I..\ MOUCHE
raiii^eaU ce qu'il avait fail. Nous partîmes ciilin : il élail liait heures du ïoir.
Nous niiircliàmes une partie delà nuil. Julien m'engageait k m'arlèler, à un- ie|mscr, k prendre cjuilnue cliise. H me repri'senlait i|uc nos clievau\ ne soutii-udraienl p.is liini;teuips la fatli;ue (|ue je leur imposais. Je ne l'écoutjii pas. Je coinpl.iij sur mes forces : elles élaienl l'iuiisées.
Julien s'aperçut i]ue je chancelais sur ma selle. Il sauta à terre; je tomliai dans ses hraM. Je n'entendis, je ne vis plus rien.
(„>iia!id je revins i moi, je me Irouv.ii dans une chambre tl■^spropre et dans un assez hou lit. Ma faihlisse l'tiit eitrèiuc; cepeinlant je rei.-onnns Julien. Il iiiarc|ua la joie la plus vive en voy.int me» jeu\ se rouvrir. • Oii suis je, Julien ? — .\ Siuriijiiy. — Chti qui .' — Chfi un hon curé cpii vous a r»^rueilli. — Depuis cjunnd ? — Depuis huit jours. — Huit jours, huit jours! — (^almcz-voiu, monsieur, ou vous allei vous rapprocher de la touihe , dont les soins du digne pasteur vous ont éloijjni'. " Je me tus. Je revenais u la vie, et je U consacrai de nouveau à Colombe.
I.'eilrème agitation dons lac|iielle j'avais passsë quelpies heures, l'inquiitiide di'voraute q'ii lui avait succède, la fraîcheur de la nuit, 1 exi'ès de U ratii;ue , le défaut de nourriture, tout s'était riuni pour enflainmer mon sang. Une lièvre ardente le brillait déjt qujud Julitn me l'i rut itans ses liras.
Nous u'i'tions (|u'à un quart de lieue de Siurigny. 11 m'y conduisit avec des peines incroyables. Le jour ne ]iarais-ait pas encore. Où s'adresser, d ins un vill 'ge dont tous les hibit-nls ctaientencorc plongés dans le sommeil ? Julien m'as-iit sur l'heibe et m'appuya conliv le pied d'une meule de foin. Il ni:ircha vers 1 égli-tc. Une maison modeste mais décente y touchait. Il frappa à la porte. Cette niaisou , ain-i qu'il l'avait prévu, élait la demeure du curé.
Julien lui raconta ce i|ui m'était arrivé sir la route; Il lui parla de l'embarras oii il se trouvait, il le supplia de me secourir; il crut l'y déterminer plus facilement en l'asuraiit ([iie j'étais un eiceilcnl caihuliqiie. • (,)uand Jésus, lui répondit le respecl.il)le prèle, ressuscita le. Lazare , il oe deinan la point s'il élait pharisien ou sadiuéeu. • Il fit lever sa vieille gouvernante et un jeune humuie, qui (tait a la fois son domestique et son jardinier. Ils me transportèrent au presbytère, oii les premiers ^ecours me furent prodigués. Le médecin du village fut appelé; il prononça d'un ton doctoral que ma malatlie élait mortelle. Ce n est pjs la première fois que la médecine s'est trompée.
En dépit d'un jugement que le docteur croyait sans appel, mon bon cure consuliait son expérience; il étudiait en moi la marche de la nature, il priait pour le pauvre malade, et il esiiérait.
Mon bon curé, sans on^ueil pour le présent, sans ambition pour l'avenir, me donnait tous les moments dont il pouvait disposer. Il me parlait de choses qu'il croyait pouvoir m'iniiruire ou m'intcre-sser. (^uand il me voyait livré à des réfleiions aflligeantes, il noiumait Culouibe et me rendait a l'espoir de la retrouver.
Quand j'étxis seul, ce qui m'arrivait rarement, je pensaisà Colombe, j« révuis profonilémint «ux ressources que j'avais pour l'aller joindre. ( Sans doute elle était à li r.in, et il y a loin de la 'l'ouraine en Péiigord. M«is on n'a pas oublié la bourse bien garnie que me lit donner U baronne lorsqu'elle nous chasi-a, Colombe et moi. Je n'en avais pas oté UD doublon. J avais un excellent cheval , deux bans mulets, et avec tout cela on peut aller au bout de la France. Mes forces revenaient promplement , et je me décidai à partir sous peu de jours. Je regrt ttai d'avoir laissé nn voiture à Monlbason ; mais on ne peut «voir toutes ses aises. La vie de mon saint patron justifie cet axiome. Ju-que-ii je ne m'éiais occupé que de Colombe. Mon bon curé me fil souvenir que j'avais des devoirs indispensibles à remplir envers M. de Biron. Je me rappelai alors seulement les brevets dont j'étais dépositaire. J'allongeais un peu ma route en passant par l'oitiers. Mais j'avais dans ma poche un moyen si sûr de combler de joie le baron, que je ne balançai pas un moment.
Cne première idée en amène nécessairement d'autres. Je savais qu'au moment oii je m'eloigmis de P.iitiers .M. le baron n'av.tit pas plus touché â sa caisse que moi à ma bourse, et l'oiusauville trouvait toujours ([iielque expédient qui fournissait gralif: aux besoins de notre petite armée. Je résolin de ne garder que ce (|ui m'était nécessaire pour deux journées de chemin, et de distribuer le reste à ceux qui m'avaient rendu les plus éniinenls services.
Je récompensai généreusement Julien, et je le renvoyai à son uuître. Le comte, me disjisje, sera étonné de ma inaijnifu'ence. Je donnai a la vieille et nu jardinier plus qu'il ne fal'ait pour (pi'ils se souvinssent longtemps de moi; je croyais les entendre, dan» dix ans encore, vanter ma libéralité. Je me tournai enfin du càté de mon digne curé.
• Mcin.icur, lui dis-je, je vous dois la vie, et il est des services auxquels on ne peut liierdeprii. Voilà ma biurse, dnigoez y puiser. » Il reculj de quelques pas, avec l'air d'un homme qui vient de subir une humiliation qu il n'a pas méritée. «Je ne vends pas mes soins , u me répuiidit-il eu baissant les yeux.
Je sentis toute l'étendue de la faute que je venais de commettre .
et je l.ichai de la réparer. • Monsieur, c'est pour vos pauvre» que je vuu.i ai oITerl iii.i bourse, rermellez-moi de faire une bonne action. • Il lira avec assez de force, et pendant une minute ou deux, un cordon placé près de la porte de la chambre oii nous étions. 11 correspondait à une cloche du poids de dit a doii/c livres , su<peudue en dehors du presbytère. « Le son de cette cloche les avertit que j'ai une dislnliutioii il leur faire. J'aime que les gens charilablet connaistent l'emploi que je fais de leurs dons. » Je jugeai avoir trouvé enfin rhouiine eslimahle que je i h- reliais depuis si lungtemps.
Cinquanieou snixaiite malheureux des deux sexes furent introduits, et je leur donnai ii chacun une pi^tule.
L'n de ces infortunes s'ofl'iit pour conduire mes inuleti. J'acceptai ses services, et je montai il cheval le lendemain matin.
Nous nous étions adressé , le curé et moi, des adieux tendres et proliinijéi. Ils pouvaient être éternels, et je sentis qu'on se sijure diflicilemenl d'un homme de bien.
Ceux il qui j'avais fait l'auiiioue étaient rassemblés devant la porte du presbytère. .Mon nouveau compagnon de voyage les avait tant doute insiriiitsde l'heure de mon dép.rt. Ils se rangèrent sur deux liles et nraccompiigiièient jusqu'aux dernières maisons du village en lue comblant de nouvelles bénédictions.
Allons, me disais-je en m'éloign:int d'eux , je laisse de longs souvenirs à Siurigny , et cela cA flatteur... Misér..ble, ajoutai je, tu n'as rien fait que par ostentation. Humilie-toi , superbe, devant les veriiis du rcspeetahle curé.
J arrivai à Lencloiire. J'avais fait ii peu près la moitié du chemin de S.iurigiiy à Poitiers. H fallait donner du repos à nos bêles de somme, et je me décidai ii pas>cr la nuit dans cet endroit. Je n'y connaissais personne; je m'.irrêtai dev.int un mauvais cabaret, oii je ne trouvai que du pain , du vin ; et pour lit , on me donna quelques buttes de (laille dans un coin de lécurie. Je soiipai mal , je dormis mal; DKii.à (|ueli|ue chose malheur est bon : il n'était pas deux heures après midi, et déjà j'apercevais la graiid'garde de M. de Itiroii. Je lii(|uai iiiouchcvul, et en quelque» minutes je fus auprès de monseigneur.
« — Eh! d'oii diable venez-vous? — Madame a-t-elle passé par Poitiers? — Qui a pu vous retenir aussi longtemps? — Colombe et lit elle avec inadaïue ? — \ ous m'interrogez , je crois ! Uépoii lez , monsieur , aux questions que je vous adresse. D'oii venez-vous ? • Je racontai exactement à monseigneur tout ce qui m'était arrivé ilepuis mon départ jusipi'a mon retour, et je terminai mon récit en lui présentant son brevet de maréchal de France. Il me prit la main et daigni in'emhrasser.
. — Oui, me dit-il , madame et Colombe sont passées ici; elles doivent être à présent rendues à mon château , situé sur la ligne qui sépare Piergerac de Cihors. •
Je revins tout à fait à la vie et même à la gaieté. J'allai chercher Poussanville, dont l'activité ne se démentait jaaiais. Il exerçiit les troupes quand je l'abordai, o Voilà, lui disje, un tit-e qui te donne le droit de les commander, u Les caresses du maréchal lui avaient été arracli'es par sa promotion au premier grade de l'armée; celles dont me combla mon ami venaient de son cœur autant que de son ambition Satisfaite. H me choisit une compagnie d'élite, et m'en proclama le capitaine avec les formalités dus.-ge. Quelle difi'érence de ma posij tion actuelle d'avec celle oit j'étais en partant d'htampes ! J'avais un rang dans le monde, et une femme charmante, adorée, que j'avais l'espoir de rejoindre bientôt.
L état militaire rapproche les hommes en certaines circonstances, et il règne dans les camps une sorte d'égalité qu'on ne connaît pas dans les palais. Le maréchal déclara à son maréchal des camps et à M. le capitaine qu'ils étaient admis à son intimité, sous la tente, et nous dînâmes avec l'appétit de gens qui sont presque toujours exposés au gr.iiiJ air.
• Parlons d'affaires, nous dit le maréchal ï la fin du repas. La Moucherie, vous voila capitaine ; les événements de la guerre peuvent vous séparer de moi; la solde des troupes est loin d tire assurée, et je ne veux pas (jue vous connaissii z le besoin. Voilà dix mille livres en or, ménagez-les. Général Pou»:,ùnville , je vous connais assez pour ne pas craindre que vous manquiez jamais de rien. Cependant c'est vous qui avez fait ma caisse, vous y avez des droits incontestables, prene»- I y ce que vous voudrez.
> — Vous nous parlez, monseigneur, comme si vous alliez nous quitter. — C'est ce ijui peut arriver, mon cher Poussanville. Je tenais pour le parti des Guises : les circonstances et mon intérêt personnel m'avaient seuls déterminé. Mais l'honneur me parle en ce moment. IL iiri est saiii doute indigne du trône; mais il est mon roi légitime, et, sans que j'aie rien fait pour lui, depuis le siège de la Rochelle; sans (lue j'aie sollicité ses faveurs, il vient au-devant de mes désirs les plus chers; il me nomme maréchal de France. Il a aci^uis mon épée, cl je la lui cons.<cre. Le parli que j'adopte est périlleux ; je renince à tous nus avant iges, je le sens; mais la poilérite et l'histoire m'aitciident.
. Po.i..sanville, je suis à la tête de quatre mille ligueurs. Hnri s'c»l déclaré leur cUef suprême; mais je suis persuadé qu'ils ne recevront d'ordres que du duc de Guise. Je vous en remets le coinmaii-
LA MOUCHE
dément. C'est au duc que vous devez votre gradr actuel; vous voyez que notre position n'est plus la mùmc. l'aites ce i|ue vous croirez couvcnalile; moi, je vais me retirer à Hiron eu atteudaut que le roi puisse me donner une armi'e.
» — Je vous y suivrai, monseigneur ! m'i^cria-je. — C'est bien, c'est très-bien, la iMoucberie. Et vous, Pouss.inville, Ji quoi vous décidez vousi' — Monseiijneur, je n'atiruds rien de la posti^rilé ni de l'histoire. — Je vous entends, monsieur. — Si j'avais, comme la Moucherie, une femme que j'adorasse; si j'avais, en vous suivant, la certitude de la retrouver, je ne balancerais pas. — Monsieur, ijuel (jue soit le motif qui ait déterminé li Mouclierie, et que vous pouviez vous dispenser d'approfondir, il partira avec moi. u
Le marérlial venait d'autoriser l'oussanville à puiser à la caisse. Il en lit deux parts, et il demanda au clief qu'il abandonnait s'il abusait de la permission (|u'il avait rerue. M. de IJiron lui répondit par un sii;ne d'acquiescement, et la part de Poussanville fut aussitôt cliargée sur un des fourgons i|u'il avait pris à Lusignan ou ailleurs.
Les deux généraux se quittèrent froidement, et je reçus l'ordre de faire les dispositions nécessaires pour monter à clieval à la pointe du jour.
En allant et venant, en demandant de nouveaux ordres, en les exécutant, je pensais à mes petites alïaires. J'avais dix mille francs, et je n'étais au fond ni royaliste ni guisard; j'él.iis Colombien. J'-xjouicrai à cette somme, me disais-je, la moitié de la succession de mon père, qui est restée à Etamju-s, oii ma mère vivra de l'autre moitié. Avec tout cela, j'achèterai une petite terre sur bupielle sera une habitation simple mais commode et propre. Là, je vivrai avec Colombe, obscur, mais heureux. La culture de notre bien m'occupera pendant la journée. Colombe se chargera des soins du ménage et de la basse-cour : nous aimons tous deux la volaille et les a'uf's frai?. Elle m'apportera aux champs un dîner frugal mais substantiel, (ju'elle partagera avec moi.
Wous partîmes. J'avais proposé à l'homme qui m'avait suivi depuis Saurigny de s'attacher à moi, et André y avait consenti. Des habits décents avaient remplacé si's haillons. Je causais avec lui en marchant sur la \ ille-Dieu , et sa conversation avait du charme. Lui parlais-je de Colombe, il répondait en homme sensible; de la religion, il attribuait k la colère céleste les maux ([ui affligeaient la France. Faisais-je une citation latine, il achevait la phrase. Il se montrait instruit, de quelque sujet que je lui parlasse, et il devenait plaisant quand je lui paraissais gai. C'était un homme de quarante ans, d'une ligure agréable. Il me parut fort au-dessus de l'état oii je l'avais trouvé à Saurigny, et même de sa situation actuelle. 11 piqua ma curiosité, et il était naturel que je voulusse la satisfaire.
l.X. — Histoire d'André.
André consentit volontiers à me raconter ses aventures. Nous n'avions rien de mieux à faire, lui que de parler, moi de l'entendre.
Je naipiis à Angoulème en l.'i:!7, sous le règne de François 1", qui fut évidemment le père des lettres, (|uoiqu'il supprimât l'imprimerie et qu'il inventât la censure. Mon père était un riche fabricant d'Angoulème. Sa profession n'était qu'utile, et par conséquent peu considérée. Il viendra peut-être un temps où les hommes apprécieront les choses .i leur juste valeur. S'il eût pu se choisir un père, il est vraisemblable que je serais le fils d'un roi.
Oans des temps de guerres, étrangères ou civiles, il faut choisir entre deux partis, l'encensoir et l'épée. L'encensoir met à l'abri de tous les dangers, et est brave qui peut; moi, je ne l'étais pas. Mon père penchait pour l'épée, parce qu'elle anoblit dès qu'on est parvenu au grade de capitaine, et il n'est pas de vilain qui ne soit bien aise d'être l'aiful de petits gentillàtres.
En conséquence, mon père m'avait acheté un mousquet, une épée, une hillcliarde et une cuirasse de dimensions et d'un poids relatifs à mes forces. Je ne regardais pas mon arsenal, et je jouais à la chapelle avec mes camarades. Ma mère avait grand soin d'entretenir ce goût naijsant, parce (|ue, disait-elle, elle n'entendait pas que je me fisse tuer pour des intérêts qui ne pourraient être les miens. '
Ce (|ue femme veut, l)ieu le veut, et par conséquent son mari aussi j Mon père me fit entrer au collèges des jésuites. On parle beaucoup , de la morale relâchée des révérends pères. Moi, je confesse n'avoir i jimais entendu, dans mon collège, un seul mot qui fût répréhensible, î ce qui ne prouve rien cependant en faveur des jésuites, car s'ils ont des principes erronés en morale et en politique, ils ne sont pas assez iusensèi pour initier leurs bambins aux secrets de l'ordre. j
Au reste, j'appris sous eux le latin, le grec, la géographie, l'his- ' toire, les mathématiques, l'astronomie, la physique et une mauvaise philosophie. C'est-a-dire ijue j'appris des hautes sciences ce qu'il en l.ilUit pour achever seul mon éducation quand je sortirais du collège. Ma mère mourut, et je la regrettai beaucoup, <|uoique ce fût une chose toute naturelle, et qui devait arriver un peu plus tôt ou un peu plus tard : tout ce i|ui commence doit croître, décroître et finir. Mon père me notifia rjii'il allait me retirer du collège, parce que j'étais beaucoup plus sivant que lui, et qu'ainsi j'en savais assez. Le père recteur lui dit qu'il avait préparé, pour la clôture de l'année
scolastique, un exercice public qui devait faire le plus grand honneur à sa maison et à moi. Il le pria de ne pas me dérober aux éloges i|ui m'altendaient, et dont je me sentais si digne. Je joignis mes instances à celles du recteur, et mon père se rendit.
De ce moment, tout changea autour de moi. Les jésuites me comblèrent de mar(|ues d'amitié, ot je les trouvai charmants. Ils me peignirent le monde comme un écueil , où je perdrais mon innocence et mon âme, et je frissonnai. Us me vantèrent la sécurité dont je jouirais dans le cloître, et la haute considération que je partagerais avec eux. Je brûlai de me ranger sous les bannières de saint Ignace. Le jour oii les ])rix devaient être distribués jaillit enfin du sein de l'éternité, .lamais le soleil ne m'avait paru si brillant. Il me semblait ne s'être levé i|ue pour éclairer mon triomphe. Déjà je me voyais, le front et les mains chargés de couronnes et de livres, traversant pompeusement les rues d'Angoulême, et suivi par d'inépuisables applaudissements.
L'assemblée était brillante et nombreuse. Sur le premier banc étaient placés deux évêques : les jésuites aiment beaucoup à être bien avec les évê(|ues. A la droite et à la gauche des deux prélats figuraient leurs grands vicaires, les curés et les vicaires d'Angoulême, sur qui Leurs (Grandeurs semblaient laisser tomber un rayon de leur gloire. Le président du bailliage, le procureur du roi, les jui;es, quelques braillards d'avocats et un général étaient au second rang, comme de raison. Il est cependant écrit : Qui prendra la première place sera mis à la dernière; mais on ne pense pas à tout.
On commença, selon l'usage établi depuis la renaissance des lettres, par interroger le fretin, c'est-à-dire les écoliers des basses classes. Ils expliciuèrent Phèdre et le Cornélius-Népos comme des petits anges, ce ([ui leur valut de la part de leurs régents de petites tapes sur les joues. Le tour des rhétoriciens, des philosophes vint ensuite. Ils brillèrent tous, parce ([ue le programme avait été arrangé d après leur capacité.
Moi, je ne voulus rien devoir à de petites intrigues de collège, et je me promis bien de m'ouvrir une route nouvelle quand je serais interrogé.
Monseigneur l'évêque de Périgueux me fit l'honneur de me mettre en scène, et me demanda du latin ot du grec. Je badinais avec Horace, Térence, Salluste et Tacite ; avec la "Théogonie d'Hésiode, et la Uetraite des dix mille de Xénophon.
Il était tard , et la mort de Priam n'avait ôté l'appétit à personne. On résolut de terminer la séance en m'adressant que'ques questions auxquelles je pourrais répondre en peu de mots. On me demanda l'histoire de la formation du monde. On s'attendait à une réponse de catéchisme, et je me jetai dans les hauteurs de l'astronomie et de la physique.
« La terre, dis-je, est visiblement une émanation du soleil. Elle est une superfétation de son écume, qu'il lança dans l'espace avec une force qui lui imprima son mouvement de rotation. Il est indubitable qu'elle fut elle-même un noyau de feu. Les traces de calcination qu'on rencontre sur tous les ))oints du globe attestent cette vérité. Les volcans , d'ailleurs... » J allais ajouter les plus belles choses du monde à ce premier exposé, une voix aigrelette cria à l'hérésie; une seconde voix cria au matérialisme, une troisième à l'athéisme. Tout le monde se leva, vociféra, me menaça. Ou regardait les jésuites de travers : il fallait qu'ils fussent les instigateurs d'un petit drôle, qui n'avait pu imaginer les sottises q.'il venait de débiter. Les clameurs se dirigèrent contre eux. On entendait dominer les cris : A bas Loyola 1
Les jésuites sont quehiuefois embarrassés. Ils ne le sont pas longtemps : ils ont tant d'esprit et d'adresse ! Ceux-ci imaginèrent de prouver leur innocence en me chassant de la salle à grands coups de pied dans le derrière. Cet argument n'est pas sans réplique. Cependant il prévalut. Je rentrai chez mon père sans prix , sans couronne ; et au lieu de me consoler, il me dit que je m'étais conduit comme un sot.
On ne parla dans Angoulème que de l'écume du soleil qui forme des mondes. Il parut certain que je ne tenais pas ces idées des jésuites, puis(iu'ils m'avaient donné des coups de pied dans le derrière. Elles ne pouvaient m'avoir été communiquées que par mon père, ûvec qui j'étais en contact continuel. C'est ainsi que se communiquent la lèpre et la petite vérole. Mon pauvre père savait à peine signer son nom.
L'écume brouillait toutes les cervelles; mais toutes s'accordaient sur un point : le délicieux spectacle de l'estrapade était supprimé ; on pouvait le suppléer, jusqu'à certain point, en m'enfcrmant avec mon père dans notre manufacture, et en y mettant le feu. Il est constant qu'il n'y a plus rien à répondre après cet argument-là.
Les plus zélés s'empressèrent de vider leurs bûchers; d'autres se contentaient d'apporter de la paille. Nous ne nous doutions de rien, mon père ni moi. Je rêvais physique, et lui multiplication. Mais il faisait vivre cent cinquante ouvriers, répartis dans tous les bâtiments. Assez d'écume comme cela, crièrent-ils ; du pain, du pain! Ils se jettent sur les fagots, les délient, et tombent à grands coups de bâton sur les asaillants. Ils en blessent une douzaine, et dispersent les autres, comme le vent de bise chasse devant lui les feuilles mortes.
LA MOCCHK.
Un duit vouloir brûler ceux qui croient fi U puissance de l'ccumc ilii soleil; niai'i on ne se soucie pas de se faire estropier en tentant de faire une lionne oeuvre. Les haliitants d'Anyoulfme rentrèrent chez eux , et se remirent à leurs petites alVaires : c'est ce i|u'ils pouvaient faire de mieui. Les ma(;istrati trouvèriiit forl lion c|u'on eût prévenu un incendie, qui pouvait consumer une partie de la ville. A la vérité, leur maisons étaient voisines de notre manufacture.
Vous seule! bien, monsieur de la iMouclierie , i|uo 1<' couvent des jésuites et tous ceux de la ville me furent formés sans retour, .l'avais cependant une vocation prononcée; mais que doit faire un liumme raisonnable, trompe dans ses désirs les plus cbers :' se consoler et rire, et c'est le parti que je pris.
• Sivez-vous, monsieur André, que vous êtes un grand philosophe?
— Monsieur est bien bon. — Mais ((ue votre philosophie est l'itrémciiient dangereuse. Uii en serions-nous si nous admettions vos idées sHr l'écume du soleil ' — Monsieur voit bien que ce sont les idées fugitives d'un enfant de ijuinze à seize ans. Le temps les a effacées.
— Oh! tant mieu\ , mon cher .Vndré. Je vous préviens i|uc je suis très-zélé catliolii|ue, et que je ne pt'ux vivre qu'avec ceux qui partagent mes opinions religieuses. .Nous entrons à la \ ille-Dieu. .Après le diner, vous me raconterez la suite de voire histoire. KUc m'amuse, mon cher André. — Je m'amuse aussi beaucou]) en la racontant à monsie'ir. — !\lais comment se fai'-il <|ue j'aie trouvé un homme comme vous mendiante Saurigny.' — Comme on a trouvé D.-nys de Sj racuse maître d'école à Connthe. — Il est impossible de mieux répondre. >
J'allai prendre les ordres de M. le maréchal. Il n'en avait pas à me donner. Il me recommanda seulement d'être prêt à remonter à cheval quand il m'avertirait. Je voulais diner, et le maréchal ne me dit pas un mot sur ce sujet important. Je m'adressai à son major lomc. Il m'apprit qu'un capitaine d'infanterie ne peut avoir l'honneur de manger avec les plénipotentiaires d'un roi de France; qu'il allait les faire servir; que les domcsti<|ues mangeraient ce qui resterait, et qu'il m'engageait il me pourvoir comme je le pourrais. « Le fourgon (|ui porte les vivres, ajoutat-il, passera à la Ville-Dieu, pendant (|ue nous nous y reposerons. 11 sera à Civray aussitôt c|ue nous, et là nous serons dans l'abondance.
u — Mais en attendant l'abondance, me dit .Vndré, il est dur de ne pas diner. Je vais à la provision. — André, voilà un écu d'or. — Ce n'est pas la peine de le changer, j'ai de la monnaie. — Ah ! vous avez changé à Saurigny le doublon (|ue je vous ai donné.' — Le voilà, monsieur. « Et il le tire d'une bourse complètement garnie. « Mais comment se fiit-il donc, André, que je vous aie rencontré demandant l'aumône à Saurigny ' — Vous saurez cela, monsieur, avant que nous soyons à Civray. •
Il part comme un trait, et revient, quelques minutes aprèi .ivcc une grosse tranche de jambon, un quartier de pain bis, et une tiàniejeauned'un petit vin blanc qui n'étailpas désagréable. « La philosophie, me dit-il, m'a appris que pour conserver la tète lucide il faut garnir l'estomac. • Il ajouta ([ue chaque piysan a des vivres; qu'il les cache soigneusement, parce qu'il craint également les catholiques et les huguenots, mais que la cachette s'ouvre à l'aspect d'un écu d'argent.
Il me semble que je ne devais pas tenir à l'étiquette avec un domestiijiie grand philosophe, et à qui je devais la faculté de diner. Je me plaçai sous un chêne, et j'invitai .Vndré à s'asseoir près de moi. Il prit de nos provisions ce qui lui était nécessaire, et il alla s'établir à quelques pas de moi.
Cet homme là m'étonne de plus eu plus, me disais-je. Il joint aux qualités que je lui connaissais déjà le tact des convenances. Pourquoi donc demendail-it l'aumône a .Saurigny."
Il vit les domestii|ues des ministres du roi qui préparaient les chevaux. Il courut brider le mien. Le signal du départ fut donné. Je me mis en selle; .André sauta sur son mulet , et toute la caravane prit le chemin de Civray.
« André, où en étions-nous de votre histoire quand nou.s sommes arrivés à la Ville-Pieu''... \h\ tous les couvents d'Angouléme vous furent fermés, et x-ous avez pris, en homme raisonnable, le parti de vous consoler et de rire. ■ Il continua son récit.
Ce premier orage était calmé. 11 s'en préparait un second, qu'aucune puissance ne pouvait conjurer. Mon père devint amoureux d'une jeune personne qui était très jolie; il n'y a pas de mal à cela; qui avait beaucoup de vertu, ce qui est quelque fois un défaut capital. Mon père crut que c'était une qualité, et il l'épousa.
Le grand François I""' avait fait en Italie, et ailleurs, de longues promenades, qui ne l'avaient pas toujours amusé. Le grand Henri II, son fils, crut devoir se promener, mais dans ses Etats seulement. Il vint à Angoulême, oii on lui donna des fêtes magnifiques : c'est l'usage. Les magistrats en font les honneurs; c'est le peuple qui paye.
Le corps de la noblesse n'est pas nombreux à Angoulême, et elle ne peut danser sans élever jusqu'à elle ([uclques vilains, ce qui lui parait très-désagréable ; mais le besoin rapproche les hommes. Ma belle-mère était une trop jolie vilaine pour être oubliée.
Le roi lui fit l'honneur de danser souvent avec elle ; il daigna quelquefois lui serrer la main. Il la lui serra plus fortement et plus long-
temps quand sa timidité lui permit de développer lei grAcei qui lui étaient naturelles.
i;n roi ne s'en tient pas longtemps à des serrement» de main. Le gr.inil ll.iiri 11 s'exprima en gnl.iiit chevalier. Il tenait du erand François 1", son illustie père, le goût ,|e la chevtlerie, iiui lui Coûta un œil , dans un tournoi (|u'il donii.i rue Saint-Antoine, .i l'aris, et 1-1 perte de cet leil entraînai celle de toute sa personne.
Ma belle-mère n'entendait pas le langage de la chev.ilerie. Elle regardait le roi d'un air étonné, en faisant ses pirouettes. Le roi s'exprima plus clairement, et lui fit comprendre qu'il voulait lui faire i'boniieur de la déshonorer. Ma belle-mère laissa le roi pirouetter tout seul, et s'enfuit à l'extrémité de la salle.
Le roi l'y suivit, et la fatigua de ses adorations. Il adorait déjà Diane de l'oiliers. Apparemment que deux amours peuvent se loger ilans le cœur «l'un grand mi.
Ma belle-niere, excédée, indijinée, révoltée, sortit brusquement de l'hôtel de ville , et courut chercher un asile dans les bras de son mari. Le lendemain matin , deux jésuites, qui ne poux-aicnt me pardonner mon écume, Monlgommery et sa garde écossaise l'ntrèrent chez nous, lis firent partout les plus rigoureuses per(|iiisilions, et trouvèrent un livre (|ue je n'y avais jamais vu. (dénient les psaumes de David, mis en vers français par M.irot. Il est clair qu'un exemplaire de cet ouvr.ige ne peut se trouver que chez un huguenot. On se conduisit d'après ce principe incontestable.
On enleva le livre, et ma belle-mère aussi. On pilla la caisse de mon l>ère, on brisa ses instruments de fabrication. La populace s'ameuta, grimpa sur les toits des bâtiments, et en moins de six heures il n'en resta pas une pierre à sa place.
IV'os ouvriers n'avaient rien perdu de leur énergie ; mais la garde écossaise protégeait les travailleurs, et ces protecteurs-là paralysent les bras les plus robustes.
Nous nous promenions tristement , mon père et moi , sur ces débris qui attestaient notre misère. Il ne nous restait plus rien au monde, et cela parce que ma belle-mère avait de la vertu.
Nous n'entendiiiies plus parler d'elle, et le roi alla danser et manger des pAtés a Périgueux.
Nous sorlimes d'.Vngoulèiue, et nous allâmes vendre à Co(;nac quelques bagues ([u'ou n'avait pas pensé à nous voler. Nous eûmes bientôt mangé le produit de nos bijoux, et nous cherchâmes des moyens d'existence. Mon pi're eut le bonheur de tomber ma'ade et d'être reçu à l'hôpital. U y mourut, parce que sa femme avait de la vertu. J'.assislai picnsemcnt à ses funérailles. C'est tout ce que je pouvais faire pour lui.
Cependant j'avais faim, et j'allais dans les maisons de Cognac qui avaient le plus d'apparence, demander à manger et des écoliers qui voulussent apprendre la physique et l'astronomie. On me demanda si je savais faire de l'eau-de-vic. Je répondis que non, et on me tourna le dos.
Le marquis de Marignan entra dans Cognac axec un détachement de cavalerie : il allait prendre le commandement des troupes françaises en Italie. A ous savez, monsieur, ([ue je n'ai pas l'humeur belliqueuse; mais je n'avais pas diné. Il est de droit naturel que celui qui a faim prenne ce qu'il trouve. Les lois sociales ont décidé que celui ipii n'a rien doit mourir de besoin, et j'ai toujours évité d'avoir des démêlés avec la justice. Je m'enrôlai pour avoir du pain. Me voilà forcé de regarder à droite quand je veux porter la tête à gauche, d'avancer quand je veux reculer, de trotter quand je veux aller au pas, déployer sous le poids d'un mousquet, d'une épée, d'une pertuisane, et tout cela parce que ma belle-mère avait de la vertu.
Je me trouvai à la bataille d'e Marcian , en Toscane. Je regardai derrière moi, et je vis qu'il m'était impossible de battre en retr.)ile. Je tirai quelques coups de mousquet en fermant les yeux. Après la bataille, mon capitaine prétendit que je m'étais camporté comme un héros, et il me donna la hallebarde. Me voilà chargé du commandement de dix hommes, que j'aurais voulu voir ,à tous les diables avec le reste de l'armée, moi excepté. Malgré sa victoire, le marquis de Marignan conclut une trêve de cinq ans avec le duc de Milan. C'était bien la peine de faire tuer tant de monde!
On me conduisit dans la Picardie, et on m'y notifia que j'obéirais au connétable de Montmorency.
Les Français furent mis en déroute, et je voulus déserter, à la faveur du désordre et du tumulte. La foule des fuyards me porta jusqu'à la Fère, oii le duc de Nevers prit le commandement des débris de l'armée. Encore un commandant ! Us semblaient sortir de dessous terre.
Le duc de Nevers faisait bonne chère, mais il ne nous payait pas. Il ne nous donnait ((u'un quart de ration par jour, et il défendit la maraude , sous peine de mort. Je ne conccx-ais pas que lorsqu'un roi vole une province, il défende à ses soldats d'escamoter une poule. Je trouvai cet ordre injuste, ridicule, absurde, et je m'écartai dans la campagne. Je fus trouvé nunli d'un quartier de lard dont un bout dépassait le bas de mon pourpoint. On instruisit mon procès en cinq minutes, et je fus condamné à être pendu. Pendu parce que ma bellemère avait lie la vertu !
Une fausse alerte mit en déroute nos avant-po'.tes. Mes gardes
LA MOLClllî.
^t'rnfiiirrnt les premiers. Je dénoii.ii avec mes dents les coi'Jcs ipii garrolljieiit mes mains, el je m'enfuis comme les autres.
A quelipies lieues do là , je rencontrai (;oli|;ny , uniiid amiral de France, (|uoi(|u'il n'eût ;amais mis le pied sur un vaisseau, l'ait prisonnier à Saint (Juentin , il avait trouvé le moyen de s'évader, et quand on se sauve de prison , on laisse nécessaircmeut ses li;ii;ij;es et ses d«nitstii|ues derrière soi. ISous étions à pied tous les deux, assi z mal vêtus l'un et l'antre, el dans cette situation un {;oujat et un ip-anil amiral se ressemlileut parl'aitcment. tMal|;ré cette égalité, je l'abordai respectueusement; cela élail tout simple, j'avais besoin de lui.
In céuéral tout seul ne joue pas un r;rand rôle ; on n'e»t jamais or|;ui'illeui ipie devant témoins. Le pourpoint de nionseij;neur (iaspard de Coli|;Dy était percé an coude ; sa fraise était sale, et il n'avait pus même une bous^ine ii la main. Il n'y avait pas là de (|uoi tranclier du r.rand sei);neur. .\ussi reçut-il fort bien mon bommafje : il avait aussi besoin de moi.
Il me pjcla d'abord de la bataille de Sainl-Qurntin , des fautes qu'avait cominisci le connétable : je n'entendais rien à cela. Je lui répondis par des contes; je le fis rire, malgié sa triste situation, et il me demanda si je voulais entrer à son service. Vous sentez bien, monsieur, que j'acceptai Sins balancer.
• Alil .\ndré, tiitrcr au service d'un. liérétique, d'un hugenot ! — \ ondriez-vnus bien me dire, monsieur, ce que vous eussiez fait à ma place ? — Eh ! eli ! André, je crois que j'aurais refusé. — Oui, à présent que vous venez de diner. Mais si vous n'aviez rien pris depuis I ier ? — Je crois .. je crois... — Je crois, monsieur, que vous auriez fait comme moi. Je continue mon histoire. »
^louseigntur (iaspard avait autant d'appétit que moi, et il avait caché quelques pièces d'or dans ui^e de ses bottines. Il me proposa d'arrêter au premier village qui s'oflrit sur la roule. Je me chargeai de lui faire la cuisine : c était un moyen sûr de diner avant lui.
L'amiral me conduisit a Paris, oii il allait remonter sa maison et demander de nouvelles troupes à la cour. Depuis qu'il était richement vêtu , il ne me parlait plus i|ue pour me donner des ordres. Il s'ennujait, je le % oyais bien; mais il s'ennuyait avec dignité.
^lonseigneur Gaspard était très-conlent de mes services et des plaisanteries que je me permettais quand je le voyais disposé à s'en amuser. 11 me menait partout avec lui , soit qu'il fit la guerre pour le roi, soit qu'il la lit contre lui. (Juand on se battait, je me tenais aux équip:.ge«. \ous savez, monsieur, que je n'aime pis la poudie.
(Juand on voyage beaucoup, on a souvent de la peine ; mais on rencontre parfois quel(|iie chose de bon. Nous étions à la Hocheile. In fourbisseur vint prendre à monseigutiir la mesure d'une mirasse. ]l s'était l'ait accompagner de sa hlle, qui devait prendre celle des coussinets piqués qui amortissent la dmeté du fer. Je n'avais rien à faire, el je rtgardais la jeune fille. Elle était très jolie, très-bien faite ; elle -ivait beaucoup de grâce; j'étais dans l'abondance, dans le désceuvrement : rien ne disjiosc comme tout cela à devenir amoureux.
J'aWais tous les jours chez le t'oiirbisseur, et je trouvais toujours l'occasion de glisser quelques mots à (luil'rlminc. D'abord elle se bornait à m'écouter; bientôt elle me répondit, et très-tendreuHnt : C'est la marche ordinaire du cœur féminin. Je lui proposai de l'épouser. Elle rougit : c'est répondre.
Je demandai sa main a son père : il n'avait rien à refuser au valet lavori de l'amiral. Je lis paît de mes vues à monseigneur. 11 me répondit que je ferais ce qu'il me )ilaiiait, mais qu'il n'y a qu'un sot qui se marie dans la situation oii j étais.
J'avais vu qu'il dépendait de moi de faire une maîtresse. Mais on ne restait pas longienips en place avec monseigneur (iaspard. J aurais été obligé de laisser Guillelmine a la Kochelle, et jaimais iioiir la première fois. Mon titre de mari devait 1 obliger à me suivre à ses risques cl périls, et je priai un ministre calviniste de nous donner sa bcuédictioD.
« Ah ! André , André ! ëpouser une femme huguenote, et requérir le minislère d'un prêtre de cette abominable religion! Savez vous bien, mon cher, qu'une telle union n'est qu'un coiicubiiiai;e, et que vos enfants, si vous en avez, sont des bâtards? — D abord, monsieur, je n'ai pas d'enlanis, et je n'en aurai pas, parce que je ne sais ce que ma femme est devenue. — Que mon saint patron vous amène à résipiscence I «
Nous rentrâmes en C3mpagne, et cette fois monseigneur Gaspard allait se battre contre le roi, qu'il avait si bien servi a Saint Quentin : la tête d'un homme est un magasin d'idées incohérentes et contradicioircs.
Le prince de Ucirn, aujourd'hui roi de Navarre, levait des troupes de tous les côtés. Il en faisait venir de l'Allemagne, de la Suisse, de l'Angleterre. Il semblait que tout l'univers dût entrer dans celle quercllc-la. La cour trembla et lit la paii. I^lle accorda aux hu(;uen()ls tout ce qu'ils demandèrent. Délions-nous de nos ennemis quand ils se montrent trop faciles.
On attira ii Paris, par des lettres remplies d'afTection et de magnifiques promesses, tons les chefs du parti protestant. L'amiral fut comblé de caresses et gorgé d'or.
ISous dormions, tranquilles sur les apparences et la foi des traités.
dans notre maison de la rue de lîéthisy. Tout à coup le tocsin sonne; des coups redoublés font résonner les portes de la maison. Je me lève en tremblant; je m'iubille à la bâte, et je ne perds pas la tête. Je prévois les événements les plus sinistres, et je cherche à m'échappe r.
Je rencontre sur l'escalier un grand nombre de forcenés, qui se pressent , qui se poussent, qu'une fuieur aveugle porte vers la chambre de l'amiral. Je saute les degrés; ils n'ont qu'un but en ce moment, et leur rage est telle qu'ils ne m'aperçoivent pas.
Je parviens jusqu'à la rue, et déjà le pavé est couvert de sang. Les poignards brillent à la lueur des torche» funèbres qui guident les ■ meurtriers. Je me jette au milieu des morts et des mourants. Meurtri , il demi éciasé par ceux qui passaient et repassaient sur mon corps tremblant, le reste de et Ile nuit aQ'reuse s'écoula dans des angoisses inexprimables.
A la pointe du jour, les bras des assassins tombèrent de lassitude. Je me levai , et j'en vis un qui expirait appuyé contre une borne. Ce mallieurenx tenait encore son poignard. Je le saisis. Je remarquai une croix rouge qu'il portait au bras. Je l'arrachai et je la fixai au mien avec une bande de galon que j'arradiai de mon pourpoint. Je n'avais plus rien à craindre. Je m'avançai vers la porte Saint-Antoine. Mon poignard, ma croix, me tinrent lieu de passe-port. On me laissa sortir de F'aris.
J'étais excédé, anéanti. Je tombai sur la roule de Vincennes, et j'y attendis les événements. Le mcstrc de camp Grillon , fidèle au roi, mais trop brave pour approuver des assassinats, sortit d'une ville souillée de crimes. Il pissa dev.intnioi, et me reconnut. Lorsque Coligny rentra d^ns Paris, Grillon, juste appréciateur du mérite, s'était lié avec lui. Il m'apprit la mort de son ami et de tant d'illustres personnages. J'étais sans re.->sources.
Je passai du service de M. de Grillon à celui de dix à douze seigneurs, d'humeur et de caractère tout à fait diflérents. Les uns re me convenaient pas. Je ne convenais pas aux autres : on exige dans ses domestiques des qualités qu'on est souvent loin d'avoir soi-même. Depuis vingt ans je n'avais plus une volonté à moi , et je trouvai dur enfin de vivre toujours pour et par les autres. Je résolus de redevenir indépendant , et celte idée-la est une des plus entraînantes qui jaillisse du cerveau humain.
Le secrétaire d'Etat, VîHequier, mon dernier maître , me dit un jour que j'étais un très-mauvais domestique, mais que depuis un mois je ne faisais plus que ce qui me plaisait. Je lui répondis de travers ; il me donna mon congé.
n Cependant, me dit-il, vous ne manquez pas d'une certaine intelligence. — Monseigneur est bien bon. — Vous êtes actif quand cela vous convient; je vous crois même adroit, insinuant, — Monseigneur voudra bien remarquer qu'avec ces qualités-là, on n'est pas un mauvais domestique. — Enfin, André, vous ne me convenez plus. — Monseigneur, il n'y a pas de réplique à cela.
n — Je vais vous indiquer un moyen de gagner beaucoup d'argent sans dépendre directement de personne. — Je l'adopte sans balancer.
» — Il est difficile qu'un valet de chambre ne connaisse pas une partie des secrets de son maître. Vous vous lierez avec celui du duc de Guise, et lorsque vous aurez découvert quelque chose d'utile au roi et de bien constaté, vous recevrez cent pistoles. — Et qui me les payera? — Ce sera moi, monsieur, et en voilà trente que je vous donne en avance. — Monseigneur, il n'est pas de moyen plus sûr de conimanuer la confiance. «
Ou n'aborde pas facilement le valet de chambre du duc de Guise. I Je commençai par me lier avec les domestiques en sous-ordre, et, de jiroche en proche, je parvins jusqu'au personnage que je devais faire par'cr. Je lui marquai des égards et de la délérenie : tous les hommes sont sensibles à cela. Je lui contai des aventures plaisantes, et tout le monde aime à rire.
C'est un bon homme que M. Chopin. Il ne s''ufornia point de ce que j'étais, de quoi je vivais. J'étais bien mis, j avais de l'argent, je l'amusais, je ne lui demandais rien. Bien d'autres que Chopin ont été pris il ce piège là.
Je découvris les relations intimes du duc de Guise avec le roi d'Espagne ; M. de Villf quicr ne me donna que cinquante pistoles, par la raison très-simple qu'il n'en avait pas davantage. Le métier d'espion n'est pas honorable, et il faut, au m"ins, qu'il soit lucratif : je me déridai à tirer de l'argent des deux côtés.
JNous étions à Blois. Plus un théâtre est resserré, plus les persoïinagcs se trouvent en contact. M. Chopin voyait souvent M. Péricard, secrétaire intime du duc de Guise, et je quittais jieu M. Chopin. L'occasion qu'on clierche se présente toujours quand on l'attend avec patience Je tiouvai le moment de préseiiier me» hommages à M. Péricard , l'homme le plus vnin (te France après son maître. Je lui marquai le plus prifond respect ; je louai la profondeur de ses vues ; je le déclarai digne d'être le premier ministre du roi de France, quel qu'il [jfit être, el il ne m'avait encore adressé que des monosyllabes; mais quand on a trouvé le côlé faible d'un liomnie, on <n fait ce qu'on veut : la flatterie l'enivre et ne lui permet plus de réfléchir.
Vous veniez, monsieur, d'arriver à Hlois, porteur de dépêches