I.A MOUCHE
pour le roi et le duc de Guise. M. Péricard me fit venir. • Mon
uiiii, me dil'il, .M. tli' Itirtiii r^l un |>ei:>iiuiii>i;i' ili' la plus li.iute iiiipoi'tdnce, fl Its ili'iu |i.irli» veulent se {'.iiLulier. Ct'pt'mljnt »« ennduile est i'4uiviii|ue. H offre au duc de (îuise hon épi'e et six mille ligueurs, et le rui lui envoie le bâton de uuir< clul de l''raiicc. (Juelb sont les vériliililei senliinenls de ce ijtnériil:' \ oiU, mon elier Audré, ce ijne je vous charge de péuétrer. » Mon cher Audn! coiunie on caresse eeuv dont on •> besoin!
• L'éiuistuire du ijénéral \i repartir pour retourner à Poitiers. Vous le suivre/., André; vous vous lierez uvec lui sur |j rouler vous vous inelirez bien duus sou esprit, et voire adresse fera le reste. \o\U\ reiil pislo|es. A votre retour, je doublerai la somme si je suis coulent de vous.
„ — iMais, André, vous jouci près de moi uu vilain rôle. — Mais, monsieur, vous resseinlilei à ces i;ens (|iii dés les premières scènes d'une comédie veulent eu connaiire le déuoùmeut. Uu peu de patience, s'il vous pijil. u
Je sortis de Itmis avant vous et j'allai vous attendre sur la route. Quand ou est arrêté et qu'on ne fait rien, on pense uécessairciuent. La commission dont j'ét<iis cliiiri;é était épiueuse. M. de Itiron n'est pas plaisant , et si j'élais découvert, il pouvait me faire pendre. L'impression qu'avait faite sur moi la bart,à la Fere , n'était pas efTacée, et je tiens beaucoup ii la vie.
Je n'étais pas embarrassé de me mettre bien avec vous. • Monsieur André, vous me prenez donc pour un sot? — Au contraire, monsieur; mais on est seul avec un domestique ordinaire, quand on est seul on s'ennuie, et alors on est bien aise de rencontrer un compagnon avec qui on puisse causer. — A la bonne heure. »
La grande difficulté était de savoir à quel titre vous présenteriez ■u maréchal un homme bien mis, (|ue vous même ne connaitriez pas. Si j'avais pensé à prendre un froc a Blois, je n'aurais pas eu besoin de vous : on entre partout sous ce costume-là. Mais quel est le grand homme qui n'oublie pas quelque chose? >c Vous êtes modeste, monsieur André. •
Je rêvais profondément quand je vis un mendiant couché sur le revers d'un fossé. Son âne broutait à quelques pas de lui. Une idée lumineuse me frappa. Uu moine entre partout; mais un mendiant n'est suspect à personne, et il a le privilé>;e d'écouter à toutes les portes. J'avais bien quelipie répuijnance à me couvrir des guenilles de celui ci ; mais dans les grandes occasions il ne faut pas être difficile.
Je proposai à cet homme de troquer ses haillons et son àne contre mes vêlements et mon cheval. U crut d'ahord que je me moquais de lui, et cela devait être. Quand il me vit prendre sa modesie monture par le licol et entrer sous un bouquet d'arbres ; quand il me vit dépouillé de mon manteau, de mon justaucorps et de mes hautsde-cbausses, il accourut et mit aussi habit bas.
L'effet d'une forte dose de jalap est tout au plus comparable k celui que j'éprouvai en endossant les livrées de la misère. Il fut si prompt, que je n'eus pas le temps de détacher ma valise de dessus mon cheval, et elle renfermait mon petit trésor. !Mon homme disparut comme un éclair, et je restai avec cette bourse qui pendait à ma ceinture et qui tomba à mes pieds quand je me déshabillai.
Cn philosophe tient peu aux richesses qu'il n'a pas, qu'il ne peut acquérir, ou dont la perte ne peut se réparer. Je regagnai la gramle route, monté sur mon àne, vous attendant et me grattant le devant et le derrière par manière de passe -temps.
\ous passâtes avec votre Julien. La décomposition de vos traits, votre air d'eiaspération me firent juger que vous n'iriez pas loin, et je me consolai de n'avoir qu'une aussi chéiive monture. Le coursier qui s arrête ne vaut pas uu àne qui chemine toujours.
Je marchai jusipi'auprès de Siurigny, étonné de ne vous avoir pas joint encore. Il entrait dans mon plan de paraitre exposé à tous les besoins, et je lâchai mon âme à l'approche des premières maisons. Les ânes, comme les hommes, ne manquent jamais de maîtres; mon âne en aura trouvé un.
Je ne m'él^iis pas trompé dans mes conjectures. Vous vous étiez arrêté a Saurigny, et vous y étiez dangereusement malade. Vous êtes jeune, bien constitué. Ou ne meurt p'is du mal d'amour. Je présumai que vous guéririez, quoique vous eus-.iez un médecin, et je ne me trompai pas encore dans celte circonstance.
Il fallait attendre votre rétabli.ssement et soutenir dans Saurijjny le rôle que j'avais adopté 11 me parut plaisant iju'un homme qui depuis longtemps ne comptait que par vingt-cinq et cinquante doublons, tendit humblement la main pour recevoir un denier quand il avait encore trente pisioles dans sa bourse. La facilité avec laquelle j'appris les grimaces d usage, avec laquelle j'imitai le ton lamentable de mes confrères, me donnait souvent des envies de rire auxquelles je résistai cependant.
Après avoir entendu l'histoire d'André , je ne pensai plus qu'à Colombe , et je résolus de lai^ser là le» affaires de la France pour m'occuper des miennes. J'envoyai André au château de Biroii, et je pris le même chemin deux jours après lui.
La bonne, la respectable dame voulait éloii;ner Colombe de ce château de .^iuotbasoD , oit elle avait été frappée du coup mortel. Elle
espéraitquo le grand air et la vue d'objets nouveaux lui doiinenirnt quelijue dist aciiuii. Flic marcha ce juurla jusqu'à l'ruuilly, el la journée était forte. Elle fil dresser, lUm ka propre chambre, un lit pour l'infortunée. Elle l'entenilil plumeurt fois répéter dans ta nuit : Dieu seul peut le remplaeer dans mou cu!ur.
Elle parut plus calme le jour suivant : la vraie piélé est le seul baume (|ui puisse guérir les plaies de l'âme. Colombe avait pris une résoluliun invariable, et elle se semait soulagée.
Elles arrivèrent au camp du maréchal, et l'infortunée ne lit, ue dit rien qui put ilunner des inquiétudes » madame. Elle ne s'occupait que de rexéculion de son dessein.
Le surlrnilemain elles s'arrêtèrent à Saint-Junien , et c'est là que Colombe dispariil. .Madame la lit chercher, pendant le jour siiuant, par ses femmes, par ses domesli(|ues. Elle-même parcourut la ville, cliervhant partout des renseigncuieiits , qu'elle ne put obtenir. Elle se décid.i a continuer sa route.
Tel était l'état des choses, ipiand André arriva à Itiron. Il prévit celui oii me jetterait cette affreuse nouvelle. • Dieu seul peut vous remplacer dans son cœur, me répéli-t-il pour la vingtième fois. Il est clair i|u'elle s'est jetée dans un cloilre, à Saint-Junien, ou dans les environs. Aous la chercherons, nous la trouverons. — Oh ! oui , oui , André.
— Monsieur, me dit André, elle est à Limoges. — Qui te l'a dit? — Un observateur comme moi qui a vu madame de Moiichy quitter Saint-Junien. — .MIonsà Limoges.»
Je ne pensais (|u'à Colombe ; je ne voyais, je ne rêvais qu'elle, et André fit de vains efforts pour engager une conversation propre à me distraire et à ralentir ma marche.
JNous entrâmes à Limoges. Nous ne fûmes pas une heure à obtenir des renseignements positifs. Ou ne parlait dans toute la ville (|ue d'une jeune fille, jolie, pieuse, élu(|uenle comme sainte Thérèse, dont la voix pure, douce, harmonieuse, donnait une idée des concerts des anges, i Et oii est-elle ? — Chez les tilles de Saint -Augustin. — Couriins-y, André. — Vous y jouirez, messieurs, d'un plaisir ineffable. Elle doit chanter à deux heures, route la ville y sera. •
IN'ous volons, nous arrivons. J'interroge la tourière; je lui dépeins Colombe. C'est elle, c'est bien celle que je cherche avec tant d'ardeur et de persévérance. « Que je la voie , ma sœur , que je lui parle à 1 instant même : il le faut absolument. — La sueur Siinte-Culonibc ne peut voir personne s.ms l'agrément de madame la supérieure.
— Courez le lui demander, dis-jc en mettant une pièce d'or dans la main de la tourière. Dites-lui que c'est l'époux le plus tendre , le plus passionné, qui brûle de la revoir. — Depuis hier, monsieur, elle n'a d'époux que saint Augustin. — Elle a prononcé des vœuv ! Ils sont nuls, de toute nullité. Je les romprai; je les anéantirai. « André me prit à travers le corps, et m'emporta dans la rue.
II l'renez garde à ce que vous allez faire, monsieur; ceci n'est pas un jeu d'enfant. Vous êtes dans une position cruelle, j'en conviens ; mais elle est assez critique pour i|ue vous réOecliissiez avant (juc d'agir. — Ce n'est pas elle, André, ce n'est pas elle. U y a tout au plus <|uinze jours qu'elle a quitté la maréchale, et les lois prescrivent un noviciat de six mois. — Eh bien! monsieur, si ce n'est pas elle, nous chercherons ailleurs. Mais attendez jusqu'à deux heures... — Attendre! Je ne le puis! — La jeune épouse de saint Augustin doit chanter; les rideaux de la grille, >|ui donnent sur l'église, ^erout ouverts, et nos doutes se dissiperont. — Je veux la revoira l'instant, a l'instant même... La tourière s'est trompée; elle a confondu les personnes et les choses. Ce n'est pas Colombe qui a prononcé hier ses vœui ; cela ne se peut pas... Je veux la revoir, te dis-je , et ne veux plus t'entendre. » Uu effort violent me dégagea des bras d'André. Il courut après moi, me saisit de nouveau, avec une force que je ne lui connaissais pas, et me porta à l'autre extrémité de la ville. Je criai , je m'emportai , je menaçai , il fut sourd.
Cette scène extraordinaire assemblait autour de nous une foule qui augmentait à chaque instant. « C'est un fils de famille , disait André, qui a perdu la raison, et <|ue je conduisais à la maisou des aliénés de Muntinorillon. Il m'a échappé à Siint-Junien... — Aon, je ne suis pas insensé. Je veux ma femme, qu'on relient, contre toul-js les lois, dans le couvent des filles de Saint-Augustin. J'en briserai Its grilles, et je l'enlèverai. — Vous voyez bien, messieurs, qu'il exlr,:vague. De grâce , prêtez-moi main-forte; je ne peux le retenir plus longtemps. »
Quatre hommes me saisirent et me mirent dans l'impossibilité de faire un mouvement. La colère m'égarait; ma bouche se couvrait d'écume; des mois entrecoupés m'échappaient, et donnaient a la fable d'André une apparence de vériié. « Il est furieux , disaient h 9 uns. Il faut s'assurer de lui, disaient les autres. Fort heureusement, messieurs, répondait André, ces crises violentes soi.t rares, el durent peu. Dans q<ielques heures il sera calmé, et il me suivra avec docilité, u Ou me porta a I hôpital de Liuioges.
« Quel dommage! dirent les bonnes sœurs. Si jeune, avec une figure SI inléressaule, être frappé de cette cruelle maladie! Quel m..lheur! • iMes porteurs me déposèrent sur une table. Je mélamai à terre ; je me précipitai vers la porte ; elle était fermée à clef. Je 1 1 frappai de mes pieds et de mes mains. On se saisit de moi encore.
LA MOUCHE
André di'noua , dans un tour de main , les cordons blancs qui lombaient devant les robes de cinq ou six sœurs; il prit, dans le premier lit, un matelas, le jeta sur la table, et on m'y allaclia de manière (juc je ne pusse penser à m'écliapper. André disparut.
Je sentis que je n'avais rien \ attendre (|iie de la persuasion. ,Ie m'ciïorrai de rappeler sur ma fi|;iire le calme que rien ne pouvait ramener dans mon cœur, .le tâchai de ressembler à un bomme qui sort d'un songe pénible, .le donnai à mes jetii el ii ma voix l'expression de la douceur. Les bonnes filles ne perdaient rien de ce que je leur disais. Kllcs observaient avec satisfaction le clianjjement qui s'opérait en moi. • \ oila la crise terminée, se dirent-elles. — Oui, mes S(eurs, et elle ne se renouvellera pas de plusieurs semaines. Infortuné que je suis! il faut ipic je perde ma libcrlé, et (|iie, pendant de lonijs jours lucides, je sente l'excès de mon malheur! » Les femmes sont nées pour aimer; elles s'attendrissent aisément. Des larmes roulèrent dïns les yeux des bonnes sœurs. Je me plaignis de la douleur (|ue leurs cordons me causaient aux poignets et aux jambes : en effet, les ligatures étaient serrées de manière à me faire souffrir, l'allés parlèrent de me délier.
Le signer Zampini, musicieD de la reine mère.
« Ayez pitié de moi, leur dis-je. — Mais serez-vous tranquille? — Je vous le promets. — Uesterez-vcusavcc nons jusqu'à C3 que votre gardien vienne vous reprendre ? —Ah! c'est mon raeillear, ou plutôt c'est mon unique ami! — Pauvre jeune homme! >> Les cordons furent détachés et rendus à leur première destination.
Je me promenai dans une vaste salle , avec une trancaillité qui eût trompé des femmes plus clairvoyantes que mes bonnes (œurs. Cependant une d'elles me précédait, une autre me suivait; une troisième marchait à ma droite ; une quatrième à ma gauche. Pauvres filles! que pouvaient-elles contre moi? Je leur souriais, et cela paraissait leur faire plaisir. Je leur contais que j'étais le petit-fils du fameux Antoine de iMouchy. . Ah! me dirent-elles, le descendant de ce grand bomme est incapable de manquer à sa parole. »
Bientôt elles me serrèrent de moins près. L'une d'elles se ilétacha, et fut me chercher de quoi déjeuner. La digne fille m'apporta ce qu'il y avait de mieux dans la maison. Je n'avais rien pris encore, et je sentis, à l'aspict des aliments, que l'amour peut n'être que le second de nos besoins.
Les bonnes sœurs me choisissaient les morceaux les plus délicats. Elles me versaient un vin pur et bienfaisant. ICIles prenaient un plaisir extrême à me voir fêter l'offrande de la charité chrétienne.
A mesure gue je réparais mes forces , épuisées par une mauvaise nuit et les scènes violentes de la matinée, l'image de Colombe se présentait à moi avec un empire toujours croissant. Je me levai; je recommençai mes promenades par la salle , et j'examinai les localités. J'étais au premier étage, et les croisées donnaient sur une cour, au bout de lai|uelle était la grande porte d'entrée. Elle était ouverte, comme celles de tous les hôpitaux. Je trouvai sous ma main la vie de sainte (décile; je la pris et je feignis de lire.
Ma conduite avait dissipé les soupçons. Les sœurs reprenaient leurs fonctions , et ne me donnaient plus qu'une attention légère. La salle
avait deux portes, à chacune desquelles l'une d'elles s'était assise et travaillait de l'aiguille. Je m'élance, j'ouvre la croisée , et je saute dans la cour, au risque de me tuer. Je me relève, un peu étourdi de ma chute, et des cris partent de la salle que je viens de quitter. Un vieux portier se présente, et croit me barrer le chemin. Je suis forcé de renverser le bonhomme et de lui passer sur le corps.
Je cours, je vole à l'église des Augustines. Elle chante... Je reconnais sa voix, et je ne suis pas encore dans le temple saint. J'écarte à droite et à gauche tout ce qui s'oppose .i mon passage, je fends la presse. !Me voilà contre cette grille i|ui est pour moi une barrière insurmontable, ^les mains ne peuvent l'ébranler le vois ma Colombe,
je la vois, je la regarde... Il me semble <[ue la guimpe et le voile l'embellissent encore. • Colombe ! Colombe! » m'écrié-je. Elle lève les yeux sur moi , elle me reconnaît, elle s'évanouit. Les chants cessent, le grand rideau se tire, tout disparait avec elle; je suis dans un désert.
La foule crie au scandale , à l'impiété, au sacrilège. Des forcenés se jettent sur moi et vont me mettre en pièces. « Arrêtez! s'écrient deux ou trois individus ; ce jeune homme est l'insensé ([ue nous avons porté ce matin à l'hôpital. • On me chasse du lieu saint, on me pousse dans la rue ; je tombe dans les bras d'André.
« J'aimerais autant , me dit-il , avoir affaire au diable qu'à vous. Il faut que je vous aime bien pour continuer à vous servir ! Ne rougissez-vous pas de vous porter à de tels excès ? C'est avec du sangfroid, de la réflexion, qu'on parvient quelquefois à arranger une affaire délicate, et vous ne faites que des extravagances. Vous vous conduisez comme si vous vouliez perdre Colombe sans retour. — André, que f*ut-il faire ? — M'écouter, et vous laisser conduire.
» Pendant que je vous croyais en sûreté à l'hôpital , je n'ai cessé d'agir. Je suis parvenu à voir la supérieure des Augustines. Voici en peu de mots ce qui s'est passé dans le couvent depuis dix à douze jours... Que diable regardez-vous toujours de ce côlé? Vos traits se décomposent, votre poitrine se gonfle , vos poings se serrent. Prétendez-\ous escalader le couvent? Rien n'est désespéré encore; mais je vous déclare qu'à la première imprudence que vous vous permettrez, je vous abandonne sans retour.
)' — André, mon cher André, rien n'est désespéré, dis-tu! Je me livre entièrement à toi. Mais parle, lire-moi de l'état affreux où tu me vois! — Nous sommes ici en spectacle, et, en dépit de ce que je pourrais dire, ces gens-là vous remettraient peut-être dans la maison d'oii vous vous êtes échappé. Rlarchez en homme raisonnable, et suivez-moi. »
On nous regardait aller, et on paraissait à la fois étonné et satisfait de ma docilité. André me conduisit en un endroit écarté des remparts. Il me força à m'asseoir sur l'herbe. Cette position ne convient pas à un homme passionné; mais celui qu'on contraint à la prendre se calme insensiblement. André s'assit près de moi. Il appuya fortement ses mains sur mes cuisses, et il commença son récit.