‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 138 sur 379 · III. — Le jeune cœur s'ouvre à la félicité · texte numérisé non relu

III. — Le jeune cœur s'ouvre à la félicité

Lis, Claire, lis attentivement les détails de cette journée. Nous arrivons chez M. l'uiyaiul. Il vient au-devant de nous jusqu'au bas de son perron, et M. de Méran reconnail cette man|ue de respect en lui présentant la main. Nous sommes reçus sous le vestibule par une femme de (piaranle ans, qui a dû être trè,s-jolie, el qui parait avoir reçu une éducation soii;uée; c'est madame Uigaud. Son mari nous l'a présentée. Mon père se plaint obligeamment de ne l'avoir pas vue au château; M. Rigaud balbutie quelques mois sur les éi;ards dus aui distances, et cntrainé par de tels procédés, M. de Méran in- \ite madame Rijjaud à venir passer avec ma mère les moments dont elle pourra disposer. Ma pauvre mère , condamnée juscpi'alors à éviter toute espèce de liaisons avec les femmes de nos voisins, et à qui une retraite absolue ne convient pas, s'attache aussitôt au seul individu de son scve qu'il lui soit [lermis de voir. Elle marque à madame l'iigaud une bienveillance qui n'est pas de la protection, qui n'est pas non plus de la familiarité; elle a pris précisément le ton qui peut enhardir sa nouvelle amie sans blesser les préjugés ou le juste orgueil de M. de Méran.

La maison est bien , très-bien. Je remarque avec plaisir l'attachement que deui vieux domestiques ont pour leurs maîtres : il fait l'éloge des uns et des autres.

Après un quart d'heure de conversation sur des objets assez indifférents, M. Rigaud reproiluit son idée favorite, celle qui l'occupe essenliellement, et dont il ne peut se détacher qu'en apparence. Il revient à sa mécanique, à son drap, à ses projets de fortune; il nous propose de passer dans le bâtiment, oii son métier est établi provisoirement. Nous le suivons.

Cn enfant de dii à douze ans fait jouer une pompe, et la partie de la mécanique destinée au lavage des laines s'emplil d'eau. L'enfant, armé d'un entonnoir, verse la teinture dans un autre compartiment. Cette première opération se fait par des conduits (|iii dispensent de rien ouvrir, et l'enfant, machine lui-même, fait tout mouvoir sans avoir d'idée de ce qu'il fait.

La seule chose qu'on puisse apercevoir est un triple rang de crochets eilérieurs qui saisissent partiellement la laine, qui la tirent dans l'intérieur, et ressortent ])0ur se rattacher au\ toisons, qu'on a besoin d'approcher à mesure que les crochets opèrent. Trente ou quarante livres de laine sont entrées ainsi, et en assez peu de temps, dans le premier compartiment de la mécaniimc.

M. de Méran regardait très-attentivement, et ne s'est pas permis une question. Alaman causait avec madame Rigaud; Jules semblait étudier la disposition et l'cfTet des rouages par le bruit qu'ils produisaient, el moi, à qui l'art de la mécanique est fort indifférent, je ne voyais que Jules, et quand je le vois, le temps passe avec rapidité.

• Monsieur le comte, le drap ne commencera à sortir du métier que dans quelques heures, dit M. Uigaud. ^oulez-vous me faire l'honneur de visiter mon petit domaine r'» Son petit domaine! il est plus étendu que le notre , et l'épithète a paru déplaire à 1\L de Méran, qui cependant s'est laissé conduire.

Nous l'avons suivi, et partout nous avons reconnu une main intelligente et active. Nous sommes arrivés h un petit bois, dont la lisière n'annonçait rien qui pût piquer notre curiosité, ^ous y sommes en-

trés cependant sur le» put de notre guide, et nnus avons parcouiii qiieli|ues allées torlueuscs, mais «oigiiée». Itientol nous entendons le uiuriiiure d'une cascade, dont l'eau luinbe iiiolleiiient du h.iut d'une roelie sur un sable bordé de |;a7,im. ISous tiiiirnoiis de ce côté, et nous traversons des liosi|uets de lilas et de rosiers qui parfument l'air. .Nous avons découvert li cascade, et à côté du bassin un homme habillé en Neptune it armé du redoutable trident, la nouveauté de ce spectacle a tué l'attention générale, et on a continué d'avancer, sans s'occuper davantage de ch.qiileain renversés. Le dieu de» iiieri a salué |;ravemcnt mou père, et lui a débile des vers ipii m'ont paru meilleurs <|ue ceux que faisait ma maîtresse de pension pour l.i ilistribulion des prix. Ces vers-ci étaient un éloge pompeux de l'amiral Honnivet, dont nous descendons, et de plusieurs chefs «l'escadre, ses arrii're pelitM lils, (|ui se signalèrent en differeiiles occasions. Le dieu terminait en ree.rettanl (lue les talents distingués de mon père fussent inutiles it son pays.

Si M. de Méran n'eût été loué de la maniiM-e qui devait le llaller le plus, si nous n'eussions craint de le blesser ouvertement , il eût éclaté de rire, et nous aussi. Neptune était représenté par le maitre d'école du village, !;ros et court comme Sanclio Paiiça. Une peau de mouton lui couvrait les épaules; une autre, décemment placée p.ir devant, descendait jusqu'aux i;enoux. Les jambe», les br.is, et la poitrine découveris, étaient en raïqiort par ait avec une peau d'ours. Le tridtiit était une fourche, sur la(|uelle on aiiercevait encore des I rares de l'usage journalier au«|uel elle est consacrée. Ajoute à tout cela la [lerruiiue a marrons dont se pare maitre Antoine pour paraître au lutrin, une voix de basse-contre sans modulations, et tu auras une juste idée du chantre de l'amiral l'.onnivet et de ses descendants.

L'anxiété et le trouble de l'auteur le trahissaient malgré lui. Nous avons tous deviné madame Higaud , et nous l'avons félicitée. M. de Méran lui a demandé la permission de l'eiulirasser avec la noble courtoisie des chevaliers du siècle de l'rançois \". M. Uigaud , enchanté de celle mar«|ue de haute bienveillance, s'est enhardi jusqu'il proposer un dîner offert de grands cœur, et (|ui pouvait être accejité sans que cela tirât ii conséiiiience. Le correctif sans conséquence a levé tontes les difficultés (|ue M. de Méran allait peut-être opposer b l'invitation. Il a donné, d'un air gracieux, un honnête pourboire à Neptune, qui l'a accepté avec de grandes révérences, et nous avons repris gaiement le chemin de la maison, très-satisfaits les uns des autres.

Nous avons trouvé un dîner très-bon et fort bien servi. Mais ce qui a probablement contribué à le faire trouver excellent à mon père, c'est qu'on lui avait donné un fauteuil plus élevé que les autres de quelques pouces, et que son verre de cristal, taillé en forme de c-ilice, était le seul de cette espèce qu'on eût mis sur la table.

M. Uigaud nous a appris que le bien ([u'il possède est dans sa famille depuis deux cents ans, et qu'il a promis à son père mourant de ne jamais le vendre ni l'aliéner. Il a ajouté que son entreprise exigeant une grande mise de fonds, il comptait partir incessamment pour ï'aris, oii il chercherait un associé , dont les capitaux entreraient en compensation avec son industrie, el (|u'il admettrait au partage égal (les bénéfices. Il présume que le gain pourra aller de quatre à cinq cent mille francs par an. \insi,'un associé qui mettrait un demimillion dans la chose retirerait ses fonds en deux ans à peu pri-s, et jouirait ensuite, lui et les siens, de deux cent mille livres de rente, au moins, bien claires et bien nettes.

On allait quitter la table, lorsqu'on est venu nous annoncer que le drap commençait à sortir de l'extrémité de la mécaniiiue. Nous avons couru, et nous nous sommes convaincus, par la vue cl le toucher, que M. Rigaud ne promet rien qu'il ne puisse faire. Nous avons vu de bon drap, bien frappé, bien lustré, d'un beau bleu, et ce qui a levé tous les doutes sur la durée d'unf teinture aussi promptement imprimée à la laine, c'est l'épreuve du vinaigre à laquelle M. Rigaud a soumis devant nous un échantillon de son drap, dont la couleur n'a souffert aucune allération.

M. et madame de Méran ont félicité M. Rigaud sur ses talents et SCS succès. Nous avons pris congé d'eux, et nous sommes rentrés au château. De toute cette journée, je n'avais pu être un instant à moi. Il était temps ([ue je cédasse au vœu le plus doux de mon cœur, celui d'être avec Jules, de le voir, de lui parier, de l'entendre. Mon père et ma mère m'en ont donné la facilité. Ils se sont enfermés ensemble, pendant deux heures au moins, pour p.iricr... j'ignorais encore de quel objet. .Iules était visii-vis de moi. Il me regardait... "Tu sais comme il me regarde, quand son imagination est exaltée. Ajoute k ce premier charme celui , plus irrésistible, sans doute, de l'amciur passionné qui se peignait dans ses ycu\. Il a fait un mouvement , j ai cru qu'il allait se précipiter à mes genoux. Un tremblemeni universel m'a saisie , et cependant je désirais vivement qu'il cedat a cette

est facile d'.'tre sage, de l'être toujours. Je ne comprenais pas qu on pût louer une femme vertueuse. Je commence i pressentir que celte réputation est le fruit de bien des efforts, et je conçois qu on estime et qu'on respecte celle qui se les impose. , , , . „

Jetais là, toujours là. Mes yeux fixés sur Jules devaient I encoura-

première impulsion. J'avais tort, sans doute, car enfin s il avait parie, j'aurais répondu, ou plutiJt le mol jaime se serait echapp.' en même temps de nos lèvres brûlantes. Claire , j'ai cru jiisqu a présent qu il

ADÉLAIUK DE MERAIN.

(;er, je le sens, et je te l'avoue. Il a nhroijradé ; il s'est (■IoIi^ik', et je t'avoue encore cnie celle conduite a froissé mon cœur « IMc pouvoir ni parler ni se taire! s'est-il écrié; cet état est a lire in , il est insoutenable. • Il est sorti.

J'ai pleuré, Claire, quand j'ai cessé de le voir; nui, j'ai pleuré d'amour el de dépit, .le te fais encore cet aveu <l:ins l'Iiuinilité de mon anie. .Serail-il vrai ([u'une femme est dans la dipendaiice de l'Iiomme qu'elle aime; que la crainte de le perdre, ou iiième de l'allliger, j>eut la rendre capable de tout ? Ah ! trop heureuse alors celle i|iii, comme moi , a trouvé un homme dont la probité éj;ale la ten<lresse!

On vient de lui remette une lettre. Il la lit dans le jardin. De qui est-elle.' .le ne suis pas jalouse, je n'ai pas inêiiie le droit de l'i^tre , mais rien de ce qui le touche ne peut m'étre indilVérent. Il est tout simp'e i|ue je descende au jardin. Oii serais-je donc avec lui si j évilais de le rencontrer dans un endroit oii les yeux de nos gens, de nos parents, peut-être, seront fivés sur nous? (^)uand le mot amour s'échappe pour ia première fois, ce doit être un torrent (|ui brise, qui renverse toutes les barrières ((u'on lui oppose. 11 sera contenu, comprimé dans un lieu où la faiblesse est sous la garantie des mœurs publiques, .le descends au jardin.

Je m'approche de lui. Il se parle il lui-même. « Enfin, se disait-il, SI je ne peux rien pour elle, j'ai du moins un sacrifice ;i lui faire, et celui-ci me semble diminuer l'intervalle que la fortune a mis entre nous. — De ipiel sacrifice parlez-vous, .Iules ' Je ne souffrirai |ias que vous m'en fassiez aucun. » Imprudente! A iiuelle humiliation je me serais eiposée si ce n'avait pas été de moi (|u'il parlait? 11 a tourné la tète, il a serré précipitamment sa lettre, et nous sommes restés muets l'un vis-à-vis de l'autre.

J'ai repris un peu de courage. « Jules, de (|ui est cette lettre '' — Elle est de mon oncle, mademoiselle. — Alademoiselle ! Autrefois vous me nommiez votre sœur. — Ce nom ne convient plus. — ^l'aimcz-vous moins (|ue quand vous me le donniez? — \ ous aimer moins, vous aimer moins ! Le croyez-vous , mademoiselle .' » Je me suis tue : j'ai senti qu'une question de plus amènerait un aveu positif, et que j'aurais ii me reprocher de l'avoir provoqué.

• l.li bien! monsieur, que vous écrit votre oncle? — Permettez que ce soit mon secret. — ^ oilà le premier que vous avez pour moi. — Le premier, Adèle, le premier ! oh! il en est un bien plus important, qui me tourmente, qui me tue, que je ne peux dire, ni renfermer. • Mon trouble croissait à cha(|ue instant, .le craignais de lavoir trop entendu; je tremblais de lui répondre. Si j'avais ouvert la bouche , c'en (tait fait. ISous étions d'intelligence , sans i|ue ce mot , si redouté, fût prononcé par aucun de nous. Je me suis tournée vers le château. J'ai invo(|ué la présence de ma mère dans toute la bonne foi de mon cu'iir. .le l'ai vue sur les degrés. De quel poids je me suis trouvée soulagée! .l'ai couru à elle, je l'ai pressée dans mes bras, j'ai caché ma rougeur dans son sein.

Cependant, Claire, il est impossible que Jules et moi nous nous taisions plus longtemps. ,\ la première occasion, au premier moment , l'ciplosion...

• Ma bonne mère, .Iules a rcrii une lettre de M. d'Estouville. Je suis certaine qu'elle parle d'affaires de la plus haute importance, et Jides refuse de satisfaire l'intérêt pressant que nous lui portons. 11 parle de sacrifices Oh! il n'en doit à personne; empêchez-le d'en faire aucun.

— Jules , lui dit maman, AL de Aléran n'a pas balancé à vous lire la lettre qu'il a rerue de votre oncle , poiinjuoi n'imitez-vous pas cette franchise ? Est-ce à votre âge qu'on juge sans prévention , et qu'on connait ses véritables intérêts? — Je les connais, madame, je les connais. Je n'ai ciu'iin désir , et je n'en peux avoir d'autre , celui de passer ma vie avec vous, de vous prouver ma sincère reconnaissance, mon vif attachement. C'est dans l'expression journalière de ces sentiments <|ue je place ma félicité. \ oilà la seule que je puisse conii.iilre, que je veuille goûter. Le reste m'est indifférent. — La confiance est la première marijuc de la sincérité des sentiments dont vous parlez. l)oiini>z-moi cette lettre. — Dispensez-moi de vous la montrer, madame; je vous en prie, je vous en conjure. — I')evez - vous avoir des secrets pour moi, qui vous ai tenu lieu de mère? Et à qui donc parlcrcz-voiis sans réserve, si ce n'est à ceux qui vous aiment si tendrement ? — .le crains de les affliger. — Eh ! ne voyez-vous pas que vous nous tourmentez l'une et l'autre, que la crainte du mal qui vous menace, peut-être, nous frappe comme s'il était arrivé? S'il est réel , nous devons le connaitre pour le partager. S'il est imaginaire , vous devez dissiper l'anxiété qui nous agite. Donnez-moi cette lettre] monsieur de Courcclles, ou je ne crois plus à votre amitié. 'Madame, la voilà. »

.le passe mon bras sous celui de ma mère, et je lis avec elle. M. d'Estouville est furieux. Il reproche ami'rement ii Jules la préférence (ju'il nous accorde sur lui. Il déclare formellement que s'il ne part pas aussitôt pour Paris, il le privera de sa succession. Il ne craint pas de lui dire qu'un homme comme lui doit rougir de vivre des bienfaiu d'un étranger. Un étranger! M. de Méran n'est-il pas son père, et les dons de l'amitié humilient-ils jamais?

Cependant il s'agit de deux cent mille livres de rente. Oh! quel sacrifice en effet ! non, je ne le recevrai pas. Je ferai mon devoir; j'en

aurai le courage. « Parlez-lui , maman; rendez-le a son parent, à luimême , à la fortune. Si l'amitié a ses droits, la nature n'a-t-elle pas les siens ? Oserons-nous les lui ravir ? — Ainsi , mademoiselle, vous me chassez ilc chez vous! — >'ous chasser, .Iules, vous chasser! — .le connais votre cœur à tous; vous rejetterez un sacrifice que le mien a juré irrévocablement. N oilà ce (|ue j'avais prévu; voilà la persécution que je redoutais et que je voulais m'épargner. liannissczmoi de votre présence; exilez-moi des lieux (|ui me sont si chers, et ou je laisserai plus que ma vie. Je partirai; mais je n'irai ]ioint recevoir de lois de M. d'Estouville, que je ne connais que par la tyrannie (|iril voudrait exercer sur un être c|ui n'attend , ([ui ne veut rien de lui qui' l'oubli le plus absolu. Je prendrai rang dans une de nos phalaiigi^s, et je prouverai (]ue lliomme courageux ne cède ni aux promesses ni aux menaces, et i|u'il sait supporter l'adversité. •

Ml ! (;iaire, si tu savais combien mon faible cœur a joui en l'écoutant' c'est à ce cœur si tendre ([ii'il parlait, et l'énergie de ses sentiiiiciits a ranimé l'espérance et la force, (|ui s'éteignaient en moi. •l'étais vraie, lorsque je l'engageais à obéir à son oncle ; mais je crois que je serais morte, s'il eût cédé à mes raisonnements , à ceux , plus suivis encore, que ma mère a opposés à sa résolution.

Mon jière nous a joints en ce moment, et maman lui a présenté la lettre de M. d'Estouville. M. de Méran a lu avec attention, et a rélléelii (|iieli|ue temps après avoir cessé de lire : je voyais l'incertitude se peindre dans tous ses traits. J'attendais mon arrêt, appuyée sur ma mère et tremblante de tout mon corps. « Pour Dieu, monsieur, prononcez, lui dit-elle ; vous n'avez pas d'idée de ce que nous souffrons tous. — Ce n'est pas à moi, madame, qu'il convient de prononcer. M. de Courcelles a seul le droit de juger entre son oncle et nous. — Mon père, son jugement est porté. — Et quel est-il, mademoiselle?— 11 renonce à deux cent mille livres de rente. 11 les sacrifie au plaisir de vivre avec vous, de vous aimer, de vous en donner chaque jour des preuves nouvelles. »

La sérénité a reparu sur le visage de mon père. « Jeune homme, a-t-il dit, à votre place je me conduirais comme vous ; mais ma position et mon âge m'imposent des devoirs dont je ne peux m'écarter, et je les trahirais en prolongeant votre séjour chez moi si je n'avais à vous offrir l'équivalent de ce que vous ôle votre oncle. J'ai à parler à M. Uigaiid. Attendez-moi ici. Je m'expliquerai à mon retour, m

Un équivalent! quel peut-il être, Claire, si ce n'est la main de sa Il lie ? Pénétrée de cette idée, je me jette dans les bras de ma mère; je l'embrasse en répandant de douces larmes. Jules lient sa main et la couvre de baisers. Et lui aussi , il a deviné l'équivalent dont a parlé mon père. Ah ! ([uand on aime comme nous, est-il nue pensée qui ne soit commune à tous deiu?

Enfin dans deux heures, plus tôt peut-être, Jules pourra me dire cju'il m'aime sans manquer à son bienfaiteur; je pourrai l'écouter, lui répondre sans blesser ni la décence ni la piété filiale. Ah! Claire, quel moment que celui où nos âmes se confondront pour la première fois ! il sera plus délicieux encore par ce calme intérieur, qui naîtra de l'approbation de nos parents, par la certitude que notre félicité sera aussi la leur. Oh ! je le sens, si le bonheur parfait ne résulte pas toujours de l'accomplissement rigoureux de ses devoirs, au moins n'existe-l-il jamais pour ceux qui les négligent ou qui les enfreignent.

A propos , pourquoi donc M. de Méran est-il allé chez M. Rigaud? quelle affaire si importante peut l'avoir conduit là? Pounjuoi ne pas s'expliquer clairement d'abord , et parler ensuite mécanique et drap le reste de la soirée? Ma mère pourrait répondre à celte question. Sans doute cette seconde visite, rendue le même jour à M. Higaud, a été concertée dans le long entretien que M. et madame de Méran ont eu ensemble. Je parle, j'insiste, je ris, je caresse, je boude, je m'éloigne... pour revenir bien vite : maman est impénétrable. Elle commence un conte , je l'interromps ; elle en recommence un autre, je chante, je danse autour d'elle. Jules s'empare de ma main, je prends celle de maman , et nous voilà tous trois sautant cette ronde que le méchant refusait l'autre jour de chanter avec moi dans la prairie.

Tout à coup un homme prend ma main et celle de ma mère. Je regarde... oh! mon Dieu, c'est M. de Méran! Est-ce un songe, une illusion? M. de Méran ne blâme pas nos jeux, il ne dédaigne pas de s'y mêler. M. de Méran danser! je n'en reviens pas, Claire. Il faut qu'il soit heureux, bien heureux, pour oublier ainsi ses habitudes et l'étiquelle , quelquefois minutieuse , qui règle toutes ses actions. Ah ! j'ai le meilleur des pères. Je le craignais , je ne peux plus que l'aimer.

Celte saillie de gaieté ne pouvait durer. M. de Méran a repris bientôt ce maintien imposi.nl, ce ton solennel, qui ressemblent si bien à la sévérité, et qui m'ont si longtemps abusée. • Rentrons, a-t-il dit, j'ai des choses importantes à vous communiquer. »

Nous l'avons accompagné jus(|ii'à son appartement, où tout était disposé pour raiigiiste conférence qui allait s'ouvrir. En nous plaçant, j'ai rencontré la main de Jules, et je crois que je l'ai pressée. Dans la jiosition où nous sommes, il n'y a pas de mal à cela, n'est-ce pas , ( llaire ?

Mon père a pris la parole et nous a invités à ne pas l'interrompre. • Monsieur de (.'ourcelles , j'ai promis à mon ami mourant dévoua

AUELAIDE DE MÉHAN.

tenir lieu do pcre , c'esl-i dire que j'ai conlracté ren(;a|;»'ment de ne pas niettie de Ixunes » luon afl'eelion , à mes soins , il mes bienfaits. Jusqu'il ce inoinent vous m'avez, ilii beaucoup; mais une i;raiide fortune vous ap|ielle; vous la rejetez par l'elVel de votre reciinnaissance, de votre atlaclieinciit envers ma f.iiuille ; vous t^tes donc «luilte avec moi, et pour que je sois réellement votre père, il faut ipie vous me ileviei i|uelc|ue chose : je vous oITre la main île ma lille. •

Ici, Claire, Sans nous regarder, sans nous parler, sans nous entendre, Jules et moi, nous sommes lombes à se« i;enou\. I.a clia:"ibre de mon père était devenue un temple, ^ous voyions en lui le ministre qui consacrait le plus tendre amour. Nos tètes inclinées appelaient sa bénédiction.

« Keleveï-vous, mes enfants, et écoule/.. Madame de Méran et moi avons pénétré dès longtemps voire inclination mutuelle, et nous y avons applaudi en secret. Nous avions formé le projet de vous unir avant i|ue M. d'Estouville pensât à s'allacber Jules par ses libéralités. Ma fortune actuelle pouvait sullire ii tous; vous eussiez partagé notre sort , mes enfants , et héritiers un jour de nos biens, Jules eût joui d'une aisance (jui eût pu sullire à ses va'ui. Les circonstances sont chani;ées. M. d'Kstouville parait déterminé à reconnaitre la docilité de Jules par des sacrifices présents. M. de Courcelles les rejette : je lui dois un dédommagement.

» — Kien, rien, mon pi're, rien que la main d'Adèle, et je poisède tout. — Monsieur, vous pensez en amant , je dois agir en père. INe m'interrompez plus, s'il vous plail. Vous avez élé témoins comme moi des succès de M. l'ilgaud: vous connaissez les avantages (|ii'oii doit raisonnablement attendre d'une telle entreprise. Je viens de chez lui; je lui ai proposé d'être l'associé (|u'il allait chercher à Paris , et il a accepté ma proposition avec les marques d'une satisfaction vraie. • Ne croyez pas i|ue les circonstances puissent influer sur mes opinions. J'ai toujours regardé le commerce comme fort au-dessous de ma naissance , et ma manière de voir est encore la même à cet égard; mais je suis loin de considérer l'opération de M. Kigaud comme une afl'aire mercantile. Cet homme-là devient essentiellement utile à toutes les classes de la société ; il s'immortalise par sa découverte , et joindre mon nom au sien , c'est l'associer au génie et à la gloire.

« Lui et moi partons demain pour Paris. Je vais y emprunter cinq cent mille francs sur ma terre ; il va y presser la confection de ses métiers. Trois ans, au plus, mesufliroiit pour retirer ma mise. Alors je libère mon bien. Madame de Méran et moi nous continuons d'y vivre avec la dignité qui convient à notre rang, et j'abandonne à M. de Courcelles deu\ cent mille livres de rente légitimement acquises. C'est précisément ce qu'il peut attendre de sou oncle, et mademoiselle de Méran lui apporte en dot un grand nom et d'assez belles espérances. Toute la France doit applaudir à ces dispositions, et je me félicite de les avoir conçues.

>• A répo<iue où je rentrerai dans mes fonds, Jules aura vingt-trois ans , mon Adèle en aura dii-neuf. C'est ordinairement à cet âge qu'on dispose «le soi avec jugement : il est diflicilc de bien sentir plus tôt les obligations sacrées que le mariage impose. Jules emploiera ces trois années, non à faire le commis marchand, je ioui(irais de le lui proposer, mais à s'instruire auprès de .M. liigaud, A veiller à ses intérêts et à ceux d'Adèle , comme j'esamine la conduite et les comptes de mou régisseur.

• Le ternie marqué pour votre union n'est pas aussi éloigné que vous pouvez le croire : le temps s'écoule vite , mes enfants , quand on s'occupe et iiuand on aime. A chaque somme i|ui me rentrera, Jules réfléchira (|u'il a fait un pas de plus vers le bonheur; il lira dans les yeui d Adèle l'amour modeste qui récompense la fidélité et le travail de l'amant, et qui compte les instants sans prétendre y rien retrancher.

» Aimez-vous , mes enfants. Votre mère et moi nous y consentons , nous vous y invitons ; mais , Jules , le jour heureux est encore éloigné. Incapable de former un plan de séduction, vous l'êtes peutêtre également de résister à des occasions sans cesse renaissantes. Monsieur, je vous confie l'innocence d'Adèle. C'est sous votre sauvegarde que je mets son iiie.\pûrience. Qui' ce dépùt soit sacré pour vous. Justifiez ma confiance par la plus rigide vertu. Souvenez-vous qu'on ne transige point avec elle , et <|ue la résolution de s'arrêtera tel ou tel degré n'est que préparer, assurer une chute complète et irréparable. »

Jules s'est remis aux genoux de M. de Méran, et j'y suis tombée avec lui. Nous avons prononcé d'une voix ferme, et dans toute la pureté de notre cœur, le serment d'être toujours dignes des plus respectables parents, et de nous conduire en leur absence comme si nous étions devant eux.

Mon père et ma mère nous ont bénis. Ils nous ont relevés, embrassés... embrassés avec une satisfaction, une tendresse, dont je ne peux te donner d'idée. Jules a pris ma main. Ivre de joie et d'amour, il la couverte de baisers. Cet aveu, si longtemps renfermé, si ardemment attendu , s'est échappé de sa bouche en traits de feu. 11 a voulu entendre de la mienne l'assurance d'un sentiment que je n'ai pu lui cacher. Je lui ai juré amour éternel, avec la réserve d'expressions que me prescrivait la bienséance, mais avec ce trouble, celte

rou|;eur, cette voix altérée et tremblante r|ui annoncent au vain- (|ueur chéri loulc retendue de son bonheur.

Nous ne pensons plus r|u'.iin dispositions néeestiires pour le départ (le M. de Meran. Jules et moi, nous allons , nous venons, nous montons , nous desceniloiis , nous iiniis rencontrons , nous nous heurtons, nous rions , nous reparlons. Nos gens ne conçoivent rien à notre célérité. Le mol est à peine prononcé, que l'objet est |ilacé dans une malle, dans une valise, et notre prévoyance supplée le mot i|ui n'est pas articulé encore. Cher et respectable père! c'est pour nous qu'il va supporter les fatigues d'un assez long voyage! Ah ! prouvons-lui par notre empressement à lui complaire- combien nous sommes pénétrés , heureux de sa bonté.

Dans l'état ou je suis lUi ne dort |ias. Il faut s'occupi-r de son bonheur , il faut surtout pouvoir en parler. Ma mère sait tout , et je ne peux avoir de confidente plus sage, plus respectable c|u'elle. Je passe dans sa chambre, je l'attire sur son ottomane, je l'étourdis de mon caquetage,je ne lui donne p.is le temps île me répondre. Elle a presque autant de plaisir i» m'rntendre que moi il déraisonner. Les heures a'écoulent, et nous ne nous en apercevons pis. Le jour comiiience à poindre, il m'avertit de mon indiscrétion ; j'en demande pardon a ma mère, et une mère heureuse de la félicité de sa fille n'a rien a lui pardonner.

On sonne à la grille à tout briser, t^'est \L Rii;aud, et c'est Jules (|ul va ouvrir. Ah 1 je se vois , mon charmant ami n'a )>as dormi plus que moi. Dans un instant tous les domesti(|ues sont debout. ,M. de Méran passe chez ma mère; il nous trouve fatiguées , il nous i;roiide un peu. 11 fait arranger sa voiture, il envoie chercher les chev.uu. Jl. Uigaud demande la permission de nous saluer; je lui deiiiandc celle de lui oiïrir le chocolat que j'ai préparé la veille. Il accepte ; j'appelle Jeannette, et avant qu'elle soit descendue le chocolat est servi. Nous nous mettons tous ii t.ibic. Jules prie mon père de se charger d'une lettre pour son oncle. 11 nous en fait la lecture. Elle est respectueuse ; elle exprime la sensibilité, de la reconnaissance ; elle est bien.

Le fouet des po'stillons nous fait quitter la table. Nous conduisons mon père à sa voiture. Ma mère et Jules l'embrassent; moi, ji: l'étreins dans mes bras, je le iiresse contre mon cœur. Ine lariiu: coule sur sa joue , je la recueille et je pleure aussi. Ah ! Claire, ceslarmeslii sont celles du plaisir.

La berline s'éloigne. Je rentre appuyée sur le bras de ma mire et sur celui de Jules. Je suis excédée , anéantie. Tant de sensations se sont succédé si rapidement I Cependant je mets ce cahier sous enveloppe, parce que je suis impatiente de recevoir ta réponse. .Sois franche comme moi , dis-moi tout ce que tu penses.

-Ala mère me presse de me mettre au lit. Je te quitte pour lui obéir.

IV — Première séparation.

Quel beau jour! les objets i|ue dore le soleil sont-ils aussi riants que je les vois ? Jamais la nature ne m'a paru si belle, et peut èlre doit-elle ii mon cœur satisfait une partie de ses charmes. Je crois que l'oeil d'un être heuieu.v embellit tout ce qu'il fixe.

Je descends a ce petit jardin (jue je cultivais avec Jules et toi , et qui depuis six mois est tout à fait abandonné. Je veux lui rendre sa parure : il m'olTre tant de souvenirs ! c'est là que nous nous laissions aller à la gaieté de 1 enfance ; c'est là <|ue s'est développé le sentiment i[ui nous unit l'une à l'autre; c'est là <iue Jules a commencé à me fixer, que j'ai remarque les progrès (|iie je faisais sur son cieur, que j'ai été elïrayce d'un amour qui pouvait faire notre malheur. Avec quel plaisir je le cultiverai maintenant que l'anxiété qui me minait est disparue, et qu'il m'est permis d'avoir Jules pour émule et pour compagnon de ce agréable délassement I... Il m'a prévenue. Il donne ses ordres au jardinier, il exécute avec lui. Sans cesse nous pensons , nous agissons synipathiquement. N'dvons-uous qu'une même et seule àme à nous deux?

O mon Dieu! l'ortie et le chardon ont crû de toutes parts. Cette i>èje degazon, que nous foulions d'un pied léger, est dépouillée de sa verdure. Ce banc, oii nous nous mettions avec la volonté de tr.ivailler, et 011 nous ne faisions que rire et jouer, chancelle sur ses suppoits. Ce bosquet, sous lequel nous nous cachions alteriiati\ementpour le plaisir de nous chercher, de nous trouver, de nous embrasser, ne m'offre ([ue l'image de la dévastation. Des branches desséchées ou rompues ; la terre jonchée des fleurs, qu'une main insouciante a arrachées; la fuite du rossignol et de la fauvette, dont le chant nous fai-ail si doucement rêver ; toutes ces traces des ravages du temps et de l'aluiidon des trois fortunés propriétaires, m'ont arraché un profond soupir. « Ma chère, ma charmante Adèle , ce marronnier, (|ue nous a\ons planté ensemble n'a pas souffert de la destruction générale. Il a gr.mdi, et notre chiflie, que j'y ai gravé, s'est étendu avec 1 ecorce. Oh ! mon amie ' c'est la crainte de revoir ce chiffre qui m a éloigne d une retraite qui m'était si chère. En le gravant, je croyais tracer un souvenir d'amitié, et depuis, ces deux livres m'averlissaient sans cesse du changement qui s'était fait dans mon cœur. Dcse, père de mon amour, je fuyais tout ce qui pouvait le nourrir, 1 augmenter ; je gémissais en secret de ne pouvoir échapper a moi-même. Aujourd hui,

AUÉLAlUfc, DE MliRAIN.

je clierclie ions k's objets qui onl citieliiue rapiiort avec cet amour, que niiiii Adi-lc part;i|;e , et qui est approuvé de ses parents. Oli ! dcfriclions, embellissons celte retraite; rappelons-y nos petits chan Ues ailés et leurs touchantes amours. Ilevojons ce cliin'rc ; revoyonsle tous les jours, à toutes les heures. Jurons-nous à l'onilirc de notre marronnier d'être fidèles, comme l'est la nature à le reverdir chaque printemps. >

11 travaillait, il traçait, il émondait en me parlant ainsi. Moi, je ne faisais rien, je ne lui répondais pas , je l'écoutais dans une sorte d'ivresse, d'enchantement. 11 avait cessé de parler, et j'écoulais encore. Ah ! Claire , que je suis heureuse ! je ne demande rien que d'entendre toujours .Iules me parler ainsi, .'^a voix est si douce, son ton si pénétr.int, sa hi;ure si eipressive ! il n'est pas une partie de mon être c|ui ne jouisse auprès de lui. Ku-il vrai cpie le marisi;e ajoutera h ma félicité ? (}i\e peut-il y ajouter? Dis-le-moi, Claire.

.Ma mère vient nous trouver. Je lui montre le marronnier et le chiffre : elle les connaissait comme moi. « Puissie/.-vous , mes en'"ants, vous aimer aussi loni;temps que durera ce gage de votre amour. — Maman , quand on aime une fois , n'est-ce pas pour la vie :'

» — .'\mliroise, je vous recommande particulièrement ce petit jardin. J'y viendrai travailler souvent avec ma fille et M. de Courcelles. Hétahlissez le cours de ce petit ruisseau, obstrué de toutes parts. Son cours lent et régulier est l'image d'une vie heureuse et tranquille. •

On vi<wt de remettre à maman un énorme paquet de mon père. Il renferme une lettre de monsieur à madame Higaud. Notre cher mécanicien annonce l'envoi de ])lusieiirs métiers. Il a joint à sa lettre les plans des hangars qu'il faut faire construire. Il engage sa femme h aller .i .Argentan , à y voir les ouvriers de toute espèce, à leur communi(|iier les plans, à leur faire rédiger leurs devis. 11 prie M. de Couroellei d'accompagner sa femme, de la seconder. 11 n'y a pas, dit -il . un moment à perdre. Il est clair que mon père a trouvé de l'argent.

Jules et moi nous nous regardons tristement. Nous séparer, pour combien d'Jieures, lorsque nous sommes si bien ensemble ' voila ce que disent nos yeux. lilaman nous a entendus. « Mes enfants, il le faut , la politesse et votre intérêt l'exiijent. — Mademoiselle, je ne garderai M. de Courcelles que trois jours. — Trois jours, madame, pour aller à Argentan, à deux lieues d'ici ! — Trois jours, sont-ils donc si longs, mademoiselle ? — Ils passent rapidement quand je suis avec lui. — Adèle, ma fille, le marronnier te restera. — Et quel sera l'appui de Jules, maman'' — La satisfaction de travailler à assurer votre union. Hésignez-vous , mes enfants. — 11 le faut bien, u

A propos, et la lettre de mon père ;' Maman ne finit pas de la lire : il est vrai qu'elle a huit pages d'une écriture très-serrée. Ah ! elle me parvient enfin. J'attire Jules sur le banc ; nous tenons chacun un Coté de la lettre ; nous lisons ensemble. J'avais passé mon bras autour de son cou... Je l'ai retiré, Claire ; je l'ai retiré aussitôt.

Mon père a trouvé cinq cent mille francs à un intérêt raisonnable. 11 a passé .son acte d'association avec M. Rigaud, et il a versé ses fonds dans ses mains. M. Rigaud va faire des acquisiiions considérablei en laines. Dans deux mois l'entreprise sera en pleine activité. Mon père, oublié, ignoré maintenant, a cependant conservé à Paris nn ami puissant, qui fait le bien lorsqu'il en trouve l'occasion. Il n'est plus douteux que les draps nécessaires à l'habillement des armées seront fournis par .^I. Rigaud. Mon père termine cet article très-long par deux lignes charmantes : il s'applaudit à chaque instant du parti qu'il a pris, parce qu'il assure la félicité de sa fille chérie et de son fils adoptif.

Il a été chez. M. d'Estouville. Il s'est fait accompagner de MM. de Mcrteuil et du Fernage. L'explication a été vive; mais ftl. d'Estouville a fini par convenir qu'il n'a pas le droit de contraindre son neveu. La lettre de Jules a singulièrement contribué ;i le calmer : il a paru satisfait du ton de respect et d'affection ifiii y règne. 11 persiste cependant dans le dessein de ne laisser son bien qu'à celui (|ui s'attachera à son sort, et qui prendra soin de sa vieillesse. Avec quel plaisir je vois qu'il n'existe plus d'inimitié entre l'oncle et le neveu! Que nous importe la fortune de M. d'Estouville ? ne sonimes-noiis pas riches déjii ? ne le serons- nous pas davantage dans ([iiel'iues années, et , à la rigueur, ne le serions nous pas assez de notre amour? Ah ! M. de Méran a été te voir ]'lnsieurs fois, et tu l'as accueilli comme un second père. Je t'en remercie, Claire. Probablement il ne t'a pas dit tout ce qu'il pense de toi : je vais te l'apprendre. Tu es plus jolie que jamais ; ta grossesse te donne un air de langueur qui te sied à merveille ; tu es toujours ce que tu fus ici : bonne, douce, spirituelle, aimable; ton mari raffole de toi ; tu fais son bonheur et Celui de tous ceux qui t'appirliennent ; enfin, tu tiens la maison avec une fariliié, une noblesse ([ii'on rencontre rarement dans une femme de vingt ans. Si mon père était là , je l'embrdsserais sur les deux joues pour la justice qu'il te rend. Il finit sa lettre en nous annonçant son prochain retour. I

.\h ! mon Dieu ! madame Rigaud ne propose-t-elle pas à Jules de partir di's demain '.' Oii serait donc l'inconvénient de différer d'un jour ou deux ? Je roiiibats la résolution de madame Rigaud. Maman f e fait observer que si Jules ne part qu'après-demain , il reviendra

un jour plus tard : je baisse la tête et je n'.ijoute pas un mot. Pauvre Jules! pauvre Adèle!

t)ii iront-ils loger? dans quelque mauvaise auberge où ils manqueront de tout. Trouve-t-on quelr|ue chose à Argentan? Je veux qu'il soit là comme ici... à la présence près de son Adèle, que rien ne peut remplacer. Et moi , comme je vais être seule 1 Ah ! Claire , c'est la première fois que nous nous quittons depuis qu'il est sorti de son lycée et qu'il est entré chez mon père.

Je fais une revue exacte dans l'ofiice et dans les armoires où maman serre ses petites friandises, et je fuis des paquets de ce qu il y a de mieux. J'envoie Jeannette à la cave ; je lui ordonne d'arranger un panier du meilleur vin, de faire rouler ensuite un coucher complet dans une bunne, et de le faire charger sur le cabriolet dans lequel ils monteront demain matin. Si M. de Méran était avec nous, je n'oserais disposer ainsi de ce qui est au château; mais maman est si bonne ! Peut-être n'ai-je fait que la prévenir. Où donc est-elle ? oii sont-ils tous les trois? Jules part demain, et il peut perdre un seul instant! Leur absence me laisse au moins la liberté de tout arranger à mon gré.

Ah ! le voilà. Il a mis quelques effets dans une valise. Ces soins-là étaient indispensables, et je l'accusais! Il faut savoir réparer une injustice, et je n'ai qu'un moyen pour cela : c'est de me montrer plus aimante que je ne l'ai paru encore. Il est bien doux d'elTaccr ainsi ses torts. Je me consolerais d'en avoir à chaque instant en m'abandounant sans réserve à la vivacité de mon amour.

Il m'écrira, Claire, il m'écrira tous les jours d'Argentan ; je lui répondrai ; mamau le permet, sous la seule condition que les lettres de Jules lui seront adressées, et ([u'elle fera partir les miennes. Elle veut lire les unes et les autres, rien n'est plus clair. Eh bien! elle aura une jouissance de plus, et nous un témoin irrécusable de l'innocence de notre amour.

Notre souper est triste, bien triste. Je pense que, dans quelques heures , je ne le verrai plus. 11 fait la même réflexion : je lis sa pensée dans ses yeux. Maman n'est pas gaie, sans doute parce qu'elle nous voit souffrants. Madame Rigaud veut animer la conversation. Peine inutile. Personne ne lui répond, et l'esprit ne produit pas longtemps seul,

Maman remarque qu'il est l'heure de se retirer : c'est dire que nous nous fassions nos adieux. Des adieux ! ce mot a quelque chose d'effrayant, de funèbre. « Jules , remettons ce moment à demain. N'ajoutons pas une nuit à celles que nous passerons éloignés l'un de l'autre. Celle-ci s'écoulera plus doucement par l'espérance de nous revoir encore. » 11 sort plongé dans une profonde tristesse. Maman me conduit chez moi : elle veut me faire un conte. Ah ! je suis incapable d'écouter. Madame Rigaud est plus adroite , elle me parle de son retour ; de la joie que Jules et moi aurons à nous retrouver. Elle fixe mon attention; elle la soutient par la grâce, le charme de ses tableaux ; elle me console. Madame Rigaud a aimé. Oh ! elle a aimé bien tendrement : l'expérience seule peut donner cette connaissance approfondie des replis du cœur humain.

Le jour paraît. Je m'habille, je descends. Maman, Jules, madame Rigaud m'ont devancée. Comment ont-ils donc fait ? Si je n'avais craint que maman m'accusât de folie, je serais là depuis deux heures. Le domestique qui doit les conduire vient les avertir (|ue leur voilure est prête. Je lui fais sa leçon, je m'épuise en recommandations; il semble que la route d'ici à Argentan soit semée de précipices, et c'est le plus beau chemin du monde. Que veux-tu , Claire ? Peut-être ne cherché-je que des prétextes pour retenir Jules quelques instants de plus.

Voilà le moment redouté ; le voilà, Claire, puisque c'est le dernier. Je n'ai pas la force de lui parler. Que lui dirais-je d'ailleurs qui put exprimer ce cjue je sens ? 11 tient ma main ; je le regarde ; une larme s'échappe de ma paupière; je l'essuie furtivement. En portant mes yeux sur les siens, je le vois s'efforcer de retenir des pleurs qui coulent malgré lui. Ma main lui échappe; madame Rigaud l'entraîne; je cache ma peine dans le sein de maman. Elle me conduit au marronnier, elle me le montre. • Adèle, c'est ici que tu le reverras. »

Que signifient ces éclats de rire ? Nous passons dans la cour; nous trouvons nos gens arrêtés devant le cabriolet. 11 est encombré de manière .'( n'y pas faire entrer une épingle : ce que je faisais de mon côté, maman l'avait fait du sien. « Ces dames, dit madame Rigaud en riant de tout son cœur, onl cru que nous partions pour les grandes Indes. )i Maman a ri , Jules a ri , j'ai ri avec eux. Il m'est démontré maintenant que les eitrêmcs se touchent.

H faut décharger le cabriolet et faire un choix dans les choses qu'on y a entassées. Au moins une heure de gagnée, Claire. Mais dans une heure il faudra revenir aux jiénibles sensations i|ui nous affectaient si fortement il y a ipiatre minutes. Ah ! lorsqu'un mal est inévitable, il n'y a pas à différer : il faut se résigner, se présenter et recevoir le coup.

C'en est fait, il est parli cette fois, ^lon pauvre cœur est oppressé. Maman me parle. Eh ! que me font des mots? il n'y a que des larmes qui puissent me soulager. J'en trouve, Claire; elles coulent en abondance , et je me sens mieux. Oh ! je suis seule , absolument seule. Je le cherche dans tous les lieux qu'il animait, i|u'il emliellissait de sa

AUtLAlUE UE MEHAIN.

prtstiKi'. lue solitude d^soUiilf, un dcserl aride ont succédé à la vie, au niouvcini'iit. OU' si je u>e M-juriis île lui pour toujours, je mourrais, je le sous, et la luoil sérail le plus |;r.ind bieu (|ui pût m'arnver : l'est le seul remède à d'éternelles douliurs.

I\)uri|uoi donc eelte soil' de rii liesses •' (Juaraiile mille livres de rente iraiir.iienl elles pas suffi uni liesoliis de tous:' Jules et moi aurioiis-iiiius demandé quelque chose à mon père ? Auruil-il été forcé k diminuer >oii liain? iSous aurion» vécu comme nous vivons maiiitenanl. M. de Méran pouvait commencer luilre félicilé, en jouir Iqimènie demain, aujourd'hui, hier. Mais un nous impose trois ans d'attente, et qui sait ce (|ui peut arriver pendant un espace aus»i long ? Jules sera assujetti à un travail ijui lui dérobera prcsi|ue tout son temps. Que lui reslera-t-il à donner ii l'amour? D.ms trois ans nous aurons deux cent mille francs de revenu! V.h '. nous aimeronsnous davanta|;e, et le bonheur réside-t-il dans le faste et le supcrilu? Il est en nous; c'est là qu'il faut le chercher, et non sous des niouceaui d'or qui doivent flétrir et dessécher le cœur.

Le cabriolet ne revient pas. Sans doute Jules a voulu m'écrire ïvant (|ue de le faire repartir; peut-être éciit-il en ce moment. Je vais lui écrire »ussi. Forte de son absence, je laisse courir ma plume ; je ne cherche pas une eipression, elles se présentent en foule cl elles sont toutes déliranti'S... ^on, celte lettre ne partira pas. Il y a trop d'amour sur ce p.ipier Qu'il rentre au fond de mon eQ'iir; qu'il ne s'en échappe que des lueurs que puisse avouer la plus rii;oureuse décence. Me dois-je pas d'ailleurs présenter mes leitres onvertes à maman ? Oui , je bénis sa prévoyance. Je sens la nécessité de m'y soumettre.

Qu'il serait heurcui cependant s'il lisait cette lettre!... Mais son estime, mais ce que je me dois!... C'en est fait , Claire, la lettre est en morceaui. J'ai fait une bonne action, car je suis contente de moi.

Je descends auprès de ma mère. J'écrirai sous ses yeui. Sa présence calmera mon imagination, et il ne m'échappera pas un mot indigne d'elle et de moi.

C'est cela, c'est bien cela. Je ne laisse percer qu'un sentiment dou\. Jules suppléera ce (|ue je ne peu\ lui dire. « 'lu parais embarrassée, Adèle, tcris à ton ami comme si ta tille devait lire tes lettres un jour. Parle-lui à son retour comme tu voudras que parle ta fille il l'amant que tu lui auras choisi. » Je me lève; j'embrasse maman de tout mon cœur, et je me jure à moi- ,ênie de ne jamais oublier CCS conseils.

J'entends le pas d'un cheval, un bruit de r )ues... C'est le cabriolet qui rentre... oui, le voila. Je cours, je vole. Kirmin me remet la lettre que j'attendais. Je la prends, je porte la main >ur le cachet... je m'arrête. Je me souviens de ce que j'ai pro mis ii ma mère. Je reviens eu courant, je lui présente le paquet. IlIIc l'ouvre, elle lit; elle me remet la lettre. « Tu pcui la lire, m n enfant. Les eipressions 3ont tendres, mais ce sont celles d'un c( ur UonniHe. •

J'apprends, au retour de Firmin, qu'il s'est i nl'ermé avec ma lettre et qu'il n'a plus reparu. Il a travaillé loule la journée. Madame l\igauj se loue inhnimcnt de sou iiitelligcuce et de son aclivilé. Elle croit po>sible de nous le ramener demain au soir Oh ! oui, cela est possible, très-possible. Qu'elle me le ramène, et le baiser de la reconnaissance sera le prii de ce qu'elle aura fait pour moi.

Firmin rapporte une lettre de mon père. Surcroît de bonheur ! bonheur inespéré! 11 arrive aussi demain soir avec M. Uigaud. t^h ! il lant ([ue Jules rtvienue ; il le faut absolument. Au point du jour, je renvoie Firmin à Argeniau. Q.ielle réunion précieu^e comblera demain tous mes vœux! Ft je n'aurai ]iassé qu'une nuit loin de Jules! J emploierai ce temps à ariani;er une petite fêle : ce sera celle de la piété filiale et de l'.imour. « Une petite fête, n'est-ce pas, maman? Tu le permets? — Je t'y iuvile. Je t'aiderai dans tes disposilious. »

L'idée de Jules est unie maintenant à celle de mon père. Ces deux ètres-la sont inséparables; Adèle les porte tous deux dans son cœur. Je m'en occupe exclusivement dans ce lit, dont la vivacité de mes sensations semble avoir banni le sommeil. Des paysannes vèiues de blanc, des bouquets et des rubans à leur corset... des guirlandes de fleurs présentées par elles à mon père, et attachées par Jules et moi, sous le berceau oii il sera assis. Elles formeront une espèce de dais sur sa tète. .Maman, placée à coté de lui, partagera uns homiuag';s. .M. et madame Kigaud... les bords du ruisseau illuminés... une musette... un repas champêtre... .Mes yeux se ferment... Je n'ai pas dormi la nuit dernière; je cède malgré moi à la fatigue et aux douceurs du repos,

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