‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 148 sur 379 · XVIII. — Départ pour Paris · texte numérisé non relu

XVIII. — Départ pour Paris

Nous partons; nous arrivons au château. Le plus bel appartement est destiné à mon père et à ma mère. M. de Méran se fait rendre compte de la distribution du local et des meubles qui sont dans les différentes pièces. Partout la richesse et la grandeur sont unies à la commodité. Maman lui parle d'un superbe arbre généalogique, portant indication des faits brillants (|ui ont illustré notre famile, et qu'on a placé dans son cabinet. 11 se le fait apporter. Il est peint de main de maître sur du satin blanc, elles caractères sont en or. Mon père me fait remarquer que sous Charles 'V un Claude de Méran était déjà lieutenant d'une compagnie d'hommes d'armes. Il désire ([ue l'arbre généalogique soit placé dans sa chambre; il veut le voir (le son lit. Il est rayonnant de joie.

Je remarque avec une vraie satisfaction que M. d'Apremont a porté les égards, la prévenance, la délicatesse, aussi loin qu'ils peuvent aller. Il semble avoir prévu les goûts et les besoins de tous. A chaque instant, à chaque pas, on rencontre la main qui se cache, et que le cœur aime à deviner. Cet homme-là, ma chère, est digne d'être aimé. Pourquoi l'amour n'est-il pas toujours le prix des plus brillantes qualités? Il est trop vrai ijue c'est par les yeux qu'on commence à aimer : ce qui les flatte est sûr de plaire. Le mérite peut fixer ensuite, mais ce n'est jamais lui qui détermine.

M. d'Apremont me demande si je veux voir mon appartement. Hélas! ce qu'on redoute n'excite pas la curiosité. Cependant je suis persuadée que cet apparlemcnt est orné de tout ce qui peut être utile ou agréable. Je ne veux pas désobliger mon bienfaiteur : je le suis.

Tout est grand et noble chez mon père , ici tout est recherché et élégant. On a prévu jusqu'à des besoins dont je n'avais pas d'idée, et dont je ne me sens pas disposée à contracter l'habitude. Je crois que ces besoins factices éloignent l'aisance des plus riches maisons, et (|uc la première chose que doit apprendre une jeune femme, c'est de savoir se borner.

Cet appartement tient à celui de M. d'Apremont par une communication que je ne peux regarder sans effroi. C'esllui qui me l'indique, et il ajoute qu'elle ne s'ouvrira que lorsque je le permettrai. Malgré cette réserve apparente, je lis son amour dans ses yeux; il perce dans chacun des mots qu'il m'adresse; son accent, son silence même sont encore de l'amour. Il espérait sans doute que je répondrais selon l'impatience de ses désirs. Je le devais peut-être : je n'en ai pas eu la force. Claire, n'est-ce pas assez que je me résigne ? Faut-il que j'aille au-devant du coup ?

Il a invité beaucoup de monde aujourd'hui. Il veut célébrer son mariage par une fêle brillante. Une fêle ! Une pompe funèbre conviendrait bien mieux, si ce jour doit finir par l'abnégation de moimême, par ma soumission absolue aux volontés d'un maître.

'( Ma chère amie, vous êtes bien jeune encore , mais une femme comme vous n'est déplacée nulle part. Je vous prie de vous mettre à la tête de ma maison, et d'en faire les honneurs. Songez que je n'ai plus ma nièce, et qu'il faut que vous la remplaciez. »

Sa nièce ! Quelle foule d'idées cruelles ce mol a fait naître! L'infidélite et le parjure ; les nœuds infortunés ipi'ils ont préparés pour M. de Courcelles et pour moi ; les conséquences effrayantes qui peuvent en être la suite, voilà ce qui se présente d'abord à mou imagination. M. d'Aiirement a donné la jouissance de cette terre à M. et madame de Méran. 11 est certain qu'au premier jour il va me conduire à Paris. Je serai forcée de recevoir sa nièce, sa nièce, i|ue je méprise, que je hais. El son mari... Si je le revois, il n'est plus de repo.î pour ton amie. Il m'aime encore, dit-il, il est ardent, impétueux ; cependant il me respectera, je l'espère, je le crois. Mais cache-ton l'amour à des yeux iuléres'és à bien voir? Quel tourment de ]iasser sa vie à dissimuler avec 1 homme r|ui jamais ne mérita ma tendresse, et à la feiu'lre pour c<lui qui ne peut m'en inspirer ! Sans cesse occupée à me ;■ n- lUir des charmes de l'un et de la pénétration

ADT-LAIDI': DE MÉHAN.

de l'autre, je serai ri'elleiiiont la plus misëral>le de toutes les créatures. Puissé-je n'en itre i>as la plus coupaMe !

11 n'est (|u'un iiiovcii ilo m'en garantir et je vais l'employer. Mande chez toi .M. de Courcelles. IJis-lui ((ue j'.irrive, (jue je ne dois jiliis le voir, et i|ue si je lui inspire encore un vérilable inlérft, il quittera la capitale, .le sens i|u'on n'('loi;;ne pas un linninic cju'on a cessé de craindre ; (|ue celle prière est un aveu positif de ma faiblesse, l'.li ! ne la connait-il pas .' li;nore-t-il (|ue je l'ai trop aimé pour l'oublier jamais ? (Ju'il pense d'ailleurs ce i|u il voudra , mais (|u'il obéisse.

Le monde abontle ici de toutes parts. Il faut que le sourire soit sur mes lèvres (|uanil mon civur est brisé; il faul que ma eonversatinn soit en];ageaule, quand je donnerais l'or et les i>ierreries donl je suii chargée pour être seule avec moi-même. Les aveugles I ils me félicitent, ils félicitent M. d'.\premont, et le poisou circule dans mes veines ! l'uissé-je l'éloigner de lui !

Mailama de Courcelles était toujours entourée.

ALiman voit que je soulïre ; elle a pitié de moi. Elle me remplace dans mille circonstances ; mais elle ne peut me dispenser de la représentation. Ileprésenter ! c'est à ce froid et ridicule plaisir que l.i plupart des hommes sacrifient le bonheur ((u'on jicut se procure jiarlout quand le cœur est eu rapport avec ce qui l'environne.

Je trouve un moment pour parler à ma mère, .le lui fais part de mes craintes à l'égard de M. de Courcelles ; elle les trouve exagérées. Ma mère n'a donc jamais aimé. On dit, Claire, (|ue le monde tolère la galanterie dans une femme mariée qui d'ailleurs respecte les bienséances. Maman a toujours été vertueuse ; elle ne peut partager cette insouciante indulgence. Je reviens à ma première idée : elle n'a jamais aimé. Cependant elle loue ma prudence. Elle se propose de t'écrire de son côté une lettre (pie tu communiqueras à l'homme dangereux , mais que tu ne lui laisseras point.

M. d'Aprcmont vient nous joindre. Il nous dcm.inde la permission de se soustraire avec nous au bruit, au tumulte pendant quelques instants. Maman nous quitte sur uti prétexte assez léger. Craint-elle, bon Dieu! que je ne sois pas assez avec lui ? Il passe mon bras sous le sien ; il me conduit à ce pavillon chinois, oii j'ai connu l'àiue de celle qui a causé tous mes maux. Quel genre de supplice m'attend aujourd'hui en ce lieu? 11 me fait asseoir près de lui ; il me parle de son amour ; il le peint avec la chaleur d'une imagination délirante ; il me rappelle ce que j'ai cent fois entendu de la bouche d'un autre, et il ne peut me rendre mes sensations. Il me couvre de baisers. Je les supporte ; mais mon cœur ne les reçoit jias, et ma bouche ne i>eut les lui rendre. Ah ! je le prévois , la porte fatale s'ouvrira ce soir ! Eh ! qu'importe '.' Que gagne un malheureux condamné à retarder sa dernière heure '...

La mienne a sonné, Claire. Ce que je réservais au plus tendre amour est devenu le prix de terres, de châteaux. Quelle misère ! qu'a-t-il pu, que peut-il m'offrir en compensation du bonheur du reste de ma vie ?

Il était deux heures du matin quand on s'est retiré; il m'a conduite à mon appartement; il a fortement exprimé le désir d'y rester avec

moi. Il voulait, disait-il, mt mériter avant que de ni'obtenir ! Un homme se souvient-il le li-udciuaiu de ce qu'il a promis , juré la veille ' Je lui ai répondu, en frissonnant, que je n'avais rien à lui refuser. Jeannette pleurait en me dé^haliillant ; elle a eu heureusement l'adresse de lui dérober ses larmes. Qul- le dirai-je nifin .' Il a tenu dans ses bras une liiiime mourante, inanimée. Il a r.ippclé à ma mémoire ces premiers baisers d'amour, celte impulsion irrésistible qui m'entrainait vers un objil adoré, i|ui me uiellait en sa puissance, et il n'a pu me rien faire éprouver de semblable, (w-peiul.int il tv croit heureux. Oh i roiiibien il le serait si je pouvais lui rendre caresses pour caresses, transport jiour transport ! Cela ne se peut, cela ne sera jamais : mes sens seront toujours muets auprès de lui. Je ne peux être (|ue sa victime.

Cependant je dois lui rendre justice. L'indifférence, l'éloignement même qu'il m'inspire ne m'empêchent pas d être sensible ii ses (|ualités. Il les a toutes; il ne lui manque que le don de plaire, et je crois que j'aurais pu l'aimer si une passion aveugle, insurmontable, n'avait reniidi mon cœur avant (|ue je le connusse.

Il comble mes parenis de prévenances, d'éi;ards et de bienfaits, il a pour moi les attentions les plus délicates; il cherche à pénétrer mes moindres désirs, et il se félicite d'avoir pu les satisfaire. Ah ! pourquoi ne dispose-t-on pas de ses afl'ections ? Je le répète, je lui consacrerais toutes les miennes. Plains-moi, Claire ; plains un homme digne d'un meilleur sort.

Des Audrets se conduit d'une manière irréprochable ii mon égard. Depuis (|ue je suis mariée, il ne m'a pas adressé un mot qui pût me déplaire, et je crois (|u'il fait valoir mes moindres marcjiirs de déférence pour M, d'.Apreiiiont ; ipi'il s'étudie ii mettre mes faibles talents en évidence ; qu'il cherche à ajouter ii l'amour, à l'estime, à la conhauce «pie m'accorde son ami. Avec de semblables procédés, il ne lui sera pas dilhcile de détruiie les impressions très -défavorables que j'ai conçues de lui.

Furieuse, cxaspért'e, j'ai porté la main sur mon ouvrage, dans lequel J'ai caché le couteau.

Mon père se rétablit sensiblement. Le bonheur est père de la santé, et je crois M. de ^léran très-heureux. Ma mère jouit de sa satisfaction. C'est un puissant motif de consolation pour moi de penser qu'ils tiennent tout de leur fille, et que cha(|ue jour elle leur devient plus chère ; mais aussi qui a bescin de se consoler soulïre plus ou moins, et il est des douleurs qui doivent être muettes. Ce n'est qu'il toi que je confierai les miennes ; je les adoucirai en les déposant dans le sein de l'amitié.

Que viens-je d'apprendre ?... Claire, je ne me connais plus. .\ous parlons incessamment pour Paris ; j'y retrouverai celui qui m'a fait tant de mal et que je ne puis haïr. M. d'Apremont veut c|ue M. et madame de Courcelles habitent une aile de sa maison. • J'ai remarqué , me dit-il, que la société de ma nièce vous est agréable ; on dit son époux charmant ; nous fixerons les plaisirs au milieu de nous; vous les rendrez plus piquants, et vous leur devrez une teinte«B caielé (jui fera de vous une femme accomplie. » J'ai combattu ce

ADÉLAÏDE DK MÉRAN.

projet par tous les raisonniMiuMits ipii se sont offerts ii mon imagination ; je me suis étendue sur la dirticultiS lie maintenir l'harmonie entre dcui ménages i|ui n'uni pas les mêmes intérêts ni peut-être les mêmes (joûts. Jl m'a rcplii|ui , avic la plus touchante franchise, i|ne U société eiclusive d'un homme de son êge ne convient pas à uni' femme de dix-huit ans ; (|u'il n'entend pas que son amour le rende importun, et (|iie d'honnêtes distractions me rendront le devoir plus iloui. J'ai résiste encore. Il m'a pris U main, il l'a baisée tendrement ; et il m'a dit avec un sourire iilein de bonté : • l'ermettez (|ue j'ordonne à mou Adèle d'être heureuse autant qu'elle peut l'être. > oila la première fois ipie je m'eipiime ainsi : ce sera la dernière. »

(v>ue Jules s'éloi|;ne, iiu'il s'éloigne ii l'instant, n'importe sous quel préteite! Je passerais ma vie avec lui ! Je in'eiposerais li des combats continuels 1 Je le verrais dans les bras de celle i|ui me l'a ravi 1 Je serais sans cesse torturei' par le bonheur de cette femme et par le sentiment de ce (|ue j'ai perdu I C'est un supplice afl'reux; c'est plus que les forces humaines ne peuvent supporter.

Dis à Jules que je suis a ses pieds, (|ue je les cmlirassc, que je le conjure de m'eviler. S'il résiste, je suis décidée à tout avouer à M. d'.Vpremonl. Je troublerai son repos, je le sais; je le rendrai malheureux peut être; mais il saura que sa femme veut vivre irréprochable, et ([ue, si elle n'a pu lui donner son cœur, elle conserve tous ses droits a son estime.

Je me répète, je le sens, je me répète jusqu'à te fatiguer ; mais je soulTre, Claire, et le sentiment de mes peines se renouvelle sans in terruptiun.

J'ai conlie ii maman mes anxiétés et ma résolution. Cette fois, elle a vu et pensé comme sa fille. IClle a frémi du danger continuel auquel je serais exposée ; elle se repent de n'avoir pas confié à iVI. d'Apreniont le nom d'un jeune homme qu'il va connailie peut-être pour son malheur et le mien. Il est trop tard jiour revenir la-dessus. C^ommeiicera-t-on par faire naître la crainte dans le cœur de mon époux, ou le forci'ra t-on à rompre avec sa nièce? Maman veut consulter M. de Méran.

Nous nous sommes enfermés tous les trois. Mon père a paru accablé de ce qu'il venait d'entendre. Ainsi son bonheur, qui m'a coûté si cher, a déjà subi une altération sensible. 11 a de brillantes, de fjrandes possessions, cl la paix s'éloigne de son cœur. Quelle leçon pour ceux qui courent après de vaincs jouissances, et qui négligent celles que la nature leur offre avec jirofusion !

."M. de Méran, qui a toujours déployé un grand caractère, s'est montré faible et irrésolu. Il a formé vingt prOjCts absurdes ou inexécutables. Il s'est attendri, il s'est affligé sur moi; il m'a demandé pardon, et moi, pauvre jeune femme, j'ai été obligée de consoler mes parents éplorés, et de prendre seule une détermination.

J'ai cng(gé mon jière à écrire à l'instant à MM. d'Kstouvillc et de Courcclles; à leur recommander fortement l'honneur et le repos de sa tille et de son époux. Il a pris la plume, il n'a pu lier deux idées de suite, et je lui ai dicte presque tout. Sa tête n'est plus ii lui, et il faut que je m'arme de courage , moi , faible roseau battu de tous les vents ! Ces lettres ne sont pas ce qu'elles pourraient être, je le sens ; mais elles feront sentir ii M. d'I'.stouville la nécessité d'une discrétion absolue, et à M. de Courcelle» les ménagements qu'il doit à tous ceux que perdrait une imprudence. Vois les tous les deux, Claire. Tu sens combien il importe de maintenir le liauJeiu sur les yeux de M. d'Apremont, et, pour Dieu ! que Jules s'éloigne, je le répète encore, ou je ne réponds de rien !

Il ne s'est rien passé de nouveau ici depuis onze jours. Mon père est tout à fait rétabli. II a de longues conférences avec maman. Ils sont sérieux et souvent pensifs. Il ne m'est pas dillicile de deviner ce qui les occupe : ils attendent des lettres de MM. d'Estouville et de Courcelles. Ils craignent et ils désirent à la fois de les recevoir et de les lire. >loi, je suis assez tranquille à cet égard. M. d'Estouville est, dit-on , un homme plein d'honneur, et la discrétion lui paraîtra un devoir. M. de Courcelles en a un plus diflicile à remplir, puisqu'il a cessé d'être libre. Mais il s'agit de mon repos et de mon honneur, de ceux d'un homme auquel il est allié, et rien ne balancera dans son esprit un motif aussi puissant. Claire, il m'obéira, j'en suis sûre, et la réponse à mon dernier paquet m'annoncera son départ et celui d'une femme dont l'aspect me ferait horriblement souffrir.

M. d'Apremonl semble chaque jour être plus amoureux. Que cet amour-là est difficile à supporter ! Il me répète (|ue mes organes sont i peine développés, et qu'il viendra un temps où je partagerai ses transports. Il me croit une femme froide. Je lui laisse une erreur à lac|uelleje dois quelques intervalles de tranquillité. Moi une femme froide! S'il avait été derrière mon marronnier, s'il avait vu ces baisers prolongés, interminables, l'incarnat de mes joues, les mouvements précipités de mon sein, s'il avait entendu ces soupirs de feu et ce mot terrible!... Oublions, oublions des moments délicieux et trop tôt écoulés. Je ne peux y penser sans crime.

Le domestique qui va prendre les lettres a Tarbes arrive en ce moment. Jeannette l'a vu comme moi; elle court à lui, il lui remet nn paquet... Je te remercie, ma bonne Claire, avant de l'avoir lu.

Des lettres pour mon père... U a fait appeler maman.., Je vole:

nous entrons tous trois dans son cabinet. Mon œil n'est pas incertain. L'écriture l'a frappé. Je brise le cachet, je lis à haute voix.

Ses expressions sont décentes, réservées même, et cependant pleines de charme. Il consent à ce ([ue lui demande mon père ; il sent la nécessité de s'éloigner d'une femme cjui sera toujours dangereuse pour lui, et qui n'a pis oublié peut-être qu'il a dû lui appartenir. Madame de (Àiurcelles tient beaucoup aux plaisirs bruyants de Paris, mais il a déclaré riiilenlion formelle de voir des biens dont elle s'est peu occupée, et il a manifesté le désir de l'emmener avec lui. Ce voyage, a-t-il dit, ne doit durer que quinze jours; mais il saura le prolonger autant (|iie les circonstances l'eiigeronl.

M. d'Estouville marque à mon iière la plus grande déférence ; il proteste c|ue jamais il n'a dit un mot, que jamais il ne lui échappera rien qui puisse fiiire [lénétrer le secret de mon cœur.

.le reviens à la lettre de M. de (;ourcelles. Avec quelle facilité il s'éloigne de moi ! Il se rend , sans faire la plus légère observation, à une simple invitation de mon père ! Ah ! il croit trouver le bonheur dans un désert, avec l'.istucieuse qui m'a ravi sa main ! Il ne m'aime jilus , il ne m'aime plus!... Eh! pourquoi m'aimerait-il encore? Le doit-il ? l'uis-je le désirer?... Non, non, qu'il me délaisse, qu'il me fuie! Je ne peux m'en plaindre; et moi aussi je l'ai voulu.

Quel étrange assemblage de désirs et d'alarmes, de contradictions de toute espice, que le cœur de ton amie ! S'il fût resté à Paris, j'aurais cni (|ii'il méditait ma perte ; il in'obéit, et je me plains ! Dis-lui, Claire, (|iie je suis reconnaissante; dis-lui... eh! sais-je ce qu'il convient de lui dire ? Sais-jc ce ([iie je )icnse, ce que je veux ? Protégemoi, mon amie, fais-le jiartir, défends-moi contre mon cœur, contre le sien. J'approuve ce que tu feras; je me soumets aux mesures que lu auras arrêtées.

Jeannette vient rôJcr autour du cabinet. Elle y entre, elle en sort, elle y revient. Elle croit i|ue je n'ai pas saisi les signes qu'elle m'a adressés. Je brûle de tenir ta lettre : celle-là renferme des détails. Mais puis-jo déceler notre correspondance par un empressement qui serait remarqué, interprété?... Jeannette rentre : elle me dit que M. d'Apremont me demande. Je la devine, je sors, je cours chez moi, elle me suit ; le paipiet est dans mes mains, je vais le dévorer.

Il a été chez toi ; il a reçu mes ordres avec soumission, mais il part désespéré. Il est tombé à tes genoux ; il les a mouillés de ses larmes; il t'a conjurée de me dire que je serai toujours l'objet de ses vœux, de ses adorations, et que la marque la plus forte qu'il puisse me donner de son dévouement à mes volontés est de sortir de Paris au moment où je vais y arriver. U s'ensevelira dans une campagne avec une femme qui a parlé un moment à ses sens, et qui ne saurait arriver à son cœur!... Le mien se brise d'attendrissement et de douleur. L'infortuné ! Paris lui offrait des distractions, et il sera seul avec celle qui nous a perdus tous deux ! Ah ! quel bien elle m'a ravi !... Qu'il soit honnête homme, Claire ! qu'il n'oublie jamais ijue bientôt il sera père, et que la femme à qui il devra ce litre précieux a droit au moins à des ménagements. Qu'il pense... Ma tête n'est plus à moi : une foule d'idées s'y heurtent, s'y confondent, et je n'ose descendre dans mon cœur.

Je vais presser notre départ. Tes lettres ne suffisent plus ; j'éprouve un besoin inexprimable de te voir, de te parler : ce n'est qu'à toi que je peux tout dire. J'aime beaucoup maman, mais le respect nuit à la confiance. Je t'entretiendrai, non de mes espérances, je n'en ai plus, je te développerai mes peines. Ce sujet est inépuisable ; mais s'y abandonner sans réserve, c'est presque se soulager.

Nous partons après-demain pour Paris. Je vais quitter de bons parents, qui, depuis que j'existe, n'ont eu envers moi d'autre tort que de ne pas assez sentir ce que me coûte le sacrifice que je leur ai fait. Us regardent l'amour comme une erreur aimable à qui on doit des instants heureux, mais qui ne peut remplir qu'une courte partie de notre existence. Us ne soupçonnent pas que, pour certaines personnes, l'amour est l'affaire de toute la vie. Je vais les quitter, el j'en serais, je crois, inconsolable, si je ne m'éloignais d'eux sous la protection du plus respectable des hommes.

Maman est froide, mais elle est prudente; elle a de l'expérience parce qu'elle a beaucoup réfléchi. Peut-être ses conseils me seraientils nécessaires : il est tant de circonstances où une jeune femme est embarrassée avec un homme à qui elle ne tient (|ue par la reconnaissance ! Il est tant de choses que l'indifférence ne prévoit pas ! Tu seras mon guide, je ferai ce que tu me prescriras : fais qu'il ne se repente jamais de m'avoir épousée.

Il est inutile que je te dise que ma maison sera la tienne, que nous nous verrons tous les jours, .le ne l'invite pas à venir rompre des lêle-à-tête, difficiles à soutenir; mais tu dois sentir comme moi le besoin de donner des heures entières à l'amitié, et je te tiendrai compte de celles que tu déroberas à M. de Villers.

Nous allons monter en voiture, et je n'ai le temps que d'ajouter quelques lignes à ce que je t'ai <léjà écrit. Maman m'a donné des instructions très-générales sur la manière dont je dois me conduire avec M. d'Apremont. Une femme doit être sage, voilà la maxime qu'elle m'a présentée sous mille mots différents. Cela ne suffit pas , je le sens , Claire. Il doit y avoir une délicatesse dans les procédés , une teinte d'affection dans les moindres choses, que le cœur devine et qui

AURLAIUK OE MEKAN.

ne s'.i|>pioiiiifiil i>.i8. Hl.iiiiiin n'en a point d'iiloe, ))uis(|u'elk> ne m'en a point p:iilé. Mon citiir ne troiiver.i rien, mais mei jem te siiivruiil anprèsdt' \1. de Villeri, qni ajjitsi puissaniuient »ui- toi, et je l.iclierai de l'imiter .. Ali 1 claiie , imite-ton l'ainoiii:'

IMon père s'est attendri en m'ailiessnnt son dernier adien, en me donnant son dernier baiser. Cependant j'ai remaniué .iiie ses jeiii se portaient avec complaisance sur l'inlérieiir du eliàleau, sur les ameublements, sur le parc. Il était autant au sentiment d'une jouissance nouvelle (|u'à celui d'une séparation <iui peut durer autant que sa vie. Celle pensée m'a fait de la peine , elle m'a tire des larmes. Je me suis consolée en pensant (juc cliaciue minute va me rapprocher de toi... Je vais t'ecrire quatre liijnes de la première «ubenje oii nous nous sommes arrêtés. Trente lieues de faites dans une eicellente berline, traînée par sii clieviiux; deux courriers en avant, les lelais prêts ii notre arrivée à cli.ique poste, c'est aller comme des princes, .le suis dans le fond de la voiture avec M. d'Apremont. J'ai demandé (|ue ma bonne Jeannette moiit.'it avec nous, l'.lie est en faoc de moi, elle me dispeii>e de trop voir des Audrets, (|ui est à côté d'elle. Les deui hommes causent; Jeannette et moi nous nous regardons!... Celle bonne jeune femme est née avec une iiénétralion rare; elle entend tout ce que lui disent mes yeu\ , et les siens me répondent avec une expression '...

De quel coup lu viens de me frapper ! Ton exprès m'a jointe à Montauban ! Quelle lettre il a remise ii Jeannette 1 De quelle doiiieur elle m'a saisie 1 (Juoi ! ton mari , heureux de ton amour, n'ayant rien à désirer de la fortune, a été séduit par des idées d'ambition ! 11 renonce à son indépendance , il se charge d'une responsabilité peut-être au-dessus de ses forces; et pourquoi ? pour se tirer de la foule, pour se mettre en évidence! Kh ! ne sait-il pas (lue le cœur perd tout ce qu'on gagne en célébrité , que les vraies jouissances sont celles de la nature, et que le sajje les trouve auprès de lui? Enfin il l'a voulu , il va occuper une i;rande place à Bordeaux, et il l'emmène avec lui! C'est toi i|ue j'allais chercher ii Paris, je n'y trouverai (|u'un désert. Ah ! pouri|Uoi n'ai-je pas reçu cette lettre plus tôt ? je serais restée à Yehac, j'y aurais vécu auprès de ma mère, dont les conseils, trop généralisés, auraient pu cependant m'être utiles... Claire, nous continuerons de nous écrire. Le luxe dont tu seras environnée, la considération que tu partafjeras avec ton mari, ne te feront pas oublier une infortunée pour qui tu peux beaucoup encore. Elle sent comment on vit avec un homme iju'on aime; mais avec celui... Ecris moi, Claire, écris-moi. IVe me prive pas de cette dernière ressource. Doux et intimes épanchements de l'amitié, vous ne reiiailrt/. plus pour moi. Il faut donc que je renonce successivement à tout ce qui attache à l.i vie ! Ah ! dès longtemps il ne m'en reste (|ue les amertumes.

Aous allions entrer à Arpajon. Jeannette m'a fait un siijne trèsprononcé. J'ai porté la vue sur le grand chemin , et j'ai cru reconnaître Firmin déguisé en roulier. Alille pensées, plus cruelles les unes que les autres, sont venues m'assaillir. Ftrmin est au service de M. de Courcelles; il se déguise, quoique M. d'Apremont et des Audrets ne l'aient jamais vu; il vient au devant de nous, c'est moi qu'il cherche. Les précautions que prend cet homme annoncent l'importance de sa mission, t^ue peut-elle être, bon Dieul (|uand il est impossible d'espérer, on ne prévoit (pie des malheurs, et les catastrophes les plus effrayantes se présentent à mon imagination.

L'incertitude est , je crois , le plus insoutenable des maux parce que le cœur ne sait auquel s'arrêter, et qu'il les redoute tous à la fois. En arrivant il Arpajon, j'ai marque le désir de prendre quelque chose : je veux donner un moment à Jeannette et à Firmin. Je me fais servir dans une salle basse, et je vois dans la cour la bonne jeune femme passer à côté du prétendu roulier sans s'arrêter, sans même le regarder. Firmin sort; il se glisse le long des croisées qui donnent sur la rue, il reprend le chemin de Paris : sa mission est remplie.

Je prie ces messieurs de sortir un moment et de m'envoyer Jeannette. Elle accourt, elle met le locpiet, elle tire les rideaux; il faut tant de choses à une femme qui voyage, et quoi de plus naturel que ces petites précautions ipiand elle loge au rez-de-chaussée ' Je innette me remet un papier... C'est sou écriture, grand Dieu ! le malheureux! que me veut-il ?

t Madame,

» Les suites d'une chute très-forte retiennent depuis trois jours madame de Courcelles an lit. Quelque déférence que j'aie pour vos ordres, je n'ai pu prendre sur moi de l'abandoner dans l'état oit elle est. Vous êtes trop éijuitable et trop sensible pour trouver mauvais que j'accorde it mon épouse des soins que vous ne refuseriez pas à un èlre qui vous serait indifférent.

» \ous sentez, madame, ce que je dois d'égards à l'oncle de madame de Courcelles. .le ne peux nie dispenser de lui aller rendre mes devoirs au moment oii il arrivera à Paris. Je me dispense d'entrer dans des détails qui seraient, je crois, infiniment pénibles pour tous deux. Mais soyez certaine que je me soumettrai sans murmure à ce que votre prudence me prescrira, a

Jl m'est impossible de te rendre l'effet que ce billet a produit sur moi. .Mou premier mouvement, je te l'avoue à ma honte, a été au plaisir de revoir un être qui me fut si cher, et dont je me croyais

éloignée pour jamais. In pnimpt retour sur moi-même m'a fait lentir les dangers aui<|uels je vais être exposée. J'en ai frémi, Claire, et je n'y peux songer sans un serrement de cœur affreux. Hélas! le ciel m'est témoin que, depuis niiin mariage, j'ai tout fait pour être toujours digne de rhoinme qui m'a associée il son sort; mais l'épreuve i la<|iielle je suis réservée est trop forte pour mon ccmr et ma faible raison. L'infortuné! il invoipie ma prudence! tli ! quelles armei veut-il i|ui' je lui oppose , il lui ?

Je suis eliii|;née de ma mère , tu n'es plus à Paris , je n'ai de ressources (|ue d.ins sa délicatesse et son licimieiir; c'est à lui seul qu'il appartient de me sauver île moi-même. Il le fera, Claire, il est i-éntreux.il me l'a prouvé au moment fatal, où son amie délirante invoquait les derniers bienfaits de l'amour.

Me crois pas ipie, m'ab.indoiiiiant sins réserve à un sentiment impétueux , j'attende tout de l'homme (|ui le ]iarlage. Mes efforts seconderont les siens, j'opposerai mon devoir à mon cœur; ce que la vertu a de plus sublime nie soutiendra dans ces combats, et l'estime de moi-même sera la douce récompense de ma victoire.

... Cependant, lorsipie je pense que dans deux heures je reverrai cette ligure enchanteresse, que je retrouverai ce sourire qui portait le trouble dins mes sens, que j'entendrai encore celle voix qui caressait si duncenient mon oreille... Ah ! il ne me permettra plus ces expressions brûlantes, qui animaient et qui charmaient mon cœur. Jules, Jules, ménage l'objet de ton constant amour, ne l'avilis point à ses yeux et aux tiens.

Que dis-je ! .Suis-je certaine qu'il m'aime encore ? Y a-t-il dans son billet un seul mot (|ui dise amouTl .Sa condescendance à mes volontés tient-elle à autre chose (|u'aux égards dont un honnête homme ne s'écarte jamais envers nue femme qui lui a été rhcrc' Ah ! que je serais heureuse s'il avait cessé de m'aimer! Je souffrirais seule, et il ne serait plus dangereux pour moi... Heureuse ! le serais-je, Claire?.., Je ne le crois pas.

INiius arrivons ii la barrière. Un tremblement général me saisit, ma tête se monte , et bientôt mes idées s'obscurcissent. Je ne suis plus qu'un frêle machine , jouet de toutes les passions, tourmentée de souvenirs et de remords anticipés.

XIX, — Jules et des Audrets.

La voilure entre dans une vaste cour, elle s'arrête devant un péristyle ; on m'aide à descendre, je me laisse conduire... Le nuage qui est sur mes yeux se dissipe. Je regarde autour de moi... 11 est la. Il attendait son oncle. Il le salue, il l'embrasse !... Son cœur n'est plus à moi; non , il n'est plus à moi : cmbrasse-t-on le mari d'une femme i|u'on aime? 11 m'adresse de ces choses qui pourraient me tlatter dans la bouche d'un autre... Ah ! (Claire , quelle froideur !... quel empire il a sur lui !

Je me fais conduire à mon appartement. Jeannette me met au lit. Elle veut se retirer, je la reliens. Mon amie . n'aimes-tu pas à parler de M. de Villcrs ([uaiid tu n'es pas avec lui? .l'exprimais mes doutes, mes craintes, mes vœux, des vœux coupables, sans doute, auxquels je ne me rendrai jamais... Peut-èlre ne voulais-je que ra'enlendre dire ce que je n'ose plus croire, f'onime Jeannette me devine ! Elle a vu, dit-elle, la rougeur sur le front de Jules, elle a remarqué de l'embarras ; tout en lui annonce un amour violent ut contraint... J'ai attiré Jeannette à moi , je l'ai pressée dans mes bras.

Humiliée de mes sentiments et de ma conduite , je me suis tournée , ma main a repoussé Jeannette. Je lui ai dit de me laisser, d'annoncer que je suis fatiguée à l'excès , que je veux me reposer, que je ne veux voir personne. Que pouv.iis-je faire et dire de plus?

Mais ce prétexte d'aujourd'hui me servira-t-il demain , après-demain? Que deviendiaije , mon Dieu! Je veux être sage, vous le savez. Inspirez-moi, secourcz-mni, soiilcncz-moi ! Ce malheureux sera faible à son tour : je n'attends plus rien que de vous.

On entre chez moi malgré mes ordres. Jeannette m'annonce M. d'Apremont. Je ne peux me dispenser de le recevoir. II s'approche de mon lit, il m'interroge sur mon état avec le ton de la plus touchante bouté. Ah! quel mal il me fait! qu'il est dur de recevoir des marques d'affection quand on sent qu'on ne les mérite pas ! Mais est-il bien vrai que je sois coupable ? Des lois , des cérémonies sont-elles plus respectables, plus fortes que la nature ? doivent-elles lui imposer silence? dépend-il de nous de lui résister'... Oublie ci> que je viens d'écrire, Claire, je tâcherai de l'oublier moi-même. Puissé-je être toujours digne de M. d'Apremont! piiisse-til ne se repentir jamais de m'avoir épousée !

Un homme est derrière lui , et la disposition des lumières m'empêche de le reconnaitrc. « Elle est assez bien , dit AI. d'Apremont, Approchez-vous , monsieur, et embrassez votre tante. "

Oh ! mon amie , j'ai été près de m'élancer de mon lit, de tomber aui genoux de M. d'Apremont, et de m'écrier : LIo.gnez-le, éloignezle, vous allez nous perdre tous! J'ai senti qu'en me sauvant je détruirais sans retour l'illusion à laquelle tient peut-être la vie de mon époux. Je suis restée immobile; j'.ii étouffé des soupirs, des sanglots } j'ai attendu le coup, mortel pour quatre : celte femme n'a-l-elle pas aussi des droits incontestables ?

ADÉLAÏDE DE MÉRAN

Mes yriu ëtaienl fi-rnu'.-.. Je craiijnais de voir cette figure enchanteresse, omliellie encore do l'incarnat ilii drsir. J'ai senti ses lèvres ellleurer mon front, j'ai entendu distinclement un soupir... il s'est perdu dans le fond de mon cœur. ;Ma main était l.i, elle ne clurcliait pas la sienne, la sienne aurait pu la rencontrer... Il s'est éloi|;né, Claire; mais il a soupire encore, et l'indifl'éreuce ne soupire pas.

Il veut prendre congé de nous, M. d'Apremont le fait asseoir.

" Pourquoi, monsieur, n'avei-vous pas embrassé votre tante quand elle est descendue de sa voiture? — Je craignais, monsieur, (|iie celte liberté vous dcplùt. — Ne l'avei-vous jamais embrassée? — .Monsieur... Elle... elle était libre alors. — In baiser innocent n'est jamais déplacé, et ne peut alarmer personne. ^ ous me juijez relativement il mon âj;e , je le vois, et vous ne nie rendez pas justice. Je me la rends , et je n'ai pas la luétention de remplir exclusivement le coeur de luadanic. Vous avez été élevé chez >1. de Méran, vous avez été le frrre d'Adèle, soyez-le toujours, mon clier Courcelles. — (,>uoi ! nionsirur, vous savez?... — Oui, des Audrets m'a tout dit, et j'ai pensé d'abord , je vous l'avoue, que vous aviez pu être unis par un sentiment plus vif (lue celui de l'amitié. Il a ramené le calme dans mon âme par une rcfleiion très-simple : on ne peut être infidèle à madame, et si vous l'aviez aimée, vous n'auriez pas épousé ma nièce. Cependant, ma bonne amie, ces petits niystères-là détruisent insensiblement la confiance, sans laquelle il n'est pas de bonheur réel, l'roinettons-nous de ne nous rien cacher à l'avenir. »

Tu |)révois en quel état j'étais en écoulant M. d'Apremont. Un criminel traduit devant son juge n'éprouve pas plus d'anxiétés.

Jules partageait mon embarras et niesalarnies; il craignait sansdoute que M. d'Apremont n'eût pas dit tout ce qu'il sait. En eflét.dcs Audrets n'a ])u coBiiailre que par des domestiques les soins et les secours que Jules a reçus de mon père pendant dii ans , et ils ne se sont pas lus probablement sur un projet de mariage (|ui a été public... Ah ! quel mariage, s'il se fùl fait ! l'amour l'eùl consacré ; un bonheur sans bornes el sans mélange nous l'eut rendu ]iliis cher chaque jour... (Claire , des .\udrets sait tout, j'en suis convaincue. 11 parait renoncer à d'odieux projets, et il en prépare sourdement le succès, (juel intérêt aurait-il donc eu à rechercher ce qui s'est passé dans ma famille avant mon mariage .' pourquoi n'aurait-il dit à M. d'Apremont qu'une partie de la vérité, s'il n'avait voulu se conserver les moyens d'avancer ou de rétrograder selon les circonstances?... Qu'il tremble! Jules est ici ; il sera mon protecteur, cl le crime pâlira devant lui.

iM. d'Apremont a inaniué le désir de voir sa nièce, et Jules est sorti avec lui.

J'ai passé une assez mauvaise nuit. Je voudrais être réellement malade, ne pas sortir, et ne recevoir personne, ci^lui surtout avec qui je ne saurais plus être vraie, à qui je dois cacher l'amour le plus tendre el le plus constant. Tu ne saurais croire à quel point je redoute une entrevue avec sa femme. Cependant je sens la nécessité de me soumettre, et surtout de donner à cette démarche une apparence d'amitié. Je me fais habiller, et je propose it M. d'Apreuionl de m'accompagner chez sa nièce. Hélas! je le sens à présent, que d'yeux sereins par devoir, et qui se noient en secret dans les larmes!

I\Iadame de Coiircellis était sur une chaise longue, parée de ce que le négligé le plus recherché peut ajoutera la nature. Son état est ce qui m'a frappée d'abord, et un mouvement dont je n'ai pas été maitresse m'a fait détourner la vue... c'est lui qui l'a rendue mère, et moi... Ah '. Claire, cette idée me brise le cœur. Elle a répondu à mon compliment avec une affabilité qui ne m'a pas abusée. Je ne l'estime pas assez pour croire qu'elle voie sans un dépil secret celle i|ui lui enlève cent mille ccus de rente, et elle ne peut avoir oublié celle lettre dont je m'étais emparée, et qu'elle a déchirée dans un accès de fureur. Au reste, les démonstrations extérieures ont été de part et d'autre ce qu'il fallait pour satisfaire M. d'Apremont.

Il demande des nouvelles de M. de Courcelles. Madame répond, d'un air distrait, qu'il est chez lui, qu'elle le croit occupé. M. d'Apremont prie sa nièce de lui faire dire ijuc nous sommes ;i l'hùtel. C'est Eirmin qu'elle charge de l'avertir; il saura que je suis ici, et si la prudence l'éloigné de moi, il ne pourra se refuser k l'invitation de son oncle. Je vais le voir... mais il faudra que j'impose silence à mon cœur, que je mette un masque sur ma figure , que je prenne celui de l'indifférence... Il vaudrait mieux qu'il ne vint pas, je le sens , et je serais allligée, paofondémeiit allligée s'il ne descendait pas. A quelle élude je suis réduite 1 'loujours tromper les autres, in'efl'orcer d'être impénétrable, ériger le mensonge en principes, voilà mon sort.

On ouvre une porte... Le cœur me bat avec une extrême violence. . Ce n'est pas lui, c'est Firmin ijiii annonce qu'il va parailre. Je vois un piano; je cours y cacher mon trouble, ma rougeur. Il entre. M. d'.Xpremont a les yeui sur moi : quel supplice 1 Je crois cependant que je me possède assez pour lui imposer. Des dames, quelques jeunes gens se présentent; la conversation s'anime, elle devient générale , je me remets entièrement, j'obser\o cl je réfléchis.

Madame de Courcelles est l'objet de tous les homm^ijes ; elle est charm-jnte pour ceux à qui elle veut plaire ; elle les provoque, elle les attire, elle ne laisse aux autres femmes ni une attention ni un reg-ird. Le mariage ne l'a pas changée, et le malheureux qui l'a épou-

sée est le seul (|u'elle n'aperçoive pas : il parait étranger dans sa maison. Ceux mêmes qui la fréquenlenl ont l'inipudence de l'y compter pour rien , ils suivent l'iiupuisKin que leur donne madame. Jules, être nul quelc|ue part' celle i|iii devrait être lière du titre de son épouse s'éloigne de lui et en écarte les autres! La misérable ne l'a jamais aimé, je te l'ai dit, Claire. Elle a voulu un état : l'homme <iui le lui a donné n'esl plus rien jioiir elle.

Kl Al. d'.Apreiiiont me parle de l'Iiarnionic qui règne entre eux ! Ils sont d'accord sur un seul point, sur l'éloignement qu'ils ont l'un pour l'autre. M. d'Apremont n'a pu s'y tromper, et il a sans doute des raisons particulières pour s'être exprimé ainsi. Que ne donnerais-je pas pour les connailre, et je ne peux que les soupçonner!

Jules est seul dans un coin; il rêve profondément; il pense peutêtre au rôle humiliant (|u'on lui fait jouer; peiit êlre il s'occupe des moyens de remonter à sa place, et de faire descendre sa femme à la sienne... Peut-être, ah! peut-être il compare son sort à celui (|ue je lui réservais. Quels égards, iiuelles prévenances, i|uels soins je lui eusse prodigués ! L'amour le plus tendre les eût rendus faciles pour moi, et précieux pour lui. Prévenir et combler les vœux de l'être qu'on adore, ce n'est pas obéir, c'est jouir. Los yeux de Jules se portent sur les miens, il m'adresse un regard douloureux... ah! je l'entends.

Madame de Courcelles nous invite à dîner. iM. d'Apremont me demande ce que je veux faire. Je ne veux pas qu'il interprète mon refus ou mon acceptation. Je lui réponds que je ferai ce ([ui lui conviendra. Il reste. Si je vois juste, nous sommes dans un état de défiance mutuelle; elle doit amener une ijuerre sourde, qui fera le malheur de IM. il'Apreniont, et ([ui comblera mes infortunes. Il faut que ces premiers nuages se dissipent. J'opposerai la plus grande franchise au soupçon quand je serai instruite. .Si des Audrets connaît notre amour, j'en ferai l'aveu à mon époux; je me mettrai sous sa protection; je le prierai de me conduire dans ses terres, et de me sauver de moi-même. Cette conduite l'allligera, je le sens, mais elle me rétablira dans son estime, et elle assurera mon repos.

Un dîner n'est jamais gai quand on le partage avec des gens inconnus pour la plupart, avec un être qu'on aime trop, et qu'on est occupé de réflexions sérieuses. J'entendais rire autour de moi, et je n'étais pas à la conversation. Madame de Courcelles parlait beaucoup, était souvent apppliudie; voilà tout ce que j'ai remarqué. Jules était à un bout de la table, moi à l'autre, et nous ne nous sommes pas .idressé un mot. M. d'Apremont paraissait nous oberver tous deux, et j'ai pensé que cc silence affecté entre jeunes gens qui ont été élevés ensemble pouvait être interprété à notre désavantage. J'ai voulu parler à Jules, et telle était ma préoccupai! on, que je ne pouvais lier deux phrases de suite. J'ai feint une violente migraine : c'est, je crois, la ressource des femmes qui n'en ont pas d'autre, et qui veulent cacher une vive émotion. Je me suis levée eu disant que l'air me soulagerait. M. d'Apremont m'a suivie; il m'a témoigné le plus tendre intérêt, et il était de bonne foi : la dissimulation ne s'exprime pas ainsi. J'ai jugé que mes observations et mes craintes sont sans fondement. Mais il est si facile de croire cc qu'on redoute !

.le me suis sentie rassurée, et j'ai dit que je me trouvais mieux.

M. d'Apremont m'a présenté la main, et m'a conduite au salon, oii on venait de passer. Jules, (|ue j'avais soigneusement évité pendant trois heures, dont l'œil darde tous les feux de l'amour, dont le son de voix méfait frissonner, Jules était dans un fauteuil à côté de celui oii M. d'Apremont m'a placée. J'ai été tentée de me lever et de fuir à l'extrémité du salon. Un sentiment de prudence m'a retenue. Tout ce qui est exagéré doit paraître suspect, et je n'ai aucune raison apparente d'éviter iM. de Courcelles. Je lui ai parlé d'un opéra, nouveau en province, et que je n'ai pas vu; il fallait bien dire quelque chose. Depuis dix-huit mois cet ouvrage est oublié à Paris, et les courtisans de madame ont éclaté de rire comme si j'avais dît une * sottise, et qu'ils eussent le droit de la relever. Ils savent, tous les hommes savent peut-être, qu'on ne fait pas mieux sa cour ii une femme iiue lorsqu'on en humilie une autre. M. d'Apremont a rougi de colère; il a adressé des choses très-fortes à ces messieurs, qui se sont cll'ijrcés, gauchemenl, de justifier une impertinence. Jules et moi avons trouvé le moment de nous dire (|uel(|ucs mots. « Etes-vous heureuse? — Et vous? » Deux soupirs se sont échappés à la fois. • fjoiiiment M. d'Apremont se conduit-il ' — Bien, très-bien. — Ah! je serai moins malheureux. — Mais il soupçonne (|ue je vous ai beaucoup aimé. — Que vous m'avez aimé, dili-s-vous? Ah ! Adèle. — Ah! Jules. — Un amour comme le nôtre s'éteînt-il jamais? — Kous nous sommes ôté le droit d'en parler, el c'est vous ipii m'en avez donné l'exemple. — Combien j'ai expié, combien j'expie tous les jours une faute i|uî ne fut pas la mienne! — Ah! je le crois, mon ami; mais ne parlons plus de cela. — JVe craignez rien, Adèle, .le vous re.ipcctc autant (|ue je vous aime. » La conversation est devenue générale.

.l'arrivé ii un incident qui peut avoir pour moi les suites les plus funestes, et contre le(|uel la luévoyance cl la sagesse offrent bien peu de ressources. Plains la déplorable amie, el conseille-la, si tu vois quelque moyen de la soustraire aux écucils entre lesquels elle mar-

ADÉLAÏDE DE MÉKAN.

cho. Ce malin, M. d'Aiiroiuont est sorti, et, pour la première fois, (les Aiidrets est entré ilans mon apparliment sans se faire annoncer. Je lui ai iMiri|ii(' ma surprise et mon uiécuntentemint de eet ouhli des eouvenances. u 11 ne s'ajjit pas, inad.iiiie, al il dit, de convenances ni d'autres seiuldaliic niaiseries, mais d'une explication dont va dipendie le sorl de votre vie.

" Ma.leiuiiisille d'Apremonl a rejctt' mes vœui, et je l'en ai punie en lui otanl ciiil mille écus de rente. Je vous les ai dtumi'S inal|;r(' vos premiers refus. J'ai inspiré à i\l. d'Apremonl l'estinie et la coiili.ince, i|ui vous rendent aussi heureuse que peut l'être une femme c|ui n'aime pas son époui. Il dépend de vous ((ue cet état soitduralile, et il ist inutile de vous rappeler a (|uel prii je le maintiendrai. — Sortez, monsieur, sortez! dispense/, luni d'en entendre davantage. — Non, madame, je ne sortirai pas, et vous m'écoulerez.

» Inél>r,Hnlalile dans la résolution que j'ai prise à votre ^(;ard , j'en ai préparé le succès par tous les nu)j'ens que m'a suijjjérés la prud<nce. Nous les nommerez astuce, perfidie, atrocité : il m'importe peu c]uc vous opposiez des mots à un cours d'événements qui doit vous entraîner.

• l'ersuadé de la facilité avec lai|uclle on allume la jalousie d'un vieillard, j'ai senti que votre destinée est dans mes mains. J'ai pensé aussi que je doulilerais mes avantages si j'avais à avancer (|ueli|ues faits posilils, et j'ai fait parler Jeannette. Je n'ai pas eu la maladresse de l'entretenir de vous : je connais l'attacliement que vous lui portez, la confunee i|ue vous avez en elle. Cela suppose des services essentiels rendus, et vous nommer eût été lui fermer la houche. Je lui ai parlé de M. de Méran, de ses revers , et j'ai appris les rapporls d'intérêt qu'il a eus avec un iM. Uii;aud, i|ui everce maintenant une petite |dace à Clierliourg. Les femmes sont faciles en jjénéial, et une démartlie, couverte du voile de l'amitié, réussit presipie toujours auprès d'elles. J'ai écrit à madame Uiijaud que M. d'Apremonl, liommc âgé et puissamment riche, se plait ii faire des heureux; ([u'il était disposé à corriger envers vous les torts de la fortune, el qu'il dépendait d'elle de vous rapprocher de l'homme que vous aimez ; qu'il sulVisait pour cela de m'indlqtier son domicile actuel, ;ilin iju'on pût traiter directement avec sa famille; épargner ainsi ii JM. de l\léran des discussions d'intérêt, toujours dures pour celui (jiii reçoit, et surtout rhumiliation d'un refus formel, si les vues bienfaisantes de M. d'Apremont restaient sans effet. J'ignorais si vous aimiez ou non; mais rallirmative me paraissait possible, et s'il n en eût rien été, ou si madame Uigaiid n'en ei'it rien su, je n'aurais hasardé qu'une lettre qui devenait sans conséquence.

» Cette femme a pour vous un sincère attachement; mais elle est crédule et confiante à l'excès. Elle a saisi avec avidité, avec une sorte d'enchantement l'ouverture que je lui ai faite. Elle m'a répondu dans le plus grand détail ; elle m'a écrit l'histoire du marronnier, du chiffre et des premiers baisers d'amour. Elle ne m'a confié tout cela, dit-elle, qu'afin de me prouver jiis(|u'à l'évidence que le bonheur de votre vie était attaché à votre union avec M. de Courcelles. Elle finit en bénissant M. d'Apremont, et en appelant sur nous les faveurs céleste : les bonnes femmes ont toujours une petite dose de dévotion.

» Nanti de cette pièce importante, que je ferai valoir si vous m'y forcez , je suis avancé rapidement dans la route que je me suis tracée. Vous avez dû remarquer depuis quelques jours de l'incertiludi' , de l'irrésolution dans la manière d'être de M. d'Apremonl à voire égard : en voici les raisons. Je lui ai appris que M. de Courcelles a été élevé avec vous ; j'ai insinué ([u'iin beau garçon a pu être dangereux pour une jeune personne de votre âge; mais j'ai observé en même temps que s'il vous eut réellement aimée, il n'eût pas épousé mademoiselle d'Apremont. Tantôt je parais craindre les suites du senliiiienl (|ui a pu vous lier à ce jeune homme , tantôt je rejette cette pensée comme injurieuse pour vous.. Si je suis satisfait de voire conduite à mon égard, je ramènerai dans l'esprit de M. d'Apremont une sécurité absolue ; je la détruirai sans retour si vous persistez dans vos refus. J'élèverai d'abord (|uelques nuages ; bientôt je les accumulerai, je les précipiterai les uns sur les autres ; je susciterai des orages, et le premier eflel de mes persécutions secrètes sera de vous séparer de Jeannette, qui vous est, je crois, très-nécessaire, et qui, s'il me plaît, ne sera plus avec vous dans quatre jours.

• Je n'ai à craindre ici (|ue AI. de Courcelles; mais vous ne l'armerez pas contre moi. Il vous est trop cher pour que vous l'eiposiez aux chances incertaines d'un combat particulier. Vous ne m'arrêterez pas non plus en cherchant il m'inculper auprès de M. d'Apremont. > ous êtes vindicative , vous me l'avez prouvé , mais vous n'avez ni l'énergie ni la présence d'esprit ipii pourraient vous tirer des embarras et des alarmes continuelles ou je vous jetterai. Au premier mot que me dira votre mari, j'entre dans votre appartement, la lettre de madame Rigaud à la main ; je vous reproche devant lui ringralitudc dont vous payez ses bienfaits ; je fais ressortir avec malignité les scènes voluptueuses qui se sont passées entre M. de Courcelles et vous ; j'irrite la jalousie déjà très-active de M. d'Apremont ; je vous accuse d'être encore d'intelligence avec votre amant ; je vous rappelle l'adresse avec laquelle vous avez saisi hier l'occasion de lui parler en particulier ; je soulève le voile qui couvre l'avenir, et je

vous montre tous les deux abandonnés aux transports d'un amour effréné. Je n'aurai pas besoin d'ajouter (|ue vous voulez m'ëloigner, parce que, léiiiiiin ineommode et sévère de vos actions, je remplis les devoirs de I amitié envers M. d'Apieiiioiil : cette réilexion se présentera iialurellemeul il lui. Exaspéré, furieux, il éclatera, il tonnera sur vous. Je vous connais ; vous rougirez, vous p.ilirez, vous fondrez en larmes, vous tomberez ii genoux, vous ciuivicnilre/ des faitg vous deiiiandere/. pardon, el vnusne l'oblieiulrez pas.

)) Je vous donne viiigl-(|iiatre heures pour vous décider ; demain je viendrai prendre votre réponse. •

Il eut parlé des heures encore sans que j'eusse pensé ii l'interrompre. Je ne peux entendre prononcer le nom île rhniiiiue adoré sans êlri' hors de moi, et les menaces du monstre el lu profondeur de son plan se réunissaient pour m'aceabler, pour iii'aiiéanlir. 'le l'avouerai -je, Claire :' celte scène qu'il se ]iroposail d'amener entre M d'Apremont et moi a eu lieu à l'instant même. Je n'ai pas rougi de toiiiber aux pieds de l'infâme, de le supplier de m'épargner, d'épargner mon amant dans l'esprit île sa femme et de son oncle. J'ai mouillé ses genoux de mes larmes, et l'excès de ma douleur a dû lui apprendre ce qu'ignore madame lligaiid, ([u'il m'est impossible de vaincre mon amour, et qu'il est à la fois le lourmeiit el le charme de ma vie. ."^ourd il mes supplications, insensible ii la position humiliante oii je m'étais mise devant lui, ses yeux élincelaient des feux de la luxure; sa bouche écumait; des mains, impatientes du crime, le préparaient déjà... J'ai retrouvé tout à coup celle; énergie dont il ne me croyait pas susceptible , je me suis relevée, j'ai lin- violemment le cordon de ma sonnette. Il en avait, m'a-t-il dit, délielié le fil de fer, et j'étais à sa discrétion... Jeaniiette a paru liirsi|iie je me cruy.iis sans ressoiine. Il J'ai tout entendu, s'esl écriée la bonne jeune femme, et qui se conduit comme vous venez de le faire ne peut être qu'un lâche. Je vais trouver M. de Courcelles; vous recevrez de lui le «hàliment que vous niéritez, cl vous me perdrez ensuite si vous pouvez le faire. — C'est bien, c'est très-bien, ma pelile; vous êtes la digne confidenie de madame. — Elle vous a ordonné de sortir, je vous en réitère l'ordre. Si vous refusez de vous y reiidri' , j'appelle mon mari , el les gens de notre état savent comnienl on chasse un homme tel que vous. » Le misérable est sorti en balbutiant des menaces que sans doute il elVectuera.

Je t'ai déjà dil que je n'ai ici que Jules pour protecteur. J'ai saisi l'idée de Jeannette, je l'ai chargée d'aller le prier de se rendre chez moi. J'ai mis Jérôme dans mon antichambre, cl j'ai laissé toutes les portes ouvertes.

Jeannette était :i peine sortie, quand j'ai pensé que la férocild n'exclut pas le courage, et que peut-être des Audrets ne s'est contenu à l'égard de Diiverlant tt des deux autres que pour ménager lu réputation de mademoiselle d'.\premont et la sensibilité de son oncle. J'ai frissonné en pensant au danger oii j'allais exposer celui qui est l'âme de ma vie, en qui depuis quatre ans je trouve mon univers. Hélas ! la même crainte m'a empêchée de dévoiler à mon père les premiers outrages que j'ai reçus de des Audrets. l'ius courageuse, j'aurais banni de la maison paternelle M. d'Apremont et son faux ami ; je serais libre encore, et je me livrerais sans remords à la passion qui m'égare, qui m'entraine, et qui ne finira (|u'avec moi.

De ce moment, je n'ai vu que Jules bravant le fer meurtrier; je me le représentais jiercé de coups, renversé sur la poussière, la rougissant du sang le plus noble el le plus précieux. Je me suis élancée; je me suis jetée aux pieds de M. d'Apremont; je l'ai supplié de m'cntendre. Il m'a écoutée; mais il m'a laissée à genoux.

Il Monsieur, avant que vous eussiez pensé à m'épouser, je connaissais l'homme qui veut me charger de votre haine el de votre mépris. Il avait porté ses vues criminelles sur mademoiselle d'Apremont, sur la nièce de celui i|u'il ose appeler sou ami. Je l'ai entendu la menacer de lui faire perdre votre fortune si elle rejetait ses vœux; j'ai enlendii mademoiselle d'Apremonl lui répondre avec le froid dédain (|iie lui portent tous ceux qui le connaissent. Furieux, impatient de se venger, il vous a amené à nie remarquer, il a fait valoir auprès de vous qiie'ques qualités, i|uelqiies talents, el son libertinage ayant sans cesse besoin d'un aliment nouveau , il m'a déclaré que je serais votre femme, (|u il me posséderait, ou qu'il me rendrait le plus misérable des êtres. Vous voyez déjà l'eflet de sis menaces. Ce n'est plus à un époux bienveillant et sensible que je m'adresse, je parle à un mailre prévenu, ([ui ne croit plus à mon honnêteté, ni à ma franchise, et ipii me laisse devant lui dans la position la plus humiliante. — Ilelevez-vous, madame, et donnez-moi queli|ues preuves de ce que vous venez d'avancer. — Tout ce que je viens de vous dire est consigné dans des lettres détaillées, écrites à madame deA illers.— Par vous, sans doute, s'est écrié le monstre, la belle preuve, vraiment ! — Monsieur, ai-je repris, je ferai venir ces lettres. N ous en suivrez l'esprit depuis la première jusqu'à ce jour. N ous verrez (|ue, longtemps avant que je vous connusse , j'avais l'habitude de déposer tous mes secrets dans le sein de mon amie , vous trouverez dans ces lettres un caractère de vérité que l'imposture n'imite jamais, u

Que riscjuais-je en parlant ainsi ' Je ne pouvais me dissimuler que M. d'Apremont n'ignorerait pas loDgtenips que Jules est l'objet de

ADÉLAÏDE DE MÉI\AN

celle p.ission insurmoMlalilf, ilmil je lui ai l'ail l':iveu le jour oii il m'a prupnst' sa main.

• Mes lellres, :ii-je ajouté , peuvenl vous iiaiailrc insuft'isantes : interroi;ez voire nièce cllc-mi'nie. Elle s'esl lue jusqu'à pr<'s<Mit, parce que cel homme lui a déclaré ipi'il opposemil a ses jusles jilainles rinnucncc qu'il a sur vous, et qu'elle ne serait pas écoutée. — Madame , madame , celle dont vous parlez m'a Inujours détesté. Cent fuis elle m'a donné lieu de croire que les bontés dont m'hoiiore son oncle ont allumé sa liaine. D'ailleurs r|uelle oonliance aurait mon ami dans ce qu'avanoer.iil une femme qui n'a p.is su se respeeler? — <Juc vouleivous dire:' s'esl écrié M. d'Apreuiont. — 11 m'en coule, mou ami, de vous révéler un secret allligeanti mais il s'a{;it ici de ma réputation, de voire estime, et il m'est permis de ne rien ménager : d'ailleurs ce mystère sera liienlôl dévoilé. La Rrossesse de madame de Courcelles est plus avancée (|u'elle ne devrait l'èlrc. Certaines femmes s'eiiipresseiil de détourner d'elles l'attiiition en inculpant avec éi'lal, en iraduisiiiit au trilninal public, un homme irréprochable. La cause se discule vivement, Ion ;iiemeiit; le moment de la délivrance arrive, sins que l'avide curiosité ait pu calculer les époques, et peut-être ces deux dames s'entcndent-clies pour nous jouer, vous et moi. »

M. d'.\premont était atterré ; je m'étais traînée à demi morte sur un sofa, et Ju'es cliercliail Jeannette, (|ue celle scène terrible avait éloignée. S'il eut entendu des .Vudreis, il n'eût pas été maître de lui.

« Eh! pourquoi, a repris le monstre, ces daiucs ne scraient-illes pas d'accord Y elles ont besoin l'une de l'autre. La coquetterie de madame de Courcelles prouve qu'en se mariant elle n'a obéi qu'aux circonstances; elle a besoin (|uc son mari soit occupé ailleurs, et ne voie pas ce qui se passe chez lui. Madame d'Apreuiont ne peut refuser de la bienveillance à celle qui lui rend son amant , et toutes deux sont intéressées à vous tromper. Enfin, sans s'arrêter à des lettres, à de frivoles dépositions, voyez les faits, mon ami, ils parlent, et c'est à eux qu'il faut croire. Vous venez de surprendre madame dans les bras de M. de Courcelles, et telle est en eux l'habitude du désordre, qu'ils n'ont pas craint de s'y livrer en présence de leurs gens. Mon cœur saiijnc en vous présentant ces tristes réflexions. Je me repens amèrement d'avoir contribué à votre mariage; mais puisje me taire, mon ami, quand je suis ouvertement accusé d'avoir voulu séduire votre nièce el votre femme, et ne dois-je ])as rappjler toutes les circonstances qui peuvent vous rendre suipecl l'acharnement de mes ennemis:' »

M. d'.\|)remont était pâle, défait; il pouvait à peine articuler, il balbutiait des mots sans suite... « L'habitude du désordre ! s'est-il enfin écrié, non, barbare, elle ne l'a pas; elle était pure quand elle a reçu ma main. Sa conduite depuis a été irréprochable. Il y a trois jours seulement que nous sommes à Paris, et une femme honnête ne passe pas aussi rapidement de l'innocence au crime. La présence même de ses gens, qui vous parait prouver contre elle, est précisément ce qui me rassure : la femme la plus dissolue se cache pour se livrer à ses transports. Elevée avec yi. de Courcelles , madame d'Apremont a dû conserver au moins de l'amitié pour lui, et ils ont pu goûter les douceurs d'un sentiment estimable. Enfin, un véritable ami ne fait lias de semblables aveux; il plaint celui que trompe une épouse infidèle, et il se garde bien de lui plonger un poignard dans le cœur. Eloignez-vous, homme insensé ou cruel; laissez-moi renaître à l'illusion, qui me rendait la vie si précieuse, et sans laquelle il me serait maintenant impossible d'exister. »

Rassurée par ces paroles de paix, je me suis levée , j'ai couru à HE d'Apremont, j'ai pris ses mains, je les ai mouillées des larmes de la reconnaissance ; il m'a ouvert ses bras, je m'y suis précipitée.

La scène avait changé de face. L'opinion, le cœur de M. d'Apremont se prononçaient en ma faveur, et déjà je me croyais délivrée des obsessions de 1 infâme. «Vous m'éloignez de vous, a-t-il dit ;i M. d'.^premont , parce que votre honneur m'est cher, et que ma vive amitié n'a pu supporter les atteintes qu'on lui porte chaque jour. La voit d'une femme coupable l'emporte sur les droits que ([uinzc ans d'affection el de soins m'avaient acquis sur vous. V ous le voulez , je pars ; mais du moins je vous laisserai convaincu que l'imposture s'est armée contre moi , et que ma conduite à votre égard a toujours été celle d'un honnête homme. N oilà une pièce qui détruit toutes les allégations qu'on a opposées à mon témoignage. Prenez, lisez, jugez. •

Il a tiré de sa poche la lettre de madame Higaiid. M. d'.\premont l'a lue avec un serrement de cœur dont je ne peux te donner d'idée. Il s'est levé tout à coup ; ses yeux élincelanls se sont portés sur moi ; il s'est avancé avec une violence qui m'a glacée d'efl'roi, et il s'est arrêté, sans doute par le sentiment de ce i|u'il se doit à lui-même. • Perfide, vous m'avez parlé d'un amour insurmontable ; mais vous m'avez caché ces caresses brûlantes, ces transports, dont le souvenir seul est déshonorant pour vous el pour moi. Le nom de AL de Courcelles est resté au fond de votre cœur, et vous me l'auriez nommé en arrivant k Paris, vous m'auriez placé entre vous el lui, si vous n'aviez conçu l'affreux projet de consommer le crime que dès longtemps vous avez ébauché. »

Jules est entré avec Jeannette, et M. d'.Vpremont a lu à haute voix cette phrase accablante : • Je crois que ces jeunes geus, si dignes

de vous intéresser, sont unis par des nœuds que la mort seule peut rompre , et si vous désirez des détails plus particuliers, Jeannette , qui a toute la confiance de mademoiselle de Méran, pourra vous en donner. »

• Sortez, a-t-il dit avec menaces à la bonne jeune femme , sortez de l'hôtel avec votre mari, et (pie je ne vous revoie jamais! Celui qui a séduit ma nièce, a-t-il ajouté en s'adrcssant à Jules, celui qui se montre ouvertement l'amant de ma femme, ne doit plus se flatter d'être cru. Ilougissez de votre conduite ; réparez-la, s'il est possible, et gardez-vous de jamais paraître dans celte maison. — Ainsi donc le vice triomphera , et l'innocence tombera sous ses coups! — L'innocence, dites-vous! lisez à votre tour cette lettre foudroyante, et démentez-la si vous le pouvez.

» Je ne nierai rien, a répondu Jules, mais je présenterai les faits sous leur véritable point de vue. J'ai séduit votre nièce , dites-vous? Je conviens que j'ai obtenu ses faveurs avant le mariage ; mais je me suis hâté de réparer sa faiblesse et la mienne. Est-ce ainsi que se conduit un séducteur ? Madame et moi nous nous sommes aimés avec une extrême tendresse. Mais si l'honneur n'eût été le mobile de toutes nos actions, nous ne nous serions pas bornés à d'innocentes caresses, nous aurions mis M. de Méran dans la nécessité de consentir à notre mariage, et M. d'EstouviUe n'eût pu laisser dans l'avilissement le dernier rejeton d'une famille illustre. Je vous ai respecté sans que vous en sussiez rien. Au moment de votre départ de Veizac, j'avais donné mes ordres ; je m'exilais de Paris, j'allais vivre dans les terres de madame la comtesse, el je n'ai été retenu ici que par l'accident qui lui est arrivé , el <|ue vous connaissez comme moi. Vous m'avez surpris dans les bras de madame d'Apremont? Toutes les portes seraient-elles restées ouvertes si votre présence avait été redoutable pour nous :' Furieux contre celui qui seul pense à vous déshonorer, j'exhalais mon ressentiment en termes peu mesurés, et madame m'adressait les instances les plus vives, les remontrances les plus affectueuses, pour m'engager à éviter toute espèce d'éclat et à ménager votre repns. Qu'y a-t-il de répréhensible dans ce que nous avons fait ? et quelle indaction en pouvez-vous tirer contre nous?

• Mais je vais lire celle lettre, (|ui vous paraît la preuve irrécusable d'une intelligence criminelle

Pourquoi monsieur a-t-il interrogé madame Rigaud ? Quel intérêt avait-il à connaître les sentiments feciets de madame d'.Apremont, si déjà il n'avait conçu des projets? Pourquoi aurait-il conservé cette lettre s'il n'avait eu l'intention de s'en faire une arme contre elle, et pourquoi aurait-il attendu à s'en servir jusqu'à ce jour si sa position à l'égard de madame n'avait changé tout à coup ce matin ? ]N'est-il pas évident que la communication de cette lettre est l'effet d'un sentiment subit de colère et de vengeance ?... Dieu ! grand Dieu! quel trait de lumière ! Celle lettre a été écrite un mois avant votre mariage. Voyez , monsieur, voyez la date. C'est quand cet homme l'a reçue qu'il devait vous la montrer, vous faire connaître que le cœur de madame était prévenu pour un autre, empêcher une union qui pouvait faire le malheur de tous deux. Celle confidence alors eût été franche et louable. Aujourd'hui elle ne peut couvrir que des desseins coupables, et ce sont ceux que je vous ai dévoilés.

11 — Tout ce que je vois, tout ce que j'entends, a repris M. d'Apremont, me donne la triste conviction que jamais je n'obtiendrai la tendresse de madame. Mais ne doit-elle rien à ses serments, à ses devoirs, à mon amour, à mes égards, à mes largesses? ^1. de Courcelles ne sent-il pas ce que la délicatesse lui prescrit en ce moment? — J'obéirai à sa voix , monsieur. Je ne chercherai point à voir madame, et je m'éloignerai de Paris aussitôt que la santé de madame de Courcelles me le permettra, — Cette conduite est noble, et je ne peux rien demander de plus. Des Audrcts, faut-il que je perde à la fois tout ce qui m'attachait à la vie.' Parlez, malheureux; justifiezvous du dessein affreux qu'on vous impiile, et (ju'au moins l'amitié me reste pour fermer les plaies cruelles qui déchirent mon cœur.

» — Que je me justifie! et de quoi? d'une assertion vague dont on ne donne aucune preuve, et ([ui ne tend, je le répèle, qu'à éloigner un surveillant fâcheux? Si j'aimais madame au point de trahir les devoirs les plus saints de l'amitié, aurais-je facilité son mariage avec vous? Ne me scrais-je pas proposé moi-même, et dans l'extrême médiocrité oii elle vivait, n'élais-je pas un parti sortable? IVe me seraisje pas du moins assuré de ses dispositions et de celles de sa famille à mon égard? On me fait un crime d'avoir interrogé madame Rigaud et de vous avoir caché sa réponse jusqu'à ce jour. N'était-il pas naturel, lorsr|ue votre passion s'est prononcée, que ma tendre sollicitude voulût connaître celle à qui vous alliez vous unir? Lorsque j'ai reçu cette lettre, monsieur venait d'épouser mademoiselle d'Apremont. Trop aimable pour n'être pas tendrement chérie, j'ai dû penser i|u'en effet monsieur était infidèle, et que le dépit éleindrait dans le cœur de madame un amour désormais sans espoir. Qu'aurais-je gagné d'ailleurs en vous communiquant cette pièce? Vos désirs ne connaissaient plus de frein ; li raison eût été impuissante; vous ne m'auriez pas même écoulé, et cependant plus tard des souvenirs cruels se seraient reproduits, et auraient détruit à jamais votre repos. Je viens, dit-on, de vous la faire lire, celte lettre, parce que ma position à l'égard de madame a changé tout à coup ce matin. Oui, sans doute,

AUf.LAlOE DE MÉRAN.

elle a cliangt', j)ui3<|Uf ce n'esl <|u'inijouririiiii (|m' lii calomnie s'c«l Oiivorleiiieiit proiuiiuoe cl m'a rrdtiil à la tiiste iiéccsslti' ilc me di'fenilre. Oiiel lioniiiie raisonnable nu- lilAiiifra d'avoir iisi' du tons nu's inojiiis, tl pourra croire (pie l'iiitiièl liraucoiip Irop direct que prend M. de Counelles h cette scène soit dicte par cette délicatesse dont il parlait tout à l'heure, et dont vous attendrez longtemps les eftets! — Mallieureui! — l'oint de mots, jeune lioniine, dis choses. Nous voulie/. , dites-vous, quitter Paris, et vous n'y êtes retenu (|iie par l'accident arrivé .'i madame de (:<piirceilcs. l'ne lemnie «lui reçoit tous les jours, (|ui donne à diiier, et ipii l'ait les honneurs chez elle, n'a ]ilus besoin de vos sicoiirs. [Niais vous avez été bien aise d« vous appuyer d'un préteite <|ui vous permit de vous voir et de vous rapprocher. En eft'et, madame vous mande ici, et il n'est jias diflicilc de deviner pouri|uoi vous accoure/.; vous vous livrez à des caresses ([ue réprouve cette délicatesse (lue vous invoquez si lé|;ércmeMt, et quoi que vous en disiez, laisser les portes ouvertes quand on a des j;iiis aflidés est beaucoup plus adroit (pie de les fermer, lliilin IM. d'Aprcmont et moi nous entrons avec quelques précautions, je l'avoue; vous êtes surpris, et inc.iiialiles de réfléchir dans une poiition aussi critique, vous m'accusez, moi, étrani;er de tout ce qui se passe entre vous. Sans doute il est commode, pour cacher ses projets, d'en supposer aux autres. .Mais pour donner a celle table l'air de la vraisemblance, il vous aurait fallu plus de temps pour la composer et la mitrir. u

C'e calme, celte astuce, celte jiersévérance dans le dessein de me nuire ont porté ré(;arement de Jules au dernier période. Aveuglé par la colère , oubliant qu'il allait assurer le m ilheur du reste de ma vie, il s'est élancé sur des Audrels le pistolet au poinr;. « Tirez, monsieur, lui a dit le monstre avec un sanj;-froid inconcevable; ajoutez une action criminelle au\ plus perfides insinuations. Est-ce en vous présentant chez M. d'Apremont avec des armes cachées cpie vous croyez lui prouver que vous n'y êtes entré <|ue pour faire éclater l'innocence ? L'homme droit ne prévoit rien, ne craint rien et s'eipli(|iie. Celui au contraire (|ui a tout à redouter d'un époux outragé se met en mesure de se défendre. »

Jules n'est pas fait pour être un assassin. 11 a nian|ué de l'irrésolution, et cependant il avait le doiijt sur la fatale détente. Je nie suis élancée sur lui; j'ai arraché l'arme de ses mains. 11 a frémi du danger oit je m'exposais en la saisissant jiar le bout du canon. Il s'est reculé en chancelant; il s'est appuyé sur une cheminée, l.a pâleur de la mort était sur son visage; ses yeux s'éteignaient. J'ai jeté l'arme au loin; je me suis approchée de lui , et, oubliant à mon tour le témoin redoutable devant qui je parlais, j'ai supplié mon amant de ne donner aucune suite à cette affaire. Mes expressions, mon accent étaient sans doute ceux de l'amour le plus tendre, puisque M. d'Apremont n'a plus été maître de lui. Il m'a saisi le bras avec violence; il m'a entraînée; il m'a conduite à mon appartement, il m'y a enfermée à double tour.

Deux heures se sont écoulées ; je les ai passées accablée sous la verge du malheur, dans 1 état le plus douloureux où puissent tomber l'innocence et la faiblesse. Ma porte s'est ouverle enfin. Une femme âgée, et que je n'ai jamais vue, m'a demandé mes ordres. Des ordres ! ah I je le vois , c'est une surveillante qu'on m'a donnée. Elle sera sans compassion, parce que la vieillesse est insensible à des maux qu'elle ne peut plus éprouver, et dont souvent elle perd le souvenir. Ainsi je ne dois plus compter sur Jeannette , m'en voilà séparée sans retour. Je ne recevrai jdus de ces lettres où Ion amitié nie soulouait contre l'infortune et contre mon cœur. N'importe , je ne cesserai pas de l'écrire; je ne veux plus de distractions à mes douleurs. Qu'elles me minent, qu'elles me tuent.

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