I. — Introduction
Tujm'as quittée, toi (pii partageas seize ans les jeux lie mon enfance 1 tu m'.is «luitlée pour un mari! Je ne sais rien du mariage , mais il me semble impossible que personne remplace dans ton cœur une amie telle (pie moi. On peut penser auprès de son époux , mais retrouve-t-nn avec lui ces doui ipanchcmcnts, ces saillies heureuses, ces traits de gaieté qui faisaient le charme de notre vie ? Tu ne le crois pas, puisque tu veux que je l'écrive comme je te parlais ; ton mari ne te suffit pas, puis(|ue lu éprouves le besoin de me lire. Je t'avoue franchement que ton absence me cause un vide atl'reui, et que t'écrii'e, c'est soulager mon cœur. Je t'écrirai donc ; je t'écrirai tout, mes actions, mes pensées, et je t'adresserai mes cahiers à mesure que je les remplirai.
L'inltrieur de cette maison est ce qu'il était (|uand tu nous as ([uittés. Mon père souffre toujours de la nécessite de vivre au fond d'une province , confondu avec quelques propriétaires, i|ui prennent avec lui un ton d'égalité qui le choque, et dont la fortune rapide lui
M. R gaud l'iQventeur.
paraît blesser les principes rigides dont il a toujours fait profession. 11 regrette le temps, où, entouré de coiii]ilaisants et de valets, chamarré d'or etde cordons, il allait chercher des humiliations à la cour. Il se |ilaint toujours des Anglais, i(ui ont sacrifié , à Quiberon , l'élite de la noblesse française. Il leur impute la perle de ses meilleurs amis et des trois (|uarts de sa fortune.
Tout cela peut être trèsvrai, son ressentiment peut être légitime ; mais moi , qui n'ai pas vu celte pompe, ces grandeurs, et qui n'ai rien à regretter, je conçois qu'on puisseoublierlepassé, et se trouver heureux du présent, entre une épouse attentive et prévenante, et une fille tendre et soumise.
Qu'importe qu'on ait eu cent mille écus de rente , lors- (|u'ils sont perdus sans retour, et (|ue , de cette immense fortune, il reste encore une terre qui produit au delà de nos besoins? >Ia mère, lu le sais, administre sa maison avec une économie qui n'est pas sans dignité, et (|iii permet de mettre tous les ans quelque chose en réserve, (jue de motifs de consolation pour mon père !
que de raisons pour moi d'être satisfaite de mon sort!
ADÉLAÏDE DE MtRAIN.
Nous avons, depuis quelques jours, le propriëtaire de très-beaux Iu'rbai;e5, qui touclieut à noire iiirc, cl qui s'rlendenl jusqu'aux portes d'Ar);rnlan, M. Ilif;aud est un bonhomme, qui rit l'icilenient , (|iii a de l'i-iprit naturel, pas la moindre prétention, et <|iii, en deux ou trois visites, a plu à mon père, à un tel point, qu'il est presque comiiieusal du cliàleau.
\ oici comment il a réussi auprès de M. de Mi'ran. Il a demandé la permission de lui offrir son honimafje respectueux par une lettre assez bien tournée, et si remplie d'éj;ards, que les portes lui ont été ouvertes aussitôt. Il s'est présenté avec aissnce, mais avec une politesse et des marques de déférenrc qui ont disposé en sa faveur. Il a constamment refuM- un fauteuil qut' ma mère avait fait avancer près de de celui de M. de Méran; il a pris une rliiise, a parlé peu, n'a jamais interrompu, et a laissé entrevoir pour l'ancienne noblesse une estime, une considération qui lui ont concilié tout k fait les bonnes grâces de M. de Méran.
Mon père lui a proposé une partie d'écliecs, bonneur qu'il n'a fait encore it aucun de nos voisin^. 1\I. Hi<;auil a accepte par une ]uofonde inclination. 11 a perdu trois ou i(u,itre parties de suite, et cette manière n'est jias la plus mauvaise de bien faire sa cour. Il a déclaré qu'il s'avouait vaincu, et que, pour acquérir une certaini' force à ce jeu, il faut avoir été officier i;énéral : il a été prié à dîner pour le lendemain.
Je n'ai plus à te parler que de Jules, instigateur, inventeur, coopérateur de nos jeux enfantins. Il y a trois ans, je sautais, je courais, je folâtrais avec lui. Maintenant sa taille, son air, ses vinf;t ans, m'inspirent une réserve que je condamne, mais tiue je ne saurais vaincre. C'est surtout lorsque je suis seule avec lui que je sens combien lu m'étais nécessaire, et quelle est l'importance de la perle que j'ai faite. .le le disais tout , et souvent je ne trouve pas un mot auprès de Julc;. 11 est aussi silenciein que moi. Nous maiclions l'un à C(Jlé de l'autre ; nous faisons dix fois le tour du parc; nous rentrons sans avoir p;irlé de toi ni dé nous, et nous appelons cela nous être ]iromenés.
Hier, mon père a reçu une lettre de l'oncle de Jules, M. d'Estouville. Il e»l rentré dan> la totalité de ses biens. 11 remercie M de INIérjn des soins qu'il a donnés à l'éducation de son neveu, et il le prie de lui envoyer le jeune homme à Paris . où il se propose de lui donner un élat conforme à sa naissance. Mon père a lu la lettre à biute voix , et je ne sais pourquoi M. d'Ëstouville m'a déplu pour la première fois.
Tu n'as pas oublié que le marquis de Courcellcs, père de Jules, était l'ami intime du mien ; qu'il a été tué à Cjuiberon, à côté de M. de Méran, et qu'il l'a conjuré, en mourant, d'avoir soin de son fils. Mon père l'a promis, et tu sais avec quelle scrupuleuse exactitude il a rempli cet enga(;ement. Par la volonté de M. de Courcelles, par une suite de soins tendres et soutenus, M. de Méran est devenu le second père de Jules, et je ne crois pas que personne ait le droit de lui ôter son pupille. Je conçois (|ue M. d l^slouville, jouissant aujourd'hui d'une grande fortune, se conduise en homme délicat; mais je crois qu'il aurait tort d'insister et qu'il doit laisser à mon père la satisfaction de jouir de ses bienfaits. Qu'il fasse une pension a son neveu, qu'ebe soit considérable , il le peut, puisqii il n a point d'enfants; mais qu'il laisse Jules dans une maison qui, depuis quinze ans, est la sienne, oii il a ses habiuules , ses plaisirs, dont il n'a jamais pensé à s'éloifjner, et rpie les propositions de son oncle semblent lui rendre plus chère. Il a pâli, rougi, pendant que mon père lisait; son grand œil bleu se portiit d'un air suppliant sur ma mère et sur moi. Je ne peux rien , et ma mère bien peu de chose. Le cœur de ^I. de Méran a prononcé seul, et conformément ii nos vœux. Il a déclaré que jamais il ne renoncera aux droits dont le marquis de Courcelles l'a invHsii. Il a ajouté que ses preuves sont consignées dans un certificat lie MM. de Merleuil et du Fcrnage, r|ui ont entendu, recueilli les dernières paroles du marquis de Courcelles, et qu'il est décidé à faire valoir celte pièce si on l'y conlr.iint.
Les yeux de Jules se sont remplis de douces larmes ; il s'est levé, s'est allé jeter aux genoux de mon père , qui la relevé, et l'a pressé dans ses bras. Je tenais, je ne sais comment, le bas de l'habit de M. de Méran. Je l'ai porté sur mon cœur, par un mouvement irréQéchi , involontiire. Mon père s'est tourné de mon coté, m'a embrassée avec une tendresse qu'il ne m'avait jamais marquée. Ma mère a souri.
Nous nous tommes séparés. J'ai été essuyer mes yeux dans ma chambre. Jules a traversé le corridor en essuyant les siens; il s'est arrêté i ma porte; je l'avais laissée ouverte. Il s'est avnncé , il a reculé; je suivais tous ses mouvements dans ma glace. Un soupir a frappé mon oreille, et a produit sur moi un effet (|ue je n'avais pas éprouvé encnre. Je suis entrée dans mon CHliinet; j'ai pris un livre, je l'ai jeté: j'en ai repris un autre, qui m'a déplu autant ((ue le premier. J'ai regardé mes petits oiseaux, que le printemps seiub e ranimer, et j'ai soupiré à mon tour. Je suis descendue par mon escalier dérobé; je me suis enfoncée dans le parc. J'ai vu de loin M. et madame de Méran, qui paraissaient causer avec iniéiêl et chaleur. Je les ai abordés : la conversation a changé d'objet. Jules nous a joints. Il m'a offert son bras; je l'ai pris en rougissant. Mon père et ma mère se sont regardés, et ont souri encore. Nous sommes rentrés.