‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 137 sur 379 · Premières anxiétés d'un jeune coeur · texte numérisé non relu

Premières anxiétés d'un jeune coeur

J'ai jugé M. Uigaud bien légèrement. C'est un homme d'un mérite distingué. Il a jiorlé l'art de la mécanique au delà de ce qu'on osait en attendre. 11 est l'inventeur d'un métier qui travaille la laine depuis la tonte jusqu'à la dernière perfection du drap. Celle machine, de cent vingt pieds de longueur, est divisée en compartiments. Dans le iiremier, la laine se lave; elle sèche et elle est cardée dans le second; elle se teint et se file dm-; le troisième. Le drap se tisse plus loin, et il sort du métier éniondé et lustré. Chaque mécanique peut faire vingt aunes de drap en quinze heures, et un enfant suffit pour conduire l'ouvrage.

M. Uigaud se propose de faire fabriquer jusqu'à cent métiers, et d'obtenir la fourniture d'habillement de l'armée. Son drap n'aura pas la finesse, le moelleux de celui de Louviers; mais il sera à un prix tel que le gouvernement économisera soixante - quinze pour cent sur cet objet, et celte étoffe sera d'une grande utilité pour la classe indigente du peu|de.

M. Uigaud parle de tout cela avec une modestie dont je lui sais bien bon gré. Il me semble qu'à sa place j'aurais un peu de vanité. Il n'a pu cependant résister au désir de nous faire voir les diflérents rapports qui ont été faits sur sa mécani(|ue , et qui sont autant d'éloges complets. Ce mouvement d'un juste onsueil ( st tellement naturel qu'il ne peut donner lieu à aucune réflexion.

Le local qu'habitait à Paris M. Rigaud est beaucoup trop resserré pour une entreprise de cette importance. 11 va faire construire de vastes hangars sur sa terre, et ses ouvriers lui enverront ses métiers à mesure qu'ils seront confectionnés. Ces bonnes gens ne se connaissent pas entre eux. Les menuisiers, les serruriers, les bourreliers ont été pris aux plus grandes distances possibles les uns des autres, et chaque individu fabriquera toujours une même roue, ou telle autre chose dont il lui sera impossible de prévoir l'emploi. M. Rigaud a jugé cette mesure indispensable pour s'assurer le secret et la propriété exclusive de sa découverte. C'est lui-même qui montera ses métiers.

Celui qui existe arrivera ce soir dans des caisses fermées avec son cachet, et sous la surveillance de gens sur qui on peut compter. Il propo»e à mon père de lui faire voir demain quelques essais. Cette offre a été acceptée avec une politesse qui m'a paru tenir de la reconnaissance,

J estime Jules plus que je ne peux te le dire. Je ne chercherai plus à le faire parler. Mais je le dédommagerai, autant que me le permettra la décence, de la contrrtiiite qu'il s'impose. Combien il doit souffrir! combien je souffre moi-même, et pour lui et pour moi! depuis deux jours il a cessé de me donner des leçons; je lui en demanderai une aujourd'hui. La musique rafraîchit le sang; elle porte une espèce de calme dans le cœur le plus agité; elle établit entre le maître et l'élève une sorte d intimité qui doit tourner au profit de l'amour discret. Je n'ai aucune expérience des passions, mais je sens que Jules a besoin d'être avec moi , comme moi d'être avec lui ; que le son de ma voix le touche, comme la sienne m'a souvent fait tressaillir lorsqu'il se trouvait inopinément à côté de moi. Je soutiendrai son courage par des expressions pleines de bonté, par ces mots jetés qui inspirent la confiance et l'espoir. Ce n'est pas là l'interroger, l'atiirer, m'exposer à lui faire prendre de moi une idée défavorable, n'est-ce pas, Claire ?

Si je pressentais ma mère? Si je lui laissais entrevoir que je suis persuadée qu'elle a lu dans mon cœur et dans celui de Jules? si j'implorais, ouvertement enfin, les effets de l'indulgence qu'elle nous marque à tous deux? Pourquoi, si j'ai réellemeut pénétré ses desseins et ceux de mon père, refuserait-elle de faire entendre à Jules qu'il peut espérer? Autorisé par cette espèce d'acquiescement i nos vœux, il me dirait qu'il m'aime. Oh! quel plaisir j'aurais à l'entendre! Je lui dirais que je l'aime aussi. Quel bien je lui ferais! Tous les jours, à toutes les heures, à chaque instant, nous parlerions de notre amour. N'est-ce pas là le bien suprême? En est-il un audessus de celui-là? Je ne sais, mais je ne peux le concevoir.

Je me suis placée près de lui à déjeuner. Je l'ai servi ; je n'ai cessé de lui parler de choses bien indifférentes, à la vérité; mais ne trouves-tu pas que, dans certaines circonstances, le langage a un accent qui change le sens des mots ? Il m'a répondu assez péniblement rl'abord. liientôt son langage s'est accentué comme le mien; son œil s'est animé ; ses lèvres vermeilles m'ont souri. Je crois qu'il était heureux. J'étais si satisfaite de lui avoirprocuré un instant de bonheur!... Ah ! je me rappelle que mon père et ma mère ont gardé le silence le (dus absolu; ils écoutaient, et je suis certaine (|u'il ne nous est pas (■■chappé un mot qui jiuisse aliérer leur estime pour nous et la juste confiance qu'ils nous accordent.

En quittant la table, j'ai invité Jules à passer au piano. Il m'a suivie sans résistance, mais sans paraître le désirer. (Jette douce familiarité, qui a fait si longtemps le charme de notre vie, lui parait dangereuse aujourd'hui. Ne crains pas, mon amie, je veille pour tous deux... je veille! Je me flatte de régler les mouvements de son cœur.

AOÉLAIOE IlE MÉIUN.

et j'aime autant que lui, et je n'ai que seize ans ! Knfant impriideiilc et oryucilliusi' !

Ma uiLif a pris son ouvrage, ft elli- vient s'ëlablir auprès de nous; tant niifui : loul , jus(|u'à riniiocrucc, a besoin d'un appui, le fais un cbiiix d'aiis i|ui lespiriiit la |;uicté ; Iules lu't n priseule un l)ien senliuienlal, et qu'il cliante coniuie un aii|;e. Il ne elianteni pas celuilà aujourd'hui : il ne le elianlera pas de loiiijleuips.

Je nie mets au piano; je prélude, je coiunieiice. Sa voii tremble. Je veui la soutenir de la mienne; nous ne savons ce ([ue nous l:iisons; moi, je ne vois plus la musique. Je m'elais cepemlant bien promis d'ilre maîtresse de moi. Ma mère «.'claie de rire, et, sans parler de ce i|ui vient de se passer, elle commence un conte très-plaisani, dont le sou\enira, dit elle, jirovoi|ué ces l'clals. 'l'u sais ([u'elle cimte avec beaucoup de (jràce. insensibleuient , elle nous a comiiiuiiii|iic sa gaieté. Jules a ri trancbcment, de tout son cieur. Nous nous soiuiiies remis au piano, et nous avons clianté , pendant deux ijrandes heures, avec une justesse, un a|;rL'uient, une facilité dont je suis encore étonnée.

Kq nous levant, nous a\ons trouvé iM. de Méran appuyé sur le dossier de mon fauteuil. « Hien, mes enfants, fort bien, a-t-il dit; je vous remercie du plaisir ([ue vous m'avez procuré; mais M. Uijjaud nous attend. Allons voir la machine qui fait viinjl aunes de drap en quinze heures. •

Ries enfants, a-t-il dit, mes enfants ! Claire, sens-tu bien la force de cette eipression .' Il nous remercie du plaisir que nous lui avons fait! Jamais mon père ne s'est montré bon et alïeetiieux à ce point. Je me repens pres(iue de l'avoir ju||é sévère, et il est des moments oii je me sens capable de lui dire tout... Kon, je ne dirai rien; je suis retenue parles réfleiions (|uc je t'ai communiquées plus haut.

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