XIX. — Suite de notre voyage
Nous arrivâmes aux portes de Dôle par le plus beau temps du monde. Je l'ai déji dit, le soleil marche toujours, sans égard à la position des humains. Il éclaire indistinctement un crime, une faute, une bonne action, une démarche indifférente. (,)u'éclairera-t-il aujourd'hui ?
L n officier espagnol nous demanda qui nous étions, d'oii nous venions, 011 nous allions. ■ Français, de France, en Suisse, répondit gaiement André. » Sa gaieté durera-l-elle longtemps ? On nous donna un caporal et quatre hommes, qui nous conduisirent , avec nos éqiiipiges, à la porte de M. le gouverneur.
Don Pedro de VéUsco , de Conlados, de Larguillas, croyait Philippe Il le plus grand des rois nés et à naitre ; sa fille Eugénie, la plus helle princesse de l'univers , et il n'en fallait pas davantage pour être bien à la cour de !Madrid. Il était gouverneur de Dole.
^ou^ le trouvâmes assis dans un grand fauteuil, derrière lequel étaient plantés deux alguazils, ayant chacun une hallebarde à la m.iin. Le premier regard que nous adressa Sa Seigneurie exprimait le dédain le plus complet, et j'avoue que le désordre de nos vêlements ne commandait pas la considération.
Don Pedro de N'élasco, de Conlados, de Larguillas, était un homme de cimiuante an», bec comme une Bllunietle , et fier coiiiiiie un l'"ipagnol. Il nous interrogea avec le ton d'un juge qui cherche de» coupables. Sa barbe en escopelte, sa Inngiie iiiousl.ielie grise, qui lui couvraient la moitié de la figure, ne m'em|ièeliéreiit pas de deviner l'homme à qui j'avais affaire. Je me sentis inspiré , et cette foi», ce fut moi ijui pris la parole.
.!(• déclarai à Sa Seigneurie que j'avais l'honneur d'être membre du comité des Seize, qui ne s'occiip lit qu'à mettre sur le trône de l'rance le grand PhiMppe 11 , ou son iiiennipar.ililr fille Eugi nie , et qui, tans doute, réussirait dans son louable projet. Je nommai mes hunuraliles confrires , la lioclie Ifloiid , bourgeois recouimandalde de Paris ; Jean Prévôt, curé de Saint .Severin ; Jean Bouclier, curé de Saint-Iienoit ; Guillaume Bose, évêque de Senlis, et Mathieu de Lauuay, chanoine de Soissons. A chacun de ces noms illustres le gouverneur se permit une légère inclination de tête.
J'ajoutai (|ue nous nous rassemblions toutes les nuits chez le vieux Sanchez, où nous réglions le travail en sililanl le bon vin d'Espagne; que tous les matins j'allais renilre compte de nos opérations à l'illustrissime Bernardin de Itlendoza, ambassadeur du grand l'liili|i|ie. Don Pedro de Vélasco , de Contados, de Larguillas avait entendu parler de tous ces personnages-li , et au nom de Meiidoza il se leva tout a fait.
Je me plaignis amèrement d'obstructions au foie qui me forçaient à suspendre mes travaux, et pour lesquelles les médecins m'avaient ordonné d'aller respirer l'air de la Suisse. « Vous avez sans doute des papiers ? — J'en avais d'excellents, un sauf-conduit de monseigneur de Alendoza , visé par monseigneur l'évèquede Senlis. Mais... mais... — Mais, quoi 1' » reprit le gouverneur, qu'on nomme ordinairement don Vélasco pour en finir.
Je racontai à Sa Seigneurie comme quoi nous nous étions trouvés nez à nez à Auxerre avec le duc de Mayenne... « On dit, en effet, qu'il lève des troupes en Bourgogne. » Comme (|uoi j'avais brûlé mon sauf-conduit, qui eût suffi pour me faire pendre ; comme quoi, malgré cette précaution, M. Péricard m'avait arrêté ; comme quoi, enfin, nous l'avions enfermé dans la cave d'un cabaret pour (louvoir nous échapper. Celte dernière partie de mon récit expliquait le désordre de notre costume, qu'on voyait d'ailleurs avoir été brillant.
J'attendais que Sa Seigneurie parlât. PéricarJ encavé le faisait rire au point que je ne lui voyais plus les yeux ni le nez ; la barbe et la moustache avaient absorbé le reste de la figure. Il retrouva enfin la parole pour me demander si j'étais gentilhomme. « Certainement, Excellence. Je suis capitaine au service des Seize, et seigneur d'un fief magnifique, situé près de Paris. — Votre nom ? — Antoine de Mouchy, de la Moucherie, de la Tour. — Diable ! vous êtes noble comme un Espagnol. Et votre compagnon, l'est-il ? — Au moins autant que moi. Il est fils naturel du roi de France Henri 11, et de la plus jolie femme d'Angoulènie. » Don Vélasco se leva une seconde fois, et nous adressa un salut fort poli.
« Seigneur de Mouchy, de la Moucherie , de la Tour, vous irez en Suisse. Mais défiez- vous de cet air-la , il est contagieux. Ces gens-là ont soutenu à coups de canon, de mousquet et de pertuisane qu'ils devaient être libres, et vous savez qu'il nous faut des sujets soumis, et qui ne raisonnent jamais. >
ÎN'ous allions nous retirer. • Ah ! nous demanda le gouverneur , où allez-vous loger ? — Ma foi , monseigneur, au premier cabaret qui se présentera. — Fi donc ! Deux gentilshommes seraient confondus avec la canaille! je ne souffrirai pas cela. D'aileurs, le logement d'un membre du comité de Seize est marqué de droit au palais du gouvernement. • Nous nous serions fort bien passés de cet honneur-là.
On nous conduisit, hommes, femmes et enfants, dans un coin du palais délabré du gouvernement. Nous y trouvâmes une table vermoulue, <|uelques mauvaises chaises, des lambeaux de taiiisserie qui servaient de tapis de pied l'hiver, et qu'on accrochait aux murs au retour du printemps.
Notre premier soin fut de nous mettre décemment. Madame André, qui ne savait quel rôle elle jouerait dans la journée, suivit notre exemple.
Pendant (|ue nous faisions notre toilette, .\ndré me félicita sur la fécondité de mon imagination, sur la faeJité avec laquelle j'av.-.is menti pendant un grand quart d'heure. « iMais, ajouta-t-il, que doit penser de cela le grand saint Antoine .' — Le grand saint .Antoine ne m'a pas conservé Colombe. D'ailleurs, le mensonge est permis quand il est utile. — Voilà une jolie logique ! Vous vous formez, monsieur. Bientôt vous ne serez plus qu'un dévot comme nous en avons r< iiconlré tant. — Allons nous présenter à M. le gouverneur. »
Il recula de deux pas en nous voyant ; ses vieux oripeaux disparaissaient devant notre mise riche, fraîche et élégante : nous avions pris ce que nous avions de mieux. «Quelle tournure! s'écria-t-ii. Pardon, messieurs, si je vous ai pris d'abord pour des aveiituriers ! Votre co.stuine de voyage a causé mon erreur. Avec celle démarche, ce mainlien, il c.it impossible que vous ne soyez pas nobles du teinfs de reijiulsion des Maures p.ir Ferdinand et Isabelle. Savez-voiis, monsieur de Mouchy, de la Moucherie, de la Tour, qu'on ne se douterait pas, en vous voyant, que vous avez des obstructions au foie.' Personne, au reste, ne le s.nit mieux i|ue vous.
LA MOUCHE
• Ditcs-nioi , messieurs, ètes-voiis marit^s ? — Mon compagnon, le manjuis André de \ alois, l'est. — El il a laissé madame la marquise tn France pour vous suivre ? — l'ardoBnez-moi , EiccUence : nous voyigcons tous ensemble, à petites journées, philosophiquement. — IMadame de \ alois est ici I Elle est ici, et vous ne me l'avez pas présentée ! Elle est ici, et je l'ignore ! .■\llez la prendre, messieurs ; anienex-la-moi... (^)ue dis-je ? je vais la clierclicr en personne. La galanterie espagnole eiige... Madame la gouvernante sera enchantée de voir madame de ^ alois. Messieurs, nous dînons tous ensemble.)! Le gouverneur part ; nous le suivons.
Il présente la main à madame de Valois avec les simagrées et les contorsions usitées à la cour de Charles Quint. Madame de Valois se prête à la circonstance : on lit même sur sa pli\si»nomie le plaisir (|ue lui cause la démarche du gouverneur. Son t\cellence la conduit à l'appartement de madime la gouvernante, l'y laisse après le cérrinonial de rigueur, et nous ramène dans la salle d'audience.
Le père Polycarpe faisait fête à toat.
André me parut embarrassé. Que peut-il craindre? pensai-je ; il me semble que tout va à merveille. « Eicellencc, dit-il, la galanterie espagnole, sa vivacité, sa précipitation, ne m'a pas donné le temps de vous prévenir que madame de "Naloisa des absences... — Des absences! — Oui, elle dit souvent des choses fort extraordinaires... C'est le lait qui lui porte à la tète. Je lui ai donné un second nourrisson pour faire descendre cette liqueur, si précieuse et si perfide à la fois. Vaine espérance ! Il a fallu avoir recours ài la Faculté. M. Miron, ci -devant premier médecin de Henri III, m'a conseillé de la faire voyager en .Puisse... — .M. Miron croit donc que l'air de la Suisse est un spécifique contre le lait ? Ce médecin-là est un sot. — Pardonnez-moi, monseigneur, c'est un savant. — L'un n'empêche pas l'autre. — Je prie \ otre Kicellence de remarquer que l'air des montagnes est trèsdilate, très-raréfié, et que ce doit être un précipitant. — Ah ! voiU un arj;ument sans réplique. • Le gouverneur lira ses tablettes et écrivit : L'air de la Suisse est excellent contre les obstructions au foie et le lait remonté.
Madame la gouvernanie entra précipitamment. C'était une jolie brune de dii-huit à vingt ans, très-éveillée , très vive, une de ces lemmes qu'un homme de cinquante ans n'épouse pas toujours impui.cment. Elle riait aux éclair; madame de \ alois la suivait, et riait aussi. Aous avons déjà eu l'occasion de remarquer que le rire se communique.
. \ ou., êtes joué, mon cher Vélasco, et vous le méritez bien ; vous êtes d'une facilité ! Au reste, cette aventure ne présente aucun inconvénient jiour nous, et je la trouve très-réjouissante. Ah ! ah! ali ! Madame de \ .ilois, ou d'autre chose, m'a parlé d'un liussy-Leclerc, gouverneur de la liastille, qui lui a appris à tirer des armes ; d'un André, fort honnête homme, qui l'a épousée deui mois avant ses couches; d'un Mduchy, novice chez les franciscains d'Etampes, puis • apitaine, puis seigneur d'un ch'ileau... Que sais-je encore :' Elle ra- «onte tout cela avec une volubilité qui m'a permis à peine de la sui- '^". moi qui n'ai pas une grande habitude de la langue française. Une
femme qui tire les armes!... ah ! ah ! ah !... qui fait un enfant sans être mariée ! ah ! ah ! ah ! et (|ui vient ici jouer la femme de qualité ! c'est trop plaisant, en vérité !
» — Madame, lui dit gravement don Vélasco, comment, avec la pénétration (|ue je vous connais, la cause de ces extravagances vous est-elle échappée ? ^ ous ne voyez pas que c'est le lait (|ui monte à la tète de cette dame? Monsieur de V'alois, ([u'a prescrit le docteur IMiron contre ces accès-là en attendant que l'air de la Suisse les dissipe entièrement ? — De mettre les pieds de la malade dans de 1 eau trèschaude. — ^ ite, vite, madame ! que votre camériste fasse chauffer de l'eau ! »
Claire avait de l'esprit naturel. Quelques œillades d'André lui firent aisément comprendre que son bavardage eût pu nous compromettre au plus haut degré. Elle n'était au courant de rien, et elle passa d'une loi|uacité très-dangereuse au silence le plus absolu.
« Remaniuez , madame, s'écria le gouverneur, celte transition subite de l'exaltation à l'accablement. Vite, vile, de l'eau chaude! »
Pendant que l'eau chaufTait, madame la gouvernante promena ses jeux noirs sur André et sur moi. Elle me fit l'honneur de les fixer sur ma petite personne. Elle revint, avec beaucoup d'adresse, sur l'opinion iju'elle avait d'abord émise contre nous; elle nous marqua des égards qui me parurent partir autant du cœur que de sa conviction. André demanda la permission d'accompagner madame de Valois dans la chambre (|u'on lui avait donnée, et oii il allait trouver sous sa main le linge nécessaire à un lavabo. Ils sortirent.
Djna Inès me proposa de danser avec elle un fandango en attendant le diner. Je n'avais dansé de ma vie ; mais comment résister à une jeune femme dont les yeux vous disent : Allons, laissez-vous aller ?
Elle prit ses castagnettes; elle préluda, et fort bien. Elle dansa, très-bien encore. Moi je la suivais en sautillant : je ne pouvais faire mieux. Inès riait de tout son cœur eu tournant autour de moi, <i Madame, lui dit Vélasco, ou ne plaisante pas un membre du comité des Seize de Paris. N'abusez pas plus longtemps de la complaisance de M. de Mouchy, de la Moucherie, de la Tour. « Inès me prit la main, me remit à ma place, et me fit la plus jolie et la plus piquante des révérences.
M. et madame de Valois rentrèrent. Je vis d'abord qu'André avait fait 11 leçon à Claire, et qu'elle en avait profité. Elle se présenta sans gaucherie et sans affectation; elle parla peu, et ne dit rien qui ne fût conforme à la fable que nous avions imaginée. Faites des contes, ayez l'air d'y croire, et vous persuaderez vos amis. Ceux-là entraîneront les autres.
On vint avertir Son Excellence que le dîner était servi. Le lait de Claire était réellement descendu ou monté. Don Vélasco ne cessait, en lui donnant la main, de contempler les deux sources volumineuses qu'il enviait probablement aux nourrissons. Claire était vraiment jolie.
Je présentai le poignet à madame la gouvernante. Cette marque de déférence est de rigueur en Espagne quand on conduit une femme de distinction d'un appartement à un autre. Inès prit le poignet, coula sa petite main le long de la mienne, l'ouvrit, caressa le bout de mes doigts, et me dit à voix biSse : « ^ ous dansez mal, mais vous êtes beau garçon. >•
Kous nous mimes à table. On sent bien qu'Inès me plaça à côté d'elle. M. le i;ouverneur s'assit sans façon auprès de madame de Valois.
L'ne forte odeur d ail nous frappa désagréablement l'odorat. L'oUapodrida, le mets essentiel du repas, en était infectée. Les deux Espagnols semblaient trouver cela admirable. Les trois Français les regardaient faire. André était doué d'une prévoyance que rien ne pouvait mettre en défaut. (■ Monseigneur, dit-il , nous ne sommes pas habitués à la cuisine espagnole, et nous avons, dans notre fourgon, des choses excellentes que nous avons prises à Paris. Votre Seigneurie serait-elle fâchée de voir comment on fait la pâtisserie dans ce pays-là? — Voyons la pâtisserie française, dit Inès. — Voyons-la, » répéta don Vélasco.
H sortit, et rentra précédé par Bertrand, qui portait un superbe pâté d'Ar(>ajon. Nous le réservions pour célébrer notre affranchissement le jour oii nous mettrions le pied sur le territoire suisse. Le marquis de ^ alois supplia monseigneur de l'ouvrir.
i< Que vois-je! s'écria A élasco. Un papier plié entre deux bécasses! \ oyons ce que c'est. — Monseigneur, reprit André, je confesse que j'ai commis une infidélité, et ce papier en porte peut-être la preuve. Nous avons reçu ce pàlé des mains de l'illustrissime Bernardin de iMendoza , qui ie destinait à monseigneur le gouverneur de Besançon. Mais ^ otre Excelle uce nous a reçus avec tant de grâce, tant d'amabilité, que nous aimons miiiix le l'cter ici qu'à Besançon. — Diable! diable! si j'avais pu iiiévoir cela, je ne l'aurais pas ouvert. Le gouverneur de Besançon commande toute la province; donc il est mon supérieur. Et puis il descend des rois de Portugal, (|ue les Espagnols viennent de chasser de leurs Etats; et, ]>our le consoler de cette disgrâce, le grand Philippe. 11 lui a donné le gouvernement de la Franche-Comté. Manger son pàié! Diable! diable! — IMonseigneur, je vais le refermer. — Monsieur le marquis, on verra toujours qu'il a été ouvert. — C'est vrai, c'est très-vrai. — Voyons ce que dit ce papier. Nous nous conduirons d'après ses indications. »
A peine Vélasco se fut-il mis en devoir de déchiffrer ce papier,
LA MOUCHE
ST
auquel je ne cooiprenais non encoiu, qu'lni-s sV'lail saisie d'une l)icasse , l'iViiit mise en pioces et m'en avait servi lo meilleur morceau. Elle boucha, sans s'en Jouter, un très-petit trou par lequel André avait insinué le papier. Elle en(ja|;e» lay;onvcrsiilion sur la ileslinalion primitive Ju pâté, cl ilil qu'il sérail f.icliem ([u'il n'eût p.u "le mange à Dôlc. Eu cflcl, il était tort bon. lues accompagnait ses petites phrases coupées de regards auiquels il m'eût été ditticile de me méprendre. Je sentis bieatùt son pied mignon presser tendrement le mien.
Je n'avais pas oublié le serment prononcé sur le tombeau de Colombe; je n'av.iis pas oublié non plus les chagrins cuisants (|ue m'avait fait éprouver la comtesse de itlontbasou . et je me promis de n'être plus cruel.
Bertrand et Javotte lui tinrent la tête, et je l'emplis d'eau chaude à l'aide d'un entonnoir.
Le gouverneur finit enfin d'étudier ce qui était écrit sur ce papier, et il nous le lut tant bien que mal.
• Mon cher gouverneur, d'après le bien que j'ai dit de noble et
• honorable homme de Mouchy, de la Moucharderic, de la Tour, » dans le sauf-conduit que je lui ai délivré , vous n'aurez pas mania que de l'engager k diner. Je suis tellement satisfait de ses services,
• que je vous autorise à lui apprendre au dessert que j'ai demandé
» pour lui, à Madrid, la décoration de l'ordre de l'ordre • (^>ue
diable, la graisse a formé là une tache d'encre » Je me doutai
qu'André n'avait su de quel ordre il devait me décorer.
• ^oye^ donc, messieurs, tâchez de lire cela. — Je ne saurais, dit André. — Ni moi, ajoutai-je. — C'est sans doute un des ordres les plus honorables de l'Espagne. Monsieur de Mouchy, de la Moucharderie, de la Tour, je vous en fais mon compliment.,. Signé le duc Bernardin de Mendoza , avec paraphe. ■•
Je repris ce papier. Il était tout gras , tout roussi. André avait emprunté le ministère de Marianne.
Le gouverneur reprit la parole avec une dignité tout à fait remarquable, a Messieurs, dit-il, cette affaire est de la plus haute importance. Un pâté qui était destiné à monseigneur le fjouverneur de liesancon, et que madame la gouvernante a mis en pièces! Ceci n'est pas un jeu d'enfants. Diable! Donnez-moi, messieurs, votre parole de gentilshommes français de ne parler à qui que ce soit de l'aventure du pâté. • On sent que nous la donnâmes, et de grand cœur.
• Je vous conseille à présent, messieurs, de ne point passer à Besancon. C'eit d'ailleurs le chemin le plus long pour arriver à (jenèvc. Suivez la ligne directe; tirez a droite, et prenez par Saint-Claude.
♦ ous avez brûlé votre sauf-conduit; je vous en donnerai un autre, et vous en serez contents, car vous le ferez vous-mêmes. Je me bornerai à le signer.
• \ oiU une ail'aire qui me parait sainement arrangée ; mais , diable ! elle était embarrassante ! Monsieur de Valois, passez-moi une moitié de bécasse. . K\cellent, délicieux! Jaccjues de Compostelle , va me cher cher cette cruche de vin d'Arbois... — Laquelle, monseigneur
— I.a dernière que ces contrebandiers ont voulu introduire à Uôle en frauii.int les droits. Je ne pein la boire en meilleure compagnie, et puis nous la viderons à la sanlé du |;ou\erneur de Besani'on.
\ élasco versait à Claire ; liu» nie servait et ne s'oubliait pat. Elle chaulait la romance en me piiii-ant douciiucnt le i;t-nuu. \ elasco, devenu très tendre, serrait de près la niar(|uise de \ alois. André u'esl pas jaloiii; mais, semblable à bien des maris, il n'aime pal (|u'un caresse sa femme devant lui. Il envoya Claire à ses nourritions. \ élasco la suivit; Andié sortit avec eui.
J'étais ^eul avec Inès et Jacques de Compostelle. J'avoue humblement (|ue la petite dame me plaisait, et beaucoup. Le valet était de trop : elle l'envoya chercher des pipes.
H fut assez longtemps à les trouver, et quand il rentra, les fumée* du vin d'Arbois étaient à peu près dissipées. Inès alluma une pipe et me la présenta. Je lui disque je n'étais pas habitué au tabac. Elle prit la pipe et la fuma elle-même. « Comment, petite malpropre, vous mangez de l'ail et vous fumez! » Je me levai; elle voulut me retenir. Le charme était détruit.
Don Vélasco reparut un peu tard, et il avait beaucoup d'humeur. « Votre maripiis de Valois, me dit-il, est jaloux comme un tigre. Croirie7.-vous qu'il a enfermé sa femme à la clef? Je n'enferme pas la mienne, moi i|ui suis Espagnol. • Le marquis le suivait pas à pas. Il tenait un pa|iier d une m.nn et une plume de l'autre. Le gouverneur signa le sauf' conduit; il y apposa son cachet et toutes les pretintaïUes d'usage.
• Monsieur, me dit le marquis, j'ai donné ordre qu'on attelât les voitures. Je vous prie de vous tenir prêt à monter dans la votre. Que diable! s'écria le gouverneur, il faut passer le reste de la journée ensemble. Vous partirez demain matin. — Cela n'est pas possible, répliqua le m;'.rquis. jVous avons le plus haut intérêt à arriver promptement en Suisse. Il n'est (|iie deux heures; nous irons coucher à Arbois. — (jue diable! vous y arriverez trop tard. — Il fait clair de
La Houcherie chez M. Péricard.
lune. — Dites-lui donc, monsieur le membre distingué du comité des Seize, que vous ne voulez partir que demain. — Je ne prendrai pas cela sur moi. Excellence. Comment désobliger un seigneur qui pourrait disputer la couronne de France au grand Philippe II s'il était légitimé? "
Bertrand vint nous dire qu'on n'attendait plus que nous. Inès tir» un petit mouchoir blanc et rentra tristement chez elle. Le gouverneur oublia la morgue espagnole, et nous conduisit jusque dans la rue : il voulait dire un dernier adieu a madame la marquise.
Nous partîmes enfin, très-satisfaits du dénoûmcnt d'une aventure qui pouvait finir très-mal. Nous étions obligés de i;arder jusqu'à Genève les (|ualifications que nous avions prises, et nous nous les donnions en riant aux éclats pour ne pas les oublier.
C'était jouer la comédie; mais tous les hommes ne la jouent-ils
ht
LA MOUCHE
pas? Un romrdicn n'est roi que pendant dent heures, mais qui de noii« est sur d'être demain ce qu'il est aujourd'hui ?
>ous n'avions pas envie de rt'citer notre histoire i chacun des commandants de ville que nous devions trouver sur noire route. C'eût »'lo nous imposer une contrainte continuelle, et il est enntneui de se répéter tous le» jou s : cela ne convient qu'il des sots. Kn consr quence, nous nous hornions à présenter notre sauf-conduit à la porte des places fortes dont la Kranche-l^omlé était surchargée. INous passions inroi;nito, et nous étiou'. bien ]>arlout, grâce aux provisions et aui hons lits que nous portions avec nous.
M.iii nous ne pûmes éviter de représenter h Saint-Claude. Monseif,nf ur l'^iMic, sciijncur du lieu, jouissait de Ki plénitude de ses droits, et il faisait conduire devant lui tous les élranp,ers qui passaient p<ir M petite ville. jNous arrivâmes au palais alih.itial au milieu des gardes du corps et de la (garnison >oiis les armes. Le tout se composait de deux cents hommes, destines à réprimer les entreprises des Genevois, qui ne pensaient à attaipier personne.
Les p,arij^'s du corps it.iit'iit r.ini;és sur deni lilcs le long de l'escalier, et le jMisle d'honneur occupait la salle d'audience oii monseigneur nous reçut. Il parait qu'on regarde dans ce pajs-la les grands tauleiiils comme une marque de la plus haute distinction. M. l'ahbé en occupait une énorme, surchargé de coussins. Un jeune clerc d'une tiés-jolie figure tenait aiipri's de Sa (Irandfur la crosse alibjtiale. .le vis d'un coup d'reil rapide qu'elle était surmontée d'une petite couronne en vermeil , quoii|ue Jésus-Christ ait dit : Mon royaume n'est pas de ce monde.
>lon5eigneur lut notre sauf-conduit, et le lut très-couramment. Pendant qu'il lisait, je pensais i|u'il pouvait bien avoir une petite couronne, puisque noire très-saint père le pape en a trois franiles. Au resie, me dis-je, autre temps, autres moeurs. « Vous êtes, nous dit l'alihe, des personnages très-recoramandaliles, et vous dîneicz avec moi. • Wous nous excusâmes sur la fatigue d'une longue rouie. Monsiigneur parut piqué de la tiédeur avec l.i(|uclle nous avions reçu la plus honorable des invilatioiiï, et il n'insista point.
Trois heures après, nous étions sur le territoire de Genève. Un soupir d'dllégcmeut s'eiliala à la l'ois de toutes les poitrines; d'un mouvement s,iontané , nous saluâmes la terre de la liberté , et nous jetâmes aux vents les morceaux de notre sauf -conduit. L'histoire des tyrans de toutes les classes et de tous les grades est pour les Genevois ce que sont pour les enfants, en France, les contes de génies malfaisants (|ue la vertu blesse et irrite souvent. L'histoire leur apprend à chérir leur indépendance, et k la conserver au prix de leur sang.
(ieni've ne doit la sienne qu'au peu d'étendue de son territoire. Elle est placée entre des -Etats puissants à qui elle sert de barrière, et qui tous sont intéressés à la protéger. Hélas! 1 Océan n'a pas arrêté les Espagnols. Ils ont noyé un nouveau monde dans le sang.
Je croyais prendre une nouvelle existence. Je n'avais plus d'inférieurs ; mais aussi je n'avais plus de maîtres. La loi seule étiit audessus de moi, et les magistrats chargés par le peuple de la faire resjiecter lui étaient soumis comme le particulier le plus obscur, .le me trouvais grandi en me livrant à ces pensées. Cependant je déclarai à .\ndré que je n'entrerais pas à Genève. « Pourquoi cela, monsieur ?
• — André, n'entrons pas à Genève. Je crains de voir le théâtre du supplice de Michel Servel. — Votre répugnance est louable si elle est l'eli'et d'un tolérantisme naissant. M'entrons pas à Genève. •
>ous arrivâmes sur les rives du lac. Deux mariniers dormaient dans une grande barque, qui nous parut assez spicieuse et assez forte pour nous recevoir avec nos équipages. .Nous les éveillâmes et nous les trouvâmes Irèi-disposés i gagner notre argent. Kous convînmes avec eux d'un prix honnête pour nous trans])orler à l'autre extrémité do lac. Ils nous firent observer qu'il a quinze lieues de long; que la journée s'avançait, et qu'il fallait coucher à Copet sur la rive gauche, ou i droite à Hcauregard. INous entrions dans un monde inconnu pour nous, et nous n'avions pas de raisons de préférer un gite à un autre. Wous nous laissâmes conduire, et c'est ce que nous pouvions faire de mieux.
Notre barque s'arrêta à Copet, devant la cabane d'un pêcheur. Cet homme sortit aussitôt et vint à nous d'un air riant. « Ces messieurs veulent des truites? — Oui, mon ami. — Je ne suis l'ami que de ceux que je connais bien. — Pardon, monsieur... — Je ne suis pas un monsieur. Je m'appelle Simon le pêcheur. — Kh bien! Simon, nous mangerons des truites. — .le vais vous arranger cela. »
Il eût été ridicule dans ce pays-là de p.iyer des hommes )miir ce que nous pouvions faire nous-niêmts. André, lieitrand et moi nous aidâmes nos mariniers à monter nos voitures sur la berge.
La grande, la belle pièce de .Simon était sa cuisine, et les soirées commençaient à être fraîches. Un feu pélillant nous attira. Marianne prit la première place en sa qualité de cuisinière. Elle voulait, ditelle, voir comment on apprête les truites à Copet.
Le plat était copieux. André me fit ohierver que dans le pays de la liberté les hommei sont égaux quand ils ne remplissent pas de fonclioni publiques. En conséquence de ce raisonnement, il invita
nos mariniers et Simon le pêcheur à se mettre à table avec nous. Ils ne
lui firent jias répéter l'invitation.
Les truites étaient excellentes, et j'en fis compliment à Simon. « A la bonne heure, dit-il. J'ai p«'çu ici il y a huit jours un milord anglais et cinq ou six domer.ti(|ues. Le maître est un assez bon homme; mais ses valets sont d'insolents drôles qui trouv.iient tout mauvais et qui nie coniniandaiint comme s'ils eussent parlé à un soldat allemand. N'oubliez pas, leur dis-je, que je suis un homme libre. Si vous continuez à faire les insolents, je vous mets tous à la porte de chez moi. Ils devinrent souples comme un prêtre papiste devant son ëvêque. »
Je compris quelle est la politesse en usage en Suisse : c'est la cordialité; et la leçon de Simon ne fut pas perdue. Cependant je ne pus louer son vin. Il nie devina, o II est un peu aigrelet, nous dit-il; mais je n'en ai pas d'aiilie. » André sortit, et rentra bientôt avec deux bouteilles de notre vieux mâcon. Je versai le premier verre à Simon. Il se leva, flta son bonnet et but à notre santé. « Diable! dit-il, il est bon , et je vous remercie. »
INous pensâmes à nous coucher. Simon n'avait que de la paille à nous offrir, et nous avions de bons lits dans notre fourgon. Mais faiiiirait-il qu'un de nous veillât à son tour comme nous avions fait en lîourgogne et en Franche-Comté, ou pouvions-nous nous croire en sûreté sur les bords du lac ?
Simon nous dit que dans le territoire de Genève il y a, comme ailleurs, des fortunes inégales, parce que tous les hommes ne sont pas également industrieux ni heureux dans leurs entreprises; mais qu'à Copet, en pirlant rigoureusement, il n'y a ni riches, ni pauvres, ni mendiants, ni voleurs. « La mendicité, ajouta-t-il , n'est commune que dans les Etats mal gouvernés, et on dit qu'il y en a beaucoup. — André, qui peut lui en avoir tant appris ? — Monsieur, les magistrats des pays libres ne redoutent pas les lumières, ils favorisent l'instruction, qui élève l'homme et l'éclairé sur ses droits. »
Aous moniâmes dans notre fourgon, nous nous souhaitâmes une bonne nuit. J'embrassai les deux enfants, et je m'endormis du sommeil d'un homme libre, sans soucis, et sans craindre ([ue quelques sbires vinssent troubler mon repos. Mes compagnons de voyage dormirent aussi tranquillement que moi, et le chant du coq nous éveilla tous ensemble. Ce réveille-matin établit l'égalité partout où on veutse mettre à portée de l'entendre... Mais les grandes villes , mais les palais, mais les châteaux de campagne, toujours éloignés des bassecours... Le co'j ne chante là que pour ses poules.
On est bientôt debout quand on ne s'est pas déshabillé. Nous nous secouâmes les oreilles tous ensemble encore, et nous descendîmes. Une femme, ni jeune, ni vieille , ni belle, ni laide , ni grande, ni peiite, lavait la chaumière de Simon. Je demandai au brave homme qui elle était, a C est ma ménagère, monsieur. — Comment! Slmon^ vous êtes marié , et votre femme n'a pas paru hier ! — Monsieur, les femmes ne sont pas nées pour perdre le temps à caqueter, mais pour soigner leur ménage. Les maris genevois et suisses sont naturellement bons et doux, mais ils veulent que leurs femmes soient soumises... Pendant le jour, aucune d'elles ne parait devant des étrangers si elle n'est appelée. Le soir, on se couche ; le mari éteint la lampe, et l'égalité renaît. » Il n'y avait rien à répondre à cela.
Simon nous demanda si nous désirions qu'il apprêtât le déjeuner, ou si mademoiselle Marianne rentrerait en fonction. Simon n'avait plus de truites, il ne pouvait plus nous offrir que du lait , du fromage et du pain noir. Nous le priâmes de trouver bon que mademoiselle Marianne pourvût à nos besoins.
Nous étions économes de nos provisions; mais nous n'y avions pas touché la veille au soir. Nous fûmes bien aises de donner à Simon une idée de la cuisine française, a Oh! quel étalage, dit-il; que d'embarras quand on peut vivre de si peu de chose ! Au reste, tout cela a fort bonne mine. " Nous lui demandâmes la permission d'inviter sa ménagère à se mettre à table avec nous. « Non, dit-il , non; nous ne prenons pas de mauvaises habitudes, et nous n'en faisons prendre à personne, surtout à nos femmes. Demain Claudine trouverait son pain noir et dur, son fromage aigre et son petit vin piquant. J'éprouverais le même dégoût si je me mettais à table avec vous. Je vais déjeuner avec ma femme. — Comment! Simon, vous nous abandonnez ! — Pas du tout, monsieur. Un coup de silllet , et je suis à vous. >>
On pense bien qu'il eut plus tôt fini que nous. Il allait, il venait, il tournait autour de nous ; il nous regardait, il par.tissîit réfléchir. « Messieurs, j'ai assez de mes affaires pour ne pas m'occuper de celles des autres. D'ailleurs, je ne suis pas curieux. Mais vous me convenez, et beaucoup, .le vais vous faire quelques questions. Vous allez peutêtre en Suisse ? — Au canton d'Appenzell. — Pour vous y fixer ? — Précisément. — Ah ! fort bien.
• Nous touchons à la Savoie et à la Franche Comté. On trouve encore dans Genève queliiiie chose des usages de ces pays-là. On n'y remari|ue pas le petit manteau de soie, le justaucorps, le baut-dechausse de la même étoffe , g.ilonnés en or ou en :!n;ent , et la petite toque de velours, ornée d'une plume blanche qui tombe sur l'oreille. Que ferez-vous en Suisse, sous cet attirail-là :' A propos, savez-vous 'allemand ? — Pas un mot. — Eh bien! on s'arrêtera pour vous rearder, on se moquera de vous, et vous ne vous en douterez, pas. Si
LA MOUCllb:.
on vous entend prononcer le mot île comte ou de marquis, on vous fera l<i uriniiicf; vous parlerez, et on ne vous ripomlru pas; vous vous làclierr/. , vous tirerez voire lou|;ue l'pée, on vous rir» au uci , — (Jixe faut il faire . mou cher Simon , pour iviler cvi dr<ni;rt'menlHlà ;' — Monsieur, il faut entrer dans la Suisse vêtu comme ses hahitiDtt. — Cela est facile à dire. — U s'établit un ménage partout où il peut vivre. •
Il nous rai-oiita que maître Lnker, tjillt-ur de profession, faisait d'assez mauvaises «fi'aires dans le ranton de l-rilioiiri;, oii il est né; que des avanies, faites il de heau\ messieurs et à de lielUs dames, qui se disaient i/ens comint< il faut , avaient clianijé sei iilres, el qu'il était venu à Copet ouvrir une nouvelle bramlie d'indiislrie. • Il fait des babits suisses pour les deu\ seies, et il lesfiil fort bien. Souvent même il en a de tout prêts; il en vend à des prix modérés aux voyageurs raisonnables qui viennent visiter nos montagnes, qui n'ont rien de bien allrivant, et il en passe souvent. Dansée costume commode, et ua (;ros bàion ferré à la main, ces curieux grimpent partout. Il y en a bien quelques-uns qui tombent au fond des précipices; mais ce sont leurs alVaires.
" — André, que dis-tu de cette idée? — Qu'il faut aller clic/. I.uker. Il n'y a p.is a balancer. «
Il nous parut que, depuis quelque temps, il n'éisit passé aucun de ces curieux qui se cassent le rou. Les guerres intestines qui désolent U France, l'invasion du duc de .Savoie dans le Daupbiné, leur ôtcnt peut être l'envie ou les moyens de courir le mon<le. Quoi qu'il en soit , le tour de la bouti(pie de I.uker était garni d'habits de toutes les tailles, de toutes les couleurs et de toutes les forme».
Luker nous parla un français tiés corrompu , et cependant il est du Canton de Friboiiri; , qui louche au territoire de Genève. « Que sera-ce , André , quand nous arriverons au centre de la Suisse ? nous n'entendrons plus un mot. — (Ju'est-ce que cela fait, monsieur ? — Comment ! ce que cela fait ' — On rencontre une jolie femme, on porte la main sur son cœur. On a bon appétit, on ouvre la bouche et on y présente ses doigts en pointe, ('e lang-ijela s'entend partout. — Mats les détails? — Àlais la pinlomioie ? fc-t puis nous savons le latin, et les curés suisses entendent au moins celui de leur bréviaire. Knfin nous apprendrons la Lingue ; nous ne sommes pas plus bornés que les habitants du pays, et ils parlent tous allemand. — Ils l'ont appris dès leur enfance, ^ous l'apprendrons plus taid, voila tout. >
« I.uker, vous avez donc fait le tour de la Suis^e ? je vois chez vous des costumes tout à fait différents. — Oui , j'ai voyagé en Suisse, et je fais un peu de tout, parce que beaucoup de personnes prélèrent l'agrément à la régularité. — Il connail les hommes. »
Certains auteurs ont la manie de vouloir savoir el parler tous les baragouins. Ils se battent les flancs pour fatiguer leurs lecteurs. Moi, qui ne suis pas un échappé de la tour de B^bel , el qui ne veux pas le paraître, je traduis en franc lis les germanismes de I.uker.
" Quel est ce costume^ il n'est pas lieau. — Tout le monde en dit la même chose, et tout le monde l'achète. C'est l'habit des vachers de l'Emmenthal. \ oyez celle calotte et ces genouillères de cuir. Le voyageur qui veut trancher du chasseur de chamois ne craint pas que le vent enlève son chape <u. Quand il est embarrassé, il se traîne sur ses genoux, et il conserve sa peau. D'ailleurs ce costume n'est pas laid. Examinez le bien. Gilet croisé et culotte couleur de soufre, veste lilas , voila jiour l'agrément. iSaminez celle grande panetière, dont la courroie noire tranche sur le jaune. Le coureur de glaciers met là dedans ses petites provisions de bouche, et elles y sont en sûreté. ■
■ André remarqua que nous pourrions, comme les autres, être tentés de jouer à nous cesser le cou, et il fil mettre de coté trois costumes de vachers de r£mmentl:al. Luker y joignit trois gros bâtons fortement ferrés, instruments très-utiles à ceux qui veulent faire la chasse aux ours.
Claire et Marianne avaient déjà profité des remarques de Simon sur U réserve des femmes suisses, klies ne disaient rien; mais elles examinaient les vêtements des paysannes suisses. Elles prendront les plus jolis, sans égard aux cantons d'où Luker les a empruntés. Elles atteodirent modestement, pour se prononcer, que nous eussions fait noire choix. Que deux Parisiennes entrent chez une galantière , elles parleront modes pendant deux heures. Elles et la marchande finiront par ue plus s'entendre , et souvent elles sortiront sans avoir rien acheté. André prétend qu'elles sont comme cela depuis le règne de Charlemagne , el qu'elles ne seront pas changées sous celui de Louis XLII. « Mon ami André, vous êtes un mauvais plaisant. «
Nous choisîmes, lui et moi, deux habits du canton de Liicerne. Grand chapeau rond à forme plate, cravate noire, longue veste rouge, ample habit de drap gris descendant jusqu'au dessous du j.irrel, culotte de laine bleue, bas blancs, la jarretière noire attarliée sous le genou , patte ou délroussis de maroquin rouge couvrant la boucle du soulier. Nous les prîmes absolument semblables, en signe de notre amitié et de l'égalité parfaite qui était établie entre nous.
Nous allions nous occuper de Bertrand. Madame André réclama la préséance, et cela était juste.
Quand il est question de toilette , les femmes n'oublient rien. Madame André s'élîit pourvue pour la fin de l'été et pour son hiver.
A mettre de suite, un grand chapeau de paille jaune, pendant et badin.int dev.mt el derrière; le tour de l.i forme garni de fleurs quand il y en a. Là dessous les cIumh» de derrière tombent en longues tresses jusqu'où ils pi-uveiil destihdre. 1 ne fraise de mousseline remonte jusqu'au ineiitou. La partir inférieure tombe néf;ljgemmeiit sur les rubans du corset sans manches et entr'ouvert par le milieu ; gros lacet île couleur tram liante. Le» manches de la chemise qui doit toujours être d'une grande blancheur, se terminent par de petites uianclietles serrées autour du piiij;nel. I ne jupe liès-eoiirte de couleur tendre, un tablier de siamoise rajée élégamment relevé sur le côté, un bas bien blanc ii coins rouges ou verts, un soulier mignon relevé par des pâlies de maropiin rouge découpées en festons, tel est le costume «les femmes du canton de Liicerne.
Le choix de madame André me lit croire qu'elle avait la jambe bien. C'est ce que je me proposai de vérifier.
Elle emprunta son costume d'hiver aux femmes des FreyAemler. La tête est enveloppée d'un moiirhoir blanc ou de couleur, surniunié d'un peiit cliapeau de feutre noir; cravate de même couleur, collerette rouge bordée de vert, rorset jaune très-eiaclemeiit fermé, pardessus leiorset petite raaiistile grise garnie en rubans de couleur, jupon de laine noire , tablier de siamoise , bas de laine rouge.
iM.irianiie sentaii bien qu'elle ne devait pas être mise aussi élégammint (|ue madame André. Elle se borna pour l'été et l'hiver a des habits du canton de Lucerne et de celui d'Undcrwalden. Ils avaient dans leur simplicité une sorte d'élégance : les femmes ne se trompent jamais là-dessus.
Nous avions été frappés de la variété des objets étalés chez Lnker. Nous nous étions plu a les eiaminer rn détail. i^I.ils ce qui ne llatle (|ue les yeux, les femmes ejceplées, ne les fixe pas longtemps. Nous
j dîmes à llerlr.iiid de prendre ce qui lui convieiiurall pour les jours de travail et les dinitncties, el je termine ici mes descriptions. Si le lecteur trouve que je me sois arrêié trop tôt . qu'il aille à Copet, et qu'il entre chez Luker, s'il y est encore, ce qui est plus que douteux. Madcime Luker, femme qui ronnalt les bienséances, fil passer Claire et Marianne dans une arrière-bouii(|iic. Nous essayâmes , André, liertrand et uioi, de nous travestir où nous étions. Notre choix était fait et prononcé, les prix arrêtés.
' Nous payâmes, et le lendemain, au point du jour, nous nous disposâmes a remonter sur notre grande barque. Simon nous serra la
[ main avec affection en recevant notre argent.