‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 145 sur 379 · XV. — Mademoiselle d'Apremont · texte numérisé non relu

XV. — Mademoiselle d'Apremont

Le soleil paraît à peine, et je suis dans ma tour : il me semble que mon empressement doive se communiquer aux habitants du château. Quel enfantillage! dirais-tu, si tu ne sentais qu'un intérêt très-majeur m'attire ici et m'y fixe.

lai connu à peu près M. des .\udret» avant de l'avoir entendu. Je ne sais si je me trompe, mais il me sei.ilile que les mouvements, le» habitudes du oor|is peuv.nt donner une imlicalion i;énérale du caraclire de l'Imlividii : .lul.mt que je le pourrai, je lie perdrai rien de ce que fera madcnioiselle il' Apremont.

U y a deuv heures ipie je suis ici, el personne ne parait encore ; pas une croisée ne s'ouvre au château. J'ai le temps de réfléchir, et je vais tirer (|uel(|ues coiisé(|uences de ce repos ap.ilhl(|ur. Je d'ormais |ieu quauil jetais heureuse : mon bonheur me ten.nt éveillée. Je durs moins depuis que l'infortune m'a frappée. J'infère île la que le sommeil n'approche (|ue des êtres traiii|uilles. Le eu'ur de mademoiselle d'Ajiremont est donc en repos. .Si j"ai bien entendu tes lettres, elle a vu le bienaimé, et son cieur est calme! (^»ui donc pourra l'émouvoir ' personne, t^ette première remarque a cela de satislaisant que la jeune personne ne pressera pas son oncle de conclure.

Mais si elle a les aeréments, les qualités que la renommée publie, comment n'a-t-elle pas fortement frappé quelques-uns des jeunes gens qui l'accompapnent :' et le silence le plus absolu jiarait régner aussi chez. eux... \.\\, mon Dieu! est-il nécessaire d'ouvrir ses persiennes pour s'occuper très-sérieusement de Jules et de mailemoiselle d'.\premont ? ^e préjugeons rien encore ; attendons, attendons.

La porte du péristyle s'ouvre enfui... oh ! ce ne sont que des laquais... Une femme de chambre paraît. Un des jeunes gens se précipite sur ses pas; elle se jette derrière une touffe d'arbres qui la cache aux valets, mais qui ne me dérobe rien. Le jeune homme la suit et lui remet un papier ([u'elle serre dans une poche de son tablier. Ce n'est pas k elle qu'on écrit, puisqu'on trouve aisément l'occasion de lui parler. On ne lui dit que quelques mots ; on ne daigne pas prendre sa main, qui s'avance assez naturellement ; on se retire : le pal>ier est pour mademoiselle d'Apremont.

On n'écrit pas à une femme sans avoir quelques probabilités de succès. D'ailleurs la facilité avec la(|uelle la suivante a reçu le billet prouve que ce n'est pas le premier dont elle se chari;e, et une demoiselle ne reçoit pas plusieurs lettres d'un homme qui ne l'intéresse pas. Mademoiselle d'Apremont a donc une inclination. Quelle découvcrle, Claire I ([uel bauuic clic porte dans mon sang!

M. des Audrets est u.i bon gentilhomme qui a servi sous M. d'Apremont.

La femme de chambre se rapproche du château. Elle joue , ou elle en fait le semblant, avec un jockey de dix à douze ans, qui parait éveillé comme un page. Un autre jeune homme descend le péristyle, ne la regarde point, et s'enfonce dans le bois. La femme de chambre saisit le ballon du jockey, et le jette dans une touffe de rosiers. L'enfant court à son ballon, et la suivante est sur les pas du jeune homme qui la précède. Les arbres me les dérobent lout à fait... \h ! je les revois. Le monsieur s'arrête; la femme de chambre le joint, reçoit de lui un second papier, le cache dans l'autre poche de son tablier, saute, court et revient au péristyle, oii , pour avoir l'air de faire quelque chose, elle arrange un boui|uet de fleurs que lui offrent les vases de marbre qui ornent les degrés.

Je t'avoue, Claire, qu'en ce moment ma pénétration est en défaut.

ADELAÏDE DE MÉHAN.

H est impossilile, n'est-il pas vrai, qu'une femme reçoive des lettres de decu limuiues à la fois ,' Peul-èlre y a-t-il i|iiel'f|ue autre dame au château. Au reste, comme je le le disais toirt à l'heure, ue iiréjugcoiis rien; attendons.

Un jeune homme très-bien fait saule tous les degrt's à la fois. H fait pirouetter la femme de chambre, lui arrache sou bou(|uet et fuit avec la lé|;èrcté du daim. La femme de ch.imbre s'élance après lui... ^ aurait il un troisième billet:' \ qui doi.e tout cela pourraitil s'adresser!'... Pncisémeut , rufl'icieiise suivante reçoit encore un panier. Elle cache celui ci sous son liihu.

Plus ces scènes se multiplient, moins je conçois le jeu des acteurs. Je reviens à ma première idée : peut-être la femme de chambre a t-elle pour son compte un rùle intéressant dans cette alTaire. .\e peut on suivre la sienne en menant celle d'une autre?... Cependant on se serait arrêté auprès d'elle ; on ne me devine pas au haut d une tour, armée dune perfuie lunette, et ou lui aurait dérobé quelque caresse... Je m'y perds, je m'y perds.

Je fais une refleiion un peu tardive à la vérité : est-il bien d'épier ainsi les actions de eeui qui ne nous doivent aucun compte de leur conduite? .Mais, dis-mni , Claire, n'ai-je pas le droit de m'occuper de mes intérêts les plus chers ? et si je suis réservée au dernier des niallii'urs, si Jules doit céder enfin au\ prières, aui promesses, aux per>écuiions, n'est-il jiis essentiel pour lui de bien connaître celle qui ne fera jamais son bonheur, mais dont les défauts pourraient empoisonner sa vie? .le verrai tout ce que je pourrai voir. Je n'exagérerai, je ii'atiénuerai rien. J'en prends reiHidgement formel, et je le tiendrai rigoureusement.

Quelle jihrase viens-je d'écrire I si Jules doit céder... Ah I répètelui i|ue je l'en crois incapable. Mais j'étudierai mademoiselle d'Apreiiiont, et si elle donne contre elle des armes dont un honnête homme puisse se servir, ce ne sera plus son amour que Jules opposera à son oncle, mais le langage de la raison, qui finit toujours par persuader.

Les deui portes du péristyle s'ouvrent. M. d'Apremont descend les degrés. Il donne la main à une jeune personne dont un grand chapeau de paille cache entièrement la figure. Les jeunes gens et M. des Audrets, ranijés circiilairement à côté et derrière l'oncle et la nièce, font respectueusement leur cour. Aucune autre femme de marque ne les précède ou ne les suit. 11 n'est pas présumablc que la suivante que j'ai vue se charge de la correspondance de ses compagnes. Les trois billets sont-ils donc pour mademoiselle d'Apremont, et si elle est capable de semblables écarts, quel nom donnerai-jc à sa conduite '

On se promène avec un calme au moins apparent. Mademoiselle d'Apremont tourne la tète de temps en temps, sans doute pour répondre a ceux qui l'accompagnent. Pas un mouvement, pas un geste qui décèle lagitaiion de l'àme. La présence de l'oncle comprime toutes les passions.

.le n'ai pas d'observation à faire en ce moment; aussi n'ai-je pas balance à suivre Jeannette, qui est venue m'averiir qu'on m'attendait a déjeuner. Je l'ai engagée à se lier particulièrement avec la femme de chambre aux billets, que je lui ai désignée, aussi bien que je l'ai pu, par sa taille élancée, ses grands cheveux blonds et sa robe de taffetas gris. Jeannette est trop communicative pour ne pas la faire parler, et il ne faut qu'un mot pour explii|uer ce (|ue j'ai vu.

>ous quittions la table , lorsqu'un grand laquais galonné de la tête aux pieds est venu demander.! (|uelle heure M. et mademoiselle d'Apremont pourraient venir rendre leurs devoirs à M. et à madame de Mérau. Si le message se lût adressé à moi, je les aurais reçus à l'instant même, tant je brûle de voir cette terrible rivale. Mon père a répondu que l'heure lui était indifférente, et qu'il verrait toujours avec plaisir des voisins aussi distingués.

Le domestique était k peine sort^ de la salle à mander, que M. de Meran a donné ses ordres. Il nous a invitées, mam.u et'iuoi a faire la plus brillante toilette; il a prescrit à Jeannette et à Jérôme de prendre leurs habits de noce et de ne plus quitter l'antichambre • il est aile ensuite se couvrir la tête de poudre et le corps de broderie. J'ai représenté a maman c|ue cette affectation nous donnerait un ridicule; que ce luxe d un moment r.ippellerait notre médiocrité. Elle m'a répondu avec beaucoup de douceur qu'une fille qui peut complaire à son père en mettant une robe au lieu d'une autre ne doit iias balancer. Elle a raison.

11 n'est qu'onze heures du matin, et nous voilà tous parés comme SI nous allions à une fête. J ai remaripié ii demi-voix que lorsque niius rendions a .M. d'Apremont la vijiie qu'il va nous faire, il faudr.i reprendre les mêmes habiU ou en mettre d'inférieurs. M. de Méran a froncé le sourcil. Jai couru i« mon piano, et j'ai touché cet air si gai, et i|u'il aime tant, pour rappeler la sérénité dans son âme. Je n'avais pas fini, que Jérôme est venu annoncer l'oncle et la nièce. 'I Oiivrei les deux biltants, » lui a dit mon père.

Ils sont entrés, suivis de deux jeunes gens tres-empressés aujirès de la demoiselle. Le cœur m'a battu avec une citrème violence; toute» mes facultés ont passé dans mes yi ux et mes oreilles.

Mademoiselle d'Apremont est bien, très-bien. 11 est facile de trouver uue fiijurc plu» régulièrement JoUe. 11 n'en est pas de plus noble

et en niênie temps plus prévenante; son sourire est enchanteur. Sa taille est haute, fine et déliée; elle ne fait pas nu mouvement qui ne découvre une grâce nouvelle. Elle ne laisse à désirer qu'un peu plus d'embonpoint.

Elle m'a abordée avec la plus aimable cordialité; elle m'a adressé dis choses extrêmement llalteuses et qui n'avaient rien de recherché. Ou je me trompe fort , ou elle a beaucoup d'esprit; elle a surtout celui du moment, l^lle a monté la conversation avec moi jusqu'au terme ((u'elle a jugé i|ue je ne pouvais pas dépasser, et elle s'est arrêtée là. Mais ijuand l'entretien est devenu général, elle m'a étonnée par l'art avec lequel ele cachait, sous le plus aimable badinage, la (orce du raisonnement et la justesse des observations. Je l'aurais aimée dès ce moment si j'avais pu cesser de voir en elle ma plus cruelle ennemie. J'u dois sentir, Claire, combien je suis vraie dans le jugi'iiieiit (|ue je porte d'elle.

Cependant elle a, je crois, vingt- deux ou vingt-quatre ans. Elle doit réunir tous les suffrages, tous les vœux; elle a de la naissance, de la for une, et elle n'est pas mariée! Les hommes, intéressés à bien voir, auraient-ils quel(|ue raison de la mésestimer? Kst-ce vraiment à elle que s'adress.ieni les trois billets, l't aurait-elle déjii donné lieu a d'autres réOevions du genre des miennes ? 11 est des moments oii je le désire bien vivement, Claire; il en est d'autres oii je regretterais qu'un des plus parfaits ouvrages qui soient sortis des mains de la nature se dégradât volontairement.

11 y avait au moins une heure (|ue M. cl mademoiselle d'Apremont étaient avec nous, et je n'avais pas jeté encore les yeux sur leur ajustement. Un amour violent absorbe-til nos autres facultés au point d'éteindre en nous cette avide curiosité, petite passion des femmes qui n'en ont pas d'autres? Mademoiselle d'Apremont était mise avec la simplicité des grâces qui ne la quittent jamais. De la mousseline des Indes, du linon et des dentelles seulement ; mais tout cela est taillé avec tant de goût et drapé avec tant d'élégance ! Son oncle portait un habit très-uni ; un dessous de nankin, un chapeau et des souliers gris. Je n'ai pu m'einpêclier de penser que mon père ressemblait un peu à ces comédiens qui passent, pour paraître un instant sur la scène, un habit brillant, qu'ils déposent quand la toile est baissée. La mise de ma mère et la mienne me rappelaient ces bonnes femmes qui, prêtes à monter dans une diligence, se chargent de tous leurs joyaux pour éblouir des gens plus riches qu'elles. L'oncle et la nièce n'ont point paru s'apercevoir de ce travers, que j'aurais voulu nous épargner à tous. Mademoiselle d'Apremont n'a cessé de me combler de prévenances. Elle m'a fortement engagée à l'aller voir souvent pendant le temps qu'elle passera à Vehac. J'ai promis, Claire ; elle me séduit complètement quand, à force d'amabilité, elle me distrait des projets de MM. d'Estouville et d'Apremont. Mais au moindre retour sur moi-même, je me promets bien de trouver le défaut capital qu'elle a sans doute, ou tous les hommes finiraient par tomber à ses pieds. Ces trois billets, ces trois billets!... Mais avec autant d'esprit, de connaissance du monde et des convenances, est-il vraisemblable qu'elle se mette, pour ainsi dire, dans la dépendance d'une femme de chambre? Je torture mon imagination, et je ne trouve aucune explication satisfaisante de ce qui s'est passé dans ce pa rc.

J'ai examiné les deux jeunes gens, et je les crois très-tendrement attachés à mademoiselle d'Apremont. Je n'ai pas remarqué qu'elle accordât de préférence à aucun; mais elle leur marque une bienveillance, une sorte d'estime, et même des prévenances bien propres à resserrer des liens que déjà peut-être il ne dépend pas d'eux de rompre. Peut-on jouer ainsi avec l'amour? Ou elle ne connaît pas son ascendant, ou elle ignore les peines d'un sentiment i|ui n'est point partagé. Je ne crois jias qu'elle ait le malheur d'être née très- sensible ; elle conserve, à tous les moments, une liberté d'esprit qui prouve le calme de son cœur. Oh ! si elle pouvait s'attacher à un de ces jeunes gens !

Après une conversation très -longue , très-variée, et par conséquent attrayante, l'oncle et la nièce ont pris congé de nous. X \ elzac comme en ^orlnall(lie, on a l'amour-propre de juger les autres, et on se donne le plaisir d'en médire un peu. M. et madame de Méran s'accordent jiarfaitemeiil avec moi sur les agréments et les qualités de mademoiselle d'Apremont. Ils pensaient d'abord qu'elle pourrait être un peu plus réservée; mais je leur ai fait remarquer que son âge autorise certaines choses (|iii seraient déplacées dans une jeune personne de dix-sept ou dix-huit ans; qu'il n'est pas île femme qui ne sente intérieurement ce qu'elle vaut, et que le désir de briller est ])resi|ue légitime quand on a tout ce qu'il faut pour se le faire pardonner, ^lon père et ma mère sont revenus à mon avis, 'lu vois avec quelle loyauté je me conduis envers celle ijue toute autre que moi détesterait peut-être. Toute à l'amour, je sais soii£frir, me plaindre, pleurer, et je ne jieux haïr!

J'ai donné peu d'allentiou à l'oncle. ^L cl madame de Méran lui trouvent un grand sens, de la facilité, de la tenue ; mais ils le croient opiniâtre, et même irascible. Ils ont loué sa taille, sa tournure, son maintien, et la régularité de ses traits. Je ne sais pas encore bien quelle est sa figure, mais il a cinquante ans, et n'eu eût-il que vingt, il ne ferait pas sur moi la plus légère impression,

AIJtLAlUE UE /MtKA^.

J'i'jiiorc si mon [lèri' a ric li-iippr i\f mi's "'11. lidiis sur s» liroclcriit't sur iiotn- |Kii'iire Iri's-reclierclit'f à iiii niii'O et à moi. M.iis il les a remliics niillt-s t- ii iléild.int c|iii- la visite île ;M. J',\|)remi)ril lui serait reiiiluo celle a(>rès-diiiée. (lociime on lie (ail pas ortliiiairriiieiil ileui luilctles par jour, il est tout simple «le ikiiis prrseiiler dans l'état uii ni)us SDiiiims; eoninie on ne se pare pas Uius les jours à la eampanne, l'tijue \l. d'Apreninnt iimis a <lonné l'exemple de la siniplieilé, on ne conclura rien contre notre (;ardc-r"lie en nous voyant mis selon notre us'|;e lialiituel. Mon père ne m'a pas eomiuuiU(|UL' ses iJt'e» ù cet <i;ard, mais voilà probalileiuenl ce «|u'il pensait.

Jeannette a ponctuellement suivi les instructions (|ue je lui ai données, et elle n'a pas perdu un instant. l'.He a piis, pour s'il tr.iduire au cliàleau, nn prétexte assez, adroit, l'aile a demandé ii saluer les femmes de mademoiselle, et ii leur donner sur les localités, qu'elles ne connaissent pas encore, tous les rensei|;nements dont elles peuvent avoir besoin. On a paru lui savoir très- bon pré de ses prévenances, et il ne lui a fallu qu'un momi ni pour se mettre au mieux dans l'esprit de la première femme de cliambre. Il a sufli de louer la finesse de sa taille , la beauté de ses cbeveux blonds et le ijoiU de sa robe de taffetas ijris, pour en recevoir l'invitation de voir le château, et ensuite celle beaucoup plus intéressante d'aller se reposer ilans sa chaïubre. La flatterie, contre la(|uelle on s'é ève tant, e^t-ellc naturelle .i l'homme.' Sans aucun art, et peut-être sans réflexion, ,leannelle a trouvé la ro'de ijii'il fallait pincer.

I.e caquetajje s'est monté d'une manière suivie dans cette cbambre. Julie n'est pas fine, et cependant elle se vante d'avoir la confiance de sa maîtresse. Je doute à présent que mademoiselle d'Apremont la donne a personne. On s'est entretenu, selon l'usage, de tous les individus qui habitent le cliàleau. Trois de ces niessiciirs, au moins, sont ëpenliiinent amoureux de la demoiselle, qui paraît ne se déci<ler pour aucun , et ses irrésolutions sont trcs-lucrativcs pour Julie, à (|iii on suppose une influence ([u'elle ne peut avoir. Ce matin même, elle a reçu, dans le parc , des cadeaux que chaque aspirant lui a remis en cachette, et déployant trois papiers qui étaient sur sa commode, elle a fait voir ii Jeannette une bourse à monture d'or, une montre éniaillée, et de jolies boucles d'oreilles. Décidément, cette fille ne sait rien: si elle avait le secret de sa maîtresse, elle serait moins communicative. Il résulte de ce que je viens de te dire que j'ai jiu me tromper à l'égard des trois billets; mais ce qui change en certitude le soupçon d'un défaut essentiel , c'est que mademoiselle d'.\prcninnt a été plusieurs fois au moment de se marier, et que les prétendants se sont retirés brusquement sans daigner motiver un procédé aussi bizarre. Je connaîtrai ce défaut : il est impossible qu'il ne s'en manifeste p^s qurique chose à des yeux constamment ouverts; et si je parviens à sai>ir un premier fil, je déchirerai bientôt le voile dont mademoiselle d'.Vpremont s'enveloppe.

Je sens bien que faire manquer ce mariage n'est pas assurer mon repos. 11 est à Paris d'autres fenimes qui peuvent convenir à M. d'Kstouville. Cependant il lient beaucoup à la fortune, et une très-riclie héritière ne se rencontre pas tous les jours. D'ailleurs, dans ma position, c'est beaucoup que gagner du temps.

Kous partons pour nous rendre au château. Je t'écrirai demain ce qui se sera passé.

Tout est grand dans cette maison. Le ton du maître est noble et imposant. Mademoiselle d'.\premont reçoit, et prévient les besoins et les désirs, comme elle fait tout, avec une aisance et une grâce qui lui sont particulières.

Sept ou huit personnes étaient venues de Tarbes, et avaient dîné au château. Quand nous sommes entrés, le salon était garni , et cette circonstance m'a paru favorable aux observations. Une demoiselle est plus réservée quand le cercle est rétréci, que dans une assemblée nombreuse, oii elle ne peut être l'objet d'une continuelle attention. Les allants et les venants changent sans cesse la forme du tableau, et les conversatious particulières se lient sans inconvenances ; c'est là ce que j'attendais.

l'iacée dans un angle , d'nîi je pouvais tout voir, j'ax'ais d'abord été distraite par les lieu\ communs (|ue m'adressaient ceux qui passaient près de moi. J'ai appris combien il est facile de se défaire d'un importun. Ces messieurs me donnaient un peu d'humeur, et je ne répondais que par oui et par non. Ils m'auront prise pour une imbécile ; n'importe, l'.n cinq minutes, je me suis trouvée aussi isolée (|ue si j'avais été seule dans le salon. Cette expérience m'a fait connaître qu'une femme aimée de trois hommes ne les fixerait pas longtemps, ai elle ne prenait la peine de leur paraître aimable, et si même elle ■e leur donnait des espérances. Cette première réflexion m'a conduite à penser que le défaut de mademoiselle d'Aprcmonl pouvait bien être la coquetterie, et je n'ai pas tardé à me convaincre de la justesse de cette opinion.

.•Vssise entre les deux jeunes gens qui l'avaient accompagnée chez nous, elle leur adressait alternativement de ces regards de feu qui portent le trouble dans les sens, et qui disent autant que l'aveu le ; plus positif. L'un d'eux lui a dit ii l'oreille quelques mots, auxquels elle a répondu à haute voix , et en riant de tout son creur, probablement pour liter à l'antre tout soupçon d'intelligence entre elle et son rival. Je vojais son genou s'approcher de celui de «(ui elle détournait

la tête, sans doute pour lui prouxer que, même en écoutant cequ'un lui disait ailleurs, elle s'occupait excliisiveineiit de lui. La »ati»fiictioii se peignait dans le» traits de ces pauvret jeune» |;eii». lU faisaient pour renipêcher d'éclater de» elVnrl» ipii ne m'échappaient pas, et il» se regardaient de temps en temps avec un rire ironique i|ui prouvait (|ue cliaciin d'eux insultait intérieurement au malheur de son concurrent.

Ilieniùt iiiiu autre scène a attiré mon attention. On avait lié quelques parties, et le troisième préieinlant était enchaîné à une table de boslon. Il ne perdait rii'ii de ce qui se passait ,iii loml de la salle, et le dépit, rindignation , la jalousie contractaient une heure vraiment intéressante. Les yeux de mademoiselle d'.Apremont se portent sur cet autre infortuné ; elle se li've.se fait avancer un fauteuil par ceux mêmes qu'elle quitte ; elle s'assied aupri's de celui qu'elle torturait depuis un quart d heure, et sous le prétexte de voir son jeu et de le conseiller, elle approche la tète jiisi|u'a pouvoir re^pirer son haleine, et, dans cette position, son bras se trouve accolé au sien depuis l'épaule jusqu'au coude, lu n'as pas d'idée , CI. lire, de la révolution subite <|iii s'est faite sur ce visage si sombre qiielqiii-s secondes auparavant. Les nuages s'en sont éloignés; l'hilariié et le contentement y ont reparu. Les deux autres observaient aussi attenllvement que moi la table de boslon, et l'air d'une profonde allliclion succédait, par degrés, à ^ivrc^se dans laquelle je les avais vus plongés. Il me semble qu'un ain ni doit démêler un rival au luilieu de cent mille hnmnicf, et ces trois malheureux ne peuvent s'abuser sur leur» prétentions respectives. L'amour-iiropre , (|iielque» demi-faveurs secrètes, persuadent il chacun d'eux qii il est aimé ; la légèreté de mademoiselle d'Apremont leur fait craindic ou de ne pas l'être assez, ou qu'elle leur échappe. Comme elle étudie leurs sensations! comme elle paraît deviner leur pensée ! avec (juclie facilité elle les calme, elle les rassure par un regard , un sourire, un mot (|iii semble jeté au hasard, et qui échappe a ceux qui n'ont pas d'intérêt a en saisir le sens ! Ces jeunes gens sont une cire molle que celle femme modifie à son gré. Cela durera-t-il :'

Je pense qu'il faut inliniment d'esprit pour bien jouer un rôle .iiissi difficile que celui dont se charge mademoiselle d'Apremont ; maisquel travail clïrayaul il exige! il laut juger ce qu'il convient de faire pour attirer 1 homme indifférent, sans paraître lui faire d'avances. Il faut sentir ce qu'on peut accorder pour le fixer, sans rien perdre de son estime. Il faut dissiper l'humeur et prévenir le dégoût, en le faisant passer à propos de la crainte a l'espérance. 11 faut tout voir, tout faire de sang-froid, parce (|u'un mouvement, un geste, nue inflexion de voix doivent être calculés. Quel métier que celui-là ! qu'il est bas el pénible ! et quel est le prix de tant de soins ' La coquette en troiivet-elle un à froisser, à déchirer, à désespérer des cœurs honnêtes, sans aucun avantage pour elle ? C'est à ce plaisir barbare que mademoiselle d'Apremont a sacrifié des établissements avantageux. Une soif dévorante de plaire lui fait chercher sans cesse de nouvelles victimes, et l'homme dont elle accepterait la main serait le plus méprisable des êtres s'il n'avait as^ez d'énergie pour la ployer sous un joug de fer. Mais quelle vie, Claire, ipie celle d'un mari réduit à tourmenter sa femme pour alléger le poids de ses propres maux I Oh ! que Jules évite cette enchanteresse, comme l'homme prudent s'éloigne d'un précipice dont les bords sont émaillés de fleurs.

C'est au plaisir barbare de faire des victimes, ai -je dit, que mademoiselle d'Apremont a sacrifié des partis conxenables. Quelque esprit que je lui reconnaisse, quelque empire r|u'elle ait sur elle-même, quelque adresse (]u'elle mette dans sa conduite , est-il possible (|u'elle soit constamment impénétrable ? Ues hommes jaloux n'ont-ils pas dil enfin la juger, et la brusiiue retraite de (|uel(|ucs-uns ne prouve telle pas que loin d'avoir rien sacrifié à son incalculable orgueil elle a eu l'humiliation d'être abandonnée? Qui sait si dans c|iialre jours, il lui restera un des trois êtres ([u'elle tourmente aujourd'hui ? Dans quelques années elle aura perdu ses agréments. Successivement délaissée de tons ceux qu'elle aura attirés, et (|ui auront enfin apprécié ce creur de glace et sa duplicité, elle vieillira sans avoir un ami. Digne punition de sa coquetterie effrénée.

Il me semble que mes observations, très-générales jusqu'ici , je l'avoue, sutRraieut pour autoriser Jules à vouloir bien connaître celle qu'on lui destine, et à engager son oncle à l'étudier lui-même avant de la jeter dans ses bras. Cependant je ne m'en tiendrai pas à ce que j'ai vu hier. Je tâcherai de pénétrer dans les détails , de connaître quelque particularité qui me donne la mesure des mœurs de m.idemoiselle d'Apremont, comme j'ai celle de son caractère. L'occasion m'est offerte ; son oncle donne dans deux jours une fête à laquelle nous sommes invités. Le tumulte, l'espèce de désordre inséparable d'une réunion nombreuse sont favorables à l'intrigue , et pourront servir ma jalousie.

Je ferai venir Jeannette au château. Elle est liée avec les femmes de la maison, il est tout simple qu'elle aille leur aider, et qu'elle s'amuse ensuite à voir danser. Je la chargerai d'observer de son côté.

Ke me reproche pas, Claire, de commettre l.i faute dont j'avais cru d'abord mademoiselle d'Apremont coupable, celle de me mettre dans la dépendance de ma femme de chambre. Jeannette sait que Jules m'a été solennellement promis par mon père; que je suis forte de

AnKLAIDE DE MERAN.

SOI) coniinlenu-nl aux yeui île la r.iison cl de ri'i]iiil<\ et i]iie le niallii'ur (pii niiiis a si'parés n'a pu dosmiir dcii\ coeurs i|iii liatiront élcrucllemcut l'un ])our l'autre. Je clieiclie à me conserver un liieu qui eit a moi par ledniit le pli:s léijilime. Il n'y a rien dans tout cela qui puisse altérer l'estime (pie me porte Jeannette. Mademoiselle d'Apreinont, au contraire, en confiant sa triple intrigue à Julie, se déslionorerait dans son esprit.

A propos, je ne l'ai rien dit de M. des Audrets : les accessoires disparaissent devant l'objet J)rincipal. 11 m'a beaucoup reijardic, m'a peu parlé, et ne m'a dit que des choses indifl'érentes. J'ai remarqué plusieurs fois dans la soirée que maman avait sans cesse les yeui sur lui , et c'est peut-être k sa surveillance que je dois la liberté dont j'ai joui.

Il est des moments oii il me semble que je ferais bien d'appuyer mes récits d'un témoignage irrécusable, de celui de ma mère, par eieniple. Je crois (|u'il conviendrait mieux i|ue le jour de la fête j'errasse avec elle dans les appartements et le parc, que seule ou avec Je.iiinette ; mais a son ài;e et dans le calme absolu de ses sens, se prèlerait-elle à des demarcbcs que la passion seule peut rendre excusables .' r.t puis consentirait-elle à éclairer M. d'ICstouville sur la conduite de mademoiselle d'Apreinont .' En cbercliant à l'éloigner de cette jeune personne, ne iiaraitrait-elle pas vouloir le rapprocher de moi? et quelle serait sa confusion, si on lui refusait la confiance que nous accordent si rarement ceux dont les intérêts diffèrent des nôtres! Ali! Claire, pourquoi n'es-tu pas ici i' Toutes réilexions faites, j'agirai seule ; je n'écrirai (|ue pour le bien-aimé ; son cœur et sa prudence feront le reste.

Je reçois ta lettre avec l'extrême satisfaction que j'éprouve toujours en te lisant, ^lille et mille actions de grâces à l'homme charmant qui aime avec persévérance autant qu'il est aimé ! Ton fils, dis-tu, .ijoutc chaipiejour quelcpie chose à ton bonheur. Ah! je sens combien doit être cher à sa mère l'enfant d'un père adoré. Aurai-je quelque jour l'inexprimable félicité de presser contre mon sein celui de .Iules? Ali! si le sort m'accordait cette faveur insigne , je serais plus qu'une mortelle. 1. 'enfant chéri n'accroîtrait pas notre amour : il est tout ce qu'il peut être. Mais Jules me disputerait el ses premières caresses, et le plaisir d'assurer ses premiers pas, et celui de lui faire articuler le premier son. Le vois-tu , cet enfant, s'échappant des bras de son père pour venir se jeter dans les miens? Jules le suit en tremblant; tous deux s'approchent de moi; nous formons un groupe immuablement uni par tous les sentiments qui font le charme de la vie, et nos parents, témoins de ces scènes délicieuses, bénissent le jour oh ils nous ont unis... Encore un rêve, ma bonne amie , rien qu'un rêve. Ah! laisse-moi rêver. Le temps donné à de si douces illusions est une conquête sur la plus cruelle des réalités.

Puis-je croire ce (|ue je lis? Quoi! ces marques de reconnaissance que me demandait d'avance M. des Audrets sont des faveurs qui puissent lui garantir l'abandon absolu de ma personne lorsqu'il m'aurait mariée ! Quelle perversité! quelle horreur! Oh ! si je l'avais compris, je l'aurais, à l'instant même, écrasé du poids de mon. indignation. Qu'il se garde de revenir sur de pareilles insolences : j'éclate , fussé-je au milieu de cent personnes. Et ma mère , qui a refusé de m'instruire ! Pourquoi tenir dans l'ignorance une jeune fille, que son âge même et quelques agréments exposent à des dani;crs dont la nature ne lui a pas donné d'idée ? Je nu redoute pas les hommes (jui ne m'inspirent rien, et je suis i)cul-èlrc entourée de pièges, dont on croit me sauver par la surveillance seule. IMais la plus tendre , la plus active sollicitude ne peut-elle être trompée par la ruse , l'adresse , la duplicité? !Moii ignorance elle-même ii'était-elle pas une arme terrible contre moi? L inexpérience évile-t-elle un abîme vers lequel elle marche les yeux fermés ? Tu as ouvert les miens : je t'en remercie, Claire. Oh ! (|iiel homme atroce que ce des Audrets.

.l'ai passé deux jours sans t'écrire, parce que je n'avais à le rendre compte ni d'une sensation, ni d'une circonstance nouvelle. Je ne t'aurais parlé i|u'amour, et je crains de te fatiguer en me repétant sans cesse. Et puis, ma bonne Claire, je t'avoue que je me suis occupée des dispositions nécessaires pour paraître convenablement à la fête de demain. Je voulais une mise au moins agréable et des couleurs qui ne me trahissent pas dans les ténèbres, >i mademoiselle d'Apremont s'y enfonce, et que j'aie la hardiesse de m'y engager sur ses pas. J'ai arrangé une robe île levantine verte, r|ue j'ai garnie de guirlandes de myrte. Je serai coiffée en cheveux, j'aurai des gints foncés; il ne me restera de blanc que le visage, et , (pioi qu'en dise Jules, mes yeux ne porteront pas la lumière dans l'obscurité.

Je vais satisfaire un petit mouvement de curiosité. Je le quitte pour monter à ma tour, et voir quelque chose des préparatifs. Ils doivent être considérables, car M. d'Apremont veut donner la plus haute idée de sa magnificence et de son goût. C'est ainsi ifu'il s'est ejplii|ué avec son intendant et ses domestiques, à ce i|ue m'a dit Jeannette, à qui Julie ne cache plus rien , même des très-légers défauts qu'elle a cru remarquer en sa maîtresse. La futilité des observations de cette fille est une preuve nouvelle de la prudence el de la discrétion de mademoiselle d' \prcmonl.

Tout est en mouvement dans le parc. Ici, on vide des paniers'rejnplis de verres de couleur, et on les suspend aux arbres. Là, on plante des solives , dont je ne prévois pas la destination... Ah ! j'y suis, j'y suis; il y aura un l'eu d'artifice. Plus loin on a monte un orchestre, et deux peintres travaillent à faire du marbre avec de la toile et des ais de sapin. Là-bas, est un superbe buffet... \h ! voilà mademoiselle d' \preiiiont. Elle joue avec un bou(|uet , qu'elle tient avec une négligence qui a quelque chose de voluptueux, l'.lle se promène, elle rit, elle folâtre avec M. Diiverlant, c'est l'homme au boston de l'autre jour, l'.lle le quitte, pour aller parler aux ouvriers. Elle paraît les encourager, les louer; son geste annonce la bienveillance, et je les vois (lénétrés de sa bonté : cette fille-là veut plaire à tout l'univers. Elle revient à Diiverlant; elle le quitte encore, pour revenir à lui; ils avancent, ils s'éloignent des ouvriers; ils arrivent à 1 endroit même où Julie , l'autre jour, a reçu le premier cadeau. Là , ils s'arrêtent. Ils se croient invisibles. Leurs mouvements annoncent la chaleur de leur conversation. Oh! si je pouvais les entendre !

Ouverlant sort un papier de sa poche, et mademoiselle d'Apremont en tire un de dessous son fichu... L'échange est fait; chaque billet est à son adresse. Ecrire à un homme qu'on n'aime pas! cela se coneoit-il ? Je ne dormirais plus si un homme, quel qu'il soit, Jules excepté, avait en sa possession une preuve de mon imprudence, ou de ma faiblesse...

Mademoiselle d'Apremont se tourne vivement. A-t-elle entendu (pielque chose?... Ah! ce sont ses deux autres victimes qui volent sur ses traces. Elle va droit à ces messieurs; elle leur marque ce tendre empressement, qui ne manque jamais son effet. Duverlant se dérobe dans la profondeur du bois. Il ne veut pas sans doute qu'on le surprenne seul avec la demoiselle : ce serait exposer sa réputation. Comme il la sert !

Le maladroit! Il a cru serrer son billet; il l'a laissé glisser, je ne sais comment; le voilà par terre. Fort heureusement les autres prennent la route du château. Mais quelqu'un, M. d'Apremont lui-même peut passer et trouver cette lettre. Quel mal elle ferait, si les autres ont aussi une correspondance ouverte, ce (|ui est assez vraisemblable ! Quel bruit, quels éclats, quel scandale, de la part de ces amants trompés, éclairés enfin sur le plus triste, et selon moi, le plus vil manège! C'est ce qui pourrait m'arriver de plus heureux , et cette idée me fait frissonner. Malgré la pitié qui me parle en faveur de mademoiselle d'Apremont, je donnerais tout au monde pour avoir cette lettre. Je l'enverrais directement à iM. d'Estouville. Que diraitil à l'aspect d'une pièce aussi convaincante! Je vais faire courir Jeannette... Est-ce bien moi, grand Dieu, qui médite un semblable projet!... Oui, oui, je vais envoyer prendre ce papier, mais pour le soustraire à tous les yeux. Je suis incapable d'en faire un usage répréhensible. Aucune considération ne me donne le droit de déshonorer mademoiselle d'Apremont.

O quel malheur! des Audrets seul, rêvant, arrangeant peut-être quelque perfidie, des Audrets prend l'allée qui conduit à l'endroit oii est tombé ce malheureux papier. Peut-être ne le verra-t-il pas; il occupe si peu d'espace ! Le méchant avance, et mon cœur bat presque aussi fort que si j'étais la coupable. Il arrive, l'y voilà, il va passer... non... oui, oui, il va passer... il a vu le billet, il se baisse, il le prend , il l'ouvre, il le lit; il est l'ami intime de M. d'Apremont. Comment cela fiuira-t-il ?

Duverlant revient sur ses pas. Il regarde, il cherche... Il n'est plus temps. Ce jeune homme jiar^ît profondément affecté. Il passe à côté de des Audrets ; ils se saluent, ils s'éloignent; je ne les vois plus.

Je descends, affligée , fatiguée. Je rentre , et je trouve au salon un ancien officier de marine, invité à la fête, et qui s'est empressé de venir rendre ses devoirs à mon père, avec qui il a fait plusieurs campagnes. Il demeure à dix lieues de Velzac, et il est arrivé aujourd'iuii pour ne rieu perdre de la fête de demain. Il connaît beaucoup M. d'Apremont et les personnes qui composent sa société.

J'avais vraiment besoin d'être rassurée sur les suites (|ue peuvent avoir les démarches plus que hasardées de la ilemoiselle. Peut-être Duverlant lui convient-il, et alors quelque usage que des Audrets fasse de sa lettre , elle n'aura été qu'imprudente, .l'interroge l'officier de marine sur les (pialités, lélat, la fortune de plusieurs de ces messieurs : c'est un détour (|ue je prends pour arriver sans donner de soupçons à ce pauvre Duverlant... Oh! bassesse. Oh! infamie, il est marié , Claire, marié depuis deux ans à une amie intime de mademoiselle d'Apremont. Et elle reçoit ses lettres, et elle lui écrit, et elle ne l'aime pas ! Elle n'aime personne , elle enlève à une femme intéressante le cœur de son mari, unic|uement pour satisfaire sa vanité. Quel nom donner ii une semblable conduite ? Je n'en connais pas.

Fatiguée au delà de toute expression de réfléchir à des horreurs dont je n'avais pas d'idée, et que je ne conçois pas encore, je me suis retirée dans ma chambre, et ce matin je me suis décidée à suivre dans les ténèbres ces mystères d'iniquité. Que de choses ils couvriront de leurs voiles, si j'en juge p.ir ce qu'on se permet en plein jour! Quoi qu'il arrive à mademoiselle d'Apremont, je ne la plaindrai pas.

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