A MOUClll
royalistes détcsliiitnt lliMui, ils le ilisaifiit au moins. I.i's iiailisai s connus de U maison de Guise ne parlait-nl (|ue de mesures violenle". Ils m'avaient cru sincèrement ultacUë à leur parti. Ils me reviienl avec plaisir.
Je ne m'arrêtai pas auprès d'eux : j'étais débouté des grandeurs. IMon cœur m'appelait k la Tour, et je courus me jeter dans les bras de Colombe.
Ob! si on savait quelle force nouvelle six semaines de si^panition donnent a l'anif-ur, les jeunes époui se ménageraient des absences <iui rendent si vif le bonbeurde se retrouver! Colombe avait été constamment la même, et j'éprouvai pour la seconde fois ce délire, c.tte ivresse, cet encbantement (|ui prélent à l'iiomuie i]uel(iue cliose de la félicité des anges. Je jurai .1 la charmante, à la céleste Colombe de ne plus m'éloigner d'elle. Ce serment l'enivra à son tour. .Sa figure était radieuse de boulicur et de plaisir.
Après avoir pajé ii l'amour le tribut si doux que je lui devais, je pensai à l'amitié. Je me tournai vers André et sa femme:
ils attendaient leur tour. Je les embrassai tendrement.
Toutes messoireesà Klois avaient été tristes, soucieuses cl souvent suivies d'un sommeil pénible. Ici je retrouvais la confiance , la paix, la gaieté. Nous rimes, nous folâtrâmes, nous chantâmes; de tendres caresses suspendaient nos jeux ; Audi é et Claire étaient nos ombres, nos échos. Le bonheur était lii, au milieu de la ronde que nous dansions sans prétention, s;ins apprêt.
C'était la douce lumière de l'aurore qui annonce un jour sans nuages.
Une nuit charmante compléta les plaisirs innocents de la soirée. « Ton réveil à lilois , me dit Colombe en ouvrant les yeux, te rappelait aux souvenirs fâcheux de la veille. Aujourd'hui ta jolie figure est empreinte des sensations d'hier. Vois la mienne, mon Antoine, et pense combien ton bonheur ajoute à celui de ta Colombe. Tu ne la quitteras plus, n'est-ce pas, mon ami ?
— Je te le promets. — Dans un mois je serai mère. Tu recevras ton enfant, tu entendras son premier cri, et tu répandras des larmes de tendresse qui me feront oublier mes douleurs...
" — Monsieur, monsieur, me cria André du fond de soncnrridor,dansune heure ou deux tout sera fini de
mon côté. Préparez-vous à être parrain. • Il courut a Arpajon. Colombe s'habilla à la hâte et se rendit auprès de Claire. Elle y trouva la grosse Javotte, qui lui donnait des soins ilirects en attendant la matrone qu'André était allé cherchera Arpajon. Colombe voulut la faire retirer. « Ne craignez rien, madame, je sais ce i|ue c'esi : j'en ai eu trois. — Trois enfants sans être mariée! Que de crimes' — î\on, madame, ce ne sont (pie des fautes légères : je les ai faits avec le fonneur de la paroisse. »
La force de l'argument ne convainquit pas Colombe. Elle sortit en grondant de la chambre de Claire , et vint me conter ce qu'elle avait appris. J'en ris de tout mon cœur. « .\h! mon ami, tu as laissé ta foi et ta piété à Blois. Tu ris de ce qui eut excité ton indignation .ivant que tu fisses ce fatal voyage. Il faut marier cette fille ou la chasser. — Marions-la , ce sera plus gai. •
Quand la matrone arriva, André était père d'un gros garçon. « Allons, mon ami, voilà ton nom appuyé. — Oh ! monsieur, je n'y tiens pas du tout. — Moi, je tiens au mien. — C'est tout simple; un capitaine, en non-activité cependant, le pro|)riétaire d'un lief, un exdéputé aux étals généraux... Je vous souhaite, monsieur une postérité aussi nombreuse que les étoiles du firmament. — \ a te promener avec les souhaits ! Mes enfants seraient des misérables. — Pourquoi cela , monsieur? Qu'éliei-vous i|uand vous êtes arrivé à la llochelle? Un petit novice é. -happé de son couvent... Vos enfants feront comme '..SI.
La famille Sicbous.
vous : ils seront les fils de leurs a-uvre». — Tu as iiicoie raison. Ayons des eiif.ints , André , beaucouj) d'enfauts. C^'esl un joli jeu. Il durera plus longtemps i|ue la prime.
» — \li rà! monsieur, vous me ferei l'honneur d'être le parrain de mon petit André. — L'honneur, l'honneur! (je mut-la doit être banni entre nous. — Il est très en vogue à la eour. — On a soiiviiil liesoin d'y couvrir le vide des peiisi es sous des phrases de convention, qui au fond ne signifient rien, (^'est de la fausse monnaie (|ui a cour» dans ce pays-la. — Vous l'ave/, vu de près, monsieur, et vous l'avez jugé. Vous commence/, à suivre les préceptes de M. de i'oussanville, votre premier instituteur. — Prends les hommes cnmme ils sont , lu'a-t il dit, et ne t'attache fortement à aucun. — André excepté, monsieur. — Oh! il y a longtemps c|ue je ne vois plus en toi un homme ordinaire. — Monsieur est bien bon. N ous serei donc le parrain.
• — Oui, mais occupons-nous de ce qui presse le plus. Procureloi une nourrice. — Lue nourrice! l'ourquoi faire?
La nature dit aux femmes :
Je t'ai donné la force de faire un enfant; tu as nécessairement celle de le nourrir. (;'e->t un devoir i|iLe je t'impose, et tu ne le violeras pas impunément. Tu expieras cette faute tôt ou tard par des maladies, et peutêtre par la mort. In enfant doit être entièrement celui de son père et de sa mère.
Ce|jendant la guerre civile allait éclatera Paris, et par consé<|ucnl menaçait Arpajon. André était père, j'allais l'être. Je recourus i André, mon oracle ordinaire : voici ce qu'il me dit :
« Que nous importent le»
scènes qui se pisseront sous Paris? Votre terre en est éloignée dehuit lieues. Nous n'aurons à y craindre que quelques coureurs dont il est facile d'empêcher les approches. Ketournoiis à la Tour et fortifions-nous. — Tu as raison, toujours raison, lletoiirnons à la Tour.
» — Par quelle déplorable fatalité des hommes raisonnables et paisibles sont-ils plus ou moins forcés à prendre part aux horreurs qui accompa!;nent les guerres civiles? L'homme, dites-vous, est naturellement porté vers son bien. En quoi consiste principalement son bienêtre ? A vivre libre sous de bonnes lois , sagement exécutées. Le despote, au contraire, tend à accroitre sans cesse son autorité. Il ne veut qu'un culte, au nom duquel il parle ou fait pal 1er. 11 ne voit dans les peuples que de vils troupeaux qu'il s'arroge le droit de faire égorger sous son bon plaisir. Il rompt, il pulvérise les barrières qui s'opposent à sa volonté, et pour perpétuer l'aveugle soumission des peuples, il perpétue leur ignorance.
» Mais l'excès de l'oppression fait renaître, avec certaines modifications, la liberté primitive de l'homme. Des nations, fatiguées du joug insupportable (jiii pesait sur elles, l'ont secoué, l'ont foulé aux pieds, et, par des actions héroïques, elles ont forcé leurs oppresseurs à reconnaître leur indéjiendance. Les llnllmiliis, par exemple... — Ne me parle jamais de ces misérables-là : ce sont des huguenots. — Eh bien! parlons des Suisses, dont l'émancipation a prévenu celle de la llollaiide.
» Plusieurs cantons sont restés catholiques. Olui d'Appenzell est divisé en deux partis, les rhodis intérieures et les rliodes extérieures. Les premières ont conservé le culte romain dans toute sa pureté. — Oh ! les braves gens! — On les voit sur les chemins, sur la cime des montagnes, sur le bord des précipices réciter leur chapelet. Chei eux, la prière est une introduction aux repas. Ils tombent a genoux au son de la cloche qui annonce \'arigelii<:. Ils exercent l'hospitalité, et le voyageur trouve à la porte de chaipit; maison un bénitier qui l'avertit qu'il entre chez un catholique romain. — Oli ! les braves gens , les braves gens !
LA MODCUE.
" — Celte partie du canton d'Appeniell présente un vaste jardin, où tout est délicieux et varié. Les points de vue les plus séduisants fl.illeiu l'œil étouné, et jettent le spectateur dans une douce rêverie.
• Les gens les plus lahurieui sont ordinairement les plus modérés et les plus sages. Ce sont eux (|ui gouvernent les bons Appenztilois. Ce sont des paysans. Mais ceux-ci ne sont pas courbés sous le poids de U mi-ère, llétris par la servitude et le mépris; ce sont de véritables hommes (|ui commandent à d'autres hommes. — Tu me présentes un tableau enchanteur, entraînant. Mais oii as-tu appris tout cela, et où veux-tu en venir? — Monsieur, tout cela se trouve dans des livres, et j'ai lu avec quelque fruit. ^ oici maintenant où j'en veux venir.
• Vous saver que je ne suis pas brave. Cependant je suis incapable de vous abandonner, et je me laisserai tuer à côté de vous si vous Clés forcé de combattre. Mes dernières paroles vous recommanderont Claire et mon petit Antoine , et mon dernier vceu sera pour vous. » Je l'embrassai avec la plus vive tendresse.
« !\Liis, monsieur, pensez .1 votre Colombe et à votre enfant. Ne les expose/, point aux orages qui nous menacent de toutes parts, et qui ne tarderont pas à éclater. — Tu me fais frémir. — Fuyons sur une terre libre. .\vec ce (|ui vous reste en caisse, nous achèterons un coin de terre, une prairie et un troupeau. IVous vivrons sans faste, mais dans l'aisance, du lait de nos vaches, de nos chèvres, de nos brebis, et du produit de notre champ. La nuison (|ue nous avons élevée >ur des troncs de sapin est assez vaste pour loger commodément deux familles, pour recevoir nos récoltes et abriter nos bestiaux pendant l'hiver, ^otre champ s'appellera le champ d'asile.
• L.i nous vivrons sans maitres et sans esclaves. iSous ne chercherons à nous élever au-dessus de per.-onne, parce que personne ne sera au-Jessus de nous. Le magistrat qui nous parlera au nom de la loi redeviendra notre égal quand il aura rempli ses fonctions. Là, nous instruirons nos enfants dans ces principes de liberté, qui élèvent l'homme au-dessus de lui-même et qui enfantent des héros. Là, ils apprendront à vivre et à mourir pour leur patrie, parce qu'ils en auront une,
• — O -Vndré! André , tu m'as vaincu, tu m'as gagné !... Mais pourquoi nous borner à un coin de terre ? Vendons mon fief, et achetons en Suisse une grande et belle propriété. — Ah! monsieur! vous n'êtes pas corrigé de vos idées de grandeur ; elles vous perdraient dans ce pays-la. Vous corrompriez avec de l'or de petits propriétaires. Ils vous vendraient chèrement le modique héringe de leurs pères. Ils abandonneraient les tombeaux de leurs ancêtres. Ils seraient méprisés de leurs compatriotes; vous en seriez haï, vous, la cause unique de ces désordres, et peut-on être bien où l'on n'est pas aimé ?
" ^ ous parlez de vendre la Tour ! Qui vous achètera un château, qui, dans un mois, dans six ;emaines, peut être brûlé de fond en comble ? Tous les capitalistes enfouiront leurs richesses, dussent-ils ne les jamais retrouver quand le glaive tombera des mains de barbares fatigués de s'eutr'égorger.
" — Tu as encore raison, et je ne suis plus retenu que par une considération, dont tu sentiras la justesse. Je touche au moment d'être père. Lxposerais-je Colombe aux fatigues, aux dangers d'une longue route dans l'état où elle est ^ — Prenons avec nous Marianne, Javotte même, si vous le voulez, et nulle part madame ne sera sans secours. — Madame de la Tour deviendrait mère au milieu d'un grand chemin, comme la dernière des villageoises ! — Ce n'est plus l'homme dont j'avais excité la senssbilité qui me répond : c'est le capitaine la Tour, c'est le possesseur d'un l'ief, (jui ne veut renoncer à aucune de ses prérogatives. >e parlons plus de cela Demain je commencerai à fortifier votre château, b
Le joli mois de mai commençait à ranimer la nature, flétrie parles frimas La trompette guerrière allait souuer l'heure des combats ; mais aussi la tendre verdure éveillait les amours ; l'oiseau léger chantait les siens en voltigeant autour de nos croisées. Son chant nous plongeait , Colombe et moi, dans nuv douce rêverie. On aime à prolonger cette situation, difficile à . i.'inir, et qui tient à la fois de la veille et du sommeil. Depuis quelques heures , le soleil dorait nos champs, quand je m'éloignai du lit conjugal.
Ah ! mon ingénieur en. chef a prévenu mon lever. Déjà il a fait deux voyages à Arpajon. ^■oyons ce qu'il a fait, et tâchons de deviner ce <|u'il se propose de faire, ^ous nous sommes quittés hier au soir i demi brouillés, et je ne le crois pas disposé à entrer avec moi dans de longues explications. Ce bon André ! 11 voulait faire de moi un laboureur, un pâtre , et Colombe m'a assuré n'avoir aucun goût pour la vie pastorale, bittons-nous, s'il faut comb.>tIre.
La charrette du fermier est chargée de je ne sais quoi. Elle a déjà apporté un veau et deux cochons. Il est constant que le premier soin d'un gouverneur de place doit être de la fournir de vivres. .\h ! qu'y a-t-il dans ce gros sac? Je ne me permettrai pas de l'ouvrir, diable ! ce serait manquer essentiellement a mon ingi'nieur. Mais je peux y porter Ii main. C'est du sel : vous verrti que mon précepteur aura tout prévu. Il nie mettra en état de soutenir un aiége d'un mois. En elTet , je vois Ubas cinq nu six cuviers de différentes grandeurs et U'amjiles vispi de (erre. Tout cela es< destiné à recevoir let salaisons.
Ah ! on décharge la charrette ! Trois sacs ; une poussière blanche annonce du plâtre ou de la farine. INous n'avons pas besoin de plâtre; ainsi la boulangerie va être fournie. Six tonneaux pleins, voilà pour la cave. Trois mousquets, et deux (|ue nous avons déjà font cinq. Un baril de médiocre grandeur, hermétiquement fermé ; c'est de la poudre. Une besace bien garnie, d'où s'échappent quelques balles; ce sont les munitiors de guerre.
André monte au château et en sort aussitôt. « Madame est éveillée, dit-il ; tout le monde peut iravaiUer. d Où donc est ce monde ?
Un homme sort de la cuisine, les manches retroussés, un tablier devant, lui et un couteau à gaine passé dans sa ceinture; c'est le boucher de la place. Six femmes s'échappent de la basse-cour, et viennent se ranger auprès d'.^ndré : qu'en veut-il faire? Ma pénétration ne va pas jusque-là. Cependant je ne parlerai pas le premier, ni.L position sociale me le défend.
Je continuai mes observations autour de ma maison et dans l'éloignemenl. Douze ou quinze hommes, la pioche et la bêche à la main, travaillaient à détourner le ruisseau. Je vois ce que c'est : un fossé large et profond défendra les approches de la place. Plus loin, j'entends résonner la hache. J'y cours. Des bûcherons abattent des arbres de deux pieds de circonférence : le fossé sera revêtu de palissades. Oii André a-t-il appris tout cela , lui qui ne s'est jamais battu que les yeux fermés ? Ah ! il va me parler. Je ne ferai pas le cruel : j'ai besoin de l'entendre et de lui répondre.
« Monsieur, si vous aviez jugé votre fermier digne de respirer le même air que vous, votre ferme serait enfermée dans mes fortifications. Si on vous attaque, elle sera brûlée. — Eh bien! mon cher André, tu la rebâtiras. — Cela est bientôt dit. Mes dispositions exigent de la dépense, et il vous restera peu de chose de vos épargnes (|uand j'aurai tout payé. Avec ce que coûteront les fortifications de la place, vous vous seriez procuré un bien-être certain dans le canton d'Appenzell. — Tu es opiniâtre , André. — Au contraire, monsieur, vous voyez bien que je vous mets en état de tenir ici, comme si vous n'aviez pas d'autre ressource. — Mais comment fais-tu donc pour avoir toujours raison ? — Je réfléchis avant que d'agir, et tant d'autres ne réfléchissent qu'après. — Une épigramme, André ! — Il faut bien que je me venge un peu du mal que vous vous faites. »
Le soir, les viandes étaient dans les saloirs ; l'étang était à sec ; le poisson était salé, et tout cela attendait un siège, rangé au fond de mes caves. Voilà à quoi André avait employé ces femmes dont je n'avais pas prévu la destination.
Il ne perdait pas un moment. Au clair de la lune , il fit monter ses farines dans mon grenier, et tirer son vin dans de petites bouteilles, dont chacune devait faire une ration. « Tout cela est très-bien , mon cher André, mais où est la garnison pour laquelle tu as empli tes magasins ? — Je la trouverai, monsieur, quand il sera temps. »
Il fallait qu'il comptât les jours , les heures, les minutes. Nous savions (|ue toutes les villes, situées sur la route de Tours à Paris, ouvraient leurs portes aux deux rois, ou étaient enlevées l'épée à la main ; que Mayenne était accouru pour mettre un terme à ces succès, mais (|ue dix mille Suisses et deux mille cavaliers allemands avaient joint les troupes royales devant Pontoise. Henri III était à la tête de quarante mille combattants. Mayenne . poussé par les deux renégats, s'était hâté de rentrer dans Paris. Nous avions cette ville entre le théâtre de la guerre et nous; mais, si le siège en était arrêté, les opérations militaires pouvaient nous exposer aux plus grands dangers.
Colomlie avait constamment entendu parler de guerre auprès de madame la maréchale. Elle avait vu de près le prince de Condé et Livarot. Elle était tranquille ; elle croyait avoir vu la guerre. La pauvre jeune femme n'avait entendu ni le bruit du canon ni celui de la raousqueterie. Je me gardai bien de troubler sa sécurité. Je me gardai aussi de faire ]iart à André de mes pressentiments; il m'eût parlé encore de son canton d'Appenzell et de sa vie pastorale.
Au bout de huit jours, ses dispositions étaient terminées. Un fossé de (juinie pieds de large sur six de profondeur entourait ma maison. Il était complètement palissade de notre côté. Ainsi il fallait que les agresseurs, après avoir passé le fossé, arrachassent les palissades ou les escaladassent. Les murs de mon château étaient crénelés, les planchers de chaque étage étaient percés en plusieurs endroits. Nous pouvions commencer notre feu quand on tenterait le passage du fossé, et le continuer , à bout portant, d'étage en étage, si l'ennemi parvenait à enfoncer les portes.
Trois ligueurs d'Apajon, ennemis jurés des deux rois, étaient entrés dans notre forteresse avec leurs femmes et neuf enfants. Ils juraient de les sauver ou de mourir. Il me parut qu'André avait fait un bon choix.
Thomas et Catherine vinrent me supplier de leur accorder un asile. Laisser ruiner mes fermiers, c'était me ruiner moi-même. D'ailleurs j'aimais ces bonnes gens. Ils entrèrent avec leurs marmots, leurs bestiaux et ce (|ui restait dans leurs granges. Que de bouches inutiles! Claire, Marianne, la fille de basse-cour en augmentaient le nombre. Le bas de ma maison, ma basse-cour, les remises, les écuries, les hangar», tout était encombré.
(.'c ruisseau, qui serpentait dans nos bosquets et qui y répandait la fraîcheur, était desséché. iNos bois étaient dévastés. 1.,'oratoire de
i..\ MOL (.m:.
Sainl-Anloine étail à Jeaii écraié p»r la chute de» arbres tniuform('<i m palissades.
Déjà on n'riitr.iit plus cIipï moi, et on n'en sortait qu'à l'aide de ccltf nacelle il.Mii l.ii|iiellf nous nous promenions sur ce vaste étang qui n'eiislaii plus. t)n l'avait iransporlée, k force de bras, dans les fossé, de lu phce. Tristes effet» de ces passions désordonnées qui allument les guerres civiles!
XVII. — La Tour reçoit le coup le plus terrible doot il pût être fr»ppé.
C'est au milieu du désordre et des craintes que je dissimulais que je devais être père, (iolombe éprouva ces ilouleurs, i|ui m'eussent comblé d'espérancej et de joie dans d'autres circonslanctes. Soui quels tristes auspices elle va devenir mère! Ah! si j'avais suivi les conseils d'.\ndré , elle serait en silieté au canton d'Appeiuell. Klle y respirerait un air libre; elle y jouirait de toutes les douieiirs de la maternité. Kéllexinnt trop tardives, et par conséquent inutiles !
Je ne voulus m'en r.ipurler a personne du soin de procurer h ma Colombe les secours qui lui étaient nécessaires. Je courus k Arpajnn, et jecherchii la matrone qui avait soigné Claire pendant (|uelque3 jours. Les liahilants étaient jilonijés dans les plus vives alarmes, et personne n'était en état de répondre a mes questions : chacun s'occupait de SOI. Les uns barricadaient leurs ni.iisons; les autres fuyaient avec leurs femmes, leurs eufants, et ce qu'ils avaient do précieui.
L'enfance joue partout tant que la faim ne se fait pis sentir; elle joue même avec la faiii de la mort, qui ne lui inspire aiieune crainte, parce qu'elle est sans prévoyance, l'u petit ijarçon rassemblait les effets (|ui tombaient des brjs des fuyards; il en faisait un tas duquel, me dit-il, il ail iit faire un feu de joie. Je l'inierrogeai, et, pour une peiite pièce d'argent dont il n'avait plus bcioin dans un bourg en combustion, il me conduisit il la porte de la matrone. Je la trouvai cachée dans une armoire.
Sa tète n'étjit plus à elle. Je lui dis que j'allais la mettre en sûreté; elle refusa do me suivre. Je la pris dans mes bras et je l'enipoitai.
Le grand air, des paroles consolatrices et rassurantes la renlirent à elle-même. Elle me fit promettre que je la garderais à la Tour jusqu'à ce que l'orage qui menaçait le canton fut dissipé, et elle consentit a marcher.
Je n'avais aucune idée précise des dangers qui allaient fondre sur nous. Je la pressai de questions, â travers des mots entrecoupés et souvent sans suite, je découvris que bientôt nous n'aurions de salut à attendre que notre courage.
Les deux eicommuniés s'étaient emparés de tous les points qui rendaient l'aris accessible. Us étaient maîtres du cours de la Seine, et ils interceptaient les ccnvois de vivres, destinés auï lubitants de celte ville immense. On eiicite facilement le» fureurs populaires; elles s'éteignent à l'aspect de la mi>ère et du châtiment.
La consternation était générale dans Paris. Les troupes de Mayenne désertaient par pelotons et allaient demander du pain aux impies. Le Déarnais. fidèle à son sylème infernil, les accueillait, les nourrissait : il voulait faire des huguenots de tous les Français.
Les Parisiens, qui attenilaient la vie de leur obscurité, criaient qu'on leur ouvrii les parus. Des aventuriers, des brigands, eicilés par la faim et la soif du pillage, se répandaient dans les campagnes. Déj« quelques-uns d'entre eut avaient paru à Arpajon, et y avaient porté le désordre et les alarmes.
J'avais cru ju>qu'alors les opérations militaires liiérs du câté de Pontoise. Le blocus de Paris avait étendu le danger sur tous les points. Nous approchions de la Tour. Je me tournais souvent du côté d'Arpajon, et cette précaution ne fut pas inutile. Quatre ou cinq misérables nous av.iient aperçus et nous poursuivaient. Ils étaient mal armé»; cependant je ne 1 ctiis pas moi-même, et je ne pouvais leur résister. "Je reverrai Colombe,» m'écriai-je. Je saisis fortement la matrone par un bras; je la poussais, je la traînais, et je courais aussi lapidemcQt que me le permettait le fardeau dont j'étais à peu près chargé.
Cependant ces brigands gagnaient considérablement sur moi. J'approchais du fossé; mais la nacelle était de l'autre côté. C'est là qu'il fallait mourir. Je pris une pierre de chaque main, décidé à disputer une vie que \e ne pouvais plus sauver.
... Vn coup de mousquet pirtit d'une des croisées du château. Un de ces pillards tomba frappé à mort. Les autres s'arrêtèrent. Us délibérèrent pendant que ques secondes, et ils prirent la fuite. La nacelle passa et nous recueillit.
Je me rendis auprès de Colombe et je ne la quittai plus La mi- Irone prononça qu'elle serait bientôt ii;ère, et la joie rentra dans uion cceur, flétri quelques miiiules auparavant. Il arriva entin ce moment si vivement désiré. J'attendais un fils, je reçus une fille. Son premier I ri me lit éprouver une sen:.ation si délicieuse qu'on ne doit l'éprouver qu'une fois.
lout était en mouvement dans le chSteau. André aviit distribué à chacun le travail auquel il était propre, et il avait établi le plus grand ordre partout. Tous étaient satisfaits : ils voyaient leur subsiitaoce assurée, et ils étaient traités avec une douceur à laquelle les
seigneurs n'avaient pas accoutumé leurt vauaui. Nous n'étion» que cinq disposés à combattre ; mais nous étions pleins d'ardeur, et notre position nous rendait presque invincibles.
Je passai le reste de la journée auprès de f;olombe. Nous étions trois alors, et le petit être cpie nous tenions de la bonté de mon patron partageait avec nous les plus tendres caresses.
• Monsieur, me dit André à la nuit tombante, il nous reste encore huit mille livres, il faut les mettre en silreté. L'oratoire de Saint- Antoine est en ruines, et il n'y a rien là à prendre. Les pillard» ne s'y arrêteront pas. C'est sous cette chapelle qu'il faut cacher notre petit trésor. Nous ne devons pas craindre une attaque de nuit; marchons. »
Il y avait une heure qu'André avait sonné la retraite avec un cornet à bouquin. On n'entendait plus aucun bruit dans le château. >oiis prîmes nos sacs, des pioches et des bêches, et nous passâmes le fossé (lu côlé des bosquets dévastés.
. Il est important, dit André, que nous soyons deux. Il est possible qu'un de nous survive à ce moment de crise, et cet argent ne sera
pas perdu. • j j> i
Nous creusAmesdans l'intérieur de la chapelle à l'aide d une lanterne sourde. Nous enterrâmes nos sacs; nous les couvrîmes de terre et des débris du toit qui étaient autour de nous. Nous rentrâmes au chàle.iu, et mon premier soin fut d'instruire Colombe de ce que nous venions de faire. Klle tenait ma l'illc dans ses bras. L'enfant prcss.iil de ses lèvres purpurines et de ses petites mains le sein charmant que lui avait présenté sa bonne mère. Je me jetai sur un matcl.is à côlé d'elles.
A la pointe du jour, je mont li sur la plalc-forme de la tour. L» nmpagne était couverte de brig.inds et de fuyards. Ah! ceux qui
obéissent à l'aiguillon de la fjim ne sont des brigands que pour l'homme riche qui ne voit ipie lui au monde. Je les phignais; mais je ne pouvais leur sacrifier l'existence de Colombe, de sa fille et la mienne.
Bientôt quarante ou cinquante de ces malheureux se rassemblèrent; ils avaient des armes à feu. Il n'était pis vraisemblable qu'un château fortifié ne fût pas pourvu de vivres. Us se dirigèrent vers la tour, marchint sans ordre et probablement sans chef. J'allai embrasser Colombe peut être pour la dernière fois, je descendis précipitamment, et je criai aux armes.
André m'avait prévenu qu'il était incapable de se battre; mais, fidèle à sa promesse, il se tint constamment auprès de moi.
Un homme se délacha de la troupe et s'av::nça jusqu'au bord du fossé, un chiffon blanc à la main. . Nous ne voulons pas vous faire de mal, nous ne voulons que du pain, et vous nous tu donnerez. • Faire ce qu'exigeaient ceux-ci eût clé attirer sur nous successivement tous les ligueurs qui étaient sortis de Paris. Je répondis avec fermeté que nous n'avions que ce qui nous était rigoureusement nécessaire. Nous n'avions de vivres, en effet, que pour un mois, pour su semaines au jilus. ^
L'envoyé retourna vers sa troupe, qui s'avança aussitôt. Chacun de nous était à son poste. Une décharge générale nous fit juger que nous étions attaqués vivement. Nous étions à l'abri des coups, et par conséquent personne ne fut touché. Nous ri postâmes et nos cinq coups portèrent. « Ceux-là sont heureux, crièrent les assaillans : ils ne souffriront p'us de la faim u
Il est impossible de tout prévoir. La nacelle aurait dû être attachée à un fort pieu par une chaîne de fer. Elle ne l'était qu'avec une corde. Une seconde décharge de l'ennemi la coupa. La nacelle fut entraînée par le cours de l'eau, et les ligueurs cherchèrent à la saisir. Nous étions placés derrière les palissades, el j'ordonnai de tirer seulemtnt sur ceux qui s'approcheraient du bateau. Us étaient protégés par le feu de leurs compagnons, (|ui nous empêchaient de nous montrer à découvert : mais nous ajustions à travers les intervalles que laissaient des arbres noueux qu'on n'avait pas eu le temps d'équarrir. André, pâle, défait, avait jierdu toutes ses faciltés morales. Je le forçai à s'asseoir. Bieniôt un incendie violent éclila sur notre gauche. C'étaient ma ferme el les bâtiments de l'.ichoux qui liiùlaienl. Je prévis les maux qui nous attend lient si noi :. étions v.iinciis.
Quelques ligueurs saisirent enfin la n.icellc. Les premiers qui y entrèrent lurent tués à coups de mousquet, et d'autres les remplacèrent en criant : L)u pain ! du pain ! Us me brisaient le cceur. Nous ne pouvions charger nos armes assez promptement pour faire face paitout. Quatre ou cinq hommes passèrent; d'autres les suivirent à la nage. Us s'accrochèrent au.\ palissades.
J'avais prévu cet incident. De vieilles épées, des broches de cuisine, de gros m.irleaux, des haches, étaient caucliés par terre, et renversèrent les premiers qui tentèrent d'escalader notre retranchement. Un événement imprévu, terrib e, suspen'lit nos coups.
Colombe m'appelait à grands cris. Elle avait fait de vains efforts pour s'échapper de son lit. Claire, Marianne el la matrone ly avaient retenue jusqu'alors. Sa tendresse pour moi, ses alarmes avaient doublé, triplé ses forces. Celles des femmes qui la gardaient étaient épuisées, bile s'échappa.
Elle vint se ranger près de moi , paie , échevelée , et presque nue. . Que deviendra ta fille, lui dis-je, si nous périssons ici tous deux ? »
LA MOUCHE
Elle ne me répoiulit pas un mot. l'.lle laissa tomber sa tète sur sa poitrine, et elle s'éloigna.
Ce moment fut court, très-court, et cependant le danger était accru d'une manière aUrmanle. Sept hommes avaient escaladé les palissades, et s'étaient placés de manière à nous couper la retraite sur le château. Il fallut comb.ittre corps i corps, liertrand et moi nous tombâmes sur eu\ , lui avec une niasse de fer, moi avec mon épée. >ous nous précipitâmes au-devant des coups : il n'y avait peulétre que ce moyen - la de les éviter. Trois ligueurs tombèrent a nos pieds. Les cjuatre autres jetèrent leurs armes, et nous demandèrent la vie et un morceau de pain. .le leur promis l'un et l'autre, et je leur ordonnai de se retirer dans la basse-cour. Us devaient y trouver de quoi apaiser leur faim.
'Quelques coups de mous(|uet s'étaient fait entendre derrière nous. Je retournai aui palissades avec mon brave et fidèle liertrand.
M'autiej ligueurs avaient ressaisi la nacelle. Ils voulaient venir seconder leurs camarades. Tout était fini pour nous s'ils eussent passé. Nos trois compagnons d'armes avaient eu le temps de recharger leurs moii«<|iiets : leurs coups portèrent. Bertrand et moi tirâmes les nôtres ; mais <|iie pouvaient cini| coups de feu sur des hommes poussés au dernier drsispoir' Les morts furent aussitôt remplacés par d'autres qui se précipitèrent dans la nacelle. Ils la surchargèrent au point que la barque chavira au milieu du trajet. Quelques-uns regagnèrent le rivage d'où ils venaient de s'éloigner. Le plus grand nombre pirit p»r l'eau ou par notre feu.
Nous coniplàmes à peine quinze hommes de l'autre côté , et quelques-uns étaient blessés. Ils se retirèrent hors de la portée du mousquet, délibérèrent un moment, et disparurent.
Je cherchai mon bon André. Je le trouvai évanoui où je l'avais laissé. Son bras droit était ensanglanté. Je coupai la m,inche de son pourpoint. Lue balle avait percé les chairs, je ne sais à quel moment. S'il lût pu prendre sur lui de se battre, peut-être n'eût-il pas été touché. La fr.iyeur ne sauve pas celui qui en est frappé , elle rend le danger inévitable.
Kous le primes, Beitrand et moi, et nous le portâmes sur son lit. J'appelai Claire et la matrone. Elles préparèrent aussitôt ce qu'il fallait pour le pansement. Les matrones savent un peu de tout, et nous n'avions pas de chirurgien.
Il avait fallu faire face de tous le.< côtés pendant trois heures, et nous étions tous eicédés. J'ordonnai à Bertrand de distribuer double ration aux hommes, de ne pas s'oublier, et de se mettre en vedette sur la plate -forme de la tour, jusiju'à ce que la nuit vint assurer riotre tranquillité , au moins pour quelques heures. J'entrai chez Colombe.
Elle était endormie ou accablée. Les alarmes qui l'avaient si vivement tourmentée rendaient la seconde opinion vraisemblable. Notre petite dormait à côté de sa mère. Je les embrassai toutes deux avec un sentiment de satisfaction bien naturel : je venais de leur sauver la vie.
Je descendis à la cuisine, et je pris ce qui se trouva sous ma main. J'avais besoin de rétablir mes forces physiques et morales.
J'entendis le bruit de (|uelques coups de mousquet. Il me parut venir du côté de la basse-cour, et j'y courus. Quel spectacle s'offrit à mes yeux ! .André, son bras suspendu à une écharpe, venait de commander le feu. Sur qui fut-il dirigé? Sur les quatre malheureux à J>ii j'avais accordé la vie ! On venait de leur faire sauter la cervelle, 'éprouvai un mouvement d'horreur inexprimable. André avait l'habitude de lire sur ma physionomie. « Monsieur me dit-il, ces misérables ont mérité leur sort. Ils ont commencé par s'enivrer, et ils ont fini pir outrager ces femmes, qui s'étaient empressées d'apaiser leur faim. Leurs maris, indignés, connaissent votre sensibilité , et sont venus m'apprendra ce qui se passait. Je me suis levé à la hâte : vous savez le reste.
» Réfléchissez, d'ailleurs, monsieur, combien était déplacée la clémence dont vous aviez usé à leur égard. Vous ne pouviez garder ici des inconnus ; vous les eussiez donc renvoyés. Leurs compagnons se sont retirés , persuadés qu'ils avaient eu affaire à des forces supérieures. Ces quatre misérables leur eussent fait connaître et notre faiblesse, et les ressources que leur offrait l'intérieur du château. Un second combat vous eût été livré demain , et cinq hommes fatigués eussent ils pu le soutenir? Savez-vous enfin à quel nombre vous auriez eu affaire?
• Je redoute autant que vous l'effusion du sang humain. Mais ces <|iiatre malheureux se fussent- ils conduits avec sobriété et décence c'étaient des victimes qu'il fallait sacrifier à la sûreté commune. • Je ne répondis pas un mot. Je retournai près de Colombe.
Quel fut mon étonnement ! ^Ma petite tille était suspendue au sein de Claire. Une idée terrible me frappa, et je ne pus retenir un cri de terreur. Colombe ouvrit les yeux, me reconnut, et me sourit. Je me jetai dans ses bras. " Ne pleure pas , mon ami , tout ira bien , je l'espère. »
Je conduisis la matrone dans un coin de la chambre. • Madame,
me dit-elle, a éprouvé une révolution cruelle. Elle a perdu son lait
mais elle n'a pas encore de fièvre. • '
Eperdu, hors de moi, je sortis, et je descendis sur le bord du
fossé. Je voulais le traverser. La nacelle transportait les cadavres à l'autre bord. J'attendis son retour : j'y montai; André s'y plaça auprès de moi. — Pauvre blessé, soigne-toi. — Eh! qui vous soignera, vous ? •
Nous arrivâmes ■xux débris de la chapelle. Je me saisis de la statue mutilée de mon patron. André prit quelques cierges brisés, et nous retournâmes vers le château dans le plus profond silence. • Que voulez-vous faire de cela? me dit-il (|iiand nous fûmes dans la nacelle. — Mon ami, l'homme qui redoute un grand malheur porte ses regarJs vers le ciel. Il y cherche l'espérance et des consolations. Je vais pUcer l'image de mon patron près du lit de Colombe ; nous allumerons ces cierges, et nous prierons. — Qu'allez-vous faire, monsieur! Persuader ^ madame (|ue sa vie est en danger, et joindre le mal de la crainte à celui qu'elle éprouve déjà ?» Je n'étais plus (ju'un enfant : je nie laissai conduire.
André plaça sous la chambre de Colombe l'image de saint Antoine, et il alluma les cierges, u Us sont bénits , lui dis-je. Leur chaleur montera jusqu'à elle, et lui donnera des forces. • Je me mis à genoux, et je priai.
Quand je me relevai, André n'était plus avec moi. Frêle roseau, j'avais besoin d'un appui. Je cherchai mon ami fidèle : il était dans la basse -cour. Il y dirigeait la confection d'un tiaineau qui devait traverser le fossé, et traîner au loin les cadavres gisants sur les bords. Nous n'avions pas assez de bras pour les rendre à la terre. Cette dernière opération se fit pendant la nuit.
Je ne quittai plus Colombe du reste de la journée. Mes yeux étaient sans cesse fixés sur cette figure céleste. Aucune de ses variations ne m'échappait. Je remarquai que sa pâleur commençait à disparaître sous des roses, i|ui percèrent bientôt d'une manière sensible. Elles ramenèrent une sorte de tranquillité dans mon âme. Cependant je craignis de m'en rapporter uniquement à moi. J'examinai scrupuleusement les trois femmes qui étaient dans la chambre. Les physionomies de Claire et de la matrone étaient dépourvues d'expression. Celle de Marianne exprimait de l'anxiété et une profonde tristesse. Peut-être, pensai-je, a-t-elle laissé des parents à Arpajon, et est-elle tourmentée d'inquiétudes bien naturelles.
André entra et me pressa de prendre un peu de repos. J'en avais le plus grand besoin, et je me jetai dans uu fauteuil. Je m'endormis bientôt. Comment pusje dormir!^
Le soleil reparaissait pur et brillant quand je m'éveillai : les tourments de quelques malheureux n'influent pas sur la inarche de la nature, elle suit les lois éternelles auxquelles le grand Etre l'a soumise.
Je m'approchai du lit de Colombe : un rouge ardent brûlait ses joues. Je lui pris la main, et je sentis son pouls battre avec une extrême violence. Je descendis et j'appelai Bertrand; André était derrière moi. « Où allez-vous? que voulez-vous faire ? — Je vais chercher un médecin à Arpajon. — Vous allez vous faire tuer? — Eh! si ma femme succombe, ne faut-il pas que je meure? "
André, blessé, ne voulut pas me quitter. Nous traversâmes le fossé tous les trois. Bertrand et moi avions un mousquet en bandoulière, des pistolets à notre ceinture et l'épée au côté. Nous n'avions pu faire sortir ma voiture et mes mules; il fallut marcher, et ce moyen ne répondait pas à mon impatience.
Vers la moitié du chemin de mon château à Arpajon, nous rencontrâmes un gros de cavalerie. André pâlit. « Voilà votre dernier moment , me dit-il ; je ne vous survivrai pas. » U fut présenter sa poitrine découverte au commandant. Notre dernière heure n'avait pas sonné. Cet officier l'interrogea. André n'avait plus sa tête à lui; il raconta péniblement et d'une manière diffuse les événements de la veille. L'officier nous fit signe d'approcher. • Si les choses, me dit-il , sont telles que cet homme vient de me les raconter, vous vous êtes conduits en gens de cœur, et vous avez usé du droit naturel qui nous permet une défense légitime. » Les faits furent bientôt constatés : tous les passants déposèrent en notre faveur. C'étaient des habitants d'Arpajon qui rentraient tranquillement dans leurs foyers.
Je ne concevais pas leur sécurité. Le commandant nous apprit que ce changement était la suite de la mort récente de Henri III. Le premier soin de Henri IV avait été de purger les environs de Paris des brigands qui les désolaient. Le maréchal de Biron et le duc de Luxembourg avaient secondé ses vues bienfaisantes, et ils avaient dirigé des détachements de cavalerie sur tous les points.
Les vues bienfaisantes d'un huguenot! Je jugeai les opinions de l'officier qui me parlait et je m'éloignai de lui. D'ailleurs, je n'avais pas un moment à perdre. André resta auprès de ce commandant : il était curieux et voulait connaître les détails de la mort de Henri III.
Nous entrâmes à Arpajon, Bertrand et moi. Nous cherchâmes un médecin de maison en maison; nous n'en trouvâmes qu'un. Il n'avait pu fuir avec ses compatriotes : il était goutteux et impotent. Il ne pouvait nous être utile.
J'allai au presbytère ; le curé n'y était pas rentré encore. Je courais d'un côté , Bertrand allait de l'autre , et nos recherches étaient infructueuses. Je me désolais.
Un habitant eut pitié de la douleur qui me brûlait. Il avait exercé la chirurgie autrefois, et s'était retiré à Arpajon avec une honnête
LA MOUCHE
aisance. Il consentit à me suivre : je tombai à ses pieds et j'cD liaisai la poussière.
Un colporteur passa près de nous; il criait la |;rande complainte annonr.inl la mort de l'eicommunié effectuée par saint Jacques Clément, reli|;ieu\ dominicain et martyr. Kn tête de la complainte était le portrait du saint. On avait i;ravé ces mots au Ixs : Siiiiil ydfi/iifs Clfiiient . /)ri(': pnur nou--. J'en pris un cicmplairo et nous parlimes.
Nous précipitions notre marclie ; mais nous avions une grande demi-lieue ii parcourir. J'étais ronijé d'inquiétude, dévoré d'impatience ; je m't'puisais et j'avançais peu. J'aurais donné tout ce que je possédais pour avoir une voilure.
André nous avait joints à notre sortie d'Arpajon. Il s'approcha de moi, passa son bras sous le mien et m'aida i marcher. Il aurait eu besoin d'être soutenu lui-même; sa blessure le faisait souffrir : il s'oubliait pour moi.
Il essaya de me distraire. 11 me raconta les grandes nouvelles qu'il avait apprises do l'officier de cavalerie. Klles étaient de nature a me forcer d'écouter.
Les deux rois se disposaient à livrer un assaut général aui faubourgs de Paris. Henri III jura i|u'il n'y laisserait pas une maison debout. ^layenne résolut d'aller chercher la mort dans les rangs ennemis.
Un jeune dominicain, nommé Jacques Clément... «Un ange! • m'écriai-jc, résolut de venger la religion catholique. Les prédications incendiaires... ■ salutaires, >• dont retentissaient les églises de Paris avaient eiallé ce jeune homme, ."^on prieur, Bourgoing, nourrissait en secret ses fatales dispositions. • Son saint zèle, André, son saint zèle. » La duchesse de Montpeusier, soeur du duc de Guise, se prostitua ii Hourgoing , sous la condition expresse que Henri III serait assassiné. • C'est une nouvelle Judith ! que mon patron la protège! ■
Hussy Letlerc retenait à la Uastille le comte de Hrienne et le premier président du Harlaj. Clément se présenta devant eux, protesta de son attachement à la personne du roi et du désir de faciliter l'entrée de ce prince dans Paris. Il leur demanda un passeport, indispensable pour pénétrer jusqu'à Henri. Un projet de soumission circulait sourdement dans Paris. Les deux prisonniers en connaissaient quelque chose. Ils crurent Clément chargé de quelque négociation secrète, ils lui délivrèrent le passe-port.
11 sortit de Paris à la nuit tombante , et se dirigea sur Saint-Cloud, ou était le quartier général du roi. « De l'excommunié. ' Il fut arrêté par les e.ardes avancées et conduit devant Jacques de Laguesie, intendant de l'armée royale. « Troupes madianites. •
Laguesie lut son passe-port, et lui dit qu'il ne pouvait obtenir d'audience à cette heure. Il l'invita à souper et à coucher dans son log>!ment. Clément coupa son pain avec un large couteau qu'il portait à sa ceinture. Il mangea, but et dormit tranquillement. • Son sommeil était celui du juste. "
Le lendemain , de grand matin , Laguesie avertit le roi qu'un jeune religieux, arrivé de Paris, sollicitait l'honneur de lui parler. « L'honneur! » Il ordonna que le dominicain fût aussitôt introduit. // sentit de la joie en tevinjanl s'approcher : sun caur s'épanouissait toutes les fois qu il voyait un )Hoi»t'. • Et il avait assassiné un cardmal-prêlre ! ■>
Le roi conduisit Clément dans l'embrasure d'une croisée, et reçut de lui une lettre que lui avait écrite le président du Harlay. Pendant que le roi la lisait , le dominicain lui plongea son couteau dans le ventre. II<-nri retira lui-même le fer de sa plaie, et en frappa l'assassin au-dessus de l'œil. • Assassin! Ange exterminateur! •
La);ueile passa aussitôt son épée au travers du corps de Clément. Les gentilshommes de la chambre jetèrent le cadavre par une fenêtre. Les soldats le mirent en pièces, le brûlèrent et jetèrent ses cendres * dans la Seine. « Saint Jac(|ues Clément, priez pour nous. "
Le roi expira le lendemain, et sa mort releva le courage des Parisiens. Les duchesses de Montpensier, mère et bru, montèrent sur un char magnifique, parcoururent les rues de Paris et ordonnèrent des fêtes publiques. Des feux de joie furent allumés sur toutes les places publiques. On plaça sur tous les autels de la capitale le nom de Jacques Clément écrit en gros caractères. On proposa de lui ériger une statue. « Je veux être mis au nombre des souscripteurs. >
Nous étions arrivés sur les bords du fossé. Je contemplai d'un œil avide les croisées de la chambre de Colombe , et toutes mes idées politiques s'évanouirent.
La nacelle vint nous prendre. Je demandai à un de nos ligueurs qui la conduisait dans (|uel état était la bien-aimée. • La fièvre est forte, me répondit-il — Et son lait? — Il n'a pas reparu. » Je fixai mon vieux chirurgien. Sa ligure était impénétrable comme celle de Claire et de la matrone.
Je ne pus attendre que la barque fût amarrée. Je sautai dans l'eau jusqu'à la ceinture, je courus, je volai.
«,)uel spectacle s'offrit à moi ! Un délire épouvantable s'était emparé de Colombe. Les trois femmes qui la gardaient pouvaient à peine la retenir dans son lit. Elle m'appelait à grands cris ; elle ne me connaissait plus. Je m'élançai sur ce lit de douleur. On me porta è l'autre extrémité de la chambre.
Le chinirgien examina la malade adorée. Il prononça qu'une saignée au pied pourrait dégager la tète , et il la fil copieuse. Un peu
de calme parut une heure après. J'espérais, je frissonnais, j'etpërais encore , je tombai» dans le dési'spoir.
Claire profita du moment où elle n'étjit pas nécessaire auprès de la malade pour déshabiller André et le faire panser: il l'avait é é mal la veille, et on n'av.iit pas levé le premier appareil. Le chirurgien trouva de rinllainniatinn à la blessure; mais il répondit devsiiites si le blessé voulait se laisser conduire. Il ne répondait (|ne d'André!
(.'oloinbe paraissait légèrement assoupie. Claire fil teler les deux enfants. J'étais à genoux devant le lit ; j'invocpiais toutes les puissances célestes. Une voix semblait me répondre:» Le ciel la réclame. — Et la terre, m'écriai je, dont elle est le plus bel ornement ! • Ah ! cette vie n'est qu'un passage. Heureux qui arrive rapidement de celle-ci à une meilleure ! .Mais les survivants!...
Le reste de la journée s'écoula dans des alternatives d'espérances et d'alarmes. La nuit vint. Les ténèbres ajoutent à l'horreur d'une situation désespérante. Plus un moment de distraction à espérer. La nature vivante sommeillait autour de moi. Des cierges de cire jaune répandaient une lumière jwile et lugubre sur celte figure angéliqiie. Je croyais voir la faux de la mort planer sur ce lit otj était mon univers.
H était minuit, et le calme se soutenait. Elle ouvrit les yeux, me reconnut et me tendit les bras. Je m'y précipitai. On eul la cruauté de m'en arracher. Le chirurgien craignait les émotions fortes, et il avait raison.
Hienlot une crise plus violente que la première se manifesta. On répéta la saignée. Celle-ci ne produisit aucun effet. Le délire se soutint sans interruption jusqu'au jour, et il était effrayant.
L'âme la plus pure rêvait l'enfer et ses tourments. Ils étaient au fond de mon cœur.
André se permit de s'élever contre les vices de notre première éducation. Je n'eus pas la force de lui imposer silence.
11 fallait que l'accès se calmât ou qu'elle périt. J'interrogeais à chaque instant le chirurgien. Il finit par me rappeler à la résignation que commande le christianisme. i De la résignation ! je n'en ai pas. Je méconnais les lois injustes, tyranniques. Je brave une puissance
qui nous accable de maux , et qui se joue de nos souffrances
Pardonnez-moi, mon Dieu!.. J'ai osé vous blasphémer, vous (|ui vouliez que je me fisse un mérite du coup dont vous me menacez... > J'étais à genoux, deux ruisseaux de larmes sillonnaient mes joues, " Hendez-la-moi, mon Dieu, rendez-la-moi !... »
La fièvre tomba tout à coup; mais ses forces étaient épuisées, elle n'avait plus qu'un souffle de vie. Elle demanda sa fille d'une voix mourante; elle l'embrassa à plusieurs reprises, et la rendit à Claire en la lui recommandant. Elle me fit signe d'approcher. Je lui pris la inain. Elle m'adressa un regard qui avait quelque chose de céleste» IJIle voulut parler. Les mots expirèrent sur ses lèvres. Ses yeux se fermèrent... ils ne devaient plus se rouvrir.
Je ne vis plus rien . je n'entendis plus personne. Mon regard était fixe, mes muscles étaient tendus, ma poitrine était gonflée, je ne respirais qu'avec des efforts violents. J'attendais la mort, je l'invoquais; elle ne vint pas. « Je te suis, je te suis , m'écriai-je d'une voix étouffée. » Je m'élançai vers une croisée , j'allais l'ouvrir... Le chirurgien et Bertrand m'en arrachèrent.
André mit ma fille dans mes bras. « Voilà celle à (|ui vous vous devez maintenant tout entier, voilà celle qui vous oidonne de vivre. Si vous la repoussez, la religion, dont vous parlez sans cesse, n'est qu'un vain mot dont vous aurez abusé comme en abusent les tyrans de toutes les professions. Oserez-vous me rendre cette enfant? — La repousser ! jamais , jamais ! Oui , je vivrai pour toi , je le jure par ta mère. •
Ceux qui m'entouraient fondaient en larme; ils m'enlevèrent de ce lieu de désespoir; ils m'entrainèrent à l'extrémité de la maison... je ne sais oii, dans la chambre d'André peut-être. J'y restai autant qu'on le voulut , j'y fis ce qu'.\ndré me prescrivit. Il exerçait sur moi l'empire que prend toujours la raison aimante sur un aveugle délire. Quand on remarquait de l'altération sur ma figure, ou remettait ma fille dans mes bras. Je la regardais , je la baisais , je pleurais, je me calmais. Je ne sais combien de jours je passai dans celte chambre.
1^ Ole- moi de cette maison , dis-je à André; je ne veux plus l'habiter, je ne peux plus m'y souffrir. • Il allait m'obéir. • Conduis-moi dans sa chambre ; que je voie encore ses restes inanimés , que je les couvre de baisers et de larmes. » Il prit mon bras , et nous marchâmes vers cette chambre d'amour et de douleur... Il n'y restait rien d'elle , les meubles mêmes étaient changés.
'< Oii est-elle, André, où est-elle?... au nom de Dieu! dis-Ierooi. • Il ouvrit ma chemise, il me passa une espèce de chaîne au cou. Elle était faite grossièrement, mais c'étaient ses chevcui. H me mit dans les mains un vase de terre, de f.iiL>ncc, de... « C'est son cœur, i monsieur, ce cœur qui n'a jamais battu (|ue pour vous. — Je l'entends, lui dis-je. Beauté, grâces, vertus, amabilité, la tombe dévore tout. . Je voulus ouvrir le vase, il éuit scellé; je le portai à mes lèvres avec amour et respect.
Je parcourus la maison ; j'y cherchai les places qu'elle y avait occupées, le siège sur lequel elle s'ttait assise... l'air qu'elle avait
LA MUUCHE.
respiré. Je rctrouviiiun f.iuteuil... on n'avait pu tout enlever. J'y doposii le vase. •< \ ois-tu, André? c'est un autel. Il ebl consacré au\ larmes et aui rigrels. — \ enez voir voire fille , monsieur. Votre iiuaijination brûlante se calmera auprès d'elle. ICIle se nomme Colonilie-Antiùnitie. — Ah ! tu as tout prévu, tout lait ! Tu l'as nommée Colonilie ! l'uisse-t-ille me rendre sa mère ! »
Il me fit prendre un peu de nourriture, et me mena respirer le firand air. Je marcliais ni.icliinalemeut, mais je voyais autour du moi. 11 n'y avait plus personne à la l>asse-cour. .Vudré aviit coni;édié les familles etranp.i'res , et leur avait donné des vivres pour liuit jours. L'ne partie de» palissades était arrachée et convertie en un pont solide. • Oui , oui , .\ndré, je suis bien faible; mais noire voilure passera le. Mène-moi pleurer sur sa tombe. — Demain, monsieur, demain. — Demain: Au moins me le promets-tu? — Je vous le promets, u
Ce lendemain fut une pompe funèbre. Kous montâmes en voilure, André, Claire, les deui enfants et moi. Marianne et lierlrand nous suivirent à pied, l'as un crêpe, pas tiu ruban noir. Le deuil était au fond des co-urs. l,^>ue nous importaient les Vivants:' Ce n'est pas pour eui i|ue nous pleurions.
iVous arrivâmes au cimetière, nous y entrâmes dans le plus profond recueillement. André me conduisit. Je tombai à i;enoux devant une fosse nouvellement couverte. Lne pierre sépulcrale la dominait. Vers le haut je vis une colombe prenant son vol vers le ciel. Je lus au-dessous : Le reste reyjusc ici. î'artout je rencontrais André, sou intelligence , sa prévoyance, son affection, (^ucl ami j'ai là \ et que serais-je sans lui 1
11 y avait longtemps que j'étais à genoui. Ma tète était vide, et cependant e%allée... L^t-ce une illusion... une réalité? «Vois-tu, -André, vois- tu? Regarde, regarde. — Je ne vois rien , monsieur. — Tu ne vois pas ces anges qui se groupent, qui descendent, ipii remontent, qui planent sur cette tombe?... Klle s'ouvre, André, elle s'ouvre... Ces restes éteints reprennent une nouvelle vie... Colombe se lève... elle s'élance dans les bras des anges , brillante de jeunesse et de beauté ; elle m'appelle, elle m'attend. Je ne vois plus rien, je me meurs >
Je me retrouvai dans la chambre d'André. Je cherchai autour de moi ces images dont il me restait des idées confuses. • Je ne la vois plu.<, André, je ne la vois plus. — Elle est montée au ciel , monsieur. La terre n'était pas digne de la posséder. Son cœur vous reste : le voila, pressez-le sur le Notre. — 11 me briile, André... Oh ! non, non, laisic-le-moi ,il purifiera le mien... Je te jure à la face du ciel, d'où tu in'écoutes, d'uii tu m'entends, qu'aucune femme ne te bannira de ce cœur, dont tu as reçu le premier hommage; tu y régneras jusqu'à sa dernière pulsation...
• Andié, ai je été longtemps malade? — Quinze jours, monsieur.— Je suis bien faiMe, mais je suis calme ; je me trouve mieux. Cil cot Colombe-Antoinette? «Claire me la présenta. >< Mettez-la près de moi , sur mon oreiller. > Je la regardais, je la caressais , je retrouvais la vie auprès d'elle.
XVIIl. — Départ pour la Suisse.
Ma maison n'avait pas souffert du combat que j'avais soutenu. La dévastation des jardins pouvait promptemeut disparaître sous des mains industrieuses. Les arbres abattus ne devaient pas renaître; mais j'apprenais à me passer de ce que je n'avais pas.
André rt moi remplissions le vide de nos journées en rétablissant le cours du ruisseau, en le ramenant dans la pièce d'eau , en le faisant serpenter dans ce qui restait du petit bois. Bertrand et la fille de bassc-cour, le fermier même se joignaient a nous quand leur travail habituel le leur permettait. Claire apportait les deux enfants près de nous. Elle rendait à leurs petits membres une liberté dont on ne devrait jamais les priver. Ils s'essayaient à des mouvements que leur faiblesse ne leur permettait pas encore d'exécuter. I^ous revenions, André et moi, puiser de nouvelles forcesauprès d'eux. Marianne arrivait avec les provisiiuis de bouche.
Le travail donne de l'appétit, l'appétit produit la gaieté, la gaieté amené un sommeil paisible. INnus étions tout a nous, iiniis ne vivions <|ue pour nous, nous étions étrangers a ti ut ce qui nous environnait. Je jouissais d'une existence tout a fait nouvelle pour moi. Je la comparais au tumulte de ma vie passée. Je commençais à lie plus concevoir comment l'homme, tourmenté de désirs inquiets et toujours renaissants , va chercher au loin ce que la nature a placé piès de lui. En effet, ((n'avais je trouvé dans mes voyages? des passions violentes qui se heurtent, qui se froissent ; les excès , les fureurs , qui en sont les suites nécessaires; l'égoiimc , qui de-sè.he des coeurs déjà corrompus. C'est la tempête qui agite la mer juxju'en ses fondements, et que voit avec indifférence le sage qui ne s'est pas confié à cet élément perfide. Je contemplais du rivage les flots en fureur. Mdis ne pouvaient-ils pas se rouler jinipi à moi et m'cntraiuer avec eux? Quelle sécurité m'offrait la France?
" André , tu ne me parles plus du canton d'Appenzell. — Vous en parler, monsieur, serait vous adresser un reproche cruel, et je ne sais rien reprocher à ceux que j'aime. » Quel homme ! • André , j'ai com-
mis unefaute irréparable. Uappelons-nous-la pourenprévenird'autres. Ces enfants nous deinindent la consiMvaiion de leur existence et des jours heureux. Allons à Appenzi-ll. » Oh ! cette fois ce fut André qui m'embrassa et i|ui me pressa longtemps sur son cœrrr.
Ce projet, arrêté en masse, nous conduisit aux détails. La première mesure à prendre était de vendre la tour : André avait jugé la chose ditlicile q>jel(|ues mois auparavant ; mais les circonstances étaient changées. Pans et ses environs jouissaient d'un moment de repos. " Ln huiume prévoyant, me dit-il, n'arhèiera pas à présent. Mais la France pullule de fou», qui ne refléchissent qu'après l'événement. Ils voient le calme actuel , et ils ne pensent pas aux orages qui doivent succéder à ceux auxquels ils ont échappé. Mettons à profit la sottise humaine. Je vais à Paris.»
Trois jours après , il m'amena le capitaine Saint-Paul. Cet homme, sincèrement attaché à la maison de Guise, voyait déjà le duc de Mayenne sur le trgue et la paix établie sur des bases inébranlables. Sa pénétration ne dépassait pas la pointe de son épée.
Je le promenai partout. «C'est joli, c'est joli! disait-il à cliaf[ue pas. Mais tout est petit ici, et ce qui convient à un capitaine n'est pas digne d'un maréchal de France. Or, vous sentez, mon cher monsieur, que je le serai quelque jour. » Il ne le fut jamais.
« Monsieur le maréchal , lui dit André en souriant, vous pouvez vous étendre. L'habitation de notre voisin Richoux a été brûlée, et il est dans l'impossibiliié de la faire rebâtir. 11 faut qu'il vende sa terre. — Sans doute, sans doute. Combien ce Richoux a-t-il d'arpents? — Deux cent cinquante. — Et deux cents que je vois ici... Oui , cela me fera un joli parc. Je le fermerai de murs... 11 y a sûrement de la pierre dans le voisinage. Mes vassaux m'arrangeront cela à leur aise; je ne veux pas les fouler. J'ajouterai une aile à chaque côté de la maison, et cela pourra passer. Allons, à combien le fief de la Tour? Je n'aime pas les affaires qui traînent on longueur. — Monsieur le maréchal, nous vous le laissons pour quarante mille livres , et c'est donner. » Il m'en coûtait trente.
n — \ oilà qui est fini. Demain, a la même heure, chez le notaire d'Aipajon. » Il remonta à cheval, et s'en retourna comme il était venu, au grand galop.
« André , ta conduite envers cet homme-là ne me parait pas loyale.
— Eh! ne voyez- vous pas, monsieur, que cet argent-là doit s'en aller comme il est venu? 11 vaut autant que nous en profitions qu'un autre. Et puis , je ne me pique de délicatesse qu'avec ceux qui en ont.
>> — Ah çà ! nous allons donc nous trouver propriétaires de quarante-huit nulle livres. — Vous allez, monsieur. — Nous allons. J'ordonne pour la dernière fois, et je veux, j'entends que tout soit désormais commun entre nous. — Monsieur, les dons de l'amitié...
— Et de la reconnaissance... — Les dons de l'amitié et de la reconnaissance n'humilient pas, et j'accepte.
» — Je suis content de toi. Mais dis-moi, André, ce que nous ferons en Suisse de qoarante-huit mille livres. — Mous en ferons... nous en ferons... On n'est jamais embarrassé de cela. — Tes dernières paroles sur Appenzell sont restées gravées dans ma mémoire. Vous corrompriez avec de l'or de petits propriétaires, ils vous vendraient chèrement le modique héritage de leurs pères, ils abandonneraient les tombeaux de leurs ancêtres, ils seraient méprisés de leurs compatriotes, vous en seriez haï, vous la cause unique de ces désordres, et peut-on être bien où on n'est pas aimé ?
> — J'ai dit cela ! j'ai dit cela ! Diable, diable!... Eh bien ! oui , je l'ni dit. Je voulais vous ôler l'envie de jouer un rôle brillant en Suisse, vous amener au point où vous a conduit votre seule raison, vous faire désirer de mener à Appenzell une vie pastorale, que les passions ne troublent jamais. Je n'ai pas été en Suisse, je ne sais pas comment nous nous y arrangerons; mais nous y porterons notre argent. Oui, j'ai dit, et je me dédis. J'ai cela de commun avec des personnages marquants, qui disent noir aujourd'hui, et qui diront blanc demain.
» Monsieur, occupons-nous des dispositions de notre voyage. Il sera long. Le canton d'Appenzell est » l'extrémité septentrionale et orientale de la Suisse, bornée par la Souabe, cercle divisé en plusieurs principautés. L'Allemagne est en paix, et les Français ne viendront pas nous chercher la. Mais nous ne trouverons pas une auberge dans les treize cantons, et nous aimons la bonne chère. — Nous ferons des provisions. — Cela est clair ; mais il nous faut des moyens de transport. Voyons de qui se composeront nos deux maisons qui n'en feront qu'une ?
» — De toi, de ta temme et de ses deux nourrissons. — Ne vous oubliez pas, monsieur. — Soi» tran (uille; nous emmènerons Bertrand.
— C'est une bêle; mais il s'est bien battu, à ce que vous dites, et nous ne devons pas l'abandonner. — Nous prendrons Marianne avec no;. s. — Oui, elle commence à très-bien faire la cuisine. — Pour la fille de basse-cour... — Ma foi, nous la laisserons à M. le maréchal ; il en fera ceifu'il pourra.
» Récapitulons maintenant. M. de la Tour... — Je reprends mon nom de Mouchy. — Et vous faites bien. M de Mouchy... — Je sii|ipriiue le <le. — M. Mouchy, M. André, Claire, les deux enfants, Marianne et Bertrand; total, sept personnes grandes ou petites, grosses ou minces, qui n'entreront pas dans votre jolie voiture