XV. — Suilo du préci'deut
Ji- reçois un liillot ilo mailemoisolle d'A|iifmcmt. l.llf iiif dil que la ftflc coniiiu'iict'i'ii par un déjeuner, et elle nie prie d'eii];.i|;cr M. et madame de Méraii à se rendre au château à div lieures. l'.lle a trouvé l'art d'écrire li-dessus trois pages qui m'auraient tmirne la tète si je n'avais pénilré dans l'intérieur de cette femme. Je ne m'i toune plus de ce (]ue ses amants, <|ui peuvent tout lui dire , et .1 iliac|ue instant du jour , lui écrivent pour obtenir d'ille des réponses dont ils doivent faire le plus (jranil cas. Mais pourquoi use-t elle son esprit avec moi, qui n'ai ici nulli' iniluenee ' il entre pent-élre dans son pl.in de se faire des partisans, tics appuis Je tous ceu\ qui l'approelienl contre quiciin(|ue oserait l'atl.uiuer.
J'ai remis son billet à mon pire. • C'est la simplicité île madame de Sévijjué, s'est-il écrié, unie à une pureté de style et à une j;r.'ice il'eipression que n'a pas toujours le modèle. • Il s'est Uàte de s'Ii.ibiller; nous sommes |iartis.
J iijnore si elle avait aposté queliju'un; mais elle a paru au liaut du i péristvle au mouienl oii nous mettions le pied sur les de|;rés. .Son premier sourire, son premier mot ont été pour M. de Mëran , ce qui n'est pas dans les couvenanci-s, et une fille comme elle ne les enfreint jamais involontairement. Aurait-elle conçu l'odieiii projet de prendre aussi mon ])èrc dans des lacs que bientôt il ne iioiirrail ])lus rompre? J'en jui;erai avant c|ii'on ail fini de déjeuner, et cette petite fille , si simple, si peu redoutée, devant i|iii on ne prendra pas même peut-être la peine de dissimuler, arrêtera le mal di'S sa naissance.
Oui , Claire, oui, elle a des projets ; elle a placé mou père au]irès d'elle, toutes ses prévenances sont pour lui , et elle ne lui adresse pas un mot qui ne soit un élor;c indirect. M. de I\léran l'écoute avec un plaisir qu'il ne pense plus à cacher. Les trois rivaux, beaucoup plus jeunes (|ue lui, ne paraissent pas s'en occuper, et louent peut-être intérieurement la prudence de la demoiselle , qui détourne d'eux l'attention |;énérale. INloi , je ne dis rien ; je rei;arde et j'écoute. Voilà la seconde fois que je joue ce rôle dans ce château. IV'importe.
l ne symphonie concertante se fait entendre du salon. On se lève, on se précipite. Mon père a donné la main à iiKidenioiselle d'Apreniont, il la conduit à un fauteuil et il se jUace auprès d'elle. Il lui parle avec une chaleur qui , je l'espère , n'est remarquée (|ue par moi ; elle ne lui répond que des mots, mais sa physionomie a l'expression de la plus douce tendresse, et elle l'écoute en mar(|uant la mesure sur le dos du siéijc qu'il occupe. Je crois que l'eilrémilé de ses doigts ellilés et purpurins doivent eBleurer ciuelquefois son épaule. Ce spectacle me révolte, m'indigne. Je me lève, je tourne en dehors du cercle, je m'approche de mon père, et j'entends distinctement ces mots: « Monsieur le comte, un homme aimable n'a pas d'âge; les grâces se plaisent à couronner de myrtes les cheveux blancs d'Anacréon. u Quel chemin cette fille a fait en moins de deux heures ! 11 faut que les hommes aient un fonds prodigieux d'amour-propre, pour que mon pauvre père donne dans un [liégc tendu avec une précipitation aussi remari|ual)le. Je me fais voir à tous deux : c'est moi maintenant que la demoiselle comble de caresses, et elle revient à son but par un détour, elle me félicite d'avoir un père qui joint les qualités les plus aimables à un mérite distingué. Je dois être fière de lui appartenir; je l'aime sans doute autant qu'il mérite de l'être... Sais-je tout ce (|u'elle m'a dit? Mon père paraissait me voir là avec impatience. Cependant, piquée d'une leçon indirecte que je ne méritais pas, et (|ue mademoiselle d'Apremont avait moins que personne au monde le droit de me donner, je lui ai répondu assez sèchement, que je connais au moins autant mon père et mes devoirs que ceux qui veulent bien se donner la peine de s'occuper du premier et de me rappeler les seconds. Je suis passée plus loin , étonnée de la fermeté que je venais de mettre dans ma réponse. Je ne suis plus celte enfant craintive (|ui redoutai! jusqu'à son ombre. Je crois , Claire , ([ue mon caractère se développe dans les proportions de la connaissance que j'ac(|uiers du cœur humain, et les circonstances me font avancer rapidement.
Uelirée dans un coin, j'arrangeais aussi des plans. Le premier , auquel je me suis arrêtée, était de tirer à part mademoiselle d'Apremont . de lui dire qu'elle pouvait se borner à mettre la désunion entre %a meilleure amie et M. Duverlant, qu'elle n'aurait jamais à tenter d'entreprise plus glorieuse en ce genre, et que le dessein de brouiller deux époux avancés en âge était au-dessous d'elle. J'ai réfléchi aussitôt que j'éveillerais la défiance, et que j'avais besoin de toute la sécurité de mademoiselle d'Apremont pour tirer un parti avantageux de cette journée, et surtout de la nuit. Je me suis décidée à continuer mon rôle passif et à raconter demain en déjeunant et sans intention apparente tout ce que j'aurais découvert. lJémasi|uer cette fille, c'est mettre mon père à l'abri de ses séductions, c'est lui épargner des chagrins, c'est remplir un devoir sacré.
On blâme, on méprise, on évite une jeune personne qui a eu une faiblesse, répréhensible sans doute, mais qui a fait le bonheur de sou amant. On estime, on recherche, on fête, on adule une fille dont le cœur est toujours froid et la tête sans cesse exaltée, qui abuse de ses charmes et de ses talents pour asservir, tourmenter, torturer tout ce
qui l'approche; qui ne trouve pas de conquêtes lu-dessous d'elle; qui s'applaiiilit lorsqu'elle trouve une nouvelle vicliiiie ou un esclave de plus iliint elle grossit sa cour; qui , sous l'app.i renie de la sensibilité la plus vraie, est réellement sms pitié; qui rit en secret des larmes qu'elle a lait répandre, et qui calcule le jour et l'heure ou elle en fera couler d'autres. \ iiila , (ilaire , voila un Ui.iu de rhiiuiaiiité , voilà la dispensatrice d'un poison , d'autant iiioins niloute qu'il est caché sous des |;râces toujours piquantes; voila la femme qui trouble les familles, qui brouille le lils et le père , Ti poiiv et l épouse; voilà le monslre que la nature a formé dans un innmiiit d'erreur, et que la socii'té dev rait rejeter de son sein. Les gens siiperlieicls jui;eiit i|u'oii n'a rien d'essentiel à lui reprocher jiaree qu'elle a des luuMirs. t^onsulte/. ceux de ses amants qui l'oiit ju|;ée enhn. et qu'ils vous disent à quel suiipliee affreux elle les a condamnés. Klle a des ma'ursl lit coiiiment n'en aurait-elle pas? Son âme est desséchée par l'orgueil, son imagination a usé ses sens, l'.l qui sait s'ils ne se r.iiiiiiieiit pis i|iielquefois , si elle n'a pas succombé à l'instant oii elle croyait avoir le plus d'empire sur elle-même, si son premier vainqueur, trompé pour un autre, ne s'est pas éloigné dans le silence que doit toujours garder un honnête homme ?Oh 1 que de secrets cette nuit peut révéler! La symphonie concertante est terminée , et l'on se presse autour de mademoiselle il'Aiiremoiit. l'.lle chante avec un goût, une ))récision! Klle a un organe si flatteur! (,tuc serait le concert si elle ne daignait se faire entendre? N oila ce que lui répète jusqu'à satiété la jeunesse brillante i|ui renviionne. Le moyen de résister à des instances aussi soutenues! Coiiiiiieiit n'être pas enivrée de tant il'adiilalions! La demoiselle se li've, M. de .Méran la conduit au piano. « Voyez, monsieur le comte , luene/. le morceau que vous préférez. » Mon père est flatté , enchanté de celte nouvelle marque de déférence. 11 exciterait l'envie s'il pouvait être un rival redoutable.
Tu sens, Claire, que toute cette musique a été triée d'avance, et qu'il importe peu à mademoiselle d'Apremont quel morceau mon père clioisir.i. Il prend un air de ('.ulislan.
l'.lle ])rélude, elle commence, lin silence absolu règne dans toutes les ])arties du salon. Les auditeurs, penchés vers l'iiistruiuent , semblent vouloir franchir l'espace qui les en sépare; ils retiennent leur haleine , ils craig'nent de perdre un son. Le contentement, l'admiration se peignent sur toutes les physionomies. I.lle finit , on la couvre d'applaudissements : elle en méritait. Sa voix a peu de volume; in.iis elle est jiure, harmonieuse, et elle un tire en grand parti. Il ne manquait à son triomphe qu'un objet de comparaison, et c'est a moi que ces messieurs ont bien voulu donner la préférence. Comment penser ((u'une petite fille qui ne dit mol, qui est toujours cachée dans quelque coin, soit modeste par un autre motif que le sentiment de son infériorité? M. d'Apremont s'approche de moi. « Des Audrets m'a dit, mademoiselle, vous avoir entendue, d'un peu loin à la vérité, et ses éloges font désirer a l'assemblée de jouir d'un plaisir nouveau. Rendez-vous à nos vœux. «Je me lève, cl je me laisse conduire sans marquer de confiance et sans paraître redouter une défaite. Je prends une partition au hasard. « C'est Didon, c'est Didon, )) chiichole-l-on autour de moi , et la glace me renvoie un sourire écpiivoque qui n'a rien d'encourageant : ces messieurs ne savent pas que j'ai eu l'amour pour maître. J'invoque le bien aimé, et je fais courir mes doigts sur l'instrument. On ne rit plus, on est attentif. Je chante l'air : Ah! yuc je fua bien iiispiri'e! etc., avec autant d'aisance que si j'étais dans ma chambre. Je veux faire sentir à mon père que mademoiselle d'Apremont n'est pas la première femme du monde dans tous les genres. Demain je lui prouverai qu'elle doit beaucoup à un manège constamment étudié. Ce dernier point convenu, elle cessera d'être dangereuse pour lui.
Je finis mon air, cl je continue pendant quelques minutes à badiner l'instrument dans tous les tons. Je me lève au moment oii on parait être dans une sorte d'extase, et je me retire dans mon coin. On vient à moi , on me presse de me remettre au piano : c'est là que je les attendais. Entre Jules et toi, j'aurais chanté des heures entières. Je voulais laisser à mon auditoire la haute opinion qu'il avait conçue de moi , et je sais que je ne suis pas également forte , ni toujours heureuse dans mon exécution. Je me suis refusée aux jiliis vives instances; et pour punir un peu mademoiselle d'Apremont de n'avoir pas joint son suffrage à ceux de l'assemblée , j'ai été la prier de reprendre la place que lui assigne la supériorité de son talent. Je mentais, elle l'a senti, et son amour-propre l'a clouée sur son siège. Quelques jeunes gens ont essayé différents morceaux (|ui ont produit peu d'effet. De ce moment, la musique instrumentale a brillé seule , et elle h terminé le concert.
Tout ce qui n'est pas attaché au char de mademoiselle d'Apremont s'est réuni auprès de moi. Je me suis vue au milieu d'une cour ; et si j'étais capable de vouloir plaire à ceux que je ne peux aimer, je pouvais rendre l'instant décisif, et partager ce petit univers avec une rivale. Je me suis rejetée dans mes monosyllabes, et mes courtisans se sont éloignés les uns après les autres, regrettant probablement de ne trouver en moi (|u'une machine à sons. Dis a Jules que cette humiliation volontaire ne m'a rien coûté , et que c'est de lui seul que je veux être connue, appréciée. ■ . •
On se répand dans toutes les parues du parc. On a eu som d y mul-
ADÉLAÏDE DE MÉRAN
Ilplier les jein. I.:i baLinçoire , hi baf;ue , les courses sur l'eau vont occuper celle l>rillanie jeimps<e ; je pense , moi , à conn.iiire, à iHudier le terrain; je prends le liras île ma mère , et je l'entraine sons le pri'teïlc de voir ce parc si varie, si roinanlii|ue. .le reniar(|iie «l'aliord i|iu' l'illiiniinatinn ne s'étendra pas k )iliis de deux cents toises du cliàlcaii. Au delà des dernitrs verres de couleur, je trouve un pavillon chinois ouvert de tous les roti's. On y monte par des degrés t'Ievcs sur le^ quatre faies. Entre cli;ii|ue escalier sont ilcs vases de murlire Idnnc, plans sur un lalns couvert en j;:.Z()n. l'Iiis loin sont des kiosques, des grottes et autres retraites tellement éloignées et si bien closes, qu'il n'est pa< présumable i|ii'iine femme qui lient k sa réputation s'eipone à y élre surprise avec un linmiiie. Le pavillon chinois sera assez éclairé pour (|u'on puisse aller s'y r<poser sans se rendre suspect. Il ne le sera pas Icllenieni qu'on craigne d'y iccorder quelques légères faveurs, cpii ne satisfont pas un amant, mais qui lui persuadent qu'il e>t aimé, et qui le fixent. Ou peut causer en liberté dans un endroit élevé, tl'oii personne ne peut approcher sans *tre vu lie rein qui ont tant d intérêt à ne pas se laisser entendre. Oes conversations doivent rouler sur les souvenirs du passé , sur les espérances de l'avenir. Maileaioiselle d'Aprcniont se mettrai découvert. Cm sur ce pavillon que j'aurai sans cesse les yeux.
Une réfleiion que j'ai déjà éloignée se reproduit malgré moi. Suivre le< pas de quelqu'un, épier ses actions, l'écouter, surprendre jusqu'à M pensée, n'est-ce pas manquera I lionuètelé,à la dt'licatesse, ii lu retenue qui sied ii une jeune personne ;' >'y a-l-il pas de la bassesse à profiler d'avantages qu'on ne doit i|u'» une espèce de trahison ? Voilà ceque je me demande a moi-même , et ce ipii alaruie ma conscience, dont je ne sais pas , dont je ne veux pas étonB'er la voix. Cependant, quand je compare ce que je dois à chacun des êtres qui coiuposeiit la société a la tendresse exclusive rpie j'ai vouée à Jules et à mon père ; quand je pense qu'il s'agit du lioiiliciir du premier cl du repos du second , que négliger de les éclairer, c'est les pousser moimême dans le précipice (|ue je vois ouvert sous leurs pas ; quand je me dis que ce secret sera renfermé entre nous ; (|ue d'ailleurs une coquette , qui est l'ennemie de tous , n'a droit aux ménagements de personne , la force de mes premiers raisonnements s'atténue , mes craintes se calment , inon audace renaît, et se soutient de la pureté de mes intentions. Le sort en est jeté : je connaîtrai mademoiselle d'Apremont.
.le ramène ma mère à la grande pièce d'eau, autour de laquelle la foule est rassemblée, l-es regards sont fixés sur deux nacelles dorées i|ne l'amour a chargées de guirlandes de fleurs et d'emblèmes ingénieux. La belle d'Apremont est dans l'une , et ses amanis sont ses rameurs. Dans l'autre est une jeune femme qui paraîtrait jolie si sa concurrente ne réunissait au plus haut degré tous les genres de séduction. On va disputer le prix de la course : ce sont trois écharpes vertes rpie les vainqueurs porteront pendant la durée de la fêle, et qu'ils recevront des mains de celle pour qui iU auront vaincu. H est facile de prévoir iiui favorisera la victoire : la jeune dame a pour rameurs son mari et ses deux frères.
Une musique militaire donne le signal du départ. Les rames frappent ensemble l'onde unie et transparente. Deux hommes seulement manient l'aviron; le troisième tient la barre du i;niivernail, et se dispose à couper la bari|ue rivale. La fortune paraît in<lécise peiuUnt quelques minutes. Mademoiselle d'Apremont est inquiète , elle encourage ses rameurs du geste et de la voix, la proue de l'autre nacelle a dépassé la sienne, la barre du gouvernail est tournée; quelcfues secondes encore , elle va présenter le fl.inc , et arrêter, en continuant de s'élancer vers le but, la femme ambitieuse qui prétend a tous les genres de gloire. Elle se croit perdue et ne se déconceitc pas : elle promet un baiser à chacun de ses rameurs. Ils font des efforts terribles et soutenus, ils repoussent la barque ennemie avec une violence qui fait crnindre quelle chavire. On pousse un cri d'effroi. M. d'.\proinont rassure les espnls en criant qu'il n'y a (|ue deux pieds d'eau. Le rire succède aux alarmes.
La jeune femme, qui court contre mademoiselle d'Apremont, croit reprendre son avantage en promettant aussi à ses rameurs une récompense qu'on pouvait mettre fort au-dessus d'une écharpe. Mais r|u'est la promesse d'un baiser pour un mari, qui peut en prendre mille , et pour des frères, qui s'en soucient peu? Ils ne sentent que la fatigue; les autres l'oublient en regardant mademoiselle d'Apremont. Sa nacelle vole, elle arrive, elle glisse mollement sur une pente douce, cmaillée de fleurs. iMadenioisclle d'.Apremont s'avance au bruit d'une fanfare et des applaudissements; elle détache les écharpes de l'ormeau au(|uel on les a suspendues ; ses jolies mains en décorent les vainqueurs; .sa tête cinriuante présente le second et le plus précieux des prix; ses joues rosées reçoivent le triple hommage de la reconnaissance et de l'amour.
Sion pi're avait eu les honneurs du déjeuner, et une heure de conversation pendant le concert. Il était tout simple que le dîner appartint à ceux qui avaient procuré un nouveau triomphe à mademoiselle d'Apremont. IJucI prétexte mturel de les placer aupri's d'elle, de les dédommigcr des privations du matin, de les leur faire oublier! Quel art que celui de prévoir le moment ou îles plamies éclateraient, <le les prévenir, de concilier des Intérêts opposés, de satisfaire tout le
monde! L'art par excellence serait de pouxoir aussi se contenter soimême. !\lais la satisfaction intérieure est le résultat de nos actions, et non de froids calculs; et (|ue pensent, (|ue font de lojiable ces petits monstres qu'on aurait diVétoufler le jour de leur naissance?
M. de Méran paraît souffrir, et il est auprès de la jolie dame qui a dispulé le prix à mademoiselle d'Apremont. Mais cette dame n'a pas étudié la grâce et l'expression d'un geste, le piquant de telle ou telle pose; elle ignore ce jeu de physionomie ([ui séduit, qui entraine; elle ne connaît p»s ces mots qui ne compromettent pas, et «lui cependant disent tout. Elle aime son mari dans toute la simplicité d'un bon cii'ur : à qui pourrait-elle plaire?
On quille la table, et M. de Méran essaye d'approcher de l'enchan- Icresse. Le premier coup d'archet la lui ravit. Elle passe au salon avec Duverlant; vingt couples la suivent, et la valse commence. Ah! Claire, on ne danse pas comme cela sans avoir consacré des années au plus futile de tous les talents, et celle perfection même annonce un cieiir et une tète vides. L'admiration est générale, et si je commiintquais la réflexion ijiie je viens de faire, mademoiselle d'Apremont ne serait plus qu'une femme ordinaire.
La valse finit, elle propose d'aller former des contredanses sous les grands marronniers. Un désir qu'elle exprime est l'équivalent d'un ordre : on obéit avec empressement. On a porté la prévoyance jus- ([ci'à placer sur le sable un vaste parquet portatif et un riche pavillon s'élend au-dessus des danseurs et les garantit du grand air et de la rosée. Un jeune homme d'une assez jolie figure vient m'inviter. Je danse comme tous ceux qui ne mettent aucune prétention à un simple amusement, et j'ai l'amour-propre de ne pas vouloir contribuer à faire briller celle qui a persundé à tous ceux qui sont ici que des agréments sont des (pialilés. D'ailleurs, je veux rester libre : le moment des révélations approche, ou je me trompe fort.
Mademoiselle d'Apremont refuse de danser la seconde contredanse. Sachons à quoi elle va employer le temps. Je vais, je viens, je me jette derrière le bullet, je cherche le pavillon chinois, je crois y arriver par un détour, et je m'enfonce dans une espèce de labyrinthe dont je ne connais pas l'issue. Là , je rencontre... j'en frissonne encore, je rencontre des Audrets. Il veut me prendre la main; je rejiousse la sienne avec un cri d'indignation, et le geste du mépris le plus marqué, c Vous êtes une enfant, me dit-il; vous contez tout à votre maman; à quoi cela vous mènera-t-il? Une femme attachée à son mari se garde bien de lui parler de choses qui se terminent ordinairement par un duel. Ainsi, je n'ai à craindre que la mauvaise humeur de mailame de Méran , et je m'en soucie peu. La vôtre se dissipera, et vous céderez à la force de mes moyens. J'ai affaire ailleurs, et je vous quitte. » Il me laisse, confondue de la scélératesse proionrte qu'il ne se donne pas la peine de dissimuler. Je tremblais (le m'être trouvée seule dans des lieux écartés exposée aux attentats <le cet homme. Je sentais quelles suites pouvait avoir mon imprudente entreprise ; j'allais y renoncer; déjà je revenais sur mes pas. Joaiincite me joint a (pielque distance du buffet. Elle a entendu mademoiselle d'A|ireinont dire à des Audrets sous le péristyle : Pendant la seconde coiitrcdaDse.
Elle a refusé <le danser; des Audrets m'a quittée parce qu'il a affaire ailleurs: elle lui a donné un rendez-vous. Un rendez-vous à des Audrets ! Mais en quel heu ? Et quand je le saurais, oserais-je les suivre ? Je confie à Jeannetie mes observations sur le pavillon chinois, mes projets, mes craintes actuelles et mon irrésolution. Elle croit le moment décisif contre mademoiselle d'Apremont; elle me presse de ne pas le laisser échapper. Elle m'encourage en me représentant Jules cédant, comme tant d'autres, aux pièges, aux séductions, m'oubliant, et signant le malheur du reste de sa vie. Elle n'a rien à ajouter sur la faiblesse de mon pi're : je le respecte trop pour en parler à d'autres qu'à toi. Que le bicn-aiiné n'en sache rien. C'est, je l'espère, la seule chose que j'aurai jamais à lui cacher.
JeaMiclte me jiersuade, m'entraîne. Elle s'est souvent promenée dans le parc avec Julie; elle le connaît parfaitement. Elle me conduit au pavillon jiar le côté opposé aux lumières. La base de ce bâtiment, élevée de huit à dix pieds, porte sur une ombre épaisse; il n'est pas présumable que nous soyons découverts. Cependant le cœur me bat avec une force extraordinaire ; je sens mes genoux ployer sous moi; Jeannetf a de la peine à me soutenir.
IN'ous approchons. Oui, c'est ici le lieu de la scène. On parle à demi-voix; il m'est impossible de distinguer un mot. Pourrons-nous approcher encore sans être découverts? Oui. Ceux (|ui sont dans le pavillon doivent être tournés vers l'endroit oli l'on danse : c'est de là seulement qu'on peut venir quand on n'a pas de raisons de se cacher, et madcinoiscl e d'Apremont ne peut soupçonner les miennes. INous avançons sur la poinle des pieds, et, à la faveur des ténèbres, nous nous glissons entre les vases qui décorent le pourtour du bâtiment.
« Je vous l'ai déjà dit, votre oncle, qui paraît si ferme dans ses opinions, n'a que celles (|ue je lui communique, et n'y tient (|u'autant (lue j'ai iniérêl à ne pas l'en faire changer. C'est à moi seul que vous devez la rupture du mariage qu'il voulait faire il y a trois mois : vous savez a quel prix j'ai consenti à vous con-.ervcr sa fortune; dès longtemps je devrais l'avoir reçu, et je n'entends pas que vous diffé-
ADÉLAÏDE Di: MÉKAN.
SI
riei davaiilage. • C'est riiirAinc qui pri'teml ni'jimer, me réduire, iloiit iiiademuist'lli' J'Apri-iiiuiit a iiiainteiianl à se difondre. 'i Kst-ce pour nie répt^lcr ces sotlises-la i|>it' vous m'avez doni.indé un rendezvous ici? \ DUS pouviez, me li'S dire partout. — (^e n'est pas en courant (|u'on traite un semlilable snjit. J'ai voulu vous parler de vos vrais intérêts, vous les f.iirc sentir, eonnailre votre dernière rt'solulion et eu profiter. — l.a voici. Je n'ai jamais eu de laihlesse, et si je voulais m'en permettre une, vous devez croire ipie vous n'en série/, pas l'olijet. — .le me rends justice; aussi n'est-ce pas de l'amour cpie je vous demande. Votre possession me sullil, je la veui et je l'oliliendrai.
— Nous ne m'avei jamais parlé avec cette insolence. — C'est (|ue je n'avais pas d'armes contre vous. ^ os relations très-intimes avec Duverlant, ISeauclair et Nertpré ne m'étaient pas connues, j'en ai des preuves évidentes, et je m'en servirai si vous m'y force/. — De? Audrets, je vais être aussi franclie <|ue vous. Je n'aime aucun homme, je m'amuse de tous. Je dois j)eut-ftre à ma froideur la conservation lie ce qu'on appelle vertu. M.iis la inienue n'a reçu aucune atteinte, et une femme est bien forte quand on n'a rien à lui reproclier. Que direz-vous à mon oncle que je iic puisse démentir.' — (Jue vous ne craignez pas de traliir l'amitié dans la personne de madame Diiverlant; (pie vous avez séduit, aveuijlé son mari; que vous lui écrivez des lettres passionnées, (|ue j'en ai une à ma disposition. Cette lettre est là, dans ma poche. Je vais vous la rendre ou vous perdre; décidez-vous à l'instant. — Monsieur des \udrets... monsieur des Audrets... vous ne fere/. pas cette action atroce... Vous n'en êtes pas capable. — Je le suis de tout pour vous obtenir. \ ons êtes à ma discrétion, vous le sentez, rendez-vous. — Laissei-moi... laissez-moi, vous dis-je, ou je vais jeter des cris (|ui seront entendus du château. On accourra, je vous accuse, je vous dilTame, je vous fais chasser d'ici. — \ ous n'êtes pas assez forte pour arracher le nias(|ue de vertu (|ue je porte depuis vingt ans; votre oncle ne vous croira pas. — Il croira au désordre ou vous m'avez mise, à celui où vous
' serez vous-même, car je suis résolue à me défendre jusqu'à la dernière eitrémilé.
In silence de quelques secondes a régné dans le cabinet. Mademoiselle d'Apremont .1 repris la parole. « Voulez-vous me rendre ma lettre à Duverlant? — Jamais. — Eh bien! je vais trouver mon oncle; j'avoue franchement ma faute, je la pleure; j'ai toujours des larmes à ma disposition. Je déclare à M. d'Apremont l'usage inlàme que vous voulez faire de cette lettre; je tourne son indignation contre
[ vous; j'obtiens mou pardon, et reprenant sur lui le juste ascendant que vous n'avez jamais pu me faire perdre, je lui fais retirer la main bienfaisante ([ui vous soutient depuis si longtemps. — Mademoiselle .. mademoiselle... — Je n'entends rien. — Ecoutez-moi. — Ma lettre.
— L n mot , par grâce ! »
Un nouvel acteur parait suliitement sur la scène : c'est Duvcilant. • Rende/, cette lettre, monsieur, ou craignez mon ressentiment. — Je ne cède jamais aux menaces. — Il cédera à la force , m s'écrient lieauclair et Vertpré.
Sans doute ils auront vu disparaître mademoiselle d'Apremont. Ils auront jugé qu'elle ne quittait pas la danse sans des motifs qu'il leur importait de connaître. Peut-être leur a-t-elle déjà donné ijuelques I rendez-vous au pavillon. Us auront pensé qu'elle pouvait y être avec
I un rival inconnu jusqu'alors. Ils s'y seront rendus isolément avant moi; et chacun de nous a occupé, par un hasard heureux, une face (lilïérente du bâtiment.
• N ous n'aimez aucun homme, et vous vous amusez de tous! Ce n'est pas là ce que vous m'avez juré et écrit, a dit ^ eripré avec amertume. — Vous devez a votre froideur, a repris lieauclair, la conservation de ce qu'on appelle vertu. Je crois la vôtre intacte... — Et moi aussi. — Et moi aussi. — Cependant vous m'avez peint en traits de feu, sans doute pour ni'attaelier davantage, les combats r|ue vous livraient votre coeur, mon amour et mes va'ux ardents. Vous m'avez promis votre main , au retour de votre oncle à Paris. — Et à moi aussi. — Et à moi aussi, lorsi[ue j'aurais légalement rompu les nœuds qui me lient, et <|ue je vais resserrer avec une force nouvelle. — Je ne vous parlerai pas , madamoiselle , de l'indignité d'une semblable conduite. La confusion que vous éprouvez en ce moment nous venge assez; et si ces messieurs veulent me croire, nous n'avilirons pas l dutel cil nous avons sacrifié de si bonne foi :
Le bruit est pour le fat, la plainte pour le sot; I L'bonnéto hoaiinc trompé s'éloigne et ne dit mot.
>Iais nous ne souffrirons pas que M. des Audrets, à qui mademoiselle n'a donné aucun sujet de plainte, obtienne de la crainte ce i|ii'elle a refusé i notre amour, ou la force à s'aller accuser devant son oncle. La manteuvre de cet homme est celle d'un scélérat ; il ne mérite aucun ménagement. Messieurs, reprenons cette lettre , puisqu'il refuse de la rendre; nous lui ferons après l'honneur de nous couper la gorge avec lui, s'il le juge à propos, u
I)e grands mouvements se font entendre au-dessus de moi. On attaque, on se défend. Je tremble de tous mes membres. • Je n'ai pas de lettre, je n'ai pas de lettre! s'écriait des Audrets; j'ai voulu seulement effrayer mademoiselle. • El au même instant un papier tombe dans le fichu de Jeauuetle. Elle se lève aussitôt ; elle me prend
sous le bras; elle m'entraiuc chancelante, éperdue, terrifiée de ce que je viens d'entendre.
IN ous reprenons les détour» par oii noui avons été au pavillon. Me» forces renaissent à mesure que je m'en éloigne. Je me remet» tout à fait en rentrant dans la gramle allée, illuminée de toutes part^. I.à , Jeannette tire de dessous son liiliu le papier ipii est tombé du pavillon. C'est, ainsi (|u elle l'a prévu, li le tue de m xleinoiselle d'Apremont. l-.lle est positive, passionnée, ennv.iincaiile. l'eul on peindre avec tant de eliarme un sentiment (|iiiiii n'a j.iinais éprouvé .' Ouc d'observations elle a dCl faire, et c|uelle li.iliiiude elle a de la peifiche! du reste, il parait qu'elle a des iiiu-urs : la décl.iration formelle et maintenue de ses amants prouve qu'un moins elle a été sage avec eux. IN'e la jugeons pas trop rigoureusement : laissons-lui les moeurs, pour qu'il lui reste i|uel<|iie chose.
Il ne parait pas qu'on ait rien entendu ici de la scène qui vii'nt de se passer. La distance, le bruit des instruments, l'aliandon des danseurs , l'attention de ceux i|ui les regardent ont sauvé inademuiselle d'Apremont d'une huiiiili.ilion piililicpie. (^)uel p;irti va-t-elle prendre? Eh! (|iie m'importe? J'ai réussi au delà de mes espérances; j'ai un moyen sftr de rompre le mariage de Jules et de désabuier mon père; je n'ai plus d'intérêt k savoir ce que fait cette fille-là.
.le rencontre ma bonne mère, alarmée de ne voir ni moi ni des Audrets. Je lui répond», sans rélléeliir, que j'ai lait un tour de parc avec Jeannette, et je me met» dans l'iiiipossiliilité de l'ii répéter ce (lue m'a dit cet homme, ce c|ue certainenient il n'.iurtit pas osé dire en présence de ma femme de cbainbre. iMais je me plains de la ténacité avec la(|uelle il a clierelié l'occasion de me jiarler, et je prie maman de veiller sur moi plus exaetement (|iie jamais.
Bientôt un bruit sourd circule dm» l'assemblée. On dit que mademoiselle d'Apremont est incommodée. Vertpré, lieauclair et Duverlant paraissent et Miinoncenl qu'elle vient de rentrer nu château. Aussitôt les danseurs s'arrêtent, les iiislriimeiils se taisent; on se parle, on s'interroge, on s'inquiète; lu rumeur est générale. A quelle femme s'intéresse-t on, bon i)ieu ! voilà le» hommes: toujours dupes des grandes réputations, ils refusent un peu d'estime au mérite modeste (|ui dédaigne de les éblouir.
Les jeux, la danse, soni rompus. La foule s'empresse; chacun veut s'assurer par lu't-mème de I étal de la divinité, (pi'on vient <le dépouiller, au pavillon, de son auréole. Vert|)ré, lle.iuclair, Duverlant, sourient de pitié sans dire un mot. De» Audrets, maltraité par eux, est sans doute déjà renfermé chez lui. M. de Méran s'avance aussi vite que le jiermct son âge; maman et moi pouvons a |ieiiie le suivre.
Julie est dans la première anticliainbre de l'apparteiuent de mademoiselle. Elle a, dit cette fille , une forte migraine; elle ne peut recevoir personne, pas même son oncle. On se retire dans un morne silence.
Des doinestii|ues apportent des lettres, très-probablement écrites aussitôt après l'aventure du pavillon : le ton peu naturel avec lequel on les lit, le défaut de motif pour les lire a haute voix me confirment dans cette opinion. Madame Duverlant est dangereusement malade; la fuite d'un liampiier de Montauban exjiose la lortiine de lieauclair; ^ ertpré est appelé à Toulouse pour tenir un joli petit neveu (pic sa so'ur vient de lui donner. 'J'oiis trois juennent congé de M. d'Apremont, et ordonnent ipie leurs voitures soient prêles au point du jour. H est clair pour moi qu'ils veulent s'éloigner sans éclat, épargner la honte dp les revoir à une femme dont ils ont tant à se plaindre : ce sont d'honnêtes gens.
Puisse la triste épreuve ipie Duverlant vient de faire de l'inconstance, le rendre pour jamais à une épouse qui mérite, dit-on, son plus tendre attachement!
Nous rentrons chez nous. Mon père est sérieux, rêveur. Le jour va paraître ; ce n'est pas le moment de parler de mademoiselle d'Apremont.
Lorsiju'on a assisté à une fête brillante, on ne se rassemble pas le lendemain sans parler des plaisirs de la veille. Chacun a remarqué quelque chose, et la critique et l'éloge alimentent la conversation pendant quelques moments. J'étais assez en fonds pour la faire durer une heure au moins. Il entrait dans mou plan de voir venir, et d'amener naturellement ce (jne j'avais à raconter. IMaman a commencé par louer tout ce (pi'elle a vu. Elle a compté ensuite ce (pi'a dépensé M. d'Apremont. D'après son calcul, cette journée lui coûte un an de notre revenu : c'est beaucoup d'argent dépensé pour déshonorer une femme dans l'esprit de cinq personnes.
Mon père n'a pas laissé échapper une occasion aussi favorable de parler de l'enchanteresse; il a fait l'énumération de ses charmes; il s'est étendu sur la grâce et la noblesse ipi'elle met à tout ce (pi'elle fait, sur l'aisance avec laquelle elle reniplit les devoirs de maîtresse d'une grande maison , sur la pénétration qui lui f.iil prévenir les désirs de tous. J'ai terminé le portrait en ajoutant, à dcmi-voiv, qu'il est fâcheux de ne pas trouver un cceur sous la plus séduisante enveloppe. Mon père a relevé le mot avec aigreur : je m'y attendais. Il m'a dit «pi'il n'est pas d'une belle âme de juger légèrement , et qu'établir une opinion défavorable sur de simples conjectures, est une chose répréhensible. J'ai répli<|ué que, s'il m'était permis de parler, j'accumulerais les preuves de manière à étonner et à convaincre. Mon
ADÉLAÏDE DE MÉRAN
jière a roti|;i ; ma luèri' m'a iiitorrogi'e du ton île la plus vive curiositi5. M. de MiTan ne peut supposer un défaut à une ft'iume (|ui le trouve assez ainialile pour ne pas s'apercevoir du rav.iijc des ans. Maman ne serait p;is fàeht'e de venijer sa lille de l'espi'ce d'oubli où on l'a laissée en abaissant l'objet eiclusif de tous les lM>miua|;es, de tous les vieuï. Elle me presse de parler. Je commence.
• lUflécbissci , mademoiselle, me dit M. de Aléran , que vous ôles ici ju!;e et jiarlie, et (|ue ce n'est pis sur voire tiinoij;nage (|ue M. d'I'.stoin ille ju|;era maden.oiselle d'Apremont. — Aussi, monsieur, ne deniande-jc pas i|ue vous ni lui vous en rapportiez, k ma parole, .l'ai promis des preuve», j'en donnerai. » Mon i)crc se tait; je reprends mon récit.
U. d'Apremont lamine un célèbre médecin de Paris qui était à Baréges.
• Rien de positif, » disait-il parfois; « fausses^jinterprétations, » s'écriait'il dans un autre moment. Cependant les présomptions se succédaient, se soutenaient tellement, que je voyais l'incertitude remplacer sur le visage de mon jière les passions (]ui l'avaient succès sivement agité. « yueli|ue intérêt que vous ayez, Adèle, à rompre le mariage de .Iules, je ne vous crois ci'peudant pas capable de faire un roman aussi calomnieux, et qui, délinilivement, ne pourrait persuader que votre mère et moi. — \ oiei , monsieur, de ijiioi convaincre M. d'Estouville. » Je tire la lettre de mon sein , je la présente à mon père, u 11 n'y a, lui dis-je, que deux mots à ajouter : J/. Daverlanl est niant" à Auch. >
Je ne peui te rendre la révolution qui s'est opérée dans toute la personne de M. de Méran. Sa physionomie exprimait la colère et le mépris; sa voii était étouffée. 11 a lu et relu cette lettre; il en a pesé toutes les expressions. U s'est promené longtemps, les yeux livés au plafond , les mains fortement serrées. Ses membres tremblaient, ses muscles étaient contractés au jiDint de me faire craindre des convulsions. Oh! quel ravage cette misérable fille eîit fait dans ce cœur-là, si je n'avais été assez heureuse pour la prévenir!
Je me suis approchée de mon père; je l'ai pressé contre mon cœur, je l'ai embrassé avec la plus vive tendresse. « De quel songe tu m'as tiré! m'.i-l-il dit en m'enibrass^int à son tour. J'accordais à cette femme- là toutes les i|ualités, comme j'aimais à reconnailre en elle tout ce qui peut plaire , et ce n'est (|u'une malheureuse, digne du dédain et de l'abandon de tous les honnêtes gens! > l.a force des expressions, le ton exalté de mon pire auraient éclairé maman, si elle avait eu <|uelques soupçons, l.lie n'a vu dans l'amertume de ces réflexions que l'indignation d'un linmme de bien.
M. de Méran est aile s'asseoir .luprès d'elle ; il lui a pris les mains, il lui a donné les noms les plus tendres. Maman le regardait d'un air étonné. Je voyais, moi , un père de famille revenir au sentiment de ses devoirs, et chercher ii dédommager son épouse de l'erreur d'un moment.
Insensiblement les esprits se sont calmés, et on a raisonné de sangfroid sur les événements de la nuit précédente. Maman a commencé par bl.'imer les mesures que j'ai prises pour acquérir une preuve quelconque. Elle m'a fait sentir combien il était facile ((u'elles tour- Pan:». 1 y^ograpbic l'Ion I
nassent contre moi. Elle m'a fait un tableau effrayant des humiliatn)ns qui m'auraient accablée si j'avais élé déLOuvirle épiant, écoutant, avant (|ue mademoiselle d'Apremont eût élé démasquée. J'ai frissonné, Claire, en pensant (\ue je pouvais perdre en un moment la réputation d'honnêteté et de délicatesse qui est à présent toute ma fortune.
Mon père a prétendu, au contraire, que, puisque j'avais des soupçons, j'ai bien fait de vouloir les éclaircir; que le succès de mes démarches peut amener des résultats qui, pour être cachés, n'en seront pas moins avantageux ; que n'eussé-je opéré d'autre bien que de garantir .Iules (le sa perte, je dois me féliciter de ce (|ue j'ai fait. Il jugeait en homme intéressé, je le sentais. Si mademoiselle d'Apremont eût été pour lui un objet indilïérent ; si, en la lui faisant connaître, je ne lui eusse rendu un service important, il m'eût jugée plus sévèrement (|ue ma mère, je n'en doute pas.
On a parlé ensuite de l'usage qu'on ferait de cette lettre. Maman, constante dans sa manière de voir les choses, a représenté qu'il suffit de faire connaître à Jules le caractère de la demoiselle, et que nous n'avons pas le droit de la diffamer dans l'esprit de M. d'Estouville; que , piqué de s'être trompé dans son choix , il peut rendre public le déshonneur de cette jeune personne ; qu'alors nous nous repentirions d'avoir fait le mal, sans aucun avantage pour nous, puisque la rupture de ce mariage ne changerait rien aux vues de M. d'Estouville. « Eh! madame, Jules poiirra-t-il faire valoir ce que je lui écrirai de mademoiselle d'Apremont? Son oncle verra-t-il autre chose dans mes lettres que l'intention de rapprocher son neveu d'Adèle , et si vous étiez à sa place jugeriez-vous autrement? Savez-vous si Jules ne cédera pas enfin à des circonstances impossibles à prévoir, à l'ascendant que son oncle doit avoir sur lui ? Quels motifs raisonnables aura-t-il de refuser constamment une fille dont l'éloge est dans toutes les bouches? Ne se peut-il pas même qu'elle parvienne à lui plaire, et que verra-t-il alors dans vos lettres que des imputations vagues, dout il finira par ne faire aucun cas:' Si ce mariage avait lieu, Jules,
Une crise heureuse, Adèlo! ne sais-tu |)a» que toi seule peux la déterminer I
que vous avez tant aimé, serait le plus malheureux des hommes, parce (|ue vous auriez écouté une fausse délicatesse. Non, madame, M. d'Estouville lira la lettre de mademoiselle d'Apremont; il saura cju'cUe est écrite il un homme marié, et l'éclairer, c'est remplir un dernier devoir à l'égard de M. de Courcelles. »
11 y avait de la pusillanimité dans l'avis qu'avait ouvert maman, et de la passion dans la réplique de mon pi're. Mais son ressentiment s'accordait avec mes craintes, et assurait une rupture que j'avais préparée avec tant de réflexions et de soins. Je me suis rangée du parti de M. de Méran. J'ai peint la coquetterie telle (|ue je l'ai vue , et le portrait était hideux. Mon père, animé encore par la force et la vérité de mes traits, a pris aussitôt la plume. Ma mère et moi nous sommes mises à notre ouvrage.
11 fallait (|ue je fusse tout entière à l'exécution de ce projet, pour ne pas m'èlre arrêtée aux suppositions injurieuses de mon père. Jules frères, rue de Vaugirard , 36«
ADÉLAIDIC DE MKIIAN.
SS
ct'der enfin à l'ascendant do son oncU-! Jules aimer miidemoiselle dWprenioul, ou une «iilre! Jules ui'oul.lier, m'ôter uue vie i|ui n'est soutenue que par l.i faible esixTince de lui appartenir un jour! Cela ne se peut pas, n'est-il pas vrai, Claire' cela ne se peut pas.
M.idemc.iselle d'Apremont n'a plus ii redouter la présence de Duverlant, de Heauelair et de \ ertpre. Des Audrets et elle ont des vérités tiop dures à se dire, pour ne pas se ména|;er mutuellement. Ces coiisidir.ilions ont puissamment contrihur , sans doute , à lui rendre la tramiMillilé despiil, sans l,i(|uelle une intii|^mte ne peut a|;ir. Klle est entrée clie/. nous pendant i|iie mon père éciivait, et elle a développé sou amabilité et ses grâces ordinaires; il semblait que les événements de la nuit précédente ne fussent i|u'un songe , dont les impressions fàelieuses s'étaient dissipées avec les ténèbres.
Les gens aimables, a-t-elle dit, ont touS(|uitté le château. Il reste un homme à \ eliae , dont la société lui est infiniment chère, et les ■luahlés de sa femme et de sa fille ajoutent au\ droits qu'il a anpiis à son aiTection et à sa bienveillance. Les plaisirs bruyants étourdissent, et lecuniraime à se reposer dans uue douce intimité, l'.lle espère que nous nous verrons beaucoup, et sans cérémonie. Kn débitant ces cajoleries, elle nous souriait, à ma niére et à moi, de la manière la plus séduisante, et elle s'approchait insensiblement de mon père. Assise enfin auprès île lui, elle l'a atta(|ué avec la réserve qu'elle met ii tout en public, et (|ui aurait pu en imposer à des gens ([ui n'auraient rien su ; mais nous ne laissions échapper ni un mot, ni une inHeiion de voiv , ni uue intention.
Mon père était rouge de colère, et très-probiblcuient elle attribuait à ses charmes et il son manège le trouble qu'il s'eiTorçail en vain de cacher. Je voyais arriver le moment de l'explosion, et je sentais la main de maman trembler dans la mienne.
L ne eipression d'une délicatesse reiuar,iualile,et i|ui
annonce la candeur d'une
belle âme, a achevé de mettre mon père hors de lui.
• Mademoiselle, a-t-il dit
avec un souriri' amer, tout
cela est lrèi-joli,sans doute,
et surtout très-sincèrement
senti. Vouloir plaire à un
homme de mon âge , est
d'une modestie bien rare
dans une jeune femme; mais
je me rends justice, et je
vous filerais bien moins que
La bonne Jeannette me remit la précieuse lettre..
tout le monde , jusqu'à de» être» obscur* que j'aurais dû ne pas daigner rei;arder! " \ ces derniers mois, mon père s'est levé i son tour; je l'ai vu prêt h s'oublier, sa main... Je me suis jetée entre mademoiselle d'Apremont et lui.
r.lle m'a repoiisséc avec violence , et j'ai été tomber sur le brai d'un fauteuil; ma têle a porté, j'ai jilé un cri, mon père est accouru, il m'a relevée. Cette lil c a saisi le iiiomi'nt; elle s'est jetée sur le» papiers; elle a mis en morceaux sa lettre ii Diivcrlant.
M. d'.\prcinont est eiilié. l'.lle a composé aussitôt son maintien cl son ton; elle n'a pu cacher l'altération remarqii.ible de sa figure, elle en a tiré parti. « Mou cluT oncle, je soufl're continiullcnuiit depuis que je suis à \el7.ac. J'ai été très-malade cette nuit, et, tout à l'hiure, je viens d'être atla(|uée de vertiges que les soins de iiiad;Mne de iMéran ont calmés avec beaucoup de peine. Madame de \ aliiy ne reste chez vous que jiar complaisance : pc-rmettcz ipie demain nom parlions ensemble pour l'aris. Celle dame est d'un âge mûr; elle a
votre confiance , je m'établirai chez elle jus(iu'ii votre retour. »
!\1. d'Apremont a adressé à ma mère les plus lendris remerciments; il s'est informé de ma santé, i|ui lui paraissait chancelante. J'ai attribué ma pâleur et ma faiblesse aui fatigues de la nuit ; il a donné la main i sa nièce, il est sorti avec elle. Nous sommes restés stupéfaits, anéantis.
Ain<i, je viens de mentir pour ne pas perdre lobjet le jilus méprisable. l'erdre celte fille! .Si nous en étions capables, nous ne le pourrions pas sans priuvis, »l elle vient d'anéantir la seule cpie nous pouvions produire contre elle. Que Jules au moins lise ces détails; ils sont de la plus grande vérité, je te le jure par l'amitié, par l'amour, par l'honneur, par ce qu'il y a de plus sacré.
Mademoiselle d'Apremont ne restera pas ici ; son onde ne lui refuse rien.
Mlle part , elle part demain. On fait ses malles en ce mnuieiil. Jeannelle , qui revient du château, l'a vue donner ses ordres à Julie avec la plus grande tranquillité. Quelle femme ! Pourquoi la nature n'imprimet-elle pas sur ces visages-là tout l'odieux de l'intérieur?
.MM. de Beauclair, de Vertpré et du Yerlant, qui , dit-on , n'ont pas à se louer de vos procédés. Je vous prie en grâce de vouloir bien ménager mon cœur, et surtout le repos de madame de Méraii. «
11 m'est impossible de te peindre l'étal oit cette sortie imprévue a jeté mademoiselle d'Apremont. l'Aie était pâle et rouge k la lois ; ses lèvres étaient agitées de mouveiueuts convulsifs , ses yeux ne savaient où se reposer. Ce n'était là que le prélude d'une scène vraiment effrayante.
« Mademoiselle , a repris mon père d'un ton plus poli et plus doux, vous savez peut-être que j'ai élevé M. de Courcelles , et que je lui porte toujours l'intérêt le plus tendre : je ne dois pas permettre qu'il soit trompé. Cependant un rapport clandestin n'est pas d'un honnête homme, et vous pouvez lire la lettre que j'écris à M. d'Estouville. Celle que vous avez adressée à M. Duverlant sera renfermée dans le paquet.
» Ne craignez rien de votre oncle : soyez bien sûre au moins que jamais il ne sera instruit par nous. — Il le sera par moi , s'est-elle écriée d'un ton terrible. — Vous aurez tort, mademoiselle, et ce paijuet , (|uoi que fasse M. d'Apremont, ne parviendra pas moins à M. d Kslouville u
Elle s'est levée, les yeux hagards, la bouche écumante, les traits renversés, tourmentée d'un mouvement de rage qu'elle ne pensait pa4 à maîtriser. <i Quoi ! tout le monde ici se prononce contre moi !
XVI — Persécutions, infidélité.
M. d'Apremont suivra de près sa nièce. Tl devait être ici six semaines encore, et il n'y restera ([ue le temps nécessaire pour finir avec ses fermiers. Ainsi l'absence de mademoiselle d'Apremont transforme eu un désert insupportable ce château, animé jusqu'à te jour par les grâces, les ris, les jeux. Ce départ précipité me rassure sur les projets odieux de des Audrets. Sans doute il suivra son ami; il trouvera à l'aris des objets faciles, il m'oubliera. Kst-il d'ailleurs si dangereux ? U joint la lâcheté aux vices lUi cœur : il a laissé partir Uuvcrlant, lieauclair et Vertpré sans leur demander raison des violences qu'ils se sont permises à son égard dans le pavillon. Un regard, un mot de mon père l'accableront,' et j'instruirai M. de Méran si le monstre m'y contraint. M. d'Apremont a passé avec nous uue partie de la journée. Il s est plu à causer avec moi ; il ma priée de me mettre à mon luano et de chanter; j'ai fait ce qu'il a voulu parce qu'il était seul. Des Audrets ne parait plus ici ; il a raison : ma mère et moi lui ferions sentir combien sa présence nous est désagréable. En quittant le piano, je me suis mise à mon métier. M. d'Apremont a regardé attentivement mon ouvr.ige. 11 a loué mes talents en général ei la grâce avec laquelle je travaille; il est bien bon. L'heure du souper approchait, et il ne se retirait pas. Maman m'a fait un signe que j'ai parfaitement compris : j i-i l.assé à lollice, et je me suis entendue avec Jeannette. En rentrant, messieurs au trictrac. Je m'en suis approchée, et j ■•
j al trouve ces
souri à une école échappée à M. d'Apremont.
demoiselle conuait
ADÉLAÏDE DE MÉRA^
«c jeu là .' — l'n |i(Mi, monsieur. — Cria suppose un jugunieiit il^jà fierco. — .le ne Siiis, monsieur, jusqu'à ipiel point mon juijtinent est formé. Mon père aime le triclnic, cl je me suis empressée de l'iippreiitlie. — N oil.i plus que de la raison, mademoiselle ; la pit'té filiale esl la sourec de mille lionnes qualités, et je suis persuadé que vous les poss.édez toutes. — Je ne eroyais pas, monsieur, qu'une simple attention pour mon père méritât des éloges. — Prenez garde, mademoiselle : n'attaclier aucune importance 'n ce qu'on fait de liien est peut-être de l'orgueil. — Comment cela, monsieur? — N'est ce pas déclarer (|u'on a tellement l'bahitutle de hii'n faire qu'on ne s'aperçoit plus d'une action louable?» Jeannette est venue avertir qu'on avait .servi, et elle m'a tirée d'un embarras qui croissait toujours davantage, et i|ui enfin m'aurait «Jté tous les mo\ens de répondre.
Mon père a invité M. d'Apremoiit à souper. 11 a accepté, et il a beaucoup loué, en me regardant, un ambigu qui était assez bien, mais qui ne pouvait rien oiVrir de remarquable à un bommc accoutumé à développer cbez lui ce que le luie a de jikis recherché, l'eut-èlre me snit-il bon gré d'être parvenue, avec peu de moyens, à donner un air d'opulence à la médiocrité.
11 nous a engagés à diner pour demain. IMon père a accepté, et j'en ai été fâchée : je ne peux me trouver avec des Âudrets sans éprouver une émotion infiniment pénible.
INous revenons du château, où nous avons passé quelques heures assez agréables. Des Audrets était allé à Tarbes, et quel que soit le prétexte de son voyage, je lui sais bien bon gré de s'être éloigné au momi'ut oii il savait que j'allais entrer chez M. d'.\premont. (^)u'il continue à se conduire ainsi , et je ne me souviendrai de son hypocrisie et de ses vices (|ue pour le plaindre sinci'renioiit.
M. d'Apremont vient tous les jours cbez nous. Il y vient sans façon. II y déjeune ou il y dîne avec plaisir. iNous allons fréquemment chez lui, et nous n'y avons trouvé des Audrets qu'une seule fois. Il s'est conduit avec une réserve qui m'a mise à mon aise. Peut-être a-t-il totalement renoncé à un dessein d'une exécution diflicile , et dont les suites pourraient être cruelles pour lui. Peut-être aussi dissimule-t-il pour faire renaître ma conliance. La suite nous fera connaître, à maman et à moi, ses véritables sentiments. La suite, ai-je dit?... Cette eipression doit te paraître extraordinaire, puis(|ue je t'ai annoncé plus haut le départ très-prochain de M. d'Apremont ; eh bien ! il n'en est plus question du tout. Il parait se plaire beaucoup ici, et il a commencé dans son parc des embellissements qui le retiendront lonrlemps à Veliac.
Ce malin , la conversation est tombée, je ne sais comment, sur le mariage. M. d'Apremont a répété avec beaucoup de franchise ce que des Audrets nous a dit de sa répugnance pour cet engagement. Il avoue qu'il a été retenu par la crainte de tomber dans la dépendance d'une femme impérieuse, pour lai|U('llc sa tendresse eftt pu être portée jusqu'à la faiblesse. 11 a ajouté ces paroles remar(|uables : « J'ai eu tort sans doute de ne pas distinguer une demoiselle élevée dans le grand monde, et entraînée par son tourbillon, d'avec une jeune personne douce, réservée, timide, et en qui on reconnaît à chaque instant les traits primitifs de la nature. » Il avait les yeui sur moi en parlant ainsi. J'ai baissé les miens, et j'ai rougi.
Ces paroles effrayantes me poursuivent partout. Elles m'ont rappelé ce que m'a dit des Audrets, il y a quelques semaines, de son influence sur un ami immensément riche, et de la facilité avec laquelle il le déterminerait à m'épousers'il pouvait compter sur ma reconnaissance. Cet homme odieux veut-il me rendre plus malheureuse que je ne le suis et a-t-il commencé à user de son empire sur M. d'Apremont? Mais que gagnerait-il à faire ce mariage? J'ai rejeté ses offres avec le plus souverain mépris, et croit-il que si j'étais l'épouse de M. d'Apremont je renoncerais à la seule consolation qui reste à une femme infortunée, le témoignage d'une conscience pure?
L'épouse de M. d'Apremont! Cette idée me fait frissonner. Cependant je suis bien convaincue qu'il n'est aucune puissance sur la terre qui puisse me contraindre à donner ma foi sans mon cœur, et ce cœur' est à Jules, tout à Jules, il sera toujours à lui !
Peut-être aussi, trop prompte à m'alarmer, ai-je donné aux paroles de M. d'Apremont une application qu'il était loin d'y attacher. \h ! Claire, on croit tout quand on craint tout. Je ne perdrai pas un mot de ce que dira >I. d'.'\premoul ; je l'observerai, j'interpréterai jusqu'à son silence. Il eut impossible qu'il ne se décèle pas bientôt, si j'ai eu le malheur de lui inspirer un sentiment plus tendre que celui de l'amitié.
Trois jours sont écoulés, et je ne sais encore rien de positif sur les vues de M. d'Apremont. Cependant, mes craintes ne sont que trop fondées. Hier nous élions au chMeau, nous nous promenions dans le parc. Maman était entre des Audrets et mon père; je suivais avec iSL d' \)iremont. Il m'avait offert son bras, et plusieurs fois il a pris ma main, que j'ai retirée aussitôt. Je l'ai regardé furtivement, et j'ai remarqué dans ses yeux un feu que je n'y avais pas vu encore. Nous avons marché quelque temps sans nous rien dire, et tout à coup il a rompu le silence par des questions tellement brusques, qu'il m'était impossible de les prévoir, et par conséquent de préparer mes réponses. • Quelle idée, mademoiselle, vous faites-vous du mariage ? — Aucune, monsieur. — Serait-il possible que cet excellent petit ctrur-là
fût resté muet jus(|u'à présent ? — Je n'entends pas bien ce que monsieur veut me dire. — Quel est le caractère, quels sont l'extérieur et l'âge que vous désirez dans un mari ? — Si je m'étais occupée de ces idées-là , monsieur, il ne serait pas convenable que je m'en entretinsse avec vous. — Vous aiuiez vos parents, mademoiselle? — Autant i|u'ils le méritent, monsieur. — Vous les estimez donc ? — Et mon estime est fondée. — Ainsi, vous êtes persuadée qu'ils ne vous prescriraient rien qui n'eût votre bonheur pour objet? — Je sais, monsieur, combien ils me sont tendrement attachés. — D'après cela, vous êtes disposée à suivre en tout les conseils ipie vous recevrez d'eux ? — Je vous prie de remarquer, monsieur, que ces questions multipliées sont embarrassantes, et peut-être déplacées. Permettezmoi de rejoindre maman. »
Je l'ai i|uitté, et j'ai été prendre le bras de mon pire. Il ne m'a pas été possible de prêter la moindre attention à ce que disait des Audrets. Les expressions de M. d'Apremont m'étaient continuellement présentes ; je les répétais, je les pesais. Je me suis déterminée enfin à en parlera ma mère, et à prévenir, par une déclaration formelle de mes dispositions, les suites du dessein de M. d'Apremont, s'il en a un d'arrêté, ainsi que tout semble me l'annoncer.
Quelle a été ma surprise I Maman a pris en plaisantant les choses très-sérieuses et très-raisonnables (|ue je lui ai dites à ce sujet; elle m'a répondu que mon petit amour-propre m'abusait probablement, et que d'ailleurs la recherche d'un homme bien né, aimable, riche, n'est pas faite pour causer d'aussi vives alarmes. Maman aurait-elle pénétré quelque chose des intentions de M. d'Apremont, et serait-elle disposée à le seconder? A quelles persécutions ne dois-je pas m'attendre s'il fait une ouverture directe à M. de Méran? Seule contre tous, courageuse, mais sans aucun moyen de résistance que ma volonté invariable, mes jours s'écouleront tous dans l'amertume. Délaissée de mon père et de ma mère, étrangère, pour ainsi dire, dans leur maison, exposée aux poursuites de M. d'Apremont, aux machinations de des Audrets, à (|uelle protection pourrais-je recourir, éloignée de Jules et de toi? Ah! que déjà mon amour me coûte cher! Je compte les moment» heureux que je lui dois; je trouve quelques éclairs de bonheur, et des jours, des semaines, des mois passés dans le regret du bonheur même, les craintes et les larmes. Oui, je me repentirais d'aimer si l'être le plus parfait n'était l'objet de tous mes vœux.
Je veux prévenir des Audrets; je veux le voir avant que les choses soient plus avancées, lui déclarer ma résolution fixe, immuable de ne jamais m'engager. J'exécute ce dessein aussitôt que je l'ai conçu : je m'échappe de la maison, je vais au château, je fais venir le valet de chambre de cet homme, et je le charge de lui dire que je l'attends sur la grande pièce de gazon qui est sous les croisées du salon. Là il n'y a pas un arbre, pas un buisson, et je remarque que toutes les croisées sont ouvertes : la témérité ne peut rien attendre même du hasard. Cependant mon cœur, agité par l'idée d'un danger pressant, mon énergie, en opposition directe avec ma raison et les convenances, se calment pendant que j'attends des Audrets, et bientôt je ne vois plus que la fausse démarche dans laquelle je suis engagée, et l'impossibilité de rétrograder. Mon premier mouvement a été de fuir. J'ai senti, après un moment de réflexion, qu'une explication avec des Audrets est indispensable; que je suis intéressée à le convaincre de la fermeté de mon caractère; qu'il est averti, qu'il y a moins d'inconvénients à l'attendre qu'à m'échapper du château comme un enfant pusillanime. Je reste ; mais je suis en proie à un trouble qui augmente à chaque seconde. Ah! Jules, sache-moi gré de ce que je fais en ce moment ! Combien il faut que je t'aime pour avoir pu prendre une semblable détermination !
'J"u le croiras sans peine, Claire, le nom du bien-aimé, l'espoir d'échapper à une chaîne ([iii me séparerait de lui sans retour, m'ont rendu quelque force, et j'étais en état de parler d'une manière suivie ([uand des Audrets s'est présenté.
« J'étais loin de m'attendre , a-t-il dit du ton de l'ironie, que la fière, la vertueuse Adélaïde pût venir au-devant de moi. « Ce début m'a piquée au vif, et j'ai retrouvé tout mon courage. « La fierté, monsieur, sied à toute femme qu'on offense, et la vertu est son plus bel ornement. Je ne m'étendrai pas davantage sur des qualités dont vous connaissez à peine le nom et qui sont si loin de votre rœur. — La réplique est ami're, mademoiselle. — C'est vous qui l'avez provo([uée , monsieur; je ne vois pas d'ailleurs pourquoi je ménagerais relui qui ne respecte rien , pas même la nièce de son meilleur ami. » 11 a rougi, Claire, et il a fait de vains efforts pour cacher son embarras. J'ai senti l'avantage que je commençais à avoir sur lui, et je me suis décidée à en profiter. « Je n'entends pas ce que mademoiselle veut dire, a-t-il repris d'une voix mal assurée. — Vous voulez des détails, monsieur ; je vais vous en donner. Vous avez promis à mademoiselle d'Apremont d'empêcher son oncle de jamais se marier si elle voulait vous accorder des marques pnsitires de sa reconnaissance ; vous m'avez promis un riche parti si je veux vous en donner de la inien)ie. Cette demoiselle vous a traité avec un iiupris égal au mien : c'est le seul rapport que j'aie et que je veuille avoir avec elle. Désespérant de la réduire , vous avez tourné toutes vos vues sur moi , et vous avez commencé à travailler l'imagination et le cœur de M. d'A •
ADÉLAÏDE DE MIvRAN
premnnt. Si vous ne If (li'toiirnci de ino deinandor h mon pt-rc, je vous déclare tiiir jo rinstriiirai de ce qui s'est passe au pivillon entre sa nièce et vous. \ ous allei me n'pondie, ainsi qu'à elle, i|uc je ne serai pas crue. Sachez que j'invoquerai, s'il le faut, le ti'iiioiijnage do M.M. Duverlaut, de heauelair et de Vertpré : dt'niasqucr un homme tel que vous, c'est scr\ir la soi'iélt.'. Apprenez, encore que si M. d'Apreniont attribuait ee que je lui aurais dit à l'envie gratuite de vous nuire, si ou ine trôiu.iil mourante à l'aulel, si l'on m'enjajjeait à un hoiunii' que je ne peui aimer, loin de et'der jamais à vos làihes désirs , j'emploierais, pour vous taire I) innir du eliàleau, toute ruilluence (|u'une femme jeune et estimahle doit avoir sur son mari. • Je voyais dans ses traits l'eipression de la colère; elle agitait tout son eorps. Il voulait cacher les sentiments cruels (|ui le torturaient, et ses yeux effrayants, ses lèvres tremblantes, sa respiration courte et élevée disaient ce (pi'il croyait taire. Il a senti la nécessité de mentir pour me gaijner. Il m'a juré que M. dWpremont n'est pas l'homme dont il m'a parlé; <|u'il ne lui a suggéré aucune des expressions tendres ou flatteuses ([u'il a pu m'adresser; qu'il sentait bien avoir perdu tous ses droits à n\a confiance; mais que je devais ùlre asseï équitable pour ne pas le rendre garant, sans preuves, des dispositions de M. d'Apreniont à mon égard. Enfin il a paru sortir tout a coup d'un sommeil léthargique, et, se livrant à des idées nouvelles : « ^lademoiselle. a-t il ajouté, (|uand vous invocjucricz contre moi le témoignage de .MM. de Vertpré, Duverlant et de Beauclair, qu'en résulterait il ' .M. Duverlant, marié à une femme charmante et généralement estimée, consentira-t-il à donner de la publicité à son intrigue d'un moment avec mademoiselle d'.Vpremont ? Kl que diront les autres? (Qu'ils ont eu la grossièreté de vouloir m'arraehcr une lettre. S'accuseront-ils pour vous complaire, et, ([uoi qu'ils disent de cette lettre, mani|uerai-je de répondre que la leur donner c'eût été compromettre évideininent la réput;:tion de cette demoiselle; qu'au contraire, cette pièce était dans mes mains une arme innocente dont je pouvais me servir pour obtenir d'elle une conduite plus régulière? Vous m'objecterez que ces messieurs ont entendu ce qui s'est dit au pavillon avant (|u'ils y montassent. Eh! ne jiuis-je répliquer qu'éclairé sur celte triple intrigue, et voulant ménager le repos de mon ami, j'ai tout fait pour la rompre sans qu'il en sût rien, et (|ue je suis devenu l'objet de la calomnie et de la vengeance de ces messieurs? Me supposez-vous sans adresse, et pensez-vous que I\I. d'Apremont balance un instant entre un homme en qui, depuis vingt ans, il a une confiance absolue, et deui étourdis (ju'il ne connaît que par leur légèreté et leurs petites grâces? Quel rôle alors joueriezvous dans cette affaire? Celui d'une femme qui écoute pour dénaturer les faits et porter le trouble dans les familles.
• Ces réflexions, (]ue je n'avais pas faites d'abord, me rassurent sur le succès des démarches que vous pourrez faire. Tous m'avez écrasé d'abord ; mais je prends assez d'avantage sur vous, pour ne plus me donner la pehie de dissimuler. Je ne vous aime pas, mais je vous désire. Vous épouserez -M. d'Apreniont, et vous serez à moi. •
La foudre tombant à mes pieds n'eût pis fait sur moi plus d'impression que la fin atroce de ce discours. Je voyais un abîme ouvert devant moi, et j'ignorais les moyens de l'éviter. Je voulais répondre, et je no trouvais pas un mot. Des Audrcts sentait sa supériorité , il en jouissait ; il me regardait en riant de ce rire féroce qu'on prête aux esprits infernaux, quand M. d'Apreniont a paru.
Tout a changé en un instant. La ligure du monstre a pris un air de sérénité et de candeur ; son accent était celui de l'aménité et de la bienveillance. « -Mon ami, a-t-il dit, j'étais sur la route de Tarbes, et j'ai aperçu mademoiselle qui se promenait, accompagnée do sa femme de chambre. Je marchais derrière elle ; la conversation était animée ; je me suis approché , persuadé que ce que j'entendrais ajouterait à l'estime que j'ai conçue pour la plus jolie personne que j'aie vue encore. Pardonnez-moi cette espèce d'indiscrétion, mademoiselle, puisque les suites en seront agréables pour vous. On parlait, mon ami , de vos faisans dorés. Madomoisello louait leur plumage , la légèreté et la grâce de leurs mouvements; elle exprimait le désir fortement prononcé d'en posséder deux. Elle eût donné pour les avoir, disait-elle, la robe qu'elle finit de broder. J'ai cru pouvoir vous prévenir, et j'ai assuré mademoiselle du plaisir que vous éprouveriez en lui offrant vos petits chinois. Je l'ai pressée de venir les choisir, et j'ai dit k Jeannette de prendre une cage chez M. de Mérau, et de l'apporter ici Jeannette ne vient pas, et en l'attendant, en attendant que je pusse vous parler de ce qui nous occupe si sérieusement, j'entretenais, mademoiselle, qu'il n'eût pas convenu de laisser seule. »
Quelle présence d'esprit, Claire, et quelle prévoyance '. Il a senti la nécessité de donner à mon imprudence une tournure naturelle ; d'expliquer, d'une manière satisfaisante, comment je me trouvais seule au château. Il a jugé i|ue la présence de M. d'Apreniont devait ajouter à mon embarras, ii mon trouble ; que je ne trouverais pas un mol pour colorer ma démarche , et que je me remettrais pendant qu'il ferait son roman. Oh ! oui , il a de l'adresse ; il en a beaucoup. Jlais quel usage en fait-il, bon Dieu 1
M. d'Apremonl s'est écrié qu'il s'estimait heureux d'avoir chez lui quelque chose qui pût me plaire ; que probablement Jeannette ne
trouvait rien de convenable che/. mon père , cl iju'il était inutile de l'alleiidre. Je me suis laisse eonjuire a la faisanderie. Ils m'ont arrêtée devant <lcux faisans, i)iie j'aurais tendrement chéris si je les eusM' reçus de Jules , mais aii\i|ueN la main qui me le» offre ne peut donner aucun prix. Il a fait venir une iai;e magnifuiue ; on y a mis les |iiuvres oiseaux ; on les a portés chez moi. J'accompagnais celui qui les portait ; je suis entrée avec lui , et je suis montée à la chambre de ma mère. « Vois donc, maïuHii , le joli eadeaii que m'envoie M. d'.Apremonl. • Je voulais ipi'on crût que je venais de le recevoir au bas de l'escalier, à la porte de la maison , el c'est ce qu'a comprit ma mère, puisqu'elle n'a fait aucune observation. \ o'iUt de la ruse, j'en conviens, Claire, mais au moins celle-ci ne nuit à personne. Hevenons.
Je dois amour et respect à mou père , mais j'ai incontestablement le droit de lui résister s'il veut me contraindre ii faire du reste de ma vie un supplice cmtiniic'l. Cependant je voudrais mettre dans mes refus celle douc<Mir ipii indispose moins... mais (pii, (|iiel(|uefois aussi , encourage la force à déployer toutes ses ressources. Mon père sait ce (|ui s'est passé au pavillon ; il croirait sans peine ce cpie je lui dirais de des Audrels. En lui révélant ce mystère d'ini(|uilé, j'arrêterais tout peut-être. Mais mon père est lier, il est coiiragi'ux, il prodiguerait sa vie pour laver l'affront fait à sa fille. Je me soumettrais au sort le ]dus cruel plutôt que de faire couler une goutte de son sang, el des Adrets, qui a redouté trois jeunes gens, peut se montrer brave avec un homme de l'âge de mon père. En admettant d'ailleurs que je parvinsse à éloigner cet homme du château, changerais-je quel(|ue chose aux sentiments que j'ai inspirés à M. d'.Vpremont ? Je ne sais comment sortir de la position cruelle où je me trouve. Ecrismoi , éclaire-moi, s'il en est temps encore. Cha<|ue jour, chaque moment amène une crise nouvelle : non, la réponse n'arrivera pat assez tôt.
Je reviens sur ce (|ue j'ai résolu. J'aime mieux m'accuscr d'une faute légère que de m'eiposer à faire quelque imprudence, que personne au monde peut-être ne pourrait réparer, .le vais dire ii maman que j'ai été seule au château ; je lui rendrai exactement ma conversation avec des Audrels; j'implorerai son indulgence, j'invoquerai sa bonté, je lui demanderai des conseils....
Je l'ai vue, Claire; je me suis abandonnée à mon coeur, je l'ai laissé parler, j'ai peint l'amour en traits de feu, j'ail fait valoir les droits de Jules , j'ai prolesté contre toute espèce de violence , j'ai marqué des Audrels du sceau de l'infamie. J'ai vu dos larmes rouler dans les yeux de ma mère; je suis tombée à ses genoux, je les ai embrassés , je l'ai suppliée de secourir, de proléger sa malheureuse fille.
Elle m'a relevée ; elle m'a fait asseoir auprès d'elle , el elle m'a parlé le langage de la froide raison. Des raisonnements à quelqu'un qui brûle, qui craint , et qui ne peut entendre que ces mois : Amour et eq)érance!
Ce que j'ai retenu de cet entretien désespérant, c'est que je peux, à la faveur d'une alliance illustre, relever ma maison, et rendre à mon père tout le bonheur ([u'il a perdu ; c'est qu'un homme de l'âge de des Audrets est loin de celle impétuosité de la jeunesse, (|ui saisit un moment favorable , et qui en profite avant que la pudeur ait pensé à se défondre ; que je n'ai ii crainJre de lui que des tentatives de séduction, ilont je peux me garantir, puisiju'il s'est mis à découvert; qu'enfin, si ses imporlunités me devenaient insupportables, il serait temps alors d'éclairer mon mari. Mon maril Ce mol m'a tirée de mon accablement ; il a rendu la force à mes organes, l'énergie el la clarté à mes expressions. • El vous aussi ! me suis-je écriée , vous êtes contre moi ! Qui donc me reste au monde, si ma mère se joint à mes persécuteurs ? M. d'Apremonl serait mon maril Jamais, jamais ! Plutôt mourir mille fois! Ne vous prévalez, madame, r.i do mon extrême jeunesse ni do l'affection que je vous porte pour m'opprimer. Je serai fidèle k mes serments; j'appartiens à Jules, et ni mon père ni vous ne m'amènerez à le trahir. Si on m'y réduit, je porterai partout ma douleur cl mes plaintes ; je m'adresserai aux âmes sensibles ; je m'en ferai des appuis, el vous céderez à la clameur publique, u
Effrayée de ce que je venais de dire, je suis tombée aux pieds de ma mère, je lui ai demandé pardon ; j'ai repris le ton du respect, sans rien perdre do ma fermeté, et je lui ai déclaré que ma résolution est réfléchie , légitime , inébranlable.
Je ne sais ce (|u'elle allait me répondre ; elle paraissait émue. Peutêtre la nature allait l'emporter sur l'intérêt et l'ambition, lorsque mon père est entré avec M. d'Apremonl. Je les ai salués avec la plus grande froideur, el je n'ai plus levé les yeux de dessus mon ouvrage.
On a parlé des embeUissements du parc , el pour que je ne pusse douter du triste sort auquel on me réserve, on s est étendu avec une sorte dairectation sur le projet d'abattre le mur qui sépare notre jardin de la propriété de M. d'Apremonl. J'ai senli qu il s était déclaré à mon père, et ipie je n'avais plus rien a craindre m à ménager.
Mon père el ma mère se sont levés, et ont ouvert la porte qui conduit à mon bos<|uel. Je me disposais à les suivre : « Lestez, mademoiseUe , m'a dil M. de Méran, restez, je vous l'ordonne. .
se
AURl.AIDE DE MÉRAN.
Je me suis remise à ma place, fil. d'Apremont s'est approche de moi.
Il est resté cpielqnes moments sans parler. Il roulait mon coton il.ins ses iloijjts ; il les passait sur ma liroilirie ; il Irvait les ycUT au plafond ; il k's reportail sur mon métier, sur moi. Je savais d'avance tout ce qu'il allait me dire , et je souffrais Lorrililement.
• Mjdemoioelle... mademoiselle... mademoiselle... • Il s'est arrêté. « (^)ue voulez-vous, monsieur, ai -je répondu d'une voii timide. — Me ferei-vous la ijràce de m'enlendre? — 'Mon père m'a ordonné de rester, monsieur : sou intention est donc (|ue je vous écoute.
" — J'aurais tout ù craindre, mademoiselle, si jr parlais à une de ces femmes dissipées, courant sans cesse ajiri's des prestiijes , et juj;eant de tout sans réflécliir sur rien. \ ous êtes simple, modeste, raisonnable, et un liunime de mon àfje ne vous piraitra pas ridicule unirpicmeiit parce qu'il vous aime, .l'étais décidé à ne jamais former d'eni^igeinent ; je vous ai vue, et une résolution, établie sur la connaissance du monde et fortifiée jiar les années, s'est évanouie en peu de jours. l'Ius jeune, j'aurais cherché à vous plaire avant (|ue de m ouvrir à M. de Méran ; mais il est une époque de la vie où malheureusement on n'inspire |dus d'amour, oii on ne doit rien attendre que de la reconnaissance et du devoir, et telle est la force du sentiment (|ui m'attache à vous, que je me coulenterai de ce que vous m'accorderez.
• D'après cette manière de voir, il était naturel que je m'adressasse d'abord il M. de Méran, et (juc je lui fisse des |)ropnsitioiis teudanles à rétablir, autant que cela se peut, une sorte d'équilibre que la nature a rompu entre vous et moi. Ma nièce a cent mille livres de rente, et cela lui siilïira. J'en ai trois cent mille, (|uo je vous abandonne si je n'ai pas d'héritiers, et, d.nis le cas contraire, je vous assure cinquante mille éctis de douaire, .le laisse à M. et à madame de Méran l'usufruit de ma terre de \ elzac pendant le reste de leur vie, et il ne man(|ue plus, mademoiselle, que votre conseiilemeiit pour que je sois l'homme du monde le plus heureux.
» — Monsieur, la magnihcence de vo; offres prouve la sincérité de l'attachement dont vous m'honorez. Elles eussent été superflues, et je ne me serais pas aperçue de cette disparité d'âge , dont vous parlez avec une franchise trop modeste, si je n'avais un él<iii;nement invincible pour le mari.iije. J'ose me flatter, monsieur, que vous ne vous armerez pas contre moi de l'autorité paternelle, et que vous mériterez, en ména|;eanl mon repos, (|ue je joigne la reconnaissance à l'estime profonde que vous m'avez inspirée. »
Vn silence de quelques minutes a succédé à cette première explication.
" Mademoiselle, la jeunesse est l'âge des illusions, et au vôtre on se fait du mariage une idée bien éloignée de la réalité. On se persuade que l'amour est la base sur laquelle repose le bonheur des époui; il peut les rendre heureux pendant (iuel(|ue> mois, pendant linéiques années; mais la cessation des obstacles, la certitude d'une félicite que rien ne peut contrarier ni suspendre, la satiété qu'amène cette situation et l'ennui i|u'elle produit enfin, tout concourt à dissiper le charme. Si vous aimiez, niadeiiioiselle... » Ici il m'a regardée fixement. « Si vous aimiez, et qu'on vous unit à l'objet de vos vœux, vous seriez étonnée un jour d'être tombée à son égard dans cet étal d'apathie qu'aujourd'hui vous ne concevez pas être possible. — Pourquoi, monsieur, éclairé par l'expérience, vous eiposeriez-vous à un changement qui vous paraît inévitable? Epousc-t-on une femme uniquement par amour avec la certitude de cesser de l'aimer peu de temps après le mariage? — Il est, mademoiselle, d'heureux dédommagements de la perte de la plus vive, de la plus douce, de la plus précieuse des sensations. Une amitié solide , les égards mutuels , les soins, lespré\enances, et surtout des enfants font encore du mariage un état plein de douceur. Et puis, vous l'avoui'rai-je? il ne m'est plus possible de réfléchir ni de rétrograder. La force des senliments (|ue xous m'inspirez ne me laisse plus voir que vous et le bonheur de vous posséder. — Je vois, monsieur, que chaque âge a ses erreurs. La votre est de croire que ma jeunesse me laisse sans défense, et (|ue je me présenterai avec docilité au joug qu'on veut m'imposer. Si vous me connaissiez inieux, vous auriez rejeté les motifs très-insiiftisants qui vous ont porté a vous ouvrir d'abord ii mon père; vous m'auriez fait connaitre vos dispositions ;i mon égard, et je vous aurais épargné des démarches toujours désagréables quand elles sont sans succès.
• — Je m'attendais, mademoiselle, ii (|uclques dift'iciiltés. M. de Méran m'a parlé... Oserai-je vous dire?... — l'oursuivez. monsieur. — Il m'a parlé' d'une liaison d'enfance... — Il n'a fait que me prévenir. Oui, monsieur, j'aime de la plus extrême tendresse un jeune homme accompli. Mes parents me l'avaient accordé. De malheureuses ciicnnslances nous ont séparés; nos ro'urs sont restés unis, et il n'est pas de puissance qui parvienne à rompre de tels noeuds. Oserczvous «'■pouser une fille dont toutes les sensations, toutes les pensées appartiennent à un autre? Croiriez-vous posséder une femme si elle ne répondait à vos transports que par des plaintes et des soupirs? Si la considération de votre propre intérêt ne siiflit pas pour vous arrêter, écoutei votre générosité , que j'im|)lore. ^e me réduisez pas au désespoir, l'.loignez-voiis, oubliez-moi, et je vous chérirai comme un liienfaileiir. •
Un silence prolongé nous a donné , ii l'un et à l'autre, le temps de nous recueillir.
« Vous vous livrez à des chimères, mademoiselle; vous reconnaîtrez, plus tôt que vous ne le croyez jieut être, <|ue l'amour n'est pas éternel. — Connaissez-vous l'objet de l'amour le plus tendre? — M. de Méran n'a pas cru devoir me le nommer. — J'imiterai sa discrétion. Sachez seulement, monsieur, (pie ce jeune homme n'est comparable à personne, comme son amour ne peut se comparer qu'au mien. Monsieur, ne renoncez pas au bonheur : placez-le où vous pouvez le trouver. Ayez la grandeur d'âme de combattre et de vaincre votre inclination. A votre âge, on aime faiblement; au mien, l'amour est un feu que rien ne ])eut vaincre. Vous avez toute votre raison, et la mienne est à son aurore. Ayez ]iitié d'un malheureux enfant, qui ne peut être à vous, qui tombe il vos pieds, et qui vous demande grâce. i>
J'étais à ses genoux; je lui tenais les mains, je les mouillais de mes larmes. « C'en est trop, mademoiselle, c'en est trop' Vous unissez aux charmes les plus louchiinls l'attrait irrésistible de la beauté dans la douleur. Je ne peux m'en défendre plus longtemps; ma raison, que vous invoquez, est sans force. Le sort en est jeté : il faut que je sois votre époux, ou que je meure. Votre vertu me répondra de vous. »
Il m'a relevée ; il m'a portée sur l'ollomine. Il s'est promené à grands pas, en répétint p.ir intervalles : « Oui, je le sens, ma vie y est attachée... Plus de considération qui me retienne... Je brave, je hasarde tout... Non, je ne cours aucun risque... Elle a de la vertu, ctje peux être heureux encore. »
Mou père et ma mère sont rentrés. L'état déplorable dans lequel ils m'ont trouvée ;i dû les instruire de tout. Ils s'attendaient à une vive résistance de ma part, puisr|u'ils n'ont fait voir aucun étonnement. Mais ils m'ont marqué le plus haut intérêt; ils m'ont donné les plus tendres soins. IM. d'Apremont s'est retiré.
On a senti (|ue celte scène avait été assez prolongée; on a voulu me laisser prendre quelcpie repos; on ne m'a parlé de rien pendant le reste de la soirée. Mais ce matin, de bonne heure, niiiman est entrée dans ma chambre; elle s'est assise auprès de mon lit. Ce i(ue le ton a de plus affectueux, les caresses de plus touchant, les insinuations de plus adroit, tout a été employé pour m'ébranler; tout a été inutile. L'illustration de la famille d'Apremont, l'énuméralion de ses biens, le tableau, ordinairement séduisant pour une jeune personne, du luxe qui m'environnerait, des bijoux dont je serais couverte, des plaisirs variés qui m'attendent, n'ont pas fixé un instant mon attention, et j'ai répondu par quatre mots prononcés avec énergie : Tout cela n'est pas Jules.
Madame de Méran ne m'a pas caché son mécontentement. Elle m'a donné à entendre que mon père ne renoncera pas facilement à l'espoir d'un établissement aussi avantageux pour moi; qu'un chef de i'amille ne sacrifie pas la réalité k des chimères que se plaît à caresser une enfant sans expérience; qu'il est des circonstances où il peut user de son autorité, et où on le blâmerait de ne pas le faire. « Jules, maman, me suis-je écriée, Jules ou personne! " Elle a continué de parler; j'ai fermé les yeux, j'ai cessé de répondre.
Elle s'est retirée en disant que M. de Méran serait peut-être plus persuasif. Je me suis levée, et j'allais descendre, lorsque mon père s'est présenté ii son tour. Son ton était sévère, mais n'avait rien de dur. Il a répété tout ce que m'avait dit ma mère, et tremblante devant lui, je suis tombée à ses pieds. « Ce n'est pas, mademoiselle, ce genre de soumission que je vous demande. Prêtez-vous aux vues prudentes d'un père, qui ne désire que votre bonheur, qui vous éclaire sur vos vrais intérêts, et qui veut bien prier encore quand il pourrait commander. » Il m'a relevée, il m'a fait asseoir, il s'est placé près de moi , il a pris une de mes mains, il l'a pressée dans les siennes. « Mon enfant, ma chère enfant, examine la conduite que j'ai tenue envers toi depuis que tu existes. Tu as été l'objet de ma constante sollicitude; je t'ai prodigué les soins les plus tendres; je t'ai appris à parler, à penser; j'^ii applaudi à ton amour naissant pour Jules; j'ai fait tout ce qui était en moi pour le couronner. J'ai exposé, j'ai perdu ce qui me restait de fortune uniquement pour accroître la tienne, et quand tu peux relever l'éclat de ma maison, me replacer au rang dont je suis descendu, ajouter à ton propre bonheur le sentiment de celui de ton père, envers qui tu peux t'aciiuitter d'un seul mot, tu refuses de le prononcer! Une passion, maintenant sans ob'et comme sans espoir, ferme ton cœur à la reconnaissance, à la piété filiale. Sais-tu si ce Jules, à qui tu sacrifies ton père , ta mère et toimême, est digne encore de ta tendresse ; si quelqu'une de ces femmes faciles dont Paris abonde ne t'a pas ravi la sienne; s'il tient à toi maintenant par d'autres nœuds que ceux de la décence et de la délicatesse, (|ui ne lui permeltent pas de rompre ouvertement un engagement qui a eu une sorte de publicité? — Il est fidèle, il l'est, mon père , je n'en saurais douter. — Je suppose qu'il le soit. Mes droits , ceux de ta mère ne valent-ils pas les siens? IN'e sont-ils pas plus anciens et ])lus sacrés.' Keras-tu tout pour lui et rien pour nous? Faiidra-t-il que je meure sans t'a\oir vue honorablement établie ? Et que feras-tu quand tu auras perdu tes parents, quand Jules aura cédé aux circonstances, à son oncle, qui te rejette, et peut-être à son coeur, car
ADÉLAÏDE DE Ml'iKAN.
cela doit arriver ' Ton amour passera, lu te trouveras seule, tu re(;r(tteras les belles .uiures perdues au sein irilliisions ineusou(;ères , lu veilleras s;ins appui , sans eunsulaluuH, et tu Icriuiiirras pi iiilileuieiit une carrii're qu'auront aliri'ijée d'inutiles rei;rels. Mon enfant, j'ai soixante ans il'eipérience, et tu es encore aui portes de la vie. C'est moi i|ue tu iliiis écouter, et non un ca'ur eialtt' qui le fascine la vue , el i|ui l'eiupiclie de voir les objets ce qu'ils sont. Crois-moi, l'amonr n'e.>t qu'un sentiment passager, et il n'est pas nécessaire de le porter en dot ii son mari pour être heureuse dans sou intérieur. Ilends-toi à mes raisonnements, h mes instances; accepte la main de IM. d'Apremont. — Je ne le peux, mon père. — lu ne le peux, cruel enfant! — Jene le peut. — Sais-tu que j'ai fait plus que tu ne devais attendre du meilleur des pères? Ne crains-lii pas de lasser ma tendresse et ma pjlicnce ' — l'ardoii, pardon, mon iiére! Oui, je vous dois beaucoup, oui, j'ai causé votre ruine. Je sens vos clia(;rins, je les parlai;e, et je voudrais pouvoir vous obéir. Mais ee nullieureuv ipii est là-bas, i|ui m'adore, quoi que vous en puissiez, dire, à i|ui j'ai juré d'être fidèle, qui, à son départ, a reçu devant vous des serments ipie vous n'avez pas désapprouvés, ne doit-il pas compter sur ma constance ' Empoisonneraije, en l'abandonnant, le reste de sa vie? Lui ferai-je maudire cliaque jour celui oii il s'est attaché à moi, oii il a cru que l'amour vrai et la bonne foi ne sont pas des chimères? Quoi! il aurait jusqu'ici résisté .^ son oncle, il aurait refusé pour moi les partis les plus avanlajjeiu , et je lui donnerais l'evemple de la perfidie el du parjure .' Jamais, mon père, jamais. IV'insislei pas, je vous en conjure. IVc me réduisez pas plus loniïtemps à lacriiello nécessité de vous résister. — .\iii$i donc , mademoiselle, \ous prenez de vaines déclamations pour des principes, et une passion insensée est devenue la rèi;le de vos devoirs. Le mien est de vous rendre à vous-même, el je le remplirai, quoi qu'il doive en coûter. Obéissez, je vous l'ordonne. — Je ne le jieuv, mon père, je ne le peui. •
11 s'est levé; je l'ai suivi; je suis retombée à ses pieds; il s'est détourné de moi. Je l'ai arrêté par son habil; je me traînais après lui sur mes genouj. Il m'a repousriée avec violence, avec colère; je suis tombée le front sur le parquet; mon sang a coulé; il l'a vu, et il est sorti.
Ma mère est entrée aussitôt. F.lle m'a bandé le front, l'.llc paraissait vivement touchée, el cependant elle m'a intimé, de la part de mon père, l'ordre de ne paraître devant lui que lorsque je serais décidée à recevoir la main de M. d'Apremont.
Ainsi, me xoil.à confinée dans ma chambre! Je suis punie, et de quoi, bon Dieu! Punie! celle idée est accablante. Ah! Claire, mon jière, presque suppliant, avait pris sur moi un ascen.iant que j'ai eu de la peine à lui cacher. Sa sévérité me justifie à mes propres yeux et me rend tout mon courage. Qu'on me laisse ici; qu'on m'y laisse toute ma vie. J'y serai ,\ l'abri des persécutions*, j'y vivrai entre le portrait et les lettres du bien-jimé, je parlerai do lui à Jeannette, je retrouverai le repos et la portion de bouUeur dont il m'est permis de jouir.
Vil des Audrels! c'est lui qui m'a designée à M. d'Apremont , qui lui a fait proposer des avantages tels qu'il n'était pas possible i|ue mon père balançât un moment. C'est lui qui poursuit ce mariage pour me déshonorer, pour outrager son ami ; c'est lui qui suscite les persécutions auxquelles je suis en bulle , et qui m'a fait tomber dans la disgrâce de mes parents, l.h bien ! qu'il éloigne de moi .M. d'Apremont, et je lui pardonne tout.
Et cet homme , comment pcrsisle-l-il à épouser une fille qui le refuse, qui en aime un autre, qui le lui a dit? Les passions ôlent elles la raison et le jugement? Comment n'cst-il pas révolté de l'idée de posséder un être tremblant, inanimé, dont le cœur le repousse? Lui suffit-il d'arracher les voiles de la pudeur, de l'outrager dans c e qu'elle a de plus secret ? Est-ce là de l'amour? C'est la plus barbare , la plus odieuse brutalité.
Et mes parents , ont-ils renoncé à la délicatesse, à l'honneur^ Lu homme riche se présente; ils ne consultent pas mon coeur .Ils me vendent, ils veulent me livrer. Un tel mariage est une prostilulion consacrée par la loi.
Je ne m'étais jamais occupée de ma figure. Je me regarde à présent, et je me déteste. Oui, je suis belle, trop belle. Que ne puis-je inspirer le dégoût et l'ennui à tous les hommes , Jules excepté!
.Ma mère vient me voir une fois tous les jours, .leannetle ne me quitte presque pas. ISous parlons amour à l'heure, k la journée. Elle a déjà U certitude de devenir mère; un sentiment nouveau rattache à son mari, et Jérôme parait l'aimer davantage. Ah! je le crois. Si Jules... Et ce serait M. d'Apremont! Celte pensée m'indigne, me révolte ; elle me fait frissonner.
Il est presque t ujours chez nous. Il m'a fait demander la permission deme voir. J'ai répondu que je ne peux recevoir dans ma chambre que mon père et ma mère. Ils ne m'ont pas fait dire de descendre; tant mieux! ils m'ont épargné une nouvelle scène douloureuse pour moi et humiliante pour M. d'.\premont. 11 m'a écrit. Il y a dans sa lettre de l'esprit et de la passion, et cependant elle ne m'a pas touchée. Ah I c'est que rien de cet homme-la ne peut arriver à mon cœur.
Dieu! bon Dicn ! qu'ai-jc lu! Les premières lignes de ta lettre
onl porté la désolation et la mort dans mon sein. Cruelle amie, coin nient la main s'est-ellc prêtée à tracer de semblables caractères ' 'lu veux me préji,irer au coup le plus aIVreuv ; tu me supposes le courage de l'allendrc el de le supporter. Tu veux opposer mon amour- propre à mon amour. Tu crois <|iie le juste ori;oeil d'une femme estimable peut s'.irmer contre son coeur el le réduire au silence '... Oui , tu es mon amie , puisque tu as la force de me faire prrssi'iilir la triste vérité. Mais, Claire, mon amour-propre, ma raison sont muets. Je dcscemls dans mon cuMir, et je n'y trouve i|ue l'amour. L'ingrat I ton oncle l'a eonduit chez madame de Valny , et il y est retourné seul! Il y va tous les jours, et on ne !e voit plus chez l'amie de son Adèle. Il est coupable, s'il craint de se présenter devant loi. Mademoiselle d'Apremont aura élé enfin frappée de ses i;r;'ices el di' sou mérite. ICIle veut se l'allacher, el malgré ce que tu lui as dit de cetli^ femme, il ne peut échapper à la sé.luition. l'ille odieuse ! une de les victimes ne s'élè\era-l elle pas enfin contre toi ' INe meltra-l elle pas à découvert la noirceur de son âme? î\'aura-t-clle pas le courage de te marquer en lin du sceau de l'infamie , de te forcera te cachera tous les yeux ? Dis à ce malhi iireuv que je pleure , que je gémis, el que je l'adore; dis-lui que je refuse une alliance illustre, des tas d'or, une profusion de bijoux , el (|iie c'est à lui que je sacrifie tout cela ; dislui que je suis dans la captivité , el que c'est lui qui m'y retient. Oh ! si mon père savait <|ue ses |iressenlinienls peuvent se réaliser demain, aujourd'hui , que peut être ils le sont déjà , avec (|iiclle force il tonnerait contre cette passion insensée qui, dit-il, ferme mou cteur à la nature, (|ui me fait niaiiipicr à mes premiers devoirs!
Mais, non, Jules n'est pas coupable, il ne peut l'être. Ton amitié s'est trop légèrement alarmée , elle a trop facilement cru aux apparences. Ne peut-il, sans m'oulilicr, sans me trahir, se livrer aux plaisirs de la société ? et quelle femme les répand autour d'elle avec autant de variété <|uc mjiU'inoiselle d'Apremont?... Cependant il y a deux mois, dis-tu, que cela dure... Non, on ne voit pas pendant deux mois, tous les jours , une femme qui n'attire que par les grâces de sa conversation. L'esprit doit fatiguer à la longue, et l'attrait des plaisirs s'use enfin. Us font nailre le besoin de la retraite, el ils rendent plus doux le repos cl le recueillement. L'amour seul fixe. Lui seul rend un objet toujours précieux, toujours nouveau.
Horrible auviélé! (Jui éloignera les idées qui bouleversent ma tète, qui froissent, qui déchirent mon cœur? .\h ! quand la chaîne du malheur se déroule sur nous, elle nous enlace, elle nous jiresse de toutes parts : le cliaiiion que nous n'avons pas vu encore succède à celui qui nous blesse. Cette chaine cruelle s'étend à l'infini. Quelques êtres en saisissent enfin l'eitréraité : il en est pour qui elle n'en a point.
Jeannette entre chez moi ; elle tient une lettre... elle est de Jules. Je tremble en portant la main sur le cachet. Je sens que'de cette lettre dépend ou ma vie ou ma mort.
l'ouri[uoi m'écrit-il directement, lui, qui avait solennellement promis à M. de Méran de ne le pas faire ? Oh ! ce n'est pas pour me parler de son amour iju'il manque à sa parole! Dès longtemps ton intervention suffisait au soulagement de deux cœurs opprimés... 11 ne m'aime plus , il ne m'aime plus. 11 me l'écrit, parce qu'il n'a pas osé le le dire.
Depuis une heure je tiens cette lettre dans mes mains, je la regarde, je pleure sur elle. Que de larmes j'ai déjà versées! Comment en trouvé-je encore? Jeannette me soutient, me console; elle me presse de lire , de renaître à l'espoir, et je vois dans ses yeux qu'ellemême n'en a plus... Je frissonne... Je brise enfin le cachet...
Que la terre s'eutr'ouvre devant moi! ... (|ue la foudre me réduise en poussière!... Mon Dieu, ôlez-moi le sentiment de mes maux, terminez mon «.upplice ; il est horrible , il est au delà des forces humaines... Jules est infidèle.
Je quille la plume; je ne peux écrire un mol de plus... Je me meurs...
J'ai été quinze jours sur le bord du tombeau. Une fièvre ardente a failli cent fois à rompre les ressorts de ma frêle machine; quinze jours d'un délire continuel onl affaissé mes organes , ont anéanti mon entendement. Cependant je suis hors de danger. Vigueur de la première jeunesse, pourquoi m'avez- vous rendue à la vie et à mes maui!*
le ne te dirai rien de plus aujourd'hui. Demain je tâcherai de reprendre la plume.
Je suis faible , bien faible, et cependant je reviens à loi, mon amie. J'ai tant de choses à le dire! Lorsipie ma fièvre s'est calmée, et que mes yeux se sont rouverts, j'ai vu autour de moi mon père, ma mère et M. d'Apremont : tous trois fondaient en larmes. J'ai donné quelques signes de connaissance, et M. d'Apremont s'est retiré aussitôt. J'ai appelé maman d'une voix presque éteinte; elle a poussé un cri de joie. Mon père s'est élancé vers mon lit, il u'.'a pressée dans ses bras. Ce c|ue la nature a de plus vrai cl de plus louchant dans ses expressions, ce que les caresses ont de plus rassurant, ce que la plus extrême bonté peut prévoir et faire, ils m'ont tout accordé, tout prodigué. Ils n'ont pas nommé .AI. d'Apremont, et je leur en sais bini bon gré. Ah ! que ne peuvent-ils arracher de mon cœur le trait empoisonné ! Je le sens, il est là... il y sera toujours.
Au moment oii ma maladie s'est déclarée. Jeannette a senti la nécessité d'éclairer ceux qui me donnaient des soins sur la cause et la
ADÉLAÏDE DE MÉRAN
nature du mal. En pcrd.iiit l'usage de mes sens, j'avais laisse tomber à mes (lieds la lettre de M. de Courcollcs; la bunne jeune femme l'avait relevic, serrée , et au risque de se l'aire renvoyer, elle l'a remise à mon père. Celle lettre est trop l'avoralile aux vues de mes parents pour ciu'ils raari|uassent du ressentiment à celle qui l'a reçue et qui me l'a remise. Ils ont paru croire <|ue ce pai|uet est le premier (jui arrive de Paris à l'adresse di' Jeannette. Je présume (|u'ils n'en ont pas parlé à .M. d'Apiemont ; ils n'auront pas voulu ju'r.lre sa nièce dans son esprit. On a replace cet cent dans mon secrétaire. On croit (|ue je la relirai, celte lettre cruelle, (|u'elle alimentera mou ressentiment. Ilelas! elle est gr.ivée dans ma mémoire , elle n'en sortira plus. J.miais mes )eui ne se reporteront sur ces caractères de désolation et d'elïroi; mais tu connaîtras les hommes, tu sauras comment m'a traitée celui dont le cœur m'avait paru l'asile de toutes les vertus. J'ai rliarijé .leannetle de copier cet écrit (|ui dépose à jamais contre M. de Courcelles. l.c voilà, je te l'adresse ; lis, Claire, et dis-moi comment je ne suis pas morte.
1 Mademoiselle ,
» C'est un coupable , tourmenté , bourrelé par le remords , qui ose vous écrire cl vous dévoiler l'alïreuse vérité, .le n'implore pas votre indulgence : j'ai élevé entre vous et moi une barrière qu'il n'est plus en votre pouvoir de franchir. Je veux seulement (|ue vous sachiez combien j'étais étranger au crime , combien j'étais loin de prévoir celui que j'ai commis , à quel degré d'oubli de soi-même l'Iiommc sans défiance peut être entraîné.
" J'ai irahi mes serments et mon cœur, ce cœur qui vous a oubliée un moment, et qui est encore plein de vous. J'ai trahi la beauté, la candeur, tous les sentiments, toutes les qualités qui font une femme accomplie; il ne me reste plus (|u'à briser votre cœur, et la fatalité, qui m'a poursuivi sans relâche, m'en impose la loi cruelle. Il faut c|ue je parle, ou (|ue je sois à vos yeux le plus vil de tous les êtres. Je peux tout supporter hors votre mépris; et le mérite-t-il réellement celui ((ui est lombé dans un abîme qu'il n'a pas eu le temps de voir, qu'il n'a pu éviter?
« >Iadame de Villers vous a probablement appris qu'en arrivant dans cette ville j'ai été en quelcjne sorte forcé de voir mademoiselle d'.'Vpremont. Sans cesse entourée d'une cour brillante, elle s'occupait peu de moi, peut-être parce (|ue je ne lui marquais que des éi;ards dont un homme bien né ne se dispense jamais envers une femme. Llle a accompagné M. d'Apreiiiont aux eaux de liagncres; une partie de ceux (|iii cherchaient à lui plaire l'y ont suivie. Je m'en suis applaudi, .le connaissais les vues de mon oncle; j'espérais qu'elle ferait un choix, et j étais certain de n'en pas être l'objet.
Elle est revenue inopinément à Paris avec madame de Valnv. Quelques mois auparavant elle n'avait pas produit sur moi la plus légère impression. J avais entendu parler d'elle d'une manière peu avantageuse ; vos lettres à madame de Villers, en me donnant des détails circonstanciés sur ce qui s'est passé à Velzac, m'ont dévoilé les causes secrètes de ce retour précipité. L'amour constant que je nourris au fond de mon cœur, l'espoir de surmonter un jour les obstacles qui se sont élevés entre vous et moi, tout concourait à me persuader que mademoiselle d'Apremont ne pouvait pas être dangereuse pour moi. N oilà ma faute, la seule que j'aie -à me reprocher. C'est ma présomption <(ui m'a perdu. Le reste a été le résultat cruel des circonstances et non de ma volonté.
Le caractère de madame de Valuy, son amabilité, son opulence font de sa maison le rendez-vous de la meilleure compagnie. Mon oncle m'a proposé de me présenter chez elle. Je sentais que cette dame n'était que le prétexte ; i|ue le but de M. d'Eslouville était de me rapprocher de mademoiselle d'Apremont. D'après mon opinion bien prononcée et ma folle conliaiicc dans mes forces, je n'ai pas résisté ; je me suis laissé conduire.
• .'Midame de \ alny, légèrement incommodée ce jour-là, n'avait pas voulu recevoir. Mon oncle est son ami depuis de longites années : nous avons été admis.
» La conversation a d'abord été générale, llientot M. d'Eslouville s'est attaché a madame de N alny. J'étais auprès de mademoiselle d'Apremont : pouvais-je ne pas lui dire quelque chose ? Elle a relevé mon premier mol; l'entretien s'est animé, elle l'a soutenu avec les grâces et l'imagiiialion brillante que vous lui connaissez. Elle ne parlait qu'à mon esprit ; mais vous savez combien le sien est attirant : je me laissais aller au charme de l'entendre.
• Un Dialheurcui livre m'a fait retourner là le lendemain. Je connais l'auteur, j'en parlais avec éloge ; elle a voulu lire l'ouvrage ; je le lui ai porté. Pourquoi suis-je rentré dans celle maison .'
» Madame de \ alny ilait dans son appartement. Mademoiselle d'Apremont m'a reçu; elle était seule, ^<)us n'avions rien de particulier à nous dire; j'ai ouvert ce livre. Il traite de l'amour, il en parle avec une chileur et une vérité... Il le peint tel que vous me l'avez inspire... .ili I tel que je le sens encore. Je lisais, elle paraissait attendrie; j'ai vu une larme mouiller sa paupière. Je me suis dit : l'^lle a de la sensibilité ; elle en a trop, on le croit, mais (|ue m'importe?
» Un passage, plein de force et du plus touchant intérêt, a fait tomber le livre de mes mains, et je jure, par l'honneur, parce qu'il y a
de plus sacré , ((u'en ce moment j'étais tout à Adèle. Mademoiselle d'Aprement m'a regardé... comme vous m'avez regardé quelquefois. Le bout de ses doigts effleurait mes genoux. Le livre était tombé entre nous deux... elle s'est baissée , elle l'a relevé. En se baissant elle m'a laissé entrevoir... c'était la le piège. Je devais le sentir, l'éviter... je suis resté.
• Elle a parlé; elle s'est étendue sur ce qu'elle appelle ses étourderies; elle a exprimé des regrets sur de beaux jours perdus dans rindin'érenre et les plaisirs bruyants. Elle a dit sentir maintenant combien il doit être doux d'aimer exclusivement un être qui lui rendrait tout le bonheur qu'elle s'efforcerait de répandre sur sa vie. Son accent, son maintien, ses mouvemenls, tout était grâce et volupté. Il était temps (|ue ma mémoire me servît. Je me suis rappelé ce que vous avez écrit a madame de ^ lUers. Adèle ne peut tromper, ai-je pensé. \ otrenom, votre candeur, votre amour, le mien, m'ont rendu à moi-mêiiie. J'ai voulu vaincre, et je me suis levé.
" Déjà? m'a-t-elle dit avec un ton si doux! — Mon oncle est seul, mademoiselle; permettez que je lui donne le reste de la soirée. — Je vais demain à la noce de mademoiselle de Ijourgneuf : refuserezvous de me donner la main ' » J'ai répondu par une profonde inclination ; ce n'était pas m'engager : j'étais maître encore du parti que je voudrais prendre. Je suis sorti, déterminé à ne plus reparaître chez madame de Valny.
« Cependant j'ai des sens; ils sont neufs, irritables, impérieux. Je les ai toujours maîtrisés près de vous, parce que je vous adore. Mademoiselle d'Apremont ne m'inspirait ni estime ni respect. Je ne voyais en elle qu'une femme coquette, mais charmante. Je la croyais parvenue au jioint où on ne pouvait plus la jierdrc. Ma cruelle imagination me la représentait sans cesse baissée, relevant ce livre. La délicatesse ne s'armait pas contre mes désirs... Que vous dirai-je?... Le lendemain, à la nuit tombante, j'étais chez madame de Valny.
u Mademoiselle d'Apremont m'attendait. Elle était parée de tout ce que l'art peut ajouter à la belle nature. Nous sommes montés en carrosse.
» Je lui donnais la main. Elle est entrée au salon avec la démarche d'une femme sûre de fixer tous les yeux et tous les cœurs. De ce moment, les hommes n'ont vu qu'elles, et elle paraissait ne voir que moi.
» Personne ne danse comme elle. Je ne me lassais pas de la regarder, lîicntôt j'ai envié aux autres l'avantage de la faire briller. Je ne danse pas bien, et je n'ai pu résister au désir de paraître à côté d'elle. Etrange , détestable faiblesse, qui a préparé mes malheurs... et les vôtres, SI vous pouvez conserver pour moi un reste de tendresse.
» On a joué une valse, danse perfide, que toute femme honnête doit s'interdire. Eh! pourquoi l'ai-je dansée? Je tenais une de ses mains; l'autre reposait sur mon épaule. Vingt fois son sein a effleuré ma poitrine; vingt fois j'ai senti son cœur battre contre le mien. Je n'étais plus à moi : il aurait fallu être un ange pour résister à l'ivresse qu'elle sait inspirer. La valse a fini. Je lisais dans ses yeux le désir qui me dévorait. Le même délire nous a égarés l'un et l'autre. Au milieu de l'espèce de désordre qui règne toujours dans une assemblée nombreuse, lorsqu'on cesse de danser, et que les gens, impatients d'attendre, s'empressent de prendre leurs places, sans nous être dit un mot, sans aucun projet, peut-être sans y avoir pensé, nous nous sommes trouvés à l'extrémité de l'appartement , dans un cabinet... L'occasion, l'isolement absolu, la sécurité qu'il fait naître.
» Je l'avais mal jugée. Elle avait toujours été sage ; elle venait de cesser de l'être pour moi. l'evenuc à moi-même , j'ai senti l'énormilé de la faute i[ue je venais de commettre envers vous, et j'ai eu la cruauté de la lui reprocher. Ses larmes ont coulé, et sa douleur n'était pas feiute. J'ai résisté à ce que ce spectacle avait de touchant. Je me suis arraché de ses bras, j'ai fui par un escalier qui s'est trouvé devant moi, je suis sorti de l'hôtel, j'ai couru me renfermer dans mon appartement.
» Je croyais y échapper à moi-même. C'est là que le voile de l'illusion est tombé; c'est là qu'Adèle, ses charmes, ses qualités, sa constance et mes serments m'attendaient; c'est là que le remords s'est fait entendre, qu'il a déchiré mon cœur. J'ai passé une nuit cruelle; et le matin, accablé, anéanti, j'ai senti le besoin de rafraîchir mon sang; j'ai erré par les rues, et je suis entré, je ne sais par oii, dans les Champs-Elysées. La scène de la nuit s'est présentée à mon souvenir, et m'a torturé d'une autre manière. Elle était sage , elle était sare, répétais-jc sans cesse , et je l'ai traitée avec une brutalité sans exemple; ne lui dois-je pas une réparation ? Je me suis jeté dans un fiacre, je me suis fait conduire chez madame de ^ alny.
'■ Celte dame est d'une faible santé. 1 ne nuit de veille l'avait affaiblie; elle n'était pas visible , c'est ce que je désirais. Je voulais voir mademoiselle d'Apremont, m'eipliquer avec elle, lui parler de l'amour qui m'attache à vous, de l'impossibilité d'être jamais à une autre, l-^lle a paru. " Je vous attendais , ni'a-t-elle dit du Ion le plus doux. Si vous n'étiez venu, j'ét.iis la plus niallieureuse des femmes, et vous le plus ingrat et le plus coupable des hommes. Je vous pardonne la manière cruelle dont vous m'avez traitée hier, parce que vous aimez ailleurs. Je sais que cet amour a produit la résistance que
AUÉLAIUK DK MÈRAN.
SO
vous avez opposée jusqu'ici k votre oncle et au mien. Je n'en connais pas l'olijft; M. d'r.stoiiville a lUé à cet (i.'aid d'une discrétion c|ur rien n'a pu vaincre. D'ailli'urs le nom de la jeune personne e>t in difl'erent pour mon oncle et pour moi. Mais, puiic|ue votre amour n'est pas éteint, pour(|uoi avez-xous abusé di' celui i|ue j'ai pour vous, et i|ue je n'ai pu vous caelier ' l'ouniuoi avei-vous provoqué ma première faililesse , pour me la reprocher ensuite avec des expressions oiitra|;eantes.' jM(;eî-vous, et répi)nde/,-moi. »
<' t^uc pouvais-jc dire.' vous nommer eùl été vous compromettre sans aucun but avantayeui pour vous ni ]H)ur moi. .le me suis lioriié k des excuses que je lui devais sous tous les rapports. Klle m'iii terroinpait souvent pour m'adresser des choses llatleuses et tendns atiiquelles il est impossible il iiii homme de résister. .Son ressenlimcnl était éleint; il n'y avait jilus de place dans son cœur (] ne pour l'amour. Elle s'y livrait avec cet abandon (|ui doit être naturel à une femme i|ui a été faible une fois cl qui aime... iNous étions sur une Ottomane
Lue première faute produit les regrets, la seconde les éteint. Je vous ai oubliée, .\dèle, je l'.ivoue dans rainertume de mon âme. Oui, je \ous ai oubliée; j'ai cessé de voir madame de \ lUers, qui eût pu me rendre à vous. J'étais inlidcle, j'ai voulu conlinuer de l'être; j'ai éie tous les jours clic?, madame de \ alny.
» Jour terrible, jour de désolation, de désespoir, oit elle m'a appris les suites iiu'onl eues nos frë(iuentes entrevues, et qu'il m'était si facile de prévoir! Les agréments de mademoiselle d'Apreuionl , la facilité du triomphe, ma jeunesse, la fatalité m'ont perdu, perdu sans retour.
• — Avez-vous de l'ambition ? m'a-t-elle dit ; vous ponvei former une alliance illustre. Tenez -vous à la richesse .' je vous offre cent mille livres de rente, et j'en attends beaucou]) plus de mon oncle. Voulez-vous être aimé? je ne peux vous exprimer combien vous m'êtes cher. Mon ami , vous n'abandonnerez pas l'être infortuné qui n'a pas demande à naître, et à i|ui vous devez, un état.
» Ma tète était tombée sur ma poitrine. J'écoutais, je ne répondais pas. Je voyais le mur impénétrable qui s'élevait entre .^ilèlc et moi. Je la voyais irritée, maudissant le moment oit elle a connu l'amour, oti elle a répondu au mien. Je descendais dans mon cœur, et je n'y trouvais qu'.\.dèle. Mais aussi ce creur, plein de vous, répétait ces mots accablants : Vous n'abandonncrei pus cet être infortuné qui n'a pas ilemandé à naître, et à qui vous devez un état.
• Eft'rayé de ma position, tremblant de vous perdre, entraîné par l'honneur et la nature, j'ai passé trois jours dans les combats et l'irrésolution. J'ai commis le crime, me suis -je dit enfin, je dois en supporter la peine. Kon, je n'abandonnerai pas mon enfant.
» J'ai vaincu l'amour et moi-même ; j'ai demandé à mon oncle la main de mademoiselle d'Apremont. Il m'a embrassé en versant des larmes de tendresse. Hélas ! il ne sait pas que je sacrifie plus que ma vie : je lui ai caché le fatal secret ; j'ai respecté celle à qui je vais m'unir.
» Le consentement de M. d'.\prcmont est arrivé ce matin... quand vous lirei celte lettre je serai marié.
• Marié ! et ce n'est pas à vous ! Alalheureux que je suis ! je souffre, je pleure, et je ne meurs pas! Plaiynez-moi , Adèle, si vous pouvez prenilre encore <|uelque intérêt à mon sort.
» Je vous devais ces détails. Kpouser mademoiselle d'Apremont sans vous dévoiler mes motifs , c'était me rendre vil à vos yeux ; je n'aurais été pour vous qu'un insensé ou qu'un monstre d'imjratitude, et je vous le répète , mademoiselle, il m'est impossible de renoncer ;i votre estime.
• Permettez-moi de vous demander une grâce , c'est probablement la dernière que vous m'accorderez : je vous ai confié la réputation de madame de Courcelles; n'abusez pas de ce dépôt, je vous en supplie, ne la réduisez pas à rougir devant madame de Villers. •