I.A MOLCHt
André ne se fil pas loiiijiempj attendre. Il deiccndit à demi habilla. Je lui dii que je n'avait pa* voulu partir sans lui dire adieu, et je le priai de m'ouvrir la porte. Il «Ha prendre la clef chez lui, chez elle, n'importe, et je fin à la tour faire seller mon cheval.
Je m'arrilai devant notre maison d'.Xrpijon. Rien n'<itall ouvert encore. Je fns tente vin(;t foi» de descendre et de frapper 4 la porte. J'eus le bon esprit de sentir que plutôt je partirais, plutôt je serais de retour. J'envoyai à (Colombe un dernier luiser, et je piqiini mon cliev.il en m'écriant comme César lorsqu'il pissa le Kubicon : l.c sort en est jeté.
J'allii lof;er clie/ Mortier, rue Siint-Anloinc. Je m'étais trouvé bien chez lui, et je contracte farilement des habitudes.
Je suis très-communicatif , et c'est souvent un défaut. Il me fut utile dans celte circonstance. En m'h.il>ilUnt, je parlais a Mortier du parti qui se formait d.tns Paris. Il ne savait rien; mais il était partisan du duc de ("mise sans trop savoir pourquoi. Il n'avait que du bon sens, et queliiiiefois on fait plus avec Cela qu'avec tout l'esprit des membres de la pléiade française.
• Je vais vous parler contre mes intérêts, me dit-il; mais je m'estimerais heureux d'être indirectement utile au duc de (luise. Remontei Jk cheval et allez descendre au coin de la rue de la Mortellerie, vis-à-vis ^ainl (".ervais. Vous y trouverez un très bon cabaret, tenu por un nommé Sanchez, vieil K<p,i(;nol qui s'est établi là depuis peu de lenip». (Jn assure que sa maison est ouverte toute la nuit, et qu'il s'j tient des assemblées secrètes et nombreuses. Or, les créatures du duc de (".iiise se montrent à visage découvert, et celles du roi ne sont pis encore réduites à se cacher. On soupçonne à Philippe II des vues directes sur la couronne de France. Il est pos<il)le que son ambassadeur Ira Die quelque chose dans Pans, et que Sanchez soit un de ses agents subalternes. ■
Vndré avec toute sa finesse et moi avec ma pénétration , nous n'eissions pas été frappés en un mois de ce trait de lumière. Je piyai Mortier ijéoéreuscment, je cherchai, et je trouvai l'enseigue du grand Saint-Laurent.
Sanchez me regarda quelque temps avec de grands yeux, qu'ombrageaient de longs sourcils blancs. Il me demanda enfin ce que je voulais. Je lui répondis que j'arrivais de province, et je lui demandai à mon tour si on avait des nouvelles de Madrid. Il me regarda plus attentivement encore. Il réfléchit, et me dit qu'il n'avait de correspondant en Espagne qu'un parent qui demeurait à Séville. Je le priai de me loger; il me répondit ipi'il vendait du vin, de l'eau-de-vie, et qu'il ne logeait personne. Je retournai chez Mortier, persuadé que la maison de Sanchez était le théâtre d'une intrigue espagnole.
Je n'tiais pas dispo^é du tout à partager avec Mortier les avantages de celte découverte, et c'est à lui seul que je la devais! Mais si une éternité de gloire et de félicité doit être l'unique objet de tous DOS VfPiiT, il ne nous est pas expressément défendu de cueillir quelques fleurs pendant notre passage dans cette vallée de misère.
Je ne dis à Mortier que des choses tout à fait insignifiantes, et je me rendis chez le duc de Guise. 11 avait ordonné qu'on m'introduisit dès que je paraîtrais. *
Il me reçut avec hauteur et de l'air le plus mécontent; je-m'y attendais. Il me demanda d'un ton sévère ce que j'avais fait depuis que j'avais quitté M. de Mellac. Je lui répondis que j'étais à Paris depuis quatre jours, et que je n'avais pas voulu me présenter sans avoir quelque chose de satisfaisant à lui annoncer. Je priai mentalement mon patron de me pardonner un mensonge que ma position avait rendu indispensable.
Il ne faut rien faire à demi avec le» grands, on perd leur confiance en hésitant sur quelijue sujet que ce soit , on la fixe avec de l'audace. Je ne balançai pas à assurer le duc que le roi d'Espagne intriguait à Paris; que Mendoza , son abiissadeur, était son agent principal, et le vieux Sanchez un intermédiaire entre l'auibassadeur et les factieux de classes inférieures. Je ne m'exposais pas en nommant Mendoza : il fallait bien qu'il jouât le premier rôle dans cette affaire.
A mesure que je parlais, la figure du duc reprenait l'expression de la bienveillance (jui lui faisait tant de créatures, et (|ii'il croyait propre à m'encourager. Il avait écrit à Mellac que je serais l'iiistruinent aveugle de ses volontés, et il n'avait plus une pensée qui m'échappât : je le tenais.
Je conclus de plusieurs phrases assez obscures qu'il avait chargé quelques seigneurs d'épier les démarches de Mendoza, et qu'ils n'avaient rien découvert. Cela était tout simple : l'ambassadeur voulait paraître oisif; il donnait des dîners et des bals pendant le jour; ces mrsiienri ne pouvaient passer la nuit dans son palais, et leur rang ne leur permettait pas de surveiller les portes extérieures.
Le duc termina un discours, (ju'il crut très-flatteur pour moi, en me marquant sa satisfaction , et en me recommandant de ne pas perdre Je vue le cabaret de Sanchez.
J'avais assez fait jiour que le duc crilt à mon aclivilé. et je pouvais lui dire plus tard que je n'avais rien découvert. Cet aveu eut tout terminé tntre nous, il eût prompfement oublié un jeune homme qui ne lui était p'u« utile, et ,e n'attendais, je ne voulais rien de lui.
Je repassai devant la maison de Sanchez, et je n'y vis personne. Je n'étais p« dispoi^ i perdre sur le pavé de Paris des nuits que je pou-
vais rendre délicieuses. Cependant j'étais Français. Il était certain que le roi n'aurait pas d'eiil.iiit.H , et Henri de .Navarre, son hérilAr présomptif, était en horreur a Ions les bons ratliol.i|ues. Le duc de Guise était naturalisé Français, et, toutrs réOeiions faites, je crus ma conscience en(;agée ii lui donner le» iiioyeiu de déjouer le* projets d'un iuoiiari|iie étranger. Philippe II, ou sa fille Eugénie, l'assoirait sur le trône de France! tX'lte pensée me faisait frissonner; mais Colombe était à Arpajon. Je remontai a cheval et j'y retournai au galop.
Après les premiers épandiements, je communiquai à André met dernières réflexions sur le dmger où était la France de «ubir le joug de l'Eipagne. « Eh! monsieur, me dit-il, i|uc vous importe tout cela? De quelque manière que les choses tuiinient, nous aurons toujours un berger, et ce berger-lii aura des chiens pour nous pincer le gras de» jambes. Laissez gronder le tonnerre ; faites l'amour, et vivez heureux. — Il a r.ison! s'écria Colombe. — Par saint .\iiloiiie, je le crois, . lui répondis-jc. Et je ne pensai plusqu'à vivre en homme opulent auprès de ma charmante petite femme.
Le troisième jour un homme se présenta chez nous. Il était porteur d'un billet qui ne contenait que ces mots : » (Jue faites-vous a Arpajon ' — Tremblez! « Le porteur disparut,
André avait lu avec moi les dépèche» dont le duc de (iuise m'avait chargé pour Limoges. Nous reionni'imes son écriture. Comment, nous demandâmes-nous, a-t-il su (|iie je vivai» k Arpajon éiianger aux orage» politiques;'... Ah! il m'a chargi' d'épier les habitués ilu cabaret de Sanchez , et un être obscur l'a été de suivre mes moindres démarche». Qui sait si un troisième n'a pas reçu l'ordre de s'assurer de la fidélité du second?
« Monsieur, me dit André, ce billet change tout k fait votre position. Il ne suffit plus de renoncer aux faveurs du duc de Guise ; il faut éviter la persécution. Un torrent renverse tout ce qui loi résiste; il arrose l'ormeau qui ombrage sa source. Retournez à Paris. — Mais, André, les factieux ne se rassemiilent chez Sanchez qui: la nuit, et qu'elles seront longues et froides, celle» que je passerai ii Paris! .. Colombe me serra dans ses bras et couvrit mes joues de ses larmes.
t\Lidame , lui dit André, faire quelques concession» est souvent l'unique moyen de ne pas tout perdre. — Mon Antoine , Mortier peut-il nous donner une chambre? — Voici la clef de la mienne. — Je la partagerai avec toi. — ïu y seras gênée, tu y manqueras de bien des choses. — I\'ai-je pas tout quand je suis prc» de toi ' — Madame a raison, reprit André, l'amour trouve partout des autels. Partez ensemble; Claire et moi nous veillerons à vo» intérêts. • Le coquin! . .
Mortier devina d'abord que la dame qui m'accompagnait était cette Colombe dont je parlais seul quand ji; ne trouvais personne qui vouliil m'écouter. Je l'avais dépeinte à Mortier comme la plus belle des femmes, et il n'était pas possible qu'il se méprit.
Il joignit un cabinet à ma chambre; il s'engagea^ à nous traiter comme des princes, et il attacha une de ses filles i» Colombe.
Tout allait bien jusque-là ; mais je ne devais sortir ijue la nuit , et je n'étais ni infatigable ni patient. Ma bien-aimée répondit à celte observation qu'elle se coucherait le matin. Elle se prêta à tout avec une résiguation et une douceur angéliques.
Le duc de Guise ne voulait pas attendre, et je résolus de commencer mes courses le soir même. Colombe voulut que je me reposasse avant que d'entrer en campagne. J'étais toujours prêt à me rendre k cette invitation-là depuisque je l'avais retrouvée, parce que tout nous était commun, fatigue, repos et plaisirs.
Ma mission était périlleuse. Sanchez m'avait vu et parlé <|uelqiics jours auparant. S'il s'apercevait que j'observasse sa maison, il pouvait me faire faire un mauvais jiarti. Je priai Mortier de me prêter un costume qui put me rendre méconnaissable. Je sortis à dix heures du soir, et j'entrai avec assurance au cabaret du grand Saint-Laurent. J'y demandai du vin.
On me servit dans une première pièce, oit étaient quelques hommes qui me pararent être là uniquement pour le plaisir de boire. Leur conversation était gaie , et roulait sur des objets indifférents. Mai» dans le fond était une pièce éclairée seulement par la faible lueur d'une lampe, et dont la porte s ouvrait rarement. J'y remaniuai cependant (juclqucs personnages qui paraissaient occupés d'affaires tressérieuses. Il me parut ijub les bouteilles qu'ils avaient devant eux ne leur avaient été apportées que pour leur servir de maintien.
« Vous ne buvez pas, me dit Sanchez, mon vin est pourtant bon. Vous avez les yeux partout, et je n'aime pas cela. Qu'èles-vous venu f.ire ici? — Koire au roi d'Espagne et à l'infante, si quelqu'un vcul trinquer avec moi. — Je suis voire lioiume. »
Il continua a me faire subir, le verre à la main, un interrogatoire qui finit par ni'embarrasser beaucoup. Il me demanda les molli» de l'intérêt que je ponais au roi d'Espagne , et pourquoi j avjis prcfire sa maison à une aune. Il fall-it lui t-ire une histoire, et je ny eUis pas préparé. J'hésitai , je balbuliai... Il frappa dans ses malus.
Trois des buveurs qui étaient à .ôlé de nous se levèrent en faisant des gestes nui m'annoncèrent cl..irenient leur de».ein. J'etai» s.n» armes; mais, fort heureusement, je ne perdis pas la tèie. Aussi prompt que mes assaillants, je leur jetai aux jambes quelques tables
LA MOUCHE
qui étaient autour de moi; je pris Sinclicz par sa fraise, je le lançai sur ses sbires et je sautai dins la rue.
Celte scène pouvait faire changer le lieu des réunions, et porter les factieux à prendre des mesures propres à déjouer les ruses des plus fins. 11 fallait rétablir la confiance. Je courus chez Mortier et je lui fis sa leron. Il enviait la prospérité de Sancliez, et il suivit exactement mes instructions.
J'étais son porteur de marée , à qui un coup de pied de mulet sur le crâne avait dérangé le cerveau : j'étais destiné à passer pour fou dans toutes les crises violentes auxquelles je m'exposais. Je conviens q le le mérite de l'invention appartenait tout entier à André. Ma manie était d'entrer dans tous les cabarets, d'y demander du vin et de ne pas le payer. Il est constant (jue .'^incbez u'aviil pas reçu la valeur de celui cpi'il m'avait servi. Mortier, pour se débarrasser de moi, m'avait fait enfermer. Je m'étais évadé vers le soir, et il m'avait cherché dans tous les cabarets du quartier.
J'interroge la tourière, je lui dépeins Colombe.
Sanchez déclara qu'il m'avait vu ; qu'il paraissait que Mortier me considérait encore comme étant à son service, et que les maîtres, répondant civilement pour leurs domestiques, il voudrait bien payer le vin répandu, les bouteilles et les tables cassées. 'Mortier répondit que cela était trop juste; il remit à Sanchez ce qu'il lui demanda , et il sortit en disant que s'il trouvait son homme, il le ferait serrer de si près qu'il ne lui échapperait plus.
La porte se ferma sur lui. Il s'en rapprocha quelques minutes après, et il écouta par le trou de la serrure. On remettait tout en ordre; il entendit le son de quelques sacs (|u'on changeait de place, et qui prouvaient que l'indemnité que lui avait demandée Sanchez n'était que de Dure forme. Enfin personne ne sortit avant quatre heures du malin. On n'avait donc conçu aucun soupçon.
J'avais commencé celte entreprise pour"ni'acquitter envers le du: de Guise, i qui je devais Colombe. J'avais failli me faire assommer, et ce prince n'aurait eu aucun reproche à me faire si je n'avais pas poussé les ch..ses ])lus loin. .Mais mon aiuour-proprc était blessé; j'avais été contraint de fuir devant S.inchez et quelques drôles que j'eusse fait pâlir si j'avais eu mon épce. D'ailleurs je ne pouvais oublier la lettre écrite par le duc de (iuise à l'évéquc de Limoges. J'élaii, selon lui , un être aveugle; nuis il n'est pas de levier qu'où doive dédaigner. Je voulus lui faire connaître la force de ce levier-la.
Je recommandai a .Mortier de ne rien dire à Colombe de la scène oui s'était passée che?. .Sanchez : elle m'eût aussitôt ramené à Arpajon. Je ne pouvais plus me présenter dans celte maison-l«. Il était clair que je devais changer ma marche, et il fallait imaginer un nouveau plan.
Je dis à ma séduisante compagne (|ue courir la nuit et dormir le jour était un genre de vie infiniment drsigréable. Elle sourit et m'embrassa. J'ajoutai que nous pouvions nous coucher de très-bonue heure, et que je me lèverais avant le jour, si elle approvait ce nouveau plan. Elle s'en était formé un : c'était de souscrire )i tout ce qui me conviendrait.
Je résolus de me rendre tous les jours, à trois heures du matin, dans la rue de la Mortellerie, l'épée au côté et mes pistolets dans ma poche; de suivre, les uns a|)rès les autres, tous les personnages marquants qui sortiraient de celle maison, de bien remarquer leur domicile, et d'aller dans la journée prendre, sur leur nom et leurs qualités, des renseignements dans leur quartier. L'exécution de ces mesures devait prendre du temps, puisque je ne pouvais, chaque malin, suivre (|ii'iin seul membre du comité espagnol. Mais j'étais décidé , et je m'armai de patience.
Il m'en fallut en effet. Quelquefois je perdais de vue, au détour d'une rue, celui (|iie j'observais depuis longtemps. Un autre jour, des charrettes qui conimençaienl à circuler dans Paris m'en dérobaient un autre. J'enrageais; mais enfin je recueillis le prix de ma persévérance.
Après quinze jours de courses plus ou moins infructueuses, je connus la Roche-lilond , bour(;eois de Paris; Jean Prévôt, curé de Sainl- Séverin; Jean lioucher, curé de Saint-Benoît ; Guillaume Rose, évêque de Senlis, et Matthieu de l'Aunay, chanoine de Soissons. Tous les soirs, ils s'assemblaient chez Sanchez, travestis tantôt d'une manière, tantôt d'une autre. Sans doute ils y rédigeaient le plan de la conspiration, et peut-être les statuts, dont ils voulaient faire jurer l'observation à ceux qu'ils aftilicraicnt à leur coupable société.
Mortier avait entendu résonner des sacs d'argent qu'on avait paru changer de place. C'était une suite du désordre que j'avais causé dans le cabaret, car, pt ndant mes quinze jours d'observation, je n'entendis rien de semblable. Mais le rapport de Mortier avait étendu mes idées; rien ne m'échappait, et j'avais remarqué que les couiurés portaient, en se retirant, quelque chose de volumineux sous leur manteau. Il est vraisemblable que c'étaient les doublons du roi d'Esp.ngne, que Mendoza faisait tenir ii Sanchez, et qu'il destinait à acheter des partisans à son maître.
Je me présentai devant le duc de Guise avec mes conjectures et ce que je savais de positif. « Vous vous-êtes très-mal couduit pendant quelques jours, me dit-il; mais vous avez répar^vos torts. Je vous prouverai ma satisfaction en vous accordant toi^^pia bienveillance. » Je m'inclinai profondément devant monseigneW, et j'eus l'imprudence de lui dire que le plus faible levier soulève quelquefois de pesants fardeaux.
Il réfléchit un moment : «Celte comparaison-là n'est pas neuve, me dit-il; il me semble que je la connais. Au reste, vous l'avez heureusement appliquée.
» Vous avez fait tou» ce que j'attendais de vous et tout ce que vous pouviez faire : le reste me regarde. Vous pouvez retourner à Arpajon. t>
Je ne restai pas une heure dans Paris. Colombe , rayonnante de joie, sauta avec moi dans notre voiture, et nous rentrâmes dans nos modestes foyers , séjour de la paix , de la modération et du bonheur.
J'avais tout fini avec le duc de Guise , et j'étais revenu à mes premiers sentiments pour Henri III. INous déplorions. Colombe et moi, les malheurs d'un prince à qui il était difficile d'accorder quelque estime dans sa conduite jiolilique, mais qui était catholique ardent, et qui régnait d'après des droits incontestables. Un événement heureux nous consola, au moins pendant quelques jours. Sixte-Quint fut porté sur la chaire de saint Pierre.
Quel homme que ce pape, qui, de l'état le plus vil, parvint, à force de vertus, a la première dignité de l'Eglise! Son premier soin fut d'attaquer les huguenots dans la personne de leurs chefs. Il excommunia le roi de INavarre et le prince de Condé; il les nomma, dans sa bulle, génération bâlarde et détestable de la maison de Bourbon. Ce respectable pontife vécut trop peu pour le bien de la religion et l'édification des fidèles.
Le roi de Navarre crut voir toute l'Europe catholique soulevée contre lui Sun courage infernal ne fut pas abattu. Il rassembla ses huguenots de toutes parts. La fille de l'infâme mouanjue qui avait sacrifié son salut et celui de ses sujets à de honteuses passions, Elisabeth d'Angleterre, donna à Henri de Navarre l'argent nécessaire pour payer ses troupes. Elle seule pouvait prêter son appui aux autels de fiaal.
Cet hérétique se trouva bientôt à la tète d'une armée formidable. Guise entra en campagne et força bientôt l'ennemi de la foi à diviser ses forces. Il fit marcher contre lui le duc de Joyeuse, qui fut le chercher jusqu'en Guienne.
Les deux années se trouvèrent en présence dans les plaines deCoutras. Les drapeaux de Joyeuse étaient consacrés par des mains saintes, et la bonne cause succoaiba. Les catholiques eurent sept mille hommes tués ou blessés. Ils p nlircnl Itur général, ses lieutenants, leur artillerie et leurs bagages.
En apprenant cette affreuse nouvelle, nous tombâmes à genoux, Colombe et moi, et nous priâmes pour les martyrs qui s'étaient sacrifiés dans cette déplorable journée. André prétendit que le roi de Navarre y avait déployé les talents d'un général consommé et la valeur du plus intrépide soldat. « Eh ! comment, m'écriai-je, les catholiques pouvaient-ils gagner cette bataille ? les huguenots étaient commandés par Satan en personne. — Mais, me répondit André en souriant, Satan commandait aussi à Saint-Uenis, à Dreux, à Montcoulour, et les ré-
L \ MOI ClIE.
formés furent vaincus. — Du moins ne se «Icslionorirenl - il» pas en courant, du cli iin(i lU- hjlaille, se livriT à des amours illicites, cl c'est ce qu'ï fait votre roi de Navarre. — iMoiisieur, i|u:inJ on est vaincu on ne pense qu'« fuir. — Le Itt'arnais et la comtesse de (irammont finiront mal, je voui le prt'dis. — Je vous crois, monsieur. (Comment resisterais-je à un prophète de vingt et un an>, heau comme Ailonis, et qu'inspirent lest! races? — Ou ne peut raisonner avec cet lioiiime-lii."
Je pris la main de Colombe , et je la conduisis daii;. nos boi(|uets. ISous y oubli.'tmes et ma prophétie et le reste du monde.
Iticntùt notre maison fut terminée, et nous nous empressâmes de nous y installer. André , homme uni(|uc en plus d'un genre , avait tout prévu , et nous trouvions sous notre main ce que nous pouvions désirer. Chaque objet avait pour nous un air d'élégance et de nouveauté. André avait fait venir tout de l'aris.
La bonne fille apporte pour mon repas ce qu'il y av^it de mieux dans la maison.
Sa prévoyance s'était particulièrement exercée dans notre cbambre à coucher. Nous y trouvâmes jusqu'à une glace de Venise, de deux pieds en carré, ma foi ! Colombe s'y arrêta pendant ([ueliiues miiiutes. Elle examinait la glace, disait-elle ; elle n'en avait jamais vu de cette beauté... Est-ce bien la glace qu'elle regardait ?
Du haut de la nouvelle tour, la vue était belle et variée. Une espèce de je ne sais quoi nous y offrait un abri contre le soleil et la pluie. Des rideaui étaient desiinés à nous garantir des regards indiscrets. C'est charmant ! c'est charmant ! s'écriait Colombe à chaque pu, et André jouissait ! Le sufl'rage de Colombe était la récompense de ses travaux.
Il s'était logé modestement ; mais il avait réuni dans sa chambre tout ce qui pouvait la rendre agréable. Il n'avait rien oublié : je remarquai une porte de dégagement (|ui ouvrait sur un corridor, au bout duquel était la chambre de Claire. Je ne lui demandais rien : il se hâta de me faire voir un escalier dérobé qui était près de cette porte, et par lequel il monterait et descendrait sans craindre de nous déranger.
Mou» avions vu faire tout cela ; mais le sentiment de la propriété nous était encore inconnu. Il commença à se faire sentir du moment oii nous primes possession de notre domaine, (^e sentiment -là fait trouver une chaumière charmante , et notre maison était digne d'un plus grand seigneur que moi.
Nous trouvions ii chaqije pas des jouissances nouvelles : des remises, des écuries, une basse-cour, cachée par un mur, qui bientôt le déroberait lui-même sous le lierre et le chèvrefeuille c|'ii loiimieiicaient à le couvrir; une avant-cour, dont le ]iourtour eiait garui de fleurs odoriférantes; un ruisseau, de l'eau la plus belle, qui serpen- Uil sous nos pas, qui arrosait un jardin potager déjà en plein rapport, qui formait un étang prêt à recevoir la barque légère où je promènerais Colombe, ((ui enfin était rendu à sa source après avoir traversé dans tous les sens des bosiguets délicieux : tout se réunissait pour faire de notre domaine un séjour enchanteur.
Le bras de Colombe était encore passé sous le mien ; je tenais sa
main, je sentais battre «on pouls. .Son mouvement accéléré, la rougeur qui ajoutait <|iiel<|iie chose au coloris de la pfehe , eiprimaient la vive satisfaction (lu'éprouvait la femme charmante, et «on bonheur ajoutait au mien. Je vouliii le f.ire partagera tout Ce (jui nous entourait.
« Mou ami André, Claire nous a sulTi pendant que nous habitions la petite maison d' Arpajoii. Notre nouveau loeal e\i|'e des travaux qui sont au-dessus de ses forces. — Monsieur, l'olxervaticin est trèsjuste ; nuis j'ai voulu vous laisser le plaisir de la faire. Il faut lui
donner une femme, qui sera chargée des gros ouvrages de la maison et i|ui lui sera soumise. Tu mettras à la liasse-cour une fille i|iii entende bien cette partie-là , et tu ne choisiras pas de res jolies figures qui récréent la vue, et (|ui ne coi'ileiit pas plus qui' d'autres : nous en avons assez d'une. > .Vndré avait commencé par sourire en m'écoiitant ; mes derniers mots lui donnèrent un air sérieux et réfléchi. II se remit bientôt.
• Monsieur, me dit-il, ces deux femmes-là ne suffiront pas. Il vous faut un domestique pour soigner vos mules, votre cheval, la voiture, et vous conduire quand vous voudrez aller à Paris ou ailleurs. Vous pouvez vous permettre cette dépense-là ; vous avez deux mille livres de rente, et douze mille autres en caisse, tous les mémoires payés. — Tu as raison , mon ami ; je ne peux me passer d'un domestii|ue : je suis bien aise, d'ailleurs, d'avoir quel(|>i'iiii i|ui porte ma livrée. — Eh ! monsieur, en avez-voiis une? — Hieu ne l'embarrasse ; lu me la feras. — V pensez-vous, morsieur ' — Je suis Udlile. — \ ous n êtes pas gentilhomme. I n corbfau entendit chaiiti-r le rossignol, et voulut chanter comme lui. Il croassa, et fut bafoué par les oiseaux de la forél. — André, lu as plus de bon sens i|ue moi. — Je ne dis pas cela, monsieur. — Moi, je le sens. Allons, allons, pas de livrée. •
'< Va à Arpajon , et tâche de le procurer les trois sujets dont nous avons besoin. — \ ous les aurez ce soir. — Ah ! dis-moi donc, .André... que ferons-nous des douze mille livres que tu as en caisse ? — Monsieur, vous ne tarderez pas à être atteint de la maladie qui attaque tous les propriétaires : vous voudrez vous agrandir. (,)uelqu'un de vos voisins jouera à la prime ou voudra avoir un équipage de chasse, ou acheter à Paris la fidélité d'une femme, ipii n'e»t j^miis fidèle par la raison qu'on la paye. iVous profiterons des folies du voisin. A ce soir, monsieur. >>
Monseigneur.
p En effet, il m'amena dans la journée deux filles d'une ligure fort ordinaire, et un valet qui ne pouvait donner de tentations à Claire. \ oiU notre maison montée. Jouissons, sans ostentation , de tous les avantages que mon patron m'a accordés.
Aoiis commenràmes par nous permettre certaines petites négligences qui semblaient ne pas tirer à conséquence, mais i|ui amenèrent insensiblement des transpositions d'exercices, et par la suite des suppressions absolues. Une seule chose qui n'était pas portée dans les statuts, et qui tenait de très-près à la religion, fut par cela même rigoureusement pratiquée.
André avait fourni l'éung de fort bon poisson. Le vendredi matin. Colombe et moi nous nous levions de bonne heure, et nous allions pécher la provision du jour et du lendemain. (Juand la pèche n'éuit
LA MOUCliL.
pai boureuse, André venait se joindre à nous, et bientôt la nasse était garnie.
Il y iivait qiiel(|ues écresisses dans le ruisseau. Mais d'uprès Irs observations d'André, nous résolùuies de n'y pas toucher d'un an : c'était un moyen si\r d'i'n avoir ii foison.
Le supplice de la reine Itruncliaut attristait Colombe, et puis elle se piquait souvent les doigts, lors même que je n étais pas auprès d'elle, ^ous Mvions sainte Thérèse par cœur. Il y avait, de temps k autre, qiirlquei moments de vide dans la journée.
Je trouvais que le murmure des ruisseaux flattait moins mon oreille; Colombe eut un petit rhume, qu'elle attribua il l'huiiiidilé de nos hoquets. >ous trouvions toujours superbe la vue dont nous jouissions du b^ut de la tour; n)ais il fallait y monter,
^ous découvrions , de la, le domaine de M. liiclioui. Il était peu éioi|;né du nuire ; mais la mauvaise saison approiliait , et les soirées sont loni;ues I hiver, .le proposii i Colainbe de faire une visite à M. Uicboui. • André, ijui sait tout, me dit-elle, prétend qu'il e^l très- bon calholii|ue, et que cependant il n'e.nt pas ennemi des plaisirs. 8a femme joue très- bien i la prime... — Et cela fait passer une heure ou deux. — Ou se rassemble tantôt chez eut , laiitôl chez nous.
— La table de jeu est auprès du foyer... — Moi , j'y faire cuire des marrons. — André nous choisit une bouteille de hou vin blanc. — Les grands jours on soupe ensemble. — On prut même danser le dimanche, — O mon .Vnloine ! on dit que c'est un péché. — Les filles de Sioii ne dansaient -elles pas devant l'archf, au son de la lurpe du saint r»i David ? — Tu as raison, mon ami, Vllons voir M. Hichoux.
— l'.trtoiis. u
.M. Kichou\ était un homme de cinquante ans, et sa femme une grosse réjouie de quarante. Ils avaient deux tilles prêtes à être mariées et un jeune garçon d'une assez jolie ligure, IVous fûmes re<;us par ces braves i;ens-la comme des voisins avec qui on désirait faire connaissance; mais les campagnards ont leur étiquette comme les habitants de la ville et de la cour : il était de rigueur que nous fissions la première visite a M, Richoux.
ÎSous reconniimes bientôt que la politique était l'affaire essentielle du mari. C'est assez l'occupation des propriétaires qui habitent leur manoir, et qui ne s'y mêlent que de compter avec leur fermier. Madame Richoux riait de tout, même d'une mouche qui d'un coup d'aile lui chttouillail le bout du nez. Ses deux grandes filles étaient assises, immobiles et droites comme un cierge pascal. Le petit garçon attachait un morceau de papier au bout de la queue du chat.
Quind on a épuisé les premiers compliments, et qu'on ne se connaît pas encore , on ne sait que dire. Nous étions chez M. Richoux , c'était à lui i soutenir la eonversitioa. Il le sentit.
Depuis longtemps je n'avais pensé m au roi , ni au duc de Guise, ni au Iléarnais. M. Hicboui commença par nous apprendre qu'il avait à Paris on correspoadsni très instruit qui ne lui laissait rien ignorer de ce qui concernai! les affaires d'Etat,
Il parlait avec facilité ; il parla longtemps , et je l'écoulais avec intérêt : il m'apprenait des choses toutes nouvelles pour moi. Madame Richoui savait qu'il ne voulait pas être interrompu, et dès que son mari eut ouvrrl la houebe , elle avait emmené dans une chambre haute (>olomh«, son his et le chat. Là elle pouvait rire à son aise. Les deux denioiM-lles étaient restées sur leurs chaises dans la plus complète immobilité.
La S.irbonne avait publié un arrêté qui déclarait déchus de la couronne les roi» incapables de U porter. Le» rues, les places publiques, les chaires de» églises ri ternissaient des éloges du duo de (juise Le décret de la âorbonne paraissait rrndn oniquemenl en faveur de ce prince. Les î*«iie s'en éuient saisis, et voiil.tient l'interpréter en faveur du roi d Eipagne, L» Sorbonne. une .issemhlée de simples prêtres, osait prononcer la déchéance d'un roi de France !
Les princes lorrains s'étaient assemblés à IVancy. Forts de l'appui du haut et h»» clergé, et de l'idolâtrie d'une grande partie de la nation , ils avaieat adressé «a roi, sous le titre de requête, des ordres dont l'eiécutio* devait neltre le royaume en feu. Us e\igeaient qu'il chassât de sa coar eeai dont le bra» lai était le plus nécessaire; qu'il mit en vigueur les décrets du concile de Trente ; qu'il rétablit l'inquisilion; qu'il sanclibnnàt les entreprises de la sainte ligue pour le pinsè , le présent cl l'avenir : enfin qu'il levât sur les frontières de la Lorraine une armée dont le commandement serait dévolu au duc de Guise, Si le roi se fût soumis à ce que lui prescrivait cette re(|uête, il eiit signé son abdication.
Bientôt l'intrigue et l'audace n'avaient pas suffi au duc de Guise, Il avait fait issassiner Siint-MiSgrin , un des mignons du roi. M. Richoux et moi convînmes qu'il n'y avait pas grand mal à cela.
Le Béarnais avait surpris a iViérac uu zélé catholique qui avait tenté de le poignarder. Il lui avait pardonné, et se l'était attaché par les mo\cns de séduction qui lui élaieni familiers.
Sous regretiâmes sincèrement que cetie entreprise n'eût pas réussi : les huguenots fussent tombés avec leur chef. Sous déplorâmes l'influence inconcevable qu'exerçait ce prince sur tous ceux qui l'approchaient, et qui m'avait entraîné moi-même. >ous y reconnûmes clairement l'œuvre du démon, liolin M. lUchoux m'apprit que le priace de Condë venait d'être
empoisonné, et de mourir <l Saint-Jean-d'Angély. La voix publique accusait Charlotte de la Trémoiiille, son épouse.
.Mon cœur se dilata à la pensée de la mort du second chef des huguenots, et je bénis la main qui avait servi la vraie religion.
Le petit garçon vint en sautant avertir son père que le souper était servi. M. Richoux nous invita cordiali-ment à le partager avec lui. INous actept.imes sa proposition, mais sous la condition expresse qu'il viendrait avec sa f.iinille pisser la journée du lendemain à la Tour.
Nous raisonnâmes longuement à table sur les événements rjne M. Richoux m'avait appris. Il prétendait qu'ils annonçaient une Suite effrayante de calamités. Moi, je tirais de la mort du prince de Condé un présage certain du triomphe de l< bonne cause. Colombe étouffait des bâillements, madame Richoux riait de tout, et quelquefois de rien. Ses deux filles ne disaient mot , et peut-être n'avaient pas une idée. Le petit garçon , qui n'avait plus besoin de rien , se roulait sous la table, cl s'amusait à nous pincer les jambes.
<i Ne trouves-tu pas celte maison ennuyeuse? me demanda Colombe (|iiand nous en fûmes sortis — Ma chère amie, M. Richoux reçoit eiacleiiient de Paris la nouvelle du jour, — Oui, mais sa femme est une folle, ses filles des imbéciles, et son fils un polisson très-importun. J'ai scu'e ce fardeau-la sur les bras pendant que tu jases avec le père. — Eh bien! ma Colombe, nous les recevrons demain avec bienveillance , et nous ne retournerons plus chez eux. — Nous ne man(|ueron3 pas de prétextes pour rester chez nous. »
Je semais que la société de» Richoux ne nous convenait pas , et je me promis de ne me lier désormais qu'avec des gens que je connaîtrais bien.
Tout annonçait des troubles prochains dans Paris, Nous n'en étions pas assez éloigné» pour que je fusse tramiuille sur l'avenir de Colombe et snr nos propriétés, « Monsieur, me dit André , je monterai à cheval demain matin , j'observerai tout, j'écoulerai tout, et je ne crois pas être plu» maladroit que le correspondant de M. Richoux, » Il était alisent depuis trois jours, et nous ne savions que penser de ce retird, Ccrlombe et moi. Je remaniuai que Claire devenait rêveuse, pensive , et que vingt fois le jour elle montait à notre observatoire. Des paysans qui passaient sur la grande route nous dirent que tout était à teu et à sang dans Paris, Colombe et moi tremblions que l'empressement qu'avait mis André à me complaire ne lui eût coûté la vie. Claire ne pensait plus » nous cacher ^es alarmes.
Le voilà, le voila ! nous cria-t-flle du haut de la tour. C'était lui en effet 11 était couvert de poussière, et ses habits étaient en lambeaux. Il avait le plus f;rand besoin de se reposer; mais il n'était pas un homme ordinaire. Il s'oublia pour satisfaire notre impatience.
Malgré la défense dn roi. Guise entra dans Paris , et tel était son mépris pour ce prince, qa'il ne s'était fait accompagner que de sept ou huit hommes d'armes. Dès qu'il parut, une foule innombrable l'entoura, et le salua des acclamations les plus Datieuses. On le nommait le sauveur de la religion catholique. Ceux qui purent l'approcher baisaient ses vêtements ei les harnais de son cheval. Les femmes, placées aux fenêtres, jonchaient de fleurs les rues par lesquelles il passait.
Lp maréchal de Biron fit entrer six mille Suisses dans Paris et les conduisit au Louvre : le roi n'osait plus confier sa personne à des Français. Le duc de Guise rassembla les ligueurs et les Seize. En moins de six heures cent mille hommes sont sous les armes.
Les marchés, les places, les ports, les principales rues sont fermés par des chaînes de fer ou des barricades élevées avec des madriers , des tonneaux , de la terre ou du fumier. Ces barricades sont poussées jusqu'à cinquante pas du Louvre ; les troupes du roi sont cernées de toutes parts.
Le tocsin sonne dans toutes les églises. Les rues sont dépavées, et une immense quantité de grès va pleuvoir du haut des toits sur les troupes royales qui oseront s'éloigner du Louvre. Bientôt elles sont contraintes de s'enfermer dans ce palais.
Le roi terrifié fait proposer un accommodement au duc de Guise. Il exige que son titre de lieutenant général du royaume soit confirmé par le souverain; que le prince rende un édit qui déclare le,s Bourbons non engagés dans les ordres incapables de succéder aui Valois ; que cet édit soit enregistré sans le moindre délai au parlement de Paris; que les troupes de la maison du roi soient licenciées; que les Parisiens reçoivent des sûretés ponr l'avenir , et que six places de guerre soient immédiatement livrées à la ligue.
Le roi eut la bassesse de se soumettre à ces conditions infamantes. Mais il soriit furiivemcnt de Paris , et on ignore encore dans cette I ville oit il s'est réfugié.
! Le duc de Guise est maître en ce moment dn Louvre, de la Bastille, de l'Arsenal, des deux Chà elels , du Temple, de l'hôtel de ville, de Charcnton, Saint-Cloud , Ponloise, Corbeil et du cours de la .Seine.
« Kh quoi I m'écriai-je , il est tout-puissant à Paris, il a réduit son souverain à prendre la fuite, et il n'ose se faire proclamer roi ! J ai bien jugé cet homme : il n'a pas plus d'énergie que de religion. Mais comment se fait-il , André , que le.» vêtements soient dans ce triste élat puisqu'on ne s'est pas battu ?— Cela pouvait arriver, monsieur, et vous savez qie je n'aime ni le fer ni la poudre à canon. Quand j'ai eu-
LA MUtCHE.
tendu sonner le tocsin, je me suit blolti dans le cfen'*' de Mortier; je m'y luii caclif »aut ilc vieui boii; cl les cloutei U pouuière m'ont mil diins l'étal oii vous me voyez.
, Oh ' ce duc de Guise, ce duc de Cuise I L'imbilion , l'orgueil, r»udiice et 1« puMlianiaiilé percenl d^iij touioi se» «ciions '. — Monsieur, vous vous ète» forcm' sur ce virincc une o|iiniuii que beaucoup de geni |iai't<ge>ont avec vous, nui» qui , jicrinetiei moi de vous le dire, ne me parait p«» fondée. — l'oui(|iioi cela , And i<! ?
• — Monsieur, je n'ai pas passif trois jours <l.ins lo grcuier de .Mortier. J'ai vu, j'ai écoute et j'ai réfléchi. Le duo a nommé le cardinal de Bourbon preniier prince du sang , et il en a fait l'héritier de la couronne, l'eut il la mettre sur sa léie avant la mort de ce prélat , courbe sou» le poids des années f Je croi» d'ailleurs que ce coup d'éclat, qui n'est prévu de personne, pourrait l'ejposer aui plu» (jraves d.ini;ers. ,i'ai reconnu i|ue le cardinal est aimé des ligueurs. Mai» lesSeiiC fonnent un parti tici-puis»anl dan» la capitale, et vous Mvei niieuique moi, monsieur, qu'il» sont vendu» au roi d'Kspagne, dont les intérêts sont opposés à ceux du duc de Guise. Enhn le parlement de Pans s'est prononcé bauteuicnt contre la journée des barricades. Le duc a donc le» plu» fortes raisons d'attendre, et il attendra. — Mon cher Antoine , me da Colombe, on ne se battra donc que contre les huguenots, et ils se tiennent dan» le midi de la France. Cette maison, ces alentours si jolis que tu t'es complu à élever et leinbellir pour moi continueront d'être l'aiile du bonheur et de la paii. Mais plus de voisin-;, mon tendre ami. (^)ue nom faut-il à tous deui? de l'amour, et dans notre intérieur de» occupations que le moment fera naitre : on fait timjours avec plaisir ce ipii n'a pas été arrêté de la veille, .le reconnais et /avoue humblement que mes statuts étaient plutôt l'ouvrage de ma vanité que de ma raison, l'ardonne-iiioi, mon cher ami, d'avoir voulu être législateur à dii-neuf ans. Je ne m'en louviendrai que pour être modeste à l'avenir, et me borner à répandre sur la vie le bonheur dont tu embelli» la mienne. Prions sainle Colombe et saint Antoine d éloigner de nous le théâtre de la guerre , de nous maintenir dans ce caluie de l'ànie si préférable aui jouissances orageuse» de» passions, de veiller sur le fruit précieux que je crois porter dans mon sein, de nous faire la grâce de l'élever dans la religion catholique, apostolique et romaine, et dans la haine deshuguenutt. >
J'étiis muet d'étonoement, j'étais ivre de plaisir... « Serait-il vrai, ma Colombe? une nouvelle source de jouissances s'ouvrirait pour nous ! Ah ! parle, mon ange, cootirme le bonheur que lu viens de me laiser pressentir. •
.Nous rassemblâmes, nous commentàoies les observations qu'elle avait faites. J en conclus que je pouvais prétendre à l'honneur, à la félicité d'être père.
IVous avions chanté un Te Deum le jour de notre mariage, nous en chantâmes un second pour en célébrer les suites heureuses. Colombe envoya notre valet achètera Arpajon le plus gros»cierge qu'il y trouverait, elle lit une couronne qu'elle orna de ce qu'elle avait de plus précieui, elle prit une jupe de velours dont elle se parait aux grands jours , et nous courûmes ensemble a l'oratoire du bo.squet.
!Nous décorâmes saint Antoine de la parure qui lui était destinée : jamais de son vivant il n avait été si beau. Nous allum.'imei le cierge, qui venait d'arriver, et nous chantâmes des cantiques d'action de grâces que nous adresAàmes à mon patron : c'est à lui que je devais tout ce qui m'était arrivé d'beureui depuis qu'il m'avait fait nailre, c'est lui q'ii me donnera un &ls qu'il conduira par la main à la béatitude éternelle. Ainsi soit-il.
André suivait tous nos mouvements; tantôt il souriait , tantôt il paraissait rêver. « Ah! dit-il, ce qui fait le bonheur d'une femme en jette une autre dans d'étranges embarras, et une cérémonie de plus ou de moins fait touie la diÔerence que la société établit entre elles. — Dne cérémonie , André ! dis un sacrement. — C'est une terrible chose, monsieur, que la force des circonstances! Vous avez été marié deux lois, et vous vous en félicitez ; je ne l'ai été qu'une , et j'ai lieu de m'en repentir : une femme qui fait des enfants avec monsieur Scaramouche!...
i Ah! quelle idée me frappe en ce moment!... Comment ne s'estelle pas présentée plus tôt ! J'ai épousé une huguenote, et je suis ca- ■holique Un ministre huguenot nous a marié» a la Rochelle, et ce maruge-la est nul, de toute nullité aux yeui de l'Eglise romaine. — Tu as raison, André. Celle uniou-la n'était qu'un concubinage. — Le k-gat qui a relevé madame de se» vœui peut, à plus forte raison, me déclarer libre. •
Je voyais clairement oii André en voulait venir, et le succès me parut certain. Mous n'eûmes en effet qu'a ouvrir la bouche pour obtenir ce que nous désirions. Le manage d André et de Claire fut résolu.
XVI — Détails de raénsg«. — H. de U Tour est député aux étal» généraux
Ce jour était un gran.l jour pour André, pourClaire, et même pour nous. Claire était mi^e avec une élégante simplicité; .\nd ré avait soi!;ne sa toilette; Colombe était dans tous ses atours ; je m'étais paré avec une recherche toute particulière : j'étais bien aise qu'on de-
mandât autour de moi qui j'étais, et d'entendre repondre : C'est le seigneur de la Tour.
Nous nous rendîmes k Arpajon avec la plus grande pompe. Mous et les futurs époui étions dans ma voilure; nos doinestii|ues, mon fermier et sa famille s'étaient arrangé*, 1res proprement vêtus, dans In chirrette couverte de la ferme, lieux nii^iiiirirr» d'Arpajun marchaient en tète du cortège. Le son de leurs iiistiuiiients invitait les auiateui'i des belles choses ii se grouper amour de Doua.
L'iglise élait décorée de guirlandes de fleur», cl le célébrant nous attendait à l'autel, revêtu de la belle chasuble de damas, galonnée en cuivre.
Certains mariés seraient fort embarrassés de produire leur père et leur mère : il leur en faut cependant, au moins ce jour la. Je représentai le papa de Claire, et ma chariiiante(Julonibe la msuiaii d'André. Le curé pronom;», selon l'usage, un diicours sur les drvniri des époux. Il n'hésita pas un moment, par une raison tres-siniple : il le répéluit peut-être pour la niilliéme lois. On n'a pas d'esprit tous les jours; (luelqurfois même on n'en a jamais, et quand on a trouvé ce qu'un peut dire de mieux, on fait bien de s'en tenir là.
J'euminais les ptiysionomies des m.iriés. Je n'y trouvais rien du délire qui annonce cet amour violent qui fait t,inl de bien et tant de mal, 11 y a tant de motifs qui poussent au niari;<ge, depuis le grand seigneur jusqu'au sabotier! c'est l'ambitiDn, la nécessite d'apai^er des créanciers, le désir de remonter sa maison pour les uns; un bout de pré, une vache de plus pour les autres; quelquefois un besoin naturel détermine. Mais cette sriisation s'use prompteiiient (juand elle n'est pas bouteiiiie par un sentiment eiclusif, enivrant, qu'on ne peut comparer à aucun de ceux qu'on a éprouvés pendant le cour» de sa vie. Tel fut celui qui m'unit a Colombe. Je ne vois dans pre-qiie loua les autres mariés que des gens qui ne se conviennent pas, qui se gênent, i|ui s'évitent, qui cherchent ailleurs des jouissances qu'il» ne trouvent pas chez eux, et à qui leur existence paraîtrait insupportable s'ils ne pensaient souvent, le mari à l'emploi i|ui fut le prix de sa main, la femme au r.mg que lui a donné le mariage.
Une salve de luousqueterie nnus attendait à la sortie de l'église. C'est une manière obligée de témoigner aux maries la part qu'on P'cnd à leur bonheur, supposé au moins, et de leur tirer de l'argent. André se comporta nulilement dans cette circonsl,<uce; mais un maladroit creva un œil à mon plus beau mulet. Il est convenu qu'on ne calcule pas un jour de mariage; le leudeiiiain, c'est tout différent. Je n'étais pas le marié; mais le seigneur de la Tour ne devait pas s'arrêter à un œil de plus ou de moins. Cependant il fallut dételer la pauvre bête. Les petits payent toujours les plaisirs des grands.
Un maréchal d'Arpajou s'empara de mon mulet, et mon cheval était è la Tour; il n'j en avait qu'un à la charrette du fermier; il fallut que I les mariés, le "seigneur et la dame cbàiolaine s'en retournassent a pied, ce (lui blessait directement un usage consacré par le temps : il faut aller à 1 église en voiture et en revenir de même, dussent les nouveaux époux n'avoir pas de pain le lendemain.
{''est peu de chose que les frais de voilure; mais le dîner de noce! C'est là ce qui épuise la bourse du pauvre; mais dans toutes les classes de la société on veut représenter.
Le seigneur et madame marchaient avec la gravité convenable à leur rang; les mariés sautillaient au bruit des deux violons; les gens du village formaient des rondes autour d'eux. Je prévis que la cave de M. de la Tour allait recevoir un échec; mais je pensai que probablement André ne se marierait plus.
11 était midi quand nous rentrâmes ^ mon château. A propos de dîner de nore, nous remaïqiinns que rien n'est préparé Personne de nous n'y avait même pensé. Ne pas diner un jour de noce! cela est dur. Claire murmuraitque son père le portefaix et sa mère la poissarde avaient fait, le jour de leur mariage, un repas somptueux dont ils parlaient avec enthousiasme les jours oii ils ne se battaient pas, et madame André n'avait pas seulement un poulet rôti à offrir à M. et madame de la Tourl Le seigneur et la dame châtelaine lui répondirent qu'ils avaient pris leur parii la-dessus.
Mais une trentaine de perionne^ tl les ménétriers attendaient le barniiiel nuplial. André avait toujours un eipédient à son service. Il prit quatre des plus vigoureux de la bande, leur lit monter une pièce de vin de la cave, leur aida à la rouler dans les bo>qiicts et à la mettre debout. U la défonce d'un coup de masse, fait venir de» pots pour les élèves de Silène, et des tasses pour les plu» modérés. • Dansez et buvez un coup, leur dit il, penJant (|u'on apprêtera le dîner. Il sera, je crois, deux heures quand on se mettra a table ; vou» ' en aurez meilleur appéiit. \ deux heures, me dit il, ils seront ivres, et qui dort dîne. Nous voila débarras es de ceux-là. »
Je m'étais marié à Limoges d'une façon eitraordinaire. il. Dupont nous avait donné un asile, et toute la ville ne pouvait tomber the» lui; d'ailleurs, nous avions été unis par monseigneur, et un éveque n'est pas un coureur de diners. Il eiisiail un us-ge antique que je nt soupçonnai» pas, m André non plus. Le prêtre qui prononce le eyo l'os cô'.iurKio assiste de droit au banquet, a la suite duquel u benil le lit nuptiaL Ici, sa bénédiction est inuiile, puisque la mariée, coiffée du chapeau virginal , était grosse de trois mois.
M. le curé d'Arpajon parut au moment ou nous pension» I« mouu
LA MOLICHE.
à lui. "C'est le diable' » me dit A ndr<'. 11 nous trouva tous (luiilrc mangeant une co|)ieusc omeleite et une salade. Il fit une mine, mais une mine! Compter sur un festin et ne trouver i|ue des œufs! . Monsieur, lui dit André, (juand une cuisinière se marie, elle n'a pas le loisir de se mêler du diner; d'ailleurs nous profilons, comme vous le voyez,, de l'iiistrurliou pastorale que vous nous avez débitée avec tant d'onclion. Nous commençons à sanctifier le mariage en faisant maigre aujourd'hui ; mais il n'e>t pas juste que l'I.glise perde ses droits: \euillei accepter ce doublon d'isspagne. Demain, le repas de noce serait digéré, et avec celle pièce d'or, un homme sobre comme vous vivra le reste de la semaine. — \ ous avez, parbleu raison, monsieur André. A l'avenir, je percevrai de l'argent, selon la fortune des conjoints et la pompe «lu'il» voudront mettre à la cérémonie. Ce n'est pas que je prétende vendre un sacrement; je recevrai le prix convenu à titre d'honoraires. (^)uel dommage ([iie M. de la Tour soit marié! ce jour-là m'eût valu iui moins vingt livres. .
M. le curé se retira très-satisfait, .le le reconduisis jusiiu'à la porte, cil il me combla de politesses et de révérences. • ,1e crains bien nou.s dit .\naré, d'avoir ouvert au clergé une nouvelle branche d'industrie. » Kn effet, l'eiemple de M. le curé d ,\rpajon fut promptement suivi par messieurs ses confrères des environs. Bientôt la rétribution pécuniaire fut perçue dans toute la France, et au moment où J écris, on marchande a la sacristie un mariage ou un enterrement comme une pouLirde au marché.
« — André' — Monsieur? — Aous nous chercherez une nouvelle cuisinière. — Pourquoi cela, monsieur? Parce que vous avez mal dîne hier? — Non, André. C'est parce que la femme de mon ami, de mon homme de confiance, ne doit paraiire désormais à la cuisine quï pour y donner des ordres. - Monsieur, personne n'ira y chercher ma Ic'mme, et, à cet égard, votre amour-propre n'a rien à craindre. — Mais les personnes de notre connaissance sauront... — J'aime mieux leur eniendre dire que madame André est une bonne cuisinière qu'une bourgeoise gauche, et par conséi|uent ridicule. — Mais sa vanité...— La fille d'un portefaix doit se trouver satisfaite déjouer le premier rôle subalterne au château de la Tour. — Mais toi-même...
— Moi, monsieur, je ne connais (|ue deux classes de femmes : celles qui sont jolies et celles qui ne le sont pas. Or, madame André est incontestablement de la première classe. Que m'importe, à moi, que ses jolies formes soient cachées sous la soie ou sous le lin?
» Tenez, monsieur, on ne rencontre dans le monde tant de gens tourmentés ou malheureux que parce que chacun veut s'élever audessus de son état. Si cette manie pouvait réussir, tous les hommes monteraient indéfiniment, et ne laisseraient derrière eux ni boulangers ni vignerons. Les Chinois sont bien plus sages que nous , ils ne permettent pas aux enfants de quitter la profession de leur père. Il résulte de là que chacun fait bien son métier, et alors, comme dit un vieux proverbe, les vaches sont bien gardées. Claire restera cuisinière.
» — Mais, André, d'après ton système, que deviendrait l'émulation ? —L'émulation, monsieur? dites la vanité, l'orgueil l'ambition. ^oil» les leviers qui malheureusement aujourd'hui soulèvent tous les hommes. Un savetier veut que son fils soit bottier , un paysan , que le sien soit moine ; le moine prétend à la crosse ; le marquis vise à un duché, le duc de Guise à un trône. Personne n'est content, excepté nous peut-être, qui sommes réellement heureux par la seule raison que nous avons cessé de vivre dans l'avenir, et que nous jouissions paisiblement de ce que le sort a placé sous notre main. Claire restera cuisinière. — Ma foi , mon cher André, je crois que lu as encore raison.
» A propos, que sont devenus les buveurs et les danseurs d'hier?
— Ils n'ont élé satisfaits de leur position qu'après être tombés dans l'ivresse. Il est résulté de là qu'ils sont retournés chez eux ce matin malades et transis de froid. »
Nos jourtiées s'écoulaient paisiblement. Notre félicité ne pouvait plus s'accroître, puisque nous n'avions plus rien à espérer. Je n'osais demander a André si espérer , même ce qu'on sait ne pouvoir obtenir, n est pas déjà une jouissance.
Colombe avait abandonné la reine Brunehaut pour s'occuper exclusivement de sa layette. (,)uc fera-t-elle quand elle sera terminée ? Uairc travaillait a la sienne à côté de Colombe quand elle en avait le temps, .\ndre avait la direction générale de mes affaires et des détails de la maison. Il était toujours occupé, et par conséquent il ne s ennuyait presque jamais. Moi, je faisais un conte à mon fils, je le déchirais, je le recommençais, et j'éprouvais parfoi.s un vide fatigant.
Je trouvai un jour André s'efforrant de déchiffrer un des brouillons que j avais jetés dans un coin. - Monsieur, me dit-il , l'homme dans la force de l'âge, ne peut s'occuper avec succès que de ce qu'on est convenu d'appeler de grandes choses. L'esprit humain a une tendance naturelle a se porter en avant ; il ne rétrograde jamais. L'ou- ■vrage que vous méditez ne peut être bien fait que par un adulte de quinze a seize ans, heureusement organisé : à cet âge on est encore plein des souvenirs de l'enfance, et on n'a perdu aucune des expressions qui lui sont propres. L'enfant qui n'entend pas bien ce ifu'il lit jette bicnlol son livre, et court à sa balle on à son cerceau. Croyei-
moi, monsieur, cessez de ressembler à cet homme qui sautait à la lune , et qui voulait la prendre avec les dénis. Ne tentez pas l'impossible. — Qae ferai-je donc, André, car enfin il faut bien que je fasse queli|ue chose ? » Le coquin sourit. « Monsieur, me dit-il, vous ne me faisiez pas cette question à Limoges. > Le maladroit ! Je lui lournii le dos.
J'étais (|uelquefois tenté de retourner chez Richoux. Bah! pensaije , je m'ennuierais là. Un homme qui ne veut parler que de la politique ; une femme (jui rit de tout ce (|u'on lui dit, et même de ce qu'on ne lui dit pas ; deuxgrandes filles, bêtes comme des oisons... Non , je n'irai pas chez Hichoux.
Je passais une heure auprès de Colombe ; elle ne me parlait plus que de sa layette et de son fils. Ingrat ! t'entretenir de ces objets-là, n'est-ce pus te parler amour .' Je l'embrassais tendrement, et j'allais à la pêche.
J'entrai un jour dans l'oratoire de saint Antoine. Ma ferveur pour ce grand personnage était singulièrement diminuée depuis que je n'attendais plus rien de lui.
Je remarquai avec étonnement quelques araignées qui avaient tendu leurs filets au haut de la voûte. Je courus faire une scène à la grosse fille de cuisine , cela fait passer un moment. Elle prit un grand balai et me suivit en pleurant. « Tu pleures, mon enfant. Je me suis emporté , et j'ai eu le plus grand tort : la colère est un des sept péchés capitaux. Prends cet écu et pardonne-moi. » Je sentis que j avais fait une bonne action, et je me trouvai mieux. Je crois que riiomme est naturellement porté au bien, et que ses passions seules l'en éloignent.
Quand Javotte fut sortie de l'oratoire je priai. Je ne savais que demander à mon patron, et quand on n'a pas d'objet déterminé on est sujet aux distractions. Je regardais machinalement le compagnon du grand saint Antoine. Le maitre vivait dans un désert, me dis-je. Il est vrai qu'un sanglier qu'il avait apprivoisé s'était attaché à lui... Un sanglier!... Les grands trouvent tant de plaisir à chasser cette espèce de gibier ! Pourquoi ne chasserais-je pas aussi ?
Il est incontestable que toute pensée heureuse nous vient d'en haut, et je remerciai mon patron de celle qu'il venait de me suggérer. Je courus auprès de Colombe. « Ma chère amie, on a besoin dans ta position de mets substantiels, mais légers; une perdrix, une caille, mettraient de la diversité dans les aliments qu'on le sert; je veux chasser. — Tu feras bien, mon ami. » Elle voulut à son tour que j'admirasse un petit bonnet qu'elle venait de terminer. Il était vraiment fort joli.
Il ne pie restait plus, pour mettre à exécution mon projet du moment, qu'à savoir s'il y avait du gibier sur ma terre.
J'interrogeai Thomas. « Monsieur, me dit-il , il y aurait ici de la perdrix et du lapin en abondance si les gens d'Arpajon n'y venaient braconner dans la saison. — De misérables paysans osent méconnaître ce qui reste du ré^me féodal, gouvernement admirable, qu'on devrait rétablir dans toute sa splendeur! Je ferai de mon valet d'écurie un garde-chasse, et je lui ordonnerai de traîner en prison le premier qui osera paraître sur mes terres un mousquet à la main. — Eh! monsieur, ces braconniers n'ont pas tiré un coup sur votre terre depuis que vous y êtes établi ; d'ailleurs, ce sont des malheureux qui \iennenl tuer ici quelques pièces, et qui vont les vendre au marché pour donner du pain à leurs femmes et à leurs enfants. — Voilà qui cirange singulièrement la face de l'affaire. Je suis fier, Thomas, mais je ne suis pas insensible aux devoirs que m'impose l'humanité. Les pauvres chasseront sur mes terres; mais ils me présenteront un certificat d'indigence signé, non du b.iilli , mais du curé. Les curés connaissent l'intérieur des consciences, et ils devraient seuls gouverner leurs communes : cela viendra peut-être. Ainsi soit-il. »
Bon , pensai-jc, je serai le premier seigneur qui aura renoncé à ses droits. Cela me fera bien voir du peuple. Je donnerai quelques dîners au curé. Je le crois déjà mon ami , et je lui ferai faire ce que je voudrai. Le duc de Guise force le roi à rassembler une seconde fois les états généraux à Blois, il n'y a pas de raisons pour que je ne sois point élu. Le duc composera cette assemblée de ses créatures. Je lui ai rendu des services qui peuvent le faire croire à mon dévouement, et il ne mettra pas d'obstacles à mon élection. Je serai député, (chassons en attendant.
« André, va à Paris; achètes-y ce qui est nécessaire pour montei un modeste équipage de chasse. Nous nous amuserons ensemble. — Je vous préviens, monsieur, que je tirerai les yeux fermés. — Eh bien ! tu ne tueras rien. — ÎVi vous peut-être, avec les yeux ouverts. — Nous nous formerons ensemble. L'homme fait toujours bien ce qu'il veut fortement faire. C'est ainsi que je serai député aux états généraux. — Vous, monsieur! — Oui, monsieur, moi-même. — Et que ferez-vous U ? — Ma foi, je n'en sais rien. Je ferai comme tant d'autres, qui veulent être nommés et qui s'inquiètent peu du reste. — 11 est constant que le titre de député donne de l'éclat et souvent de la fortune, mais il faut savoir choisir le parti pour lequel on votera. — Je n'aime , je n'estime pas le duc de Guise, et je voterai pour le roi. — Ce sera très-bien fait, si le duc succombe. — Allons , va acheter des mousiiuets de chasse. » Je nie présentai devant Colombe avec la démarche que je cru»
LA MOLCHE.
convenable à la dignité que j'ambitionnaif, et je lui fi» pari de ce
grand projet. l'Ile avait consenti à ce que je chassasse : elle ne devait presque pas im- perdre de vue, mais aller à Blois lorsque sou étui actuel ne lui pernietiait pas de m'y suivre I « U fut un temps, me dit-elle, où tu ne pouvais l'éloi|;ner de moi un niomeut, cet heureux temps n'est plus , • cl elle fondit en larmes.
Claire pleura aussi. Je me sentais prêt a pleurer avec elles. Je me possédai cependant. Je représentai à Colonilie le nouvel éclat que jetterait sur elle la qualité de femme d'un député. •• Ali ' me répondit elle, je ne veui être que la femme il'Anloine. • Je rengageai à éloi|;ner d'elle ces idées l)Our(;eoises, i penser que j'allais ouvrir à son l'ils la roule des grandeurs et de l'opulence. Je parlais avec clmleur, et je parliis bien. Elle souriait à son bambin, traîné dans une superbe coche , entouré de valets de toutes les couleurs , et se caressant la pointe de la barbe en regardant l'humble piéton avec dédain, l n bonheur obscur suffisait à Colombe: au nom de son fils, des pensées plus nobles l'occupèrent. C'est l'histoire de toute) les mères.
Elle me demanda comment je m'y prendrais pour me faire nommer. Je lui détaillai mon plan dans toutes ses circonstances. J'écrivis sous ses yeu» un billet d'invitation à M. le curé, au bailli, aiii propriétaires d'Arpajnn. Je n'oubliai pas même llichoux : il n'est pas de mince levier, avait écrit le duc de Cuise, qui ne puisse être utile.
André arriva avec un attirail dont l'aspect seul m'embarrassa. Ce que j'y trouvai de mieux fut un joli cliiin de chasse dont on avait garanti à André l'excellente éducation. Nous endossâmes le harnais, et précédés de Castor, nous nous enfonçâmes dans mes bois. (Castor chassa ventre à terre: dans une demi-heure, il parcourut tous les recoins de ma petite foret et ne lit pas lever une perdrix. ■• Oh ! oh ! dis-je à André , je ne m'étonne plus que les braconniers aient cessé de venir ici. Les coquins n'y ont rien laissé. — Cependant, monsieur, on persifle les chasseurs qui rentrent chez eux sans gibier. Il faut que vous tuiez quelque chose... Tenez, voyez-vous ce geai perché au haut de ce sycomore? — Tire-le, André? — INon, monsieur , à vous l'honneur. >■
Je regardai fixement le geai, et non le bout de mon mousquet. Je tirai, et je tuai Castor, ijui, fatigué de courir, s'était couché à mes pieds. André éclata de rire. « L'homme fait toujours bien ce (|u'il veut fortement faire, me répétât- il, et vous avez fortement voulu être un grand chasseur. Puissiez-vous être meilleur député! u
J'étais piqué; mais je ne répondis pas un mot: André n'eût pas cessé de me plaisanter. Je rentrai au château, l'oreille basse, trèsbasse. Colombe me demanda où étaient les aliments substantiels , mais légers , qu'on devait lui servir. Claire me demanda ce qu'était devenu Castor. « André, fais mettre notre équipage de chasse au grenier, et qu'il n'en soit plus question. •
Colombe voulut des détails , et je m'exécutai de bonne grâce. Elle se moqua de moi ; Claire se moqua de son mari. On rit beaucoup , et cela vaut mieux que bâiller.
Nous apprîmes, le soir, qu'une nuée de missionnaires était partie de la capitale avec l'ordre de se répandre sur toute la France. Ceux qui s'étaient arrêtés à Arpajon devaient prêcher le lendemain. J'ai toujours beaucoup aimé lei sermons , et ceux-ci devaient me rappeler aux idées de piété dont je m'écartais trop souvent.
Nous nous rendîmes à Arpajon, Colombe et moi, dans toute la pompe que nous pûmes étaler: il faut se faire remarquer dans les églises quand le parti du clergé est le dominant. Avec quel zcle, quelle chaleur, quelle haine des huguenots, quel mépris pour le roi s'exprimèrent les révérends pères ! J'étais de leur avis sur tous les articles, à l'exception du dernier. Je dissimulai ma façon de penser : se taire n'est pas mentir.
Je les invitai à augmenter la nombreuse et brillante compagnie que j'attendais à midi : quand on veut être député, il faut caresser tout le monde. Le père Polycarpeme demanda si j'étais ce monsieur de la Tour que le duc de Guise avait chargé de missions importantes. Je conclus, de cette question, que les révérends pères avaient une liste des sujets qu'ils devaient présenter aux électeurs , chacun dans son département, et j'en augurai bien.
Claire se surpassa ce jour-là. Elle nous donna un dîner aussi somptueux que délicat. André avait déterré, je ne sais où, des vins fins , qui produisirent le meilleur effet. Je remarquai que mes missionnaires, malgré leurs yeux baissés et leur croix de bois passée dans leur cordon, faisaient fête à tout. Cela était bien naturel ; ils s'étaient fatigues le matin, et le bon vin entretient le velouté de l'estomac, la force des poumons, si nécessaires à un prédicateur.
De temps en temps, le père Polycarpe levait un oeil furlif jusqu'à Colombe. Il n'est pas défendu d'admirer le père commun dans la plui belle de ses créatures.
A la fin du repas, je portai, à plein verre, la santé du duc de Guise. Il faut bien se permettre ce qu'on ne doit pas se dispenser de faire, et puis je n'avais pas de raisons de désirer que le duc de Guise fut malade. D'ailleurs, j'avais ma restriction mentale : je bus mon verre d'un trait au roi, très-zélé catholique. C'est une chose admirable qu'une restriction mentale. Elle arrange tout.
A la fin du repas, les missionnaires assurèrent nos autres convives que j'éuis une des colonnes de la sainte liijue, et qu'ils ne pouvaient
le dispenierde me donner leurs voix. Tou« le jurèrent en prenant le petit verre d'eau-de-vie brûlée.
Les missionnaires devaient prêcher le soir sur l'abomination de certains hommrs qui s'unissent à des filles hui;uenotes, etqui croient leur mariage valide. 11 fallut se séparer; mais inei convives promirent de se réunir chez moi ([uatre jours apir*. Je m'étais aperru que c'e«l avec des diners ([u'on gouverne les hommes.
• IJonuez donc des dîners , me dit André; des iliners à trente personnes, dont le dernier vous a coûté plus de quar,iiilL- livret! voilà de l'argent bien placé! — Aux grands maux, les grands remède». Je pars pour Paris. — Qu'y allez-vous faire? — Tu le »aura> à mon retour. •
Je montai à cheval aussitôt. J'eus de la peine à parvenir jusqu'à M. Pericard ; mais enfin j'entrai dans son cabinet. (Jn n'a pis oublié que M. Pericard était le secrétaire intime, le premier ministre du duc de (iiiise. Je lui fis part des intrigues (|ui agitaient Arpajon. 11 manda le sieur de Maineville. • Avez-vous envoyé des missionnaires à Arpajon ? — Oui , monsieur. — Capitaine la Tour, ont -ils fait leur devoir? — Oui, monsieur. — Et quels sont les insolents <|ui oseraient voter pour un candidat que l'autorité ne leur a pas désigné ? Maineville ! (|iic cent ligueurs bien armés se rendent a Arpajon pour y maintenir la liberté des suffrages : vous m'entendez ! Qu'ils soient logés chez les bourgeois, et qu'ils y vivent à discrétion. Qu'on me laisse seul. »
La veille du grand jour, cent ligueurs, cent enragés, cent diable», entrèrent à Arpajon le mousquet sur l'épaule, tambour battant et le drapeau déployé.
Je crus qu'il était dans les convenances que j'invitasse le capitaine à prendre son logement chez moi Je me nommai , et il accepta ma proposition; mais il me fit observer qu'il fallait (ju'il s'occupât d'abord de ses hommes. « Hé! où les mettrez-vous ' — Oh! je ne »uis pas embarrassé; vous allez voir. »
U lit faire un roulement à son tambour, « La cause du roi , dit-il aux curieux, est dans un triste état; mais il y a ici de bous royalistes qui m'aideront à rétablir ses affaires. Je forme l'avant-garde d'une armée de dix mille hommes, commmandée par le maréchal de Hiron. Que le duc de Guise suit le maitre dans Paris , à la bonne heure ; mais les troupes qui s'avancent conserveront la banlieue au souverain. Allons, mes amis, vive le roi!
» — Vive le roi! • crièrent vingt ou trente individus qui annonçaient de l'aisance, et qui attendaient du maréchal, qui était dans le Périgord, U conservation de leiirs propriétés.
i( Ah! canailles, vous êtes royalistes, s'écria le capitaine, je vous corrigerai de ce défout-là. »
Aussitôt huit ou dix soldats s'emparent de chacun des crieurs, les font rentrer chez eux, et s'établissent les maîtres de la maison. Je souffrais beaucoup de voir les sujets fidèles du roi reconnus, maltraités et pillés; mais que pouvais-je faire à cela 'Je me tus.
Le capitaine n'avait pas oublié mon invitation. U me suivit accompagné de deux de ses soldats, qui, dit-il, lui tenaient lieu de domestiques, n Ne vous gênez pas pour me bien loger : je dors partout; mais je tiens à la bonne chère et au bon vin. Voyons d'abord le gardemanger... Oh ! oh ! il paraît que vous vivrz bien, monsieur de la Tour. Je serai à merveille chez vous... Diable! vous avez une jolie cuisinière !... >> Et il applique à Claire cinq ou six baisers sur les joues et où il peut l'attraper. « Monsieur le capitaine, madame est ma femme. — Je vous en fais mon compliment, mon ami. > Et il embrasse Claire avec une nouvelle vivacité. Son chignon lui tombe sur les reins, et son collet montant sur les épaules. • Ce n'est rien, ce n'est rien, la belle. Allons, la main à l'œuvre, cette éclanche de veau à la broche; ces côtelettes de porc frais sur le gril ; cette carpe à la poêle, et demain nous verrons. J'espère, mon cher la Tour, que vous et madame me ferez l'honneur de souper avec moi. Vous voyez que j'en use sans façon avec vous; mais je suis ici pour protéger la liberté des suffrages, et demain je vous fais député. >> Oh! pensai-je, si je ne visais à l'honneur d'être un des représentants du peuple français, il y a longtemps que je t'aurais mis à la porte , ou que tu aurais tiré ï'épée avec moi.
« A propos, ami la Tour, monsieur de Maineville m'a dit que vous avez une très-jolie femme. Je vais lui faire ma cour, pendant que cette belle enfant ci s'occupera de nous. • Et il partit comme un trait. Je courus sur ses pas ; je le suivis de chambre en chambre, et enfin nous trouvâmes ma pauvre Colombe roulée dans un petit arrière-cabinet bien sombre, oit elle devait se croire en sûreté.
Il allait la traiter comme Claire et peut-être plus mal. Je l'arrêtai par son manteau. • Capitaine , je me suis marié pour moi. — San» doute; mais entre amis tout est commun. — Je ne veux plus être député. — Tu le seras malgré toi. — Si vous portez la main sur madame, je vous passe mon épée au travers du corps. — Ah! tu es fer^ railleur! je suis ton homme. En garde! •
Colombe jeta les hauts cris; mais avant qu'elle fût sortie de »a cachette, le capitaine avait reçu un coup d'épée qui lui perça la cuisse de part en part. Il fut forcé de s'asseoir sur le carreau, par la raison qu'il n'y avait pas de siège derrière lui. o Diable! me dit-il, lu es brave. Tu mérites d'appartenir à la sainte ligue. •
LA MODCHK.
J'enicvii (Colombe, je la portai dans la chambre la plus reculée de la iii.ii^iiii. J en fermai la porte à double tour, et je mis la clef dans ma liourse. Je ilesceDciis il la cuisine : Cl<ire et \niln' avaient disparu. Les soldats, valets du capitaine, tourniient la broche, et fai- ■a'ent marrlier la grosse fille de cuisine une linussine à la main, .lavolte jurait; les clu'nap,<ns juraient plus haut qu'elle. Mun valet d'écurie, (|ui avait voulu réialilir l'ordre, avait un œil poché et le nez cassé. Le pavé était couvert des débris de ma vaissrile; je ne reconniissais pins ma maison, .le saisis un chenet au fond de la cheminée; Itrrlrand , encourage par ma présence, enipo'i;na l'autre; nous tombâmes sur nos deux coquins, et nous les renvoyâmes à Arpijon joindre leurs camarades, dont sans doute les royalistes n'avaient pas ,i se louer.
Je remontai suivi de lierlrand : il ne me quiliait plus. < Tu m'as blessé, me «lit le capitaine, c'est fort bien, mais ce n'est pas a>scz, il tant me pan<er maintenant. » Mon premier mouvement fut de le prendre, avec Hertrand, et de le jeter p<r la fenêtre. L'humanité l'emporta sur le ressentiment. IS'ous le mimes sur on fauteuil qui se trouva la.
Je ne savais oii prendre ce qu'il fallait pour faire un pansement : André et Claire avaient les clefs de tout. « Bertrand, il faut trouver André. Cherche, appelle, crie. " Il s'était réfiii;ié avec sa femme sur la plate-forme au plus haut de la maison, et ils avaient fermé la trappe sur eui. Ils parlementèrent avec Hertrand à travers les planches, (^>uand ils surent que le capitaine était hors d'état de se remuer et que ses valets étaient éreintés, ils descendirent. « Poltron! m'écriai je, vois dans quel embarras tu m'as laissé ! — Monsieur, je vous ai prévenu viiiijt fois que vous pouviez compter sur moi dans toutes les cireons'ances excepté bataille.
• — .Sjcredié! liuirez-vous de bavarder? Qu'on me panse! Et toi, petite, va soif;ner le souper. — On ne soupe pas quand on est blessé. — Tu m'as donné un coup d'épée, et tu veux encore me mettre à la diète 1 Je souperai, ou le diable emportera la maison. »
Claire retourna à U cuisine; André mit des conipressses d'eau-devie sur la blessure du capitaine; nous le portâmes ensuite dans un assez bon lit. n A souper, à souper!... Ah! j'ai demain une mission importante ii remplir, et monsieur Féricard n'est pas plaisant du tout. Monsieur le factotum, va à Arpijon; fais-moi faire deiii béquilles, et que demain à la pointe du jour elles soient au chevet de mou lit. Infornie-toi dans le village si mes gens ne font pas trop de dégât. Je tiens il la discipline, et je sais la maintenir. A souper, à souper ! »
André partit, et le capitaine dévora ce qu'on lui servit de bon ou de mauvais. Il but comme une éponge, et deui heures après il eut une fièvre de cheval. Je laissai Bertrand auprès de lui , et je fus retrouver Colombe, qui était à peine remise des alarmes que lui avait causées cette mémorable soirée.
André revint , et nous dit que tout était dans le plus grand désordre à Arpajiin. i S,<vei-vou3, monsieur, ce qui arrivera de tout ceci quand ces enragés-là seront partis? Les Arpajonais mettront le feu à votre château. » Cela n'était pas impos^ilde, et on ne dort pas quand on est fortement préoccupé. Nous ne fermâmes pas l'œil.
^ ers le milieu de la nuit, Bertrand vint me crier, par le trou de la serrure, que le capitaine se mourait. Je me levai, j'appelai Javotte, et je lui fi< mettre un chaudron plein d'eau sur le feu. Le capitaine avait pour l'eau une aversion insurmontable; il refusa d'en boire. Bertrand et Javotte lui tinrent la tête, et je l'emplis d'eau chaude à l'aide d'un entonnoir. La nature chercha bientôt une issue. L'eau chaude et le souper partirent ensemble, et la lièvre se calma.
Oh ! que j'étais las de mes grandeurs à venir ! Combien je regrettai les douceurs de la vie que j'avais menée jusqu'alors! Je ne savais quel parti je devais prendre.
.\u point du jour, le capitaine se fit habiller par Bertrand ; à huit heures, il lui ordonna de m'appeler. Je le trouvai appuyé sur ses deux béquilles, faisant des grimaces dignes d'un possédé ; mais ayant toute sa tète. Je fis mettre les mules à la voiture ; nous l'y juchâmes, et je me plaçai i cùlé de lui.
Je lui parlai, en route, du triste pronostic d'André. « Brûler ton château, un château oit j'ai été traité comme un prince, à un coup d'épée près ! Cnrbleu ! je les en empêcherai bien ! »
Nous descendîmes sur la place d'.\rpajon. Il reprit ses béquilles : sa physionomie parut calme et impo-iante, et il souffrait beaucoup. Il faut avouer qu'il était doué d'un grand caractère. Il y avait deux hommes dans ce vaurien-là.
Il fit battre la générale. Quand sa troupe fut rassemblée, il demanda si quelqu'un avait à se plaindre de ses botes. Un cri général s'éleva contre eux.
• Oh ! oh ! dit-il, je vois que les soldats de la sainte ligue se sont conduits comme des brigands. Ils sont indignes de servir une si belle cause, et j'en ferai une justice éclatante quand nous serons rentrés à Paris. Rendons-nous, messieurs, au lieu choisi pour l'élection, u
>ou* entrâmes a l'hoiel de ville. Les électeurs commençaient à s'y rassembler. Le capitaine plaça ses soldats dans toutes les avenues. 11 entra ensuite dans la salle avec un air de dignité qui n'avait rien de gauche. " Vous vous demandez à l'oreille, messieurs, pourquoi je suis boiteux aujourd'hui, moi qui ne l'étais pas hier. En montant un escalier assez sombre chez M- de la Tour, je me luis donné une entorse ;
ToiU tout. Occupons-nous de notre affaire, u II prit le fauteuil, et le scrutateur monta au bureau.
la plupart des électeurs ne savaient ni lire ni écrire. On avait reméilié à cet inconvénient en faisant faire un grand nombre de petites boules, sur chacune desquelles éiait !;'avée une lettre de l'alphabet. Chacun des électeurs s'approcha du scrutateur, lui dit à l'oreille le nom du candidat qu'il voulait élire, et reçut une boule en conséquence.
Je m'attendais à être nommé. Le dépouillement du scrutin donna à llichoux dix ou douze voix de plus qu'a moi. Je remarquai que les élcrleurs promettent beaucoup le verre à la main, et oublient bientôt leurs promesses.
Le scrutateur allait proclamer Richoiu. « Un moment ! s'écria le capitaine Sergent, faites entrer vingt-cinq hommes dans la salle. Messieurs, je représente ici monseigneur le duc de (luise. J'y suis pour main<eiiir la libené des votes, mais aussi pour prévenir toute
espèce de fraude. Je veux vérifier le scrutin ScruLileur, je vous
soupçonne fortement d'être un fripon, et je devrais vous faire pmdre ! mais monseir;neur le duc de Guise, dont je suis mandataire, m'a recommandé de mettre beaucoup de douceur dans l'exercice de mes fonctions. Rassurez-vous, scrutateur, vous ne serez pas pendu,
>: Voyons, examinons les boules. Je n'y trouve que des R et des T. Electeurs, avez-vous voté seulement pour MM. Richoux et la Tour ? — Moi, j'ai donné ma voii au curé. — Moi, à M. de la Motte.— Moi, à M. Desmarais. — Nous, à M. Lefort. — Nous h... — En voilà assez, scrutateur, vous êtes convaincu de friponnerie, et je déclare le scrutin nul. J'ajoute ces vingt voix à celles qu'a obtenues M. de la Tour, et je le proclame député. •
Quelques murmures se firent entendre. «Sergent, qu'on arrête ceux (jiii troublent le bon ordre, > Le plus profond silence régna dans la salle, et la séance fut levée.
Le capitaine fit faire un nouveau roulement sur la place. • Arpajonais, vous vous êtes montrés les amis de la bonne cause en nommant librement M. de la Tour pour votre député. Mais il y a partout des perturbateurs de l'ordre public. Epiez-les soigneusement, et dénoncez-les , car si , pendant i'aiisence de son mari , madame de la Tour ou ses propriétés éprouvaient le moindre dommage, monseigneur le duc de Guise ne laisserait pas pierre sur pierre dans Arpajon ; il tient autant à la rigoureuse justice qu'à la liberté des votes. ■
Et voila comment se faisaient les élections.
Le capitaine ne pouvait ni marcher ni se tenir à cheval. J'allais lui offrir ma voiture, il me la demanda. Je lui donnai, pour le conduire, Bertrand, grand et lort garçon qui avait toutes les qualités requises pour faire un bon ligue^^r. Je croyais ne plus le revoir , et je pensai que le capitaine trouverait ma voiture très-commode pour entrer en campagne.
Le lendemain, Bertrand et mon équipage revinrent au château. Le capitaine ne pensa pas à venger la discipline militaire violée à Arpajon , mais il chargea mon valet de choses fort obligeantes pour moi et madame de la Tour. C'était un homme très-singulier que ce capitaine. Au reste, combien ne renconlre-t-on pas d'individus qui réunissent tous les extrêmes ^
Bertraud nous apprit que le plus grand mouvement régnait dans Paris. La cour, le duc de Guise et les députés de la capitale se préparaient à partir pour Blois. Le duc avait fait toutes ses dispositions pour y étaler la plus grande magnificence.
D'après cela, je me préparai a me melt-^e en route. Colombe voulait que je prisse André avec moi. Il était le seul avec qui elle pût s'entretenir agréablement pendant mon absence, et je résolus de partir seul. Nous nous séparions pour la première fois ; nos adieux furent dé< hirants. André prononça que les états généraux ne dureraient pas quinze jours, pane que le duc de Guise avait sans doute pris des mesures certaines pour écraser le roi. On croit facilement ce qu'on désire, et nous nous consolâmes, Colombe et moi, en pensant à mon retour.
Je trouvai Bertrand monté sur une de mes mules ; c'était une 1 attention de Colombe. Je sentis de quelle utilité il me serait en route, et je lui permis de m'accompagner.
Je me rappelai les dernières paroles d'André. Non, me dis-je, le duc n'écrasera pas le roi. Je vais à Blois pour le sauver, et il n'est pis de mince levier qui ne puisse être utile.
'• Il ne m'arriva rien de remarquable de Paris à Blois. Je revis avee une sorte de plaisir cette ville oii j'avais joué du serpent à la procession des bilboquets. Depuis cette époque, j'étais devenu un personnage.
Je trouvai difficilement ï me loger. Toutes les maisons étaient surcharcées de monde, et Bertrand n'avait pas l'adresse d'André. M'adressera Zampini, c'était dévoiler mes opinions cl mes vues, et peutêtre ne m'eùt-il pas reçu. Je me contentai du premier coin que je trouvai .
J'arrêtai le plan de conduite que je devais suivre. Il fallait d'abord me rendre impénétrable, tout voir, tout écouter; ensuite, continuer d'être la Mouche, et lâcher enfin de tirer parti des circonstances.
J'allai saluer M Péricar.l. Je dcvnis rominencer mes observations en écoutant attentivement l'écho du duc de Guise. Je fus reçu avec