V. — La physique et la congrégation
)> — Nous les fuirons, nous les fuirons ! s'écrièrent Edmond etHenri. — Professeur de mathématiques, murmurait Robert entre ses dents, c'est pourtant beau ! — Parbleu! s'écria à son tour le colonel, ces jésuites sont de grands cocpiiiis, et ils veulent enrôler mon fils sous leurs sales drapeaux ! ils lui douneut un rendez-vous secret pous le séduire et le déterminer à les suivre dans leur repaire de Jlontrouge ! Ils ne l'auront pas, je veux faire de lui un honnête homme. — Bravo! ilil iM. du Perron.
)> — Mon fils, demain, ii six heures du matin, nous irons au Luxembourg, j'aurai mon bâton d'épine sous ma capote de bivouac, tu me montreras ces drôles-là, et je leur donnerai une leçon iliinl ils se souviendront longtemps.
u — Gardez-vous-en bien, mon ami. On vous fera d'abord un procès. Pendant l'instrucliou votre fils perdra sa bourse. Votre pension de retraite est fort au-dessus du inajimuiii de votre grade, on la réduira au )/( ;■?//;« ion .peut-être la supprimera-t-on en totalité. — Ils oseraient faire cela? — Us osent tout , mais ils ne paraissent jamais. Des prélats, des ministres qui appartiennent ii la congrégation seront poussés en avant, et vous serez frappé des deux coups au moment oii vous vous y attendrez le moins. — Diable ! diable ! que faut-il donc que je fasse ?
I) — Ne point aller au rendez-vous, répondit M. Henri. — Et cacher votre fils à tous les yeux , ajouta M. du Perron. — Cacher mon fils, le cacher par la crainte de quelques prestolels , qui déshonorent la religion ! ne viendra-l-il pas quelque bonne révolution , qui nous délivre de toute cette clique-lii !
)) — Point de déclamations, dit M. Henri. Voyons ce que nous pourrons faire de mieux dans celle circon tance.
» Les deux jésuites ne doutent pas que Champagne, à qui leur émissaire a confié la lettre, ue l'ait remise exactement, n'importe à qui de cette maison. Ne voyant pas , demain matin , Hubert au Luxein- bourg, ils ajourneront l'exécution de leur projet jusqu'à la rentrée des classes. Alors ils mauccuvreroul auprès du proviseur et nous jetteront sans cesse dans de nouveaux embarras.
» Robert a fait d'excellentes éludes, cl il peut se passer de les terminer par un an de philosophie. La philosophie de collège se divise eu quatre parties : la logigue, la morale, la physique et la métaphysique. La logique est l'art de raisonner , et rien ne fait raisonner plus juste que les mathématiques; or , Robert est mathématicien. La morale n'a pas besoin d'être enseignée , parce (|ue nous avons tous le sentiment intime de ce qui est bon ou nuisible, .l'ai un assez beau cabinet de physique, et j'en donnerai des leçons à cet enfant, louant il la métaphysique, je la définis i'uri de déniisonner. D'après tout cela, le jeune Robert n'a pas besoin de la |diilosopliie des écoles. Ce soir je le conduis chez moi , je l'y installe, et certes personne ne viendra l'y chercher, u
iM. et mailame Robert embrassèrent M. Henri de tout leur creur. Leur fils répétait sans cesse ;i voix basse : N'être pas professeur de mathématiques! « Tu le seras, mon ami, reprit M. Henri. Je chercherai, je te trouverai des élèves de ton âge, un fort maitre de mathématiijucs pour toi, et je me charge de te rendre physicien." Oh ! alors Robert embrassa son nouveau protecteur , il embrassa
CO.NTEt; A MDiN PI!;!!'! -KILS.
:iis, cl lie cl Jiiiinc
loiuliiiiKiit MMi |Mic II sa m. rc, iloiit 1 (ii|;iiril du |irofcssoial .iviiil tloi|;m- im moiiii-iil; il ciiil)ia^.'..i M. cl iiiailaiiie ilu l'ciioii. Liliiioml et U'iiiii, il emidassa tout le iiioiiile, |iaice que sa viiiiilé salisfaite l'aNail leuilii «ii\ douces éuiolious du euur. Il alla nièiuc plus loin (]u'ou ne dcsirail : il inaudil le sacerduce de quelque livrée qu'il se couvre.
Sa nicic l'alliia doucemeiil à elle. <■ 'Mou elier enfanl, ipiand lu iciieoiilreias un soi-disaul inèlie, poilaul sur sa iiuilrinc des dceoraiions i|ui coiitiaslriil avec sou uiiuistèri' , passe vile, cl ne tourne pas la tilc. (^)uaud ta marche sera coupée par un carrosse siiuiptueux lire par de suptrbcs coursiers et Irainaul à la cour un évèqiic, un arclic- \cquc, passe encore et dis-loi : Sous cette mitre sont roriiucil, la soujdtsse Cl l'esprit de douiilialiou. (.'e pcrsi>uua|;e liabile un pa di'daiijnerait de dormir sous un loil modeste ; une simarre rici clc!;anle lui tient lieu de ciliée, et son cuisinier est pour lui l'bo par c\cellcncc.
» Mais, mon cher curant, si lu rencontres un prêtre enveloppé dans une soutane à demi usée ; s'il a le Iront nnidcsle et le rcijard dou\ ; si lu le vois s'enfoncer dans une allée obscure, suis-le. Il monte a un einquièuie éla|;e ; il entre ilans un réduit oii tout annonce la mi«ère, Il s'.ipproclic irun i;rabal sur leriucl se désole un homme afl'aibli par les privations. Sa l'euimc, aux joues caves, à l'ieil éteint, vicul|le parlai;er entre trois enrunls le dernier iiu)rccaii de pain i|iii lui restait.
» Le bon prclrc lire de dessous sa soutanelle un pain et un llacon de vin vieux. 11 s'approche du pauvre père, il lui i)réscntc des aliments, il l'embrasse, il le console, il offre enfin une picce de cinq francs, (.".'est tout ce qu'il peut donner : il n'est pas de la conj;réi^ation.
). .Mon cher enfant, atlaclie-loi à un prêtre eoiiime celui-là : il faudra que tu le cherches, piirce que la vertu modeste se cache, mais sois persuadé que tu le trouveras. •
Le soir mêiuc on ht un paquet des effets à l'usage île lîobert, qui appartenaient au collège ; le colonel y joi|;uil pour le proviseur une lettre polie dans laquelle il renonçait ii la bourse de son lils, el (iliampaijiie fut expédié pour porter le tout à sou adresse.
(^)uand la nuit fut avancée, les boutiques closes, qu'il ue resta sur le pavé de Paris ([ne des ivrognes et des l'ilous, un iiacre reçut M. et madame Henri, leur l'ils et Kobcrt.
Le colonel avait été enlrainé d'abord par l'idée de soustraire son l'ils aux poursuites des jésuites. Dicnlot la réilexion le ramena à la délicatesse qui bii était naturelle. Il souiVrit Irop de voir son Robert il la charge de M. Henri pour ne pas s'en expliquer avec Al. du Perron. 'I J'arranijerai cela avec le nouvel hôte de'l'enrant, lui dit son ami. Vous ne pouvez payer sa pension, je la payerai, moi. — Eh ! ventrebleu ! voilà ce que je ne veux pas ! — Pourquoi cela , est-ce orgueil ? — C'est justice.
— Mou cher colonel, vous avez été employé au moment où Vous y pensiez le moins. Je vous ai prêté et vous vous êtes acquitté. (,Jui sait ce que le sort vous reserve ' Je veux vous prêter encore, el vous me rendrez quand vous le pourrez. — .Mais... mais... — Aimezvous mieux savoir votre his soustrait à tous les yeux dans un coin de Montrouge ou de Saint-.\cheul ? — Corbleu ! je l'en tirerais l'épée a la main. — Et vous perdriez, même en réussissant. — Alors je me brillerai la cervelle. — C'est la ressource d'un lâche. — .Monsieur, monsieur! — >'e vous éehautïez pas, el écoulez. On nous conduit visiblement au despotisme. Peut-être forge-t-on en ce iiioment les fers sous lesquels nous gémirons un jour, (jui les brisera si les hommes comme vous se donnent la mort? Vivez pour servir la patrie et venger vos injures personnelles. — Je me rends.
— A ous laisserez donc voire l'ils chez M. Henri,' — 11 le faut bien ! — Et je vous prêterai le prix de sa pension? — Soit. »
A oila notre jeune homme établi à son nouveau domicile. (,)uelques jours après un maitre de mathéiuaiiqiics vint lui donner sa première leçon. 11 trouva un enfant plein de dispositions et ilévoré de la soif d'apprendre. H lui promit de le pousser rapidement.
1\ ouliliait quelques heures d'études sérieuses en s'ucciip^inl de la • physique. M. Henri savait combien il est utile de couvrir d'abord l'aridité de la science sous ce qu'elle peut oll'rir d'amusant. H failait d'ailleurs piquer sa curiosité pendant ses courts moments de repus. C'était le seul moyen qui put l'empêcher de s'attrister prol'ondémenl lorsqu'il s'arrêtait ii l'idée de vivre séparé de ses parents et de son ami Edmond.
-M. Henri lui proposait des questions de manière qu'il pût facilement les résoudre, el Robert jouissait : vous savez (pi'il a beaucoup d'amour-propre. 11 trouva, par exemple, (|ue le plus fort agent de la nature est le feu.
U jugea , à l'aide d'une machine électrique , qu'il y a du feu dans tous les corps existant.,. Il ne put expliquer, cl M. Henri ne l'cx()l;qiia pas davantage, comment le l'eu extérieur, joint aux elTurls continuels du feu intérieur, qiy alimente les volcans, ne produit pas un embrasement universel.
En tirant à la fin de l'automne du feu d'un corps froid à la main, Robert conclut que le froid n'est que le senliiuenl produit en nous par la dimiftution de la chaleur, «puisque, lui di^ail M. Hcuri, I eau
bouillanle, trcs-cliainle à regard du corps humain, est froide relativement au fer fondu.
• .\iiisi, ajoulait-il, le froid absolu, les lénèbrcs, l'opacité ou l'épaisseur des corps , qui ne permet pas a lu Iniiiière de les péiiélrer, le néant, sont des mois qui ne présentciil aucun sens détermine, parce que le froid n'est qu'une chaleur moindre; les ténèbres, une moindre lumière i ropacilé, un composé de corps diaphanes ou Iransp.ireiils ; le néant, l'absence de toutes choses : el vous voyez que des choses existenl.
— .Monsieur Henri, j'admets tontes ces dillercnee» ; a 1 exception cependanl des léncbres, qui me semblent devoir être absolues dans les lieux oii la lumiiri' ne peut pénétrer, du iiioins par ric.ochcti. — Le mol propre est rcllcxioii ; laissons de coté vos ricochets.
j. .Mon jeune ami, vous m'avez fait une objcclicui à laquelle je répondrai par un l'ail. Tn malheureux esl enfermé dans un cachot souterrain inaccessible de toutes parts a la lumière du soleil. Les ténèbres y paraissent si épaisses que le geôlier n'y entre jamais sans avoir une ianlcrnc a la main. Ccpciid iiit le prisiuinier parvient au bout de quelque temps a démêler les objets qui l'environnent. Donc il n'y a pas de ténèbres absolues.
.. Puisque nous parlons de la lumière, pourquoi ne pas nous étendre un peu sur ce sujet intéressant ' Le célèbre llnjgciis allesle que la lumière émanée d'il soleil |.arcourl soixante-six mille lieues en une seconde. Ceci est étranger à la physique, j'en conviens ; mais varier nos plaisirs, c'est nous conduire en hommes sages.
., Or la terre esl éloignée du soleil île trente -quatre millions trois cent cinqiiaiitc-sept mille quatre ceiil iiiialrc-viiigts lieues. — Je vous enlcnds, je vous entends, monsieur Henri, nous allons nous amuser a calculer en combien de luinuies la lumière nous arrive du soleil : rien n'csl jdiis facile. Celle lumière parcourt en une seconde souanlesix luillc lieues, iloiie en une minute clic en |Mrcourl trois millions neuf cent soixante mille. Ainsi elle nous arrive eu huit minulcs cl quelque chose, si lontcl'ois il n'y « p;is quelque légère erreur de la part des calculaleurs des distances ou de celle de lliiygens lui-même, i udieu ' parcourir en huit minulcs Ireiilequalre millions Irois cent ein- (|uante-sept mille quatre cent quatre-vingts lieues !... C'esl beau, en vérité ! Je Suis bien aise de savoir cela.
— Voyons mainlenant combien nous sommes petits , quand nous nous nous croyons quelque chose. Nous nous étonnons d'avoir pu inventer et utiliser la poudre à canon, nous nous admirons dans la vitesse et la force du boulet, eh bien ! mon ami , il ne parcourt que six cents pieds par seconde. S'il était possible qu'il fendit toujours l'air avec la même rapidité, combien ferait-il de chemin en viiigi- (luatrc heures ? — 'l'rois mille quatre cent einquante-sii lieues — El combien lui faudrait-il de temps pour arriver au soleil / — Jletas. viu.'t-cinq ans environ. Vous avez raison, monsieur Henri, nous sommes' bien p°u de chose ! - Et cependanl nous sommes quelquefois beaucoup plus fiers que nous ne devrions l'être ', n'cst-il pas vrai, Robert ' — Je tâcherai de me corriger. — A la bonne heure.
>. Encore quehiues mots sur la lumière. Un de ses plus donnants phénomènes, c'est qu'elle se réfléchit, ou, pour me servir de votre expression, elle ricoche de dessus les corps sans toucher a leur surface — Oh : par exemple, monsieur Henri, ceci est trop fort .... — C'cs't le riand >exyton qui l'a dit. . - Grand tant qu'il vous plaira .' Ouand je touche un mur exposé au soleil du midi, je le trouve brii- Ui,l. — Allez loucher celle cafetière qui esl la devant mon foyer - Je me brûlerais, monsieur. - Et cepenlant elle ne louche pas au teu.
- L'areument me parait sans réplique. — Sachez, mon jeune ami , iiu'il est des noms tclleiuent respectables que personne, un culant surtout, ne doit les attaquer qu'avec des preuves incontestables. Robert combattre >cxvlon ! Encore un mouvement d orgueil, dont vous me promettiez tout à l'heure de vous corriger.
>, Tu oreueilleux comme vous, mais beaucoup plus savant que vous l'èles encore , a prononcé sans appel qu'il n'y a que certaines parlies du corp. qui puissent nous procurer des plaisirs, et que >-'"^'^- » l'exceplioii des ongles et des cheveux , font éprouver de la doule ii . Oue pensez-vous de cela? - Si je l'osais, je prononcerais, a iiio tour, que cet homme est un sot. - Monsieur, il laut oujours cire poli 'avec ses adversaires. Vous diriez que cet auteur s^esl trompe et vous en donneriez la preuve. - Cela n'es p.s dithc,le.--N o on la , s'il vous plait. - Je souflre quand je m arrache "" ^ '^;;: ' 'Jf
so^ilïre beaucoup plus si je ^---'P'-\ "". •'^'"" °''«'" .^X ""« c*'" Est-ce là tout ce que vous avez a dire .' - H me semble que cela
suffit. — Mon ami. je vais vous humilier encore.
„ (^uand vous vous arrachez un cheveu, ce n'es P-'f ' ^ ^^^'^^^j'; La douleur est causée par l'imperceptible partie de '"i'=";; ""^^ I , ..eau «me vous arrachez avec lui. Si vous coupez un de vos ongles
o^our. il douleur réside dans la partie '^'''-'"'"-ï-\7;,;fj,,'' ^e vous avez attaquée, ou du moins que ^o"^ '^ve e pos e a 1 ac lon^ e l'air, et qui esl Irès-irritablc. Ainsi, mon cher ami, le sot a eu raison, et le grand Robert s;est trompe >- j, ^^ ^^^.^ ^,.
^otre jeune gco.ncl e ^ J ^ '^;J .^iivcment. Sa raison i^mbatpondre, il rons'ss.,, ' H^, ^^ .f ^,^.,,.„„ ,i ,, f..,„i„e du Perron se ^:1:::;::^"'m:\^^^^^ ^.Ip déneat pour paner de ce qui
SI
COUTES A MON PETIT-FILS
vniiiit (If sr passer. Ui)liort se mil ;i sou aise , et il ae<iieillil les arrivants avec l'afleetiiin (iii'il leur devait et dont il était pénétré.
Les Iriiis fiiiiilles su voyaient souvent, et <'étail pres(|ue toujours cliez M. Henri (|u'elles se réunissaient. Lorsipie eclui-ci , sa fcininc et le jeune Henri allaient elic/. M. du l'erron, Uoliert restait seul, et ne s'fnnuyait pas, parée iju'il aimait h s'oeenper , mais il éprouvait une privation pénilde; on le savait , et on évitait de la lui imposer souvent. Le colonel déelamait contre les jésuites; sa femme et ses amis le calmaient, en lui représentant que son lils était en sûreté. " En sûreté, tant i|u'il vcuis plaira; mais n'est-il pas atïreuv d'Ctrc réduit a se caclicr ([uaïul on n'a pas de reproches ii se faire ? »
Les vacances finissaient, l'.dmoiul et Henri rentrèrent aucolléjje, conimcncérenl et continuèrent leur quatrième, avec assez de succès. Plus de sottises, plus même de tours d'écoliers ; mais aussi pas de ces efforts soutenus ([ue l'iudiijcnce des pères semide commander au\ enfants. (!eu\ de Henri et il'E Inwunl étaient riches; ces enfants le savaient, et ils étaient sans inquiétude sur leur sort futur. C'est peutt'trc un malheur d'avoir des parents riches.
L'espiègle Henri obluit le prix de veision.
Mais ce n'(5tait pas seulement la iiicté filiale qui avait fait de Robert un sujet extraordinaire. La nature, nous le répétons, l'avait doué d'une tèlc forte et d'une facilité de conception, ijui, vous le savez, avaient frappé les dcu\ jésuites. Ils avaient démêle son arnlHlion n.aissanle. Robert était donc un de ces sujets rares, ([ue la société ne laisse pas échapper. Sûre de la docilité et de l'appui des autorités supérieures, elle coiiimenrait à suivre ouvertcmi nt la route qu'elle s|cst tracée depuis des siècles. Qu'cst-elle, en elTcl , de|)uis sa fondation ? Lu jésuite est un prêtre [lour les petites lilles et pour les Ikuines femmes. C'est un être iiifiniinciit dangereux pour qui le connaît bien.
>os deux jésuites se présentèrent au collérjc Louis le Grand ii la rentrée des classes. Ils furent étonnés et inquiets en apprenant cpie le colonel avait retiré son hls, et ils comprirent pourquoi le jeune homme avait manqué au rendez-vous (|u'ils loi avaient donné au Luveiiiho.iri;. Ils jiiiiircnt aisément que leur lettre avait été remise il son piTe. Les difficiiltés ne rebutent jamais les pcrcs de la société de .lésiis.
Clianipaj;ne avait remar.pié plusieurs fois, dans la nie de 'roiinioii et au Luvemliourr;, riiomme qui lui avait remis la lettre destinée au jeune Robert. Cet homme s'aiiproehait de lui, s'en éloiijnait, et paraissait rej;.irdcr les enseij;iies, ii peu pris comme faisait M. du Perron avant qu'il eût iniai;iiié de se distraire en faisant du bien.
fjuaiid les maîtres sont fortement préoccupés, il est |ucM[ue impo4sible que les domestiques ne saisissent pas, en allant et venant, quelque chose qui les éclaire. Clinmpa|;ne connaissait jjarfai' ment les inolifs ipii avaient détcriiiiiié la retraite du jeune Hcdxrl , et il était sur ses [;ardes.
L'homme en question voyait bien (|ue Cliainp,ij;iie l'avait remarqué et reconnu. Il s'impalienlai"t de ce qu'il ne l'abordait pas, parce qu'on
est embarrassé sur son début quaiiil ou est chargé d'une commission difficile. ^ oyaiit cependaul ([ue Champagne s'obstinait ;i garder le silence, il se décida à le prévenir; car enfui il fallait bien entamer la jjratide afl'aire.
u lié ! mais je crois que c'est monsieur Champagne ? — Vous m'avez reconnu depuis le premier moment oii vous rodez dans le quartier, et depuis quatre jours vous ne le qiiillez pas. — ,I'ai ii me jilaindrc de vous, monsieur Cliampagnc. — ,1e m'en bals l'ieil, monsieur je ne sais qui. — ,1e vous charge d'une lettre pour le jeune Robert, et vous la renieltez ;i son père! — Voyez le grand malheur! — Ah! j'ai donc deviné. — Vous êtes si fin ! — Vous êtes revêchc, monsieur ('liamp.igne. — \ uns êtes un fripon, monsieur je ne sais qui. — Pour vous prouver le contraire, je vais vous payer bouteille, et nous nous réconcilierons le verre à la main. — Je ne vais jamais au cabaret. • — (î'est étoiiiiaut. — Et je ne veux rien avoir de commun avec vous. — .le vous en prie. — • l'Ji ! ventrebleu, laissez-moi tramjiiille ! »
En prononçant ces derniers mots, Cliampagnc lit faire une pirouette ,i monsieur je ne sais qui. Sa redingote grise se déboulonna (lu haut en bas, et Champagne aperçut très-distinctement une veste noire, surmontée du petit collet des enfants d'Ignace de Loyola. » Ah ! vous êtes un frère jésuite! — Je m'en fais honneur. — Eh bien, valet maladroit, qui ne savez pas vous déguiser complètement, allez dire à vos pères que je ne suis pas de la congrégation , et que vous ne ferez rien de moi. »
Le premier soin de Champagne, en rentrant à l'hôtel, fut de racontera i\L du Perron la scène qui venait de se passer. M. du Perron crut ne pas devoir la cacher au colonel. Celui-ci commença par tempêter, à son ordinaire ; il voulait aller demander justice au chef du clergé de Paris; il voulait, en cas de refus, s'adresser aux tribunaux; que ne voulait-il pas !
iM. du Perron, toujours réfléchi et tranquille, convint qu'il était évident que les jésuites voulaient s'emparer de son fils; mais il lui ht remarquer (|iic des évèques publiaient des mandements tout à fait dans le sens du despotisme, et que si cet exemple pernicieux n'était pas suivi à Paris c'est qu'on redoutait les Parisiens. M. du Perron ajouta que les procureurs du roi sont choisis |)armi les congréganistcs, et riu'ainsi ils marchent dans le sens qu'imprime au gouvernement l'autorité spirituelle; que s'ils s'écartaient de la roule qui leur était tracée, ils seraient destitués à l'instant. « Ventrebleu! mon ami, à qui donc demander justice ? — A votre épée, quand le moment sera venu. \ oiis voyez, comme moi, que tout nous conduit à l'esclavage, ou il la nécessité de comjuérir la liberté. — Attendre ! attendre ! et si, en attendant, ces fripons-là empoisonnent moralement mon fils? — - On n'emploiera pas la violence pour vous l'enlever. Qu'il reste oli il est, et opposons la siirvcillanee à l'espionnage. J'ai un domestique assez nombreux pour pouvoir, à la rigueur, me passer de Champagne, je vous le donne. Il est actif, intelligent , et nous lui ferons sa leçon. »
Voilii donc Champagne rôdant, pendant plusieurs heures de la journée, dans la rue de Tournon, et dans celle de Buci , oli demeurait .^1. Henri. Quelquefois il ne sortait qu'il dix heures du soir, pour ne rentrer que lorsque les rues étaient ii peu près désertes. Le frère jésuite ne paraissait plus; Champagne ne remarquait rien de particulier sur les figures qu'il rencontrait. L'absence présumée du danger et le temps font naitrc la sécurité, et le bon domestique négligeait un genre de service qui lui paraissait inutile. 11 sortait par habitude , SCS fantaisies dirigeaient sa marche; et quoiqu'il eût protesté au frère jésuite de son aversion pour le cabaret, il y passait souvent quelques heures le soir avec ses camarades.
Le père et la mère de Robert et leurs amis communs croyaient que les jières de la i'oi , la société du Sacré Cceur, la société de Jésus, les jésuites enfin , qui changent <le nom selon les cirooiislances , ne pens:iient plus au jeune malhématicieii. lis étaient tranquilles : peuton, doit-on l'être quand on a été menacé par la congrégation?
Robert travaillait be.iiicoup , il se délassait dans le jardin de M. Henri. 11 n'était [las grand, mais il y respirait un air nouveau; et e'él.iit assez pour la sauté. 11 voyait tous les jours ses parents et ses amis du Perron, et il était heureux. Qui rend la captivité dure? Des . portes qu'on ne peut fiMiuhir, et dont les verrous liruyants transportent l'iiuagin.ition au milieu des champs. Il eu est de la liberté comme de la santé : on n'en sent le jirix qii'apri's les ;ivoir perdues. Jouit-on d<' l'une et de l'.iulre, on ne s'en iiicupc plus, lioliert avait a s.i ilisposilion un vaste logement, un joli jardin ; on lui avait trouvé dans la maison trois enranlsà qui il donnait des leçons de mathématiques. M. Henri lui abandonnait son cabinet de physique, qu'il ménageait beaucoup et oii il s'amusait souvent. Il se croyait libre, parfaitement libre. Mes chers enfants! ne sommes-nous pas réellement ce que nous croyons être, si un imprudent ne vient pas nous éveiller? Ce fou, qui se croyait Dieu, se frappait la tète contre la porte de sa loge, quand il voulait lancer le touuerrc. Le bruit qu'il faisait l'empêchait de sentir les eontusions qui lui coiivraieul la liijiire. II croyait voir, ;i ses pieds, le genre hiiinaiik, tremblant, lui demander grâce. Il lui pardonnait d'un air de majesté, et retournait se jeter sur une poignée de paille humide.
Aux réunions de la quinzaine, il fiîtait, il ci cssait Henri et
C(1NTES A MON PF.TIT-FILS
Eiliiinnil ; il les iiiti-iroi;ciiit oiisuile sur leurs études ; il eii|;;i|;cait ses éeoliers de iuiilliiiuiili(|ues à deseendre :i|mos le diiier. Il les l';iisait Iraviiiller tous ensemble iieiidaiil une lieiire, une lienie ettleinie. I.cs parents se rej;ardiiienl d'un air tlduné , et l'anidur-proiire du jeune proIVsseur, sa passion dominante, le faisait jouir au delà de toute expression.
liienlot il l'orma le projet de donner à ses jeunes enmarades des leijons de pln^ic|iie. Alors on deseendait au jardin les instruments dont il erojail avoir liesoin.
« A l'aide de la pompe d'une inaeliine pneumatique... — Ou'est- CC,Holiert, i[n'une luarliine pneumalinue :' — (i'esl cet instrument. k l'aide du(|nel on pompe tout l'air i|ui est renlermi'' sous ee verre bonilié, i|ui couvre ee qui s'appelle réeipienl. Je vais j placer ce moineau. »
Le proviseur de Louis le Grand.
Il l'y met en effet, et il pompe jusqu'à ce que l'oiseau chancelle cl tombe. " Oh ! le pauvre petit, il est mort ! — ?Son , mes amis ; mais il ne larderait pas à l'être, et je vais lui rendre ses forces. » Un elTct, il lui redonne l'air par degrés , et bientôt le moineau reprend son agilité avec la vie. t Cette expérience prouve que nous ne pouvons vivre sans air. Faisons-en une autre. »
11 attache une sonnette au haut du verre ; il ouvre un trou, presque imperceptible, i>rati([ué dans le cuir mouillé, sur lequel ce verre rejiose , et ([ue bouchait une très-petite parcelle de cire. Il introduit , ]>ar-dessous , un mince fil de fer, qui va s'allacher au ressort de la sonnette. Il agite, il secoue le fil de fer, et on entend parfaitement le bruit de la clochette. Il tire l'air tant que la ])ompe peut agir, il sonne, et l'auditoire enfantin n'entend rien. "Celle seconde expérience dit le jeune professeur, nous apprend ([ue les corps susceptibles de rendre du son ne peuvent se faire entendre que lorsqu'ils sont en contact avec l'air. — Contact ! contact ! — I)cu\ corps qui se touchent sont en contact. — iMais l'air n'est pas un corps. — C'est non-seulement un corps, mais un corps élastique. Comprimez de l'air dans un fusil à vent, chargez-le, et lâchez la détente ; la balle percera ù trente ])as de distance une planche d'un pouce d'épaisseur.
» Accrochez un violon à un mur, prenez une llùte, et essayez de tous les tons; quand elle en rendra un qui sera en accord parfait avec une des cordes du violon, que vous ne toucherez pas, celte corde répétera le même son. — Bah! — Essayons. »
Uobert fait sou expérience, et elle réussit parfaitement. « Mon ami Uobcrt, cela est étonnant, prodigieux ; mais comment cela se fait-il? — N'allons pas plus loin (|iie l'action de l'air, dont nous traitons en ce moment. Le ton de la llùlc, en rapport parfait avec la corde du violon, y est porté par l'air; or, un corps seul peut supporter quehpie chose, u
l.e colonel et sa femme ne per<Iaient pas un mol de ce que disait leur hl, ils l'écoutaicnt la bouche ouverte et la ligure rayonnante de pl.iisir. •< (^ent diables, s'écria enlin le colonel, je ne vois pas ce que les jésuites peuvent apprendre à mon l'ils , si ce "est pourtant
de l'initier à leur profonde in ralité. Mais, ventrebleu ! ils ne
l'auront pas. — Un nuiment, mon dier papa. \ dus respirez avec difhculté. En saviv-vous la raison ' — \on, parbleu. — Lorsque inius sommes fortement a|;ilés, nous respirons avec une sorte de viidence; l'air remplit cl gonlle nos |ioumons avec une sorabonilanee telle ipi'il a de la peine ii en sortir assez pr.implement pour que la réi'ularité des fonclions |niImonaires ne se trouve ])as ctéran|;ée. Concluons de là qui' l'air qui embarrasse l'action de vos poumons ne peut être qu'un corps, l'ont dans la nature accessible à mis sens, et par conséquent à notre intelligence, doit être un corps, ou n'être rien. Or, M. Henri prétend que ni'iint est un mot vide de sens. »
l,c eiilonel embrasse son fils d'un côté , sa mère l'embrasse ilc l'autre. Li's familles du Perron et Henri félicitent avec anleur le jeune physicien. .Ses petits camarades restent debout devant lui, et le regardent avec une espèce de vénération. Uobert ne se donne pas la peine de dissimuler sa vaniteuse satislaction. Elle pétille dans ses yeux ; elle s'exprime par ses gestes.
On oublia la science pendant le reste de la journée. On rit, on joua, on dansa , et la respiration de personne ne fut embarrassée : la douce sensation du plaisir ne surcharge pas les poumons.
A la réunion siiiv.intc, on engagea Robert à continiier à instruire et a amuser ses parents <'t ses amis, en continuant ses expériences , ou du moins ses observations sur la physique. (Vêtait le prendre par son faible ; .iiissi ne se hl-il pas prier. Il en revint a l'air, sur lequel Il lui restait bien des choses à dire.
" lleinarqiioiis d'abord, dit-il, que l'action de l'air est si nécessaire et si générale, que sans la pression de l'atmospliiMc... — Oh ! l'atmos]ilicrc 1... — L'almosphère, qu'est-ce que cet animal-là ? — 1,'attuosphèrc est la masse d'air qui entoure la terre, et qui devient tellement raréfié ou délié sur les hautes montagnes, que les scnsiiliuns de l'ouïe et de l'odorat y sont très-alTaiblies. Avec qiiel(|urs degrés de raréfaction de plus riioinme y périrait, comme ce moineau que
La veriu modeste se cache.
nous avons mis, il y a quinze jours, sur le récipient de la machine pneumatique. Il faut à riiomme un air plus dense, c'est-à-dire plus épais, ])lus serré, l'air corps enfin, dont nous avons parlé il y a quinze jours. Or donc, sans la pression de l'air atmosphérique, on ne pourrait tirer de l'eau avec une pompe, un enfant ne pourrait telcr, on ne pourrait humer un œuf frais. — Je n'entends pas cela, dit le colonel. — Je vais vous l'expliquer. — Uiable !
" Sans la pression de l'air atmosphérique, il n'y aurait pas d'air entre le bas du piston d'une pompe cl l'eau d'un puits. 'JucI serait alors le moteur, ou la force d'action, qui ferait mouler l'eau? .'Mais le piston, en desecndanl, plonge dans l'eau une quantité d'air qui s'y mêle ; le ]iislon eu remonlant, attire l'air qu'il a fait descendre, cl cet air attire l'eau avec lui. Il en est peu près de même des deux autres opérations dont je viens de parler, dans lesquelles l'intervention de l'air almosphéri<iue est indispensable.
u — >Iais, mon fils, il s'ensuivrait de là que l'air et l'eau ont entre
COiMKS A \10i\ l'EJlT-FlLS.
eii\ lies rii|)|iurls riii|)|i;iiils. — Ce sont ci's rupiiorts c|iie nous antres savanU lU'riiiis.-oiisi par le mot aniil<i||ie. — i'ort liiiii. (Jonliinie/. , iiioii>ieiir le s.iv.iiit. — C'est ec i|iie je vais faire.
• I.'eaii a une aiialonie na|iiKiiilo avec l'air, en ce i|ii'elle esl , c'oniine lui, un lluiile IraMÀiiaicnl, qni n'a ni iideiir, ni lonlenr, ni saveur... — Oli! je le liens, mon clier ilneleur. I'<mri|U()i l'eau gèlct-elle i)neli|iitruis, et l'air jamais:' — l'arce que l'eau se eoiii):(>se de corps plus denses, e'esl-it-ilire plus épais que ceux de l'air pur, par eunséquent plus rapprochés el pins susceptibles d'être frapjiés par l'action du Iroid. l.'air, au contraire, se divise, se suliilivise à l'infini, et le froid ne peut exercer d'acliuii sur lui. — Il me seinlile, mon lils, que ton explication nuit un peu ii raiial(i|;ie que lu viens d'étahlir entre l'air et l'caii. Je crois que je vais l'anéantir tout il fait. — Ali! vojons cela, mon père.
" — Je serai plus court que loi. I.'lioiiinic péril sous l'eau, et le poisson meurt a l'air; donc il > a incompalibilité entre ces deux cléments. — I.'lioiiiiiie péril sous l'eau , parce qu'il ne peut respirer ccl air trop épais; le poisson meurt à l'air, parce que sa raréfaction ou sa snlitililé le tue. Mais nous nageons tous dans l'espèce d'air (|ui nous convient. — Ali ! nous nageons I je iianc donc , moi? — Mais je le crois, mon pi're, l)ans l'air atinospliéri(|ue, nos pieds aijissciil coiiiiuc la queue foiircline du poisson dans l'eau ; et nous dirigeons notre luarclic avec nos bras, comliie le iioisson dirige la sienne avec ses na|;eoires siipérionrcs. Tons les animaux sont environnés d'un llnide plus ou moins épais, dans lequel ils se meuvent. (^)iic nous marcliions ou que nous na(;ioiis , peu importe le mot. .Si vous ne voulez pas liaj;er, pcrmellc/. aux poissons de marclicr, et nous serons d'accord.
i> (^)ueli|iicfois voire chambre est huniide? — Oui, quand le temps est il la pluie. (,)uc concins-tu de là? — (^uc l'air se trouve alors cliarijé de parties aqueuses, qui s'amal|;ainent avec lui, qui péniilrent partout avtc lui, et leur analo.jie est telle, (|ue dans ccrlaincs circonstances, dans celle-ci par exemple, les deux ne font qu'un seul et même corps. — Diable, mon ami, tu es beaucoup plus s.ivant (jue ton père. — 11 faut birn que quelque chose nie dédommage des qualités respectables que vous jiossédcz, et c|ue je n'aurai peut-être jamais. — Ah ! coquin, tu me llattes \ — Je dis la vérité. — Oh ! quel jésuite In ferais !
•> — H me semble, mon père, ijne vous venez de vous servir du mot éléments. — Kst-ce qu'il n'j en a plus, selon loi ? — Si l'eau et l'air sont si semblables, et vous venez «reii convenir, il n'eu resterait ipie deux. — Assez semblables, je l'avoue; mais ils dilïcreiit (pielqiiefois, et alors ils soni séparés cl distincts. — J'ai dit que l'iioiiiiue se noie dans l'eau, el que le poisson meurt à l'air. Cela prouve que lions ne pouvons vivre (|ue dans l'espèce d'air (|ui nous c^t propre , voilii tout. I.a terre n'tst (pie la iiialrice des vé|;étaiiT , l'eau cl l'air les nourrissent en se combinant, en s'aiiialijiminnl, en se iiuImui l'un .Tvec l'autre, el cela prouve encore qu'ils ne l'ont réellement qu'un.
>. M. Henri me l'ail quelquefois de la chiinle, surtout lorsque celle science se rapporte ii la physique. Il a décomposé l'eau devant moi, d'après la méthode de l.avoisier, et nous y avons trouvé de l'air, de la terre et du feu. jXoiis avons trouvé, dans de la terre franche, de l'air, de l'eau et du feu. >oii.i! avons trouvé driiis le feu de la Icrre, de l'air et de l'enii. Ainsi les quatre éléiiieills, ndmis par presque tous les .savants de l'Eill-ope, ne sont qu'une chiinèrc. — Ah ! lu es plus savant que tous ces favants-lii ? — Je ne dis jins cela ; mais j'ajouterai que la nature, soumise ii une loi spéciale el universelle, peut aussi n'employer qu'un moyen pour produire des pierres, du bois, de la chair, des os, îles fruits; c'est le conconis de ce que vous appelez les quatre éléments, qu'elle rassemble, dont elleforiiie un seul corps, dont les parties ajjissent de concert, ce qui prouve qu'ils ne sont pas étranijprs les nus aux autres, et qu'on a tort de les isoler sous des noms dilTérellIs. »
Le colonel ne savait plus que répondre il son lils. Plein d'élonncliiciit et pénétré de reconnaissance envers .M. Henri , il le pressa alfectuenscmcnt dans ses bras. Un paysan, sortant du sermon, dit ii ses camarades que le curé avait débite de si belles choses qu'il n'x avait rien compris. .Mesdames llobert, du Perron el Henri avaicii'l bien qiielc|uc ressemblance avec ce paysan, i;ilcs eni;aycreiit liolicrt il écrire ce qu'il avait dit. Kn effet, In rapidité du dibit d'un orateur fait perdre bien des choses. Ce qui esl écrit reste, se lit, se relit, la méditation le fait comprendre, on admet ou on rcjclte, cl voilii ce que voulaient ces d es. Mes enfants, imitez-les : lisez et relisez.
n était diiïicilc que la conversation pass.'il siibilcmeiil de la haule ]iliysique il des objets futiles. On parla peu en se mettant a table; on chercha ii satisfaire un appélit franc avant la curiosité. (Cependant , an second service, parut un faisan, tellement faisandé, i|iie madame Henri le fit enlever en se bouchant le nez. Les autres dames lui adressèrent un sourire d'approbation. .- Celui-lii devait marcher, dit quelqu'un. A quelle nombreuse famille sa décomposition a du donner uaissance ! » .ijouta un autre. Les estomacs élaimt ii jieii près satisfaits , on badinait avec les entremets ; Robert n'était pas encore ii la baiitcur de la discussion qu'on semblait provoquer : ce fut Henri qui prit la parole.
'I Ce que nous appelons la corruption , la ]iourriture , n'est autre chose que la division de , toutes les parties d'un corps que la vie a
cessé de inaintcnir entre elles. La pourriture, l'absence totale de la vie ne peut la coiiiiiiuni(|uer ii aucun être , iiarce que nul ne peut donner ce ipi'il n'a pas. La pourrilurc ii'cn({eiidre pas plus Us insectes cl la vermine , qu'une charogne n'cujjcndre des corbeaux. L'arijuniciit me parait fort, dit 1\L du l'crron. Cependant si les insccles qui ont paru naître el se multiplier dans ce faisan n'ont pas dû la vie il la dissolution de ses parties, il y a donc eu une nouvelle création. — La maliire se modifie de mille millions de manières dillerentcs, ,i la faveur de deux qualiiés qui lui sont propres : la chaleur et le iiioiivcmeiit. Ouelques savants croient que les jjcrmcs de toutes choses sont répandus çii et lit , et se développent lorsqu'il-j trouvent une matrice qui leur esl propre. Vous semez de la ({raine lie réséda ilaiis un pot i^arni de terreau et vous le phicez sur votre balcon. Le réséda li'vc cl ijraudit. liienlôl il vous donne la fleur que vous attendiez. \ ous rcxaiuinez, vous eu respirez l'odeur. Plus lard, vous remari|iu'z des feuilles roiitjécs. A ous les soulevez pour reconnailre la cause du dépérissement de la planlc. ^ ous trouvez sous ces feuilles des chenilles d'une movcnnc j;iaii(leur et d'un vert semblable il celui de la plante. Ct pendant elle esl seule sur voire balcon el vous n'en voyez aucune autour de vous. Admettez-vous qu'il s'est opéré une création sur volrc fenêtre ?
>i D'autres savants vont plus loin que ceux donl je viens de vous parler. Ils prétcndenl que les jjirmcs des animaux résident dans la Ijiaiiie même de la plante qui doit les nourrir un jour. Le germe d'un quadrupide n'est-il pas dans la semence du mâle ? Cette semence ne produit rien si elle n'est déposée d'une manière convenable ;i la produi'tion. Un bouc enfermé gardera la sienne pendant toute sa vie , mais non-seulement elle existe, elle contient le (jerme de chevreaux, (|oi ne peut se développer par le défaut des circonstances voulues pir 1,1 nature.
)iCe sont l;'i de ces itiyslèi'es que nous ne pouvons pénétrer, et sur lesquels nous élablissolis des conjectures qui sont susceptibles d'être coiiihallucs. (lepeiidant il est constant (pie la pourriture, qui n'a pas de vie, ne peut rien produire de vivant , mais que quelques-unes de ses parties sont propres il nourrir certains animaux.
»■ — Allons, allons, dit le colonel, c'est fort bien raisonner. Un verre de Champagne là-ilessus. Mes amis , je bois aux fermes de .M. Henri. •
La mousse pétillait dans les verres , chacun élait armé du sien. Pan , quelque chose saule au milieu de la table... On s'étonne, on regarde... « Hé, c'est Coco. — Oui, vraiment, c'est Coco. » Coco est un joli petit sinije, qui amuse beaucoup madame Henri, et qui a roin[)u, en faisant ses gambades, la chaîne d'ar;ient qui l'attachait au balcon. <i Qu'a-l-il doue sur la tête? dit M. Henri. — Hé, c'tst mon bonnet de nuit , répond madame, dont il lui a plu de se coirtcr. u Coco se complaît sous les dentelles, dont il voit soir et malin la liyiire de sa maîtresse enveloppée. Il se donne des airs , il fait des mines, probablement comme il en a vu faire ii madame, et il en attrape quelquefois d'assez jjiacicuscs pour un singe. On a posé les verrcj sur la table pour le regarder, pour s'en amuser; le colonel seul vide le sien gravement, (^oco prend avec la même gravité celui de sa maîtresse et en avale le contenu d'un trait. La liqueur piquante lui monte au nez; il s'imagine probablement que le colonel lui a tendu un piège en l'engageant ii l'imiter. H lui fait la grimace; le colonel y répond jiar une autre. Coco, piqué , arrache de dessus sa tclc le bonnet de sa maîtresse, et le lui jette au visage. Le colonel s'approche pour lui tirer les oreilles, Coco lui applique une paire de soulllels el lui montre sou dcrrièic. Toutes les dames proclament Coco le plus aimable des singes, IMais un ollicier ne se laisse p.\s souflleler impiiiiéiiienl.
Le colonel prend de ses deux mains deux coins de sa serviette, il la roule cl il donne à Coco ce qu'on a|ipelle, eu termes d'écolier, des jarrelièrcs..iV chaque coup, (^oco fait ou bond et casse en relombant un verre, un compotier, une carafe, l'antijl il est sur la table, tanliil il est dessous. Le colonel le suit avec opiniâtreté, Coco ne sait |)lus commcnl éviler la fatale serviette. Il saule sur le dos de sou adversaire, se cramponne de trois pattes il ses épaules et de la quatrième il lui arrache les cheveux.
0 événement imprévu, désagréable ! Le colonel a un faux toupet, el mad.ime Hobeit seule est dans le secret. Le toupet reste ii la patle de Coco, qui fait trois ou quatre fois le tour de la table, qui jirésenle son trophée il chacun des convives , el qui le dépose ent'iu dans de la crème que sa maîtresse a sur son assiette. H semble lui dire que c'est pour elle (|u'il a vaincu.
1 n toupet de moins change singulièreuient une figure. Celle du colonel, ordinaîrcmciil noble et imposante, est devenue grotesque. H s'élève un rire général, qu'on cberebe ii attribuer aux expièglcries de (Joco. Le colonel n'est jias dupe du subterfuge, et lui seul ne rit fias.
Cependant ce guerrier, qui a prodigué sa vie dans vingt combals, scra-t-il vaincu par un sin(ie ? il s'arme d'une carafe pleine, il épie le iiiouicut favorable, el la vide sur la tête de (4)co. Le superflu du liquide roule sur la table, sur les robes de ces dames, qui cessent de rire , parce qu'une toilette dérangée leur donne nécessairement un peu d'humeur, qu'elles n'ont pas toujours la force de dissimuler.
CO-MliS A MON l'i:TiT-FILS.
<:oco, saisi par la rriiiclioiir de l'eau, penl >(m eiiui;n;e el son in;ilité. Son ennemi le saisit par la iHieue, cl va lui a(lnlinl^trer une eorreclion à la inaniérc de M. île Làtre. Madame llinri jette les liauls cris, mesdames Hoberl et du Perron joiijnenl leurs voiv ilairelles il eellc lie la maîtresse de la maison. Toutes trois demandent |;ràee lumr ( .'oeo.
Oi'ja la larfje ninin du colonel es» levée, et les cris redoublent, ("oeo l'ait un dernier elïort, il mord les doigts vi|;oiircn\ qui lui serrent la i(ueue, et les force i> làclier prise. Les donieslii|nes, allirés par un bruit, dont la cause leur est inconnue, rentrent dans la salle à nianijer. Coco, redevenu libre, s'enfuit et court de tous les côtés. La femme de chambre de la maison se présente à lui; il se réfugie sous sa robe, et >'accroclie à ses jarretières. La femme de cbauilire, eirray(?e, crie .tYCC les autres et s'enfuit sur l'tscalier. Là, elle s'airCte pour se dépêtrer de (aico. (Vesl elle qui a soin de lui ; clic le caresse, elle lut parle. 11 reconnaît sa voi\ et descend avec doiililé. C'est une jjrande faulc :i la ijucrre d'abandonner une position sûre, et il est constant (|uc le colonel n'eût piis été cberclier son adversaire dans la caclietle mystérieuse qu'il avait cboisie. Le ijuerrier parait inopinément sur l'escalier, une boussinc à la main, avec un toupet de moins et deu\ «loiijts ensanijlanlés. (^oeo le reconnaît et s'élance. Il monte rapidement les escaliers , et le colonel le suit de loin en le menaçant du ijesle et de la voix. (À)CO arrive aux. mansardes, trouve une fenêtre ouverte et saute sur le toit. Là, il se promène ricremcnl comme un coq qui cli.mtc sa victoire; a cette diflcrcuce près (|ue (^oco ne chanta point.
Le colonel mit la Icte à li fenêtre, et. peu tenté de faire le saut périlleux, il descendit en grondant et en disant que dans un état bien juilicé on ne devait pas souffrir de sin|(e. On ne riait plus chez .^1. Henri , parce que la scène avait fini d'une manière un peu sérieuse. La femme de chambre avait remis le toupet dans un étal convenable, et madame Uobert attendait son mari le talYctas d'Angleterre dans une main et des ciseaux dans l'autre.
Le colonel, ]>enilanl qu'on pansait ses piqûre cl ([u'on le rccoilTail, faisait sur la méchanceté des sinj;es, des réilexions tardives, mais très-sages. M. Henri laissait difficilement échapper l'occasion de faire jiaraitre sa science. Ouel est l'homme qtii ne soit bieii aise de briller dans quelque i;enrc que ce soit?
n M. de Buffon, dit-il, i)rétend, et je pense comme lui, que la nature en produisant des espèces d'une même classe, les rani;e , si on peut s'exprimer ainsi, par chaînons, en montant du petit au grand, (l'est ec qu'on peut reconnaître si on veut partir du roquet, pour arriver au chien de basse-cour. Ce naturaliste, frappé de la difl'ércnce (|ui existe entre l'homme et le singe, qui cependant ont tant de rapports entre eux, ne balance pas à prononcer qu'ici il y a un chaînon de rompu. Eu effet, il est trés-présumable qu'il existait entre le singe et l'homme une espèce qui n'était pas assez puissante pour détruire le genre humain; mais qui était redoutable au point de lui donner de continuelles inquiétudes. L'homme l'a sacrifiée à sa sûreté.
» Je suis tout à fait de l'avis de M. de RuITon , s'écria le colonel. Si un sap.ijou, i;ros comme un chat, m'a déchiré les doigtK; si le singe beaucoup plus gros, qu'on appelle l'homme des bois, marche sur ses pieds de derrière , un bâton à la main , et a assez d'inlelUgence pour faire certaines commissions, que n'avait-on pas ii craindre d'une espèce plus grande, plus forte, plus intelligente, sans doute, et qui peut-être parlait! — Oui, mon cher colonel, lios ancêtres ont anéanti cetle espèce et bien d'autres, peut-être, sur lesquelles nous n'avons aucunes notions. »
Pendant qu'on pérorait, madame Henri, ses amies, les domeslique,s appelaient (Joco du ton le plus caressant, et l'invitaient ."i descendre en lui montrant une meringue, une gimblette, une dragée. Coco, affranchi de tout sur son toit, jouissait de la plénitude de sa liberté et ne donnait pas la moindre attention à ceux qui n'aspiraient qu'à le remettre à la chaîne. On ne savait quel parti prendre. On se rappela enfin qu'il avait fort bien dîné, et on jugea <iu'il descendrait lorsqu'il aurait digéré. En conséquence, on ]ilaça des friandises, de distance en distance, de la croisée au milieu de la mansarde; on mit un domestique derrèrc le volet, avec iîijonction d'être très-attentif, et de fermer brusquement la fenêtre lorsque Coco serait rentré. Ces précautions prises, on descendit au salon.
Coco regardait les passants et leur faisait des gentillesses qui arrêtaient les batlauJs dans la rue, et il y en a beaucoup à Paris, en comptant les dames, ou sans les compter. Une femme, très-bien mise, coiflée d'un chapeau de la dernière élégance, s'arrêta aussi lors<|ue la digestion de Coco commença à se faire. 1\ lui parut fort drôle de déposer ce que vous sacez dans sa main, et de le lancer sur ses admirateurs. Honteux peut-être de ce qu'il venait de faire , il rentra en deux sauts dans la mansarde, la croisée se ferma , il fut saisi, et malgré ses morsures on le remit à la chaîne. 11 se calma alors : il semble qu'un esclave n'ait de force que pour porter ses fers. Cependant le ce que vous saves bien était tombé d'aplomb sur le superbe chapeau de la belle dame. Une huée générale s'éleva autour d'elle. Furieuse d'être un objet de ridicule, et de la perte du son chapeau, die courut chez le commissaire de police. Le magistrat recevait d'autres plaintes, et pria la dame de s'asseoir. Elle trouva
très-mauvais qu'on lui fit attendre son tour; mais biinlôt le commissaire lu fit approcher en >e bouchant le ni/, et en la priant de jeter dans la cour ce qui l'incommodait beaucoup, lui et ceux qui attendaient. • ,lett r cela, monsieur le commissaire ! je m'en garderai bien, c'est la preuve du délit. — Mais, madame, je vous m prie. — Je n'en ferai rien. — Je vous l'ordonne. — Un commissaire de police donner dts ordres à une femme cotiime moi! » Le cnmiiiisniiire, excédé, la mit il la porte de son cabinet. Elle y frappa nxec violence des pieds et des mains, et le commissaire ne put s'en débarrassrr qu'en l'envoyant à la préfecture de police , elle , son chapeau et lu preuve du délit.
Madame Henri fut condamnée ii payer le chapeau, c'était tout simple. .Alais le colonel disait : •< Voilii des verres et des crist.iiiv brisés, le secret de mon faux toupet connu, mes doigts déchirés, une femme de chambre égratignée au-dessus de ses jarretières, un chapeau perdu, une dame arrêtée, et madame Henri condamnée à payer soixante francs, parce qu'il T a ici nii singe gros comme mon poing. \cntrebleu! qu'eût-il fait, L'il eût élé de ma taille et de ma force:' Oui, nos ancêtres ont tris-bien fait d'anéantir l'espèce dont parle M. de BulVon et on devrait traiter (>iico comme l'ont été les géants de sa race. » Et en terminant ce monologue le colonel prit son chapeau, salua la louipiigiiie et sortit.
(Jn sent bien que, toujours amusé ou plus ou moins sérieusement occupé, Uobert filait ses jours sans compter les heures. U ne pensait pas à sortir, tju'eût-il vu, d'ailleurs, qui pût fixer son attention.' iJcs maisons, des pavés, des marchands, des acheteurs, des ouvriers, dts jardins fréquentés par des i;ens qui insjiirenl l'ennui, qu'est-ce que tout cela pour un jeune homme occupé de mathématiques et de physique! Cependani on se gardait bien de lui parler de ce qui se passait dans Paris : on eût pu piquer sa curiosité; de la curiosité a la tentation l'intervalle est court, et la tentation conduit promptement au désir violent d'y succomber. 11 fallait, grâce aux jésuites, que Uobert fût prisonnier, et qu'il ne s'en doutât pas. C'est ce qui arrivait.
Il Y avait longtemps qu'on n'avait entemlu parler des pères de la Foi, "et on commençait à croire ipi'ils avaiint renoncé a leurs projets sur Uobert; peu à 'peu la sécurité s'établit. Les réunions de quinzaine continuaient a être g'aies, alïcclueuses et inslruelives. A chaque séance Edmond et Henri s'écriaient, répétaient que rien n'est beau comme les malliémaliques. Les pelils mathématieicns se prononçaient hautement pour la physique et l'histoire naturelle. Le désir d'apprendre se communiquait de |)rocbe en iiroebe , et faisait naître l'émulation. Edmond et Henri, impatients de se liver ii l'étude des sciences, faisaient des elVorts inouïs pour abréger leurs humanités, comme cela était arrivé à Robert. .Mais Uobert était un être a part, un être tel que la nature en produit très-rarement. Cependant Edmond et Henri ne quillaient pas les premières places, et des prix les attendaient à la fin de l'année scolastique. (^>ue de chagrins ils se fussent épargnés en se conduisant ainsi dès le commenccnienl de leurs études!
Un jour un carrosse s'arrêta il la porte de M. du Perron, l n evi-
que eu descendit : c'était le ministre de l'instruction publique. Char ger un prêtre de diriger l'éducation, c'est vouloir la rendre tout( s'accrdolale. Monsei>;iieur se fit annoncer. M. du Perron savait qu'i
..e tant piquer la robe sacrée qu'avec la certitude d'écraser celui qui la porte, quand il abandonne son ministère pour se livrer à des choses tout à fait étrangères a rEvaH(}ile. M. du Perron lut Irès-poll et très-modéré avec monseigneur.
« .Monsieur, vous avez retiré chez vous le colonel Robert. — Oui, monseigneur. — Ha un fils d'un mérite infiniment remarquable. — Monseigneur, je le juge comme vous. — Les jésuites, toujours empressés de faire le bien, voudraient le placer dans une position brillante. — ils ont bien de la bonté. — Vous connaissez leurs vues sur ce jeune homme. — J'en conviens, monseigneur. — El, au lieu de les seconder, vous cachez Uobert dans la rue de Uuci. — Ah! vous savez cela! — Aous savons tout. —An fait, monseigneur, que vonlezvons?— Nous savez, monsieur, que personne n'instruit les enfants comme les jésuites, et je viens vous demander le jeune Uobert pour le remettre entre leurs mains. — .Monseigneur, c'est son pcre seul rjui doit prononcer là-dessus.
<, — Et son père, s'écria le colonel, qui avait tout entendu d'un cabinet voisin, vous déclare que vous ne l'aurez pas. — Prenez garde, monsieur, au» conséquences de voire refus. — .le ne crains rien, mou
— On supposera de votre part ou un cu'Ur froid, ou une opiniâtreté qui tient a l'ignorance. — On supposera ce qu'on voudra, vous n aurez pas mon fils. — Vous le prenez sur nn ton bien haut, monsieur.
— Ce ton-là est le mien. — Sachez, monsieur, que la religion .te l'Etat est l'ombrage tutelaire sous lequel repose et s'agrandit 1 autorité temporelle. — Ohl parbleu , je le sais de reste. — 1> oiiDliei pas (lue vous jouissez d'une pension de retraite fort au-dessus de celle a laquelle vous aviez droit, et craignez , oui, craignez d cire puni de votre obstination et de votre aveuglement. - ^ ous le prenez sur un ton bien haut, à votre tour. — C'est celui qui me convient. — \ ous étiez plus modeste quand vous portiez nn petit habit griBrapc, et que vous faisiez des conférenees a vous tout seul. — Alors je 11 étais pas à ma place. — J'arriverai peut-être a la mienne.
ÎS
CONTES A MOIV l'ETIT-FILS.
" — (^lu'nileiids-jo, inonsioiir! seiicz-vous un coiispinilcur ? — .le ne ressciiililr pas h ces ijoiis (jui inarliiriont tnul dans l'oniUrc et le mystiTe, mes conspirations , à moi , sont au bout de mon tpi-cl et si jamais jf la liro, on me reconnaîtra. »
Le prélat , rouge de colcrc, l'o'il étincclant, se retira on Taisant un fjcsie expressif, -i Mon cher ami , vous vous êtes perdu , lui dit M. du l'crron. — Je ne vois pas cela. (^)uand ils snpprinioraicnt ma pension tout entière, m'otcronl-ils le courai;c qui fait supporter la misère? Le grand Bolisairc, avcu|;le, demandait raumôiic. moi, j'ai tous mes membres, je travaillerai, l ii lioiumc de co'ur est toujours sûr de gagner du pain, j'en gagnerai, et, sacrobleu ! ils n'auront pas mon lils. •>
Maigri' tout ccquepureni lui dire d'alTcctucuv et de sensc M. et madame Henri, malgré leurs instances, leurs prières, il fit enlever sou aniicn mobilier, (|u'on avait monté au garde-meuble de M. du Perron. Il les lit porter à un sixième étage , dans la maison qu'habitait ^I. llinri, et i|ui par hasard se trouvait à louer. Il y conduisit sa femme , toujours aimante et docile, et il suspeiulil son épée au chevet de son lit. •■ De cette maison, dil-il, je veillerai sur mon fils. »
.^1. et madame Henri le pressèrent en vain de vivre chez eiiï , comme il avait vécu chez M. du Perron. « ISon , non , niui, leur ditil, je ne contracterai pas de dettes que je ne pourrais pas payer, .l'ai encore quelques éciis. <^)uand ils seront prêts ii finir, j'aurai une grosse veste, j'y attacherai mes épaiilelles de colonel, et j'écrirai sur mon chapeau : Faites travailler un brave ofticier, que la congrégation a condamné à mourir de faim. "
Le dénoùiucnl fut tel que l'avait prévu M. du Perron. I.e troisième jour, le colonel reçut du ministère de la guerre un paquet qui lui annonçait que sa pension élail réduite à mille francs. « Bon, dit-il, je serai dispensé d'afficher ma noble misère au coin d'une borne. Ma chère amie , de l'eau, du pain , un plat de légumes, et nous vivrons. »
Le Icnlemaiii il c<uilraignit .'M. du Perron à arrêter ses comptes avec lui. • Mon cher ami, lui ilit-il, vous me connaissez assez pour savoir que je vous payerai , si jamais je le peux ; mais je ne veux pas vous devoir un sou de plus. Mon fils ne doit pas être plus difficile que son père, il vivra avec nous, et il descendra chez M. Henri aux heures îles leçons qu'il veut bien lui donner. »
Il restait ,i savoir comment on payerait le maître de mathémaliques. Le colonel voulait le supprimer, et ce qu'il voulait, il le voulait fortement.. M. du Perron fut trouver le professeur et lui fit part de tout ce qui se passait. (!clui-ci était fier de son élève, il s'y était fortement attache, et il protesta qu'il lui donnerait des leçons fratiiites. 11 en donna sa parole d'honneur au colonel, et il la tint; mais M. du Perron savait comment on dédommage un maître qui renonce à ses honoraires. Il était marié: une robe, un chàle, du café, du sucre le payaient de ses soins.
.\ coté de la maison qu'habitait M. Henri était une espèce d'appentis, qui servait d'atelier à un serrurier, brave homme, aimé de tous ses voisins. Au milieu de la quatrième nuit, on cria au feu en s'enipressant de sauver ce qui appartenait au locataire. Aux premiers cris, les voisins s'habillèrent à la hâte et descendirent dans la rue. Le colonel, toujours soupçonneux , avait ordonné à son fils de rester avec sa mère. .Mais Robert voyait la maison de M. Henri menacée. Il n'écoula que son zèle, et courut se ranger au milieu de ceux qui faisaient arriver l'eau aux pompes.
Tout à coup on s'agite , on se pousse; la chaîne de ceux qui font passer l'eau est rompue. Au milieu du tumulte, trois ou quatre hommes qui paraissent ivres cernent l'iobcrt , et par des mouvements qui ne semblent pas étudiés, ils l'entraînent vers le carrefour Puci. Robert alors pénètre leur projet. Il se débat, il crie; le tumulte qui règne derrière lui l'empêche d'être entendu.
Un fiacre est posté au carrefour. La portière s'ouvre. Les ravisseurs s'emparent a force ouverte de Robert , et malgré ses efforts ils vont le faire entrer dans la voiture. " Arrêtez, coquin, arrêtez! » ï'écrie une voix de tonnerre, et deux des assaillants tombent sur la place. Les autres prennent la fuite, cl le cocher met ses chevaux au galop.
(Jui donc a délivré Robert ? Qui pouvait-ce être que son père ? Le colonel l'avait aperçu travaillant avec ardeur, et mécontent de sa désobéissance, il ne lui avait pas dit un mol, mais il ne l'avait pas perdu de vue. Il jugea d'abord le projet des prétendus ivrognes. Armé d'une pince de fer, qui avait appartenu au serrurier, et qui se trouva il ses pieds, il avait couru au secours de son fils. « Robert, lui dit-il , vous avez répelé cent fois à Ldniond qu'une faute porte toujours sa punition avec elle. <Xi vous comluisait votre inliaclion à l'ordre que je vous ai ilonné de rester auprès de votre mère :' Droit à Monlroiigc. Frémissez et soyez soumis dorénavant, u
Robert ne répondit rien , et le silence d'un coupable est un aveu positif. Son père le conduisit chez lui , renferma à double tour et rcviiii porter de l'eau. Le toit étiit abîmé , la llamme s'était élevée il une hauteur prodigieuse; mais bientôt les pompiers furent maîtres du feu.
Le colonel retourna au carrefour Ruci jiour obtenir quelques éclaircissements sur ceux qu'il avait assommés. Déjà ils avaient été enlevés. II lui parut clair que tous les événements de la nuit étaient
l'ouvrage des jésuites. lui bâtiment brûlé uniquement pour attirer son fils d:ins la rue, des drôles apostés d'avance pour l'enlever, d'autres placés çii et là iiour leur prêter main-forte en cas de besoin, et les Ai-Mx blessés ou morts emportes de suite par eux, n'importe oii, tout cela lui paraissait un plan suivi, dont il se proposait d'obtenir justice. 11 en parla le leiuleniaiii ii M. Henri.
n Alon cher ami , lui dit celui-ci , vos idées me paraissent parfaitement justes, mais vos plaintes n'aboutiront à rien. Le duc de Fronsac fit brûler une maison pour enlever (|ueli|u'un que ses parents lui dérobaient. Le crime était connu, et le despotisme étouffa l'affaire. Nous arrivons au même gouvernement sous des formes encore constitutionnelles. Quelles preuves matérielles, d'ailleurs, donneriezvous de ce que vous avanceriez ? Aucunes.
)< Mon cher colonel, tenez-vous tranquille, et veillez avec nous sur votre fils. — Comment ! ces coquins-là brûleront impunément des maisons I il faudra que je me taise, moi outragé dans ce que j'ai de plus cher ! » Hélas! personne ne prévoyait que, plus tard, et pendant trois mois, des xillages seraient incendiés par ce parti diabolique.
-■Mais une mine patriotique se creusait dans le silence , chaque jour y ajoutait quelque chose, l'explosion devait être terrible.