‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 134 sur 379 · XXIII. — Grande catas'rophe. Noire emmcnagement · texte numérisé non relu

XXIII. — Grande catas'rophe. Noire emmcnagement

Nous allâmes faiîe un tour par la ville. Le peuple était dans la consternation ; on y annonçait à son de trompe un emprunt forcé, remboursable selon le bon plaisir de monseigneur, et qui devait être rempli dans trois jours au plus tard. . C'est un maladroit que cet abbé, dis-je à mon philosophe. Il devrait opprimer les cantons éloignés, et ménager les sujets de sa capitale, qui touchent à sa personnelMai's le despotisme ne raisonne jamais. — Le gouvernement de la Turquie est le despotisme, mitigé par le sullanicide. Qui sait quel sort est réservé à monseigneur? »

Nous rentrâmes à l'heure du souper, et nous fûmes splendidement servis. Monseigneur avait placé ma dame à côté de lui ; il avait d'elle le plus grand soin, et il lui adressait les choses les plus aimables, ce qui ne me plaifait pas du tout. Je conviens, cependant, que c'était un homme d'esprit que cet abbé de Saint-Gall.

Nous en étions à l'eau-de-vle brûlée. Les domestiques se retirèrent. Monseigneur s'égayait ; son exemple gagnait de proche en proche. Les principaux membres de son chapitre avaient eu l'honneur de le regarder souper. .Admis .1 sabler avec nous la liqueur bienfaisante, ils se traitèrent en gentilshommes allemands ; ils en burent , et beaucoup. Bientôt ils chantèrent en duos, en trios, en quatuor. Monseigneur daignait f lire chorus. La joie était dans toutes les têtes, et si Tabbé n'eût pas serré Marianne de si près, j'aurais été aussi de très-bonne humeur.

Tout à coup la scène changea. Un tumulte effrayant se fit entendre sur l'escalier d'abord, et bientôt dans l'antichambre. La porte du salon s'ouvre; un homme se précipite... 11 a un coutelas ensanglanté à la main... Il frappe monseigneur; il le perce... Sa tête tombe sur les genoux d'André.

^ous nous écrions... ^larianne s'évanouit. « J'ai tué le tyran, « dit froidement l'assassin; et il sort. Je cours à Marianne ; André se dégage de son fardeau. Lui et les chanoines regardent, examinent... Monseigneur ne vit plus.

Ils l'enlèvent. Il faut sortir de la salle pour le porter sur un lit; ils chancellent, ils tombent... Trois valets, égorgés, ont obstrué le passage. Marianne a repris ses sens; je la conduis à la première chambre qui se présente devant moi; je j'y enferme. Je descends, j'appelle; personne ne me répond. Je me jette dans la rue... Des cris de joie éclatent de toutes parts. « Le tyran n'est plus! criaient les uns; l'emprunt forcé est rempli! • criaient les autres. J'étais stupéfait, étourdi, incapable de prendre une résolution. Que pouvais-je opposer, d'ailleurs, » un mal sans remède?

J'espérais apprendre quelque chose d'un événement inexplicable pour moi. Je me glissai dans la foule, et j'écoutai.

• Les gardes de la porte de la ville ont voulu arrêter Rellesk : nous étions avec lui. — Nous lui avons amené sa femme... — Ils sont sortis de Saint (lall ensemble... — Kt dans une heure ils seront en sûreté. — Il n'en faut jias davantage pour franchir la frontière des Hhod.-s extérieur» du canton d'Appenzell. — Allumons des feux de joie. .

Je me perdais dans mes conjectures. Je m'arrêtai à l'idée que l'emprunt forcé avait exaspéré Bellesk , et lui avait mis les armes à la m lin. (^el accroissement intolérable d'impôts aurait pu le déterminer ; mais, depuis trois mois, il nourrissait, dit-on, des projets de vengeance.

Il aimait passionnément une très-jolie fille , et il était payé de retour. Partout oii un jeune homme et une jeune fille peuvent vivre , il se fait un mariage. Cette union est redoutée de ceux que la misère accable. Cependant les suites d'une liaison trop intime contraignirent ces jeunes amants ii faire légitimer leur faiblesse. Ils furent mariés.

Moniieigneiir tenait beaucoup à ses droits féodaux, mais surtout à celui de jambage, de marquette et de prélibation. Les jeunes époux connaissaient cette loi barbare, et peut-être les avait-elle déterminés à cacher longtemps leur amour.

Monseigneur se fit amener Edeze par ses gardes, dont un seul n'osait, en ce moment , se montrer à ses compatriotes indignés. Edeze pleura, monseigneur fut sans pitié.

Le lendemain matin, Bellesk, désespéré, vint réclamer sa femme. I.'alilié hii lit dire qu'il n'avait droit qu'à une nuit sur une vierge, mais qu'à l'égard des jeunes mariées, iiiii ne l'étaient plus, son privilège était indéfini. Bellesk, furieux, écarte ceux qui s'opposent à son passage; il pénètre jusqu'à la chambre à coucher de monseigneur. Il le trouve avec sa femme éplorée ; elle vient se jeter dans ses bras.

0 Monseigneur, s'écrie Bellesk, je vous dois le respect et je vous le porte ; mais je ne vous dois pas ma femme et vous ne l'aurez pas. » L'abbé, choqué de cette insolence, le fait arrêter par ses valets, le condamne à trois mois de prison et garde sa femme.

Ce matin , Bellesk a été rendu à la liberté. Sa vengeance a été prompte et terrible.

« Nous connaissons la loi, disaient certaines femmes, et nous nous y sommes soumises. Mais deux , trois , quatre nuits ! cela est intolérable. •) Ainsi l'esclave ne raisonne que sur le degré d'avilissement où peut le réduire un maître, plus méprisable que lui.

Je rentrai dans le palais. Tout y était dans un désordre facile à imaginer; mais aucun homme du peuple n'y avait pénétré. Les gens de Saint-Gall n'avaient pas voulu déshonorer leur vengeur.

Les membres du chapitre, le trésorier, ce qui restait de valets étaient en fuite. Bertrand fumait tranquillement sa pipe auprès du corps , qu'on avait confié à sa garde. Celui dont le nom seul faisait trembler, une heure auparavant, deux cent mille serfs, était moins que le dernier d'entre eux.

Je cherchai André. 11 était au trésor. « Eh bien, André? — Eh bien , monsieur? — Qu'allons-nous faire? — Rien. — Comment, rien ? — Attendre est-ce faire quelque chose ? — Ah ! tu veux attendre, et quoi? Notre or est là. Reprenons-le, et allons le changer en ville. Les habitants ont de la petite monnaie, puisqu'en trois jours, à coups de bâton ou autrement, ils devaient payer quarante-quatre mille livres. — • Cette caisse est fermée à clef. — Nous la forcerons.

— Le joli expédient! — 11 est tout simple. — Et quoi que nous fassions, le chapitre nous accusera d'avoir pillé le trésor. Il faut attendre.

— Ce chien d'homme-là a toujours raison. — Allez vous assurer que Marianne ne manque de rien, et revenez ici avec Bertrand. Vous êtes deux tier-à-bras, vous ne permettrez pas qu'on enlève rien de cette caisse que sur un ordre écrit du chapitre. — Nous n'avons pas d'armes. — Et ce récépissé du trésorier? Et cette obligation de nous rembourser dans trois jours? Au reste, si vous croyez avoir à batailler, descendez à la cuisine, et prenez des broches. »

Mon premier soin fut de tirer Marianne de sa prison. Mais où estclle? Ce palais est immense, et je n'en connais pas les détours. Fort heureusement il y a encore çà et là (|uelques flambeaux allumés. Le vent les éteignit les uns après les autres. J'allais d'un corridor à un autre; j'essay.ais ma clef à toutes les portes; aucune ne s'ouvrait. Comment un homme qui ne craint rien a-t-il pu oublier son chemin? Je ne crains rien sans doute; mais un assassinat, commis sous mes yeux, a dérangé toutes mes idées.

J'errais dans l'immensité de ce palais, mon flambeau iv la main, comme ces ombres qui apparaissent la nuit aux mortels effrayés. Le plus profond silence régnait autour de moi, et toutes ces circonstances m'inspirèrent enfin une terreur (|ue je ne pus maîtriser. Bientôt une sueur froide coula de tous mes membres; je voulus m'asseoir; je m'y pris gauchement, et j'éteignis mon flambeau. Je voulus crier, ma voix expira sur mes lèvres.

J'étendis les bras autour de moi. Je sentis une arme... C'était un mousquet qu'un des gardes avait jeté , sans doute pour fuir plus rapidement. Je n'avais personne à combattre; je m'en servis pour me relever. On fait tout mal ([iiand on a peur. Un de mes doigts se porta machinalement sur la détente. Le coup partit.

Aussitôt une vive lumière frappa mes yeux. Elle était à quatre pas de moi. Un homme d'une stature colossale la portait; son air était menaçant ; il avait une pertuisane à la main , et j'étais sans défense. J'invoquai mon patron, mon patron que j'avais oublié depuis qu'André m'avait rendu tolérant. Tout changea aussitôt. Le colosse ne fut plus qu'un homme de ma taille; sa pertuisane ne me parut qu'un bàlon... C'était Bertrand.

" Sur ((ui avez-vous fait feu? — Aide-moi à me relever. » Il me

LA MOU en t.

conduisit iIhih I,i cli.inilirf c>it il f;ar(l:iit un corps <|ui n'uvait plus besoin (le l'ètie. J'y trnnvai un i;ciii|iilloii; je nu' si|;ndi en usperijeant feu Sa (Ir.indeur. (!onuue la peur rend dévol! j étais redevenu le petit frère Antoine.

Je coMai à Itertrund ce qui m'était arrivé depuis i|ue je m'était éloii;iié du tri'sor. • Moi, je duniiais tr.in>|iiillrin('iit , nie dit- il; voire coup de niuust|ue( m'a éveillé. — l'vailume mon llauibeaii, prends le tien, et clierchons Mirianne. — iMademoiselle Marianne! elle est l.i.

— Où, U .' — Dans celle clianibre ouverte. — 1^1 j'en liens la clef.

— \ ous l'avei tournée; mais la porte n'était pas poussée. — l'.n vérité, depuis deux heures je ne sais ce que je fais. »

Je me précipitai dans cette chambre. « Pouniuoi (icsvous restée li? — Parce que vous m'y ave/, mise. — Mais ce coup de m(iiis(|uet...

— Il m'a elïrayée; mais je n'ai pas cru qu'il ni'aulorisàt à sortir. — l'rcnez mon bras, .M.iriaiine, et descendons tous trois à la cuisine. Nous nous y armerons de ce qui nous tombera sous la main, n

^ous ne filmes pas obligés d'aller jusque-l.i. Ici nous trouvions un iuousi|iiet et des carto'ulies dans une escarcelle, U des épées et une hache d'armes. Les tyrans ont (;rand soin d'armer leurs satellites; mais à quoi des lâches sont-ils bons.' Ceiii-ci avaient pris li fuile , |>ar la seul crainte d'ennemis qui ne se présentèrent pas.

Un y voit bien quand on est trois; nous retrouvâmes assez facilement la trésorerie, l'ne autre scène s'y passait. André ne craignait que le fer et le feu; il rossait viijrtureusement !\L le trésorier, qui s'était introduit clandestinement, sans doute par des détiuus (pi'il connaissait. I.tourdi de rencontrer U André, il lui avait olVerl de lui rendre nos quarante-quatre mille livres; mais à condition i|u'il le laisserait maître de ses actions. Il voulait faire une saiiïiiée à la caisse, et rendre ses comptes avec ses j imbes. \ndré s'y était opposé ; le trésorier avait insisté, et la contestation s'élait terminée par le pugilat. Nous mîmes cet homme dehors ; nous nous enfermâmes soigneusement, et nous dormîmes, le reste de la nuit, Itlarianne sur le colVrefort, et nous par terre.

.\ la pointe du jour, nous entendîmes un grand bruit. C'étaient toutes les cloches c|ui sonnaient , des gens qui allaient et venaient dans le palais , des enfants de chœur qui faisaient résonner leurs voix criarde?. Nous sortîmes, nous fermâmes trois ou quatre portes sur nous; nous barricadâmes la dernière avec du bois de chauflage, qui se trouva là; nous nous assurâmes bien qu'il n'y avait pas d'autre chemin pour arriver au trésor, et nous allâmes voir ce <|ui se préparait.

Nous rencontrâmes d'abord messieurs les gardes en grande tenue. Ils étaient venus reprendre leur poste dès qu'ils avaient cru le pou j voir faire sans danger. • Hendez-inoi mon mousquet , nous disait l'un. — Hendei -moi mon épée , nous disait l'autre. — Des soldats qui ! jettent leurs armes, répondis-je, sont indignes de les porter. — Oli! les I poltrons ! crièrent leurs camarades , » et ils ivaienl fui comme eiii '. i

BieLtùt on se hâta d'inhumer monseigneur: c'est par là (|uc finissent les grands et les petits. C'est bien la peine d'être si fier ! Cette préripitation nous étonna : nous eu connûmes bientùl la cause.

Le chapitre arriva processionnelleuient. Un chanta , on chanta à rendre l'ouïe à des sourds, et on déposa Sa Grandeur dans le petit caveau, d'oii elle ne devait plus sortir, et oii personne u'ira lui rendre visite.

Messieurs les chanoines s'enfermèrent de suite dans leur espèce de conclave, sans se donner le temps de quitter leurs habits sacerdotaux. Une heure après, on proclama le comte Ulric au son des cloches et du canon. Nous remarquâmes que les canonniers ne manquaient jamais de tourner la tète en y mettant le feu.

Le comte Ulric était un homme de soixante ans, qui n'aimait plus les petites femmes, et qui, peut-être, aimera son peuple. Ainsi soit -il.

Il signala son autorité d'un moment en supprimant l'emprunt forcé, et ses serf le bénirent : c'cit ainsi ([ue commencent les bons et les mauvais rè,.»nes.

Nous allâmes le féliciter, André et moi, et nous lui racontâmes l'escapade i)u'avait voulu faire le trésorier. « Cela ne m'étonne pas, nous dit-il. J'ai toujours eu des raisons de soupçonner cet homme. Mais mon prédécesseur ne comptait jamais avec personne , ni avec lui-même. Au reste, j'approuve la conduite ([ue vous avez tçnue.

• Je vais vous faire rendre votre or. Vous le changerez facilement dans la ville (|uand on y saura qu'il n'y a rien à perdre. Ceux qui ont des économies seront bien aises de les convertir en or : cela tient moins de place. Mais j'espère que per.-ionne ne sera tenté d'enfouir ses richesses tant que je porterai la crosse. • Uh ! le digne homme d'abbé... si ces sentiments-là durent ;<utant que lui !

J'avais eu l'honneur de trinquer avec Sa (Irandeur à la fin de ce souper , dont le dénoùment fut si inattendu et si terrible. Je pris la liberté de lui faire quelques questions sur li rapidité des événements qui venaient de se passer.

Les familles les plus illustres de la Souabe font entrer leurs cadets dans les ordres. Elles en font des abbés, des évêqiies, des cardinaux. Les revenus immenses de l'abbaye de Sainl-(i tll la font préférer à un archevêché. A la première nouvelle de la maladie grave d'un abbé, tous les princes de Souabe intriguent. Ils prodiguent l'or, les pro-

messes et les nienacet. Des troupes paraissent «ur les froutièret, it le chapitre de 8aint-(<all est obligé de pl(>\er. VuiU , peoiai-jc , des élections aussi libres que celle du député d'.Vrp.ijoii.

• C'est pour obvier au moins une fois à cet abus, ajouta monseigneur, que nous nous souinies hâtés de faire un abbé. Les seigneurs de la Souabe n'auront aucune ob-^ervatioii à faire : nous sommes tous aussi nobles qu'eux. Un n'entre au chapitre de Saint(>all qu'après avoir prouvé ilou/e quartiers de père et de mère. — Mais , monseigneur, le grand Siite-CJiiint n'est pas noble. — .Vutrcs lieui, autres uianirs. u

Il nomma aussitôt un trésorier dont il était aCtr... autant qu'on peut l'être d'un trésorier. Nom touchâmes notre or en échange de nos papiers, et nous commençâmes à courir la ville , nos sacs sur les bras. La petite Marianne voulut aussi porter le sien.

Nous allâmes de porte en porte, et toutes les bourses nous furent ouvertes. A mesure i|ue nous changions, nous jetions notre billon dans des besaces, et nous revenions les déposer à la trésorerie. Le nouveau trésorier y apposait le cachet de monseigneur, précaution assez inutile : nous n'avions pas à craindre qu'un trésorier de deux heures, c|ui ne pouvait être au courant de rien, s'avisât de se compromettre par quelque gaucherie.

IVIonseigneiir de la veille nous avait comblés d'amitiés parce que Marianne lui plaisait beaucoup, monseigneur du jour ne nous engagea ni à rester ni à sortir. Marianne reprit, pour un moment, ses premières fonctions. Klle nous apprêta un déjeuner à la française dans uu cabaret. « Je me doutais, dit -elle en tourn-int ses casseroles, que vous auriez besoin de moi. •

On ne connaît pas l'hospitalité dans la principauté de Saint l>all. Le iirimn milii est la devise de l'homme asservi. Notre hôte se fil payer chèrement : il faisait son métier.

La plus grande partie de la journée i-tait écoulée. Cependant, nous avions plus de temps qu'il n'en fallait pour rentrer dans le canton d'Appcnzell. Nous étions impatients de respirer l'air de la liberté. Nous chargeâmes nos chariots, et nous fûmes prendre congé de monseigneur.

Il nous offrit une escorte, d'après le vœu exprimé par le petit conseil. Nous le remerciâmes, d'abord parce (|ii'il n'était pas vraisemblable que des gens que nous avions obligés en leur donnant de l'or, pensassent à nous voler; ensuite parce que Bertrand et moi valions mieux que toute la garde de monsieur l'abbé.

Les trois hommes qui étaient de garde à la porle de la ville nom honorèrent du salut militaire. Des députés du canton d'Appenzell '. Nous le leur rendîmes avec les mousi|uels de leurs camarades, chargés de trois balles , et ils eurent l'air de ne pas les reconnaître.

Nos voilures étaient pesamment chargées ; nous étions tous quatre à pied, et il fallait ménager Marianne. Lllc marchait en tète de la troupe, sa bêche sur l'épaule. Ses tresses flottantes, son chapeau de paille, jouant au gré dini air doux , ses petites mines, quand elle se tournait pour voir si nous la suivions, h rendaient vraiment charmante. C'était une petite Amazone... non de celles (lui délestaient les hommes, qui les fuyaient, et à qui Alexandre , dit le Grand , fil l'honneur de les combattre.

A la chute du jour nous entrâmes dans le village de Ilérisau , le premier du canton d'Appenzell, du côté de Saint-(iall. Le bourgmestre nous aborde aussitôt. Nous étions en retard de vingt quatre heures, et il n'était pas sans in(|uiétude. Bellesk et E leze étaient arrivés de la veille. Ils avaient raconté l'événement tragique qui s'était passé au château de .Saint-tjall , cl nous aurions pu en être victimes. Nous racontâmes, à notre tour, des choses que Bellesk ne pouvait connaître.

• Cet homme, nous dit le bourgmestre, est digne d'êlre Suisse, et si les habitants de Siint-Gall avaient quelque énergie , ils suivraient le grand exemple que donna Cuillaiirae Tell à tous les opprimes.

» J'ai assemblé hier le peut conseil. Les avis ont élé partagés, et on n'a rien résolu. Si nous faisons passer cet homme et sa femme m Souabe, ils peuvent être livrés au nouvel abbé. Leur permettre de s'établir ici sera peut-être provoquer une rupture entre .Saint- Gall et nous. Nous avons batlu ces esclaves, et nous les battrions encore. -Mais il est dans l'intérêt de tous de prévenir l'effusion du sang. •

Nous avons souvent reconnu ipie rien n'embarrassait .\nJré. « On ne livrera pas liellesk à l'abbé de Saint-Ga!l, dit-il, s'il ne le réclame pas, et il sait bien que sans son coutelas il serait encore sim]de dignitaire de son chapitre. Admettons que le seigneur Ulric entreprenne, iiotir la forme, de venger son prédécesseur. La joie que sa chute a inspirée au peuple, ces réjouissances publiques ne doivent-elles pas faire craindre qu'il se soulevât s'il voyait traîner liellesk au supplice ? Pourquoi d'ailleurs s'exposer à des chances toujours incertaines? Cet homme sait-il un métier?— Il est, dit-il, bon cordonnier. — Ou use des souliers partout. Qu'il parte d'ici la nuit avec sa femme et qu'ils filent sur Genève. Ils n'auront pas un sou h dépenser sur la route. Nous leur donnerons une lellre pour notre ami .Simon, maître pêcheur à Copet, et de l'argent pour acheter du cuir en arrivant, t^ui diable ira les chercher là ? •

J'embrassai .\ndré; le bourgmestre l'embrassa, et il nous présenta les jeunes époux. Kdeze était vraiment jolie, et sou lacet devenu trop

LA MOUCHli.

courl la icutlait |ilus inlcctis;iule. ^lOiis mimes «lueliiues poi[;iu'cs de petites luècos d'argent fin do Souabe dans le tjlilier de la pelile fomiiie, et lo boiirijiueslrc leur enjoii;nit d'ùlre prêts à parlii- avissitôt (lu'ils auraient notre lettre pour Simon.

• \ enez l'i'crire chez moi, nous dit-il. A ous y logerez, et je vous arrangerai aussi bien i|ue je le pourrai, u Nous laissâmes notre fortune sur la place publique, et nous suivîmes le bour(;iuestif. André lit sa lellre, billcsk la prit, nous remercia jusiju'à nous fatiguer, et madame lludenn nous inviti à nous mettre ii table. Nous fêtâmes les pommes de terre, le serot, le petit lait, l'hjdromel, et nous allâmes nous jeter sur les sacs de paille d'avoine (ju'on nous avait pn'parës.

I.e lendemain malin, nous nous préparâmes à pattir. André me parut rêveur, et je lui en demandai la raison. « Je pense ii ma piuvre Claire, l-.lle est froide; mais elle a un cœur, un eicelleni; mais elle doit être en proie au\ plus vives alarmes. — Dans cinq à six heures, lu seras auprt^s d'elle. — Oui, mais en attendant .. Pour moi, dit Marianne, si j'étais restée k Appenzell, je serais déjà morle. »

Nous nous mimes en route. En traversant le canton pour aller à Sjinl-Gall , nous étions préoccupés. Nous pensions à l'affaire qui nous y conduisait, et ce cjui s'y passa justifie nos rélleiions. Nous étions tranquilles en icvent ii Appen/.ell , et nous eiaminâmcs le pays. André l'observait ivec nous quand le nom de Claire ne s'échappait pas de ses lèvres.

Ce pays ingrat, dont la nature semblait avoir éloigné les hommes, eit composé de montages plus ou moins accessibles, de glaciers, de torrents, de lacs et de prairies t|u'arrosenl de petites rivières et des ruisseitii. .Nous jugeâmes que la température doit être froide l'hiver et variable pendant l'été. Ce climat ne peut être habité que par des hommes libres ou par des esclaves que la force y retiendrait.

Maître lludenn nous avait assuré ([ue la partie réfoméc a trente-huit mille habitants, et que la partie catholique n'en a que treize mille, ce qui faitau total cin<|uante et un mille, population extraordinaire pour un territoire si resserré. Mais l'aisance dont chacun jouit! mais la liherté!... En cas de guerre, les réformés doivent fournir six mille trois cents hommes armés, et les catholiques deux mille sept cent quatre-vingts. André avait voulu élablir, d'après ces données, la différence d'étendue de chaque district; mais le souvenir de Claire avait dérangé ses calculs.

Les grands cantons suisses sont divisés en bailliages, et le bailli est le chef d'une i>ortion de territoire. Celui d'AppenzeU est trop circonscrit pour avoir besoin de subdivisions.

Nous avions fait les deux tiers du chemin sans nous en apercevoir. Le temps coule rapidement i|uand on observe, qu'on réfléchit et qu'on discute. Tout à coup nous aperçûmes un homme et une femme qui s'avançaient à grands pas de notre côté. Nous reconnûmes bientôt qu'ils portaient chacun un enfant. « C'est Claire, s'écria André, et il s'élança au-devant d'elle. — C'est notre landamman! s'écria Marianne. Il porte Toinette , » et elle courut au devant de lui. Nous doublâmes le pas, Bertrand et moi, et Marianne mit mon enfant dans mes bras. Bonre petite fille! Claire avait pleuré; André l'avait déjà fait sourire. Nous nous embrassâmes tous. ^ int ensuite le récit de ce qui s'était passé à Appenzell et à Saint-Gall depuis trois jours, et cela était tout ;i fait naturel.

f)laire était tombée à la fin du second jour dans la plus profonde aflliclion. Le landamman ne savait à quoi attribuer notre retard. Ils résolurent de partir ensemble et d'aller jusqu'à llérisau s'ils ne nous rencontraient pas plu; tôt. G oit était restée pour nous apprêter à dîner dans le cas oii U fortune nous aurait permis de revenir.

« A otre maison est prèle, nous dit maître lleilberg; elle est même meublée, et complètement. — Comment, meublée.' — Oui. Des encaissements pour recevoir vos matelas; des escabelles, des bancs de bois et deux grandes tables, oii l'on pourra se placer vingt aux jours de féric; voila ce qui vous attend en haut. A ous trouverez en bas une cuisine montée et les ustensiles nécessaires; à côté est une écurie pour vos mulets, 1 1 le grenier à foin est au-dessus de leurs têtes. C'est un véritable palais.

• J'ai conçu de l'affection pour vous; mais, indépendamment de ce sentiment, j'étais intéressé à vous retrouver : j'ai fait des avances que j'aurais perdues si vous n'étiez pas revenus.

• A propos d'avances, vingt brouettes sont déjà confectionnées; dans quatre jours vous en aurez vingt autres, et j'ai arrêté cent concitoyens qui commenceront à travailler demain, puisque vous avez des fonds. •

-Nous entrâmes dans notre palais, et nous enga,geàmes le landamman à dîner avec nous en famille. Il commença par nous remettre nos lettres provisoires de naturalisation. Elles étaient dans une petite boîte de carton, sur laquelle était écrit liberté en lettres rouges. « Cette couleur, nous dit-il, vous annonce que vous devez être prêîs à verser jusqu'à la dernière goutte de votre sang pour défendre votre indépendance. « Il nous promena ensuite dans notre holel, et nous •■n limes le tour en cinq minutes. Marianne vint me dire à l'oreille: • Bleker est un homme charmant : il n'a pas oublié les palpitations de cœur. »

lelle qu'ét«it no'rc maison, nous la trouvâmes fort au-dessus de

celle du premier magistrat du district catholique, et je lui en fis l'observation. « Cela doit être ainsi, me répondit-il, puisque vous êtes ]dus riche que moi. Mais aussi vous êtes à jamais exclus des charges publi(|m's, et il y a compensation. (Juand les Suisses porteront l'opulence aux grands emplois, la liberté périra, u 11 n'y avait rien à répandre à cela.

Nous commençâmes notre joyeux repas en buvant tous, debout et la tète découverte, au landamman et à la reconnaissance. 11 but à la liberté et à notre santé.

Quand il fut retiré, nous examinâmes tout dans le plus grand détail. Gott avait mis partout un ordre remarquable; nous l'en félicitâmes, et Bertrand sourit, ce (|ui ne lui arrivait pas souvent.

Je regardais ces planches qui nous tenaient lieu de murailles, ces cuillers de bois, ces assiettes de terre commune, et je dis à André : " Ce n'est pas là mon château de la Tour. — Non , me répomlit-il; mais vous ne craindrez pas ici (|ue les ligueurs viennent, le mousquet à la main, vous disputer vos vivres. Il y a encore là compensation, a

Nous fûmes éveillés par une forte explosion. Nous nous levâmes. 11 était déjà grand jour. Le bruit nous indiqua ipic nos ouvriers travaillaient depuis le crépuscule, et il est naturel de vouloir connaître l'asile qu'on s'est ménagé. Nous recommandâmes à Gott de s'occuper de nous : l'invitation était inutile. Nous chargeâmes Berlraïul de vider nos chariots. Il était inutile qu'il comp'ât l'argent : il était resté pendant la nuit sur la place publique. Il était là sous la sauvegarde des citoyens. Nous nous mimes en route [our le vill. ge de W'eissbad, cjui allait être notre paroisse, et qui se trouva sur notre chemin.

Nous allâmes sa'uer le bourgmestre. U bêchait son jardin, et sa petite lille lui apportait son déjeuner dans une écuelle de bois. Il nous demanda <]ui nous étions. (Juand nous nous fûmes fait connaît tre, il nous offrit ses bons offices, et continua à bêcher son jaidin.

Nous entrâmes chez le curé. Nous le trouvâmes causant d'amitié avec un minisre protestant, qui avait passé la SUter pour venir le visiter. Ce rapprochement parut nous étonner, « Deux hommes estimables, nous dit le curé, se rencontrent toujours. Nous adorons le même Dieu, cela nous suffit, et nous ne parlons jamais de religion. » Il nous proposa un verre d'hydromel, que nous acceptâmes. Il présenta du petit-lait à nos femmes et à nos enfants. Elles posèrent Toinon et Toinette sur le sol pour éviter au bon curé la peine d'avancer jusqu'à elles et pour se reposer les bras.

On a raison de dire ([ue l'homme qui sort de chez lui ne sait oii il va. Nous avions cru être au pied de l'Ebenalp à huit heures; nous n'y étions pas à midi. Nous ne pensions pas en partant à saluer le bourgmestre et le curé ; celte bonne idée nous était venue en chemin. Nous ne devions que passer; un incident nouveau, intéressant, touchant, nous retint chez le curé.

Toinon était assis par terre. Tout à coup il s'appuya sur ses pet tes mains, se tourna sur ses genoux , et essaya de se lever. Sa figuic rondelette toucha le sol. Un instinct naturel le porta à rapprocher ses mains de ses genoux et à faire un mouvement en arrière. 11 se trouva debout, et sourit à ta mère haletante de plaisir. 11 avança vers elle lentement, bien lentement, en ne levant un pied que lorsque lautre lui paraissait solidement établi, il se soutenait en faisant des balanciers de ses petits bras. Claire était dans l'enchantement. Nous la félicitions tous , et nous entourions l'enfant pour prévenir une chute. André prononça que son fils serait un grand homme, puisqu'il connaissait, à (juinze mois, la force du levier et les lois de l'équilibre.

Claire avait pris son Antoine sur ses g.;noux, et le mangeait de caresses. Il fit des mouvements (|ui annonçaient clairement qu'il voulait descendre. Sa mère le remit sur ses jambes. Il s'avança vers nous, et se fit faire place avec ses petites mains. Marianne poussa un cri : Toinette était debout; mais elle ne marchait pas. Toinon s'approcha d'elle, et lui prit une main en souriant. Elle sentait le besoin d'un appui, et elle se mit en marche aussitôt qu'elle fut soutenue. Ils arrivèrent tous deux auprès de Claire en se balançant , en trébuchant quelquefois, et ils poussèrent un cri de joie quand ils touchèrent les genoux de leur bonne nourrice. Moi , je pleurais de plaisir et d'attendrissement.

J'enlevai Toinette dans mes bras , et elle me dit ; Papa ! Que ce mot s'adressât à moi ou à André , il n'y eut plus moyen de m'en défendre. Je mouillai ses joues rosées de mes larmes, (belles du curé et du ministre coulèrent. Tout le monde était heureux.

Les deux pères décidèrent qu'on peut sevrer des enfants qui marchent. Marianne me demanda la permission de se charger de Toinette. Avec i|ucl plaisir je la lui donnai !

Nous arrivâmes enfin au pied de l'Ebenalp. A quelle élévation la nature a porté ces rocs sourcilleux, vieux comme le monde ! Des bouquets d'arbustes couronnaient leur cime de loin en loin, et la roche,, dure et découverte, se montrait dans les intervalles. Nous vîmes de près cette source, que nous n'avioiis pu juger de la fenêtre du petit conseil. Elle jaillissait de la grosseur du bras, s'engloutissait dans des ruines depuis quarante ans, et allait se perdre , ainsi que je l'ai dit, derrière la montagne, dans un petit lac nommé Sccalp, mer .Mpine, qui se jette dans la Sitter.

l.A MOLCHt.

Nous trouvâmes U noire ami Heilbcrj;, qui l'ëtait autant au moins lie sescom|iutriotes. Je lui deiuaiiiiai s'il i'l;nl vcuu [lour inspeclcr nos ouvriers ; il no me comprit pus. Je lui dis i|u'en France cent ouvriers auraient au moins deux piqueurs, chargés de les faire travailler. " Ami Aiitoini' , s'il eu paraissait un ici, ces braves gens mettraient leur pioche et leur pelle sur leur épaule , et s'en retourneraient chez eux. (^>uaud un Suisse s'est eiij;a|;é à faire quelque chose, il travaille avec autant d'ardeur que si c'était pour lui. — Et s'il se conduisait autreuuiit ' — Les autres l'appelleiaieut jniresseux . et c'est une des plus pi(|uanles épilhètes «[u'on puisse adresser ii un .Suisse. — Mais s'il se fâchait? — l'n de ceui qui n'auraient pris aucune part à la querelle enjoindrait, de par la loi, aui parties de se taire, tous se calmeraient, et \e paresse u.v reprendrait son travail.

• Ils ont employé une heure ce malin à se distribuer le terrain , et ce tempe-là n'a pas été perdu. Celle alïaire réglée, chacun a pris sa pioche. Kn voyez-vous qui s'étendent jusque dans la plaine? Ils vont élargir et niveler ce détestable chemin qui conduit de l'Ebenalp à Appentell.

» Je suis venu ici pour leur indiquer l'endroit où ils doivent déposer ces débris. Je leur ai fait remarquer la pointe d'un rocher saillant, qui allait les arrêter. Us l'ont fait sauter, et vous devez avoir entendu l'eiplosion. Maintenant le passage est libre, et vous voyez qu'on commence à charger les brouettes. Je suis resté là pour leur répondre, s'ils me demandent des conseils ; mais je me garde bien de les prévenir, je blesserais leur fierté.

" Amis, André et Antoine, il est midi, et c'est l'heure oii ces braves gens dînent. — Voulez vous que je les invite à se reposer en attendant ? — Us vous riraient au nei el continueraient de travailler. Il leur est dû une heure, el jamais ils n'en prendront davantage. — Je suis le plus jeune el le plus lesle, je vais courir k .^ppenzell et savoir la cause de ce relard. — Allez, ami Antoine. »

A moitié chemin, je rencontrai trente à quarante femmes chargées de hottes, dans lesquelles étaient plusieurs vases de terre, bien propres el soigneusement couverts. C'était la provision de nos ouvriers. Je croyais leur devoir un léi;er dédommagement ; je voulus faire revenir à Appcuzell deux ou trois de ces femmes, à qui j'offris quelques bouteilles de vin. » Pendant la semaine, me dit la plus âgée , il faut se soutenir et travailler; mais si dimanche vous voulez venir à la prairie et y faire porter du vin , nous trinquerons et nous danserons avec vous. » Eh ! quelques-unes étaient fort jolies.

Je poussai jusqu'à Appenzell. Je trouvai la pauvre Golt au désespoir, n Vous ne m'avez pas donné d'ordres ce matin, et on ne fait pas à manger pour cent hommes, comme un diner de quatre personnes. Sans ce bon Bertrand , j'étais perdue ; mais votre argent est resté dehors. — Eh bien ! bonne Gott , il est autant en sûreté là qu'ailleurs.

• — Il est impossible que je su£5se à tout. Vous voyez que j'ai commencé à m'occuper du souper; mais quand sera-t-il prêt? Oeui femmes le sont présentées, mais je n'ai pas osé les arrêter sans votre permission. — Prends-en trois, prends-en «luatre , el no perds pas un moment. • Elle courut aussi vite que sa taille épaisse lo lui permit. Bertrand prit une hotte, et alla chercher des provisions.

J'entrai dans notre cuisine. Une vaste chaudière était iuspcndue à un long bras de bois, frappé, selon l'usage du pays, dans une pièce de charpente tournante. De l'eau chaufl'ail; mais il n'y avait encore que de l'eau. Je sortis.

Trois femmes arrivaient. Elles portaient chacune une perche sur l'épaule. Elles les placèrent sur la place publique, à uue certaine dislance les unes des autres. Elles les réunirent par le haut avec une corde, et y attachèrent une énorme chaudière , que ISertrand apportait sur ton dos. Il retourna prendre sa hotte , et la rapporta pleine d'orge, de fèves el de pommes de terre. Il fil plusieurs voyages, tt bientôt nous eûmes tout ce qu'il fallait pour faire un souper d'anachorètes. Je l'ai déjà dit : dea hommes (|Lii se contentent de cela sont invincibles.

Il était deux heures, el je n'avais rien mangé encore. Je pris du pain d'avoine et du beurre... Mais André el nos femmes n'avaient pas déjeuné. Dois-je , puis-jc m'occuper de moi seul ? « Bertrand, sellemoi un mulet, et garnis un panier. » Je partis ventre à terre.

Je ne mis pas dix minutes à arriver au pied de la montagne. Les femmes étaient arrivées avec leurs hoUes. Les ouvriers étaient assis en cercle, armés chacun de leur pot et d'une cuiller de bois. Je cherchais .\ndré, nos femmes, nos enfants. Us étaient placés avec nos travailleurs, el ils dinaienl tous ensemble. On leur avait proposé avec cordialité de partager le repas commun , el ils avaient accepté avec un grand plaisir. Us prenaient à droite et à gauche, cl les bonnes gens qui les traitaient étaient enchantés.

Je mourais de faim, el je ne savais que faire de mon panier. Bertrand y avait mis des choses recherchées, et celle espèce de luxe pouvait déplaire. J'étais embarrassé : cependant, je voulais manger. Le l.-indamman m'appela. Sa femme lui avait apporté son dîner, el il n'avait pas voulu y loucher avant que ses compatriotes rerussenl le leur. Quelles moeurs ! 11 partagea avec moi ce qu'il avait, et le panier ne fui ;),is ouvert. Ilcrtrand j avait mis du vin, et j'nllai boire avec les

autres hi la source qui s'échappait du flanc de U montigne. Je me senti» iligne d'être .Suisse.

• Ami Antoine, me dit maiire lleilberg, je n'ai plus besoin ici, et je vais retuiirnor chez moi. M'oubliez uns que vous avez des dettes. — >oiis sommes prêts à les payer. — J'ai fait des avances, et je no suis jias riche. Hleker a des ouvriers à l>ayer, el vous devez les piovisions que vos gens ont prises dans le villjge. — Kaitos-moi lo plaisir de demander do l'argent à Bertrand. — Sans que vous connaissiez la somme ? — Je m'en rapporte à vous. >• Il me serra la main. « Et vous permettez que Bertrand puise à votre caisse .' — C'est un homme couragoui, à qui je dois la vie; et puis, n'est -il pas Suisse?» Maître lleilberg m'embrassa.

Nous restâmes là quelque temps encore. Nous examinâmes nos alentours, o Vois- lu, dis-je à .\ndré, cette vaste baume qui est là à côté de la source, el dont la base repose dans ces débris? Nous on ferons une écurie pour nos mulets. — U y a quarante pieds de décombres à enlever, et votre liaumo restera peut-être en l'air. — Eh bien ' nous en ferons un salon d'été. Nous y moulerons par une échelle... — Et je garnirai riméfieur de mousse, me dit Marianne. J'aime beaucoup lus baumes. * , ,

Kous rentrâmes chez nous le soir, el nous trouvâmes un bénitier à notre porte. C'est notre bon ami IleilUeni M"' l'avait fait placer.

Kous avions reiiianiué, en traversant le» Bhodes extérieurs, que les réformés tiennent à leur religion, mais sans enthousiasme. Les calholi<|ues sont très-allachés à la leur ; elle les suit partout. Us iirient dans leurs cabanes, dans les champs, sur les montagne*. Ils portent presque tous un chapelet à leur cointuro ; ils le récitent i|uand ils sont forcés de s'arrêter un moment. On trouve un béniiier à la porte de chaque maison, et le maître offre de l'eau, avec le bout du doigt, à ceux (lui, en enlranl, ont négligé d'en prendre el de se signer. Libres de toute espèce de dépendance, d'ambition et de cupidité, leur piété est toute de conviclion. Si j'avais rencontré ces gens -la i|uanil j'étais novice chez les franciscains, je serais tombé à leurs pieds.

Copondant ces prati<|ues, souvent trop minutieuses, disparaissent devant les plaisirs, l'amour, et (luehiuefois sous la gaieté que produit le vin du Uhinthal : la nature ne perd jamais ses droits.

Nous allions à l'Ebenalp, nous eu revenions, nous nous promenions dans le bourg, noua exercions nos jolis enfanls, nous faisions connaissance avec nos voisins. J'observais tout ; je redevenais la Mouche, non pour m'iramiscer dans les affaires dea autres, mais pour connaître des usages auxquels nous devions nous soumettre. Le reste de la semaine s'écoula ainsi, el nous saviona déjà bien des choses.

Les Appenzelloia sont vigoureux, bien faits, braves, francs, pleins de probité, et ils ont un jugement sain ([ue développe l'instruction. Leur esprit csl vif, el leurs reparties sont piiiuantes.

On voit parmi eux des vieillards plus robustes que bien des jeunes gens de nos grandes villes : c'est la suite nécessaire d une vie frugale, laborieuse el exemple de soucis.

Les femmes sont gaies, fraîches, et quelques-unes sont très-jolies. 1 En général, elles ont de la grâce dans leur démarche et même dans leurs actions les plus indifférentes.

Los Vppenzellois veulent que leurs enfanls leur ressemblent un jour, el surtout qu'ils aiment la liberté comme eux. Us les exercent de bonne heure à la course, à la lutte, à lancer des pierres d'un grand poids relativement à leur âge. C'est leur enseigner à se défendre, comme l'ont fait leurs ancêtres de Morgenlen , de Granson et de Moral.

Us méprisent les forteresses, qui ne sont, disent-ils, que des moyens d'opression. Leurs montagnes sont leurs citadelles. On ne rencontre dans tout le canton d'Appenzell que deux ou trois bourgs, quel(|ues villages, et des paroisses formées par des maisons éparses. Elles sont presque toutes bâties en bois. Les murs de clôture sont élevés tn pierres sèches.

Là, comme dans toute la Suisae, la propriété est sacrée. Li liberté, la suppression de toute charge onéreuse ou arbitraire, la satisfactii n de participer par leur vote à la législalion, dédommagent les Suis^is de leur pauvreté. Elle est telle, que les Appenzellois ne payent, pour tout impôt, qu'une livre en argent ou en denréoi qu'on exporte en Souabe ou dans le pays de Saint-Gall. Ainsi, nul n'est assez riche pour acheter son voisin ni assez pauvre pour se vendre.

La plus parfaite égalité soutient le courage de tous, fait naître le goût du travail el l'industrie, qui forcent la nature à produire dans un pays ingrat.

XXIV, — Usages, Jeux, travau.x , bergers, évcoemenls.

Le dimanche, tout changea Une journée de plaisir est toujoni» courte, quand elle succède à six jours de travaux soutenus. On craii.l d'en perdre un moment. Dès l'aube matinale, chacun s'occupait à faire valoir ses formes athlétiques ou les grâces de son sexe. Les ma.sons étaient ouvertes; on allait, on venait, on se prenait U mair. Salut, homme libre, entendait-on de tous côté. Une jeune fille s';.percoit qu'il lui manque uue aune de ruban, elle court remprunter mystérieusement à si voisine. La jeune femme parc l'enfant qui la rend plus chère à son époux.

LA MOUCHE

On se cherche, on se rapproche; on commence par le doux sourire, et bientùt le mot aiinnir se rëpite à demi-voix. Avec (|uelle douceur il résonne à l'oreille de la jeune amante, à celle de son heureux amant! lis ont élé une semaine sans le prononcer.

Ici l'amour seul fait les mariages, et ils sont tous heureux. Le désordre est lils de l'oisiveté , et à peine sou nom est-il connu en Suisse, Aussi le consistoire s'y assemble bien rarement. Ce tribunal n'a ijue des remontrances paternelles à adresser ;i celui (|u'il fait comparailre; mais on sait (|u'il est là, et le lihiinf serait une tache ineffacable.

Bientùt les musiciens se rassemblèrent. Ils n'étaient pas élèves de 7.ampini; mais ils parlaient à des oreilles habituées à les entendre.

Tous les habiUuls se mirent en marche. Les jeunes i;ens, les jeunes filles s'avançaient sur deux lignes. Un ne pouvait plus se parler;

Compagnoiis du duc Je Guise.

mais on se voyait, et les yenï disent tant de choses! Les époux venaient ensuite, et les enfants couraient entre les deux files. Les vieillards des deux sexes fermaient le cortège. Il s'arrêta à la porte du cure.

Ces bonnes fjens venaient le [irendre pour le conduire à l'église. Ils lui donnaient une marijue de déférence, et ils lui rappelaient en même temps que les derniers jours de septembre ne sont pas longs.

Le curé était prêt. Il sortit, salua et bénit ses paroissiens. Il commerça un cantique. Les assistants le continuèrent avec un accompagnement de musique. On s'avança avec recueillement et on se plaça dans l'église, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. Le pasteur oflicia avec dignité et dévotion. Il faisait passer dans l'âme de ses paroissiens les sentiments dont il était pénétré.

Il monta en chaire ; il ne lui pas long, parce qu'il ne prêcha que la vertu, et qu'on la sent avant que d'avoir entendu son langage. Il ne défendit pas de danser : il désirait que ses paroissiens fussent liieux, mais il ne voulait pas en faire des machines.

C'est dans ce petit canton d'Appenzell cjne naquit cet air doux et niélan'-(>li(|ue si connu sous le nom de liiiitz des rai lies. Les Suisses l'aiount passionnément. Ceux i|ui sont au service des puissances étrangères ne peuvent l'entendre sans tressaillir, et il a causé de fréi|uentes et nombreuses désertions.

INos musiciens eiéculi-rtnl ce morceau pendant qu'on sortait de l'église dans le plus grand ordre. OueUjues paupières me parurent humides. Euit-ce l'effet du ranz ou de la i>iété ? « Mon ami, dis-je à André, voilà la vraie religion : elle est auguste et simple. — Elle n'est jamais obscure qu'oii les prêtres veulent dominer. )>

Nous reconduisîmes le curé chez lui. Il salua et ferma sa porte : c'est ce moment qu'on attendait. La troupe joyeuse se mêla, se divisa, chanta, sauta, en allant prendre, chacun chez soi, les petites provisions de la journée. A la prairie ! à la prairie ! se criaient les jeunes y.fiM quand ils cessèrent dp parler de leurs affaires de cœur. Ils se tirent nn signe affectiiiiii de la main quanil ils ne purent plus s'entendre.

Une prairie nouvellement fauchée prêta sa fraîcheur aux amis du plaisir, qui s'y rendaient de toutes parts. Autant de banquets que de familles, et le couvert était mis sur l'herbe verdoyante encore. Chacun avait porté ce qu'il avait de meilleur : c'était dimanche. Quelques-uns avaient un peu de miel.

Ceux dont les terres sont à l'abri des vents élèvent des abeilles. C'est avec ce miel (|u'ils font cet hydromel si recherché. Mais, les jours de fête , la ménagère apporte son petit pot de miel , et toute la lamille s'en régale.

Instruit par l'aventure de mon panier si bien garni et si mutilé, j'avais recommandé à Bertrand de faire les choses avec une extrême simplicité. Sept ii huit bouteilles de vin établirent quel(|uc différence entre nous et nos concitoyens ; nous la fîmes tourner à notre avantage. Les vieillards mangent peu, et un verre de petit-lait ou d'hydromel ne les arrête pas longtemps. Ils venaient tourner autour de nous, et nous regardaient avec bienveillance. Marianne ne manquait jamais de se lever, et de leur offrir un verre de vin avec une jolie révérence. M. et madame Ileilberg passèrent. Oh ! nous nous levâmes tous pour trinquer avec eux.

Bientôt le bruit des chansons, d'une espèce de luth, d'un cor, par-ticulier aux habitants des Alpes, se fit entendre de toutes parts. Les jeunes gens de l'un et de l'autre sexe étaient tous deux par deux, el ils formèrent un cercle aussi étendu que la prairie. La lutte allait commencer.

Deux jeunes gens s'avancent dans l'arène. La force et le jeu de leurs muscles annoncent que ratta([ue et la défense seront également vigoureuses. Ils se mesurent des yeux, ils s'approchent et se saisissent. Tous leurs mouvements annoncent la légèreté et la souplesse. Ils se pressent; ils enlacent leurs membres; ce sont deux serpents, unis, roulés l'un dans l'autre, et (|ue l'œil a peine à distinguer.

La gloire seule produit-elle de si puissants efforts?... Non, non. Je vois deux filles qui ne sortent pas du cercle, mais dont la tête est portée en avant. Un rouge incarnat et la pâleur se succèdent sur ces figures intéressantes, selon que l'objet chéri a l'avantage ou chancelle.

Les jcuiiui g*:iib â aiiiiaiclit.

Elles paraissent amies, et elles savent qu'il y aura un vaincu. Un des deux athlètes tombe, en elïet. Comment le consolera-t-on ? Le vainqueur l'embrasse.

L'heureux mortel p.rcurt le cercle d'un coup d'oeil. Il a trouvé Sophitt; elle lui sourit, il s'approche. Il reçoit le prix de ses mains : c'est une fleur champêtre (]u'elle attache i son chapeau , et il lui prend un baiser pour la remercier.

Les instruments se font entendre, les danses vont commencer. Marianne se met sur les rangs; mais chacun a son amie. Elle s'est avancée étourdiment, et sa position est embarrassante. Je suis tenté de lui offrir la main; mais je danse si mal! Sophitt a tout vu. Elle pousse doucement Abdonn du côté oii est Marianne, après lui avoir

LA MOUCHE

présenté la joue : il lui fallait bien un dédommagement. Mais renoncer au plaisir de danser une première fois avec son amant, avec le vainqueur! el cela parce que U pauvre olran(;i-ic est délaissée ! (^)ui de vous, belles Parisiennes, seriez capable d'un tel sacrifice '.Sopliitt était ce jour-lii la jouvencelle marc|uanle du bal. I. 'exemple (lu'elle avait donné lui suivi par plusieurs de ses compajpics , et Marianne s'amusa beaucoup. Mais cette scène ne pouvait se renouveler tous les dimanches; .\ndrc ne dansait pas mieui (|ue moi, et il n'était pas raisonnable d'e\i;;er qu'il coraniençàt à (|uaranle-ciiiq ans.

« Sopbitt, lue dit Marianne, est couturière, et nous n'eu avons pas. — Eh bien ! ma petite, nous l'emploierons. — J'allais vous le proposer. Dites à .'Vbdonn qu'il vienne me donner une leçon de danse

tous les soirs quand il aura fini son travail. — Ali I que je vous remercie! »

Les bons vieillards pleuraient; leur petit-fils les aiandoDDait, et quittait la Suisse.

Il c'est pas le dimanche un moment perdu à Appenzell. La danse faiir,ue comme tous les autres exercices prolongés, quand l'amourpropre ne soutient pas les danseurs. Plusieurs groupes se formèrent.

Les jeunes garçons et les jeunes filles tournèrent en rond au bruit des chansonnettes. Ce jeu fort simple n'est i>as sans agrément. L'ne fille ou un garçon sort alternativement du cercle, et touche celui ou celle qui l'intéresse le plus. On court après celui par qui ou a été touché. S'ill'est à son tour avant que d'avoir repris la place qu'il a quittée, il est constitué prisonnier au milieu du cercle. S'il y arrive sans avoir été prévenu, celui qui n'a pu le joindre est aux arrcti , et le jeu recommence. Il continue jusqu'à ce qu'il ne reste plus assez de monde pour envelopper les prisonniers. Nous brillâmes , IMariaune et moi, à cet exercice-là, et bientôt les danses recommencèrent.

Les brillantes soirées, les bals de Paris finissent le lendemain. La fête champêtre devait se terminer au coucher du soleil. On commença le jeu de lœuf. H annonce que le dimanche n'offrira bientôt qu'un songe léger.

Trois jeunes gens , choisis par leurs camarades, parurent vêtus de blanc. Ils placèrent sur une même ligne cent œufs, à deux pieds de distance l'un de l'autre. Un des trois doit parcourir un long espace déterminé, pendant que son émule ramasse les œufs, et les dépose dans un panier garni de son que lui présente le troisième.

Celui i|ui a le premier rempli sa tàclii: est proclamé vainqueur. Les œuf^ lui appartiennent ; mais il les nud ordinairement à ceux qui les ont fournis. Il a le droit d'embrasser sa maîtresse , et il n'y manque jamais.

On ne retourne pas au village par le chemin le pluî couM : i- . écoliers et les amants ont toujours préféré le plus long. Us ont encore tant de choses à se dire ! Quelquefois une partie de la nuit se passe dans ces doui entretiens, qui sont toujours sans conséquence. On a perdu deux heures de sommeil ; mais on les a regagnées en bonheur. Le lundi matin tout rentre dans l'ordre , et les cœurs ne battent plus que le dimanche suivant.

Les soirées d biver ne sont pas aussi gaies, Le deuil de la nature

semble se communi(|uer aux amants. Les Suisses ressemblent aux oiseauv : ils ne chantent l'amour cpiaii printemps. Les oisifs des grandes villes de l'rancc clianleiil toute l'année. Scuiblables au coursier fougueux , dont les jouissances coiilinuelles enrichissent son niaitre, ils se préparrnt une vieillesse prématurée, douloureuse, et leurs souvenirs ne oalmiiit pas leurs regrets.

Pendant lliiver, les jeunes filles et les jeunes garçons se couchent avec le soleil : ils n'ont rien de mieux à faire. Les homme'> , les femmes, les vieillards se rassemblent dans les maisons les plus vastes et les plus chaudes. Cette réunion forme ce cpiils appellrni nue soirée. ()n ne s'est pas fait une affaire importante de sa toilette ; on ne s'assemble pas, les femmes pour se faire voir, les hommes pour les regarder ; on ne intiithe pas au bruit d'un orchestre complet ; on ne joue pas aux jeux de hasard ; on ne fait pas circuler de rafraiehissemenls, imaginis par la cupidité des marchands et adojités par les dupes. Les femmes filent ou teillent du chanvre. Les hommes font des seaux et d'autres petits ouvrages en bois. Us parlent religion, politique. Les femmes (•coiili'iit.

Vers la fin de cette réunion , la maîtresse de la maison ou du chalet offre une collation. Ce sont des pommes sauvages, cuites sous la cendre, et une cruche d'eau.

11 y a très-peu de malades ici; mais on y rencontre assez fréquemment des blessés. Des chutes assez, graves quelquefois , occasionnées par l'aspérité des rochers; des coups d'instruments tranchants, que l'adresse ne dirige pas toujours, forcent les bons Suisses à garder leur chalet pendant (|uel(pies jours !Ve croyez jias qu'ils manquent de soins. La graine d'ilippocrate est répandue partout, «t nous avons ici un médecin.

C'est une vieille femme estropiée depuis dix an», et réduite, par conséquent, à l'impossibilité de travailler. Elle a imaginé d'étudier la liotanii|ue, et elle y a réussi. Elle connaît des herbes émollientes, dont elle f.iit des cataplasmes; elle compose des tisannes ipii poussent à la peau. Elle parle beaucoup; mais elle prescrit peu de remèdes.

Ils avaient une religion exaltée.

Sa grande recette est le repos et l'eau , et elle guérit tous ses malades. Il est une maladie, cependant, contre lâ(|uelle elle ne peut rien: c'est la vieillesse.

Ce docteur-là se fâcherait si on lui offrait de l'argent. Chacun veille à ses besoins, et il reçoit ses petites provisions de bouche, parce qu'il faut qu'il vive pour faire du bien. Cette bonne femme est chérie, considérée. Elle est là, ce que fut mon pi're à la Rochelle.

Après trois semaines de courses, de fatigues, de sollicitudes, nos travaux nous présentèrent un aspect satisfaisant. Ces ouvriers, (|ui vivent sobrement, sont peu payés et travaillent beaucoup, avaient enlevé les débris et pratiqué un chemin tournant et facile, qui conduisait de la plaine à notre propriété aérienne. Déjà ce chemin se prolongeait de l'Ebenalp au voisinage de W eissbad, notre paroisse, notre patrie adoptive.

LA MOUCIIE.

Le territoire qui nous ëtait concédé se trouva nu comme une roche pelée. Il avait été chargé de débris pendant i|u%ranle ans; il n'y restait pas un brin d'herbe, nuis nous avions une couche de terre de douit pieds d'épaisseur. Kos entrais devaicul l'élever encore. Tout était a faire ; mais nous voulions travailler.

André a, dans be^iucoup do choies, un lacl, une espèce d'instinct <jui le trouipcnl bien rarement. Celle baume dont je voulais taire une l'curie était elïeclivemenl restée en l'air.

L'entrée était à quinze pieds du sol ; il était diflicle d'y faire monter des mulets.

Notre premier soin avait été de l'examiner dans tous ses détails. Elle a (|uarante piedi d'ouverture ii sa base, à peu près autant en profondeur, et il y en a soixante du sol à sa voûte : solide comme les Alpes, elle a bravé les siècles passes, elle délie les siècles k venir.

• Eh bien! ami André, que ferons-nous de celle baume? — .l'aime les grandes conceptions, monsieur, cl je peux me livrer aux miennes, puisijue nous avons plus d'ari;enl qu'il no nous en faut.

» Je fais sauler au ciieau les ùspérilés qui tipissent celle grolte, elles nous menaceraient sans cesse. — Supérieurement vu. — lileker nous établii deux planchers à dix pieds de dislance l'un de l'autre.

— Après ' — Le roi de-chaussée est consacré aux besoins journaliers, le premier élayc sera notre salon d'été... — Et je le ijarnirai de mousse , je m'y suis engagée, dit la petite. — Nous établirons notre cabinet au second : les soirées d'hiver sont longues, et je n'aime pas les pommes sauvages cuites sous la cendre. Au-dessus de nous sera notre grenierà fourrage. — Kl comment monlerons-nous li, partout?

— Eh, parbleu : par un escalier. — ^'on, non. Avec une échelle, dit Marianne : on la tire après soi. .Celte petite fille esttoujoursétourdie, imprudente à côlé de moi ; sans cesse elle se laisse aller à son imagination ; mais qu'elle remaniue un mouvement d'impatience, elle me présente Toinelte, eljesauris.

En rentrant à Appenzell, nous allâmes faire part de nos grandi

Firojels à l'ami Bleker. Il venait de terminer son pont sur la Sitler. 1 n'a pis les talents de Vilruve, mais il est plus expédilif. Qu.t.-e pieux frappés paral:èlcment deux par diux dans le lit de h rivière , deux poutres l'une au bout de l'autre bien chevillées sur le; pieux et des planches en travers, voili son pont. 11 restera debout tant qu'il plaira au temps de le rC'pecter.

Hlekcr fut très -aise d'apprendre qu'il allait nous arranger uns habitation d'un genre inconnu dins le canton. Quand il eut bien compris la distribution de nos étages, il fut queslion de l'escalier. » Une échelle , dit Marianne. ■> Celle fois je lui imposai silence.

André décrivit l'escalier qu'il voulait avoir. Notre architecte hocha la tête. « Du escalier tournuut! je n'en ai jamais vu, et je ne me tirerai pas de li. Je vous ferai à l'eitérieur un escalier à claire-voie, bien solide et fort propre, svec des pièces île rapport; je le prolon-^ gérai jusqu'i volic grenier à fonrr.ige. A chaque élage , des planches qui feront saillie s'appuieront sur la marche de niveau. Pour entrer, vous n'aurei qu'à faire un demi-tour à droite ou à gauche en vous tenant ferme à un des montants de l'eicalicr. — Alais il faut des poignets pour cela. — Eh bien ! vous en avez.

» Cet eicalier-là vous procurera un avantage inappréciable. Vous êtes eipoiéi au midi, et il donnera de l'ombre à vos chèvres peni-ut la chaleur du jour.

Save» -vous, mes amis, que vou» allez être magniliqucin.^nt logés.' SI un prince étranger pauc par ici, il s'e&timera heureux d'être reçu chez vous. >

il fallut bien adopter le projet d'escalier, puisque Bleker ne pouvait faire mieux.

Le lendemain nous firoe» démonter et transporter notre maison de bois sur l'esplanade. Rien n'eal commode comme ces maisons-lii. Elles vous suivent partout comme la coquille suit le limaçon.

Nous achetâmes des instruments aratoires, et nous commeucnncs nos travaux. L'exercice donna à no» fèves et à nos pommes de terre une saveur 'que nous ne leur soupçonnions pas. Et notre petit-lait ! quelle fraîcheur : quel goût piquant! Le petit verre d'hydromel par la-dcijus, et on reprend avec ardeur la pioche et la bêche. Henri l\ est moins heureux que nous. Il se bat, et nous jouissons.

.Notre ingénieur André régla le cours de notre petit torrent. Nous dev.ons le diviser en deux branches principales qui tourneraient autour de la maison et qui se subdiviseraient en ruisseaux. Ils serpenteront par tout noire territoire et le féconderont. Nous aimons beaucoup le poisson, et il y en a dans la Sitler. Ainsi nous aurons un eUng. Toutes ces eaux se réuniront sur le bord de l'esplanade; elles rouleront en cascades sur les pointes de nos rochers, et reprendront leur cours ordinaire pour s'aller jeter dans le petit lac qui est derrière la montagne.

Il fut arrêté que quarante arpents seraient mis en prairies, et que la moitié du reste du terrain formerait un potager qui produirait des léfumes de toute espèce : on ne trouve dans le canton que des fèves et des pommes de terre , et il n'est pas défendu à un homme libre de multiplier ses jouissances. André me fit observer avec beaucoup de sacacilc que l'abbé et les chanoines de ."^aint-Gall aiment la bonne chère et le pain blanc, liertrand devait trouver la des graines de toutes le^ familles. La dcrn.cre partie de noire territoire nous donnera du blé.

froment, et nous aurons la galette le dimanche. Marianne la fait à ravir.

X.XV. — Suite de la vie do nos héros en Suisse. — Nouvelles de Franco.

Deux années s'étaient écoulées. Les enfants étaient devenus charmants; Marianne, toujours jeune, toujours jolie , toujours aimante, était la seconde mère de ma Toinelte; André n'avait pas changé, il n'eût pu c|ue perdre et moi aussi; nos gens étaient bons el attachés, nous formions une société d'amis.

Nos compatriotes nous aimaient, parce que nous prévenions leurs désirs, que nous leur rendions tous les services qui dépendaient de nous, el que nous n'avions pas d'ambition. Deux assemblées générales avaient été convoquées. Nous y votâmes, et ce que nous avait annoncé Ileilberg se réalisa : nous n'eûmes pas une voix. Mais tous les cœurs étaient à nous. Eb ! pourquoi serions-nous ambitieux ? Qui fait désirer des places partout ailleurs qu'en Suisse :' la cupidité ou l'orgueil. Quel fardeau que de gouverner des hommes, presque toujours mécontents, et qui presque toujours ont su^et de l'être !

Ileilberg n'était plus en place, et il était toujours notre ami. Il avait été remplacé par Freuden, le maréchal ferrant, homme plein de raison el de jugement, fier de sa qualité d'homme libre au point de ne pouvoir s'empêcher de lever la tète quand il entend le mot Suisse, et de sourire à celui qui l'a articulé avec respect ou bienveillance.

La plupart de ces braves gens conservent le sentiment de la liberté jusqu'à leur dernier soupir. Un homme de W'eissbad était irrévocablement brouillé avec un autre qui lui avait tenu un propo-S offensant. Il tombi dangereusement malade. Noire curé fut le voir, le consoler, le confesser, et lui prêcha le pardon des injures. Broug refusa de pardonner. Le curé insista; le malade se défendit opiniâtrement. Le pasteur, excédé, lui dit : " Eh bien! si vous ne pardonnez pas, vous irez en enfer. •— Je suis un homme libre : j'irai où je voudrai, a

IVous sommes dans l'abondance de toutes choses. Nous commençons à récolter du x'in ; nous en avons fait bien peu celle année, mais il est fort bon : Bertrand entend cela à merveille. Toutes les semaines, il va à Saint-Gall vendre l'excédant du beurre, des œufs , du fromage et des légumes, que nous cultivons ivec un succès remarquable. On fait toujours bien, quand on veut bien faire et qu'on a de l'intelligence. Le lecteur sait qu'André et moi n'en manquons pas. Bertrand nous rapparie des étoffes pour tous, des rubans pour ces dames, et Sophilt, devenue madame Abdonn, met en œuvre tout cela. U nous reste huit mille livres dont nom n'avons plus besoin, et qui dorment dans une armoire.

Nous avons aussi le fromage de luxe, dont la fille de basse-cour a montré la fabrication à Golt. Ce fromage se nomme si-ret dans le Valais. Je lui conserve ce nom par ménagement pour les yeux français , qu'effrayent des consonnes multipliées.

Nous n'avons pas encore goûté le nôtre , parce iju'il n'a que dixhuit mois et qu'il est loin d'être fait.

Quand la pâte est bien pétrie, les femmes en forment des meules de huit à dix pouces d'épaisseur, et du poids de dix à cinquante livres. Elles les placent entre des claies, et les chargent de pierres pour en exprimer la sérosité.

On ne les sale pas. Leur propre fermentation suffit pour leur donner une saveur qui les conserve : c'est celle que produisent les aromates dont les herbes des montagnes sont chargées.

Lcn'squ'ils ont acquis la solidité nécessaire, on les empile dans un lieu où ils sont à l'abri de l'humidité et du froid. h\ ils deviennent compactes et durs.

Le seret prend, avec le temps, la couleur de la cire jaune. Il est alors assez dur pour qu'on ne puisse le couper sans faire de grands efforts, il se conserve pendant cinquante ans et plus.

Son goût est fort piquant. Nous eûmes beaucoup de peine à nous y faire. Nous nous y accoutumâmes comme le buveur d'eau-dc-vie finit par lui trouver un goût fin et délicat. Les Appeuztllois croient le seret un puissant digestif.

Ils en font un à chaque événement remarquable. Gott en pétrit un le jour de son mariage avec liertrand : ils finirent par craindre le consistoire. Ils inscrivirent sur leur seret, d'après l'usage, leurs noms et la date de leur union. Ils salèrent , d'après un autre usage, un cochon , de manière .à le conserver aussi longtemps qu'une momie. On ne touche à cela qu'aux jours de très-grande solennité. C'est quelquefois un héritoge qui passe aux petits-enfants.

Pendant la cérémonie du mariage, Marianne n'avait cessé de me regarder d'un air... Je l'entendais à merveille. Cela ne sera jamais. Tout , hors cela.

Nous avons passé les journées des hivers dans le salon et notre cabinet de la grolte. Nous nous y enfoncions davantage à mesure que le froid devenait plus vif, et nous y étions au mieux. Les femmes travaillaient en bas; André et moi faisions de l'esprit en haut. Il compose un in-folio bien philosophique, bien raisonné, et qui sent furieusement le fagot. Aussi ne le communique-t-il qu'il moi. Il le fera lire \ son fils quand il aura vingt ans.

LA MOUClli;.

Enfin je reçus des nouvelles tie France.

• \ ous coiinaisu'i Mayiniiv aiiisi bien ipic moi. Vous sivc/. , moiisii'iir, (lue nom l'cussioiii mis tu l)Oiiti'illL' , aussi bien i|iic son secri'lairc l'ei'icaid ," si les ciri:oii>Uiice» l'eusse l ejij;^. »

Il [icrdil un temps prifeieui on lioufROgne, et l'inq iii'ludc le r:imen« à Paris, oti les Seize le f^iis^iiriit trembler.

Henri IV ne perdait pas un moment. Il entra à Mieppe, oii les villes de la lusse ^ormandic lui env.iji-rrnt dts provisions dr bouche par mer. Il t'ortilia le faubouri; dit le Pollel e t le château d'.Vrqnes, situé à une lieue de Dieppe. H lui importait de conserver ce l>ort , cil les Ani;lais pouvaient faire entrer des secours.

Mayenne était brave, et n'était que cela. Il sentit cependant la nécessité de se sip.naler par quelque action d'éclat qui lui assurât 1'. tlacbenient et la conliiincc de son parti. Il partit de Taris ii la tète de vini;t mille lion. mes.

La médiocrité tsl présomptueuse. Mayenne écrivit au pape et au roi d'Kspa);iie qu'il tenait le Béarnais dans ses lileU, et qu'il ne lui échapperait qu'en siutjnt dans la mer.

Le liearnais attendait trani|uillement vingt mille hommes avec sept mille (pii, comme lui, avaient le diable .lu corps. Mayenne attaqua bravement et tut reçu de même. Il fut repoussé au Pollel et au château d'.Vrques, et il fut enfin vaincu en bataille rangée dans la plaine d'Arqués.

• Sept mille hommes en biUre vingt mille! cela est fort, monsieur.» IMayeunc fait publier dans Paris qu'il a vaincu à Arques, et ([ue

Henri a été tué dan> la mêlée. Pas du tout. Henri parait le mi^me jour d ins la plaine de Monlrouge à la lèle de sa pclilo troupe viclorieuie , mais qui était augmentée de quatre mil c Anglais et de sept mille réformés que lui avaient i-menés le comte de Suisions, le maréchal d'Auniont et le duc de Longueviile.

Henri ne s'amusa pas à tenir des conseils de guerre. Il attaqua aussitôt, et enleva l'opée à la main cinq faubourgs de Paris.

« Ah ! monsieur, que vous avez bien jugé ce prince-U! on ne peut faire de telles choses que lori(|u'oii a pour auxiliaires les puissances infernales. — Chut, chut! — Nous l'avez pensé, vous l'avci dit, vous l'avez écrit, vous l'avez fait imprimer. — J'étais encroûté alors du fanatisme monacal , et j'en suis bien revenu. — C'est ce dont j'ai cru m'apercevoir. •

Mayenne se hâta de se jeter dans Paris avec les débris de son armée. Il y entra parles faubourgs du nord, que le roi n'av.iitpu at laquer avec aussi peu de troupes. Mayenne se trouva fort alors, parce que la plus grande pirlie de la population lui était dévouée. Le roi , aussi prudent que brave, résolut de se retirer, et battit en retraite par le faubourg Saint-Jacques. Ou y trouva, armé de toutes pièces, le fameux prieur liourgoing, auteur principal du meurtre de Henri III. Henri IV l'envoya i la fraction royaliste du parlement de Paris qui siégeait à Tours , et il fut écartelé.

« Il méritait cela! — Oui , mais vous conviendrez que c'est payer un peu cher les bonnes grâces de mademoiselle de 'Montpensier. »

Le roi s'était retiré sur la Loire. Il prenait des villes , on lui en prenait d'autres. On tuait des hommes sans obtenir de résultats. Un incident imprévu avança les affaires de Henri. La république de Venise le reconnuut en qualité de roi de France. " Elle fit très-biin, .\udré , et tous les souverains de l'Europe devraient suivre cet exemple. J'aime beaucoup Henri IV depuis que je n'entends plus de prédications incendiaires. •

Les po'itiques disposiicnt partout les esprits en faveur de ce prince. Des écrits circulaient dans Paris, cl tendaient U lui en faire ouvrir les portes. S il abjurait le calvinisme, il serait reconnu par toute la France, 'i S'il embrassait le catholicisme, je l'adorerais. — Monsieur, sa résistance est son plus bel éloge. L'homme d honneur ne transige point avec sa conscience. Je crois cependant que la force des choses l'amènera à s'humilier devant le pape. — Oh! alors ce sert un prince accompli. — A ses amourettes près. H y a là une Gabriel'e d'I-.slrées qu'il a élevée aux marches du trône... — Ah! André , la perfection absolue n'est pas donnée à l'homme. — Vous le défendez maintenant! laiilum mutiilusab illo ! — Mon ami, rien de ce c|ui est exagéré n'est durable. •

Mayenne redoutait avec raison le) talents militaires de Henri l\ , î>e» lenteurs, ses tergiversations lui litaientpeu à peu la confiance de la Ligue et des troupes espagnoles cjuc Philippe H avait fait entrer en France. Bientôt le duc fui l objet de plaisanteries piquantes, et il s«ntil la nécessité de se relever dans l'opinion des Français et des alliés qu'il avait été contraint de reconnaître. Il alla chercher le roi dans la haute Normandie, près de Nonancourt.

Le roi descendit dans la plaine d'Ivry, et rangea son armée en bataille. « Si vous perdez vos enseignes, dit-il à ses soldats , ralliezvous k mon panache blanc. % ous le trouverez toujours au chemin de l'honneur et de la gloire. » Il fit sonner la charge.

Mayenne ne pouvait lulter contre un tel adversaire. Il laissa prendre son corps de bataille en flanc, et de ce moment il fut vaincu. Il perdit son artillerie , ses bag.iges et les trois quarts de son armée. Les .\llemands et la cavalerie espagnole furent exterminés.

AJors le panache blanc, si terrible pendant l'action, devint un gage de bonté et de clémence. Henri se jcia .iu milieu de ses bataillons. Il

les parcourut dans tous les sens en criant : Sauvez les Fratuaif!

siiuvez les FrainaisI

" Oh ! le brave, le bon, l'eicellent prince ' — J'ai toujours prévu, monsieur, que vous vous réconcilieriez ^ivec lui. — André, si je n'étais libre et Suisse, j irais me ranger au nombre de ses sujets. "

.Mayenne courut se ren'crmer dans Paris, et il j porta la consternation. Si le roi se fiit présenté devant celte ville, il y fui incontestablement entré de vive force ; mais il craignit U fureur et la cupidité de ses soldats. Il vouliit prendre et conserver Paris. Il vint assiéger celle ville pour la forcer i capiluler.

Il s'empara de toutes les coiumiiiiicstioni et du cours de la Seine. Bientôt la famine se fit sentir. La faim est ordinairement sourde à tous les raisonnements; mais le fanatisme religieux peut la soumellrc pendant quelque temps.

On soutint donc celui des Parisiens par tous Icj moyfns que purent imaginer le charlatuiismc et la friponnerie. Les prédicateurs firent retentir toutes les chaires de leurs vociférations; Caëlaui, légat du pape, publia des iiunlcments i|ui meiiaçuieut de la damnation éternelle quiconque penserait à traiter avec un prince hérétique. La Sorbonne rendit des décrets foudroyaiils , dictés par le même esprit. F.n conséquence , on pendit, on noya, comme fauteurs de l'hérésie, ceu\ que la faim poussa au désespoir et qui parlèrent de se rendre.

La monacdille, persuadée qu'on prend les hommes par les yeux, s'enrégimenta et parada dans les rues de Paris. Ils avaient h robe retroussée , le capuchon renversé, le cisquc en tête, la cuirasse sur le dos, l'épée au côté, un mousquet rouillé sur l'épaule cl la pique à la main. Rose, évêque de Seulis, cl chef du comité des Seize, m.irchiil à la tête de ce burlcsipie régiment, llaniillon , curé de Siinl- Côme, en était le majir général.

La diselfe atigincr.la au point de ne pouvoir plus être supportée. On avait dévoré tous les animaux domestiques. On cihuma les cadavres (t les os du ciniet'ère des Innocents, ("elle nourriture fit périr des milliers d'individus. Ceux qui leur survécurent ambitionnèrent la palme du martyre, q'ie promit solennellement la Sorbonne à ceux i|ui auraient le courage de se laisser mourir de faim. Cette corpo-alion de ptèlres coupabl- s parvint à soutenir encore le fanatisme. L'homme est-il né pour êire le jouet de l'erré ir ?

Henri connut ces maux affreux, cl il voulut y iiietlre un terme. Il laissa entrer queli|ues voilures de vivres dans Paris ; mais, en même temps, il donna un assaut général aux faubourgs de la ville, et les enleva tous l'épée à la main. Il ne lui restait plis à réduire que le corps de la place.

L'infortune produit la méfiante. On remarqua que les moines de Paris ne perdaient rien de leur embonpoint et de leur fraiclicur. On fit des perquisitions dans tous les couvents. On les trouva abondamment pourvus de vivres de taule espèce. On les distribua au peuple. Celle dernière ressource suftit .i jicine pendant quelques jours.

Mayenne fil sortir de Paris les vieillards, les femmes et les enfants. Ces misérables allèrent demander du pain à Henri 1\ . II leur en donni , et leur permit de s'éloigner.

Cependant le peuple de Paris, réduit au dernier désespoir, rononçi à la palme du martyre, et demanda à grands cris la paix ou des aliments. IMayenne sentit que celte ville allait lui échapper, et il résolut de traiter avec Henri.

Quelques jours encore, et ce prince entrait dans la cipitale. Le duc de Parme, gouverneur des Pays-ltas, avait reçu de Philippe l'ordre de soutenir la Ligue et de se forter sur Paris avec toutes ses forces. Il parut à la vue de celle ville, au moment oii le cœur de Henri s'était ouvert à la douce espérance de terminer enfin celle guerre cruelle : Paris, dans tous les temps, entraîna les provinces.

Henri rassembla toutes ses troupes, et présenta la bataille au duc de Parme. Il lui é ail défendu de combattre II fil entrer dans Paris un convoi considérable de vivres; il donna huit mille hommes à Mayenne, et se retira vers les frontières de la Picardie. Henri le suvit avec des forces inférieures ; mais il uc comptait pas ses ennemis. Il espérait profiler de quelque faute : le duc de P.irme n'en fit pjs.

Henri retourna allcudre, en Normandie, les secours d'hommes et d'argent que lui envoyaient Elisabeth d'.Vnglcterrc, les Hollandais et les princes protestants d'Allemagne. Uouen tenait seul dans celte province pour la Ligue. Le roi ordonna à notre maréchal de Biron d'assiéger celle place , et vint se joindre bientôt è cet intrépide général. Le duc de Parme rentra en France, à marches forcées, cl sauva Bouen comme il avait sauvé Paris.

Après des succès balancés, notre brave Biron fut tué d'un coup de canon sous les murs d'Epernay. Ici André suspendit son récit. ÎNous donnâmes des larmes à la mémoire de ce grand général, quoiqu'il eftl fini par me traiter très-mal.

Henri reconnut les services du père en portant son altecUon sur le fils et en lui accordant une partie des honneurs et des emplois dont le maréchal avait été revêtu.

HcUs! la lellre qu'il m'avait dictée pour lui fut malheureusement prophétique. Elevé quelques années après il la dignité de maréchal de France, il conspira contre sou bienfaiteur. Le roi voulut lui pardonner, et n'exigea de lui que l'aveu de son crime. Il le nia avec opi-

LA MOUCHE

niitrelë, et Henri en avait hi preuve licrite dans ses nuiins. Il porta sa tête sur rOclKifaud.

Henri se rapprocha de Paris. Il prit des villes, les fortifia, et se plaça de manière à pouvoir secourir ceux de ses généraux que l'ennemi serrerait de trop près.

Depuis longtemps Uosny lui disait : « Il convient i|ui' je reste Imjjueiiot, et que vous soyez papiste. >■ Il avait une rèpui;uance invincible à abandonner sa religion, l'.lle serv lit alors de pn texte à ses ennemis pour réloii;uer du trône. Il se rendit enfin aux iiislauces de ses amis, et il résolut de sacrifier sa conscience au liien de l'Ktat. Il fit abjuration dans réj;lise de Saint-Denis.

• Mon cliei' André, j'aimais Henri IN protestant, je l'adore catlio- Ii(|ue. »

Ce prince croyait n'avoir plus d'obstacles à redouter. Le clergé et les moines ne crurent pas sa conversion sincère. Ils craignirent de voir le calvinisme dominer en France et leur ravir leurs biens immenses. Ils cessèrent de compter sur la Ligue, et ils résolurent d'emplo) er le poignard.

Aubry, curé de Sjint-.\nilré-des-.\rls , et Varade, recteur du collège des jésuites, poussèrent au crime un nommé l'ierre Barrière. Il fut découvert, condamné et eiécuté. Il nomma. ses instigateurs au moment d'aller au supplice. Ils s'étaient réfugiés chez le légat, et le suivirent ii Home. • Les misérables ! •

Henri blo(|ua Paris pour la troisième fois. I.a division s'établit entre les princes lorrain.<. lîrissac, gouverneur de cette ville, profila de celte circonstance en homme lialiile. 11 g<g"3 les personnages les plus influents de la population, et il ouvrit au roi les portes de la capitale. « Oh I le brave homme, André 1 • Dès que Henri y parut, il gagna tous les esprits et tous les cœurs. Ceux de la grande majorité des Français lui étaient déjà acquis. • Je le crois bien, parbleu ! »

Un autre misérable fut fanatisé par les jésuites. Jean Chàlel, âgé de dix-huit ans, se glissa dans le Louvre au moment où Henri IV y rentrait. Ce prince se baissa pour embrasser Monligny, qu'il n'avait pas vu depuis longtemps, et qui était ii ses genoux ; le coup de poignard était lancé. 11 ne frappa le roi qu'à la bouche. Ce scélérat fut arrêté à l'inslanl. 11 s'enorgueillit de son crime, et déclara avoir fait une bonne action.

Cependant, on tira de lui des aveux : il avait fait ses études chez les jésuites , et ils connaissaient l'art funeste d'exalter les imaginations.

Chàlel convint avoir souvent entendu dire, chez les jésuites, qu'il serait méritoire de tuer Henri de liourbon. La veille du jour oii il commit le crime, il s'était confessé à un de ces pères, qu'il ne put ou ne voulut pas nommer. Ce monstre l'encouragea au parricide , et lui montra le ciel ouvert pour lui s'il succombait dans sa sainte entreprise. Ainsi la confession, instituée pour prévenir ou expier les fautes, a quelquefois été un instrument de forfaits. L'auteur de celui-ci subit un supplice afl'reux.

Le parlement de Paris cherchait à faire oublier ce que sa conduite envers le roi avait eu d'odieux, en lui marquant un dévouement sans bornes. D'après les dépositions de Cliàlel , il ordonna de rigoureuses perquisitions dans la maison des jésuites.

On y trouva d'abord une chambre dite des 7tirditations. Les jeunes gens qu'ils y enfermaient étaient éclairés par une lampe sépulcrale, qui leur faisait voir des figures diaboliques, des flammes, des malheureux torturés, grossièrement peints sur les murs. Le jeùue achevait d'exalter leur imagination. On les laissait méditer là sur les principes qu'on avait fait germer en eux , et quelques-uns sortirent de cette effrayante retraite disposés à tout entreprendre.

On trouva dans les papiers du professeur (iuignard... « (iuignard ! ce jésuite que Poussanville rencontra dans les rues de Poitiers? — Et dont le maréchal de Hiron disait qu'il jouerait un grand rôle dans l'F-tat s'il n'était pas pendu. "

On trouva dans ses papiers ces paroles écrites de sa main : A7 Henri lll, ni Henri IV. ni ta reine Elisabeth, ni le roi de Suéde, ni l'électeur de Sojce, ne sunt de véritablen soucerains. Henri était uti Sardanapale ; le Béarnais est un renard, Étisabelli une louve , le roi de Suéde un griffon, et l'électeur de Saj:e un porc. Jacques Clément a fait un acte Ûéroique, inspiré par le saint-esprit. Si on peut (/uerroijer le Béarnais, qu'on le guerroie: si on ne peut le guerroyer, qii'on l'assassine. Guignard fut pendu.

Le parlement s'était procuré les écrits de Tolet , de Bellarmin , de Mariana, de Sa, de Suéars, de Salméron, de Molina, et des jésuites de Naples. Tous érigent le régicide en doctrine, dans ccitaines circonstances spécifiées par eux.

Le parlement vient de rendre un arrêt qui chasse les jésuites du royaume. Il s'exprime en ces termes : Li cour a banni cette société, d'un genre nouveau et d'une superstition diabolique, qui a porté Jean Chdtel à cet horrible parricide.

« Mon cher André, ils ont échoué dans leur lâche et infâme projet. Ils sont chassés de la France. Puissent-ils n'y jamais rentrer! »

Après l'exécution de Jean f;hâtel, la .Sorbonne changea tout à coup de l3n;;age. Ce corps, mutin, avide, et sourdement ambitieux, avait proscrit Henri IV quand il comptait sur la puissance et la haute protection de la Ligue et de l'Espagne. Il voyait Henri rassembler rapi-

dement les provinces du royaume sous son obéissance. Il condamna la doctrine des jésuites, et il enjoignit à tous les moines de reconnaître Henri IV.

Les grands seigneurs alVcclaienl pour ce prince un altacliement qui n'était ijuc simulé dans le plus grand nombre. Ils avaient, disaient-ils, contracté des dettes jiendant les troubles, et le roi fut obligé de traiter avec eux. Une partie des iin|iôls pas?a dm? leurs mains avides. Cependant, on doit à la justice de déclarer qu'après avoir fait ce qu'ils appelaient leur accommodement , ils servirent le roi avec une fidélité à toute épreuve.

Mayenne n'avait pas fait le sien. Il fallait cependant qu'il s'arrangeât avec lui, ou qu'il se jelàt dans les bras des Espagnols, à qui Henri avait déclaré la guerre. Agissant presque toujours au hasard, il se décida pour le second parti. Il ne prévit pas que Philippe ne pouvait accorder sa confiance i celui qui avait fait pendre les principaux membres du comité des Seize , qui intriguait ouvertement pour l'Espagne. Cependant, il se servit de Mayenne comme d'un instrument propre à perpétuer les troubles.

Le duc était maitre encore des plus forles places de la Bourgogne. Une armée espagnole avait franchi les Pyrénées, et était entrée dans la Franche-Comté. Mayenne la joignit avec ce ((u'il put rassembler de troupes. Henri s'avança à grandes journées contre ses enneaiis. Il les joignit sur les frontières de la Franche -Comté , entre Dijon et Gray, dans la plaine de Fontaine-Française. Il y fit des proJiges de valeur et de talents militaires. Dix -huit cents cavaliers seulement av.iicnt pu le suivre , et avec cette po'guée de soldats il battit douze mille Espagnols ou Bourguignons. Il entra en Franche-Comté, ravagea le pays, et leva de fortes contributions à Besançon.

Ce dernier revers accabla Mayenne. Pour comble de malheur, le général espagnol lui refusa des troupes, dont il avait besoin pour défendre la Bourgogne, et il fit son accommodement ax'ec le roi. Henri ne le craignait pas personnellement; mais le pnpe refusait d'absoudre ce grand homme, et Mayenne pouvait être dangereux encore par linQuence qu'il conservait sur le clergé et les débris de la Ligue.

Cependant les cardinaux fatiguaient Clément VIll de leurs représentations. Ils lui rappelaient que Clément VU avait perdu l'Angleterre, et ils lui déclarèrent qu'il pouvait perdre la France. Le pontife se rendit enfin , mais à des conditions infamantes pour le roi. Il lui traça un lèglement de conduite, de prières, de jeûnes, digues tout au plus d'un moine. 11 exigea enfin que ce prince se soumît à une pénitence publique. Henri voulait rétablir la paix en France , et il accepta toutes ces conditions.

Du Perron et d'Ossat, ses ambassadeurs à Rome, ses représentants, firent amende honorable en son nom. Ils se couchèrent ensuite sur le ventre, et on les frappa de verges pendant la durée d'un miserere, psaume très-long, qui fut chanté par les choristes du pape. Lïn des plus giands rois qu'ait eus la France fouetté à la porte de l'église de Saint-Pierre ! Quel avilissement pour le trône et la nation ! Quel triomphe pour un prêtre !

Après la réconciliation de Henri avec l'Eglise, il ne restait aux catholicjues aucun prétexte de le méconnaître. Il lui suffit d'un ordre pour lever des armées et combattre Philippe. Une forte masse d Espagnols, sortis de> Pays-Bas sous les ordres de l'archiduc Albert, gouverneur de CCS provinces, obtint d'abord des succès marquants en Picardie. Le roi fit face à tous ses ennemis, et conquit la Provence, oii dominait le duc d'Epernon. La soumission de cette province entraîna celle du duc.

Henri reprit bientôt les places que les Espagnols lui avaient enlevées, et le sang continua à couler sans résultats. L'orgueilleux Clément, qui se complaisait à humilier les rois, daigna se souvenir (]ii'il était le premier ministre d'nn Dieu de paix. Il interposa sa médialion entre les puissances belligérantes , et la paix fut signée à Vervins. Philippe II mourut peu de temps après. Tous les princes de la maison de Lorraine se soumirent alors, et Henri 1\^ s'affermit sur le trône. Il eut le mérite de démêler les rares qualités de Sully, et il lui donna toute sa confiance. Henri IV fut sans doute un grand roi, mais il lui fallait un ministre comme le sien. Sa vivacité avait besoin d'être contenue, surtout à l'égard des femmes.

Les réformés avaient de fortes raisons de compter sur la protection et même sur les bienfaits du roi. Il jouissait de l'autorité absolue, et il n'avait encore rien fait d'important pour eux. Ils murmurèrent hautement. Henri, élevé avec eux, avait longtemps combattu à leur tête. Il les aimait sincèrement. Cependant, il fallait concilier leurs intérêts avec ceux de la religion catholique, et cela n'était pas facile.

Henri publia cette ordonnance connue sous le nom d'édit de \antes. Elle exige que les réformés rendent aux catholiques les églises qu'ils leur avaient enlevées ; mais elle accorde aux protestants l'exercice public de leur culte, Paris excepté.

Le clergé et les moines affectaient encore de douter de la sincérité de la conversion du roi. Ils crurent voir dans l'édit de Nantes des marques de son attachement à ses premières erreurs. Ils tremblèrent que l'influence dont allaient jouir les calvinistes portât atteinte à leurs liriviléges, et surtout il leurs biens. Ils n'osèrent s'attaquer directe-

LA MOUCHE

ment au roi ; mais ils produisirent une prc'tendue possédée, qui criait aani les rues do Paris que liors de U reli|;ion catholique il u'y a pas de salut. Il put paraître un peu extraordinaire que l'éiiiissaire du diable entreprit de ramener les protestants dans la voie du salut.

Catherine, sœur de Henri, n'avait pas ahjiiré encore le culte réformé; elle tenait a P.iris un prêche public dans son palais, ce (jui était eipresséiiient détendu par l'cdit de >anles. 'rieiile ou quarante dévotes , ameutées par leurs confesseurs, parcoururent lotis les (|uar- ■ tiers de la capilale, armées de crucifix et de chapelets. Klles s'arrêtaient aux portes des églises; elles y assemblaient les pas'^ants, et elles prôchaieul. Klles finirent par aller demander justice .lu pnsidenl du i llarlay de l'atlentat de la princesse Catherine. • Je vous la rendiai, mesdames. Vos maris seront assiijnés de\ant la cour, et il leur sera enjoint de vous faire enfermer, i. I.es dévotes rentrèrent chez elles.

.Mais la possédée continua son vacarme. Duval, docteur de Sorbonne, accrédita cette extravagance dans Paris. Les capucins promenèrent 1.1 possédée de diocèse en diocèse. Le parlement instruisit contre eux. Ils répondirentà l'assiijnation (|ui leur fut d(-livree que la bulle in cifna iKimini , publiée par Pie V, leur défendait d'obéir aux juges séculiers. Le parli nient fit brûler cette réponse , condamna la bulle , et défendit aux capucins de prêcher. t,)iieliiue5 années auparavant celte interdiction eut attiré sur Henri IN les foudres de l'Eglise. Mais Philippe H ne ijouvernait plus la cour de Home, et le pape commençait à redouter le roi de France. Le temps est le maître du monde.

Ce fut alors que mourut celte fameuse Gabrielle d'Kstrées, maîtresse en titre, et qui avait eu assez de crédit sur l'esprit du roi pour lui faire légitimer le duo de \ endùme, son fils. Ce prince la regretta vivement, malgré ses fréijuentes infidélités 11 tomba bientôt sous l'empire d'Henriette d'Enlragues , 'cmme artificieuse et méchante, qui troubla le repos du reste de sa vie. Il eut la faiblesse de lui faire une promesse de mariage, et Sully le courage de la déchirer.

Ce ministre citoyen détermina Henri à faire casser son mariage avec Marguerite de Valois. Dos longtemps ces époux se livraient à des désordres scandaleux. Ils s'étaient iiuittoes, repris pour .'e quitter encore. Excédés l'un de l'antre , tous deux consentirent à demander un divorce qui déjà existait par le fait. Le pape déclara leur mariage itUgati-ment contracté. C'était porter loin la condescendance. Il permit aux parties de se remarier à leur gré.

Le bien de l'Etat voulait que Henri eût un héritier. Son ministre et son ami le détermina à épouser Marie de Médicis, fille de François, grand-duc de Toscane. Cette princesse avait de la beauté et un bon coeur. Elle fut constamment malheureuse par les tracasseries que lui suscita Henriette d'Entragues, devenue marquise de Verneuil.

Aprèsjla naissance du Dauphin, aujourd'hui Louis XIH, le nouveau maréchal de Biron fut envoyé à liriixelles. Là il ourdit avec la cour de ^ladrid ces trames funestes qui lui coûtèrent la vie, ainsi que nous l'avons rapporté plus haut. Henri l\ n'avait pas oublié ses services et ceux de son père. Il voulut lui pardonner. Le coupable n'avait qu'un mot à dire. Il nia avec opiniâtreté en présence de ce prince un complot dont le roi avait la preuve écrite. « Adieu, baron de Biron, ■ lui dit Henri indigné. Ces derniers mots furent l'arrêt de sa mort.

La perfide marquise de Verneuil et son ambitieuse famille étaient entrées dans la conspiration. Le roi les fit arrêter, et le parlement instruisit leur procès. Ils furent condamnés au dernier supplice. Tel était le déplorable ascendant des femmes sur Henri IN , que ce prince, qui avait laissé aller le cours de la justice à l'égard du maréchal de Biron, eut la f.>ible3se de faire grâce aux d'Entragues.

Les papes n'ont jain.iis consenti volontairement à rien perdre de leur autorité. Clément regrettait les jésuites , que leurs statuts placent immédiatement et e.rclusivem>'nt ious l'obéissance des souverains pontifes. Il n'est par conséquent pas de milice religieuse plus dangereuse pour les rois.

Clément ne cessait d'intriguer à la cour de France pour obtenir le rappel des jésuites. Ses légats représentaient que c'était à sa médiation que la France devait la paix avec elle-même et avec ses voisins, et cela était vrai. 11 avait accordé des dispenses pour le mariage de la princesse Calherliie, protestante, avec le duc de Bar, catholique, et Menri IV ne fut jamais ingrat.

Cependant il craignait les moines. Il n'avait pas oublié qu'ils avaient poussé Pierre Barrière, le chartreux Ouin , les dominicains .\rger et Kidicovi , enfin Jean Chàtel à attenter à sa vie. Les jésuites avaient été particulièrement les instigateurs de Jean Chàtel , et le roi les jugeait redoutables à Rome comme à Paris. Il se flatta qu'un acte de générosité pourrait les attacher à sa personne, et il se décida à les rappe!er.

I Sully s'opposa fortement à ce dessein. Il rappela au roi les crimes dont cette société s'était chargée depuis l'an l.îtS jusqu'en 1693. Henri ferma la bouche de son ministre par ces paroles mémorables : raime mieux m'abondonner une fois à eux que d'avoir toujours à les craindre. Us furent rappelés.

Sully faisait prospérer le royaume. Les finances étaient dans un état brillant , le poids des impôts devenait plus léger d'année en année , de nouvelles branches de commerce s'ouvraient à l'industrie , l'abon-

dance commençait k régner dans toutes les claiset. Le peuple bénissait le roi et son ministre.

Les maîtresses et les courtisans , toujours avides, étaient toujours repoussés par Sully. Ils le haïrent, et résolurent de le perdre dans l'esprit du roi. Le jésuite Coton , confesseur de Henri, entra dans cette espèce de conjuration. Il calomnia Sully; Il ailirnia l'eilttence de lettres écrites par ce ministre à différentes corporations à qui il défendait d'obéir aux ordres du roi. Ce prince était trop juste pour aeir d'après des assertions vagues. Il somma Colon de produire ces lellres. El es n'avalent jamais été écrites. Henri ordonna à son confesseur de faire des excuses à Sully, et l'orgueil jésuitique fut contraint de s'humilier.

Cependant les intrigues de ces misérables avaient élevé des nuages dans l'esprit du roi. Sully se vengea de la froideur (|u'il lui manjualt en continuant à remplir rigoureusement ses devoirs. Il accabla ses détracteurs en publiant la conception plus vaste et la plu» utile qu'il ait formée pendant son ministère. Il ne s'agissait de rien moins i|ue d'ouvrir un canal qui joindrait la nier Méditerranée à l'Océan, travail immense, que la mort prématurée du roi l'empêcha seule d'exécuter.

Henri IV était aimant, et il ne se dissimulait pas ce qu'il devait à son ministre. L'élat de contrainte dans lequel ils vivaient ensemble lui parut enfin insupportable. Il eut avec lui une explication loyale, franche, entière, et la justification de Sully fut complèle. Le roi l'embrassa avec une tendresse ([u'il avait trop longtemps comprimée. Le ministre fit un mouvement pour se jeter à ses pieds. .Ve faites pas ci'la . ci'itrqui sont /«-'«k croiront ijue vous me demandez i/rdce. U lui prit la main, le conduisit au milieu de ses courtisans et leur dit : Messieurs, j'aime Hosny plus (]ue jamais, et . entre lui et moi, c'est à la mort et a la vie.

A cette épnque, Henriette Charlotte de Montmorency, fille du connétable , fut présentée à la cour par madame de Montpensier, sa tante. Brillante de jeunesse et de beauté, elle fixa tous les regards, tous les hommages, et elle inspira au roi cet amour effréné qui empoisonna le reste de sa vie.

Différents partis se présentèrent, et le connétable donna la préférence à Condo, premier prince du sang. Il était dlIViclle que le prince ne remarquât pas les empressements du roi, et il hé>lialt à se marier. Henri le manda et lui dit : Vous p nivez l'éi>ouser sans aucun soupçon sur mon compte. Croyons pour la gloire du monarque qa il était de bonne foi quand il prononça ses paroles. S'il eût voulu tendre un piège au prince de Condé, il eût cessé d'être homme d'honneur. Le mariage se fit.

De ce moment, les assiduités, les obsessions, les imprudences mêmes alarmèrent avec raison le jeune époux. Le roi crut lui fermer les yeux en le comblant de distinctions et de présenti. Condé s'enfuit la nuit avec son épouse, et alla chercher un asile dans les Pays Bas. .

Le roi fit dire à l'archiduc (ju'il entrerait en Flandre avec une armée s'il ne lui livrait le prince et la princesse de Condé. L'archiduc ne fut pis effrayé de niuuces dont l'Allemagne, l'Espagne et l'Aogleler;e eussent nécessairement empêché l'exécution. Il garda les époux à sa cour, et Henri essaya sans succès d'y faire enlever la

princesse. . . . , ,, ,

Ce prince, égaré par une passion insurmontable, résolut d embraser I Europe'pour la satisfaire. U avait des millions en réserve à la Bastille. Il les employa à lever l'armée la plus formidable qu'il eût eue encore. S'il eut x'écu plus longtemps, il se fût déshonoré.

Condé, en proie aux plus vives alarmes, s'enfuit en Italie avec sa

femme. ... .

11 est à remarquer que les affaires administratives ne souffrirent pas un instant des égaremenls du roi , et que le bien-être du peuple fut sans cesse l'objet de sa lendre sollicitude.

Le cœur de la reine était blessé des infidélités scandaleuses de son époux. Elle se plaignit hautement, et elle en avait le droit. Mais ses plaintes encouragèrent les mécontents à éclater. Des prédicateurs factieux, notamment un père Gontieri , osèrent tourner le roi en ridicule du haut de la chaire de vérité. Ils plaisantaient sur des I amours qui convenaient si peu à son âge. Ils affectaient de jilaindre I le triste sort de la reine, si digne de l'amour que son époux prostituait à des femmes p.rdues. Henri voulait quelquefois punir ces InsolenU, et bientôt il revenait à sa bonté naturelle. « Hélas! dil-il à Sully avec l'accent de la tristesse, quand je n'y serai plus, on verra ce que je vaux. « Ces paroles furent prophétiques.

Marie était mariée depuis neuf ans, et n'avait pas été couronnée.

Cette cérémonie avait été commune à toutes les reines de France. Elle crut <|ue le roi ne la différait que par mépris pour elle. Elle ne lui laissa de repos que lorsqu'il eut consenti à son couronnement. Ce prince v porta sa tristesse habituelle; il en revint agité par les noirs pressentimenU qui ne le quittaient plus, et qui furent trop

!"En"ffet, le lendemain. Il mai If.in, il monta en voiture avec quelques seigneurs, et il ordonna à son cocher de le conduire à l'arsenal, oii demeurait Sullv. Il voulait déposer ses alarmes dans le sein

LA MOUCHF,.

de cet ami liJèle. Le temps était iiuperbc, et il lit ouvrir les rideaux de s.i coche. S'ils fussent restés fermés, il n'eût pas péri ce jour-là.

La voilure fut arrêtée dans la rue de la Ferronnerie par un embarras de cUarrctti's. Un misérable, un scélérat, un monstre, Huvaillac suivait le roi depuis le Louvre. Il monta sur la petite roue, du côté gauche. Aux portières, daus le fond, sur le devant de la coche étaient placés sept seigneurs )|ui accompaunaient Henri. L'iul'àuie fut ubli|;é d'alluDger le bras jubiiu'uu uiilicu du fond de la voilure. Il fr:i|)pa le bon prince de deux coups de couteau, dont le second le At expirer à l'iustjnt.

Le forfait fut commis avec la rapidité de l'éclair. On n'eût su à (|ui l'attriluiiT si le cou]niblc eût jeté son couteau et se filt perdu daus la foule. H resta près du carrosse son couteau à la main et les yeux égarés. Il fut arrêté aussitôt. f)n reporta tristement au Louvre le corps san|;laut du malheureux Henri.

Il était né soldat et ];énéral. Obligé d'anéantir les factieux qui désolaient la France, il les combattit eu héros et fut toujours vainqueur tt clément.

Il avait reçu de la nature un juge;neut sain, un esprit vif, pënéir.int, fécond", agréable sans affectaticn, et une franchise qui lui gagnait tous les cœurs.

Sa taille était moyenne, mais bien prise. Il avait le teint beau, le nei aquilin, les jeux vifs et grands, le front haut et large, bcs cheveux étaient bruns dans sa jeunesse. L'euscmblc de sa physionomie était agréable et majestueux.

Son gouvernement fut constamment paternel. Le bonheur du peuple fut sa plus douce jouissance, et celle-là ne traîne après elle ni inquiétudes ni regrets.

La nouvelle de sa mort étendit un crêpe funèbre sur toute la France. In même cri de douleur se faisait entendre partout : Nous avmis perdu notre [irre!

Une acclamation générale s'éleva sur toute la surface de la France. Henri IV fut proclamé e;r,AMi par tous les Français. Quelle différence de ce tribut, ([ui s'échappaitdc tous les cœurs, à celui que la flatterie décerna à des monan|ucs vivants , qui ne furent que fastueux, dissipateurs, ambitieux, persécuteurs'.

^I. 1 écuyer s'arrêta là. J'étais un homme libre, et je ne pus m'cmpêcher de donner des larmes à un souvcr.nin absolu, que j'avais eu la sottise de maudire longtemps , et dont les grande qualités couvrirent les faiblesses.

Je m'étonnai que l'écuyer fût aussi bien instruit. Sa répohse fut simple. • l.t dernier armement de Henri IV menaçait l'Allemagne. Le \Virtemberg , couvert par la Suisse cl la Germanie , redoutait peu 1j France. Cependant M. le comte était intéressé à savoir ce qui s'y passait. Il eut constamment, àParis, des émissaires qui lui rendaient compte de tous les événeuicnts. Il raisonnait , il discutait avec ses grands officiers. Moi, j'écoutais. Voilà le mot de l'énigme. »

Nous primes congé de lui. Nous atlachàmes nos alambics sous notre chiriot; nous nous mimes dedans, et nous partîmes.

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