XX. — Les Crétins. — Le coup de lonnerre
Nous étions sur la route d'Aigle, qui conduit à Frenlère, à Yetroz I et à Sion. Déjà nous commencions à prévoir des difficultés, peut-être insurmontables, quand nos grandes et lourdes voitures seraient en- ] gagées d.ins les monl»gnes. « B.ih , bih ! dit André, nous ne sommes pas les premiers qui voyagions en .Suisse. Nous profiterons de l'expérience de nos prédécesseurs. Quand nos voitures ne pourront plus I avancer, nous les laisserons là. Nous avons six bons mulets, nous les chargerons de nos provisions et de nos lits , la fortune fera le reste. De quelque manière qu'elle nous traite , nous n'aurons pas à redouter de grands seigneurs, leurs grands vassaux , des ligueurs, des huguenots, des dévastations, des incendies. Quand nous aurons ensemencé un champ, jjersonne ne nous disputera notre récolle. Vive la liberté et le canton d'Appenzell !
• Le soleil est déjà haut. Il faut déjeuner. Ce gazon nous servira de nappe. .■V. terre , à terre. »
En un instant nous fûmes tous arrangés. Nous avions formé un cercle au milieu duquel figurait un pain d'avoine que nou.s désirions et que nous redoutions de goûter. « Il n'est pas bon, dis-je en faisant la grimace. — Non, répondit André, mais je le préfère à de beau pain blanc qu'il faut disputer à coups de mousquet. »
Les truites étaient épicées en diable, je sab'ai un verre de petit vin de Sain l-("rlngo!ph pour les faire passer. La liberté, à laquelle nous trinquâmes , ne me le fit pas paraître moins aigre. « Vous avez pris assez facilement l'habitude de vous exposer à vous faire tuer, il me semble (|u'il est plus facile encore de s'accoutumer à boire de mauvais vin. — Tu as raison , André ; vive la liberté et la piquette! »
Nons vécûmes , nous couchâmes à -Vigie , à Frenière et à Vetroz comme à Copet. Mais les chemins devenaient difficiles. Plusieurs fois nous avions été obligés de descendre tous pour soulager nos mulets. De temps en temps les trois hommes poussaient à la roue pour tirer une voiture d'un trou, ou pour la hisser sur un lit de pierres qui traversait le chemin. André faisait tout en riant dans les grandes occasions. C'est un moyen certain d'encourager les autres. Claire et .Marianne tournaient autour de nous, ne f'isalent rien, parce qu'elles ne pouvaient rien faire , nous coDscillaieni, et haletaient à l'unisson avec nous.
Le poêle arrangeur arrangea sur ces dames un apologue qui avait bien son mérite. Il les comparait à une mouche qui va el vient en bourdonnant aux oreilles d'un cheval embourbé que le fouet du rharretier lire d'affaire. Le bourdon ne man(|iia pas de s'attribuer l'honneur du succès. Il perdît son apologue entre Vetroz et Sion. « Un autre le refera , • dit-il ; et il n'y pensa plus.
LA MOUCHE
>ous serions arrivés à Slou dans l't'tat le plus délabré et le plus roiiiique, si dis le prcniior pas dilVicilr nous n'avions eu la précaution de quitter nos habits de Suisses opulents pour prendre nos costumes de vacliers de rllenimeiithal. Nos culottes et nos genouillères de cuir nous furiul très-utiles quand nous poussions des geuoui et de la tète. Nous rendîmes grâce à la prévoyance de maitre l.uker. Mais dès ijue nous aperçûmes le cloclier de Sion , nous fiuies halte, et nous nous donnâmes une tournure. L'umour-propre ne perd jamais ses droits.
Sion est située près du Hhône, sur une hauteur d'oii la vue est variée et agréalde. Tous les habitants sont prêtres ou soldats. La cathédrale est belle , et les maisons des chanoines se font particulicremenl remar |uer. Les bourgeois se rassemblent tous les dimanches pour s'eiercer au tir sous la direction d'un capitaine, (|ui nous parut être le meilleur homme du monde.
Les femmes sont en |;éuéral grandes, bien faites , blondes et jolies. Klles ont de la grâce sans affectation. Elles regardèrent beaucoup nos petites Suissesses , dont la mise élégante effaçait la leur. Les hommes considéraient attentivement nos voitures. iNous crûmes d'abord c|ue notre luie les blessait, lu d'eux nous dit (|iril ne concevait pas comment nous oserions nous engager dans les montagnes avec des éi|uipages de telles dimensions. Cet homme nous indiqua un très-bon cabaret, où nous trouverions tout, dit-il, excepté des lits, et c'était l'essentiel : depuis Montereau nous ne nous étions pas déshabillés, et .\ndré commençait à se fatiguer de n'être qu'un mari honoraire.
Maitre Cormier nous reçut fort bien , et nous donna deux chambres et un cabinet placés directement sous le toit de la maison. Le bas était réserve aux buveurs. Cormier nous laissa la liberté de nous arranger comme nous l'entendrions, et on pense bien qu'André s'empara du cabinet.
Bertrand monta les matelas, et pour la première fois depuis Montereau des draps furent tirés de la caisse où ils étaient enfermés. Quand notre hôte eut reconnu nos dispositions, il monta quel(|ues futailles vides dont il entoura le coin que Marianne s'était réservé : c'était un homme tri'S-pudique que maitre Cormier. J'aurais autant aimé qu'il n'eût pas porté la prévoyance aussi loin. J'abandonnai la chambre tout entière à la petite Marianne, et je me logeai dans l'autre avec Bertrand.
Nous avions tous besoin de repos. Marianne se déchargea de ses fonctions journalières sur maitre Cormier. Il nous donna un assez bon souper, du vin très-passable, auxquels nous fîmes honneur, et chacun alla chercher son lit. J'eus une excellente nuit, qui fut cependant troublée deux ou trois fois par les cris d'Antoine et d'Antoinette. Peut-être André les réveillait-JI... Heureux coquin !
Je me souvins en m'éveillant que, depuis longtemps, je n'avais pas prié. On cherche toujours à pallier ses torts. J'attribuai les miens à l'hypocrisie des chefs de parti qui désolaient la France, aux prédications incendiaires d'hommes qui leur étaient dévoués, et qui tous déshonoraient la religion. Je pensai comme André que le fanatisme et la bigoterie ne peuvent plaire à Dieu. Je le priai et je me rappelai un mot de Poussanville: Quand on peut parler au maître , on n'a pas besoin des valets. Je résolus de suivre ma religion dans toute sa pureté , et de vivre en paix avec mes compatriotes suisses, quelle que fût leur croyance.
Maitre Luker vendait des costumes, et maître Cormier des voitures ï l'usage du pays. Ce sont de petits chariots couverts, que deux hommes peuvent transporter à bras quand ils sont déchargés. Nous sentîmes de suite les avantages du troc que Cormier nous proposait. Il nous demanda beaucoup de quatre de ses chariots , et il nous offrit peu de nos deux voitures.
.\ndré courut la ville pendant une heure. Il revint avec une grosse et forte fille du canton de Herne , qui parlait un mauvais français, qui peut-être ne parlait pas un allemand bien pur, mais qui savait assez des deux langues pour nous servir d'interprète. Marianne était hors d'état de rien faire pendant (pielques jours. Claire l'avait formée , elle formera Gott. C'est une bouche de plus ; mais nous trouverons à Appenzell des chèvres, des vaches à traire , et de petits poulets à élever. Ces raisonnements d'André me parurent sans réplique ; j'é- Uis, d'ailleurs, très-disposé i les trouver bons : il m'avait deviné.
Nous employâmes le reste de la journée à décharger nos grosses voitures et à mettre nos effets dans les petites. Légères et étroites, il ne fallait qu'un mulet à chacune, cl nous en avions six. Nous achetâmes deux selles d'hommes et deux de femmes. C'était un moyen île sortir de nos petits chariots quand nous serions las d'y être enfermés. C'en était un aussi de varier nos plaisirs sans ralentir notre marche.
Nos équipages n'avaient plus rien d'extraordinaire : c'étaient ceux de paysans suisses opulents.
Nous sortîmes du Valais par Galten , et nous entrâmes dans le canton de Berne. Là tout était suisse, et nous \ commençâmes à le devenir nous-mêmes. Nous fûmes frappés d'abord par des sites, des mœurs, des habitudes, des usages tout à fait nouveaux pour nous. IJcs montagnes, toujours des montagnes, mais dont l'aspect était varié à l'inhni, et par conséquent toujours nouveau ; des mœurs douces, simples et patriarcales, qui avaient succédé aux fureurs des combats, et qui laissaient entrevoir une longue suite d'années de paix et de
générations heureuses ; des habitudes commandées par la nature d'un pays, peu productif en général, et oii le travail et le repos se succèdent sans interruption ; des usages (|ui dérivent nécessairement du genre de vie des habitants, voilà ce que nous saisîmes en masse. Peu à peu nous étudiâmes et nous connûmes les détails.
Nous entrâmes à midi à Boschcnried. Des hommes et des femmes vinrent au devant de nous. Aucun d'eux n'entendait un mot de français, et (iott commença à nous être de la plus grande utilité. On exerce l'hospitalité dans ce canton et dans les autres, comme la pratiquaient les patriarches. Quand les voyageurs sont nombreux au point de surcharger un seul ménage, les habitants les partagent entre eux, et tous, sans exception, les logent à leur tour. Les hommes leur serrent la main , c'est partout une marque d'amitié. Les femmes leur servent, avec gaieté et quelque grâce, ce qu'elles ont de mieux, du pain bis, du fromage, du lait, des œufs, et de l'eau ou de l'hydromel dans les endroits où l'on ne recueille pas de vin. De la paille d'avoine fraîche cousue dans un long sac de toile bien blanche compose le lit. Les vêtements du voyageur lui tiennent lieu de couverture. Après le souper, le père de famille ouvre sa Bible, il en lit un chapitre ; on fume sa pipe quand on en a l'habitude, et chacun se retire dans le coin qui lui est assigné.
Trois hommes cl trois femmes composaient notre caravane. Ces bonnes gens voulaient faire de nous trois couples, André et Claire, moi et Marianne, Bertrand et Gott. Ils furent très-étoiinéi quand ils surent qu'André seul était marié. Ils ne concevaient pas que des filles fissent un long voyage avec deux hommes qui n'étaient pas au moins leurs proches parents. Ils ne concevaient pis davantage que six individus qui, par leurs habits, paraissaient appartenir à plusieurs cantons suisses , ne sussent pas un mot d'allemand entre eux tous. Gott leur apprit que nous étions Français, et que nous allions nous établir au canton d'Appenzell. Ils lui répondirent qu'ils n'aimaient pas les sujets des rois , mais q«ie tous les hommes avaient droit à leurs secours et à leur protection. Ils eussent dit la même chose au maréchal de Biron, et ils lui eussent offert le morceau de fromage et le sac de paille d'avoine.
Nous fûmes lo,i;és Selon les lois de la plus rigoureuse décence , un à un , André et sa femme exceptés. Nous aurions préféré être tous ensemble, et nous coucher sur nos matelas dans nos voitures ; mais c'eût été désoliliger ces bonnes gens, et je me souvins que le denier de la veuve fut reçu avec bonté.
J'avais pour hôtesse une petite femme éveillée, qui se mit dans la tête de m'apprendre l'allemand pendant que je soupais avec la frugalité d'un Spartiate. Elle me montrait du doigt les objets qui étaient à notre portée ; elle me les nommait et me faisait répéter. J'essayais, avec des efforts incroyables , d'arracher ces sons barbares du fond de mon gosier. Je crus que j'aurais une indigestion de consonnes. La petite femme riait de tout son cœur en m'enlendant estropier les mots. Son mari gardait un sérieux imperturbable, et avait un air de dignité qui l'eût rendu ridicule à Paris. Cet air-là est plus ou moins celui de tous les Suisses. Il leur est naturel comme la force et la majesté le sont au chêne '. Us sont pénétrés de ce que vaut un homme libre, et aucun d'eux ne changerait son sort contre celui d'un prince.
Le lendemain matin je présentai de l'argent à mon hôte , et je lui fis signe de prendre ce qui lui conviendrait. 11 me répondit par d'autres signes qu'il ne vendait pas ses services. Je m'attendais à cette réponse-là.
Nous nous rassemblâmes tous. Mes compagnons m'apprirent que leurs hôtes avaient marqué le même désintéressement que le mien. « Par la sambleu! dit André, on ne peut rien demander à des gens qui ne veulent rien recevoir, et Appenzell est à l'extrémité de la Suisse. 11 serait dur de vivre jusque là de pain et de fromage et de coucher sur une paillasse. «
Nous tînmes un conseil général dès que nous fûmes sortis du village, et nous le tînmes en plein vent, comme les Suisses tiennent leurs conseils de guerre. Chacun y eut voix délibératrice, jusqu'à Gott, qui connaissait beaucoup mieux que nous ce qu'on pouvait se permettre et ce qu'on devait s'interdire en Suisse.
Il fut arrêté et écrit, ad jierpetuam rei memoriam , 1" que nous vivrions aussi bien que les circonstances nous Iç permettraient et que nous pourrions en profiter sans offenser personne. 2° Que pour ménager nos compatriotes les Suisses, nous ne nous montrerions dans les villages qu'après avoir pris nos repas. 3" Que nous dormirions dans nos voilures comme nous l'avions pratiqué depuis Montereau jusqu'à Sion , et que les bienséances seraient scrupuleusement observées comme elles l'avaient été jusqu'alors. La seconde clause de cet arrêté était du législateur André. 4" Que Marianne donnerait à Gott des leçons de cuisine française, et que (iott lui marquerait les égards qu'on doit à son institutrice. Celte dernière clause était de ma façon, et elle fit sourire Marianne, b" l'.nfin, que nous chercherions les gros bourgs quand nos provisions diminueraient d'une manière alarmante; que Gott irait au marché, et qu'elle ferait les choses en conscience.
' Od sent que M. de Mouchy peint les Suisses qui vivaient de son temps. On croit (jue leurs deicendants ont un peu changé.
LA MOUCHi;.
Klle nous deman(l:i ce que cela voulait dire avec un ton de candeur qui nous persuada i|ue nous n'avions rien à craindre.
Le temps se soutenait. I.e clieniin assez facile l'tait l)Ordi- d'arlires, et nous niarcli.iiiies un peu. Les hôtesses de mes camarades leur avaient aussi donné des le(;ons d'allemaml. dont ils n'uvaicnt pas pliis prolitc i|ue moi. (iolt remaniua (|ue mademoiselle Marianne l'tait celle nui avait le plus prolilé. Klait-ce vrai, ou la (jrosse liernoisc voulait-elle seulement plaire à sa uiailresse ' .le pensai que les femmes les plus grossières ont un certain taet ([ui les dirii;e aussi sûrement que l'esprit cultivé des dames de salon. (Juoi qu'il en soit, je sus bon gré à (lott de son observation.
Nous sentions tous la nécessité d'apprendre celte langue; nous y étions eicilés par le charme de la nouveauté. Nous entourions Golt, nous lui demandions comment on dit en allemand un lac, un arbre, une montagne. Nous répétions tous ensemble, et nous faisions un bruit il faire fuir une ])rocession. Les corbeaux crurent (pie nous parlions leur langue; ils s'attroupèrent sur les arbres i|ui garnissaient le chemin, et ils croassèrent avec nous, ce qui produisit un concert tel que nous n'en avions jamais entendu et que mes lecteurs n'en entendront jamais.
Dans le courant de la journée nous découvrîmes le premier chalet, et nous nous en approcliàmes. (À-s bâtiments sont le laboratoire, la salle à manger, la chambre ii coucher, l'étable et la laiterie des Suisses qui sont bornés au iiécessaiie. Ceuv (|ui ont de l'aisance se forment une petite maison il côté de leur chalet.
Celui-ci était une butte peu élevée, assez spacieuse, et bâtie en pierres sèches : presque partout en Suisse on les trouve sous sa main, et on n'a i|ue la peine de les placer les unes sur les autres. Les toits se composent de planches grossières. On jette du foin dessus, et on le fiie avec des cailloui, jetés sans proportions et sans ordre. Lit-dessous habitent les maîtres, les bergers et les troupeaux. Us ne sont séparés que par une crèche haute de dii-huit pouces. Les vaches y sont attachées, et passent souvent leur tète dans la cuisine. Les femmes les caressent, et pendant l'hiver elles s'asseoient entre elles, leur passent les bras au cou, et se réchauffent à leur haleine. Cette douce chaleur leur plaît davantage ((ue les ardeurs d'un foyer <iui brûle pendant une grande ]iarlie de la journée. Les chalets n'ont pas de cheminée. La fumée s'évapore par les intervalles qui se trouvent entre les pierres des murs et les planches (|ui forment le toit. Un bras de bois, frappé dans une potence tournante de la même matière, soutient une grande chaudière dans la(|uelle on fait tout alternativement. Tantôt on y cuit des pommes de terre en assez grande quantité pour nourrir la famille pendant deux jours; tantôt on y fait le fromage compacte, (lui se conserve tiès longtemps. Le petit-lait, chaud encore, sert de boisson aux pauvres. Ils l'emploient aussi à amollir un pain d'avoine grossier, qui est la base essentielle de leur nourriture.
Le maître du chalet sait ce qu'il peut exiger de ses bergers, de ses laitières, et jamais il n'excède ses droits. Les domestiques connaissent leur devoir, et les heures précises oii telle ou telle chose doit être faite. Il est rare que le maître ait un ordre à leur donner. Après le souper, l'égalité la plus parfaite, la gaieté et de petits jeux succèdent à la soumission et au travail. On se jette sur la paille, et ou dort les portes ouvertes. Le chalet que nous visitâmes n'en avait pas, du moins dans les premiers jours de septembre, (iott nous dit que dans la plupart de ces chalets il n'entre ni farine de froment, ni vin, ni argent.
Les habitants de ces pauvres demeures y vivent heureux parce qu'ils y sont nés; qu'i's n'éprouvent d'autre désir que de trouver une compagne au printemps de leur vie; qu'ils ne craignent ni les passions haineuses ni les persécutions des grands ; qu'ils ne connaissent d'orages (|ue le bruit du tonnerre qui éclate dans leurs montagnes.
A Paris, l'homme ambitieux et inquiet ne trouve pas toujours le sommeil sous ses lambris dorés. Bussy-Leclerc, suivi de ses satellites, enfonce les portes, au milieu des ténèbres, et il traîne à la Bastille celui qu'a proscrit la Ligue ou le conseil des Seize.
Fidèles aux usages du pays, les bonnes gens chez qui nous étions nous invitèrent à partager avec eux leur pain noir, leurs pommes de terre et leur petit-lait. Nous leur répondîmes que nous avions dîné dans le village d'où nous sortions. Nous avions effectivement dîné , mais en pleine campagne. Nous regagnâmes nos petits chariots, et nous continuâmes notre route.
Bertrand se détacha pour aller couper des broussailles; Marianne voulait donnera Golt une le(:on de cuisine, pour laquelle le feu était indispensable. Bertrand en alluma à l'aide de son briquet. Mais, ô douleur! des nuages épais s'élevaient, s'aggloméraient, nous menaçaient. Les pointes aiguës des rochers qui couronnaientles montâmes allaient les diviser; nous étions menacés d'un déluge. Tels sont les vains projets des hommes : la petite Marianne soupira en renonçant au sien.
Nous n'avions pas de temps à perdre pour nous mettre à l'abri de l'orage, et nous étions privés de ce vaste fourgon qui nous recevait tous si aisément. Cn de nos chariots suffisait à peine pour contenir nos provisions. Il en restait trois pour loger six personnes. Je ne savais comment nous nous arrangerions. André nous donna un exemple que nous suivîmes tous. Il prit à l'oftice ce ([u'il lui fallait,
et s'enferma dans un chariot avec sa femme et ses enfants, Marianne me re|;ar(la, et baissa le» jeux aiissilcjl. Je crois (|ue je rougis. Je lis avancer llertrand, et je montai avec lui dans un chariul. Ce n'était pas lui que je désirais , m.iis je devais l'exciiiple des buniiei mu:ur>. Marianne et (jott s'arraiigcreiit dans le (|ualri('iiie chariot.
Iiient("it la pluie touiba a Ilots, et le tonnerre i;ronda avec un bruit épouvantable. Les détonations se succédaient sans relâche. Le» trni» femmes criaient i la fois. La peur, (|ui glace ordinairement, semblait ajouter à leurs forces. Klles voulaient fuir ; mai» où aller pour éviter le danger? André contenait Claire; M.irianne et (iott étaient nuitresses de leurs actions.
Je les entendis sauter à terre. Marianne, privée encore de l'usage de ses bras, m'inspira les plus vives alarmes. Je me précipitai. Le ciel > paraissait embrase ; la pluie tombait avec la même abondance. Nous étions tous trois dans l'eau jusqu'à la cheville du pied. Je lis monter la petite et (iott dans mon chariot ; je m'y plaçai avec elles, et trèscertainement les bienséances étaient encore observées; nous étions quatre , mais nous étions les uns sur les autres.
Itertrand descendit en me disant qu'il allait prendre au magasin de quoi couvrir nos mulets, attachés derrière les chariots, que l'orage effrayait aussi, et (|u'il irait ensuite passer le reste de la nuit dans le chariot de mademoiselle Marianne. Nous n'étions plus que trois ; ce n'était pas ma faute.
Un coup terrible me fil frissonner moi-même, (iott s'écria dans î son baragouin (|ue le tonnerre était tombé sur le chariot. Klle s'élança, et fut se blottir dessous. Marianne oublia ses blessures, et nie saisit dans ses bras. Nous n'étions plus que deux. (>e n'était pas ma faute.
Le lendemain, à la pointe du jour, le ciel était pur, et le soleil éclaira l'intérieur des chariots. André et sa femme seuls étaient présentables. Les autres avaient leurs habits crottés, froissés ; nous étions dans un état à faire pitié. André dirigea le convoi sur le bourg d'Abmen.
Il prétendit que tous les enfants nous suivraient, nous hueraient, si nous nous montrions dans un tel désordre. Il nous pria instamment de tenir nos rideaux fermés jusqu'à ce que nous fussions entrés dans une maison hospitalière. Il fallut rester cachés. Ce n'était pas ma faute.
Nous ne ressemblions pas mal à ces animaux que ceux (|ui les montrent font voyager dans de grandes cages où l'œil des passants ne peut pénétrer. Nous entrâmes dans une vaste cour. On est curieux en Suisse comme ailleurs. Les gens de la maison se rassemblèrent ]iourToir ce qui allait sortir des chariots. C'étaient simplement des voyageurs maltraités par l'orage , dont (|uelques-uns avaient besoin de repos,
André, qui marchait en avant, avait trouvé un cabaret qui ne valait pas celui de Sion, et où il y avait cependant une chambre haute, que maître Waters nous donna de fort bonne grâce. André et Claire n'avaient rien à changera leur costume; mais nous.... Je prononçai que Marianne et Gott feraient leur toilette dans cette chambre, et que Bertrand et moi nous nous arrangerions où nous pourrions. Mon ami André me félicita en souriant de mon respect pour les mœurs. Jlarianne me jeta un coup d'oeil en dessous qui ne pouvait m'échapper. Nous nous séparâmes, et chacun s'occupa de ses petites affaires.
Nous reprîmes, Bertrand et moi, nos costumes de vachers; i\Iarianne, la petite robe d'indienne qu'elle portait à la Tour, et Gott se mit dans ses atours du dimanche : elle n'en était pas plus belle. Waters alluma un grand feu dans la chambre haute, et il étendit sur des bancs les habits que nous venions de quitter. Bertrand nous monta le déjeuner, et ensuite des matelas, sur lesquels nous nous jetâmes tous après avoir réparé nos forces épuisées. André et sa femme n'avaient ' pas plus dormi que nous.
A notre réveil, un homme très-simplement vêtu entra dans notre chambre. Il nous demanda si nous manquions de quel(|ue chose, et il nous offrit tous les secours que pouvait nous donner la commune. C'était le bourgmestre. En France, un procureur du roi nous eût fait amener chez lui, nous eût demandé nos sauf-conduits, et nous eût fait mettre en prison jusqu'à plus ample informé, parce que nous n'eu avions pas.
Gott joua le premier rôle dans cette circonstance importante. Elle remercia en notre nom M. le bourgmestre de ses offres obligeantes. Marianne lui fit demander, par notre truchement, une couturière habile. Son costume suisse avait été très-endommagé ; elle y tenait beaucoup, et elle avait raison : il lui allait à merveille.
Le bourgmestre parut trouver extraordinaire qu'on s'occupât d'un corset et d'une jupe quand on devait avoir des besoins plus pressants. Gott lui dit, sans en être chargée, que nous étions Français. Il sourit avec une sorte de dédain : mais elle ajouta fort heureusement (|ue nous échappions aux furieux qui opprimaient la France, et que nous venions chercher la liberté en Suisse. Il nous prit la main à tous sans exception , et il nous la secoua fortement. Il nous salua avec affabilité et se retira.
Bientôt la couturière si désirée parut. Claire et Marianne s'en emparèrent. Elles donnaient des conseils ; elles en demandaient : deux Françaises qui tiennent leur couturière n'ont jamais fini. Nos mulets avaient été mouillés toute la nuit, et l'avaient pissée à jeun. Ils avaient
LA MOUCHE
l>o-oiii de se rcl'dire. On décida qu'on passerait la jourui'cà IlabiueD. C'i'tait entrer dans les vues de iMarianne.
Nous envoyâmes Golt à la provision. C'était heureusement jour de marché. Elle mil deux sacs sur le bras de Bertrand, et ils p.irtircnt cùleà cote. Ils revinrent une heure après, cli.irgés de ce qu'ils avaient trouvé de mieui. W'aters nous fit i;.)ùter d'un vin du lUiùnequi nous parut agréable. Nous en primes une feuillette. .\ous pouvions marcher loDgIemps taDS craindre la fnmine, et sans être à charge à personoe.
l.e lendemain malin, nous compl.imes avec Waters. Il nous dit que nous ne devions rien pour ce qui avait été consommé chez lui; mais que son vin devant être bu dans des communes q'ii devaient fournir k nos besoins, il itaii juste de le lui payer. Ces usages étaient nouveaux pour nous sans doute. Nous nous y soumîmes sans réclamation. 11$ faisaient honneur au peuple qui nous adoptait. Cependant, je glissai un doublon dan, la main d'un enfant qui touruait autour de nous, et nom partîmes.
Bientôt nous enteiulimes crier derrière les chariots. C'était Waters qui rapportait le doublon. Il nous dit avec colère que si on savait dans la commune qu'il ei'it reçu de l'argent de nous, il en serait chassé, lin France, on fait pjjer le plus léger service, et quand on a reçu votre argent, on vous deuiande (juelques pièces de cuivre pour boire. Nos crochrleurs devraient aller apprendre à vivre eu Suisse. Je calmai le bon Waters, et je remis mou doublon dans ma poche.
Nous nous dir geàmes sur le canton d'Uri, et nous passâmes plusieurs jours dans une uniformité de conduite et de vie qui n'a rien d'anuHinl : il n'y a pas d'orages tous les soirs. Nous philosophions, .\ndré et moi. Ces dames n'étaient pas |iliilosoplies : CLiire parlait i ses nourrissons, qui ne lui répondaient pas; la peiite iMarianne raisonnait sur le tonnerre et ses effets iuatlendus. El e m'adressait, de loin en loin , uu coup d'oeil furtif qui ne troublait pas la sérénité de l'air : ce n'était pas ma faute.
Nous partîmes le lendemain, résolus à faire une journée complète. Nous n'avions de conférence à demander à personne ; les chemins étaient assez bons, et rien ne semblait devoir nous arrêter; mais l'homme est, pendant toute sa vie, le très-humble serviteur des circonstances. Nous entendîmes bientôt un bruit de tambours et de fifres. Cn moment après, nous reconnûmes une troupe nombreuse qui s'avançait vers nous. Fort heureusement njus étions sortis des gorges de Faulhorn, et nous pûmes laisser un passage convenable aux héros helvéti(|ue3.
C'étaient trois mille Suisses des cantons de Lucerne, d'Underwalden, d'Uri, de Zug et de Claris, qui s'étaient vendus à Mayenne, Cl qui l'allaient joindre en suivant la route que nous avions prise. Le roi de Navarre en avait à son service. Ainsi des gens d'une même nation allaient se baire les uns contre les autres pour un peu d'argent. Celle idée matirisla. Elle ôla quelque chose à la grande estime que j'avais vouée aux Suisses.
Un p.ysan d'un vilUge voisin nous avait instruits de la destination de ceux-ci en les regard..nt défiler avec nous; ou sent bien que Gotl était toujours noire intermédiaire, et cependant nous commtfucions k entrevoir l'époque oii nou-i pourrions nous pisser d'elle. Je l.i dis de faire part à cet homme des réflexions qui m'agitaient. « Uue grande pariie de la Suisse, répondit-il, est sléiilc, et les pauvres font beaucoup d'enfants. Depuis longtemps les récoltts ne sont plus cn proportion avec la population. Il faut donc de loin en loin provo(|uer des émigrations. Lequel est le plus avantageux pour un Etal d'expédier à grands frais dei colonies pour l'Amérique, ou d'envoyer à l'école de la guerre, chez ses voisins, les citoyens qu il ne peut nourrir? La Stiiîse n'est pas assez riche pour prendre le premier parti, et elle tire de l'argent du second. Ceux qui échappent aux dangers de la guerre reni.ent toi ou tard dans leurs foyers, et ce sont des soldats sur lesquels nous pouvons compter si on nous attaque. — 3Iais ceux qui tombent sous le fer ;• - Ils sont allés au feu gaiement, et ils ont perdu la faculté de ^e plaindre. Dailleurs, combien revient il d Espagnols de ceux qu'on envoie au Mexique et au Pérou? Les tempêtes, l'msalubrilé du climat, les Portugais en détruisent le plus grand nombre. Ainsi, tout est compensé, u
C'était un paysan du village de Scheidegg i|ui s'exprimait ainsi! Je lui dis que Philippe II avait envahi le Portugal. 11 me répondit que les Portugais des deux Indes ne l'avaient pas encore reconnu. Nouveau «njet d'étonnenient! A quelle école les paysans suisses envoient-ils donc leurs enfants' Ce n'est pas à celle des jésuites ni des franciscaini, puisqu'ils n'en ont p.s. De simples magisters de village intruiscnt leurs élèves et développent leur raison et leur jugement. Au re»te, il ne faut pas croire que les paysans tels que ceiui que nous venions de rencontrer soient communs en Helvélie. La nature départ ses dons avec inégalité. Partout on trouve des géants et des nains.
Nous entrâmes le quatrième jour dans le canton d'Uri sans avoir eu de tonnerre et sans avoir rencontré de baumes. J'entendais trèsbien ce que me disaient les yeux de la petite. Los miens lui répondaient : (^>ue voultz-vous que j'y fasse?
Nom allions entrer dans la vallée de Goschenen. A peu de distance de la route était une cabane couverte en chaume. Une chèvre était sur le toit; elle cherchait a travers les brins de paiHe quelque
chose qui pût lui convenir. Cinq ou six poules grattaient et becquetaient autour de la maison. Un vieillard et sa femme étaient assis devant la porte sur une même bancelle. Le bon vieux avait un bras pas-é autour de sa femme, et il la pressait contre lui. Son autre main soutenait sa tête, inclinée vers sa poitrine. Sa femme, trèsàgée aussi, tournait vers le ciel des yeux mouillés de larmes; e le les portait souvent sur la route par oii nous arrivions, et elle ne nous voyait pas.
« Elle pleure! » s'écria Marianne. Elle sauta à terre et courut à la bonne femme. Marianne a un bon cœur, pensai-je, et ces qualités peuvent rendre excu-ahle... « Les femmes, dit André, contractent de bonne heure I habitude de souffrir, et il est rare que la douleur physique leur arrache des larmes. Ces bonnes gens sont plongés dans l'allliciion. u Je dcsceinils. Gotl marcha sur mes pas.
■ Demandez-leur, lui dis-je, comment dans un pays dont les mœurs sont si douces, il ne se trouve (ersonue (|iii cherche à les consoler, ou (|ui du moins partage leur douleur. — Il est des maux, répondit \\ enta, sur lesquels les consolations ne peuvent rien. » Nous la pressâmes de s'expliquer.
U y a cinquante ans, elle épousa Maklter, et jamais aucun nuage ne s'éleva entre eux. Une fille fut l'unique fruit de leurs amours, et ils la marièrent selon son cœur. Liulger, le mari de Fausie, était fort et courageux. Un ours attaquait les bestiaux dans nos montagnes. Deux bergers avaient voulu les défendre et avaient perdu ta vie. Personne n'osait plus conduire les troupeaux aux pâturages; ou osait moins encore combattre l'animal vorace.
Un malin, Ludger embrassa sa femme plus tendremen», plus longteuips que de coutume. Il sortit de la cibanesans dire un mot à aucun de nous. U se retourna plusieurs fois pour nous regarder encore. U parlit; il s'était dévoué.
Nous le crûmes livré à son travail de chaque jour, et chaque jour amenait son pain, l.e Goleil annonçait l'heure du repas, et Ludger De rentrait pas. Fausle, fatiguée de regarder sur la route qu'il suivait d'ordinaire, ourut au petit champ qu'il cultivait. Ludger n'y était pas.
Elle rentra éplorée et se jeta dans mes bras. Mon bon Mak'eer regarda derrière un bahut où il mettait son mousquet. L'arme n'y était plu*. Sans doute il était allé la cacher la veille dans quelques broussailles. Nous nous regardâmes tous les trois. Fauste et moi nous pleurions. Makieer, l'oeil sec et menaçant, prit sa pique. « Ne vous exposez pas, mon père! » s'écria Fauste. Et cependant elle le laissa partir. Pauvre jeune femme! moi, je ne fus pas assez forte pour le retenir.
La journée s'écoulait. Deux heures encore, et la nuit allait nous ôter notre dernière espérance. Nous avions pleuré ensemble, il nous sembla que la peur nous avait rendu des forces. Nous voulûmes monter jusqu'aux glaciers. Nous fûmes ohbgés de nous asseoira quelques pas de la cabane. Nous étions dans uu état à faire pitié.
Nous regardions sans cesse cette montagne, où nous avions nerdu peut-être tout ce qui nous liaii à la vie. Un homme parut dans le lointain ; il venait à nous. Sa marche était rapide, et >1 faisait tournei' un long bâton autour de sa têie. Il portait un pesant fardeau. • C'est Makleer, nous écriâmes-nous toutes deux, il rapporte Ludger, le malheureux est blessé, u
Dans un moment il fut auprès de nous. < Nous n'avons plus de fils, » me dit-il. • Tu as tout perdu, n dil-il à Fauste. Il jeta à terre ce qu'il portait. « Voilà la peau de la bête farouche. J'ai vengé Ludger; mais nous ne le verrons plus. •
Il avait trouvé son corps en pièces et son arme déchargée. 11 avait manqué l'ours ou l'avait tiré de trop loin. Sans doute il n'avait pas eu le temps de lecharger son mousquet.
Makleer déposa ces lambeaux sanglants dans un creux de rocher, et il alla chercher la bêle. Il ne fut p is obligé d'aller loin. L'ours se présenta k lui la gueule ouverte ci enûammée. La colère ne lui ôta pas son jugement et son adresse. U attendit l'animal de pied ferme et lui enfonça sa pi(|iie dans la gueule. La pointe sortit par le flanc.
Makleer abandonna son arme et laissa l'animal se débattre. Ses griffes de devant brisèrent la partie du bâton qui sortait de la tèie; mais la blessure était mortelle. Pourquoi le brave homme n'a-t-il pas eu le courage d'aller la veille combattre l'ours ? Luilger vivrait encore ; mais il ne se doutait pas (|ue son fils pensait à 1 aller attaquer. U y a vingt ans de cela, et cette peau nous a toujours servi de lit. C est là que tous les matins et tous les soirs nous prions pour noi pauvres enfants.
Fauste était près d'accoucher quand ce triste événement arriva. Tous les paysans des environs étaient accourus pour remercier Makleer et lui offrir du gruau et du fromage. Ils reçurent dans leurs bras l'enfant à qui notre fille donna le jour. La triste mère mourut huit jours après son mari.
Nous restâmes seuls avec un enfant nouveau-né que je ne pouvais allaiter. Le chagrin nous consumait. M. le curé vint nous voir. Il nous redonna de l'espéiance et nous rendit du courage. Il nous détermina a vivre pour le faible enfant qui pouvait seul nous consoler de ce que nous avions perdu.
Nous avions une chèvre jeune, bien blanche et bien douce. Klla
LA MOUCHE
fut 11 nourrice de Josepli. MakUcr n'iivail i|iic ciiii|iiiinte ans; il li»vailluil et nous vivions. Josepli ijranilissait ; il |>roiiult.iil d'être beau comme >a mère et fort comme son père. ClKicun riail de ses jietils contes et disait cpi'il aurait de l'esprit. M. le curé se plaisait à l'instruire, parce iju'il a\ait des dispositions.
Ce joli enfant sentit bientôt (jue son i;rand-père vieillissait, et qu'il avait besoin d'aide. Il fais.iit tout ce (|iie nous pouvions attendre de ses petites forces, et il était content ipiand il avait épargné une i;outte de sueur à son père. >ous ne vivions plus (|u'en lui.
Notre voisin Werdafl", s.-> cliaumière est la, voyei-vous? notre voisin a une belle petite fille, plus jeune <iue Joseph de (juatre ans. Ces enfants semblaient ne se chercher jamais et se renconliaienl toujours. 11 s'aimaient, ils se le disaient, et nous en étions bien aises.
Le voisin a deui vaches, et nous n'en avons ([u'unc ; quatre chèvres, et nous deui; une prairie, et nous n'avons |ias un coin de terre en propre. WerdafT, simple et modeste comme nous, comme tous les bons Suisses, disait i|ue bons bras valent richesse, et que nos enfants feraient un bien joli couple.
Le^dinunche, ils allaient à la messe bras dessus, bras dessous. i\ous les suivions d'un peu loin, et nous riions des peines agjaceries qu'ils se faisaient. A la fin de rolfice, M. le curé fait mettre les enfants en rond, et ils répètent leur calcchisnie. Il interrogeait toujours Joseph le dernier, parce qu'il répondait mieux que les autres, et que le bon pasteur aime » faire valoir sa biebis favorite.
ICii sortant de ré,;lise, Guile et Joseph partageaient les petits jeui des enfants de leur âge. Ils jouaient fort bien au cercle et aui œufs. Giiite tâchait de g:<gner pour plaire à Joseph. Joseph ne voulait devenir le plus adroit que pour plaire ii (îiiile.
Les années qui manquaient a ces enfants arrivaient comme celles que nous avons de trop, et ou parla tout de lion de les marier. Les conditions furent bientôt réijlées. iVous nous promimes de vivre tous ensemble, et de mettre en commun le peu que nous avions. Un mois encore , et ces chers enfants allaient être contents.
Un chasseur de chamois lit croire à Joseph que la vie qu'il menait était celle de nos anciens, qui mouraient sur les rochers et qui écrasaient, avec des quartiers de pierres, toute une année de Bourguignons. i< Sont-ce ceux qui vivent dans les plaines, lui dit-il ,(|ai feraient de pareilles choses si nous étions attaqués?» 11 ajouta que les filles aiment les garçons qui montrent du cour.ige, et Joseph le suivit.
Werdaffle sut, et nous déclara que tout était rompu. « Il se tuera, nous dit-il ; Giiitc peut vivre comme elle est. Que fera-t-elle , si Joseph lui laisse deux ou trois enfants? »
Nous le grondâmes bien fort quand il rentra. Il courut chez le voisin , et trouva (juile en pleurs. Il leur promit à tous deux de ne plus aller à la chasse aux chamois. Le père et la fille s'apaisèrent, et le jour des noces fut convenu pour la deuxième fois.
Deux jour avant, le chasseur lui dit qu'un chamois rendrait le repas de noce bien beau ; qu'il fallait seulement qu'on ne sût pas qui l'avait tué; que cela était facile à cacher, et il l'entraîna.
Mais le voisin le guettait. Il lui dit, quand il revint, qu'un bon Suisse ne manque pas à sa parole, et qu'il ne serait jamais son fils. Guiie pleura encore ; Joseph se désespéra. Nous lui donnâmes des consolations. Mais console-t-on un jeune garçon qui perd son amie? 11 parut tranquille , et il nous trompait.
Ce matin, trois mille Suisses ont passé par ici : vous devez les avoir rencontrés. Joseph nous dit qu'il allait se joindre à eux, et il nous embrassa tendrement. Je pleurais sur ses mains, que je pressais; son père a fait tous ses efforts pour le retenir; il s'est échappé de nos bras. J'ai fait un paquet de ses bardes: je n'y ai pas mis d'argent : nous n'en avons pas, et j'ai couru après l'ingrat. 11 était déjà loin.
Je suis revenue ici , la morl dans l'âme. >lon bon homme et moi nous sommes tombés sur cette b.mcelle, et nous y sommes restés sans mouvement. Voyez-vous cette roche blanche la bas, au loin, à droite? c'est la qu'il a disparu. Elle est moins dure que son coeur.
Il nous abandonne, et nous avons déjà un pied dans la tombe. Makleer ne peut pus travailler. Qui nous nourrira pendant le peu de jours que nous avons encore à vivre ?
Il Ce sera moi, m'écriai-je. André, mon cher André, mon associé et mon ami, dis-moi, qu'allons-nous fdire ? — Eh I parbleu , un mariage. Nous avons bien plu» d'argent qu'il n'en faut pour être riches en Suisse. Emportons des bénédictions du canton d'Uri. » Oh! comme je l'embrassai! Marianne, l'œil humide, lui baisait les mains. Le bien qu'on se promet de faire est déjà une jouissance.
Nous primes de l'or dans nos escarcelles; nous fîmes mettre un second mulet à un de nos chariots, et nous courûmes après la colonne. Nous la joignîmes bientôt. Le commandant était un franc et loyal Suisse, fluind nous lui eûmes demandé à quel prix il mettait la liberté de Joseph, il nous répondit qu'il n'était pas porté sur ses contrôles; qu'il ne pouvait servir que comme volontaire, et qu'il se retirerait quand il le voudrait. - A merveille, dit André ; avec cet argent-là ils auront des vaches et des chèvres de plus, •
Nous priâmes l'officier de nous désii;ner Joseph. Si taille était belle et sa figure charmante. Je lui dis que nous allions le ramener avec nous; ce jeune entêté nous répondit ([u'un Suisse qui a pris son
parti ne revient jamais, • Tu ne tais ce que lu dis, répliqua Aiulié; n'avaiS'tu |ias pris le parti d'épmiser (juitc? — Ce u'ebt pas mui qui ai manqué i mu parole. — Tu l'épouseras aujourd'hui, et ce soir la peau d'ours vuus recevra tous deux. — Ah!... ali!... se peut il?.,, dois je croire '. . uli !.,. ah!... — l'inis tes ali , monte dans notre voiture et reviens avec nous. — Mais est-il bien vrai .'... — .Nous sommes francs coiiime des .Suisses Et puis , si nous te liumpionn , ne terail-il pas encore temps de te faire soldat?» Il monta. • Tes bans ont été publiés, n'est-ce pas? — Us l'ont été deux foi». — C'est tun pour se marier une. — Ah <;ii ! plus de chasse aux chamois. — Je le promets.
— Tu le jureras sur l'Evangile. — De tout mon cceiir. — Tu «.u» ce qui attend ceux qui violent un serment prononcé sur le livre saint?
— La damnation éternelle. — Eh bien ! preiids-5 garde, u
Nous le ramenâmes en triomphe, fjuaiid nous approchâmesde la cabane , Bertrand lit sonner son cornet ii bouquiu , et cria de toutes ses forces en allemand : " Le voiU! le voilà! " Il parait i|ue Golt lui donne des leçons paiticuliéres. Cela promet.
Nous sauiâ'ines tous à terre. Nous trouvâmes Mikleer et Wenla dans la position où nous les avions laissés. I ne jeune fille, jolie comme les .\mours, était assise entre les deux vieillards et pleurait avec eux. Tous trois ouvrirent leurs bras à Joseph, qui s'y précipita. Les larmes séchèrent à l'instiiit. Le calme et le bonheur reparurent sur ces ligures qu'allait sillonner la douleur. • Ueganle-la, regirdela , dit André, et dis-moi si celte lille-lii ne vaut pas tous les chamois des Alpes. >
On s'expliqua. La bonne femme tomba à nos pieds; le vieillard nous serra dans ses bras, f", uite prit la main de Joseph. Ils se regardaient!... ils se rei'ardaient comme des malheureux condamnés a un long supplice et a qui on vient de faire grâce. Ils nous enibra>sèrenl à leur tour. Ah! ii le duc de Guise eût eu la moindre idée ilu bonheur que nous éprouvions, il n'eîil pas désolé la France et il vivrait encore.
Guile s'échappa en répétant: «Il jurera sur l'Evingile!» Il était facile de deviner oii elle allait.
11 était temps de déjeuner. « Bertrand, arrange-nous cela. « Une table , vieille, mais propre , fut tirée de la maison. La journée était toute à la vie; nous ne voulûmes pas perdre de vue sou auteur, et le soleil d'octobre n'est pas brûlant : il pouvait encore ranimer les deux vieillards.
Nous nous mimes tous à table. « Oii donc est Joseph? — Ah' dit la bonne mère en riant , il est où est Guite. »
Ils étaient partis deux, ils revinrent trois. Le père WerdafT nous salua , nous embrassa à son tour et nous bénit. Ces hommages-la partent du cœur. Ils sont doux pour ceux qui les reçoivent, quand ils sont mérités.
Nous déjeunions gaiement; la bonne vieille avait pris sur ses genoux Toinon et Toinette, pour que Marianne et Claire fussent à leur aise. Elle regardait les deux enfants d'un air attendri. « Ils seiont beaux , dit-elle , comme Guite et Joseph , et ils auront un cœur comme eux. — Ah! mon cher André, qutl trait de lumière ! — J'ai déjà eu cette idée-là, monsieur; mais il ne convenait pas que j'en parlasse le premier. •
Les bonnes gens ne savaient pas encore tout. A la fin du déjeuner, je mis sur la table trente pistoles en or. « Voilà, dis je, de quoi arrondir et peupler la prairie du père ^\ eidafï. » Ces bons paysans n'avaient jamais vu d'or; ils étaient penchés sur la table, et ils regardaient nos pistoles d'un air émerveillé : ils n'osaient y toucher. J'en mis quinze dans les mains de Joseph et quinze dans celles de Guile.
Les papas trouvaient notre vin du lUione eicellenl. • Ne perdons point de temps , leur dit André. Il y a longtemps que nous n'avons été à la messe, nou5 en entendrons une aujourd'hui. Que chacun prenne ses habits des dimanches , et nous irons trouver M. le curé. Bertrand , déi haii^eoiis le magasin. Nous n'aurons pas trop de nos quatre chariots pour placer tout notre monde et donner une certaine tournure aux gens de la noce. • Guite et son père étaient déjà loin. .\ous quittâmes nos habits de vachers, et nous primes le costume décent.
Le père et la fille revinrent bientôt. En effet, la toilette de Gnite n'avait pas demandé beaucoup de temps. Une chemise blanche et des souliers neufs étaient ce que ce changement offrait de plus remarquable ; mais elle était parée de ses dix-sept ans.
Les femmes n'ont le nécessaire (ju'avec un peu de superflu. Claire et Marianne avaient en réserve quelques aunes de ruban prises chez Luker. Elles s'exécutèrent de très-bonne grâce. Pendant que Claire couvrit de nœuds le corset un peu sec de Guile et en garnit le bas de son jupon, Marianne arrangeait ses cheveux avec goût, avec grâce. La petite était enchantée; Joseph la dévorait des veux, jamais il ne l'avait vue aussi belle.
Bertrand demanda un bout de ruban pour mettre au bout du manche de son fouet, et un autre pour passer à sa boutonnière. Cela était de rigueur.
Nous entrâmes dans le vilUge avec une pompe qu on ne connaissait pas dans le pays. Les haliitants accouraient de tous les côtés, et Werdalï leur criait : • 1) va jurer sur lEvangile. .
Nous descendîmes cbei le curé. C'était un homme simple et bon,
et
LA MOUCHE
qui ne parlait jamais de iiolitii|ue , parce que les prêtres, disait-il, ne sont pas institués pour gouverner, mais pour prier. Il écoutait les pénitents au confessionnal, et ne les interrogeait jamais. 11 n'entrait dans les querelles de ménage i|ue pour réconcilier les époux. Il visitait les malades et les consolait. 11 donnait à tous l'eiemple des bonnes mœurs. L'évéïpie de Limoges et bien d'autres devraient aller il l'école de cet lionime-là.
Nous lui racontâmes ce qui s'était passé, et nous le priâmes d'unir nos jeunes gens. Notre demande lui parut juste. Nous partîmes tous ensemble pour nous rendre à l'église. Elle fut pleine de curieux en un moment.
Le curé parut bientôt dans ses habits sacerdotaux. Il portait le livre des Evangiles ouvert sur ses deux mains. H fit approcher Joseph, et
Don Pedro de Vélasco, de Bontados, de Larguillas croyait fermement que le roi Ph'lippe 11 était le premier des souverains de l'Europe.
reçut son serment dans les formes usitées. Il adressa ensuite une exhortation énergique à ceux qui arrachent les jeunes gens à des traviui paisibles et utiles pour les traîner dans les montagnes, où les attendent des dangers sans cesse renaissants et quelquefois la mort. Le chasseur de chamois était dans l'église. 11 s'approcha d'un air contrit, mit la main sur l'Evangile et jura à son tour. La figure du bon curé était rayonnante : il venait de faire deux conversions.
Il prononça le eijo vos conjunijo si désiré par quelques-uns, si regrette par d'autres , et il célébra une messe, que nous entendîmes tous dans un piofond recueillement.
Nous engageâmes, André et moi, le bon curé à honorer de sa présence le repas de noces. Nous le priâmes de ne pas s'arrêter à l'exiguïté d'une cabane oii tout était de la plus grande modestie. « Je vais partout, nous dit-il, quand mes paroissiens sont dans la peine. Pourquoi ne parlagerais-je pas la joie qui va parer cette chaumière ? >