vout lui donnerez oun serpent. • ^ oilà qui va au mieux, peuiai-jc en faisant honneur à un pâté.
A midi, je remettrai mon paquet au roi, et, après le dîner, j'aurai l'honneur de voir monseigneur le duc de (iuise. Demain matin, les brevets de M. de Itiron et de Poussanville seront expédies. Après-demain, je volerai dans les bras de ma Colombe.
>ous partîmes pour nous rendre au château. Zampini marchait à notre tête; il se caressait le menton; il portait, à droite et à gauche, des yeux (|ui annonçaient une haute satisfaction de lui-même, et qui semblaient commander les applaudissements.
Le roi aimait les promenades publiques presque autant ([ue les processions. Il descendit les degrés du château , entouré de ses moines de Vincennes, suivi immédiatement de ses mignons :
j'ai su depuis ce que signifie ce vilain mot-là. 11 portait à sa ceinture un grand chapelet orné de grosses têtes de mort, et il avait un bilboquet à la main. Joyeuse et d'Epernon, les seigneurs de la cour, les pages, et de beaux garçons de toutes les classes composaient son cortège. Tous tenaient un bilboquet : le jeu que le roi préfère devient nécesairement celui des courtisans.
Je me tournais (pielquefois avec mon serpent, et je riais de tout mon cœur, en voyant deux cents bilboquets en mouvement à la fois. Le peuple était rangé en haie. Les uns riaient comme moi et applaudissaient aux coups d'adresse; les autres gardaient un sérieux imperturbable, et levaient quelquefois les épaules. 11 me semblait, à moi, que rien n'est plus plaisant qu'une procession dont les principaux membres jouent au bilboquet.
Davila tint sa parole. (Juand le cortège rentra , il me présenta , non au roi, mais à M. Guillaume, huissier du palais; celui-ci me présenta à M. de Crillon, capitaine des gardes; du capitaine des gardes, je passai dans les mains de M. de Villeroi, secrétaire d'Etat, qui m'introduisit dans le cabinet du roi. Que de présentations! Si j'avais eu un bilbo([uel au lieu de mon serpent , toutes les portes m'eussent été ouvertes.
Henri 111 avait des amusements tout à fait singuliers. Il était entouré de coussins , et il jet;il à Joyeuse et d'Epernon de petits chiens, que ceux-ci lui renvoyaietil, comme une raquetti' chasse une balle. Peut-êlre, me disais-je , est-ce là ce qu'on appelle régner.
On ne peut toujours jouer au bilboquet et à faire sauter de petits chiens. Le roi leva enhn les yeux sur moi. « Il est bien, très-bien. Approchez-vous, jeune homme; que voulez-vous de moiî. J'avais cru jus(iu'alors que les rois étaient des êtres presque surnaturels. Celui-ci me pari it comme s'il n'était qu'un homme. Quelle bonté ! Si je ne m'étais rappelé des faiblesses, des fautes, qui le rapprochaient de l'espèce humaine, je serais tombé à ses pieds. Le bilbo-
LA MOUCHE
i|iiet Cl Its i>^lUi iliieas an'niblircut sio|;ulièiemvnt la vénération que je lui |iorl.>i-i.
Peiid.int que je clierdiais le psiiuet que je devais lui rcmellre, il me souriait, il me caressait les joues. Ces marques de faveur m'encbaiiiérent. Ce sera un urand liuiiime, pensais-je, quand il daignera ]ireiidre la |)cine de le devenir. Oli! il le voudra. Kl puis, n'a-t-il pas déji fail de (;randes elioses.' IN 'est-ce pas lui c|ui a forcé ces maudits hufjueuots de la Uoclielte a c.ipiluler?
• Avez-vousia clef de ces eliilVres-là .' — Oui, sire. — Mettez-vous il ce bure,iu et traduisez-les moi.
» Oh ! ob ! Hiron m'assure de son attachement, de son dévouement, de son respect, et il s'est disiiii|;ué au siège de la Uocbelle. .le le nomme marécbal de Kr^nce. Niileroi, failcs à l'instant même expédier son brevet. Jeune bomme, vous viendrez le prendre dans deux beurcs. u
^ oilà qui va bien , très-bien , à merveille , me dis-je en sortant du château. Je n'ai plus (|ue l'aflairc de mon ami Poussdnville à arranger; et je courus cbez le duc de Ciuise.
Là, tout «'tait grand , noble , brillant, mais sévère. Je rencontrai le comte de Brissac, qui me regarda d'un air fait pour m'iiiliniider, et qui cependant me conduisit auprès de monseigneur. Pas de petits cbiens, pas de bilbo(|iiets clitz lui : il était entoure de ses principaux officiers. Je vis un bomme beau, grand, bien fait, dont les vêteuienls élincelaient d'or et de (lierreries. Ses manières affables contrastaient singulièrement avec celles de M. de lirissac. «C'est lui, » dit le comte a monseigneur.
« Vous êtes arrivé hier soir, reprit le duc; vous avez logé chez Moutbitson , qui , pour se défaire de vous, vous a envoyé cliCi Ztmpini. Celui-ci vous a fait jouer du serpent à la promenade ignoble c|ui vient de se faire. Havila vous a introduit dans le cabinet dé frère Henri, yue lui voulie/.-vous ? u Je racontai fidèlement tout ce qui s'était passé, et je présentai au duc h lettre de I^L de Birou. Je fus obligé de la traduire encore. • Olle que vous avez remise au roi ne signilie rien du tout, et celle-ci est positive. Je remercierai frère Henri de in'avoir évité la peine de présenter le brevet de Biron à sa signature. Hlais qu'est-ce que ce M. de l'oussanville ? Je ne connais pas celte maison-là. ••
Je racontai à monseigneur l'histoire de mon ami, et par conséquent une grande partie de la mienne. Klles l'amusèrent mnins que mon inaltérable candeur et le récit naïf de mes amours. « Mon cher ami, votre âge n'est pas celui de l'expérience. Si vous aviez trente ans, je ne V us pardonnerais pas de vous être présenté au roi avant que d'avoir eu l'honneur de me voir. Souvenez vous à l'avenir que lorsqu'on veut obtenir des grâces, c'est d'abord à moi qu'on doit s'adresser. Au reste , j'aime le mérite partout oii il se trouve. Votre ami Poussif sert utilement la Sdinte ligue, il sera maréchal de camp. Nous êtes brave : voulez-vous commander cent hommes d'infanlerie :' — Je ne demande pas mieux, monseigneur. — Péricard , rédigez les deux brevets. .MayneviUe les portera à la signature.
" La Alouchcrie, allez me chercher' IMonib^son. Villeroi l'a inscrit sur ses tablettes r je veux qu'il ligure aussi sur les miennes. Il va se trouver dans un terrible embarras Je m'en amuserai. La reine Catherine a son boufîun , pourquoi n'aurais je pas le mien?»
Je courus , je volai ; j'étais tenté de crier partout que j'étais Capitaine d'infanterie. Le comte de Montbason avait élé mandé à la cour, et présenté au roi comme un de ses plus fidèles sujets. Il avait joué ce rôle forcé avec assez de gaucherie; mais enfin il avait crié à demivoix ; \ ive le roi I Je le rencontrai au bas du grand escalier, et je lui dis que monseigneur de Ouise voulait lui parler. « Vous m'avez mis dans une position cruelle. Me voil.i royaliste sans m'en être douté, yue me veut à présent le duc de (luise ? »
Je l'inlrodiiisis. ^lonseigncur le reçut avec la plus grande affabilité, et linit par lui présenter laforuiule du serment des ligueurs. • Monseigneur, je viens de prêter serment de fidélité au roi. — Je vous en relève de ma pleine puissance et autorité. Allons, jurez et criez : \ive la ligue! — Mais, monseigneur... — Ltes-vous mon ennemi? — [Non, très-certainement, monseigneur. — INe faites donc pas l'enfant. Criez et jurez. - Vive U ligne ! »
x\ou8 soriimes eusemble.'. Parbleu ! M. de Biron avait bien besoin d envoyer ir, celle jeune barbe! Moi, le ne sais qu'en faire; je 1 adresse à /ampini , homme nul en politiiiue. H vous présente a UdVila , Davila a Ciillon , Grillon à Villeroi , et on me )iige, je ne sais comment. Par extraordinaire, le duc de Guise a un moment de gaiele et il m'envoie chercher. Me voila en même ten.iis royaliste et guisard. Je serai appelé lanlôt par le roi, tantôt parle duc, et les deux partis finiront par se moquer de moi. A présent ([ue je n'ai plus rien a ménager, vous pouvez revenir chez moi. iNous soiiperons ensemble, et demain a la pointe du jour nous |iartirons pour rclouriierà mon chàleau. — Et j'en serai enchanté, monsieur le comte. — Avez-vous encore quelque chose à faire ici.' — J'ai des brevets à recevoir. — I romenez-vous par la ville en les attendant , et venez me retrouver » la chute du jour. »
J'étais libre, et je pensai à Colombe. Elle ne m'attend pas demain. .Vvec quel charme , quel délire nous nous retrouverons ! J'étais souveot distrait de mes tendres rêveries parles coups de coude que je
recevais à droite et à gauche. Les rues étaient toujours surchargées de gens de toules les classes qui allaient, venaient, se croisaient, se heu riaient.
J'allai retirer les trois brevets, qui me furent remis sans difficulté. M. de Villeroi me remercia d'avoir conquis M. de Montbason au parti royaliste. Le secrétaire du duc de Guise, M. Péricard, me félicita de 1 avoir ac(|uis à la ligu£. Ils avaient tous deux un air goguenard qui me persuada qu'ils ne comptaient ni l'un ni l'autre sur le nouveau )irosélyte. Cependant j'étais l'agent avoué du nouveau maréchal de l'rance; les deux- partis aviient besoin de lui, et ces messieurs me marquèrent une considération qu'ils n'eussent pas accordée au petit frère Antoine. L'homure n'est q elque chose dans le monde que par l'opulence ou la place qu'il occupe.
11 me sembla iiuc j'avais honorablement rempli ma mission , et je ne pensai plus ijii'a me réunir à ma tendre, à ma charmante Colombe. J'allai souper avec M. le comte.
VIII. — Le capitaine do la Moucherie éprouve un grand malheur.
Le soleil se montrait à peine , et déjà nous étions sortis de Blois. J'étais aimable comme l'espérance, gai comme la fobe; nue seule chose me contrariait, il me semblait que nos chevaux n'avançaient pas. Je liai conversation avec le comte pour tromper l'ennui du chemin,
H parlait facilement , il parlait bien, et je reconnus qu'il était observateur. La conformité de nos goûts à cet égard me porta à l'écouter avec plus d'atlentioii. Bieulùl je ne compris pas comment le duc de Guise avait pu en faire son bouffon. Le comte était timide, irrésolu. Voila tout ce qu'on pouvait lui reprocher.
L'aspect des tours du château de Montbason donna une direction nouvelle à mes idées. C'est là que m'attendaient Colombe et le bonheur.
Le comte aimait sa femme, et il était impatient de la revoir. Il mit son cheval au galop. Il eût été inconvenant que je lui en donnasse l'exemple ; mais avec quel empressement je le suivis! Le pont s'abaissa devant nous, et la comtesse se jeta dans les bras de son mari avec une ardeur, une expression qui sans doute lui parurent sincères. J'étais sauté de mon cheval , et je m'étonnais que < olonibe ne fût pas accourue sur les pas de madame de Montbason. Je l'appelais à haute voix; j'allais parcourir tous les appartements du château... La comtesse m'arrêta. « Madame de Biron n'est plus ici. — Et Colombe? — La baronne a emmené tout son monde avec elle. — Et Colombe ? — Je vous dis que madame de Biron n'a laissé personne ici. — Et Colombe , Colombe ? — Colombe, Colombe a suivi sa maîtres<e, le désespoir dans le cœur. — Ciel, juste ciel! expliquez-vous, madame, je vous en supplie ! »
La comtesse , appuyée sur le poignet de son époux , montait les degrés qui mènent au château en me parlant, et en écoutant mes exclamations avec un rire sardonique. Je tombai à ses pieds, et je la conjurai de vouloir bien m'instruire de ce qui s'était passé. Elle eut la cruauté de me laisser dans la position humiliante où je m'étais placé , et elle disparut avec le comte.
Il est , m'avait dit madame de Biron, des femmes qui ne se respectent pas assez. Un honnête homme doit les ménager. La comtesse s'esl-elle vengée de moi en aflliijeant celle dont le bonheur m'est plus cher que ma vie? Je me lançai dans les endroits les plus reculés, les plus obscurs de ce vaste château; je m'étendais sur le carreau; je prêtais une oreille attentive ; j'appelais Colombe à grands cris.
M. de Montbason me raconta en peu de mots ce que la comtesse venait de lui apprendre.
La veille au soir, un paysan du village avait annoncé qu'en revenant de Pocé, il nous avait vus, Julien et moi, attaqués par des braconniers, près de Vouvrai, et que ces misérables nous avaient dépouillés après nous avoir ôté la vie. t. Je ne pénètre pas, ajouta le comte, le motif d'une telle imposture; mais je vous donne ma parole d'honneur que son auteur sera sévèrement puni. > Il continua son récit :
« Cette déplorable nouvelle jeta Colombe dans un état semblable à celui dont je venais de sortir; elle perdit l'usage de ses sens. Elle dut aux secours de la baronne le retour de sa raison et du sentiment de son malheur. C'est une erreur, lui disait madame de Biron. La Moucherie vit, il ne vit que pour vous ; vous le leverrez. Il n'est plus! il n'est plus! s'écriait-elle. Oiez-moi de cette m:iison, où je •viens de recevoir le coup de la mort. " La baronne déclara iju'elle allait partir à l'insiant même. " Sans escorte? lui dit la comtesse. — Sans escorte; les chemins sont libres. Je vais me retirera Biron. » Elles sont parties.
« Elles ne le sont que d'hier, monsieur le comte. Je ne perdrai pas un moment. Je vais courir, voler sur leurs traces. Je les rejoindrai. — Notre cheval, vos mulets sont fatigués. — Qu'importe? — Je vais vous en faire donner de frais. N oiis paraissez voir Julien avec bienveillance, il vous accompagnera. — Que mon patron vous bénisse ! »
Je courus à l'écurie; je voulus aider à .lulien; je me hâtais et je faisais tout mal. Ce brave garçon me priait 4e le laisser faire ; je dé-