‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 144 sur 379 · XII. — On arrive à Veizac · texte numérisé non relu

XII. — On arrive à Veizac

Après vinyl-deux jours de roule, nous sommes arrivés à Tarbcs. Mon premier soin a été d'envoyer Jeannette s'informer à la poste s'il n'y avait )>as de pai|uet à son adresse. Mon espoir et le plus doux pressentiment n'ont pas clé diçus. Ma bonne, mon eicellente amie, avec quel empressement et quel plaisir j'ai lu les détails (pie tu me donnes: I. 'amitié est bien loin de l'amour, mais je crois c|u'elle s'identifie ijuand elle lui sert de soutien. Jamais , (laire, je ne t'ai aimée autant que depuis que tu me parles de l'objet de tous mes vœiu.

Il accorde à son oncle au delà de ce «lue lui prescrivent la bien- .séance et les liens du sang ; ilis-liii (|ue je l'en loue. Le jeu, les spectacles, les femmes n'ont pour lui nul attrait ; il passe chez toi tous les moments dont il prut disposer; il ne se lasse pas de parler de son Adèle ; je le conçois. Tu n'es jamais fatiguée de l'entendre ; cela fait plutôt ton éloge que le mien. 11 a refusé une jeune orpheline, jolie , imniciiseinent riche ; crois-moi, ce sacrifiée ne lui a rien coûté. L'olYre d'un trône ne m'ébranlerait pas si Jules n'y était assis. Je n'ai rien refusé encore, et je ne présume pas que, dans les Pyrénées, je puisse jamais lui rendre ce (|u'il a fait pour moi ; mais je suis certaine qu'il juge mon cteur d'après le sien : il sait qu'il n'est pour moi qu'un homme au monde , comme je suis assurée d'être tout pour lui.

11 vient d'être nommé auditeur au conseil d'Etat. Je le prie, Claire, de remplir avec eiaclitude des fonctions ([ui doivent le mener à une place plus importante. (^)iie je lui appartienne ou non, je serai hère dans tous les temps de le voir investi de l'estime et de la considération publique : la gloire qu'il aura méritée me sera commune avec lui. J'en jouirai dans le secret de mon cœur, si je ne peux l'avouer hautement.

Tu ne me dis rien de ce que nous lui devons ! Une fausse modestie l'a-t-elle empêché de l'en parler, ou croit-il que ses dons puissent m'humilicr:' L'amour ennoblit tout, et je ne sais cpiel est le plus heureux de celui qui donne ou de celle qui reçoit. Ceci pourrait être l'objet d'une longue discussion.

Je reviens à notre arrivée à Tarbes. C'est une ville irrégulière, mais située dans une belle plaine c|u'arrose l'Adour. Dans une rue assez étroite, nous avons été arrêtés par une chaise de poste, qui s'est croisée avec notre calèche. Mon père a reconnu aussitôt M. Jouas, et l'a appelé par son nom. M. Jonas l'a salué avec une sorte d'embarras, et lui a du qu'il venait de Bagiières, où sa femme prend les eaux, et qu'il retournait k Toulouse. M. de iMéran allait lui parler de ce qu'il a appris du président, lorsipie les deux voitures se sont détachées. Le postillon de M. Junas a fouetté; il est parti au galop. Mon père s'est bonié à faire quelipies observations assez légères sur cet individu, auquel il a , sans s'en douter, des obligations que moi-même peut-être je ne connais pas encore dans toute leur étendue. Eu effet , que vient de faire à 'larbis ce prétendu Jonas? Je ne crois pas ])lus qu'il ait une finime à liagnères, qu'une boutique de joaillerie à Toulouse.

.Maman m'a regardée d'un air qui voulait dire : Ce Jonas ne seraitil pas l'agent principal de .M. d Estouville et de Jules? En sais-tu quelqui' chose , Adèle ? Je n'ai pas proféré un mot, et les choses en sont restées la.

.•\ peine étions-nous descendus de voiture, (|ue mon père a envoyé chercher son foiiflé de pouvoirs. 11 est accouru aussitôt. C'est un liomnie bien élevé et très-aimable, ijui a protesté qu'il ne nous laiss^erait pas à l'auberge, et qu'il ne parlerait d'aflaires que chez lui. Ses instiiices portaient lempreinte d'un intérêt si réel, que maman a accepté sa main sans balancer. Mon pèr<- et moi les avons suivis, après avoir recommandé à Jeannette de ne pas s'éloigner de la chambre ou notre petit trésor était ib jii enfermé sous deux tours de clef.

Les compliments d'usage |lait3 et reçus, mon père a parlé du lieu que nous allons habiter. (Jet antique et modesle domaine est situé à mi-côte, près du village de Veizac. La vue est très-belle, et le jardin descend jusqu'à la rive de I Adour. Cette terre morcelée depuis longtemps était sous Charles IX un marquisat, qui dès lors appartenait aux ancêtres de madame de Méran. 11 existe encore dans la pien.iere enceinte deux tours qui défendaient les approches d'un cli.iteau dont il ne reste plus de vestiges, et entre lesijuelles on avait jeté, iur l'Adour , un pont que le temps a également détruit. On

remarque encore sur une de ces tours les armes des marquis de Montcenay. Ces particularités ont paru faire plaisir à M. de Méran.

Il a parlé de suite de la restauration de ces tours, monuments qui ])roiivent une antique noblesse. IM.iman a répondu d'un ton timide qu'il était possible d'employer plus utileimnt la modique somme qui nous reste. Mon |ière n'a pas insisté. .Mais l'homme d'aflaires, M. Dupont, a dit que ces tours n'étaient presque pas dégradées, et qu'il avait cru pouvoir prendre sur lui de les faire réparer, et de mettre sur celle (|iii est à droite, les armes de M. le comte de Méran. Mon père a beaucoup loué l'intelligence de M. Dupont, et lui a serré la main avec affection.

iMamaii a fait (|ueli|iies (|uestions sur létal de la maison, et elle a observé très-judicieusement que cette partie de notre propriété est bien aussi intéressante (|ue des écussons et des créneaux. M. Dupont a répondu que du moment où il a su qie nous venions habiterA elzac, il s'est empressé de faire tr..v.iiller partout, et (|u'il s'aïqilaiidit d'avoir fait assez de diligence pour nous éviter l'embarras des ouvriers.

• Mais, monsieur, a repris mon père, vous m'avez écrit, il y a quelques mois, que les bâtiments étaient totalement dégradés, et il me semble que vous auriez dû, avant ([ue d'^igir, m'envojer un aperçu des dépenses et attendre mes ordres. — La maison a moins souffert, monsieur, que je ne l'imaginais; j'ai conduit un maçon sur les lieux, je lui ai fait faire un devis, et la modicité du prix m'a déterminé à passer sur les usages reçus. Le total des mémoires ne monte qu'à (juatre mille et quelques cents livres, et vous n'avez absolument d'autre dépense à faire pour être logé agréablement et coiumodéiuent que celle des meubles que vous jugerez convenable d'acheter ici. •

^)uatre mille francs, ai-je pensé, pour rétablir une maison et deux tours, (|ue M. Dupont écrivait, il y a quelque temps, être à peine couvertes ! 11 y a encore du Jonas dans celte alTaire-ci.

Dis au bien-aimé que j'entends, que je veux i|ii'il s'arrête là. Je crois que mon père est au moins couvert de ce qu'il a dépensé pour lui , et il ne convient pas que M. de Méran reçoive rien de M. d'Estouville.

On a parlé ensuite du produit des terres. Elles rapportent net sept mille francs. Une basse-cour, un verger, un jardin avec cela, nous vivrons.

?M. Dupont a proposé d'aller, en attendant le souper, chez quelques marchands de meubles. ^lon père, décidé à nous établir demain à A'elzac, si la chose est possible, a accepté volontiers la proposition. Il a réfléchi aussitôt que ces sortes d'acquisitions ne regardent pas un homme, et surtout un homme comme lui. Il m'a invitée à accompagner maman, et il a prié M. Dupont de nous donner quelqu'un pour nous conduire.

Quand on a la clef d'une affaire, on en pénètre aisément les détails. M. Dupont a eu un moment d'embarras qui ne m'a point échappé. J'en ai couclu qu'il ne comptait pas rester chez lui , qu'ainsi il ne lui était pas égal qu'on nous condaisit chez le premier tapissier. Forcé cependant de tenir compagnie à mon père, il a tiré à part une parente avec qui il demeure, et après lui avoir probablement donné ses instructions, il nous a engagées à la suivre. Il est clair, d'après toutes ces observations,' que Jonas, que nous avons rencontré à Tarbes, n'y est venu que pour se concerter avec AI. Dupont.

ISe te le disais-je pas ! mademoiselle Sophie nous a d'abord conduites chez deux ou trois marchands, chez qui nous n'avons rien trouvé qui pût nous convenir. Nous sommes enfin entrées dans un vaste magasin, où il semblait qu'on eût un étal des objets qui nous étaient nécessaires. Tout était classé de façon que nous n'eussions qu'à passer de l'ameublement complet d'une chambre à une autre, à écrire les choses et les prix. En une heure au jilus , nous avons acheté un mobilier aussi nombreux, simple, mais de meilleur goût que celui du château, et le tout ne va qu'à trois mille francs. Je m'attendais à cela, et maman, très-surprise d'abord du bon marché qu'on nous faisait, a lini par me dire à l'oreille : « Ne devines-tu rien, ma fille ? — 11 y a longtemps que j'ai tout deviné, maman. — Ton père, étranger aux afl'aires et aux soins d'une maison, n'a pas d'idée encore de ce qui se passe. Prends garde qu'il t'échappe un mot. »

Le marchand nous a proposé très- obligeamment de faire emballer nos meubles dans la soirée, et un roulier, qui avait l'air de se promener dans la rue, s'est arrêté enfin devant le magasin. 11 s'est approché de nous insensiblement, il a d'abord hasardé quelques mos; puis il nous a dil d'un ton naïf i|u'il venait charger à 'l'arbes des marchandises qu'on ne pouvait lui livrer avant trois jours, et que si ces meubles ne devaient pas aller loin , il nous demandait la préférence. Le fripon en connaissait la destination aussi bien (|ue nous.

A peine avons-nous eu accepté ses services, (|uc nous avons vu arriver un menuisier, ses garçons et une charrette chargée de caisses de toutes dimensions. Ces à-propos répétés auraient infailliblement éclairé mon père s'il eût été avec nous.

Nous avons engagé le marchand à venir recevoir son argent, il nous a répondu i|u'il restait pour accélérer les emballages et le chargement, et qu'il aurait l'honneur de nous voir le lendemain matin. L n homme qui ne nous a jamais vues et qui laisse enlever ses meubles avant (|ue d'avoir tnuclié un é~cu 1 Jonas manque de jugement , ou ses ordres sont exécutés pjir des maladroits.

ADELAÏDE DK MKI\AN.

Ea retournant cliei M Dupont, nous avons parli-, maman et moi, des procéiU's de M. J'r.stouville. INous nous soiiiiiies dcuiandé si la délicatesse nous |ieriiiettait d'accepter (|iiel(|ue chose d'un lidnirne i|ui ne sait donner que de l'arnent, et ipii reluse ce (|ui ferait mon bonheur, celui de Jules, de mes ]i;irents et peut être le sien. Nous convenions l'une et l'autre i|ue M. de Méran , déponillc de sa fortune, pouvait reprendre ce (|u'il a donné dans des temps plus lieureui ; mais il est dilVicile de déterminer ce <|ue Jules lui a coiilé et ce.|ue M. d'ICstouville a dépensé pour nous. Nous sommes tombées d'accord sur ce point, i|ue maman écrira au bien-aimé, qu'elle le priera d'empêcher son oncle d'aller au delà de ce qu'il a fait jus<|u'ici , et que, s'il n'i pas égard à sa prii're, elle déclarera tout à M. de I\Iéran, qui ne niaD(|uera pas de renvoyer les choses dont il pourra disposer.

Ce soir, en entrant dans la chambre que M. Dupont m'a donnée, je me suis occupée, avant (jue de t'écrirc, d'un calcul approiimatif. Jules a été quinze ans chez nous, et j'évalue sa dépense à mille écus par année : cet article nionti" donc à quarante-cinq mille francs. M. d'Kstouville peut en avoir perdu (|uatre ou cin(| mille sur le mobilier du ch.ileau , il en perdra trente mille sur les diamants. Il reste, pour arriver aui quaranlc-cimi mille francs, dii à douze mille livres employées en réparations et données d'avance au tapissier deTarhes. Jusqu'ici je ne vois qu'une restitution, et je ne crois p^is (juc nous ayons à nous plaindre ; mais je le répète, Claire, je iléfends expressément au bien-aimé d'ajouUT la moindre bai;atelie à ce qu'il a fait pour nous. Je ne le menace point, s'il va contre mes ordres, de me brouiller avec lui, il ne m'en croirait pas; mais dis-lui bien (ju'il m'atllijjerait sérieusement, et il s'arrêtera. Il doit sentir que nous sommes uu-dessus du besoin, il doit craindre de blesser la fierté de mon père, et il me connaît assez pour savoir ([ue ma richesse est dans mon amour.

Nous avons fait en très-peu de temps les deux lieues de Tarbes à ^ elzac. Le roulier, parti de très-grand matin, est arrivé en même temps que nous, et nous avons fait une entrée, sinon triomphale, au moins très-agréable. L'habitation est riante, elle se présente bien , et les deui tours ont un aspect imposant (jiii a fait sourire mon père. Nous avons passé un pont-levis, jeté sur un fossé sec , et par conséquent fort inutile ; mais M. de Méran a appris avec beaucoup de satisfaction du jardinier qu'il est très-facile d'y faire entrer l'eau de r.Adour. Ce jardinier est un frarçon de bonne mine, que M. Dupont a employé à remettre le jardin en culture, et qui espère, a-t-il dit, que M. le comte le gardera à son service quand il aura vu (iiiel parti il a tiré du terrain.

Mon père et ma mère, occupés ;> faire décharger et placer les meubles d'après la distribution intérieure, ne donnaient aucune attention aux détails; moi , j'examinais toutattentivement.il n'y a de réparations apparentes que sur les murs extérieurs, des papiers frais cachent le reste, et de la couleur nouvellement appliquée couvre des menuiseries, ([ui sans doute sont neuves. Il était déjà évident, pour moi, du moins, qu'on a dépensé ici beaucoup au delà de ce que portent les mémoires de >L Dupont.

En allant et venant, je suis entrée dans une chambre qui touche à celle que maman a prise pour elle. J'ai été frappée de sa parfaite ressemblance avec celle que j'occupais au château; même distribution de la chambre et de? deux cabinets, mêmes papiers, mêmes iiu.inces de couleur sur les jiortes et les croisées; et ce qui a comblé ma surprise, c'est d'y avoir trouvé des meubles absolument semblables aux miens, et qu'après un long et minutieux examen j'ai reconnus être les mêmes. M. de Méran s'est récrié comme moi; Le jardinier nous a dit avoir rassemblé ces meubles de toutes les parties de la maison. Il les ■1 mis dans cette chambre, parce qu'elle lui parait convenir à une jeune demoiselle , et (|u'il lui semble raisonnable de réserver les meubles neufs pour monsieur le comte et madame la comtesse. M. de Méran a bien voulu croire que ces meubles existassent dans une maison dont les murs se tenaient à peine debout il y a deux mois. Mais je crois qu'il serait dangereux de mettre sa crédulité ù de nouvelles épreuves.

-Ainsi, Claire, j'ai recouvré, grâce au bien-aimé, ce grand fauteuil l.Ieu oii je travaillais, et dans lequel il se mettait avec tant de plaisir quand je ne l'occupais pas; j'ai toutes ces chaises en tapisserie, sur lesquelles je l'ai vu alternativement assis; je retrouve ces rideaux de lit sous lesi|uels lui, toi, moi nous nous sommes si souvent cachés pendant notre enfance; voilà le secrétaire dans lequel étaient ses lettres: je viens de les y replacer. Il n'y a rien ici qu'il n'ait touché et c|ui ne me soit précieux. Chambre chérie, où sans cesse je le retrouve, je ne te rpiitterai plus. Voilà, Claire, voilà de ces choses dont mon cœur lui lient compte, parce que l'amour parfait, prévenant, délicat, a pu seul deviner mes plus secrètes pensées et prévoir la douce impression que les objets produiraient sur moi. Adresse-lui les expressions de la plus sincère, de la plus vive reconnaissance. Hélas! je ne peux pour lui que l'adorer; mais si mon amour extrême, constant, inébranlable, suffit à son bonheur, il est le plus heureux des hommes. La fatigue de la roule, la diversité des sites, des objets, avaient calmé ma tête et donné quelque relâche à mon cœur. Peines et plaisirs, anxiétés, espérances, vœux, désirs, privations, j'ai tout retrouvé dans cette chambre pleine de lui, et je ne m'en plains pas : tourments

d'amour ne siinl jamais sans quelques douceurs. Tu ne te doutes pas de cela, toi qui de l'amour n'as e.iiiim i|iie le bonheur. Olil combien ma félicité s'accroîtrait de ce que j'ai H.iull'erl, de ce que je soiilVrirai encore, si jamais j'obtenais sa main! et si je dois ne l'avoir jamais, j'aime, je suis aimée ; c'est exister, c'est etister pour lui. Cette pcntéu me rattache à la vie.

La journée a été employée tout entière à mettre de l'ordre et de rarrangement |iarloul : à peine avons-nous pris le temps de mani'er. Excédés de l.issituile , nous nous sommes couchés avec le soleil. Il commence à peine à paraître, et me voilà debout. Dupont, Juna;, et le jarilinier sont d'intelligence, et je inc trompe fort, ou la surprise que m'a causée ma chainbie ne doit pas être la derniire. .\b ! Claire, si celle (|ue je pressens se réalise, ce sera le chef-d'œuvre de l'amour.

Je descends dans le jardin. Il a peu d'étendue; mais il est \arié et dessiné fort agréablement. Le jardinier est appuyé sur sa bêche et me regarde aller et venir. Il me fait enfin un signe d'intelligence... Oui, Claire, oui, j'ai deviné, je le vois ; je trouverai ce que mon eoriir m'a annoncé... J'j suis, j'y suis! voilà dcja l'allée tortueuse, bordée de lilas, (|ni conduisait à mon petit bosquet. Je pousse un cri de joie, je cours, je vole... Oh! c'est lui , c'est bien lui! voyons, eiaiiiinons... Dieu! grand Dieu! par <|uelle magie mon marronnier a-t-il été transplanté ici .' le voilà, le voila bien ! même circonférence, même élévation , mêmes branchages! Et notre ehilTre, Claire, et notre chilTrc! et le banc vert, et les mêmes arbustes, et les même» plantes .' il ne manque pas une touffe de violettes. Je déraisonne, j'evtravague , je délire de plaisir et de bonheur. Homme charmant, hiinme adnré, que te dirai-je '.' Les expressions me manquent, et cependant je sens mon cœur errer sur mes lèvres. N'est-il donc pas de langage qui satisfasse l'amour, qui puisse le peindre dans toute son étendue? Jules ne connaitra-t-il jamais la violence du mien? Ne poiirrai-je lui donner une idée juste des délices qu'il me fait goûter aujourd'hui ?

J'apcrrois le jardinier à travers le buisson de seringats. 11 me regarde d'un air si satisfait! il paraît jouir de son ouvrage et partager mon bonheur. Je lui fais signe d'approcher. Je l'interidge; il répond d'une manière évasive. Je le presse; il est embarrassé. Il ne peut plus nier, et cependant il balance à me dire la vérité. Je deviens plus pressante, je prie, je promets une discrétion à toute épicuve; il parle enfin. Ah ! méchante, (|ue de choses tu m'as cachées . pourquoi m'avoir laissé ignorer (|ue Jonas est le valet de chambre affidé de M. d'Lstouville ; (|ii'il est venu ici avec "SI. Dupont et soixante ouvriers de toute espèce répandre l'or et tout changer en dix-sept jours sur les dessins du bien-aimé? Pourquoi me taire cjuc les meubles de ma chambre ont été envoyés directement d'.\rgentan à Velzac; que ce jardinier, si intelligent, appartenait à l'oncle de Jules, et (|u'il est ici pour recevoir les paquets de Jeannette et lui remettre les tiens? Il est possible, à la rigueur, qu'on ne t'ait pas instruite de ces particularités ; mais ce qu'il est im|iossible que tu ne saches pas, c'est que l'homme adoré n'a pas voulu ([ii'un arbre qu'il n'aurait point planté fût l'objet de mon culte. 11 a couru la poste avec Jonas; il s'est caché quand les circonstances l'ont exigé; il est venu ici; il a foulé cette terre, que je regarde maintenant avec amour et respect; il a choisi lui-même le marronnier qui devait remplacer le mien, il l'a ébranché, il l'a planté de ses mains, il y a gravé notre chiflVe. Non, Claire, jamais je ne pourrai m'acquitter envers lui , pas même en faisant le bonheur de toute sa vie. et je ne peux lui donner un moment !

Pourquoi as-tu gardé le silence sur des faits aussi importants et que je te rappelle avec tant de charme? Jules est-il venu ici contre la volonté de son oncle, ou a-l-il dû son consentement à quehiue promesse qui doive alarmer mon amour .' Non, on ne renonce pas à ce qu'on aime si parfaitement. Cependant cette idée me poursuit, elle m'inspire des craintes que je ne peux surmonter. Eciis-moi la vérité, toute la vérité, je t'en conjure.

Une réflexion triste en amène nécessairement une autre. Je pense que l'activité continuelle dans laquelle vit mon père depuis quelque temps ne lui a pas permis de rien observer d'une manière suivie. Cependant, il ne faut qu'un instant pour l'éclairer, pour qu'il rapproche des faits qui se lient évidemment, et cet instant peut être celui oii il entrera dans ce bosquet. Sa parfaite conformité avec celui (|iie nous quittons ne peut être l'effet du hasard, et il doit sulïire de mon marronnier pour rappeler à mon père ma chambre et ses meubles, et lui faire examiner dans les détails d'immenses réparations ficiles à reconnaître ; le faire remonter au prix trop modique du mobilier de Tarbes, à la valeur extraordinaire donnée aux diamants, et mettre enfin à découvert la main généreuse qui s'est si heureusement cachée jusqu'ici. Cette pensée me fait frémir. Le jardinier s'aperçoit de mon trouble, et je ne lui en dissimule pas la cause. • Jouez vous-même la surprise, mademoiselle, sur des rapports aussi réguliers. Si M. le comte en est frappé , il s'en expliquera avec M. Dupont, et tout est prévu. Soyez tranquille. •

Je n'avais pas besoin de feindre pour marquer de l'exaltation, et ce genre d'émotion peut s'appliquer à tout. J'entraîne mon père, maman nous suit, nous sommes au pied du marronnier. Je ne peux te rendre le changement subit qui s'est opéré sur la hgure de M. de Méran. Ce que je venais de prévoir est arrivé aussitôt. Il a tout rappelé, tout rapproché, et il a fini par un éclat qui ma effrayée. Déjà je voyais les

ADKI.AIIU-: DIC iMLUAW.

iiiciil.l< < ilf mu clriiiilrc brist'i, mon l>nsr]iu~l arrac'u' fl livre .'i l;i !)ôclic, le j.inlliiifr (liasse, loulc» ini'S joiiisMincrs »ni',iiitie<. Maintn a parlt' ooiilrc sa consciciici-, pnr |iilio pour moi. l'.lle a dit qu'il w lui piraissait pas que MM. tl'Kstouvi le et île CourceMcs se fussent pcriiiis (rt^tre i;iiu'reM\ envers nous, et qu'il fallait d'abonl interni;;er le jardinier. l'.lle m'a adieisé un eoup d'œil ipii siuiiifiait ipic très prutialdement mon bon Jules avait pris les meàures propres à voiler ses actions.

Mon père a appelé Jt'nîme. < (^)ui t'a donné le pl.in de ce bosquet? lui a-t-il di-mande d'un ton terrible. — Monsieur le comte, c'fst M. Ouponl. — Et lu di« avoir trouvé ici les mrubles qui sont dins la cliambre de m.idemiiisrlle ? — Je vous jure, monsieur le comte, qu'ils j étaient quand .M. Dupont m'y a amené. — Va à Tarbcs ; amène-moi Dupont; je veux éclairiir lo'it cela. Cours, vole 1 »

•l'ai profilé de ce moment pour faire v;.loir les talents de Jérôme. J'ai repré<entr qu'il a dil obéir à celui qui l'a employé , que peut-être AI. de ^léran lui doit un dédomm igement de la fr.iveur (|u'il lui a causée, et qu'il ne peut rien faire pour lui qui le ll.ilte d.ViintHP^e que de le prendre à son service. • .le le garde, lui a dit nuin père avec une sorte de bienveillance (^>ue Duiiont vienne à l'instant, cl qu'il prenne avec lui toute* ses pièces juslil'i^-alives.

« Ces (;ens-U, a-t-il dit aprè< le départ de Jérôme, sont bien extraordinaires! N'oiiliiir donner à un luminie comme u)oi ! à moi, cpii ai sèriienient, durement même "-efusé leurs oll' e> ! Si j'aperçois la moindre ruse dans la conduite de Dupont, je faisabalt'C les tours, et peutêtre la maison. — ^ou4 n'en serons pa-. miMi\ logés, a répondu maman d'une voii timide. • Mon père est parti d'un éclat de rire ; nous sommes ren'ré*, et nous avons déjeuné assi z i;.iiement.

Quand un orage est calmé, il est rare qu'il se reproduise par le même nmtif. Mon père avait ri, et il a reçu M. Dupont avt-c assez d'alTabililé. Cependant, il lui a déclaré d'un' ton ferme (|u'il préten dait avoir des éclaircissements sur tout ce qu'il a vu. Dupont a tiré une lettre He Jules, et l'a lue à haute voix. Le bien-aimé lui dit qu'il a trouvé à Paris, chez un tapissier, un ameublement qu'il a reconnu être le mien; il a pensé i]ue le le reverrais avec plaisir, il l'a acheté, et il prie M. Dupont de le faire placer dans la chambre q'i'il croira devoir éire la m'enne. Il 1 invite à ne rien dire de cet ariangement à M. de Méran, dont il connaît la délica'esse et la suscepiihiiité. Mais aussi il entend qu'on ne lui cache rien s'il conçoit des soupçons, et s'il veut savoir la vérité. Il présume qu'il lui sera permis de faire un léger cadeau à celle (|iii fut sa soeur et i[ui dut être sa frmme. Si cependant mon père lui refuse celle marque de bienveillance, il est prêt à recevoir neuf cents francs que lui ont coûté mes meiibles.

« Il n'y a rien à dire à cela, s'est écrié M. de .Aléran. • Il a été prendre de l'or, il a compté les neuf cenis francs , avec injonction à Dupont de les faire passer de suite à M. de Courcellcs.

De quel poids j'ai senti mon pauvre cœur soulagé ! L'affaire du bosquet s'est arrangée pUu facilement encore. « Peui être, dil Jules dans la même Icltre, ferez. -vous travailler au jardin. Je vous envoie le plan d'une petite retraite, que mademoiselle de iVIéran a souvent embellie de sa présence et ([u'elle sera bien aise de retrouver à ^ elzac. Je vous engage à ne rien négliger p-iur lui procurer cette satisfaction. » —

" .\ la bonne heure, ix la bonne heur^, « a dit mon père, et satisfait sur les deux articles (|ui l'avaient le plus frappé, il a examiné assez légèrement les réparations faites, les iiiémoiirs à la main. Il n'a pas vu une couleur gris sale, appliiiuée en bien des endroits, sans doute pour cacher des parties de mur absoluuient neuves, et (|ui n'a pas échappé à mon œil observateur. Au reste, il n'est pas étotinant qu'on y voie beaucoup mieux à dii-buit ans qu'à soixante. Il n'a plus élé question de rien. M. Dupont a diné avec nous, et il a laissé mon père parfaili'meiit satisfait de sa gestion cl tout à fait revenu sur le compte lie Jules cl de son oncle.

J'ai etc dans la soirée prendre possession de mon petit boscpiel. J'y ai porté le ravissement dont j'avais élé saisie le malin en y entrant. Alais te le dirai-j(', Claire? J'y ai bientôl retrouvé les derniers baisers, le sentiment des privations actuelles, les crainles les plus fondées sur l'avenir, des soupirs et des larmes. Je les cacherai soigneusement. C'e.st pour les sécher qu'on m'a enlevée briisqiiemeul du château : on n'épargnerait pas ce bosquet, si on savait qu'il en a rouvert la source.

J'ai appelé Jérôme. Je lui ai fait eiitr'ouviir la terre au pied du marronnier. J'ai niisii découvert le haut des racines, et j'ai placé dans les iiiterv.illes les cendres de celui que j'ai brûlé. Les sels dont elles sont remplies passeront dans cel arbre-ci, ils feront partie de sa subsl^^nce, et celle idée remlra pour moi l'iiliision complète. Je verrai le premier marronnier sous l'écoree du second.

.iérome voulait replacer la lerre qu'il venait d'enlever, je ne l'ai pas permis : une main profane ne toichera pas ces cendres précieuses. C'est l'amour rjui les u recueillies, c'est i< lui seul qu'il appartient de les déposer ici.

-Mil. — Personiiage» nouveaux.

l nr lellre de loi, ma bonne, mon excellente amie ! Avec quelle Icudrt soUiciliide tu dis-ijes mes alaniies ! avee quelle comii'aisauce

tu me parles du bien-aimé, et avec quelle satisfaction je te vois applaudir à sa constance, it sa respectueuse fermeté avec son oncle!... Ah ! je le sens, nous nous aimerons jusijii'à la moit, et on nous sépare, et les auteurs de nos maux croient peut-être avoir aimé !... Ils n'ont connu de l'amour que le nom.

M. d'r.slouville , dis -tu, a donné à Jules tout l'argent qu'il lui a demandé ; il a consenti qu'il vint ici, sous la seule condition ((u'il ne clierelierail pas à me voir, et ipi il ne m'écrirait ])lus. (Jue le ciel soit loué ! .Alon amant n'a rien ajouté aux promesses qu'il a faites à mon pÈi-e, et qu'il remplit si religieusement.

]M. d'Kslnuville se llalte sans doute que l'absence cl le temps m'effaceront du cœur de son neveu : il en juge par le sien. JNon, cet homme là n'a jamais aimé.

Nous venons de recevoir nos malles, chargées à Argentan, et ce qui vaut mieux, mon piano, et toute celle musique que Ju es m'a choisie, et qu'il ehantait avec moi dans des temps plus heureux. J'ai fait porter tout cela dans ma chambre. Je veux (|u'elle soit pleine de lui, (|iie tout y soil amour. C'est ià et dans mon liosquet ipie je passe ma vie, que je le retrouve sans cesse, que je le pleure souvent, que je suis quelquefois heureuse.

M. Du pan i est venu nous parler de cent et quel(|ues arpents déterre, <|iii sont a vendre dans notre voisinage. Celle ouverture a fait plaisir a M. de IVléran, assez embarrassé <le cinquiiitc inille francs environ qui lui restent encore. Il a chargé rbomnie d'affaires de conclure. J'ai pensé d'abord qu'il y avait encore du Jouas dans cette acquisition. J en ai parlé franchement à i\I. Dupont, qui, me voyant à peu près instruite, n'a pas cru devoir dissimuler avec moi. Il m'a avoué qu'on a dépensé ici quinze mille francs, et que les meubles achetés à Tarbes en coûtent huit. Mais il m'a prolesté , et il m'a prouvé que les terres de ce pays-ci sont fort inférieures à celles de la Normandie.

Ainsi notre revenu se trouve porté à neuf mille francs. Je m'en applaudis à cause de mon père, car maman pense, comme moi , que l'opulence oblige à une représentation , souvent trop gênante, et qui ne donne jamais le bonheur. C'est le cœur qui en est le foyer, et l'être qui est au-dessus du besoin peut n'avoir rien à désirer. Cet accroissement d'aisance permet a maman d'adjoindre à Jeannette une cuisinière, chargée du soin de la basse-cour. Ainsi, je redeviens mademoiselle de .Méran, c'est-à-dire que je ne fais plus que ce qui me plait Je lirode, je touche du piano, j'arrose mou marronnier, et je vis d'amour.

\ propos d'amour, je m'aperçois que Jeannette et Jérôme s'attachent l'un à l'autre. Cette découverte me fait plaisir. Ce garçon, accoutumé aux environs brillants de Paris, aurait pu s'ennuyer dans nos montagnes, et vouloir retourner chez son premier maître. L'amour fera pour lui de nos sites sauvages un lieu de délices, et cel homme est absolument nécessaire à notre correspondance ! Hélas ! ils n'ont besoin, pour être heureux, ni de parents, ni de fortune. Ils s'uniront quand ils auront dit j'aime ; et je crois que le moment n'est pas éloigné. ^\^lors ils seront irrévocablement hxés ici. Tu vois que tout s'arrange aussi bien que je peux le désirer dans ma triste position. , .

Je suis mécontente, Claire, très-mécontente, et c'est de Jules. Il devait nous mieux connaître et contenir son oncle.

Ce matin, j'ai voulu, serrer dans le coffre de mon secrétaire des fleurs artificielles, dont le carton est arrivé brisé. J'ouvre et je trouve... Tu le sais peut-être aussi bien que moi, et tu partagerais mon mécontentement avec Jules, si je croyais que tu n'eusses pas fait tout ce qui était en toi pour empêcher que je fusse humiliée par M. d'Estouville. De (|uel droit prétend-il me forcer à recevoir de lui un bienfait, et un bienfait inutile, puis(|ue maman ni moi ne pouvons plus nous parer de ces diamants, qu'il est indispensable de cacher soigneusement à mon père ?

L'écrin était enveloppé d'un papier, qui porte ces mots, tracés par une main inconnue :

« Mademoiselle de IMéran ne sera pas dépouillée d'une parure que lui destinait l'affection de madame sa mère. On la supplie de croire qu'on est loin de penser à blesser son amour-propre, et on se flatte ((u'elle acceplera, sans répugnance, un témoignage de la profonde estime qu'on a pour elle. »

Oui, mon amour-propre est blessé; il l'est de la manière la plus douloureuse. Non, M. d'Estouville ne m'estime pas, puisqu'il me refuse à son neveu , déjà riche assez pour qu'on ne doive pas s'occuper d'ajouter à sa fortune. Cel éloge affecté n'est i|u'iine dérision piquante, el je ne vois dans ce cadeau que l'orgueil de 1 opulence, qui veut faire sentir à la médiocrité, l'intervalle (|ui les sépare. Que M. d'Estouville se souvienne ijne la fortune est inconstante ; que mon père a clé riche comme lui; {|iie sa noblesse date d'aussi loin que la sienne; qu'il a sur lui l'avantage de lui avoir conservé son neveu ; de l'avoir élevé dans des principes, qui l'honoreront partout; que de tels bienfaits ne s'ac(|uitlenl pas avec quehiues brillanls, et (|ue iluimer est un outrage dans la position oii nous nous trouvons respectivement.

Sûre de l'assentiment de m.i mère, je me suis mise à mon secrétaire, et j'ai écrit à cel oncle fastueux tout ce que je viens de l'en dire. J'ai adouci les expre.-sions, parce que je trois qu'une femme ne

AUKLAIUE Ulv MtUA>.

doit jam.iis snrtir d'iiiie iiioiloratinii , an moins iipimrenle, lors iiu^mi' i|u'eile est olVeiisre. Ma lettre terminée, j'ai été clierelier maiiiaii. J'ai mis sous ses yeiiv l'ëcrin, le liillet, et ma réponse. Mlle m'a eiiibrjslée, et je suis demeurée convaincue i|iie nous avons tous, du juste et de l'injuste, un sentiment i|ui ne nous é|;;tre j.innis.

iMa mère a écrit à M. Duponl. ICIle lui enjoint de renvoyer cet ëciin à M. d'KsIouville, et de lui dire t|ue si ces diamants re|Mraissent ici, ou si, par des moyens détournes, ou nous fait parvenir ipiel- (jue chose que ce suit, M. de Méran en sera averti aussitôt, dut sa neric nous taire lomlier dans l'indigence. Demain , de grand matin , Jérôme portera ce paquet a Tarlies.

Parlons d'autre cbose : il nie répugne dr m'étendre sur ce qui ne tait pas honneur aux gens que j'aime. A une demi lieue d'ici est un superlie cliàteau , qui appartient à iM. d'Apremont, ancien colonel de cavalerie, chevalier de l'ordre de Saiut-Lciuis, et, ce (|ui vaut mieui, plein de qualités, dit-on. Celte terre est d'un r.ipport considérable, et le propriétaire en a d'autres encore en Picardie et en Champagne. Il a cinijuante ans, et n est pas marie encore. Il est atii eaux de litgnères, avec une niéoe ([u'il aime beaucoup, et il doit venir pi>ser deui mois ici. Mon pi're a déjà l'euilleté son Dicliiinimnf de ta ,\ol'UsH, et il a trouvé que les d'Apremont desceinlent des comtes d'Armagnac. Il n'est pas d'illustr.ition plus ancienne et plus pure, et M. d' \premout sera fort bien reçu ici, s'il juge à propos de prévenir un humilie respectable, qui , de sa splendeur passée, ne peut plus offrir que des souvenirs.

l n .M. des .Audrets, bon gentilhomme i(ui a servi sous M. d'Apremont, et qui ne l'a pas quitté pendant les orages de la révolution , est ici depuis quelques jours. Il est cban;é de tout faire préparer pour recevoir dignement le maître du château. Nous tenons ces détails de Jeannette, qui court de tous les côtés. M. des Audrets ne s'est pas encore présenté chez nous; mais je l'ai entrevu plusieurs fois de ma croisée : il donnait des ordres dans le parc , dont une partie de murs borde un côté de notre jardin. 11 m'a jiaru âgé de ([uarante - cin([ à i|uarante-huit ans; il n'est ni bien ni mal fait, ni beau ni laid, et peut-être ni spirituel ni borné. Au reste, sa manière d'être m'importe peu : l'Apollon du Belvédère animé ne fixerait pas mon attention.

M. des Vudrets rentre dans le parc en ce moment, et pour la première fois ses yeux se portent sur ma croisée. Il me regarde avec une ténacité qui tient de l'affectation. Je quitte ma fenêtre, puis(|u'il ne \;cut pas que j'y reste. Il y a des êtres bien extraordinaires.

Je viens de passer deux heures à mon piano; l'y ai chanté ces romances i[us Jules aime tant, cl que le charme de sa voii rendait si touchintes. En me levant j'ai voulu prendre l'air, et j'ai vu .M. des Audrets, rêvant à la même place où il était deux heures auparavant.

Je me suis retirée; et le soir j'ai fermé mes persiennes , pour ne plus les rouvrir tant i|ue cet ennuyeux voisin sera à \ elzac.

Depuis quelques jours ma bonne Jeannette tournait autour de moi. Elle paraissait toujours prête à me parler, et les mots eipiraieul sur ses lèvres. Ce matin, je l'ai mise à son aise, parfaitement à son ai^e, et elle s'est enfin expliquée. Je te l'avais bien dit , Jérôme et cette excellente fille s'aiment. Ils croient, avec raison, que quel(|u'un qui connaît les peines de l'amour doit leur être favorable, et ils sollicitent ma médiation auprès de maman. Ils n'ont pas voulu ajouter que les services continuels qu'ils me rendent, leur donnent des droits à ma bienveillance. J'ai saisi celte occasion pour leur parler de ma re connaissance , et je me suis empressée de la leur |irou\ er.

.Maman aime beaucoup Jeannette, et elle commence à estimer Jérôme. Il m'a suffi de lui eipoier les faits pour obtenir son consentement, et elle m'a répondu de celui de M. de Méran. Classe obscure , mais heureuse, oii le coeur est tout, et de c|ui le mot coiiceuance^ n'est pas même connu, pour(|uoi Jules et moi ne sommes-nous pas nés dans votre sein? Le jour oii nous nous sommes aimés eût été celui de notre bonheur. Nous serions pauvres ; mais nous n'aurions pas d'idée de ces besoins , dont l'aisance fait contracter l'habitude. iVous travaillerions ; mais le repos nous paraîtrait plus doux. Mou père, né dans cette condition, ne serait pas tourmenté de sa chimère de grandeur; il vivrait sans déi^irs, comme sans regrets, et notre félicité embellirait ses derniers jours. Mais je suis fille de qualité, M. de Méran est fier, M. d'Estouville est immensément riche; il faut (|ue je souffre, aujourd'hui, demain, dans un mois, dans un an, toute ma vie, peut-être. Oh ! mon pauvre cœur', mon pauvre cœur '.

A la tin du diner, mon père a fait venir Jeannette et Jérôme. Il a donné son consentement a leur mariage, avec une sorte de solennité. Jérôme a sauté à deux pieds de haut, et il est retombé à genoux devant mon père. Jeannette, profondément inclinée, rougissait de pudeur et de plaisir. Ces bonnes gens m'aiment de tout leur cœur, et ds ne cessent de nie tourmenter. M, de Méran a parle aux futurs époux des devoirs et des douceurs du mariage; il s'est exprimé avec une dignité imposante, et se laissant aller a l'afl'ection iju'il a toujours eue pour Jeannette, il l'a recommandée à la tendresse, aux égards, aux soins de Jérôme, d'une manière bien touchante. Ilélas! c'est à peu près ainsi qu'il nous parlait a Jules et à moi, il y a environ un an et demi. Que de maux ont depuis pesé sur nos têtes!

Quelques insUnU après, on a annonce .M. des Audrets. Mon père n'avait aucune raison de ne pas le recevoir : il est entré. 11 s'est

présenté avec l'embarrai d'un homme qui craint quelque cliote. .Aurait-il eu une inleiitioii direrii- en me tiiaiit « uin eroiiée avec une continuité fatigante pour moi.' || j'ci remis proniptemeiil, et le compliment qu'il a adressé à mon père est d'un homme d'esprit. Il a dit à maman les choses les plus obligeantes, et enfin j'ai eu mon tour, comme tu peux bien le croire. Il est retombé, en me parlant, dans son premier embarras. Tout ce que j'ai entendu, c'est que les grâces ingénues se sont fixées près de moi; que M. des Audrets aime passionnément la musique; iju'il me croit une virtuose, et <|u'il s'estimera heureux (|iiand je voudrai bien lui permettre de m'entendre.

La conversation est devenue générale, et je l'ai obsirvé ii mon tour. Je n'ai plus à te parler que de sa figure, dont réloi|;iiement ne m'a pas permis déjuger de ma croisée. Il a la bouche grande, mais assez bien meublée; le nez trop fort, les yeux vifs et assez ouverts. Les sourcils noirs et très-fournis se joignent, et sont d'un elTet disa gréable. Je ne m'arrête à tout cela que parce que cet hoiiime me lait peur quand il me regarde, ce qui ne lui arrive pas souvent. Il parait avoir contracté l'habitude de ne jamais fixer celui à qui il parle, et on prétend que les gens au regard oblique sont faux. Que m'importe, après tout ' Je n'ai rien à craindre ni a espérer de lui.

Il a exprimé le désir de in'enlendre à mon piano. Mon père, i|ui veut bien me croire beaucoup de talents, et c|ui en tire une certaine vanité, a appuyé M. des Audrets. J'ai prétexté un grand mal de tête : je ne veux rien faire pour cet homme-là. Je ne veux pas surtout qu'il entre dans ma chambre, qu'il en touche aucun meuble : il en efTaceiait l'image du bien-aimé.

Je suis sortie, et j'ai été faire un tour de jardin. J'y ai trouvé Jeannette et Jérôme causant dans la plus douce intimité. Le son de leur voix , qui arrivait à mon oreille, portait l'expression de la volupté; le contentement se peignait dans tous leurs traits; ils n'avaient pas un mouvement oii je ne trouvasse l'amour. Ali! Claire, ce spectacle me tue. Que de choses il me rappelle ! L'envie ne peut entrer dans mon coeur. J'ai fait, au contraire, tout ce qui était en moi pour couronner les vœux de ma bonne et fidèle Jeannette; je m'en applaudis, même en ce moment. Mais suis-je condamnée à avoir sans cesse sous les yeux le tableau d'un boiilieur auquel il ne m'est pas [lerniis d'atluindre? C'est le supplice de Tantale.

Je suis rentrée, et j'ai retrouvé M. des Audrets. J'ai pris mon ouvrage, pour être dispensée de le rei;arder, et j'ai été m'asseoir dans l'endroit le plus reculé du salon. J'écoutais en travaillant. Il vil habituellement chez M. d'Apremont. Sa fortune est très-bornée; mais son ami supplée à tout avec magnificence. M. d'Apremont est aussi bel homme qu'on peut l'être à cinquante ans. Son esprit est orné, son caractère est ferme; ses opinions sont invariables. Il n'a jamais voulu se m.Tier, précisément jiarce qu'il aime beaucoup les femmes, et qu'il redoute la dépendance à laciuelle son épouse l'aurait facilement assujetti si elle avait eu l'ambition de le mener. Voila, ce me semble, un singulier motif pour s'éloigner du mariage. Eh! Claire, un mari que mène un peu sa femme est-il donc si a plaindre ? ISe nous est- il pas permis de chercher dans la douceur, dans des insinuations raisonnées, un ascendant que nous tournons à l'avantage de tous deux? Est il sans exemple qu'un époux égaré ait été ramené par l'épouse modérée et sensible?

Je crois que M. des Audrets ne cesse de me regarder lorsque je travaille, car jamais je ne lève les yeux sans rencontrer les siens. Cet homme-là me gêne et commence à me déplaire beaucoup.

Je m'aperçois qu'on a descendu mon piano dans le salon pendant que j'étais dans mon bos(|uet. Je vois qu'il faut chanter pour nie débarrasser de cet importun. Je me lève, je me place, et je prélude. 11 est derrière moi, et il me regarde, dans la glace, d'une manière i(ui m'intimide au point de m'empêcher de continuer : je retourne à mon ouvrage. Mon père me dit (|ue je fais l'enfant; M. des Audrets se plaint amèrement de la privation que je lui impose. Il a l'audace de me présenter la main pour me reconduire » l'iustrumenl; je cache les miennes sous mon métier, et je lui lance un regard qui le déconcerte. Il a fait un tour ou deux dans le salon; il a dit quel(|ues niaiseries, a pris son chapeau, et s'est retiré. Que me veut cet homme, Claire:' 11 ignore que mon cœur est donné, et peut-être il se flatte de parvenir à me plaire. Si j'étais libre, il ne m'inspirerait que de l'aversion.

11 est revenu aujourd hui, sous le prétexte di' communiquera mon père une lettre qu'il a reçue de son ami. M. d'Apremont exprime une vive satisfaction d'avoir M. de Méran pour voisin , et il ajoute que sa nièce s'empressera de se lier avec moi. Il est clair que M. des Audreis a parlé de nous en termes favorables , afin de lier b s deux familles , et de pouvoir être avec moi tous les jours. Je répondrai au premier mot expressif qu'il m'adressera, de manière à 1 éloigner pour toujours. , n • jj|.

Il s'est établi dans l'esprit de M. de Méran par des flaltcries délicates , fines, et insinuées avec beaucoup d'adre^si-, il faut que j'en convienne. Ainsi il est parfaitement accueilli , et il est presque toujours chez nous. Il me parle avec une circonspeelion qui dissiperait mes premières craintes s'il ne semblait épier l'oreasion de m entretenir en particulier. J'espère qu'il ne la trouvera jamais.

11 affecte une franchise à laqueUe je ne crois pas. 11 voudrait nous

ADÉLAÏDE DE MÉRAN

faire croire à son :iU.iclicinent par des confidences qui n'ont non de bii'M important, mais qui Itndent à prouver un abandon alisolii. Il pourra tromper mon père; moi, je l'ai j»!;é, «1 tous ses eflorts no eonlribucront <|u'i m'alïermir dans l'opinion que j'ai conçue de lui. Il nous a dit entre autres cliosesque M. d'Apremont s'occupe sérieusement de l'étâblissrment de sa niéee. l!lle a de son père et de sa mère , (|u'clle a perdus dans son enfance, cenl mille livres de rente , et elle en attend beaucoup plus de son oncle. Cependant il ne parait pas très-facile de la marier. Il y a eu des conférences à ce sujet entre M. d'.\pren.ont et l'oncle d'un jeune homme, orphelin aussi... Claire, ces premiers détails m'ont fortement émue, et j'ai fiiéàmon tour >I. des Audrets. Je n'ai aperçu aucune marque demb.irras; ainsi il ne cherchait pas à me pénétrer, comme je l'ai cru d'abord. Il racontait siiuplrnient des faits au«i|iiels il me croit étrangère, à moins cependant qu'il soit maître de lui au point de prendre toujours le masque qui convient à la circonstance, ce ciui n'est ]ias impossible. Alors il veut se venger de réloi|;nement que je lui marque, et il a complètement réus-si. .Mais d'où saurait-il que j'aime aussi tendrement que je suis aimce? E\i ! peut-être de M. d'Eslouvillc. 11 a continué.

La femme de chambre de mademoi-relle d'Apremont.

Le jeune homme, a-l-il dit, oppose à son oncle une résistance que jusqu'ici rien n'a pu vaincre. Il est épcrdument amourcuï d'une demoiselle qu'on dit très-jolie , très-aimable et pleine de qualités, mais i|ui ne lui convient point parce qu'elle n'a pas de fortune. Les deux oncles sont persuadés que le temps et l'absence le feront revenir de ce ridicule entêtement. L'hiver, (|ui s'approche, ramènera les plaisirs bruyants; la dissipation, les agréments de mademoiselle d'Apremont, l'amiiur-propre, toujours llalté d'une conquête brillante, feront le reste. Ils le croient, du moins. Pauvres (jens !

Une restait plus a M. des Audrels qu'à nommer Jules et ta déplorable amie.

Mon père et ma mère se sont regardés; il ne m'eût pas été possible d'articuler un mot, si j'avais voulu hasarder une question. 'Joutes rélleiions faites, cet homme ignore la part très-active que je prends à cette affaire. D'après le sentiment secret que je lui supliose , il ne se serait pas expliqué avec une légèreté aussi offensante pour moi.

Mademoiselle d'Apremont est donc celle rivale (jui doit finir par m'écraser, uniquement parce qu'elle est riche. Elle arrive après-demain. (Jli I comme je vais l'observer! Je ne suis pas jalouse , Claire : ce sentiment ne convient pas à ma triste position , mais je veux voir SI cette femme est réellement di|^e il'un cour qui jusqu'à présent n'a battu i|ue pour moi... Eh ! le désir de la bien connaître est-il autre que cette jalousie dont je me défendais tout à l'heure .' Puis-je me dissimuler les alarmes où me jettent les agréments qu'on accorde i mademoiselle d'.Vpremont, la séduction des plaisirs, les insinuations perfides et sans cesse répétées, les occasions de se voir, qu'on multipliera à l'infini? Et queMi s sont mes armes, k moi ? Des vœux impuissants, des plaintes solitaires : des larmes slériks pcuvi ni-

elles comhatlre une femme qui réunit tout ce qui charme, séduit, entriiine .' Je suis perdue , Claire , ou Jules est plus qu'un homme.

(^)iie de maui j'ai déjà soiitTerls ! Les jilus douces espérances détruites, une séparation douloureuse et sans terme, l'eiil des lieux où naijuil notre mutuel amour, étaient, je le croyais du moins , plus qu'il est possible à un cœur brûlant de supporter. Eh bien ! (Claire , si l'infortune devait s'arrêter là , je serais encore heureuse , je le serais en ce moment. Mais le perdre sans retour, le savoir dans les bras d'une autre ! voilà le dernier, le plus grand de tous les maux. Cette idée est déchirante, affreuse ; elle est mortelle pour moi. Ah! dis-lui bien (|u'il est l'unique arbitre de ma vie , qu'il peut me la conserver ou me l'ôter à son gré.

Je veux m'arraclier à ces pensées cruelles. Tous mes efforts n'aboutissent (|u'à en changer les nuances. Elles varient, mais elles sont toutes accablantes. C'est aujourd'hui que Jeannette se marie. Je m'étais tlattée de me distraire en m'occupant des préparatifs, en réglant le repas, la petite fêle que mon père donne aux époux. Eh bien ! ces apprêts mêmes, ou plutôt leur objet, la satisfaction de mon père et de ma mère, l'espèce d'ivresse de Jeannette et de Jérôme, les douces caresses qu'ils croient dérober à mes yeux en passant et repassant près lie moi, tout me force à me reployer sur moi-même, tout pèse sur mon pauvre cœur, et le froisse d'une manière terrible, insoutenable.

La cérémonie est terminée. Jeannette a prononcé le mot qui l'unit irrévocablement h Jérôme avec une fermeté qui annonçait bien que son cœur se donnait avec sa main. Elle n'est pas très-jolie, et elle m'a paru belle de son bonheur. Jérôme était radieux. J'avais pris un chapeau et un voile : je savais que j'aurais des larmes à cacher. Toujours, toujours des larmes ! Combien j'en ai versé depuis un an! combien j'en verserai encore ! Cette demoiselle d'Apremont!... Ah! < Jaire , la douleur n'est donc pas une maladie mortelle^' On souffre , on pleure, on ne meurt pas.

Il est des instants où je voudrais fuir; il en est d'autres où je surprends l'espérance au fond de mon cœur. Je cherche en vain à rappeler ma raison , elle est trop loin de moi. Je sens la nécessité de relever mon courage, et je ne trouve que l'amour. Quelle vie ! grand Dieu , quelle vie !

Je me suis dérobée à la gaieté qui animait tout autour de moi , et qui me faisait sentir plus vivement mon malheur. J'ai porté dans mon bosquet mes plaintes secrètes; j'y donnais un libre cours à mes soupirs , et j'éprouvais ([uelque soulagement. M. des Audrets a paru tout à coup devant moi. Je me suis levée précipitamment, et je me suis élancée dans le jardin : je ne veux pas que cet homme s'arrête un moment dans cet asile de l'amour malheureux. Il m'a suivie , Claire. Son teint était animé, son œil étincelant, sa respiration courte et gênée. Il m'a glacée d'effroi. J'allais pousser des cris, si je n'avais réfléchi aussitôt que nous étions en vue de la maison , et que je n'avais rien à redouter. Il m'a parlé en mots entrecoupés ; son extrême agitation ne lui permettait pas de s'exprimer d'une manière suivie et intelligible; aussi n'ai-je trouvé que de l'obscurité dans les choses qu'il m'a adressées. Il est atteint, m'a-t-il dit, d'une passion violente, et il ne peut vivre sans moi : je m'attendais à cet aveu. II n'a pas de fortune ; ainsi il ne doit pas penser à m'épouser : pourquoi donc me parle-t-il de son amour ? Mais il peut tout, a-t-il ajouté, sur un homme immensément riche, et iU'amènera à demander ma main, si je veux lui promettre des marques certaines de ma reconnaissance, et lui en donner d'avance d'assez positives pour qu'elles soient une garantie de mes bontés à venir. Il sait que je ne peux disposer de rien , et il me demande d'avance des preuves de ma reconnaissance 1 Si j'avais de l'or, je le prodiguerais pour l'éloigner, lui et l'homme sur leiiuel il peut tout. Il m'aime, dit-il, et il veut me marier à un autre! Quelle démence, Claire! J'aurais ri de cette incohérence d'idées, si je pouvais encore rire.

Il m'a parlé de constance , de plaisirs vifs et mystérieux , de je ne sais quoi encore oii je n'ai rien compris du tout. Fatiguée , excédée de ce verbiage insignifiant, je l'ai interrompu, et je lui ai répondu avec fierté qu'il ne me convient pas d'écouter quelqu'un (|ui déclare ne pas penser à se marier, que j'ai d'ailleurs un éloignement invincible pour le mariage, et que je me flatte qu'il voudra bien à l'avenir ne me rien dire ([ui me soit personnel. Je suis rentrée, et j'ai tout répéta à maman, pour ([u'elle se place entre cet homme et moi et qu'elle me délivre de ses imporlunités.

Le croiras-tu , (Maire? ma mère, en m'écoutant, a marqué une surprise , une indignation qui m'ont frappée. Je suis certaine de lui avoir rendu, à peu de chose près, les propres termes de M. des Audrets. Quelle signification cachée peuvent-ils donc avoir? Ce n'est pas tout : maman m'a expressément recommandé de ne rien dire de tout cela à M. de Méran. f^ette défense a ajouté à mon étonncmcnt et à ma curiosité, .l'ai fait quelques questions à ma mère , et elle m'a répondu d'une manière tellement évasive, que je ne l'ai pas plus comprise que M. des Audrets. Tout ce i|ue je peux présumer, c'est que cet homme m'a dit des choses déplacées, répréhensibles peutêtre; mais je ne sais en rjuoi. Il m'aime, il veut me marier à un autre, et il compte sur ma reconnaissance ; je ne vois là que de la bi/.arrciic. Si tu y trouves autre chose, dis-le moi, Claire; et si

ADÉI.AIOE DE MÉRAN.

j'ai nellenient à me plaimlie de iM. dos AiulicK, cacho-le an hiciiaimi?, par U même r.iison, i|iicllc nu'clle suit, (|ui' iii.iman m'ordonne df me taire avec M. de Mér.in.

Oui, il y a dans ceci un côlé très-sérieux : ma mère vient de tirer à part M. des AuilreU; il a roni;i, pâli en l'écoulant, rtipiand elle a cessé de parler, il s'est relire sans lépoiulri' un mot. Il m'a lancé nn regard terrible en siirl;int. Que m'imporle s,i coU're ? maman est instruite et \eillera sur moi. Mais j'ai une en\ie de pénétrer ce mystère' Peut être n'en est-ce un c|uc pour ton amie. Tu entendras aussi bien que ma mère, et lu seras moins réservée qu'elle, n'est-il pas vrai?

• le ne pouvais, m'a-t-elle dil le soir, interdire celle maison à M. des Audrets sans me mettre dans la nécessité d'instruire IVI. de MéraD de mes motifs; mais je me suis prononcée de manière à te

H. d'Apremont «'est approché de mon ouvrage, il a loué mes talents en général et la grlce avec laquelle je travaille.

garantir de rien entendre désormais qui soit indigne de toi. » Te m'y perds. Ecris-moi , oh' écris-moi dès que tu auras reçu ce paciuet ; je l'en prie, je t'en conjure.

Tous les habitants du village paraissent fous aujourd'hui. Ils courent de chez eui à la grande route , de là à l'avenue du château d'Apremont; ils forceraient la grille, s'ils n'étaient contenus par des domestiques, qui ont assez de peine à les écarter. Voilà la première fois que le propriétaire visite ce château, et il y arrive avec un train qui peut piquer la curiosité. l'ai aussi cédé à la mienne. Armée d'une longue-vue, je vois ce que je te raconte de la chaiiiljrc supérieure d'une de nos tours, d'oii l'œil plonge dans la partie cultivée du parc. .le distingue une file de voitures à deu\ , (|uatre et six chevaux, plus brillantes les unes que les autres. M. d'ApreMont amène donc toute une cour avec lui.

On descend de carrosse ; on monte au péristyle. Les messieurs ont des habits de campagne du meilleur goût. Un homme de belle taille est entouré de huit à dix jeunes gens qui paraissent lui marquer beaucoup de déférence : c'est probablement M. d'Apremont. Une dame mise simplement, mais avec élégance , est à son tour l'objet des hommages de ces messieurs : c'est sans doute la redoutable nièce. Quelques femmes se tiennent à une distance respectueuse : ce sont des suivantes. Ues domestiques en bottes, en culottes de peau, en vestes galonnées, déchargent les voitures, vont et viennent, et l'énigmatique des Audrets paraît donner des ordres de tous les côtés. Bientôt tout le cortège disparait .i mes yeux. On est entré au château ; la nuit s'approche, et ce ne sera qie demain que je reverrai un objet que je suis si intéressée à connaître et à juger.

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