‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 147 sur 379 · XVII. — On a pu le prévoir · texte numérisé non relu

XVII. — On a pu le prévoir

Jamais, l'ai-jc dit, Claire, mes yeux ne se reporteront sur ce caractères de désolation et d'effroi. Une force irrésistible m'entraîne k mon secrétaire, je reprends la lettre fatale, j'en pèse les circonstances, les moindres expressions. Elle allume ma colère, elle excite ma pitié; je suis maintenant le jouet de toutes les passions.

Le malheureux! il a voulu que je crusse qu'il était étranger au crime, qu'il était loin de le prévoir. Ah! il a tout senti, tout jugé d'avance; il a voulu succomber, il a péri, il m'a entraînée dans l'abîme.

Oli ! mon amie , quel coeur il a déchiré ! tu y as toujours lu comme moi-même, tu en connais les replis les plus cachés; il est inutile que je m'étende sur ce sujet.

Mon père a senti hier une légère indisposition , ([ui semble prendre aujourd'hui un caractère plus sérieux. Jérôme est allé à Tarbes chercher un médecin.

.le me suis établie daiis la chambre de M. de Méran. Je suis bien faibli encore , mais je m'empresse de lui rendre tout l'intérêt, tous les soins qu'il m'a prodigués.

MM. d'Apremont et des Audrcls sont venus le voir aujourd'hui. Je me suis félicitée de ce <|u'ila étaient deux : il est des choses dont on n'aime pas à pirler de\jiit un tiers. Aussi M. d'.Vpremont ne m'a rien adressé de parlieiilier. J'ai plusieurs fois surpris dans les yeux de des .Vudrets... l.h ! que m'imporle comment un homme me regarde:" Je le méprise, il ne peut être daii];ereu\ pour moi ; maman me l'a dit.

Le médecin est arrivé; il a trouvé de la lièvre au malade, il présume i|ue cela n'aura pas de suite. Il a cependant prescrit quelques remèdes; il doit revenir demain.

Mon ]iiTe a exigé i|ue je me retirasse à dix heures du soir, je ne me sens pas en état de résister k des fatigues aoulenues, et j'ai cédé. Pourquoi me suis-je rendue? .\ quoi désormais peut me servir la vie?

Claire, ma bonne amie, la nuit a été mauvaise, très-mauvaise; la fièvre a considérablement augmenté, leannette m'a dit en confidence qu'il y a eu du délire. Ce matin maman a voulu m'inlerdire l'entrée de la chambre de mon père, j'ai résisté à ses prières, à ses ordres; j'ai repris la place (\ue m'ont marquée la nature et le devoir.

M. d'Apremont est revenu, il était seul. Il a parlé avec éloge de ma persévérance, de mon active sollicitude. Quelles femmes ii-t-il donc vues , si le respect et l'amour filial lui paraissent des qualités ?

,1 entends une voiture... C'est le médecin... Je cours au-devant de lui, je lui rends ce que m'a dit Jeannette, ce qu'elle a cru devoir cacher ii maman, .le l'observais en lui parlant, j'ai surpris un mouvement de tête qui n'annonce rien de bon.

Il est monté, il a examiné le malade, il a écrit. Il nous a ensuite priées, maman et moi , de passer avec lui dans une chambre voisine. Là, il nous a déclaré que la maladie est inijuiétante , et qu'il est prudent de nous éloigner. M'éloigner de mon perc malade ! Qui donc

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prendra soin de lui ? Des étrangers ? Je ne le souffrirai pas. Poun|uo exposerait-on Jeannette plutôt que moi ? Qui l'obliijc au sacrifice d sa vie? Elle y tient par l'amour et le bonheur : la mienne ne peut être qu'une longue suite de peines. Puissé-je la perdre en remplissant le plus sacré des devoirs!

La discussion a été longue et vive. Je ncrsais si mon père a entendu quelque chose, mais quand j'ai repris ma place près de lui, il a avancé la main; il a rencontré la mienne; il l'a portée sur ses lèvres; il l'y a longtemps pressée, et son œil me disait affection et reconnaissance. Je me suis penchée sur son lit, je l'ai tendrement embrassé. Maman m'a tirée avec force ; je me suis éloignée de quelques pas. Les yeu\ attendris de mon père me suivaient; ils semblaient me rappeler. Je me suis approchée; maman avait pris ma place. Je suis restée debout à côté du lit. On a senti que j'étais irrévocablement décidée. On m'a approché un fauteuil.

Le mal a sensiblement augmenté pendant la journée. On a renvoyé à Tarbes. Le médecin est ici. 11 ue s'éloignera que lorsqu'il n'y aura plus rien à craindre.

Il est minuit. J'ai consenti à me retirer, cl je t'écris à la liàle. Je suis accablée , j'ai besoin de repos.

La nuit a été cruelle. Il n'a pas eu un moment de calme, et il a constamment déliré. Il ne m'a reconnue que vers huit heures. O mon Dieu! mon Dieu! je crojais avoir tout perdu : je sens à présent ce que vaut un père. Mon Dieu! conservez-le-moi.

Une berline i> six chevaux entre dans la cour... C'est la livrée de M. d'Apremont. Il descend de la voilure; il a avec lui un homme que je ne connais pas... Oh! mon amie, il a su iiu'un célèbre médecin de Paris était à Baréges. Il n'a voulu s'en rapporter qu'à lui, il a couru toute la nuit, il crevé deux chevaux, il ramène l'espérance dans nos cœurs. Je n'ai pu résister à un pareil trait : je me suis jetée dans ses bras.

Je me suis reculée, confuse de ce que je venais de faire. J'ai senti l'avantage que j'avais donné sur moi ; j'ai pâli , j'ai rougi... " Ke vous alarmez pas, mademoiselle, m'a-l-il dit du ton le plus modeste. Je n'ai pas reru comme une faveur ce qui ne pouvait être qu'un hommage de la piété filiale.

Le médecin de Paris a blâmé le traitement iju'on a fait suivre à mon père. Il a prouvé à son confrère de Tarbes «[u'il s'est complètement trompé. Yingl-iiualre heures plus tard, a-t-il dit à maman, il n'y avait plus de ressources. C'est donc à M. d'Apremenl que je devrai la vie de mon père. A M. d'.Vpremonl!

Pourquoi prononcé-jc son nom avec amertume? Quel tort a-t-il envers moi que celui de m'aimer et de prétendre à ma main ?

Le médecin de Tarbes s'est retiré confus, et un peu méconlent, je crois, ([uoique maman l'ait noblement récompensé. Celui de Pans voulait indiiiuer par écrit ce ([u'il faudrait faire, selon les accid<;nls qui peuvent arriver, cl il se proposait de retourner a liarege-, ou il a des affaires importantes. M. d'Apremont l'a tire dans 1 embrasure d'une croisée; il l'a prié, pressé de rester. « Dix mille francs si vous le sauvez , a-t-il dit à demi-voiv. • Le médecin s'est rendu. Que n oblient-on pas avec de l'or '.'

' Depuis* vingt-qualr'e heures, il ne m'a pas été possible de prendre la plume. Les événements se sont succédé avec une rapidité... Jout est fini pour moi. L'horrible sacrifice est consommé.

I c médecin avait enfin décidé que les ressources de 1 ar étaient épuisées qu'il n'y avait plus d'espérance que dans la nature, t qu'une

ADÉLAÏDE DE MÉRAN

crise lieurcusc pouvait soule sauver le mahiile. Maman cl moi avions fondu en larmes en tVoulant cet arrèl. • Une crise lieureuse! s'ostelle écriée. Une crise lieurensel Adi'le' n'enlemls-lu jias? ne sens-lu pas (|ue loi seule peux la délerminer? — Moi , niaïuau ! Ordonnez, ordonnez. — M. d' Aprcmont a des droits à noire éleiuelle reconnaissance; Ion maria|;e avec lui comlderail tous les vceuv de ton père. Si celte union ne le rend pas h la vie, elle rendra du moins ses derniers niomeuts moins cruels. Jules l'a donné l'exemple du coura(;e, il s'est sacrifié à son enfant; es-tu incapable de te dévouer pour ton père:' Adèle, le laisseras-lu mourir ' • ,1c ne réponds plus, je n'écoute ]dus rien, je rentre dans la chanilire de mou père. Mes bras sont étendus vers lui, mon sein palpite, ma lète est exaltée, un saint entliousiasme s'est emparé de moi, l'amour est oublié. • \ivrz, mon père, vivez pour former des noeuds (|iii vous paraissent si désirables :je me donne a M. d' Apreuionl. »

Une révohitioi) subite s'opire dans tous les traits du malade; ses yeux pciijnent la satisfaction «lonl son co:ur est pénétré. 11 me devra encore des jours heureux, dit-il; je suis son sauveur, son ani^e tutélaire. I.a crise désirée commence. Puisse-elle se Icrminer heureusement !

M. d'Estouville.

Oh ! mon amie, on savait trop que je ne résisterais pas aux puissants motifs qu'on opposerait à mon cœur. Toutes les dispositions étaient faites, Claire. .Maman tire une sonnette : M. d'Apremont, le maire de Veizac, le cure, un notaire, des témoins paraissent à l'instant. Tous les veux sont fixés sur moi ; un morne silence règne dans l'assemblée. Un froid mortel me jjlace, ma langue se refuse à répéter le consentement que je viens de donner, je le balbutie. On me fait signer au contrat, sur les registres de la municipalité; je prononce le oui fatal. Je le prononce à gcnoui, à côté du lit de mon père... Partout ailleurs je me serais rétractée.

C'en est fait, c'en est fait. Je ne peux t'en dire davantage... Je t'écrirai demain.

I.e noble orgueil de sauver mon père , la satisfaction que j'éprouvais en le voyant revenir à la vie , ses tendres caresses, celles de maman, tout avail concouru à soutenir mon courage. I.a cérémonie était à peine terminée, que je suis revenue sur moi-même, et ce moment a été an'reuï. J'ai regardé .M. d'Aprement; j'ai frémi en pensant aux droits que je venais de lui donner. Hélas 1 Claire, ce vwt . si doux à prononcer quand on s'unit k ce qu'on aime, est inséparable pour moi de l'idée d'un éternel et insupportable esclavage. Je ne sais si 'M. d'Apremont a l'ait de lire dans les cœurs; mais il s'est approché de moi avec bonté; il m'a protesté qu'il ne veut rien tenir du devoir, que son intention est de me mériter avant de m'oblenir; il m'a conjurée de modérer mes alarmes, de ne pas me faire de noire union une image déchirante pour moi et injurieuse pour lui. Sa douceur sa modération m'ont tiré des larmes, et ne me l'ont pas fait paraître plus aimable : Claire, on ne peut aimer r[u'une fois. Un jirofond soupir s'est échappé de mon sein. Tu sais à qui il était adressé. Pui3se-t-il être le dernier que je donne à de bien cruels, à de bien chers souvenirs!

On sert un joli dîner près du lit de mon père. M. d'Apremont me demande la permission de se ]ilacer auprès de moi. Il sait bien que je n'ai rien k lui permcllre, rien à lui interdire. I.e médecin offre un blance de |iaiiU:t à mon père. 11 prétend que la sanlé revient vile i|uaiid le cœur est satisfait. Je vois de moment en moment celle iiiaiinie se confirmer. M. de Méran est bien faible, il le sera lonclemps; mais les symptômes efl'r.iyaiils dispaiaissent ; sa conversation est suivie; elle est attachante. Je ne peux me dissimuler ipie je dois sa vie à M. d' Aiircniont. Je fais un effort sur moi-même, je lui rends le baiser qu'il m'a donné sur le front. Ce baiser paraît le combler de joie , et il froisse mon cœur.

M. d'Apremont annonce (|u'il va retourner au château. Maman me fait un signe; je me lève, t 1 leste /. , me dit-il avec la pins grande bonté; restez, mon amie, auprès de votre père. Demain, il sera en étal d'être transporté. Vous l'établirez chez moi, et vous y prendrez la place qui vous appartient. » Un malheureux, battu par la tempête, qui voit la mort sous ses pieds, et à qui on donne un frêle esquif, renaît à l'esjioir pour <|uel(|ues instants encore. Ainsi, ton amie s'est trouvée heureuse, dans son désastre, de gagner une nuit, une journée.

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