X.XVI. — Dénoùmenl prévu
L'étonnemenl , l'admiration ne sont que des secousses de l'âme. Files s'éteignent promptement quand elles ne sont pas soutenues par (les objets nouveaux. Malgré mes ruses et mes efforts, le nom de Toinon s'échappa avant que nous fussions arrivés à l'auberge , où nous devions passer la nuit. Pas un mot d'amour, cela était convenu, :.rrêté, promis. Mais il était tout simple que Toinette racontât à 'i'oinon l'histoire de son voyage. Avec quel plaisir elle lui parlerait ! avec quelle altenlion il écouterait! comme sa jolie ligure s'animerait à tel ou tel trait ! il est de fait que ces deux enfants sont charmants.
Toinette, pleine de ses idées, ne finissait pas. F.lle avait oublié .SiulgirJ , pour ne parler que de Toinon . et l'expression de sa figure, lu ton moelleux de sa voix, ses gestes, tout était sentiment. Je l'arrêtais quelquefois. « Mou père, je n'ai pas dit amour. — Mais tu le sens. — Vous ne m'avex pas défendu de sentir. — Dans ([uatre ans, je n'aurai plus d'observations à te faire, — Quatre ans ! quatre ans ! c'est bien long ! — C'est un des principaux articles dont vous avez juré l'observation à M. le curé. — M. le curé n'a jamais aimé; il n'aimera jamais. — 11 a vraisemblablement combattu son cœur. Iniitcz-le, mes enfants. » Elle laissa tomber sa tète sur sa poitrine et ne répliqua pi m.
Le lendemain au soir, nous rentrâmes dans le canton d'Appenzell. Le surlendemain, à la pointe du jour, Toinette retrouva ses habitudes et ne cessa de f.iire des applications. Une femme qui lui paraissait belle et nonchalante était sa maman Claire; celle qui annonçait de la vivacité était sa bonne Marianne .. Je voyais bien oii elle en voulait venir. • Et ce joli garçon, lii-bas, qui paraît si bon, si laborieux ? — Oh ! mon père, Toinon est bien mieux que lui. — Tu le crois ? — Regardez bien. » EMe allait analyser, comparer les deux figures, trait pour trait; c'eût été à ne p'is finir. Très-heureutement pour moi, nous aperçûmes notre habitation et nos amis en mouvement. Elle jeti un cri : « Le voilà, le voilà!... il vient en courant au devant de nou». » Je regardais de tous cùtés, et je ne
voyais rien : les yeux perdent singulièrement de leur activité quand on cesse d'être amoureux.
Il fallut bien qu'enfin j'aperçusse le bon Toinon ; il n'était plus à cent pas de nous. Toinette fit un mouvement. Je voulus la retenir. Elle était déjà sur le chemin, liieutot ils furent dans les bras l'un de l'autre. Ce tableau me causa un extrême plaisir , mais il fallait paraître mécontent: • Mes enfants, vous violez le traité, et cela est mal. — Mon père, on dit qu'on embrasse ses amis quand on revient d'un lou]; voyage. — Ses amis ! Et qui a dit cela ? — C'est ma bonne Jlaridnne. — Notre bonne Marianne ferait mieux de se mêler de ses affaires. — \ ous n'avez pas dit ta. mon père ! — C'est que j'ai de l'humeur, ma fille. — Et vous avez lieu d'en avoir, me dit franchement le bon Toinon ; mais un père aime à pardonner. • Je pardonnai eu eflVt : c'était ce que j'avais de mieux à faire.
Itientol les amis et lis amies s'approchèrent de nous , et nous nous embrassâmes cordialement. « Vous voyez bien, mon père , qu'on embrasse ses amis quand on arrive de voyage. » La petite rusée ! Je ne lui répondis pas un mot.
Quand la voiture fut déchargée et qu'on eut asssz parlé kirsch-wasser,nous dînâmes en famille. Je lisais dans les yeux de Toinette qu'elle grillait de raconter l'histoire de son voyage à toute la colonie; mais, en fille bien élevée , elle attendit la fin du repas avant (|ue de nous occuiier d'elle. La petite goutte d'hydromel passée, elle se leva et me demanda la permission de parler. Elle savait bien que je ne la lui refuserais pas. Conter n'est pas embrasser.
Son auditoire se rangea autour d'elle. Toinon s'en approcha de manière à me faire croire qu'il allait entrer dans son escarcelle. Il ne voulîit pas , disait il, perdre un mot. Les coudes, les genoux se touchaient, et le jeune homme a l'ouïe excellente. Je me fis faire place, et je m'assis entre eux : c'était le seul moyen d'empêcher l'orateur de s'écarler de sou sujet , et un père est toujours biui aise de voir briller sa fille. La mienne eut un succès prodigieux. Je m'y attendais; presque tous ceux (|(ii écoulaient étaient disposés à admirer. Mais l'ami André, fin connaisseur, déclara le débit de Toinette vif, serré et pur. Il loua la justesse de ses observations, et sa comparaison des serfs allemands et des Suisses libres lui parut dictée par la plus saine philosophie.
Je me reugorgeais, dame, il fallait voir ! Ce petit coquin de Toinon était ivre de plaisir. Marianne se caressait le menton, et appelait Toinette son élève. Au physique , elle avait tout à fait raison.
Uij |ière est toujours père. Le philosophe André voulait faire briller son i'ils, ijunique la philosophie et la vanité ne s'accordent pas trop. Il proposa d'établir entre les enfants une controverse sur les droits naturels de l'homme, et sur les fers dont le charge le despotisme. j\.vec un peu de réflexion, il eût senti que cette question convenait mieux à Aristote ou à Sénèque qu'à des enfants. ,\ussi les nôtres s'embrouillèrent , déraisonnèrent à qui mieux mieux. J'érl.itai de rire ; Toinon et Toinette ter.ninèrent la discussion en chantant et en dansant : ils avaient reçu des leçons du grand danseur Abdonn. et ils dansèrent fort bien. André s'exécuta de bonne grâce. Il convint qu'il s'était conduit comme un sot. a Qu'ils dansent, me dit-il, et qu'ils ne se mêlent plus de métaphysique. »
Nous raisonnâmes ensuite sur la gêne de leur position actuelle. Nous convînmes qu'il fallait leur faire quelques concessions pour qu'ils ne nous échappassent pis. Les fêtes de la prairie se répétaient tous les dimanches depuis deux mois, et nous ne les y avions pas conduits encore. Nous leur proposâmes d'y aller faire briller leurs talents. Avec quel enthousiasme ils reçurent cette ouverture ! Toinette me prit la main ; Toinon arracha sa mère de son rouet ; Mari inne chanta ; Abdonn battit la mesure, et nous eûmes un bal impromptu, l's s'essayaient, disaient-ih, pour le dimanche suivant.
Ou! le dimanche, ils développèrent leur tilent, leurs grâces. Ils charaièrent les spectrteuri, et chacun disait : Le joli nririage r|ae cela ferait ! " Nous nous marieroui dans qur'.lre ans ! s'écriait Toinon , » et ses yeux élincclaient. Toinette baissait les siens ; mais elle les relevait quand elle dansait avec Toinon , et elle ne dansa qu'avec lui.
Il est de l'essence de rhomrae de désirer toujours. La chaleur de son sang se communique à son imagination errante et vagabonde. Aujourd'hui n'est rien pour lui; il appelle le lendemain, et sans cesse i! accuse la lanteur du temps. Plus tard , il s'étonne de la rapidité avec laquelle soixante ans se sont écoulés.
Le terme fixé jiar André et mol, ce terme si désiré de nos enfants, approchait. Six mois encore, et ils seront au comble de leurs vœux. B-iilants de jeunesse et de santé, beaux comme l'Amour, aimants CMume lui, un regard, un geste, un mot trahissaient leur imiiatience. Uespcctueus, prévenants, dociles envers leurs pirents, ils les aimaient autantque le leurpermetlaitune passion violente et exclusive. I.'é'é, ils n'av.iient de communication soutenue que le dimanche, \ la prairie, commune à tous les habitants, et ils avnicnt sous les yeux lies exemples de l'amour pur et patient qu'on rencontre ai souvent en Suis'ïp. L'hiver iiou» obligeait à déposer la bêche. Les journée» se pissaient dan» notre salon ou dans notre cabinet. Ils étaient presque toujours sous nos yeux, et nous étions à peu près tranquilles. Cependant , après avoir été la iiimichi' des ménages d'Etampes, des
LA MUUCIlli:.
gniiiU sci|;iieurs, des i'vii|U)M et dv) roii, j't'luis duvi'nu ccllu du nos enfanls. Un pire prudent doit tout prévoir, et ce qui n'est <|ue possible arrive (|uelqutfois. lU n'avaient ii«s un i;oùl, une sensiilion qui m'écliappiissrnt. Lu candeur, la pureté de leur âme perçait dins liurs actions les plus iuililVérintes. .le les comparais à ces boulons de rose, qui n'ont pus encore la force de déchirer leur enveloppe et de s'entr'ouvrir. (Juelciuel'ois aussi, une rougeur marquée, des soupirs de feu, une in<|uiëtude vague et dévorante me frappaient. Je prenais Toinou sous un prétexte quelconque; je lui faisais respirer l'air eitérieur, et je ne le ramenai» aupri^a de ma lille cpie lorsijueje le croyais calme. Tuinette était tranquille ipiand Toinon l'était.
On peut anuiser la nature pendant quebiue temps , on ne l'étouffé jamais. In jour, une crise violente fut au moment d'éclater. J'enlevai Tuinon ; j'eus l.i cruauté et le courage de lui faire gravir la montaijn*. Je l'entraînai jusqu'à nos cerisiers. Je lui montrai de l.'i la terre, qui était h trois cents toises au-dessous de nous. Je lui lis remarquer l'ordre qui règne partout, et je lui demandai s'il appartient ii deux filles individus de vouloir le troubler, n Je ne connais pas d'ordre quand deui cœurs briMants d'amour ne peuvent se fondre l'un dans l'autre. 11 y a désordre quand on les tient séparés. <^>uc sommes-nous d'.iilli'urs dans l'immensité des choses, que deux points imperceptibles de la création ? — Toinon , tu m'affliges. — Ab ! mon père ! n'ajoulez pas à ce que je souffre. — Pense qu'André et moi ne vivons (|ue pour vous i «lue notre bonheur est attaché au vôtre ; que ces résolutions, qui vous tourmentent nous sont dictées par la plus vive affection ; enliit, qu'il n'y a plus que sii mois... — Mon père, ces six mois seront autant de siècles.
» — Insensé! tu veux être époux, tu veux être père! Frémis à l'idée des dangers qui t'attendent, même dans six mois ; tes forces épuisées, ta santé ruinée, toute espèce de bonheur anéantie te soulèveront contre la coupable condescendance qui nous a portés à fixer un terme trop court à tes désirs. — Moi , vous adresser des reproches! jamais. Eh! de quoi me plainJrais-je? Qu'importe la durée d'une vie usée dans des torrents de félicité ? — Misérable ! ((u'oses tu dire ! Tu n'aimes pss Toinette. — Je ne l'aime pas, grand Dieu ! — Non, puisque tu la condamnes \ te perdre à la fleur de son âge, et à passer le reste de sa vie dans la douleur et les regrets. •
Ces derniers mots changèrent entièrement les dispositions du bon jeune homme. Il tomba à mes pieds; il se déclara coupable; II me demanda pardon. Je le relevai; je l'embrassai avec avec la plus vive tendresse.
I-'aulomne approchait, et le froid, qui commençait à nous gagner, produisit sur Toinon autant d'efl'et au moins que mon éloquence. Cependant je ne pouvais le laisser geler pour le maintenir dans ses heureuses dispositions. Je ne me souciais pas non plus de geler avec lui. >'ous descendîmes, et nous entrâmes dans le salon, où la colonie était .assemblée. Que fut mon étounement! Toinon raconta ce ([ui venait (le se passer entre nous. II rapporta les propres mots dont nous nous 1 lions servis; il se déclara coupable pour la seconde fois; il tomba • ux genoux de Toinette et lui demaiida pardon. Il était impossible lie pousser plus loin la franchise et la candeur, ^la Toinette s'approcha de moi; elle ne chercha pas a justifier son jeune ami ; elle me renouvela les promesses dont l'exécution avait été jurée trois ans auparavant ; Toinon se joignit à elle ; ils répétèrent leur serment. Je les pressai tous deux contre mon ccrur, et tout alla au mieux pendant deux mois. II en restait quatre à parcourir, et quelquefois il n'en a pas fallu autant pour renverser un empire.
Ils prirent du goût pour la lecture, et je m'en félicitai. Pauvre dupe! lisse lisaient l'un à l'autre les ouvrages qu'André avait rapportés de Salnt-frall et de la Souabe. C'étaient des livres instructifs et amusants, mais qui étaient tout à fait étrangers aux passions. J'étais sûr que celui (|ui tenait le livre était écouté avec la plus grande attention. Je remarquai bientôt qu'ils Usaient séparément, et leurs physionomies prenaient une expression alarmante. Je me gardai bien de m'approcher d'eux, c'eût été leur donner l'éveil. Mais ui jour, pendant qu'on dînait, je sortis , je montai au salon, j'ouvris leurs livres. C'étaient les œuvres de sainte Thérèse , ces œuvres que nous avions dévorées ma tendre Colombe et moi, et dans lesquelles, sous le nom de Dieu, tout est amour et volupté. Je frissonnai.
Comment leur interdire la lecture d'un livre que depuis leur plus tendre enfance ils avalent vu dans notre petite bibliothèque ? C'eût été nous accuser nous-mêmes. Le leur enlever, serait provoquer une nouvelle explication, et elles étalent toujours orageuses. J'étais dans le plus grand embarras. Je consultai mon philosophe André. • Ce n'est que celai me dit l'homme inventif. J'.-rranijcral cette affaire-là ce soir. "
Les enfants lisaient à une table placée sous la grosse lampe qui éclairait le fond de notre salon pendant toute l'année. Les cinq vohiiiies de sainte Thérèse étaient ouverts sur cette table. Le lendemain, aprèi le déjeuner, nous montâmes h la baume, selon notre ancienne b.ibitiide. Nous y passions une heure avant que de relourner au travail. O stupéfaction! ô douleur! la lampe était tombée, et sainte Thérèse nageait dans une pinte d'huile. Il était impossible de la prenilre autrement qu'avec des pincettes. Klle passa du salon sous la chau-
dière de Ciutt. On seul bien qu'André aviit limé les cbuines de fer
qui la soutenaient.
En allant, en venant, je m'aperrus qu'un des deux toitult fréquemiiieiit pendant nus heures de rcpuH, Je ne lei observais juiuait que lurb(|u'il:i étaii lit ensemble. Ce|irii(Uiit ces suities <pie rien ne motivait fixèrent enfin mon attention. Je auivis un jour Toinette, in me plaçant de m^mlère (|u'uii objet lumiiieui fut toujours eutrcelle et moi.
Elle entia dans l'écurie. Que pouvait-elle avoir a faire la ' Elle passa derrière le râtelier, prit un livre et lut pendant un iiuart d'heure. Elle remit le livre je ne sais oii et sortit. J'étais blolli cuire deux tuniieaui d'avoine, et je me gardai bien de quitter ce po&te avantageux.
i'oinon vint à sou tour, et lit exactement ce que Toinette venait lie faire. La cloche qui nous appelle au travail se fil entendre, et le jeune homuie disparut. Quel livre jifut les intéresser ii ce point, el ûii le cachent ils? Je le tionvai dans un vide i|ue laissait l'evtréinité d'une des deux pièces de charpente qui composaient le râtelier... Lettres d lléloïse et d'.\bailaril !!! Je confisquai celui-l.i.
Je ne pouvais revenir de mon étoiineuient. Oii avjient-iU pu >e procurer un iiaveil ouvrage ' Les mœurs de nos villageois sont tellement simples qu'aucun d'eux ne devait le connaître. On aime, on daiise tu Suisse ; on n'y lit guère que la JSible. Je me fatiguais le tête, et je ne trouvais rien qui me parut vraisemblaiile... Ah!... l'endaiit que nous nous promcniuiis dans les rues de Stulgard, elle aura vu lléloïse en étalage. Le long récit de l'écuycr, l'attention que je lui donnais, lui auront peruils de s'échapper un moment, et elle aura couru acheter le livre... .Mais comment, sur le simple titre, a-t-elle pu le juger?... M'y voila , m'y voilé. André et moi leur avons appris tout ce que nous savons, et Abailard fut aussi célèbre par ses malheurs (|ue par son érudition et son éloquence. 11 est présuinablc ipie nous nous serons un peu étendus sur celte première partie de sa vie.
« Eh lieu! ami André? — Eh bien! ami Antoine? — Que dis-lu de cela? — Qu'ils doivent ruser, puis(|u'ils ne sont pas assez forU pour combattre. — Uuser, c'est tendre ii une lin qu'on n'ose avouer lijuleiuent' — Sins doute. — La ruse, dans la circonstance actuelle, est donc condamnable ? — Sans doute. — Que ferons-nous ? — Tout ce qu'on pouvait faire est fait. Le livre est enlevé, et certainement ils ne le réclameront pas.
» Ils sont ingénieux. — C'est tout simple , ils s'aiment. — Ils chercheront quelque dédommagement. — Ils s'aiment. — Ils en trouveront. — Ils s'aiment. — Il faudra donc passer une partie des journées à les surveiller? — C'est le métier des pères et des mères. — Tu es du plus beau sang-froid !... — Pourquoi m'échaufferais-je?— Ah! si tu étair. le père de la jeune personne , tu penserais autrement. — Peut-être bien. » Je lui tournai le dos.
Ils se regardent, ils ont l'air étonné; sans doute ils chercheront h se parler, à s'exp!i(pier un mystère qui peut leur paraître Inconcevable. Héloise ne s'est pas en allée seule ; ce n'est pas nous qui l'avons trouvée, piiis(|ue nous ne leur en parlons pas... Ah ! Toinette tourne autour du râtelier ; elle se baisse, elle se relève, elle frappe du pied ; i! y a du dépit. Elle revient en chantant. La petite rusée!... Toinon Il remplace; Il retourne la litière, et il jette la fourche par-dessus sa tête... La cloche sonne ; il prend sa bêche, et nous partons.
Je m'appuyais de temps eu temps sur la mienne , et je regardais tantôt Toinon, tantôt ce qui se p.issait autour de la maison. Le jeune homme était Imiiénétrable, et Toinette ne sortait pas. La prairie, qui est en face du chalet, est coupée par plusieurs routes qui facilitent les arrivages, et qui nous servent de promenades. Aux extrémités sont des touffes de rosiers, de lilas, de seringat. Toinette ne manque jamais de se promener là, son ouvrage à la main , pendant nos heures de travail : elle voit son ami, et c|uelquefois elle fait deux bou(|iiets. Elle m'en offre «n pour avoir le droit de donner l'autre, on devine à qui... Et elle ne sort pas... elle ne sort pas !
Depuis longtemps la convevs.ticn de Marianne et de So]ihitt est sans attrait pour elle. Qui peut la retenir dans notre habitation ? L'amour est inventif, et elle aura trouvé quelque chose de nouveau... Je la suivrai de prè.".
La voilà, la voilà. Elle veut avoir l'air de majcher sans intention. Elle croit donner h ses mouvements une apparence d'abandon , de Kcnclia!..ncc , et sa démarche est contrainte. Elle a ([iielquc dessein; mais la AJouche voit clair.
Elle s'assied sur l'herbe. Elle est découverte de toutes parts; elle ne fera rien là : cette station est préparatoire. En effet, elle se lève, elle tourne autour de nos arbustes. C'est là qu'est le but vers lequel elle tend. l'2lle va de l'un à l'autre pour me dérouter, si je l'obscr\-e. Elle s'assied derrière un gros lilas , et se relève presque aussitôt; elle va s'asseoir à côié, derrière, devant les autres. Elle pouvait ainsi rendre mes recherches longues et multipliées; mais je ne 1 avais entièrement perdue de vue que derrière le premier lilas. C'est dans celui-là que je chercherai. Oh ! je sais mon métier; demandez-le à r^vêque de Limoges... s'il vit encore.
Nous rentrions pour dîner et nous reposer. Je marchais à côlé de Toinon, et à chaque instant il trouvait un prétexte pour rester en arrière. Il a le mot d'ordre, me dis je.
Je changeai de manœuvre. Je me portai rapidement en avant . et
LA MOUCHE
jr m'arrêtai à dix pas de ce lilas que je voulais fouiller. Toinon fut contraint do passer. Je formai alors l'arrière-Rarde.
Tolnette nous joii;iiit avec un air riant ; elle nie présenta un liou quct i;ros comme uu balai, et elle n'en avait pas pour Toinon. l'etite maladroite I
Les dfui jeunes gens ne me perdaient pasdc vue : ils me croyaient vraiseniblablen'ieut en ce moment le ravisseur d'iléloïse, ri ils avaient encore quelque chose à dérober à tua pénélr.itlon. On allait monter au chalet. Je pris André sous le bras; je lui lis part de mes soupçon», et je lui montrai du bout du doigt l'arbuste receleur, t Tu n'es pas un observateur fort adroit. — Bien obligé. — Tu sais mieux ce qui se passe dans le soleil qu'il tes pieds. — \ oilà (jui raccommoJe un peu les choses. — Les enfants ne se délient pas de toi. Ilchappe-toi adroitement aussitôt que tu le pourras, et va prendre ce (|ue Toinetle a mis dans ce lilas. >
Il était temps (|ue la conférence finît. Les enfants parurent sur la |K>rte. Ils avaient l'air préoccupé. J'entrai avec eux, et tout le monde se mit il table. Toinette me caressait, 'J'oinon m'adressait des choses flatteuses : ils voulaient m'inspirer de la confiance. André sortit, le» jeunes gens s'en apereurenl ii peine.
Les amoureux se couchent comme les autres, quoiqu'ils n'aient pas toujours envie de dormir. Le plus profond silence régnait dans la maison, lorsi|ue André et moi montâmes à notre cabinet. Je grillais de savoir ce qu'il avait trouvé dans ce lilas... IJes papiers!... des lettres I... Il y en a dix ou douze. Ah ! elles sont des deux écritures. C'est une correspondance en règle. Ils ont dû cette idée aux épitres brûlantes d'IIéloise et d'Abailard. Oh ! que le pi're des lettres, François l", eut raison de supprimer l'imprimerie! Que de pères, de mères, de maris dormiraient en paix si elle n'eût pas été rétablie!
• André, tu n'as pas trouvé tout cela dans le lilas. — Voilà la seule qui \ fût déposée. — Lisons. Tmites re/Zi'.r/oïis faites, il n'y a que mon jirreqiii ail pu nou^ enlever Jiulre chère lléluise. S'il truuiv noire correspondance, iiiius sommes perdus. Ah\ mon Dieu! Je viens de cacher toutes nos lettres sous le lini/e de la mère. Nous entrons librement tous deux dans sa chambre, et elle ne s'occupe pas de ce que nous y faisons. L'audacieuîe! placer cela dans la chambre de sa future belle-mère! sous son linge! — La cachette était bien trouvée. — Je ne ris pas, André. Voyons ces lettres. Un amour profondément senti s'y déveh)|i]ie à cha(|ue ligue; mais je n'y trouve pas un mot qui ne soit innocent. Le style est pur, coulant. Qui leur a appris à écrire ainsi :' — Celui qui leur a appris à aimer.
• — Ami .\ndré, il est pénible, allligeant d'avoir toujours à les
surveiller. — Il est cruel pour eux de vivre dans une contrainte perpétuelle. — Que font à leur mariage quelques mois de plus ou de moins? — Les jeunes gens qu'on ne marie pas se marient quelquefois eux-mêmes. — André, marions-les. — Marions-les, Antoine : je crois qu'il en est temps.
11 Qu'enlends-je;' Qui s'approche de nous? Oh! oui, oui, marieznous! • C'est M. Toinon qui aura soupçonné quelque chose, qui s'est relevé, qui nous a suivis, qui nous a écoutés. Ah! mariez-nous! mariez-nous! — Certainement nous vous marierons, et la semaine prochaine. • Toinon saute, gambade; il est tantôt à nos pieds, tantôt dans nos bras. Tout à coup il s'élance; il saute les barres de l'échelle que lileker appelle un escalier; il court criant à tue-tête : « Toinette, on nous marie ! on nous marie ! »
IVoiis le suivons , mais d'un peu loin. Nous trouvons en rentrant tout le monde sur pied, les hommes en chemise, les femmes à demi habillées : Toinon avait d'abord répandu une alarme générale. Quand on fut bien éveillé, on le comprit, on rit. Toinette vint m'embrasser et nie remercier de l'air le plus solennel.
Le lendemain, nous descendîmes à Appenzell, et nous remplîmes les formalités prescrites par la loi et la religion. Les charmants futurs étaient rayonnants.
Nous avions d'abord, André et moi, l'intention de leur prescrire un régime utile à la conservation de leurs forces et de leur santé. « Us promettront tout, dit André, et ils seront de bonne foi. Ils ne tiendront pas plus cette promesse-U que les autres, parce que la nature les entraînera. Faisons beaucoup travailler Toinon, et laissons aller les choses comme nous laissons couler notre ruisseau. »
La noce fut magnifique pour une noce suisse. Les jeunes époux étaient ivres de bonheur. Nos bons amis partageaient leur joie et la nôtre. Ah! qu'on est heureux de la félicité de ses enfants!
Comme le temps passait! Il coule vite quand on n'éprouve aucune contrariété. Quatre ans après, nous avions deux petits-enfants qui étaient les idoles des deux familles. Ce sont encore un Toinon et une Toinette.
Le luxe commence à s'introduire dans le canton. Les femmes portent le corset de soie, et le tribunal de la reforme se tait, parce que les épouses des membres qui le composent sont les premières à enfreindre la loi. Dans cent ans, les formes du gouvernement seront les mêmes ; mais la liberté ne sera plus qu'un mot : le luxe caresse toujours la richesse, qui seule peut l'alimenter, et où l'opulence est tout, l'esprit public a cessé d'exister. Nous sommes riches ,£nos descendants seront landammans.
. Nous sommes riches , nos descendants seront landammans.