IV. — Edmond est corrigé
Ceux-ci entrèrent le lendemain au collège de Henri IV. Ils tinrent tout ce qu'ils s'étaient juomis. travail assidu aux beures d'études, et gaieté folle pendant les récréations : rien n'est plus juste. Henri s'empara de son ami Edmond, il s'attacha à lui comme avait fait Robert. On ne peut exiger la perfection de personne , moins encore des écoliers. Oux-ei se faisaient souvent de ces niches, qui n'ont rien de sérieux. Edmond était souvent tenté de les imiter, Henri le devinait, 11 ne perdait pas de temps à pérorer, il se contentait de ilirc : « La banderole du tambour- major. )> Si Edmond répliquait, il ajoutait ; « 1 ne espièglerie conduit à une faute légère, qui en amène une plus grave, et, sans s'en douter, on arrive à la caserne de Saiut-Uenis ou ailleurs. Travaillons et jouons. «
La famille du Perron s'était liée avec celle de Henri. A toutes les quinzaines on se rassemblait tantôt chez les uns, tantôt chez les autres. Robert était cncbanté de la conduite de son ami; il estimait celui qui ne lui donnait que de bons conseils, 11 les conjurait tous deux di' ])crsèvérer.
■J'out allait bien, Edmond et Henri étaient toujours à la tête de leur classe. L'indisposition de Riihert et le défaut de livres l'axaient un peu retardé; mais des qu'il lui fut permis de s'occuper, il renouvela des ellorts que le succès avait toujours couronnés. 11 monta à la première place et n'en descendit plus.
A int la disiribulion des prix; il enleva tous les premiers de la seconde, Edmond et Henri se partagèrent ceux de la sixième. Quelle maman man(|ue à celte solennité, quand elle espère que son fils sera couronné.' thiclle joie, quand l'enfant auquel elle s'intéresse est appelé! elle clierehe à se conlrainilre, dans la crainte de paraître ri-. diciile; de douces larmes, les lanucs do |)laisir, la trahissent malgré elle. Ridicule! une bonne mère iK-iit-elIc jamais l'êtie? (Quelques idiots ricanent et croient faire les connaisseurs, le.s impoitauts; ils ne s'aperçoivent pas que ceux qui les remarquent lèvent les épaules.
Jouissez, inesilaines Moliert, du Perron et Henri, soyez fières de
CONTICS A MON l'ETlT-KII.S.
vo!. rnruiils: liiisM'z-vuiis allur uii\ iloiiccs iiiiprussioiiii ilc la iiutiirv , <l ili'iliiiijiiiz CCS i'Ires sUiiiiiUiiui'iil IViiid» i|ui nu puiiveiit vous coiii- |iri'iiilrt'.
IUil)L'rt lut procloiMi' rliolnricioii iiii iiiilii'ii ili's a|i|ilautlii>60iiiuiits. Ilt'iii'i t'i l.iliiKiiicl l'iiLi'iil aiitsi ravonililiMiirnt Iraitiiii ilu |iuhliu lorxc|ii'iiii aiiiiuiir.i i|u'ils iiicitituifiit vu t'iiii|uiL'iiie.
Lv ifsli- «le la jmiinée s'ccoiila dans l'tllo jiiio iiiiiliii'lli' «|iu' li's Imiis i-œiirs savi-iil apprécier, qu'ils appellent sans cesse, et ijui sciulilc ire\islci- (|ue pour cii\.
Heuri, le saifc Henri n'i'lait cependant pas sans <lél'aut. (Miarun a 1rs siens, je l'ai dit, et rimniiue le plus rstiiiialde est celui cjui li.s combat de nianicie ii leur ùler ce (|u'ils ont de tlani;ereni. Demi aimait le jeu, et il était presi|ue impossible ipi'il ne coiuMiunlciuàt pas ce ({Oiil i' sou ami , eomiuc il lui avait inspire siui amour pour le travail et sou cloii;nemeul pour toute chuircleric d'cclat. I.a passion ilu jeu se développa eu eu\ avec d'aulant plus de force i|u'ellc ne présentait aucun dan|;er apparent. Ils jouaient pendant les récréations, et toujours avec des écoliers plus i;raiiils <ni'euv , parce que ceuv-la avaient plus d'ar|;eiit (|ue les petits; mais aussi ils élaient plus adroits,
( )n ne mettait pas an jeu, on jouait sur parole, et le surveillant ne pnuvail se diuiter de rien. .Mais Henri répétait tous les jours à l'.ihiunul que la parole d'un Inuincle luiiumc doit être sacrée. L n honnête liomine de douze ans! .N'importe, on aime à voir se développer dans des cnlaiils le |(crme d'une ri|;i)ureuse proliilé.
Kdmond et Henri payaient en caclictti' ce qu'ils avaient perdu, et ils perdaient presque tous les jours. Lu joueur qui péril a nécessairement plus on moins il'liumcur, et le travail se ressentait de celte triste impression : on est peu il ce qu'on fait quand un est aj;ilc pir des sensations récentes et pénibles, t'.cs deuv éli'ves descendirent liientôt au centre de leur classe, et ils eussent été rcléjjués aux dernières places s'ils eussent continué de jouer. i\lais ils n'avaient plus d'ari;enl ; ils devaient ii eux deux cent sous qu'ils ne pouvaient payer avant la première réunion des trois l'auiillcs, et ils étaient rcduils à nian|;er leur pain sec depuis dix jours, lorsque le diuianclic si suuliailé arriva. Ils .se rejïardaient tristement en inàcliouuaut leur croûton , et ils semblaient s'accuser mutueliemenl.
<i Ecoute, dit cnliii Henri, c'est ma l'aulc, c'est ma très-grande faute : c'est moi (|ui t'ai inspiré ce penchant destructeur qui nous ruine, qui nous soumet à une dicte qui rend nos rcjjrets plus cuisants , et qui inil'ic si tristement sur nos éludes. Aux félicilalions honorables dont nous avons été comblés ii la distribution des prix a succédé riudilVéreiue de nos maîtres, et bientôt nous serons en butte a leur sévérité. — Mon cher Henri, tu parles comme un docteur. — .le ne m'en tiendrai pas lii ; je l'ai enga>;é dans une fausse route , nous en sorliroiis ensemble. iNous nous souinies dit plusieurs fois que la parole d'un linniiète homme est sacrée : (Icuirions- nous francheniciil et loyalement la nù!rc i\c ne plus jouer d'argent. Les plus courtes folies sont toujours les moins nuisibles. » ]|s prononcèrent leur serment avec une satisfaction réc'iproque.
Mais ils devaient cent sons ii quelques camarades! La modique pension que leurs parents leur faisaient fhiu|ue semaine devait le lundi suivant servir ii les ac(|uitter. H fallait se résigner ii déjeuner et à goiiter encore avec du pain sec pendant quinze jours. Cette rcllexioii était pénible. " .\u moins, s'écria Eilmond, rien ne nous agitera plus, et nous porterons ii l'étude cette tranquillité de l'esprit sans laquelle on ne peut rien faire de bien. »
Mais le dimanche suivant ils étaient cpielquefois rêveurs et même soucieux; il fallait se dépouiller le lendemain ilc l'argent qu'ils allaient recevoir : ils l'avaient promis, et ils étaient loin de penser à violer leur promesse. Hien n'échappait a Robert. Il prit son cher Edmond .i part, et lui tira facilement le secret de sa situation. •• !Mon père a Iniigtemps mangé du pain sec, et souvent il était moisi. Ou m'en donne d'excellent au collège, et je m'en contente; ainsi je n'ai pas besoin d'argent. J'ai amasse six francs, prends-les, et crois que je m'eslime heureux de pouvoir si facilement tirer mou ami d'embarras, u En finissant de parler, Robert glisse son petit trésor dans la inaiii de son ami. Edmond ne peut consentir ii dépouiller le bon, l'eicelleiit Robert. Il recule sa main, et les six francs tombent sur le parquet.
Rien de plus simple que de l'argent qui tombe et qu'on relève. Aussi les papas et les mamans ne donnèrent pas la moindre atlention il cet iiicidcnl ; mais Edmond crut qu'il avait été remarqué, et il ne balança pas ii s'accuser hautement, n J'ai ajouté, dit-il, au sentiment de ma faute le regret cuisant d'avoir affligé celui dont mes erreurs n'ont pu affaiblir l'amitié, u
Henri prend la parole. Il se proclame la première cause de l'inconnnite d'Edmond ; mais il ajoute, ce qui était vrai , qu'il l'avait ramené i< la plus ferme résolution de ne plus jouer. .M. et madame du l'erron, M. et madame Henri sont agiles de sensations opposées. I.'incondiiite de leurs enfants lesaftlige, et leur sineérilé les désarme. Ils hésitent, ils ne savent a quelle idée s'arrêter. Le colonel, que rien n lionne, que rien n'effraye, ramasse les six francs et les remet a sou lils. ■■ Loin de les employer a payer les sottises de deux mauvais suiçls. garde-les pour l'airs une bonne action si l'occasion s'en présente. Lorbleii! messieurs , si le gouvernement im)iic qui veut démoraliser
le peuple, qui lui ouvre des maisons de jeu et des biireaiiv de lolerie, si ce gouveriiement vous eonnaissail. Il \ou> ferait une pension pour vj)iis aider â Jouer cl ii eurrompre vos c.iinarades avant qu'ils aient atteint l'âge des passions. — \lais, colnnel , dit iiiiidaiiie du l'erron d'un ton liiuide et les yeux baissés, ces curants avouent Iriir faute, et ils s'en repentent. — Eli! iiiadaine, le mall'aileur qu'on traîneau supplice se repent aussi. — Ses aveux , son repenlir sont l'ellet de la coiiMclion, ces enfants ont tout déclaré lors qu'aiiciiii soiipeiin ne planait sur eux. — Eorl bien, luadame, fort bien. Détruise/, l'ellet des paroles salutaires que je leur ai adressées, Enf.ints, aimei, respectez vos mères ; mais dél'ie^-vnus de leur eiccssive indulgence : elle vous perdra tùi ou i.ird. »
M. du l'erron se liiilu de donner une autre direction ii un entretien qui pouvait s'éehaulVer Irop. Déjà on s'occupait beaucoup de piililiquc, et le colonel était très-atleiitif lorsqu'on en parlait, il avait sur le cwiirsa destitution, et même la forte pension de retraite qu'on lui avait donnée pour le ri'duire an silence.
" Le goiiverneiueiit, dit-il, manlie ii sa perte et ne s'en doute jiaK. Qu'est-ce que c'est que cette loi sur le druil d'ainessc, si ce n'est le dessin de jeter la division dans les familles? (Joinniriit les cadels ne haïraient-ils pas des aines qui les dépunilleraieut de biens que le droit naturel les appelle a partager avec eiii? Divisez pour régner, disait je ne sais plus quelle reine.
>. (.'ette loi, dérisoiremeut appelée d'amour, et cette loi sur le sacrilège, lorsque personne n'en eominet en Erancc; et cette charte, dont le maintien a été juré ii Reims, et que chaque jour ou déchire feuille par feuille!... Oui, le goiiveruemeiit marclie a grands pas vers le despotisme; mais l'armée le secoiidcrii-t-elle i' Toute la quesliou est lii.
11 Les sous-officiers n'ont plus d'avancement, et ils vivent sans cesse avec les soldais. Leur méeoiiteiiteiiieiit se cumiiiuni(|uera de proche en proche, et tous les colonels marquis ne préviendront pas une insurrection si elle doit avoir lieu. (Jiie restera-t-il alors au gouverne» meut? (Quelques corps ]irivilégiés, qui se battront pourdéfeiidrc leurs privilèges, ^lais la uatioii iiuligiiéc se lèvera, et deux mille, quatre mille onicicrs disgraciés, mis ii la reirailc, paraitront tout a coup, se mettront à la tète des combattants et les conduiront ii la victoire. »
Cette conversation n'avait rien d'allrayanl pour des feniines et des enfants, l ne troupe de sauteurs, précédée (i'iin onpie de liarbaric, s'arrêta sous les fenêtres de .M. du Perron, et tout le monde courut aux croisées.
Le père tournait la manivelle de l'orgue, la mère et trois enfants faisaient leurs e\ercices sur un tapis crasseux, et s'efforiaicnt d'inpirer de la pitié aux spectateurs. Le colonel, toujours prêt ii attaquer le ({ouvernemeiit, demandait pourquoi il n'existait pas de maisons oii les enlaiits abandonnés ii la charité publique a|ipreiidraiciitun métier liouiiète et lucratif, u Ceux-ci s'élèveront dans la fainéanlise et mendieront quand ils auront perdu la flexibilité de leurs reins. Qu'importe cela il l'autorité perverse, qui vient de faire massacrer sans nécessité vingt ou trente hommes dans la rue Saiiit-Dcnis? La poire inùril, elle lumbcra, je vous le prédis. Au reste, empêchons ces malheureux de mourir de faim aujourd'hui. »
Le jeune Robert leur jette une pièce de vingt sous, et son père lui frappe sur l'épaule en signe d'approbation. Edmond cl Henri n'ont rien; mais les mamans leur !;lissent nue pincée de monnaie blanelie. « Combien donnerons-nous? demanda Edmond à Henri. — N ingt sous, comme Robert : donner plus serait l'iiumilier. »
Le père, la mère et les enfants les comblèrent de bénédictions. « Ces petits êlres sont déj.i pervertis, dit le colonel. A deux cents pas d'ici ils eu diront autant pour deux sous. ÎN'importe, vous avez fait le bien, que votre conscience vous le rende, u
A leur rentrée au collège Henri et Edmond Irouvèrcnt chacun div francs dans leur poche. Ils payèrent leurs délies le soir même, ils dormirent du sommeil du jiisle, et le lendemain .i déjeuner ils couvrirent leur pain de raisiné. Ils s'étaient solennellement promis de ne plus jouer d'argent, et ils s'excitèrent réciproquement ;i tenir leur serment. La balle, la corde, le volant remplacèrent des jeux dangereux; la franche gaieté succéda ii de poignantes inquiétudes. L'élude rentra dans tous ses droits; en quelques semaines ces enfants remontèrent à de bonnes places, et le sourire reparut ii leur aspect sur les lèvres de ces maitres dont les rei;ards n'exprimaient un mois auparavant qu'un méconleiileiueiit Irop fondé.
Le professeur de ibélorique au collège Louis le Grand avait trouvé un moyen ingénieux de pénétrer les dispositions de ses élèves. Parlait-il de poésie, il ouvrait Racine, il lisait une de ces tirades oii le charme, la pureté du stvie, l'harmonie soutenue du vers élaient unis il réneigie île la pensée. Il iiromenait autour lui un (cil scrutateur, «•1 toujours il remarquait Robert, le teint animé, la boiiihe ouverte et retenant son Imleiiie, de peur de perdre un mot. Le professeur eoueiiit de ces observations que Robert serait un grand poôtc.
Etait-il quesliou de l'éloquence de la chaire, le professeur prenait llnssuet ou Massi'Ioii, cl il conciliait encore de l'allention soutenue de Robert d'une c-ipèc" d'eulhoiisiafinc concentré nu'iin jour il serait un i;ranil orateur. Il se trompa ci>ii<niéteinenf.
Robert faisait des vi'rs tout ii l'ait selon les ri-gles, mais dépourvus
CONTES A MON l'ETIT-TlI.S.
(Il- noi'it ri Miiliiiit il'iiii iriiialiiiii. On lui (loiiii.i un jour un discours il r.iire sur l'inlliiiiuo ihi S.iiiil-l-.siuil. llobcil «'irivit loinnic un jeune liuinnir ijui ne [letil s'élever ii la hauteur île son sujet, et ijuanil on traite île ee c|u'on ne eonnail |>as liieii on est ineerliiin dans sa marelie, oliseur ilans ses expressions. Hubert sentait qu'il faisait mal, il sentait aussi qu'il ne ]iuuvait faire iniiuv.
Le professeur ne se rebuta jioint : il connaissait assez son disciple Jiour être persuadé qu'il était appelé à exceller ilaiis un (jenrc quelconque. Il donna une uniplifiialion à faire sur ce texte : La murnlc est /'iinii/uc («use (/(• l\>rilfv inMic. ( )li ! ici Hobert l'ut à sou aise. Canon lumnèlc |>ar principes et par habitude, il saisit ra]ii<lenicnt la beauté et l'étendue de son sujet, l.a réllcxion le lui produisit sous toutes les faces qu'on peut embrasser ii treize ans. Il lit un ouvrai;e où les moyens qn il put employer étaient appuyés par une force de raisonnement, qni port.i le professeur a décider que lUbert était m- ])Our la jjéoniétric. Heureux les enfants dont les maitrcs s'éttulieut ;i |iénétrer ce qu'ils doivent être un jour, et qui dirigent leurs études vers le but où les appelle la nature.
(.eliii-ci se lit un plaisir d'enseigner à Robert pendant ([uelques ninnients des récréations l'aritlimétiiiue , troj! néyliijée dans les collei;es. Il le lit ensuite passer à l'alijèbre, et de ce moment l'élève commença à jouir. Il fut complètement heureux (juand il put résoudre avec quelque facilité des prnblrnies ipii lui découvraient une venté nouvelle et toujours incontestable.
La jeunesse est enthousiaste. Hobert jirétendit bientôt que les mathématiques, où tout est prouvé, sont la seule science utile, et par conséquent la seule qu'on dût cnseiijner aux enfants. L'exaijération trame toujours après elle de graves inconvénients. On préparait Holierl a faire sa première communion, et il raisonnait avec son confesseur. 11 rcjeuit tout ce qui n'était pas mathcmaliquemcut prouvé. Le eonlessciir se fâcha. Cepenilant il ne iiouvait faire jiunir Iloliert sans révéler la confession. Main il conlia à deux jésuites sans nommer personne la position dilhcile dans laquelle il se trouvait. Les jésuites, a force d'intrij;iies, étaient parvenus a un dei;ré de puissance qu'ils couvraient du voile de la modestie. Le i;i.uvcriiemenl l.^ur était souniis; ils le poussaient sans cesse au bijjolismc, (|ui n'est pas la religion ; ils attiraient sur lui le mépris, qui devait fonder la puissance suprême a laquelle ils aspiraient. Ils attendaient l'occasion de jeter le masque et de se déclarer les ajjpuis du trùnc : ils se perdirent avec lui. '
Le confesseur ne pouvait lutter de finesse avec des jésuites. Ceuxci I amenèrent, sans qu'il s'en doutât, à nommer Robert, et ils voulurent avoir une conférence avec lui.
Cet enfant les étonna; ils formèrent le projet rie l'attirer à eux Des lors ils conseillèrent au chef de la maison de suspendre sa preimere communion jusqu'à ce que la ijrâce l'eût éclairé. Une décision jésuitique était une loi qu'on ne publiait pas, mais à l.iquelle se .sounietlaienl les membres d'une conj;réi;ation dont les racines étaient répandues sur toute la France. (Jn laissa Hobert tranquille- mais les deux jésuites s'emparaient i)eu h j.eu de son esprit: ils attendaient avec la patience a laquelle ils <loivcnt ce qu'ils sont le moment de 1 admettre dans la société, et plus lard de lui révéler les secrets de 1 ordre. Uicn de tout cela ne devait arriver.
Henri et Ldmond n'étaient pas mathématiciens. Ils axaient fait leur première communion avec simplicité, avec ferveur, et tout le monde était content d'eux. La reli^-ion d,.ns laquelle nous ont élevés nos pères doit être respectable pour nous, et elle est vraie lorsqu'elle inspire la vertu. Lnfants, soumeitez-vous-y.
Les récréations devinrent utiles i. Ldmond et ii Henri. Leur bonne fortune leur envoya un surveillant de leurs plaisirs, homme inslruit qui aimait les enfants, qui se plaisait i. causer avec eux et à donner de I extension a leurs idées. Il disait un jour a Ldmond : « Vous venez de lancer votre balle contre celle de Henri. Pourquoi celte .seconde .aile a-t-ellc acquis du mouvement;' — Eh ! monsieur, c'est parce ouc la mici.ne lui en a communiqué. — C'est fort bien ; mais pourquoi la voire s est-elle arrêtée après cette communication? — Monsieur ie u en sais rien. — Eh bien ! je vais vous le dire. Toute force est l.'ormc, selon la cause qui l'a produite. A otre bras .lébile encore a «lonué a votre balle un mouvement de moitié plus faible que celui que je lui aurais imprime .Si j'avais lancé votre balle elle eût fait rouler celle de Henri plus loin, mais elle se fût aussi arrêtée, à une ph.s .-rande distance, a la vente. A o.la l'unique cause de ces effets, qui né dinèrcntqu en apparence; votre balle a pcr.lu la force qu'elle a imprimée a celle de Henri. "^
" Un boulet de canon qui ne rencontre pas d'obstacles vole iusiiu'a ce que la force qui lui a été communiquée par la poudre soit épuiiée. ^ H est .-.rrète par quelque objet .solide il le brise, il le renverse il en jette les éclats au loin; mais il tombe au pied des ruines, qui .',1icstenl et sa force première et son épuisement actuel.
"Le volant que pousse votre raquellc n'en reçoit qu'une force proportionnée a la faiblesse de l'instrument qui la lui communique. Aussi I tombe aux p.eds de celui avec qui vous jouez s'il n'a l'adresse de le relever et de vous le renvoyer.
n„!!.^'^*''""V"T^*"''''''''''l''"'''^'l''"''''''"''''^'I'''estfi''',Juitl'iiir comme Un. a des époques ,dus ou moins rapprrw^hérs. Cette roue si so-
lidement construite et que l'eau fait tourner met en mouvement une meule qui pèse plusieurs milliers, après quelques années la meule s'arrête l(uil ii coup; cela vient de ce que la roue qui la forçait à tourner vient d'être brisée ])ar le courant de l'eau, qui dès le moment de sa construction n'a cessé de travailler ii la détruire. >>
Unautrejour il leur disait: «truand croyez-vous que parte la flèche que vous aller décocher de votre arc? — [Mais... elle j.artira au moineiit où je lâcherai la corde. — l'as du tout : elle ne sera lancée que lorsque la corde aura repris sa |)()sition première. — Hah! — Voyez, examinez. — ICli ! mais c'est très-vrai. (Juclle est la cause de ce phénomène ? — l.a voici. L'exercice de toute espèce de force a besoin d'un point d'appui. Votre corde ne peut exercer sa vibration, c'està-dire la force de tremblement (juc vous lui avez communi(|uée, et qui ])ousse la flèche, que lorsqu'elle s'appuie sur les deux cxlrémitcs du cerceau qui forme votre arc.
Il Hier vous vaus disputiez la corde avec laquelle vous vous exercez il saulcr; vous tiriez chacun de votre côté, et la corde s'est rompue. — Hélas! oui; mais nous en achètenuis deux, alors nous ne nous dis|)ulerons |)lus. 'rcnez, iniuisieiir, en voilà les morceaux, ils ne jieuveut |dus servir ii rien. — l'ourquoi celte corde s'esl-elle brisée à cet endroit-là ? — Oh ! nous ne nous en doutons ]ias. — Lu fil de soie de Ijrosseur parfaitement é!;ale dans toute sa longueur souliciulrail un jioids immense sans |)ocivoir se rompre, parce qu'il n'y aurait aucune raison pour qu'il rompît à un point plutôt qu'a un autre. C'est ainsi i|ue les nerfs d'un homme viijoureux résistent à des cIVorts inouïs; mais s'il dépendait de lui de les jKuisscr jilus loin, ses nerfs se rompraient : |iarecque, si l'homme ne fait rien que de fini, la naliire ne fait rien d'éijal. Un côté de votre corps est ]ilus gros que l'autre; vous reconnaitrez celle vérité en vous <haussaiit, et votre imagiualiou ne s'exerce pas toujours avec un avantage soutenu.
• Hésuinoiis en quatre mots ce (|ue je viens de vous dire. Votre corde était lilée inégalemenl, et elle a cassé à l'endroit le plus faible. u Edmond et Henri élaienl avides d'apprendre , et le maître savait picpicr leur curiosité. Dès qu'il paraissait disposé à parler, ils quittaient leurs jeux et venaient se ranger auprès de lui.
n Pourquoi, leur demandait-il, celte petite boule d'ivoire que vous laissez tomber sur ce morceau de fer, qui vient de se détaclier de la poin])e, rebondit-elle, et comment rebondit-elle? — Aloiisieur, nous ne le savons pas. — Tout corps est plus ou moins élastique. — Elastique ! que signifie ce mol ? — L'élasticité est la propriété qu'ont certaines portions de matière de s'étendre et de se resserrer. Lors- ([ue votre bille frappe le fer, elle s'aplatit ainsi que l'objet sur lequel elle tombe. L'un cl l'autre reprennent aussitôt leur état liabitucl. En s'y rétablissant, le fer et la bille acquièrent une force d'impulsion qui fait bondir la partie la plus légère, selon que son élasticité a été plus ou moins mise eu action. C'est ainsi qu'une cloche s'allonge, allernativenienl, à l'endroit frappé par le Ixtltanl, et se rétablit aussitôt dans son premier état; mais la vibration reste et produit le son. Pour vous convaincre de cette vérité , montons au premier étage ce morceau de fer, qui vient de vous paraître immobile, et laissons-le tomber sur celte grande jiierre enclavée dans le bas du mur. » Le morceau de fer sauta en ctTet à quelques pieds de distance. '( Mais, monsieur, cette pierre est donc aussi élastique? — Bien, mon enfant, bien ; votre question jirouve que vous m'avez compris. Oui, cette pierre et tous les corps durs sont élastiques. Ce qu'on appelle improprement matière inerte , c'est-à-dire privée de vie et de mouvement, ne peut exister sur notre terre, où tout est vie et mouvement. Mais la plupart des hommes, au lieu d'étudier la nature, s'en rapjiortcnt à leurs yeux, qui les trompent très-souvent. — Les miens, monsieur, ne me trompent jamais.
Il — Voyons cela. (^)uaiKl, jKiur la première fois, vous entrez le soir dans une longue avenue, la lune vous paraît assise sur la cime des arbres qui sont à l'autre extrémité de l'avenue. Vous avancez, et quand vous êtes au bout, vous retrouvez la lune à son élévation ordinaire, el continuant son cours, soumis à des lois éternelles.
"\ous voyagez avec vos parents; vous distinijuez dans l'éloigiiemtuit une de ces tours (]u'éleva autrefois le régime féodal, et d'où le seigneur dominait ses vassaux. Cette tour vous parait ronde , et elle est jugée telle par tous ceux qui la voient pour la première fois. Vous vous en approchez, el bientôt vous la voyez carrée, ])arce (jiic les angles ou les coins, que l'éloignemenl ne vous pcrmetlait pas d'apercevoir, deviennent sensibles à la vue par le seul eH'et du rapiuocheinent. Ne pourrait-on pas conclure de ces deux faits (|ue le plan que nous avons de la lune doit être fort inexact? u
C'est ainsi que ce bon maître les iiréparait à l'étude île la i)hysi(iuc et même de l'astriuiomic.
Hobert, de son côté, se livrait sans réserve à l'étude des malhénialiques. 11 négligeait sa rhétori(|uc, à rcxccpllou cepeiidaut de la langue française el de l'éloquence, (ju'il jugeait ilevoir être trèsutiles dans toutes les jiosilions de la vie. Il ne se délassait qu'en se livrant à des jeux de calcul , qui rentraii-nt dans l'objet essentiel de ses éludes aclucllKS. Le proviseur le grondait quelquefois; Il lui rcpon:lalt en lui moulrant son travail de la semaine. Le proviseur répliquait que les malhémaliqnes ne sont pas la rhélori(|ue. Hobert en conven.iil 'aiilenu'nt ; mai'; Il ajoiilalt (|iie la géométrie est la science
CONTES A MON l'KTlT-Fll.S.
par ("xcclli'iicc, et qu'elle pciil, nu hosoiii, servir it'niuusoiiirnl. Il lui mil sous les mmiv un calrul ipi'il vi'iiiiit dr tcriiiiiici'.
Il en résultait que si\ personnes peuvent s'arranijer autour il'i.ne tal)le (le sept eeni \ii>i;t l'aeons ilitVérentes ; liiiit, de eii](| mille quarante ; neuf, «le trois eent soi\anle-(leu\ mille liuit cent quatre vingts, ot dix, de trois millions six eent vinijt-liuil mille huit eents manières, sans qui" la même tipure soit jamais répétée.
I.e proviseur n'avait ni le temps ni peut-être l'instruelion nécessaire pour vérifier ee ealeul, et il voulut liien en eroiro Uobcrt sur sa parole.
(Cependant les deux jésuites dont la présence lui déplaisait, mais qu'il ne pouvait se dispenser iraccueillir , surtout depuis qu'un de ses roiifrcres avait été destitué pour n'avoir pas pensé comme eux, les deux jésuites se présentèrent, et , jiour al>ré|jer un entretien qui lui élait à eliarijc, il leur donna leilcrnier calcul de liobert à xéritier. Ils le trouvèrent parfaitement juste , et ils résolurent de prendre ee jeune homme étonnant à Mont-UoU[;e à la lin de l'année scolastiqne.
Kllc approchait, et déjà on ne parlait que de la composition pour les ijrauils prix. I,e i)ii)t'esseur de rhétorique représenta , dans un conseil académique, que des sujets ordinaires étaient au-dessous de l'iutclli;;euce i|u'on devait supposer ii tics jeunes eens de ([uiu/.e i> dix-sept ans. lîoliert n'eu avait pas encore quatorze; on connaissait l'afVeetioii que lui portait le professeur , mais la ;;rande jeunesse de l'élève favori ne permettait pas de supposer qu'il lut l'objet des observations du maître. Après une assez, longue discussion, il fut arrêté qu'on donnerait pour sujet du ijrand prix de rhétorique : Des avai)tiiys qui doiffiit résulter do l'i'twie (/es scienreu l'.vactcf:. 11 élait impossible de mieux servir Hubert ; aussi, il composa son discours sans se fatijfuer : ou fait toujours bien quand on est maître de son sujet. Enfants, pénétrez-vous toujours de celui c|u'on vous donnera à traiter.
Il obtint le ijrand prix, et il fut invité à lire le iliseours couronné. Aladame Robert n'y comprit pas |;rand'ehose , et elle était dans l'eiil'enehantemcnt. l,e colonel serra la main à sa femme, et lui dit à voix basse : " !Sotre fils a ])lus d'esprit ipie nous. » Monseiijneur l'arcbexèquc de Paris occupait la première place, non en raison de sa science, mais à cause de sa mitre. Un jésuite, placé derrière lui, lui annonça que l'enfant qui venait de lire était celui dont il lui avait parlé. Alors monseiijneur donna les plus rjTandcs marques de satisfaction, et quand monseii;neiir applaudit, le clcri;é présent doit suivre son exemple. Lu yrand vicaire pria Robert de lui remettre son discours; il passa dans toutes les mains, et chacun admira tel passage, qu'il n'avait peut-être pas compris, et qu'en ce moment peutêtre il n'avait pas sous les yeux. Monseigneur déclara que ce discours serait imprimé à ses frais.
A ces mots, madame Robert manqua de tomber à la renverse. Son fils imprimé, et imprimé ,i quatorze ans ! il y avait de quoi perdre la tète. I.a bonne dame ne se doutait pas que les projets des jésuites sur son fils venaient de s'appuyer de l'assentiment du haut clergé de Paris.
Le tour des écoliers de sixième vint enfin. Edmond obtint le premier prix de thème , l'espiègle Henri enleva celui de version : celuici appartient de droit ii l'esprit, ^lériter des prix au grand concours! Les mamans et même les papas étaient dans un ravissement impossible à dépeindre ; ils se félicitaient, ils s'embrassaient, et, pour ne pas se quitter d'un instant, ils s'entassèrent tous dans le même fiacre et allèrent descendre rue de Tournon.
On se doute bien que le len leniain il y eut une grande fête chez M. du Perron. L'assemblée était nombreuse, et cependant bien composée, ce qui arrix'c rarement. Henri et Edmond n'avaient aucune idée de la danse, et ils sautèrent à tort et ii travers, dirigés par des danseuses de leur âge : les petites filles ont un tact merveilleux pour bien saisir les figures. Robert était trop fier pour entreprendre ce qu'il ne savait pas faire ; il se garda bien de danser. Assis dans un coin du salon , il suivait de l'œil tous les mouvements de cette jeunesse folâtre. A chaque instant, il saisissait un carré, un triangle, une ligne courbe, une ligne parallèle, et il jouissait autant que les danseurs.
On était entré en vacances. Le lemlemain, Chain))agne prit le cabriolet et alla prendre aux deux collèges les vêtements et le linge dont les trois élèves avaient l)esoin.
Il trouva ii la porte de Louis le Grand un homme siniplcmeiil mais proprement vêtu.
" Monsieur (Champagne... — Ah! vous savez mon nom! — ,1'ai élé le demander hier matin à l'hôtel de la rue de Tournon. — (?est bien là, en efl'el. — Vous êtes le domestique de confiance de M. du Perron... — C'est encore vrai. — Je vous attends ici depuis hier dix heures du matin, la nuit exceptée, cependant. — Hé! que xoulezvous faire de mon nom c ide moi? — ^ oiis prier de remeltre cette lettre au jeune Robert, q iva passer ses vacances chez votre maître. — .'Vh ! parbleu, vous êtes Bien bon. Que ne mettiez-vous votre lettre a la petite poste ' — C'est qu'il faut que le jeune homme la reçoive sans témoins. — Diable! et de quelle part? — Il le saura en la lisant. Adieu, monsieur Champagne. — Adieu, monsieur je ne sais qui. u
Cet hoiumc-là , pensait Champ^ipiic en ran|;eanl ses paquets daiiS le cabriolet, cet hoiume-là a un air cafard qui me parait drôle , et le mystère qu'il met à son message me donne des soupçons. Ma foi! je remettrai la lettre au colonel.
Lorsque Cliampagnc rentra à l'hôtel, tout le monde était dans la cour à rcijardcr le combat que livrait un ])ctit eaniihc à un gros chien de >;ardc. Le caniche tiuirnait autour de lui, sans jamais lui préscnler le devant , et il le morilait aux fesses, quand il le pouvait impunément. Le gros chien aboyait à faire trembler les vitres ; il faisait des bonds cIVrayants. Les spectateurs s'attendaient à chaque instant à lui voir dévorer le caniche. L'intelligent |ii'tit animal passait sons son ventre ou sautait par-dessus lui, selon les circonstances, et se trouvait toujours par derrière. On n'osait les séparer de vive force, et un seau d'eau jeté sur les combattants n'avait produit aucun cIVet.
On présume bien que le caniche n'avait ])as été l'agresseur : le liol de terre n'attaque pas le pot de fer, dit la Fontaine. Le pauvre petit ne pensait à rien , lorsque le gros luàtin tomba d'un bond sur lui, lui déchira une oreille et manqua de lui casser les reins, n \oilà ee qui se passe dans le monde, s'éi-ria le colonel : toujours les grands écrasent les petits. « Mais quand il vit la tournure que prenait le combat, il répéta cette fameuse épigraphe des anciennes Révolutions de Paris : Les grands ne sont grands que parco que nous Sdinini's a gcniiux , h'rans-nftus. Kl il ajouta : « Le petit animal, que granilit son courage, sortira vainqueur de cette longue lutte. Avis aux oppresseurs du monde. "
Pendant que le colonel faisait de la politique et de la philosophie, son fils calculait les mouvements des «leux animaux, et il trouva que le plus faible faisait environ r[uatre sauts, pendant que son adversaire n'en faisait qu'un. " Edmond , dit-il, si ton maitre de physique te demandait à quoi il faut attribuer cette dilTérence, que lui répondrais-tu? — Que je n'en sais rien. — Je vais te le dire, mon auii. Dans les animaux, l'agilité diminue en proportion de leur plus grand volume. »
On se lasse de tout et même de battre ses ennemis. Dans quelque position que nous soyons, le besoin du repos physi(|ue et moral se fait sentir enfin. Le caniche s'élança dans le vestibule et s'alla coucher dans le cabinet de la femme de chambre. Le mâtin regagna sa niche l'oreille basse et la queue entre les jambes.
On i)a riait encore de ce qu'on venait de voir, et chacun, en atlcnilant le moment de se mettre à table, faisait des observations, continuait les réflexions du colonel, raisonnait ou déraisonnait , ainsi que cela arrixe souvent, lorsque Champagne , empressé de remplir une mission qu'il jugeait très-mystérieuse, s'approcha du colonel en prenant un air d'importance, et lui remit la lettre dont il était pnrleur.
(t Oh ! oh ! dit le colonel , une image rouge et jaune au haut de la lettre! Hé parbleu! c'est un saint Ignace. Lisons:
— ^ os talents vous rendent digne , notre cher frère, de donner les premiers principes de mathématiipics à nos jeunes élèves de Montrouge. Là, vous ac(|iierrez la connaissance approfonilie de notre sainte religion, que vous ne possédez pas encore. Vous rendre utile, en vous mettant dans la voie du salut éternel, c'est tout ce que peuvent faire de mieux pour vous deux amis, ilont vous connaissez l'affeetion et le zèle.
]Nous avons besoin de nous entendre sur les détails. Dérobezvous de la maison paternelle demain à six heures du matin, le lendemain du jour où vous recevrez ce billet, et venez nous trouver au Luxembourg'. Si votre ]ière avait connaissance du rendez-vous, et qu'il vous défendit de vous y rendre, n'oubliez jias, notre très-cher frère, qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. —
» Qu'est-ce à dire? s'écria le colonel; Dieu n'ordonne-l-il pas aux enfants d'être soumis à leurs père et mère? — Mais, reprit le jeune Robert, qui avait été présent à la lecture de la lettre, il est beau à mon âge d'être professeur de mathématiques. « Il était clair que les jésuites voulaient le séi)arer de ses ])areiits, à qui il était si fortement attaché, et sa vanité n'avait saisi que la première phrase de la lettre.
L'observation du jeune homme parut flatter l'araour-propre du colonel. Alais M. Henri le père, homme très-instruit, élait là. « Avezvous oublié, dit-il au colonel, que ces gens-là ont fait enlever, il y a quelques années, une jeune ])ersonne prolestante, et l'ont enferiuéc ilans une (lension du faubourg Saiiil-Cermain ? Son père l'a redemandée en vain à toutes les autorités compétentes. On n'a rendu la liberté à la demoiselle que lorsqu'on a été bien coiixaincu de sa liaine pour la religion de son père et pour son père lui-même.
" — En elïet, il me semble que ces drôles-là veulent emprisonner mon fils à Montrougc. — ,\llez-vous à confesse, colonel' — J'y allais autrefois. — Et à la messe? — .l'y allais aussi. — Et vous n|y allez plus. Ces gens-là savent tout ce qu'il leur importe de connaître. Si vous étiez de la congrégation, ils n'eussent pas tenté de faire parvenir clandestinement leur lettre à Robert. — Qu'est-ce que c'est que la congrégation? — Je vais vous le dire. !Mais il faut que je reprenne les choses de plus haut.
>) La société de Jésus... — Qu'est-ce ipie c'est que celle société? — Ce sont les jésuites. — lié ! que dialde.' il me semble que Jésus
CONTES A MON PETIT-FILS
voulut iKiilre ciUrc un i'iiie et un IkimiI'; (ju'II vrcut ;ni nilliru <lcs p:iuMrs (l'c-siirit |uiui' tiiii lliivall ili' l'alïfcliou, |uiisi|u'il a dil : liicnïifm'i-ii\ li's pauvres il'i'sprit, car le rojan'iio des l'icux leur apparliinti enfin, notre Sauveur est mort entre deux larrons. A laquelle de ees trois sueiétés veulent appartenir les jésuites? — Mon cher colonel, le pape s'inlilulc le serviteur des serviteurs de Pieu, et il est prince souverain d'une paitic de l'Italie. Ses prédécesseurs ont c\coniinunié et déposé des empereurs et des rois. Les jésuites , sous une apparence d'iniinillté, visent à la ]iulssance universelle.
» t.'liHssés succesNiveuient de tous les Etats catholiques et (le la France iiar Henri 1\ , qu'ils contrai|;nircnt ii les rappeler, et par Louis .\ V, qui ne les crai|;nait pas, ils ne quittèrent que leur hahit , et ils intri(;ui'rent partout. Enlin de nos jours, l'empereur de Russie, Alevandre, les admit dans ses Etats; mais bientôt leurs manœuvres dan);ercnses le riucèrenl à les expulser île son empire.
• Vous remarquerez, s'il vous plait, qu'ils ])rèehent partout la soumission il l'autorité du pape, et qu'ils s'étaient réunis chez un prince hérétique, parce (|ue tout ce qui peut favoriser leurs pernicieux desseins leur parait hon et lé|;ltime. Je reviens.
" Ils reparurent en France avec la restauration , en petit nombre, hunihics, soumis en apparence, ii l'autorité temporelle. La religion n'avait pas brillé d'un jjrand éclat sous l'empire de INapoléon. J)eux rois, ses successeurs, imaginèrent (|ue la rétablir dans toute sa splendeur c'était s'assurer l'appui du cler|;é et la docilité du jjcuplc, qu'il gouvernail. Jls accueillirent les jésuites, non pas ouvertement. L'autorité parut ne pas s'occuper d'eux; mais elle les soutint, elle les soutient encore, sans oser les reconnaître publiquement.
" Forts du caf;otisnie ou de l'hypocrisie «les deux rois, ils marelièrenl a grands pas vers une puissance .S la(|iiellc il était d'autant gdus difficile d'échapper que la i;rande majorité de la nation ne s'occupait pas d'eux. I'art(uil ils tendirent des pièges, qu'ils couvraient de fleurs; Je trait empoisonné était dessous.
Il Bientôt ils se firent île nombreux proséljtcs, (|u'ils aflilii'rcnt sccrctenicnt à leur société; bientôt ils en obtinrent îles donations qui leur permirent de multiplier leurs établissements ; bientôt leur adresse dialudique augmenta leurs discipltrs au point qu'ils en curent dans le haut clergé, et jusque sur les niarcbcs du trône; on assure que le roi régnant lui-même est un de leurs sujets; bientôt enfin, quel(|uc mérite qu'on eût, on ne put obtenir une place sans être jésuite, de cœur au moins, ni éviter d'être destitué si on persévérait dans sa soumission à la société de .Icsiis; et voiUi ce qu'on appelle la congrégation. — Hé! mais, mon cher Henri, c'est nue race ii ctoull'cr. — ('ela viendra peut-être. — Ainsi soit-il.
» 11 ne suflit pas d'accuser celte engeance d'être jiernicicuse et dangereuse , il Tant examiner sa doctrine abominable, et c'est ce que nous allons faire en peu de nu>ts.
» Ignace de Loyola, espèce de fou, qui prenait le titre de chevalier de la sainte A ierge, fonda les jésuites en I.S lO , et dix ans seulement après leur création ils suscilirrent des troubles m Pologne. Ils n'ont pas cessé depuis d'tn amener de plus ou moins graves partout oii ils ont été reçus. On doit conclure de la que l'ambition est leur passion dominante.
» 11 leur fallait un appui respectable et redouté : ils ne voulurent reconnaître d'autre chef que le pape. Ainsi cette milice forme partout nue corporation étrangère à l'autorité légale des dilTcrcuts gouvcrueluents, cl par cela seul elle est dangereuse.
» Les jésuites ont un supérieur dans chacune de leurs maisons , qui correspond avec le chef établi dans chaque province, sous le nom de provincial. Ces ]>rovinciaux soumettent il leur supérieur général tout ce qui intéresse non-seulement lexistence, mais les progrès de la société auprès des puissances tciiiporellcs. Ce supérieur général réside il Rome, et les papes, toujours portés a étendre leur autorité, emploient les jésuites comme auxiliaires et les favorisent de tout leur pouvoir.
n Dès l'an IC07 ils écrivirent et publièrent que tout gouvernement qui n'est pas soumis au pape est illénilime et doit être renversé, que le pape a le droit iuconlesiablc de déposer les souverains (jui méconnaissent son anlorilé, (pie, si l'excommunication ne sullil pas p(Mir les réduire , Dieu permet qu'on emploie contre eux le fer et le ]ioison. » Le dernier qui écrivit et propagea de telles doctrines fut un nommé IMalagrida , qui tenta de soulever le Portugal au dix-huitième siècle. Tel élait encore l'aveug-lcincnt des peuples, que le roi n'osa faire instruire le procès du coupable sans en avoir obtenu la permission du papr. La cour de Home osa la lui refuser, et elle n'ignorait pas ipie les jésuites avaient été des ligueurs furieux sous les règnes de Henri III et île Henri IN . Elle savait qu'ils étaient violemment soupçonnés d'avoir élé les instigateurs de l'assassinat de ces deux princes. "Fort heurensenient pour le roi de Portugal, .Malagrida s'avisa de se faire prophète et d'opérer des miracles. L'inquisition donna au roi une sati^faelion que le souverain pcuitifc lui avait refusée. Malagrida fut brillé vil en 17(11 comme sorcier.
" Les eongréganistes répondent ;i ceux ipii accusent les jésuites d'une immoralité révoltante et qui traduisent leurs livres au tribunal d<^ l'iipininii publique (pic les fautes de quelques membres d'une société ne doivent pas être imputées ii la société culière. .Mais nous aussi
nous connaissons les statuts de l'ordre, et nous savons qu'un jésuite ne peut faire imprimer un livre qu'avec l'approbation de son supérieur, de son jirovimtial et du général lui-même. Ainsi la société adoptait les principes énoncés dans les ouvrages dont nous venons de parler.
)>Ah ! mon cher colonel, j'oubliais une circonstance très-importante dans ce moment-ci. En l.SMi, tous les curés de Paris dénoncèrent les jésuites eouinie leiidaut à corrompre la génération qui s'élevait, par la confession, et l'iiistruclion viciée des enfants.
" I"aut-il que je vous rappelle ce qui s'est passé presque de nos jours? Henri IV avait rendu ii iXantes un édil (|ui favorisait les protestants. Lu jésuite confesseur de Louis XIV s'empara de son esprit et lui lit révoquer cet édit. Cinquante mille familles sortirent lie France et piirtèrent dans les pays étrangers leurs capitaux et leur industrie. Plus lard il persuada à ce monarque que tous ceux qui ne ]iciisaienl j)as comme lui en matière de religion devaient être cxtcrniiués. Ce prince envoya dans IcsCévennes le maréchal de \ illars et une armée. Les protestants se défendirent courageusement, cl Louis subit l'humiliation de traiter avec Cavalier, garçon boulanger, devenu par sa valeur et sa bonne conduite le chef de ses coreligionnaires.
» Vous savez sans doute que, sous le règne de Louis W, les jésuites étaient propriétaires et souverains du Paraguay, et qu'ils étaient au moment de bouleverser la France pour des bulles du pape, qui n'étaient que ridicules. Louis XV, fatigué de tout cela, chassa les jésuites, permis à eux d'aller régner au Paraguay.
" Ainsi, Hubert, Edmond, Henri, tout bien examiné, défiez-vous toute votre vie du vin du cru , du gigot qui a bon goiit, du derrière d'une eharrelte, du côté d'un porteur d'eau et d'un jésuite de tous les côtés.